Retrouvez tous les podcasts de "La Story" présentés par Brice Depasse

Si 1986 a été une nouvelle année formidable au firmament de la musique pop, c'est aussi celle où on a appris qu'on avait perdu en chemin les groupes Téléphone et The Police. Avouez que, malgré l'incroyable foisonnement créatif de l'époque, ça faisait beaucoup pour leurs fans. Surtout pour ceux qui étaient fans des deux, et croyez-moi, en Belgique, il y en avait.Mais comme je vous l'ai raconté, nous aurions été bien étonnés d'être dans la pièce avec eux, lors des derniers instants. Dans leur tête, même. C'est vrai, imaginez Jean-Louis Aubert, au milieu des années 80… “Je me lève avec une chanson en tête, comme toujours. C'est idiot mais c'est comme ça que je mesure si ça va encore. J'attrape ma guitare, je gratte deux accords, je note une phrase sur un bout de papier. Le problème, ce n'est pas d'écrire. Le problème, c'est de savoir pour qui.Téléphone existe encore officiellement. Officieusement, ça fait un moment que le courant ne passe plus. Les malentendus sont permanents, nos attentes ne se rejoignent plus. J'arrive en studio. Louis est déjà là. Il joue fort, il envoie, il occupe l'espace comme d'hab. Corinne est en retrait, concentrée, trop peut-être, comme toujours. Quant à Richard, il tape, solide et fidèle, mais je crois qu'il en a marre d'être le lien entre nous tous.On parle d'un nouvel album, enfin, on va essayer. Je propose un morceau, pas une idée aboutie, non, juste une direction, Louis joue dessus immédiatement mais il joue contre, pas avec. J'arrête, je dis qu'il faut qu'on respire un coup. Les autres ne disent rien, Richard regarde sa montre. Ce silence-là, je le connais, c'est celui de la dernière tournée dans les loges, quand on arrivait chacun de notre côté. Les concerts étaient bons parce qu'on est devenus des pros mais plus personne n'avait envie de rester après, de prolonger la fête. Avant on parlait de tout, de rien, de conneries et surtout de musique. Aujourd'hui, chacun reste sur son territoire. Moi, je protège le mien, c'est-à-dire l'idée que Téléphone doit encore signifier quelque chose. Et là, je commence à comprendre que je suis peut-être le seul.Alors on réessaie après la pause, ça sonne. Ouais, objectivement, ça sonne. C'est du travail bien fait, mais il y manque l'essentiel : la joie. Je range ma guitare plus tôt que prévu, on va boire un verre pour en parler au bistrot d'à côté. Je sors avec cette sensation étrange que tout fonctionne mais que plus rien ne circule. Mes autres chansons ? Est-ce que je vais oser leur dire ce qui me fait le plus peur ? Que je ne peux pas les amener car le groupe ne saura pas ou ne voudra plus les jouer. Elles ne leur appartiennent plus.”

Même si rien n'a pu assombrir cette brillante année 1986, on a quand même morflé une paire de fois avec la disparition des groupes Téléphone et The Police. On leur en a voulu de se séparer. Ils n'avaient pas le droit, pas vrai ? C'était moche de leur part de ne pas penser à nous, de croire qu'on allait dire Ah bon ? Pas grave, on achètera leurs disques solos. Non, nous, ce qu'on aimait c'est ce qu'ils dégageaient ensemble, la musique qui en sortait.On ne pensait pas à eux, évidemment, à ce qu'ils vivaient. Tenez, si on se mettait le temps d'une journée dans la peau de Stewart Copeland, le batteur de Police ? Et le fondateur, le leader du groupe, on l'oublie. Et pas en 86, non, car tout a commencé à se lézarder déjà trois ans auparavant, lors de l'enregistrement de l'album Synchronicity.“Ce matin, je me suis levé tôt, mais pas aussi tôt que Sting. Nous sommes dans les Caraïbes, face à une mer turquoise, sous les palmiers, mais il est déjà au studio quand j'y arrive. On ne se dit plus bonjour, on communique à travers les ingénieurs du son et les assistants. Sting a déjà tout décidé pour ce nouveau morceau. Quant à Andy, il enregistre ses guitares à part.A midi, plus personne ne mange ensemble. Chacun disparaît de son côté. Alors j'essaie d'exister là où il reste de la place, je reste avec les ingénieurs, on parle de micros, de sons, de prises alternatives. C'est plus commode que d'évoquer le reste, on bosse mieux quand on évite les sujets dangereux.L'après-midi, on tente une nouvelle prise, puis Sting demande que je ne joue pas sur cette version, histoire de “voir ce que ça donne”. Je sais très bien ce que ça veut dire. Je sors de la cabine de prise de son, j'écoute derrière la vitre. Le morceau fonctionne sans moi et ça me fait mal. En fin de journée, Andy arrive, on échange trois mots, pas sur la musique, hein, la météo. Il place sa guitare sur la bande et je rentre seul. Et le lendemain ce sera pareil. Et le jour d'après aussi. Le plus terrible dans l'histoire, c'est que l'album sera énorme. Le plus gros succès que nous ayons jamais connu, ce qui n'est pas peu dire. Dans la presse, je lirai que nous sommes au sommet. Mais au sommet de quoi ? Je ne sais qu'une chose : un groupe capable de faire un disque pareil sans se parler n'est plus un groupe de rock. L'histoire est finie mais cela ne s'entendra que sur cette nouvelle version d'un tube du temps où on se marrait vraiment et qu'on a réenregistré juste avant notre rupture, en juillet 86. Ma clavicule me faisait souffrir. Quel idiot de me l'être pétée en jouant au polo. Résultat : je ne joue pas comme je devrais, comme je l'entends dans ma tête. On me parle de boîtes à rythme, de solutions, alors je râle, ce groupe s'est construit sur l'énergie rock et là, on me demande de devenir optionnel. Alors je donne le maximum mais c'est moins fort.

On a beau, à raison, encenser les années 80, ceux et celles qui les ont vécues savent qu'on a aussi paumé pas mal de nos héros en cours de route. Il y a eu des disparitions, on ne va pas les énumérer, on nous les rappelle régulièrement, mais surtout des séparations.Car si on n'y a pas tous fait gaffe sur le coup, se disant comme avec les Beatles qu'on allait y gagner, avec les carrières solos ça ferait plus de disques, force est de constater que ces groupes qui ne durent que le temps d'une jeunesse, d'une adolescence, ont laissé un goût de trop peu. Et dans le registre de ceux dont on apprécierait aujourd'hui avoir deux ou trois albums de plus à écouter et réécouter, il y a Téléphone et The Police. Vous saviez qu'ils se sont formés et séparés à quelques semaines d'intervalle. Avouez que comme coïncidence, c'est quand même troublant, non ?Fin 76, début 1977, ces Français et Brittons sont tout sauf des punks mais ils s'engouffrent joyeusement dans ce mouvement qui traduit alors ce qui colle le plus à leur jeunesse. Et c'est parce qu'ils sont dans les deux cas des musiciens chevronnés, passionnés, qu'ils vont aussi rapidement prendre leurs distances et ouvrir leurs horizons. Un peu trop d'ailleurs et c'est là que des dissensions vont apparaître entre les membres.C'est une époque où on sort un album par an, au moins, alors c'est vrai qu'entre 1977 et 1984, Police et Téléphone vont livrer chacun de leur côté cinq albums de chansons originales qui seront de plus en plus sophistiqués. La seule vraie différence entre les deux groupes, ce sont les racines jazz de Sting et Andy Summers, c'est vrai. Mais quel parallèle entre ces deux monstres, l'un français, l'autre britannique. Leur autre point commun, c'est la Belgique, notre petit pays, surtout si on en retient que sa partie francophone, où ils ont connu un succès phénoménal. C'est vrai, qui n'a pas chanté Roxanne, qui n'a pas eu quelque chose en lui qui ne tourne pas rond ?Alors en cette année 1986, on a pris le dernier single de Téléphone et de Police pour ce qu'ils étaient : leur nouveau disque, aucun des deux groupes n'ayant signifié spécifiquement qu'ils se séparaient, du moins pas tout de suite. Sans doute avaient-ils du mal à se l'avouer eux-mêmes, qu'il était temps de voler de leurs propres ailes, qu'on ne s'amusait plus ensemble, que le groupe n'était désormais plus aussi grand que toutes les individualités réunies ou simplement qu'on ne jouait plus la même musique. On change. Les seuls dindons de la farce, c'était nous, le public. On aurait aimé que la magie du temps passé à attendre leurs nouveaux disques, leur prochain concert, dans notre chambre avec les posters accrochés aux murs soit prolongée encore d'un ou deux tours, que toute cette histoire n'ait pas été juste une illusion.

La pochette de l'album The Freewheelin' Bob Dylan est aujourd'hui une des images les plus iconiques des années 60. On y voit deux jeunes gens qui marchent bras dessus bras dessous dans une rue enneigée de New York, serrés l'un contre l'autre pour résister au froid. Et on grelotte avec eux, c'est vrai, mais ce qu'on ne peut pas louper, c'est la lumière qui se dégage leur sourire. Une lumière dont on devine, bien évidemment, l'origine : l'amour et la jeunesse, le monde est à leurs pieds.Quand il la rencontre, Bob a vingt ans, pas vraiment d'adresse, et est financièrement raide. Il dort chez des gens sur des canapés, parfois par terre, traîne toute la journée à Greenwich Village, joue dans les petites salles pour le chapeau et vit avec une guitare, un harmonica, un carnet et l'idée obstinée que quelque chose va arriver.Suzanne Rotolo, c'est son nom, est plus jeune que lui, mais plus stable. Elle a un toit, un vrai travail, comme disaient les parents à l'époque, mais aussi des idées politiques et une curiosité immense. Quand Dylan arrive chez elle, il a vite fait de poser tout ce qu'il possède. Suze lui fait à manger : une soupe et des pâtes, rien d'extraordinaire, sauf que pour lui, ça compte énormément.Bob reste. Il parle beaucoup, écrit tout le temps, vit comme si chaque jour était décisif. Suze écoute, l'emmène au théâtre, aux manifestations, lui fait écouter autre chose que du folk. Ils marchent beaucoup, surtout le soir, parce que rester dehors ne coûte rien. Ils s'aiment fort, se disputent aussi. Bob peut être dur, absorbé par son art. La photo de cette pochette d'album qui va se vendre par millions, est prise en plein hiver 1963, dans Jones Street, à Manhattan. Il fait très froid et ils n'ont pas vraiment ce qu'il faut pour s'en protéger. Dylan n'est pas encore une voix mythique, c'est un garçon qui tient debout parce qu'une jeune femme marche à son bras. Vous devriez voir cette autre photo prise un instant plus tard, quand il l'embrasse, et elle fermant les yeux, le visage collé à son épaule à en mourir, c'est bouleversant.Quand l'album sort, et qu'on se met à entendre Blowin' in the wind partout, les choses vont changer, c'est vrai. Bob va devenir Dylan. Suze, elle, va s'effacer peu à peu. Mais pour l'éternité, il reste cette image : avant la légende, un hiver, deux manteaux trop fins, et un amour en guise de soleil.Avant d'être une pochette mythique, The Freewheelin' Bob Dylan est le souvenir d'un hiver new-yorkais, d'un artiste en attente de reconnaissance, et d'une jeune femme formidable qui l'a aidé à tenir le temps que sa voix trouve sa place. Alors on reste figé, comme cette photo que des milliers et des milliers de couples sont allés reproduire depuis dans Jones street. La vieille camionnette Volkswagen n'est plus garée sur la gauche de la rue mais le vent d'amour et de cette jeunesse insolente y souffle toujours. Rien ne pourra le faire tomber, pas même le ciel.

Ce 25 septembre 1976, c'est une histoire d'adolescents que je vais vous raconter, une vraie, que l'on pourrait situer quelque part entre La Boum et un film social britannique. Elle se passe à Dublin, à deux rues du port, dans une école secondaire un peu trop grande pour ceux qui la fréquentent. Et rien qu'en citant le nom de la ville, vous avez deviné déjà qui vont en être les héros, pas vrai ?Début d'année scolaire à Mount Temple, nous y retrouvons Paul Hewson, gamin du nord de la ville, orphelin de mère depuis l'enfance, élevé avec son frère par un père débordé. À la maison, ils forment un trio de mecs qui bricolent comme ils peuvent. Mais dans une Irlande ultra catholique des années 70, grandir sans femmes autour de soi ne donne pas le mode d'emploi pour comprendre les filles. Or Paul en a une en tête. Il l'a remarquée trois ans plus tôt, le jour de son arrivée dans l'école. Nouveau, un peu perdu, il avait demandé son chemin dans un couloir à deux filles avaient ri et étaient parties sans répondre. L'une d'elles s'appelait Alison Stewart. Ali. Depuis ce jour-là, Paul est amoureux à distance. Et puis ce 25 septembre, voilà qu'il tombe sur une petite annonce punaisée aux valves de l'établissement : Batteur cherche musiciens pour former un groupe. Le batteur s'appelle Larry Mullen. Paul le connaît de vue. Larry est un gars qui a de l'allure, une réputation, et surtout une copine superbe. L'après-midi même, Paul se retrouve dans la cuisine des parents Mullen, avec une poignée d'autres garçons, serrés les uns contre les autres. Dans la pièce surchauffée, Larry tape comme un forcené. Il a déjà trouvé son style avec la grosse caisse qui cogne dans le ventre et la une caisse claire qui claque. Il y a aussi un certain Adam Clayton à la basse, et surtout les frères Evans, des types un peu étranges, capables de fabriquer leurs propres guitares et, paraît-il, de faire exploser une cabane de jardin avec leurs expériences de chimie amusante.À la fin de la journée, quelque chose est né. Le groupe n'a pas encore de nom, mais il existe déjà. Ce sera bientôt U2. Pour Paul, c'est une révélation. Mais il y a un problème. Le plus jeune des frères Evans, Dave, futur The Edge, tourne lui aussi autour d'Ali. Et Paul le sent : s'il attend, il va perdre la partie. Alors il fait ce qu'il n'a jamais appris à faire. Il se lance et se déclare. Sans savoir comment ça marche, et donc, sans certitude de ne pas se prendre un râteau, le cauchemar des adolescents.Mais Ali dit oui.C'est le début d'une histoire qui commence bien avant la gloire, avant le Bono charismatique, avant les albums, les clips, les tournées, le triomphe. Elle commence avec un adolescent un peu paumé, une fille qu'il observe de loin et une décision prise à temps. Depuis ce jour-là, il y a un demi-siècle à présent, Paul et Ali Hewson ne se sont plus quittés. Et pendant que le monde apprenait à connaître Bono, lui savait déjà exactement qui il était, et avec qui il voulait avancer.

On a lu partout que Vanessa Paradis et Johnny Depp s'étaient rencontrés par hasard. La formule est jolie mais elle n'est pas exacte. L'histoire commence un soir à New York, dans une boîte de nuit où Vanessa accompagne son compagnon de l'époque, Lenny Kravitz. J'emploie le mot « accompagner » à dessein, car ces soirées-là ne sont jamais vraiment les siennes. Où qu'ils aillent, leur arrivée, ou plutôt celle de Lenny, déclenche une foule de regards, de mains tendues, de prénoms répétés à voix haute. Lenny présente, serre des mains, sourit, et puis le même scénario se répète sans cesse. Et là, au milieu de cette mécanique bien huilée, brusquement, une poignée de main différente. Une décharge. Vanessa lève les yeux et reconnaît Johnny Depp, verre dans la main gauche, Kate Moss accrochée à son bras. La foudre lui tombe dessus. Lui, en revanche, ne semble même pas l'avoir vue.Depuis Edward aux mains d'argent, Johnny Depp est devenu, pour beaucoup, l'homme le plus désirable de la planète. Vanessa n'est pas différente des autres. Durant les mois qui suivent, elle reste sur ce moment suspendu, elle en parle à ses amies. Mais rêver ne suffit pas. Vanessa est à nouveau célibataire, Johnny ne l'est pas. Et l'histoire pourrait s'arrêter là.Sauf que deux ans plus tard, elle apprend la séparation de Johnny Depp et Kate Moss. Et là, quelque chose s'enclenche. Vanessa aime les contes de fées, c'est sûr, mais elle sait aussi que les princesses trop passives finissent seules. Si elle ne s'aide pas elle-même, le ciel ne fera rien pour elle. Et le temps presse : un homme comme Johnny Depp ne reste jamais longtemps célibataire.Elle tente donc tout ce qui est possible. Elle se présente au casting du prochain film de Roman Polanski, prête à accepter un rôle secondaire, n'importe lequel, simplement pour être sur le même plateau que lui. Elle n'est pas retenue. Alors elle se fait inviter à une soirée très fermée où Johnny doit être présent. Mais il annule à la dernière minute.Heureusement, le cinéma est un monde en mouvement. Des tournages amènent en effet tout ce petit monde à Paris. Il y aura bien une occasion. Une occasion qui arrive, presque par surprise : Vanessa se retrouve en effet invitée à un dîner donné par Johnny Depp pour quelques amis. Mais qui l'a mise sur la liste ? Mystère. Ils se sont échangé trois mots, deux ans plus tôt, et pourtant elle est là.Quand Johnny entre dans la salle, il ne voit d'abord qu'un dos, à quelques mètres de lui, découvert par un décolleté vertigineux. Puis la femme se retourne, l'aperçoit, c'est Vanessa Paradis qui s'avance vers lui sans hésiter. Ce que Vanessa ignore encore, c'est que Johnny l'avait bien remarquée ce fameux soir à New York. Simplement, il n'avait jamais imaginé qu'elle ait été, elle aussi, frappée par le même coup de foudre. Johnny est un timide maladif, il déteste les mondanités, ne sait jamais où se poser, encore moins comment demander à quelqu'un de s'asseoir près de lui. Heureusement, d'autres ont compris. On les installe côte à côte.Et pour la première fois, Vanessa parle longuement avec un homme qui ne la regarde ni comme une icône, ni comme un trophée, elle est simplement elle-même. Même si l'on connaît la suite, il faut bien l'admettre : cette histoire-là est belle.

Au printemps 1967, les Beatles dominent le monde. Leur nouvel album Sgt. Pepper qui va une nouvelle fois le révolutionner est dans les tuyaux, la machine de génies tourne à plein régime. Mais sentimentalement, Paul McCartney est ailleurs, coincé dans un entre-deux inconfortable. Officiellement il est fiancé à l'actrice Jane Asher, la petite fiancée des Britanniques. Officieusement, leur histoire est figée, encombrée de silences et de va-et-vient, et Paul repousse depuis des semaines une conversation qu'il sait inévitable.Il vit depuis quelque temps une liaison secrète avec une jeune femme célibataire, Francie Schwartz, dont personne n'entendra jamais parler : une relation faite de rendez-vous discrets dans la peur permanente des médias. Francie tient à sa liberté, refuse toute idée de mariage, et Paul, pour la première fois, sent qu'il commence à vouloir une vie plus simple, plus stable, au milieu de ce tourbillon de succès.Ce soir-là, il sort seul, dans un club du centre de Londres. Il observe plus qu'il ne participe. Il connaît les lieux, les regards, les façons de s'approcher de lui. Et puis il remarque une jeune femme qui circule librement, un appareil photo en bandoulière. Elle s'appelle Linda Eastman. Américaine. Photographe. Du moins, c'est ce qu'elle dit. Quand elle lui parle, elle ne fait pas semblant de ne pas savoir qui il est, mais elle ne s'en sert pas non plus. Paul hésite une fraction de seconde avant de répondre. Avec elle, il ne sait pas très bien quel rôle jouer. Alors il n'en joue aucun, il est juste Paul.Soudain, le DJ lance un disque que personne ne connaît encore vraiment : A Whiter Shade of Pale. La salle ralentit. Paul tend la main. Ils vont sur la piste. Un slow. Paul sait qu'il est en train de faire quelque chose qu'il ne pourra pas expliquer facilement s'il rentre chez lui très tard. Ils dansent sans parler. Linda ne se colle pas, ne recule pas non plus. Paul sent le regard des autres, sait qu'on peut le reconnaître, qu'un détail peut circuler, qu'une photo peut exister. Mais il reste quand même. À la fin du morceau, il traverse la piste pour demander au DJ ce qu'il vient de passer. Il veut le nom. Lui seul saint pourquoi.Quand il revient, ils parlent encore. Pas des Beatles, ni de sa vie publique. Ils parlent des villes, des avions, de la fatigue, de ce que ça fait de vivre toujours ailleurs. Linda écoute sans relancer, sans orienter. Paul parle plus qu'il ne l'aurait soupçonné. La soirée se termine. Paul regarde l'heure. Il sait qu'en rentrant, il devra répondre à des questions. Il sait aussi qu'il ne pourra pas raconter cette soirée comme une simple sortie. Il accompagne Linda jusqu'à la porte. Ils échangent peu de mots. Pas de promesse. Pas de rendez-vous fixé. Juste un regard un peu plus long que les autres.Quand Paul se retrouve seul dans la rue, il comprend une chose très précise : s'il n'a encore rien commis d'irréparable, il sait déjà qu'il vient de se compliquer la vie. Mais il ne regrette rien.

On a tant raconté Rumours, l'album de Fleetwood Mac qui figure parmi les plus vendus de tous les temps, comme l'album des problèmes de couple de ses membres, qu'on en finit par oublier que, si certaines histoires d'amour finissent mal, elles n'en sont pas moins toutes belles quand elle commencent, grandes pourvoyeuses de joies, d'espoir et de lendemains qui chantent.Ainsi nous retrouvons la jeune Stevie Nicks, dix-huit ans, dans la Calfornie « peace and love » des années 60, elle se trouve dans une salle fort bruyante, le verre à la main, quand un garçon nommé Lindsey Buckingham monte sur scène avec sa guitare. Il joue sérieusement, très concentré, presque trop pour son âge. Oh, il ne cherche pas à séduire les filles en jouant au surdoué perdu dans un univers magique. Stevie le regarde faire et comprend immédiatement que ce garçon-là ne va pas seulement compter dans sa vie : il va en devenir le centre.Très vite, ils se mettent ensemble. Le couple quitte l'université, enchaîne les petits boulots, rentre le soir dans des appartements trop chers pour lui. Il y a des factures sur la table, un matelas posé à même le sol, peu d'argent, mais une guitare toujours à portée de main. Lindsey travaille les arrangements de ses morceaux avec une précision presque obsessionnelle. Stevie écrit dans des carnets, parle de ce qu'elle ressent, de ce qu'elle vit, de ce qu'elle espère. Ils avancent à deux au jour le jour, convaincus que la musique finira bien par payer.Et de fait 1973, enfin, ils enregistrent un disque à deux, Buckingham Nicks, dans lequel ils mettent tout : leur voix, leur amour, leurs tensions aussi. Mais quand l'album sort, il passe totalement inaperçu et le couple-duo se retrouve avec le sentiment d'avoir tout donné pour rien.Pendant ce temps, un groupe anglais à succès, Fleetwood Mac, est dans le doute alors qu'il doit enregistrer son dixième album. Déjà qu'il avait perdu son fondateur et compositeur, Peter Green, auquel il avait survécu miraculeusement, voilà que son remplaçant se barre aussi. Il reste un nom, c'est vrai, un public fidèle, mais plus vraiment de direction et les deux derniers fondateurs Mick Fleetwood et John Mac Vie se demandent sérieusement si l'aventure va continuer.Et là, alors que Mick Fleetwood est à Los Angeles pour tester le son d'un studio, il reste pétrifié lorsqu'il entend l'enregistrement témoin qu'un technicien a lancé. Cette guitare ! Claire, précise, originale. Mais qui est-ce ? Lindsey Buckingham.Fleetwood pense avoir trouvé le guitariste qui va sauver son groupe. Lindsey écoute sa proposition, puis précise calmement que s'il vient, ce sera avec sa femme Stevie car ils fonctionnent ensemble. Le croirez-vous, Fleetwood Mac accepte. Quand Stevie Nicks et Lindsey Buckingham rejoignent le groupe en 1975, ça s'entend immédiatement sur leur l'album qu'ils vont intituler Fleetwood Mac, tout simplement, comme si l'arrivée de ce jeune couple marquait un nouveau départ. Leurs voix se répondent, se complètent. Sur scène, ils se regardent, se soutiennent. Le succès arrive vite, il est prodigieux, la belle histoire de ces deux jeunes musiciens sans le sou, convaincus que l'amour et la musique suffit à tout faire tenir debout.

Quand vous écoutez sur Spotify l'album Unorthodox Jukebox de Bruno Mars, vous voyez celui avec le gorille qui choisit un morceau sur le clavier d'un vieux Wurlitzer, et ben, vous l'avez vu, l'ancien label de la marque Atlantic tourner en permanence sur l'application, comme si vous écoutiez un vieux 33 Tours. Maintes fois imité depuis quinze ans, Bruno Mars est pour nous le roi du funk et du rock vintage. Oh il n'a pas été le premier sur la balle, Lenny Kravitz a publié son premier album rock rétro que Bruno était encore ce petit prodige qui chantait et jouait sur la scène d'une chaîne d'hôtel à Hawaï avec le groupe de ses parents. Oui, Bruno Mars a suivi la voie de Lenny Kravitz, mais avec une sensibilité soul, alors qu'il est latino, à nul autre pareil. Laissant à Kravitz les six cordes de Jimi Hendrix, il ressort les batteries et percussions des rythmes funk comme sur son incroyable collaboration avec Mark Ronson ... Considéré comme le morceau de la décennie, le moins qu'on puisse dire c'est qu'on y entend la batterie et les cuivres de Earth Wind & Fire et les accents de la voix de James Brown … Il y a dans la musique de Bruno Mars, non pas des airs de marketing vintage qui n'a jamais aussi bien marché mais une allure de destination finale. C'est vrai que la musique pop d'aujourd'hui est sympa mais avouez qu'on n'a jamais rien fait de mieux que dans les années 80, 70, 60. Que la messe est dite ! Quand on le voit aujourd'hui, costume large, micro à l'ancienne, groove impeccable, on parle souvent de nostalgie, de rétro, d'hommage, d'un gars vivant dans un rétroviseur. Mais en réalité, Bruno Mars n'est jamais revenu en arrière. Il n'est jamais parti. Tout commence bien avant les Grammy, bien avant les stades, bien avant Uptown Funk. À Hawaï, quand il était encore enfant, Bruno montait sur scène déguisé en Elvis Presley. La banane, le costume, le déhanchement, ce n'était pas une attraction, pour lui. C'était son quotidien. Alors quand, adulte, on lui demande d'où viennent ces sons, ces grooves, cette façon d'occuper l'espace, il reste interloqué, comme si la question n'avait pas de sens. Ce qu'il fait aujourd'hui, c'est simplement la musique qu'il a toujours entendue à la maison. D'ailleurs, après Uptown Funk, on va lui proposer d'être plus moderne. Plus dans l'air du temps. Mais il refuse. Bruno ne joue pas à l'ancien. Il ne fait pas semblant. Il ne singe personne. Il continue simplement une conversation commencée bien avant lui. Le petit garçon qui imitait Elvis sur une scène de Waikiki n'a jamais changé de langage. Il a seulement appris à parler plus fort, à plus de monde. Et c'est peut-être ça, le secret de sa longévité. Dans un monde qui change de look sans arrêt, Bruno Mars a compris une chose essentielle : on peut évoluer, grandir, conquérir la planète entière sans jamais renier l'enfant qu'on a été. La modernité la plus intègre, c'est simplement de rester soi-même.

Je vais vous parler d'un temps où le rétro était ringard. Dans les années 70 quand les producteurs disco retournent dans les années 20 et 30 chercher des chansons pour les mettre au goût du jour, certaines font des succès, énormes parfois, mais il faut bien en convenir, c'est ringard, à tout le moins qualifié de vintage ou joliment désuet.C'est vrai, sauf s'il s'agit de faire une référence au texte de la chanson, on n'imagine pas un Michael Jackson, même s'il est fan de Fred Astaire, ou Alice Cooper, le voisin de Groucho Marx à Hollywood, chanter du Foxtrot. C'est pourtant ce qu'un certain Bruno Mars va faire dans les années 2010.Car même si les temps ont changé depuis les seventies, que les enfants écoutent les mêmes chansons que leurs parents, leur musique, à eux, est très différente. Que ce soit la pop ou le rap, on est dans le tout électro. Les vedettes mises en avant, ce sont des DJ, des producteurs, plus des musiciens. Et tout est extrêmement calibré, on est obligé de suivre une recette pour passer à la radio. En clair, on ne fait pas de la musique en suivant son inspiration mais en essayant de donner au public ce qu'il a envie d'entendre.Du moins, c'est ce qu'on croit. En tout cas, c'est ce que les gars du métier disent.Alors, après un premier essai d'album solo couronné de succès, dans un style qui est bien dans l'air du temps, pop crooner sucré, Bruno Mars pourrait se contenter de garder le cap puisqu'il vient déjà d'accomplir un miracle : personne ne croyait en lui. Et ben non, lui qui est fan de Prince, Sting, Michael Jackson, Elvis, James Brown va tous les convier dans son deuxième album. C'est vrai, les gars lui ont dit qu'avec ce qu'il venait de vendre, il pouvait faire tout ce qu'il voulait. Alors, allons-y !Et c'est vrai qu'on a tous reconnu la référence à Sting et The Police. Et que ça nous a fait vachement du bien d'entendre ça à la radio. On s'est dit que tout n'était pas perdu, que dans cette mer de produits qui se ressemblent tous, il y a toujours la possibilité d'une île.Une île qui va s'avérer être un continent puisque non seulement Bruno Mars va devenir l'artiste N°1 mondial de la décennie mais il va décomplexer tous ceux qui luttaient contre les esprits formatés de l'argent facile. On n'entendra rien de neuf, c'est vrai, Bruno Mars et ceux de sa génération ne sont pas les nouveaux David Bowie ou Stevie Wonder, mais ils marquent le retour des musiciens qui savent jouer, des surdoués de la chanson qui avaient trop manqués aux Ultratop et autres Billboards.

On connaît tous ce morceau, non ? On l'a entendu mille fois et pourtant en 2009, quand il est N°1 dans de très nombreux pays, on ignore tous le nom de ce chanteur featuring un titre de B.O.B. On ignore qu'il s'agit d'un certain Bruno Mars arrivé à Los Angeles six ans plus tôt dans le but de vivre de sa musique.Je devrais dire Peter Hernandez, ou plutôt Bruno Hernandez, ce sera finalement Bruno Mars. Pourquoi ? Parce qu'il lui arrive souvent de répondre aux filles qui lui demandent d'où il vient : de Mars !Six ans, c'est long quand on dort à droite, à gauche, sur un canapé. Los Angeles, c'est pas Honolulu, c'est vrai, les possibilités sont immenses pour un musicien. Mais voilà, Bruno est petit, n'a pas un physique de star pour les maisons de disques et pire que tout : on n'arrive pas à lui coller une étiquette. Mais quel genre de musique faites-vous ? Du rock, de la pop, du reggae, du R'N'B, faut vous choisir un public, mon vieux ! Choisir ? Mais c'est impossible ! J'aime toutes ces musiques.Et le moins qu'on puisse dire, c'est que commercialement, le présent que vit Bruno Mars ne donne pas tort à tous ces gars qui ne veulent pas de lui. C'est vrai, quand il signe avec la Motown, c'est déjà inespéré, incompréhensible. Pour lui, ce devrait être bingo, il devrait crier vous voyez ? Vous avez tous eu tort, bande de nazes !Mais ce n'est pas ce qui se passe. Les années de développement, de tests, de réunions se succèdent sans qu'un disque ne sorte. Un artiste sous contrat qui ne sort pas de disques. Mais quand Bruno finit par se faire remercier par la Motown, tout n'est pas perdu. Il s'y est fait copain avec deux gars qui ont les mêmes intérêts que lui dans cette musique d'hier, qu'on dit vintage, mais, il faut bien le dire, qu'on a jamais vraiment réussi à surpasser.Bruno et eux forment donc un trio de songwriters. Ils vont proposer leurs chansons aux autres, des gars qui ont un physique, une image, et parfois, comme les rappeurs, besoin d'une vraie voix pour chanter les refrains. C'est tout trouvé, ce sera celle de Bruno qui, lui, a appris dès son plus jeune âge à tout donner au public quand il se trouve devant un micro.Et ça se vérifie carrément à chaque fois. Vous voulez un autre exemple ? … (Billionaire) et vous avez remarqué, il assure tellement que c'est lui qui attaque, l'intro de la chanson, c'est dire si on a affaire à une perle rare. Et donc après avoir consécutivement volé deux fois la vedette à l'artiste qui a son nom sur la pochette du single, des producteurs se disent enfin : ce Bruno Mars ? Oui, t'as raison, même quand on le laisse au fond de la pièce, c'est quand même lui qui l'éclaire. Alors si on le mettait sur le devant de la scène pour voir ce que ça donne ?Deux cents millions de disques vendus et des dizaines de milliards de streams plus tard, ils ne l'ont toujours pas regretté.

1997, c'est la fin d'un monde pour le jeune Peter Hernandez, 12 ans. Nous sommes à Hawaï, et comme l'a montré le très beau film Les descendants, avec George Clooney, ce n'est pas seulement une île idyllique au milieu du Pacifique, mais une terre habitée avec tous ses drames humains. Jusque-là partagé entre l'école et surtout les spectacles dans le groupe de ses parents où il était le petit prodige imitant, entre autres, Elvis Presley, voilà que le groupe éclate avec le divorce de son père et sa mère.Les parents n'ayant plus de revenus, tout disparaît y compris le domicile familial. Avec sa mère, frères et sœurs, Peter vit au rythme du système D, logeant à gauche et à droite, là où on veut bien les héberger, toujours provisoirement.Avec papa, c'est encore pire, on dort dans la voiture, ou n'importe quel squat comme cette fois où un zoo abandonné fait l'affaire. Alors on l'imagine, le jeune Peter, passer son adolescence à essayer de terminer des études secondaires et enchaîner les petits boulots, et les spectacles, bien sûr, pour ce soir, finir avec le paternel sur un toit où ils seront à l'abri, à la fois du regard des gens sur leur misère et de la délinquance. Dans la rue, on vous agresse pour vous voler trois fois rien. Le soleil se couche sur un pays incroyablement beau et pourtant, Bruno, c'est comme ça que son père l'appelle depuis qu'il est tout môme, rêve d'un ailleurs.C'est vrai, c'est beau ici mais tout est vraiment compliqué. Il faut croire que son père a été exaucé quand, devant l'admiration du public pour cet enfant prodige du quartier de Waikiki chantant et dansant comme un adulte, il disait “pourvu qu'il ne grandisse jamais”. A 17 ans, Bruno ne mesure même pas 1m65. Alors il rêve de pousser de manière spectaculaire avant le cap fatal des 18 ans, et puis aussi, surtout, de devenir une star de la musique.C'est tout ce qu'il sait faire et tout ce qu'il a envie de faire. Mais le rêve tant attendu d'avoir un jour un grand producteur américain en vacances dans un resort qui vienne le voir après le spectacle pour lui proposer un contrat, a fait long feu.Non, Hawaï est trop petit pour ses rêves de réussite. D'ailleurs, que répondrait-il à ce producteur ? Quel est son genre de musique ? Le rock, le reggae, la pop, la soul ? Bruno aime tout. C'est à cause de ses parents, ça, ils écoutent de tout, de Police à James Brown. Alors, il ne lui reste qu'une chose à faire : le grand saut. Partir pour Los Angeles, là où sont les grandes firmes de disques, où habite Michael Jackson et puis Metallica et autrefois, Elvis Presley, quand il tournait ses films, dans les années 60.Mais comment vas-tu te débrouiller, là-bas, sans rien ? Et ben ici, alors, comment on fait ? L'errance et l'instabilité à LA vaut bien celle d'Honolulu. Là au moins, il pourra saisir sa chance qui, dit-on, ne sourit qu'aux audacieux.

Été 1989, la haute saison bat son plein sur l'île d'Hawaï, il y a des touristes partout. Plage et sports aquatiques pour les jeunes, excursions et soirées spectacles pour les parents. Des spectacles musicaux qui ne manquent pas. On a beau être à la fin d'une décennie marquée par les rythmes synthétiques de Depeche Mode à Technotronic et par les guitares survoltées de Metallica, il faut surtout faire plaisir à la génération précédente.C'est pourquoi sur la scène d'un de ces hôtels, ce soir, comme tous les soirs, le groupe de covers The Love Notes, va faire un carton avec des reprises qui vont rappeler bien des souvenirs aux touristes venus du continent. Les Love Notes, les notes d'amour, tout un programme pour une soirée lounge, c'est un groupe familial, formé par les Hernandez. Peter est New Yorkais d'origine, de Brooklyn, un beau cocktail de sang portoricain et d'Europe centrale, Bernadette, sa femme, elle, est d'origine philippine mais aussi portoricaine, comme lui. C'est ici à Hawaï qu'ils se sont rencontrés et étant musiciens tous les deux, l'idée du groupe familial est venue naturellement.Je dis familial car le clou du spectacle c'est l'arrivée sur scène de leur fils de quatre ans, habillé en Elvis Presley dans la tenue miniature de son légendaire concert à Hawaï en 1973. L'image de ce costume a beau être, pour cause de diffusion en mondovision par satellite, une première à l'époque, tellement ancrée dans la culture populaire, ce n'est pas ce déguisement ni la coiffure en banane qui provoquent l'émerveillement du public. C'est surtout la parfaite imitation du chant et du déhanchement d'Elvis par le petit Peter qui soulève l'enthousiasme. Quel talent !Les gens applaudissent, rappellent, Peter se démène à fond comme un adulte, mieux, comme vingt ans auparavant le petit Michael Jackson car Peter fait aussi bien qu'un adulte. Et c'est ça qui est époustouflant : sa façon d'aller chercher le public, le timing et la justesse absolus dans le chant, tout y est déjà. Et il n'a que quatre ans. A cet âge-là, les enfants commencent à peine à apprendre à lire et compter. Lui, sait déjà comment porter toute une salle.Une salle qui l'acclame debout, la soirée a été excellente. Le public, les patrons, les parents et le petit prodige sont heureux. Il faudrait que Bruno ne grandisse jamais, dit Peter en plaisantant. Ah oui, Bruno est le surnom qu'il lui a donné car, bébé, il était tellement costaud et trapu qu'il lui faisait penser à une star du catch des années 60 et 70, Bruno Sammartino. Un truc idiot dit comme ça mais c'est souvent ainsi que ça se passe dans nos vies, une référence, une identification rassurante à notre jeune temps. Comment pourraient-ils deviner que ce surnom va être celui que portera Peter Junior quand, devenu adulte, il deviendra la plus grande star de la planète sous le nom de Bruno Mars, une star qui revendique toujours le Elvis Presley des années 50 comme influence majeure.

Vous connaissez ce morceau ? C'est un des tubes de Grace Jones et qui est en fait un titre signé Chrissie Hynde, enregistré sur le premier album des Pretenders. Il faut dire qu'à partir du milieu des années 70, Chrissie a fréquenté tout le monde. Tout d'abord elle a travaillé dans le magasin de Vivien Westwood et Malcolm McLaren, l'homme qui va inventer les Sex Pistols. Dans le quartier de sa coloc habite un gars nommé Captain Sensible ; il vit toujours chez ses parents mais son groupe, les Damned, c'est quelque chose. Il y a toute la bande des Sex Pistols, évidemment, et puis bien sûr, les Clash. Seul bémol, aucun de ces groupes ne veut d'une fille comme guitariste. Chrissie en rêve pourtant. Enfin, disons plutôt qu'elle remise à y rêver. C'est vrai, à 23 - 24 ans, on ne démarre plus une carrière dans le rock'n'roll ! La trentaine approche et on ne connaît aucun rocker digne de ce nom qui a la trentaine ? Oui, Elvis mais il est fini, retraité à Vegas !Alors oui, Chrissie arrive à se faire adopter par un groupe ou l'autre mais bon, soit ils n'arrivent pas à trouver le moindre concert, soit ça part en eau de boudin comme ce jour où elle découvre dans une petite annonce que son groupe cherche un nouveau guitariste. Elle téléphone au numéro indiqué et à l'autre bout du fil, un membre du groupe lui dit, merde, il a complètement oublié de lui dire qu'elle était virée. Rock'n'roll, hein ? D'autant plus qu'elle sera la seule à appeler pour l'annonce.Heureusement que les Clash l'invitent à les accompagner sur leur première tournée nationale. C'est un grand moment de joie et de rigolade sur la route, dans les cercles d'étudiants où ils enchaînent les verres après avoir mis le feu à toute une salle. Car il fallait voir ce que c'était la scène punk, ska, reggae dans les années 70 en Grande-Bretagne : les Clash, Jam ou Police faire pogoter un hall entier plein à craquer, comme un seul homme.Car Joe Strummer, le leader charismatique du groupe, n'était pas qu'un gars dont le but était de s'éclater jour et nuit, il avait un véritable message social, une idéologie face à un monde qui exploitait les masses en leur racontant ce qu'elles veulent entendre pour mieux les utiliser. On sortait gonflé à bloc d'un concert des Clash, on le sentait que le monde allait changer parce qu'on le voulait, qu'on était la génération qui un jour serait à la place des vieux.Oh il y a bien ce gars, Tony, un patron de label de disques qui ayant entendu qu'il y avait une guitariste américaine : il voudrait la produire mais elle lui a répondu OK mais le jour où j'aurai un groupe.Quelques semaines plus tard, alors qu'elle est en train de laver les vitres de la personne qui l'héberge, Chrissie voit passer sur Portobello Road un musicien que Lemmy, le leader de Mötörhead, lui a recommandé. Il lui a décrit son look d'enfer avec jean moulant, perfecto et ceinture à clous. Ça ne peut être que lui ! Chrissie se bat avec le bow window pour l'ouvrir, passe la tête par la fenêtre et hurle Hé, c'est toi Gass Wild ? Qui le demande ? Ça te dit de jouer dans un groupe ? Ouais mais j'ai plus de batterie. T'inquiète, j'en trouverai une, monte ! Chrissie lance un trousseau de clés depuis l'étage : ainsi que commence la fabuleuse histoire des Pretenders.

Ceux qui ont assisté à la première apparition de Chrissie Hynde à la télé dans le clip de Brass in Pocket fin 1979 - début 80, savent de quoi je parle : on a été charmé, à défaut d'avoir été vachement ému. Mais ce qu'on ignore bien sûr à cette époque, c'est que la serveuse qu'elle incarne pour illustrer cette magnifique chanson qui nous tombe dessus comme une révélation, c'est que ce n'est pas un rôle de composition.Car Chrissie a bien travaillé dans l'horeca. Vous voyez ces rades, restos routiers, genre Breakfast in America, avec ces femmes en tablier blanc sur une robe rouge avec un filet dans les cheveux, donnant du “vous le voulez à la fraise ou à la banane votre milk shake ? Grand, moyen ou petit ?” Oh et bien sûr, au fil des jobs dans la ville universitaire de Kent dans l'Ohio dont elle a aussi fréquenté les bancs, elle a aussi connu la “jupe noire et chemise blanche” où là, c'était : “votre steak, à point ou saignant ?”.Chrissie était étudiante en art, enfin un peu, mais elle rêvait surtout d'une chose : l'Angleterre. Ça peut paraître fou pour une Américaine, la terre d'Elvis Presley et Bill Haley mais depuis les années 60, la capitale du rock, c'est Londres. Et c'est surtout les filles qui en rêvent pour une bonne raison. Chrissie a ainsi au milieu des années 60 possédé tout le brol de produits dérivés que les Amerloques ont créés autour des Beatles. Elle a tout jeté à la poubelle lors de ses 16 ans comme d'autres générations l'ont fait avec les Spice Girls ou les Pokemon. Et même si elle le regrette aujourd'hui, elle n'a par contre pas raté son rendez-vous avec ses rêves d'adolescente. A l'âge de 21 ans, elle est partie.Arriver à Londres en 1973, pour une Américaine, c'est un choc. Premièrement, il faut apprendre à être poli avec les commerçants, on dit d'abord bonjour comment ça va, et puis s'il vous plaît aussi. On ne demande pas la salle de bains pour aller aux toilettes, le métro, c'est un tube. Et puis aussi, les gens sont tous minces, les parents écoutent la même musique pop que les mômes dans les pubs, on n'y vend pas de vin ni de Tequila mais de la bière crèmeuse ou du whisky. Et puis c'est là qu'on va commencer à l'appeler Chrissie au lieu de Christine ou Chris.Par contre, où sont passées toutes les filles en mini jupes couleurs flashy et les mecs en costards hyper chics, les Mods, les psychédéliques ? Chrissie est arrivée trop tard pour voir l'Angleterre qu'elle avait rêvée étant ado en regardant les photos dans les magazines. Les Beatles ne sont plus là, les filles sont amoureuses de chanteurs glam rock comme Gary Glitter et Slade mais attention, pas de garçons dans les colocs après 22 heures ! Mais bon, malgré le décalage avec l'Amérique, Chrissie adore la ville qu'elle découvre. Les gens surtout. On peut devenir ami avec quelqu'un en parlant à un arrêt de bus, comme ça ! Et attention, c'est une vraie conversation, pas un étalage de phrases convenues, comme dans son pays d'origine. Non, vraiment, si un Américain à Paris, c'est fait depuis longtemps, une Américaine à Londres, ça commence aujourd'hui. Chrissie va entrer partout, fréquenter et jouer avec les membres des Kinks, des Clash ou futurs Culture Club, bref, elle va être la petite fiancée des punks, autant dire qu'elle ne verra pas souvent son lit.

Ce 22 septembre 1972 est une date que la jeune Christine Hynde n'oubliera jamais. Cela fait plus un an qu'elle a découvert un type extraordinaire grâce à un album : David Bowie. Un album qui parle d'un tas de choses, de littérature et de contre culture, sur une musique à nulle autre pareille … (Life on Mars ?). Elle en parle à tout le monde, y compris ses collègues serveuses, car elle jobbe pour financer ses activités, les études ne l'intéressent plus du tout.Et bien figurez-vous que c'est dans son trou perdu de l'Ohio que David Bowie alias Ziggy Stardust va donner son tout premier concert aux Etats-Unis. La voilà partie avec sa meilleure copine, Sue, pour Cleveland, c'est pas loin, dans la voiture de sa mère. Chrissie, 21 ans à peine, adore les concerts. Elle aime TOUT dans les concerts, y compris l'ambiance avant et après. Et donc, arrivée très tôt et patientant dans le froid, elle entend le groupe répéter quelques morceaux pour la balance. Et peu de temps après, que voit-elle ? David Bowie en Ziggy, immédiatement reconnaissable avec ses cheveux rouges, sortir à pied avec son entourage pour se rendre àl'hôtel.Vêtu d'un blouson vert et un jean sur ses plateformes, il passe à moins d'un mètre d'elle, comme dans un rêve. Puis, au moment de traverser la rue, il se retourne, la voit, semble hésiter, puis regarde de l'autre côté en disant quelque chose. Un de ses gardes du corps, du moins c'est ce qu'elle croit, le plus beau en plus, propose à sa copine et elle, de les accompagner. Chrissie n'a pas à se retourner, c'est bien à elles qu'il parle, il n'y a qu'elles deux sur ce trottoir. Pourtant avec leurs fringues en laine torsadée, elles n'ont pas le profil de fans de Ziggy.C'est tremblante d'émotion que Chrissie entre dans la suite du groupe anglais. Elle meurt d'envie d'engager la conversation alors, sans regarder Bowie, enfin Ziggy, dans les yeux, elle lui dit que le public de Cleveland va l'adorer s'il chante le titre de Lou Reed et du Velvet Underground qu'ils ont joué à la répétition. Ah, on va peut-être la faire, alors, répond Bowie en plaisantant. Il joue ce titre chaque soir, mais comment le saurait-elle ?L'histoire devient vertigineuse quand il lui demande si elle connaît un chouette endroit pour aller manger, carrément dingue quand elle abaisse le siège passager de la voiture de sa mère pour qu'il monte à l'arrière. David Bowie dans l'Oldsmobile de sa maman, elle rêve !C'est d'autant plus incroyable que ce à quoi Chrissie va assister ce soir-là est un show comme on n'en a jamais vu et qui va influencer des générations de musiciens. Quinze jours plus tard, Chrissie le rejoint sur un autre concert, à Detroit, même extase, et quand la salle se vide, Chrissie reste comme à son habitude pour prolonger la vibration et s'approche de la scène où s'activent les roadies.Allez Chris, faut y aller, dit Sue. Et là, dans le parterre, au milieu du personnel, un grand blond shote dans des gobelets, désabusé. C'est Iggy Pop ! Chrissie est pétrifiée quand il plante ses yeux verts dans les siens. A-t-il deviné qu'elle est sa plus grande fan ? En tout cas, Chrissie ne sortira pas un mot dans la voiture au cours des 100 miles du chemin de retour.

L'actualité nous fait sans cesse tourner les yeux vers l'Amérique. Et les images que nous avons reçues de Minneapolis, Los Angeles ou Chicago ne sont pas sans rappeler les mouvements de la jeunesse des années 60 contre la guerre au Vietnam et pour les droits civiques.Ainsi ce jour maudit du 4 mai 1970 est-il entré dans l'Histoire contemporaine américaine. Nous sommes sur le campus de la Kent State University. Kent est une jolie ville de 25.000 habitants au sud de Cleveland dans l'Ohio, à mi-chemin entre Chicago et Washington. C'est sur les bancs de l'Université de Kent, une petite fac pas très regardante sur ses notes moyennes de secondaire, que la jeune Chrissie Hynde a finalement trouvé la voie de l'enseignement supérieur. En clair, elle ne s'est pas encore fait virer de ses cours, ce qui pour elle, qui n'en touche pas une, pas plus que le strict nécessaire, est un exploit.C'est pour ses parents qu'elle fait des études car elle n'a d'intérêt que pour deux choses : la musique rock et la défonce. Et puis son statut de jeune Américaine qui va, avec des centaines de milliers de ses semblables, changer l'horrible monde des adultes. Ces gens qui ne pensent pas à vivre, seulement à gagner de l'argent, d'en amasser, pour ne rien en faire. Et dans les années 60, c'est aussi un monde qui impose le cauchemar au présent de sa génération en l'envoyant se faire tuer dans l'enfer d'une guerre lointaine qui n'est pas la sienne.Alors elle proteste. Sauf que le Give Peace a Chance de John Lennon, c'est bien gentil, mais c'est pas ça qui va faire entendre raison au président Nixon qui envoie tous ces jeunes au Vietnam et à présent, au Cambodge ! C'en est trop, le 2 mai, les étudiants mettent le feu avec des fusées éclairantes au bâtiment en bois des officiers de réserve sur le campus de Kent. La garde nationale intervient, c'est la pagaille, Chrissie s'en sort de justesse, et oui, elle en est. Mais le surlendemain, lors d'une nouvelle manifestation malgré le couvre-feu imposé, les soldats qui gardent les cendres du bâtiment incendié tirent sur la foule.Des gens tombent, des ambulances arrivent, il y a des morts, entend-elle crier. Chrissie est dégrisée. Elle regarde ces militaires qui sont des jeunes gosses de 19-20 ans, comme elle, et qui ont l'air tout aussi surpris par ces coups de feu. Elle s'assied et reste prostrée, figée, en contestation, quand des mains la saisissent. Et pendant qu'on l'emmène de force, Chrissie se dit qu'elle ne reconnaît plus son pays. Le lendemain, le campus est vidé, les étudiants sont renvoyés chez eux, entassés dans des voitures qui alimentent des bouchons vers Chicago, Philadelphie, New York. Le Sex and drugs and rock'n'roll semble être la solution immédiate face à ce monde qu'elle ne peut plus voir, les sixties qui ont vu fleurir son adolescence sont bien terminées. Et pourtant, au bout de cette errance que vont être les années 70, il y aura les Pretenders.

Je n'aurais pas pu raconter tout ça du vivant de mes parents. Ainsi commencent les mémoires de la voix des Pretenders, Chrissie Hynde, une des plus grandes figures féminines du rock'n'roll, cette musique qui fait vibrer le monde depuis 70 ans.Apparue dans un clip à la toute fin des années 70 en serveuse de coffee shop dans cette Angleterre qui s'apprêtait une nouvelle fois à devenir la vitrine du monde avec à présent, la New Wave, on la croyait logiquement Britannique. Chrissie était en fait Américaine, originaire de l'Ohio, elle vivait en Angleterre depuis six ans avec une longue parenthèse parisienne.Comme Debbie Harry et Blondie, Chrissie est un pur produit du mouvement punk américain de la fin des années 60. Il suffit de citer les noms d'Iggy Pop et de Lou Reed, les deux plus célèbres icônes, pour qu'on comprenne à quel point le rock'n'roll était à l'époque un mode de vie destroy.Et Chrissie Hynde en a été. Sauf que son parcours dans l'ombre a été très long, faisant d'elle un témoin rare et privilégié de cette époque où le punk s'est installé à Londres. Un mouvement que les British vont s'approprier pour le mettre à leur sauce, l'histoire se répétait dix ans après les Beatles et les Stones. C'est vrai, c'est tout juste si les gens savent que cette musique est née en Amérique tellement l'empreinte de groupes comme les Clash et les Sex Pistols a définitivement associé le mot punk à l'Angleterre à coups de God Save the Queen et de London Calling.Pas étonnant donc que la voix de Chrissie Hynde ne soit pas sortie d'un squat de New York mais d'un studio londonien. A la Noël 1979, quand Brass in Pocket passe partout à la radio et à la télé en Europe et en Amérique, elle vit toujours sans le moindre penny. Une coloc à Covent Garden avec un matelas par terre, une guitare, quelques vêtements et un radio cassette, le truc le plus cher qu'elle ait possédé jusque-là. Et encore, un cadeau.Ses colocataires et elle ont reçu un avis d'expulsion, les cartons seront vite faits. Dans quinze jours, ce titre dont Chrissie était la seule du groupe à ne pas vouloir le sortir tel quel, sera N°1 mais rien ne changera. Elle ne s'écoutera pas à la radio, ne se regardera pas à la télé et ne jettera jamais un œil sur le montant de son compte en banque. La célébrité, ce n'est pas pour elle, c'est une cage dorée. Elle, la rockeuse, veut être libre de sortir, prendre le métro, faire la fête avec qui elle veut, quand elle le veut, sans être désignée du doigt le lendemain en découvrant une photo ou un article désobligeant dans la presse. Maman, Papa, je suis désolée d'avoir menti sur ce que j'ai fait durant tout ce temps où j'ai été partie. Je sais que vous étiez fiers de moi. Je regrette la moitié de mon histoire, la seconde, c'est la musique que vous avez entendue …

Il était une fois trois géants de la chanson française. Ce 6 janvier 1969, pourtant, on peut dire que la société dans laquelle ils sont devenus, il y a quinze ans, ces fameux géants n'existe plus.La télévision occupe toutes les soirées de Monsieur et Madame Tout le Monde tandis que leurs enfants écoutent les Beatles et Michel Polnareff sur un tourne-disque dans leur chambre équipée d'un grand miroir en pied. Et oui, la jeunesse de 1969 aime se regarder même si une partie se laisse pousser les cheveux et la barbe dans tous les sens, préférant les peaux de mouton au manteau gris de papa.Franchement, depuis les yéyés au début de la décennie, est-ce qu'on a vu venir ce nouveau courant venu d'Angleterre et d'Amérique ? Les hippies, les rockers, les folkeux, les beatniks qui chantent love, love, love au lieu de trouver du boulot et fonder une famille comme on a toujours fait !Alors, que vont dire Brel, Brassens et Ferré qui se retrouvent pour la première fois ensemble autour d'une table. Le rédacteur en chef du jeune magazine Rock & Folk n'y croyait pas et pourtant, l'interview des trois mythes va bien avoir lieu dans ses colonnes et c'est l'œuvre d'un de ses pigistes. Et d'un photographe, ravi de les avoir pour lui tout seul car pas d'encombrantes caméras de télévision, juste quelques micros. Mais labellisés une grande station périphérique, tiens. Les trois auteurs, compositeurs, interprètes le remarquent en arrivant, adressant à leur hôte un regard en point d'interrogation. Oui, je n'ai pas eu l'occasion de vous le dire mais au départ, comme je viens d'entrer dans la maison comme assistant, je leur avais proposé et ils m'avaient répondu, oui, euh, pourquoi pas, puis plus rien.Et finalement il y a quelques jours ils m'ont dit d'enregistrer, qu'ils comptaient diffuser des extraits dans la semaine. Mais si vous voulez, je les enlève et on en reste au magazine. Brel et Brassens se connaissent depuis leurs débuts mais c'est la première fois qu'ils se trouvent face à Ferré dans de telles circonstances, alors, aucun des trois ne dit quoi que ce soit. On laissera tout comme ça et c'est du bonheur pour la postérité car une telle rencontre, ça n'arrive qu'une fois, comme l'avenir le prouvera. D'ailleurs en s'asseyant, Brassens ne dit-il pas : vous êtes le seul à avoir réalisé ce tour de force.Alors on va parler de tout, on va évoquer la poésie, sont-ils les plus grands poètes de leur temps, ils s'en défendent, ils sont chanteurs, et puis on va parler d'amour, du travail, la solitude, la mort, l'anarchie, la publicité et même, le croirez-vous, des Beatles. Que faites-vous face à un mur ? Jacques Brel répond : je le défonce, Ferré le contourne, Brassens réfléchit. Et Jacques Brel de conclure : en tout cas, ce qui est sûr, c'est qu'on veut tous savoir ce qu'il y a derrière !

On connaît tous cette image de Brel, Brassens et Ferré, ah vous l'avez déjà en tête, vous la voyez. Elle est en noir et blanc. Il en existe beaucoup d'autres, avec des attitudes différentes et puis des films couleurs captés durant les deux heures qu'a duré cette rencontre aujourd'hui historique entre les trois géants de la chanson française.Mais pour autant sont-elles intéressantes et frappantes, surtout les images en couleurs, rien à faire, ce n'est pas la même chose que celle qu'on a en nous. Celle qu'on a vue partout dans la chambre d'une copine, la salle d'un restaurant, d'un bistrot, d'un centre culturel. Car aujourd'hui, une affiche de récital de Jacques Brel, le portrait stylisé de Léo Ferré sur une pochette de 33 Tours, une photo de concert de Brassens, la guitare posée sur la jambe, ça relève du mythe. Alors que la photo des trois parlant autour de verres de bière, de magazines et de cendriers, c'est trois hommes, simplement. Oui, des hommes qui ont vécu un quotidien comme celui qu'on est en train d'observer : même s'il est d'exception, qu'il a marqué une époque, suscité des passions, écrit une légende, c'est un quotidien quand même.Quand Ferré exprime sa joie d'être enfin face à Brel qu'il n'a fait que croiser jusque-là, il y a la sincérité, l'empathie d'un homme comme les autres : son art est resté au vestiaire, son humanité n'en est que plus touchante. Alors quand ils parlent de la société dans laquelle ils vivent avec l'humour, la poésie et la provocation qui les caractérisent, qu'ils se font rire les uns les autres, se vannent aussi et surtout font part d'énormément d'autodérision, on se dit que vraiment, on ne s'est pas trompé sur les artistes dont on a usé les disques. Que les raccourcis bouleversants dont ils ont truffé leurs textes qui nous ont bousculés avaient un véritable accent de sincérité.Et donc, tout dans cette photo, antithèse du show bizness, sans projecteurs de scène, costume de scène ni maquillage, ramène notre chanson française à ce qu'elle est depuis ses débuts. Elle parle de nous, avec des mots qu'on n'a pas, enfin souvent, sur une partition plus ou moins inspirée.Voilà pourquoi plus d'un demi-siècle plus tard, cette photo nous parle toujours, même à ceux qui n'étaient pas nés, ou pas encore en âge, ou qui n'aimaient pas à l'époque, parce qu'ils étaient branchés au 220 volts sur les Rolling Stones et Pink Floyd. Léo Ferré a parlé d'un moule dans un de ses plus grands classiques. Un moule que certains voudraient faire croire qu'on a cassé après lui, après Brassens, après Jacques Brel. Disons au contraire que le moule de ce genre de solitude qui habitait les trois hommes sur la photo, sur ce poster, n'a jamais existé, sinon, il n'y aurait pas eu assez de place autour de la table.

La photo est connue, celle des trois hommes autour d'une table, Brel, Brassens et Ferré, héros de la chanson française qui se rencontrent durant deux heures dans un appartement parisien, un 6 janvier 1969. La société de cette fin de décennie est complètement chamboulée. Les jeunes parlent de Mao, de Cuba, de la fin du capitalisme, d'une nouvelle ère de fraternité, d'une société où on ne serait plus obligé de se tuer au travail ni de faire son service militaire. La publicité entre partout dans nos vies, les couleurs explosent en flashy, les jupes sont de plus en plus courtes, les mecs se laissent pousser des barbes à la Jésus Christ superstar, bref, les jeunes n'en ont plus que pour les bonnes vibrations.Pourtant, dans cet appartement du VI° arrondissement, rien n'y paraît. Pour peu, on se croirait encore après-guerre, il y a vingt ans, une éternité, pourtant. Ben justement, c'est l'occasion d'en parler de cette société, et puis de la chanson, non ne sommes pas les plus grands, la question les ennuie, les met mal à l'aise. Brel avait bien raison en s'asseyant de dire : Alors, qu'est-ce qu'on va bien raconter comme conneries ?C'est une conversation comme on en aurait eu une au bistrot. Et c'est sans doute ça qui la rend exceptionnelle car c'est Brel, Brassens et Ferré. Imaginez ça aujourd'hui ! Déjà en 1992, on avait réuni Francis Cabrel, Jean-Jacques Goldman, Yves Simon et Alain Souchon, en écho à cette fameuse table ronde. Mais qui, déjà, pour s'en souvenir ? La preuve que ces trois-là étaient des mythes de leur vivant. Brel n'avait que 39 ans, Brassens 47, Ferré 52. La réunion d'une œuvre monumentale et d'une personnalité exceptionnelle est déjà chose rare mais imaginez-en trois autour de la même table. Et trois artistes qui n'ont que faire à ce moment précis de leur égo, de prouver qu'ils sont meilleurs en ceci ou cela que celui assis à côté de lui. Non, il y a cette absence totale de concurrence qui donne un accent de sincérité comme on n'en a entendu que trop rarement voire jamais. Ferré admire Brel et Brassens, il l'avait déjà dit, mais ça se voit, ça se sent durant ces deux heures de rencontre.Brel et Brassens sont copains de galères, celles des débuts, d'avant la reconnaissance du public. Et puis finalement, aucun n'exerce un métier. Ils revendiquent tous les trois être des hommes qui ont eu la chance de ne pas devoir entrer dans le moule d'une société qui broie les personnalités et les rêves d'enfant. Ce sont des gamins lucides, travailleurs, qui donnent de leur personne, allez chanter 300 galas par an loin de chez vous et puis en plus écrire des chansons, faire des disques et donner des interviews. Ce n'est en clair pas trois interviews parallèles mais une conversation de trois copains d'alors, trois copains d'abord qui ont soulevé plus de passion et d'admiration sincères que l'ensemble de tous les réseaux sociaux réunis.

On a tous vu au moins une fois cette photo en noir et blanc dans un magazine, sur un mur : Jacques Brel, Léo Ferré et Georges Brassens engagés dans une discussion qui semble passionnante. Brel et Ferré écoutent, la cigarette à la main, attablés devant des micros, des verres et bouteilles de bière vides, Brassens, tenant son éternelle pipe, raconter quelque chose qu'on voudrait bien partager aussi.La magie d'une photo captant un 60ème de seconde d'une rencontre aujourd'hui historique. Car contrairement à tous ceux qui ont laissé leur nom dans la grande histoire, ceux-là n'ont tué personne, n'ont pas propagé la haine, ni harangué les foules pour le pouvoir. Ils sont tous le contraire. Ils ne sont pas parfaits ni irréprochables, personne ne l'est, mais ce sont des poètes, des musiciens, des chanteurs. Et les plus grands, en ce 6 janvier 1969.Brassens et Brel ont connu leurs premiers succès au milieu des années 50 après avoir écumé, parfois ensemble, les cabarets de Montmartre et de la Rive Gauche pour trois francs et six sous par récital. Et les voilà devenus les idoles d'à présent deux générations. Oh surtout ne leur dites pas ça, ils détestent ce statut qu'ils ont acquis un peu malgré eux.Et Léo Ferré ? Encore moins. Il est de loin le plus libertaire, individualiste et anti-système des trois, ce qui n'est pas peu dire. C'est le plus ancien, aussi. Si Brel aura 40 en avril et Brassens vient de fêter son 48ème anniversaire, Léo Ferré en a 52 ans depuis l'été dernier. Il est né durant la première guerre, lui, et avait déjà 31 ans quand il est monté à Paris, en 1946 pour faire ses débuts dans un cabaret.Alors, même s'ils nourrissent une immense admiration l'un envers l'autre, les voir réunis tous les trois autour d'une même table est de l'ordre de l'impossible. Cela fait des mois qu'un jeune journaliste de 24 ans tente de fixer ce fameux rendez-vous pour un mensuel, tout aussi jeune, Rock & Folk. Le casse-tête ! Brel est sur scène, à Bruxelles, au Théâtre de la Monnaie, rien moins, où il joue sa comédie musicale, L'homme de la Mancha. Mais le voilà à présent à Paris pour y jouer son œuvre qui rencontre un grand succès. L'occasion est trop belle ! Nous sommes fin 1968, il n'y a que des téléphones et des agendas, pas de répondeur, encore moins d'outils électroniques, et le temps passe. Mais ce 6 janvier 1969, ils arrivent, l'un après l'autre, dans l'appartement du journaliste, enfin de sa belle-mère, dans le sixième arrondissement, celui d'un Quartier où le printemps précédent il a régné une atmosphère révolutionnaire. En Angleterre, les Rolling Stones ont été arrêtés par la police, on a vu 2001 Odyssée de l'espace. Dans six mois, des hommes marcheront sur la Lune et 500.000 autres se réuniront à Woodstock, quant aux Beatles, ils joueront fin de ce mois de janvier sur le toit de LEUR propre maison de disques. Les temps changent, cette fois, c'est sûr, que vont en dire ces trois hommes qui n'ont pas la langue de bois, dans l'intimité de cet appartement au cours de ce qu'on pourrait appeler l'interview du siècle ? On aurait voulu y être, pas vrai ?

Je vous ai raconté récemment la photo de Robert Doisneau, et son fameux baiser de l'hôtel de ville, un des posters les plus vendus de l'histoire. Ça vous a fait sourire, vous l'aviez épinglé sur le mur de votre chambre quand vous étiez ado. On pouvait la regarder pendant des heures, hein, cette photo en noir et blanc qui montrait une époque révolue et pourtant, les murs étaient toujours là, intacts, et puis l'amour, surtout.Mais il n'y a pas que le baiser de l'hôtel de ville à avoir fleuri sur nos murs, tenez depuis les années 70, le poster français en noir et blanc le plus vendu, reste cette photo prise en 1969 dans un appartement du VI° arrondissement de Paris. Un appartement qui n'a rien de remarquable, on en est loin, trois hommes qui discutent autour d'une table encombrée, devant une grande fenêtre rideaux et tentures clairs, murs blancs et une porte ouverte sur une pièce plongée dans le noir. C'est le soir, pas de doute, ou alors un mois d'hiver en fin d'après-midi. Et c'est le cas, nous sommes le 6 janvier 1969 dans l'appartement de la belle-maman d'un jeune journaliste de 24 ans nommé François-René Cristiani. Bien sûr qu'elle est d'accord de recevoir chez elle un peu de monde si c'est pour permettre à son beau-fils de publier un article en couverture de magazine.Oh c'est pas Le Figaro, ni Paris Match, non, c'est un mensuel qui n'existe que depuis deux ans à tout casser. C'est pour les jeunes. Mais attention, Rock & Folk, c'est pas Salut les copains, non, ce sont des jeunes de leur temps, mai 68, ça leur parle, ils y étaient. La couverture de leur premier numéro à l'automne 66, c'était d'ailleurs Michel Polnareff, le petit nouveau de la chanson française, un génie. Oui, Rock & Folk c'est la version intello du magazine musical. Quand on y parle des Beatles ou Pink Floyd, c'est pour évoquer leurs textes de dingue et cette musique incroyable qui casse tous les codes. Alors, pourquoi pas une interview commune de Georges Brassens et Jacques Brel ? Brassens va faire sa rentrée à l'automne sur scène et Jacques Brel, qui a abandonné les récitals, fait un malheur dans une comédie musicale, jamais encore ce n'était arrivé à Paris. Génial ! Voilà qui va mettre un peu de beurre dans les épinards, dit François-René, à sa femme en rentrant. Il est seulement pigiste chez Rock & Folk, payé à la ligne, alors être en Une, c'est non seulement incroyable mais surtout, il va toucher plus. Mais enfin, François, tu n'as pas pensé à Léo ?Léo Ferré, le héros des jeunes anarchistes, des mouvements libertaires étudiants, ils sont allés le voir à La Mutualité en mai l'an dernier, l'atmosphère était chauffée à blanc dans la salle. Ils en étaient sortis enthousiastes, le cœur gonflé par la conquête du monde, l'avènement prochain d'une société nouvelle. Comment n'y a-t-il pas pensé ? En plus, il s'entend super bien avec lui, alors oui, ils seront trois. Du moins, on va essayer, ce n'est pas gagné. Mais comment le saurait-il, il n'a pas vu l'émission où Léo Ferré dit récemment que oui, Brel et Brassens, il les a déjà croisés comme ça, mais ce sont les deux seuls chanteurs qu'il aimerait vraiment rencontrer, alors, il regarde la caméra et leur dit, passez à la maison, ça me ferait plaisir de boire un coup avec vous.

Woody Allen et Martin Scorsese en ont fait des classiques du cinéma, Billy Joël et Frank Sinatra de la chanson, les New Yorkais sont d'autant plus attachés à leur ville qu'elle est follement réjouissante par son architecture mais surtout son immense réservoir de rencontres. A New York, une nouvelle histoire vous attend à chaque coin de rue.Et c'est déjà ce que vit le jeune Lenny Kravitz, onze ans, à la fin de l'année 1974 quand sa maman, comédienne, remporte un gros succès au théâtre sur Broadway, qui lui vaut d'être contactée pour jouer dans une sitcom, à Los Angeles. L'audition se passe on ne peut mieux, on lui propose tout de suite le rôle, mais attention, lui dit-on, elle doit bien comprendre qu'elle va jouer la femme du premier couple interracial de l'histoire de la télé, elle va devoir embrasser un homme blanc. Sans rien dire, Roxie sort de son sac la photo de son mari, Sy Kravitz, d'origine russe, le producteur sourit, tout est dit.De retour à New York, la réaction à l'incroyable nouvelle est mitigée pour Lenny qui craint de devoir vivre seul avec un père beaucoup trop rigide : il craint que sa vie se transforme en cauchemar. Roxie a beau le rassurer en lui disant qu'il faudra d'abord passer le cap du premier tournage et de la diffusion du pilote, la nouvelle ne tarde pas à tomber : immense succès public, la saison est confirmée, le départ est donc inévitable.Si Lenny est rassuré d'apprendre qu'il part avec sa mère, il est dévasté par le fait de quitter ses copains alors qu'il va entrer en dernière année de primaire. Il allait enfin être le grand de l'école et voilà qu'il part vers l'inconnu. L'inconnu est en fait la maison de Joan, une de ses cinq marraines, c'est dans un divan lit qu'il va passer ses nuits avec sa mère. Ça ne le dérange pas, il dort avec sa grand-mère Bessie le week-end, non, le problème, déjà, c'est le silence de la ville. Santa Monica, c'est pas Manhattan. Où sont partis les gens ? Se demande-t-il le premier matin. Ici, rien n'est vertical, tout est horizontal, les gens ne vivent pas les uns sur les autres, tout est loin de tout.Sa mère met d'ailleurs une heure et demie, deux lignes de bus, pour se rendre chaque jour au studio. Et là, quand Lenny s'y rend avec elle le premier jour, grosse surprise et paradoxe : l'histoire se passe à New York. Il vient donc de quitter le vrai pour se retrouver dans un décor de gratte-ciel en carton-pâte. Par contre, les enregistrements sont tops. Les acteurs jouent deux fois le même programme, un l'après-midi, un le soir, devant deux publics différents, on choisit la meilleure prise. Ne t'en fais pas, ça ne durera peut-être pas, tu sais le succès à la télé, ça ne dure pas.Mais Roxie, même si elle est new-yorkaise jusqu'au bout des ongles, va bientôt quitter le plan logement provisoire on ne sait jamais chez son amie, car elle va tourner 200 épisodes des Jefferson. C'est Sy Kravitz qui va devoir franchir l'Amérique pour les rejoindre, pour une vie plus confortable, certes, mais la nécessité pour Lenny de se faire à Los Angeles. C'est là qu'il va découvrir Elton John, le skateboard et les tagueurs des débuts du hip hop mais surtout Led Zeppelin sur la cassette d'un copain. Décharge électrique, dernière révélation, le tableau est désormais complet. On devra juste attendre une quinzaine d'années avant le premier album d'un Lenny Kravitzdans lequel on peut, déjà, entendre toute son histoire.

L'enfance de Lenny Kravitz a été partagée entre deux mondes, celui de la communauté juive, du côté de son père, et de la communauté noire caribéenne, du côté de sa mère. Fils unique, il aurait dû se sentir seul mais ça n'a jamais été le cas, que du contraire. Principalement grâce aux cinq marraines que sa mère lui a choisies. Cinq marraines, ça n'existe nulle part ! Ben si. Tout d'abord Cicely, qui a joué au théâtre avec sa mère. Tout comme Shauneille, écrivaine et actrice reconnue, dont l'immense salon a été transformé en centre culturel du mouvement Black Arts. Sa fille et Lenny ont été élevés comme frères et sœurs. La troisième marraine, Diahann, la première noire à avoir reçu le prix de la meilleure actrice de théâtre, a joué au cinéma avec sa mère, aux côtés de James Earl Jones, trois ans avant qu'il ne devienne la voix de Dark Vador. Ça s'appelle Claudine, et c'est à voir. Et puis la marraine de Los Angeles, tante Joan et enfin, tante Joy du Queens. Pour Lenny, c'est son étoile à cinq branches, l'impression d'être très entouré et qui l'empêche de pousser de travers car tout n'aura été que bienveillance et joie de vivre, malgré les malheurs, les problèmes, malgré le fait qu'on est noir et que la vie est une lutte.Au centre de l'étoile, la délicieuse Maman. D'autant plus délicieuse que tous les hommes semblent l'admirer. Et à qui Lenny doit la deuxième révélation de sa vie en l'emmenant un jour à l'Apollo Theatre, le temple de la musique soul à New York. Les voilà en train de remonter la 125ème rue à pied avec le son du rythm and blues qui sort par la porte ouverte de magasins de disques et d'instruments. Le monde se presse devant la salle de concert mais l'ambiance est sereine, à la fête, il va se passer quelque chose de pas banal pour tous ces gens, ils le savent, ça se voit, Lenny le sent quand il s'assied à la cinquième rangée avec sa mère, il ne l'oubliera jamais.Comme le soir où il a vu les Jackson Five, deux ans plus tôt, quand la lumière s'éteint, une ferveur indicible saisit la salle. Mais l'atmosphère de ce vieux théâtre alourdie par la fumée et les projecteurs est différente quand James Brown apparaît sur la scène : le public se lève aussitôt et ne va jamais se rasseoir. On croit sans peine en ce souvenir d'un garçon de huit ans au milieu de tous ces adultes qui tapent dans les mains. Comme il le dira : James Brown ne danse pas en rythme, il EST le rythme, chantant, criant, dansant, tournoyant et finissant à genoux en jouant avec son micro comme le magicien Gandalf avec son bâton pour maintenir la salle entière sous le charme.Après le spectacle, Lenny et sa mère arrivent à accéder aux coulisses. Comment a-t-elle fait ? Il ne s'en souvient pas. Mais par contre, l'image de James Brown en sueur, torse nu, dans sa loge lorsqu'ils passent devant, il ne pourra pas l'oublier, dans les coulisses de cette salle qu'il a lui-même rendue mythique en enregistrant un live mémorable l'année de sa naissance. Et puis Maman lui lance un petit bonjour, James lui répond, au milieu de la pièce remplie de gens. Elle s'apprête à entrer, pour lui présenter son fils, puis devant tous ces gens, elle se ravise et ils sortent par la porte des artistes, à l'arrière du théâtre.

Aimer le même disque que ses parents dans les années 70, ce n'est pas dans toutes les maisons que ça se produit. Le monde entre les deux générations s'est depuis quelques années tellement éloigné que c'en est devenu abyssal, jamais l'expression Le fossé des générations n'a été aussi vraie. Et pourtant, l'album préféré de Lenny Kravitz, 10 ans, est le même que sa mère, il se nomme Innervisions et est signé Stevie Wonder. Comment vous expliquer ? Déjà vous le savez pour l'avoir vécu, à cet âge-là, on est capable d'écouter le même disque cent fois sans s'en lasser. A chaque écoute, on découvre de nouveaux arrangements, de nouveaux instruments. Ce n'est pas un album de chansons, c'est une œuvre d'art. A ce stade, ça devient carrément spirituel, quand Lenny s'assied et regarde le disque tourner, le temps n'existe plus, il est, comme disait Stevie Wonder, dans la paume de Dieu.Et donc, quand au cours de cet été, ses parents l'envoient en colonie de vacances à la campagne, Lenny emporte avec lui la guitare électrique que lui a offert sa grand-mère Bessie. Et comme l'un des jeunes moniteurs en joue, il lui apprend des morceaux et lui fait intégrer la fanfare du camp. Quelle n'est pas la surprise de ses parents de le voir interpréter des morceaux à la guitare avec les autres lors d'une visite organisée. Mais c'est formidable, Lenny, lui disent-ils après, c'est la chose la plus drôle qu'on ait jamais vue.Plus drôle ? Je n'étais pas bon ?Lenny ne leur pose pas la question mais à son retour, une surprise l'attend. Ils l'ont inscrit à des cours de guitare qui se donnent à la Harlem School of Arts. Harlem, c'est pas à côté de Central Park, la maison, alors Maman lui montre comment prendre le bus pour s'y rendre. Vous vous rendez compte ? A dix ans, seul dans les rues de New York, avec sa guitare. Quel sentiment d'être déjà grand. Le rêve de beaucoup d'enfants de l'époque, trop pressés de vieillir pour être indépendants. Celui de Lenny se double du plaisir de jouer de la guitare, correctement, à présent. Bon, c'est vrai que les cours de solfège lui donnent bien du souci, car c'est fastidieux de retenir tous ces signes sur une partition.Mais Lenny a l'oreille. Depuis toujours, il est capable de retenir toutes les notes qu'il entend et désormais, il peut les reproduire sans avoir besoin de les lire. Voilà qui rend plus facile la vie avec un papa, aimant certes, y a pas à redire, mais qui ne supporte pas le désordre et ne comprend pas que son fils ne soit pas comme lui. Son retour du Vietnam après un an de guerre comme journaliste en armes, a été une bénédiction mais à part ça, le Lenny, range ta chambre, bon Dieu !, c'est pénible.Heureusement qu'il y a les sorties entre hommes. Les glaces, les courses, les visites chez les amis, dont le parrain Vinnie n'est pas des moindres. Il aime beaucoup Maman, à qui il fait de splendides cadeaux. Et comment oublier ce soir où, au restaurant, Sammy Davis Jr, le grand crooner, partenaire de Frank Sinatra, entre dans le restaurant où ils dînent et vient directement le saluer en l'embrassant sur les deux joues. Tu vois Lenny, c'est pas juste parce qu'on a fait le Vietnam, tous les deux, non, ton parrain Vinnie sera toujours là pour toi.

Madame demande ce que tu chantes, Lenny ?Le petit Lenny regarde, étonné, sa grand-mère Bessie tournée vers lui. Puis croisant le regard interrogateur de la caissière du supermarché, il répond que c'est du Tchaïkovski.Tchaïkovski ? Mais où as-tu entendu ça?Lenny explique alors qu'il s'agit d'un air diffusé par un de ses jouets. Comment expliquer à cette dame qu'il a beau être noir, le jouet lui a été offert par son grand-père juif russe, tailleur à Brooklyn. Nous sommes dans les années 60, il y a quelques mois encore, dans une grande partie des Etats-Unis, les noirs n'avaient pas le droit de s'asseoir avec les blancs.Mais c'est une mélodie très compliquée à retenir pour un enfant de son âge. Votre petit a un don, dit la caissière à la grand-mère. Lenny hausse les épaules : mais bien sûr que c'est de son âge, ça lui est très facile de retenir les musicals de Broadway, les symphonies de Beethoven, les Beatles, James Brown, il mémorise toutes les musiques qu'il entend.Tout aurait pu en rester là. Les enfants que nous avons tous été ont un rapport privilégié avec la musique, comme avec le dessin. Mais quelques jours plus tard, la vie de Lenny Kravitz, cinq ans, va basculer. Nous sommes en 1969 quand il entend ceci : I want you back. Avec leurs cinq premiers singles N°1, les Jackson Five sont plus qu'une révélation pour Lenny. Comme il le dit lui-même, c'est une chose de dire que vous aimez un groupe, c'en est une autre d'affirmer qu'il a changé votre vie. Car imaginez le petit Lenny, à présent six ans, devant le poste de télé à regarder les Jackson Five avec leurs tenues psychédéliques hyper colorées jouant et dansant une chorégraphie très élaborée. Avec bien sûr, au centre, un petit bonhomme qui fait beaucoup moins que son âge, onze ans. Et Michael, c'est pas juste un enfant auquel les autres mômes peuvent s‘identifier, c'est un prodige du niveau des adultes. Du jamais vu. Du moins dans le monde de la pop music.Et donc, vous le voyez l'enfant des Kravitz foncer dans leurs affaires pour en tirer des bottes, des écharpes et se planter devant le miroir sapé comme un Jackson ? Pardon, en tenant un grand feutre en main en guise de micro, C'EST un Jackson. Le sixième ! D'ailleurs il l'a écrit dans son cahier d'école, son nom est Lennie Jackson, le frère perdu de Michael.Alors, le jour de son anniversaire, quand son père vient le chercher à l'école, ce qu'il ne fait jamais, c'est pour l'emmener à un concert à Madison Square Garden, la grande salle aux 20.000 sièges. Et pourtant, ils sont assis au premier rang, juste devant la scène. D'ailleurs, quel brouhaha quand vient s'asseoir derrière eux Aretha Franklin, avec tout son entourage. Et puis boum, la lumière s'éteint et Lenny assiste à son premier concert live. Le groupe s'appelle les Commodores, il ne les connaît pas mais c'est formidable de les voir tous jouer. A la fin, croyant le spectacle terminé, son père lui dit que non, c'est juste la première partie. Les gens tapent du pied, une folie débordante saisit toute la salle autour de lui quand les Jackson Five déboulent sur scène. Lenny exulte, c'est mille fois mieux que sur son disque, avec Michael, juste devant lui. Sy Kravitz est venu avec son appareil sachant ce que cela représente pour son fils. Plus d'un demi-siècle plus tard, la photo est toujours là sur son mur. Il est de ces moments où notre avenir s'écrit dans le présent, et ce n'est pas tous les jours.

Nous sommes à Manhattan en 1963. Dans le quartier de l'Upper East Side exactement, un endroit où aujourd'hui le plus petit logement est hors de prix. Mais ce n'est pas le cas à l'époque, c'est là que vit Sy Kravitz, 39 ans, divorcé et deux enfants, journaliste producteur sur NBC, quand il entreprend de plaire à Roxy Roker, cinq ans plus jeune que lui, célibataire et assistante d'un des grands directeurs de la chaîne.Roxy n'est jamais sortie avec un blanc. Mais ce n'est pas cela qui la retient au début, quand elle imagine que ce Juif d'origine russe va avoir bien du mal à faire accepter à sa famille, une Goy chrétienne et noire de peau. Non, ce qui l'inquiète, c'est d'entretenir une relation avec quelqu'un du même bureau. Et puis, il est un peu inquiétant ce type, qui d'après ce qu'elle a compris, n'a plus aucun contact avec ses filles. Mais bon, il lui plaît, il l'emmène à des concerts de jazz mais aussi au théâtre, à Broadway, elle qui est diplômée de l'Université Shakespeare en Angleterre et comédienne à ses heures. Et surtout, il la soutient, enthousiaste, en venant la voir jouer, le soir, quand elle interprète sur une scène du Off Broadway, une pièce d'avant-garde que seule une élite new-yorkaise semble apprécier.Le mariage a lieu dans l'intimité. L'absence des parents de Sy est remarquée, ils ne reviendront qu'avec la naissance de leur enfant, qu'ils ont prénommé Leonard Albert, mais que tout le monde va très vite appeler Lenny.Si New York est déjà la ville rêvée pour le monde entier, le pâté de maisons où il grandit, et qui est longé par Central Park, n'est pas encore le plus glamour de Manhattan, même s'il est déjà chic. Mais les fenêtres du petit appartement loti dans une ancienne maison de quatre étages, j'allais dire seulement, donnent sur un mur. Lenny occupe l'unique chambre, ses parents dorment dans un canapé lit, dans le living, ce qui leur permet de recevoir leurs nombreux amis, sans le réveiller.Car oui, si Lenny vit une enfance très particulière, avec d'une part une famille juive russe et d'autre part, une noire américaine chrétienne, ça ne lui pose aucun problème, c'est une évidence. Le fait que les murs du domicile de ses parents soient recouverts de livres et de disques de jazz doit y être pour beaucoup. On peut vivre dans un petit espace avec l'esprit grand ouvert. Lenny garde d'ailleurs un beau souvenir d'une manifestation pour la paix au Vietnam à laquelle il ne comprend pas grand-chose. Assis sur les épaules d'un membre de sa famille, il éprouve un tel sentiment de sécurité au milieu de tous ces gens, lui qui se trouve au carrefour de deux mondes qui ne communiquent pas entre eux, ou si peu. Entre les squats pourris des frères noirs qui sortent sapés comme des princes avec leurs pantalons pattes d'eph et chaînes en or, et les boucheries casher, synagogues et boutiques de tailleurs, Lenny grandit dans le monde des grands-parents. On devine de quel côté sa musique vient. Mais pourtant, c'est bien le grand-père Kravitz qui lui met son premier micro en main, celui du magnétophone dans lequel il chante, à ses heures perdues.

En 2013, David Bowie revenait après dix interminables années de silence avec un album tonitruant, probablement le meilleur qu'il ait jamais enregistré. Trente ans tout pile après Let's Dance, il accumulait les N°1 partout autour de la planète avec cet album réalisé dans le plus grand secret et sorti par surprise, comme un diable sortant d'une boîte. La pochette, des gimmicks sonores, des paroles évocatrices, les références à un passé fameux ne manquent pas et pourtant, The Next Day est une totale réussite, à la hauteur d'un artiste qui a toujours refusé de nager là où il avait pied. Sans doute la raison pour laquelle, il n'y avait pas eu de Let's Dance bis ou deux, 30 ans plus tôt, en 1984. C'eût été trop facile. Et puis, son entourage le sait : David Bowie s'ennuie vite en studio. C'est ainsi qu'il refuse en novembre de chanter les deux premières lignes de la chanson Do they know it's Xmas time ? pour, par contre, s'impliquer totalement dans le Live Aid. On l'ignore mais en plus de la magistrale prestation qu'il livre sur scène, juste après Queen, Bowie ayant vu le reportage tourné au Soudan, renonce à interpréter une dernière chanson pour qu'on ait le temps de le diffuser. Son discours et le document sont tellement forts que le montant des dons explose … David doit d'ailleurs interpréter en duo une chanson avec Mick Jagger, lui à Wembley, Mick à Philadelphie. Mais conçu comme l'autre attraction technologique de l'événement avec la prestation de Phil Collins des deux côtés de l'Atlantique grâce au Concorde, il doit y renoncer lors de répétitions : malgré les efforts des techniciens, un décalage entre l'image et le son subsiste, rendant le duo en live impossible.Et donc, ce samedi du mois de juin 1985, alors que Bowie est occupé à enregistrer la chanson d'un film dans lequel il joue, Absolute Beginners, un titre qui, de l'avis de tous, va faire un malheur, il dit : “Est-ce qu'on peut finir à 6 heures, ce soir, j'ai Mick qui doit venir.” Ah ben oui, à défaut de pouvoir la jouer en live, ils vont faire un clip de ce duo phare du Live Aid. Alors, une heure avant l'arrivée de Mick, on sort le 45 Tours dont on va faire un cover et on l'écoute, avant de s'y mettre. Ce sont des pros, et pas des moindres, mais la première tentative est catastrophique, on dirait un orchestre de bal de province. Pas mieux. Qu'est-ce que c'est que ce merdier ? Le producteur n'a pas le temps de finir sa phrase qu'entre Mick Jagger, et qui file directement à la cabine de son d'un air “Mick est là, on y va”. Ça tombe bien, Bowie est en train de chanter, Jagger accroche son wagon et c'est parti, tous les musiciens du band se mettent à jouer comme des dieux comme s'ils n'avaient jamais joué autre chose.Ce fut en 1985 le dernier N°1 britannique de David Bowie, avant ce fameux, inattendu et nostalgique Where are we now ? en 2013, sonnant la fin d'un long entr'acte, c'est vrai, mais débutant un cinquième acte, toujours aussi misérablement court.

Il suffit que dans une conversation, je mentionne, pas souvent hein, avoir rencontré David Bowie pour lire dans la réaction des gens à quel point son statut est passé de personnage légendaire à aujourd'hui, historique. La preuve : lors de ce dixième anniversaire de sa disparition, on n'a pas compté le nombre de chroniqueurs qui ont parlé de sa trilogie berlinoise comme d'une évidence. Il n'y en a sûrement pas un pour savoir qu'en réalité, Bowie n'a enregistré qu'un album et demi à Berlin. Mais c'est justement quand les gens évoquent un fait comme certain sans le vérifier qu'on voit qu'il est devenu historique. Ah c'est vrai que le titre Heroes et l'album du même nom, enregistrés intégralement à Berlin, ceux-là, ont marqué les esprits. La pochette déjà, immédiatement identifiable et identifiée, est iconique. Et si l'album est loin d'être le plus vendu de sa carrière, peu d'entre nous le connaissent par cœur, la chanson titre est aujourd'hui la plus streamée de son répertoire.Une réussite que Bowie ne doit qu'à lui et à son producteur et ami Tony Visconti. Le choix du studio Hansa, tout d'abord, avec sa cabine de son immense, et pour cause, une ancienne salle de concert, qui avait d'ailleurs servi de salle de réunion à la Gestapo. Tony a donc prévu de ne pas isoler David dans une cabine son comme on le fait habituellement pour les chanteurs, afin de bénéficier d'une réverbération dans la voix, 100% naturelle. Un enregistrement qui se fait quasiment en même temps que l'écriture. David va plusieurs fois demander une pause pour changer des phrases. Et c'est là que le génie se manifeste. Car arrivés au studio, quel n'est pas l'étonnement des musiciens en ouvrant grand les tentures lourdes de découvrir une baie vitrée donnant sur le Mur de Berlin, avec à 500 mètres, des gardes soviétiques qui les observent à la jumelle depuis un mirador. Berlin est alors une ville sinistre, du moins les quartiers, les rues et les boîtes où Bowie son équipe le soir, après la session. Il ne veut pas qu'elle soit distraite par autre chose que le travail auquel elle est occupée : son disque. Quant à lui, il fait flèche de tout bois. Ainsi, la chanteuse d'un cabaret que Tony a ramenée, participe aux chœurs sur la chanson. Et au cours d'une des pauses demandée par David, Tony sort avec elle pour le laisser écrire et au cours de leur promenade, l'embrasse près du mur. Bowie les voyant depuis la fameuse baie vitrée a alors l'idée d'un fameux couplet. En moins de deux heures, tout est terminé.Oui, David Bowie est entré dans l'Histoire. Non pas parce qu'il nous a quittés il y a dix ans mais parce que plus aucune page de son fabuleux parcours ne sera écrite. Sans doute la raison pour laquelle il a tenu la plume jusqu'au dernier week-end de son existence.

On ne peut pas ne pas en parler avec l'image que ses dirigeants nous renvoient de nos jours, David Bowie a vécu une histoire d'amour complexe avec l'Amérique, faite de passion, de fantasmes, de peur et de malentendus. Les Etats-Unis, c'est tout d'abord pour le jeune artiste dans l'âme qu'il est, la terre des libertés et de la musique. Un immense décor fait des grands espaces vus dans les films au cinéma, des longues routes vers l'aventure avec la voiture pleine de copains façon Jack Kerouac, avec la musique d'Elvis Presley, etc Ses premiers séjours à New York ne font que le conforter dans le genre l'Amérique est un pays de liberté avec “s”. Rien à voir avec l'éducation étriquée des Anglais, ses rencontres avec Andy Warhol, Iggy Pop et Lou Reed puis ses premières tournées en Ziggy Stardust le confirment. Évidemment, il s'est fait traiter de femmelette, de gonzesse par des mecs au chapeau de cowboy. Ca aurait dû l'alerter mais bon, il s'installe quand même à Los Angeles où il se fait dévorer par ses excès d'alcool et de drogue. David n'est plus qu'une ombre, un homme encore jeune mais aux yeux creusés quand il rentre en Europe en 1976, on le voit à Paris, à Berlin et à Londres, sa musique est métamorphosée, elle ne se vend plus qu'à certains initiés.Et quand en 1980, alors qu'il triomphe à Broadway dans la pièce Elephant Man, son ami John Lennon est assassiné par un gars venu exprès de Hawaï pour se faire un nom, David Bowie prend brutalement conscience que l'Amérique n'est pas seulement le pays de l'énergie artistique et de l'avant-garde, mais aussi celui où une légende du rock peut finir sur un trottoir. Lui, mieux que tout autre, savait que John Lennon avait quitté l'Angleterre pour vivre libre à New York, il y avait trouvé la mort à tout juste 40 ans. David rentre à nouveau en Europe, en Suisse cette fois, où il trouve refuge près du lac Léman. Il aime toujours New York, certes, mais à distance. Il n'y revient que deux ans plus tard, au sein d'une équipe de cinéma, en compagnie de Catherine Deneuve et Susan Sarandon qui deviendra sa maîtresse, le temps du tournage d'un film où il incarne un vampire lié à la même femme depuis des siècles. Et pourtant c'est à New York que va repartir de plus belle son histoire d'amour avec le public pop, une rencontre avec Nile Rodgers le propulse au sommet des années 80. L'Amérique lui rend la gloire, celle qu'il avait d'ailleurs, ironie du sort, chantée en duo avec John Lennon au milieu des années 70 et lui avait valu son dernier N°1 américain en date. Oui, David Bowie a peur des Américains, c'est certainement un des singles les plus marquants des années 90 et l'un des plus autobiographiques … Et pourtant, Bowie va finalement se fixer à New York, à un moment où il s'est fait beaucoup plus discret sur sa vie privée qui est désormais totalement apaisée. Homme marié assumé, papa gâteau mais avec une âme d'artiste intacte, grand faiseur de chansons et éclaireur de l'avant-garde, pour autant que ce mot signifie encore quelque chose, ici, comme en Amérique. Mais qu'est-ce que l'Amérique si ce n'est un mythe ?

Mi-novembre 1981, les fans de David Bowie que nous sommes commencent à trouver le temps long. Cela fait à présent plus d'un an qu'il a fait ce retour incroyable et inattendu au sommet des hits parades avec son fabuleux album Scary Monsters, et son redoutable single Ashes to Ashes. Mais pas de concerts à Bruxelles, ni ailleurs, pas de tournée, ça l'a foutu mal. Il paraît qu'il était pris par une pièce de théâtre à New York. Puis il y a eu le film, Moi Christiane F… On avait couru le voir au cinéma mais il n'y apparaissait que quelques minutes dans son propre rôle. Mais bon, ça nous permettait de voir des images de concert sur grand écran, alors rien que ça, ça valait le déplacement. Un copain avait acheté le 33 Tours pour sa collection, un autre avait le poster épinglé sur un mur de sa chambre. David Bowie était devenu un chanteur culte, un type qui faisait une musique très compliquée, c'est pas un truc pour toi qu'on disait aux potes, et puis aux filles, histoire de se rendre intéressant du haut de notre adolescence.Alors quand paraît le nouveau disque de Bowie en cette mi-novembre où on ne jure plus que par la New Wave, on est déçus car Changes Two, c'est la suite du Changes One, un best of qui n'en est pas un, David ne fait rien comme les autres. Et ce n'est pas prêt de changer. Bien sûr, on ignore que le théâtre où il a joué l'an dernier se trouvait à quelques dizaines de mètres de l'endroit où a été assassiné John Lennon, le 8 décembre. John et lui étaient devenus potes au milieu des années 70 alors qu'ils habitaient tous les deux Los Angeles. Beaucoup de fêtes mais aussi quelques enregistrements mémorables ensemble, leur duo avait donné un N°1 au Billboard américain … et puis David avait aussi repris un titre des Beatles signé John Lennon ... Mais mis à part une formidable soirée passée ensemble lors d'une rencontre inopinée dans un hôtel de Hong Kong en 1977, ils ne s'étaient plus revus. John devait venir le voir sur la scène du Booth Theater, il n'en aurait jamais l'occasion. Si la terrible nouvelle affecte David quand il l'apprend, bien évidemment, il est horrifié d'apprendre dans la presse ce que son meurtrier a avoué aux enquêteurs : Chapman est en effet venu au théâtre voir Elephant Man, quelques jours avant son crime. Et ayant du mal à croiser Lennon au pied de son immeuble, il avait projeté de venir tuer David Bowie en pleine représentation, au cas où il raterait l'ex-Beatle. Vous vous rendez compte que pour ce genre de dingue, un artiste de scène, c'est du tir à pipe ! David avait annulé les prolongations, la tournée de la pièce et les concerts. On l'ignorait quand on a regardé le clip nouvellement enregistré de cet ancien titre, Bowie ne voulait plus alors apparaître seul, raison pour laquelle il allait se faire diriger dans des films, à l'abri de la foule et aussi, enregistrer quelques B.O.

Dix ans déjà que David Bowie nous a quittés. J'ignore si vous vous souvenez de ce que vous faisiez quand vous avez appris la nouvelle, le lundi 11 janvier 2016 au matin. Son dernier album, fascinant en diable comme à sa meilleure époque, était sorti le vendredi précédent, on attendait la suite de l'histoire, on avait eu droit à la fin. David Bowie avait orchestré sa sortie de scène de main de maître, lui qui avait eu tant de mal à y entrer sous les ovations et les projecteurs. J'avais accueilli la nouvelle presque en larmes, il fallait que je rejoigne la radio au plus vite, la nouvelle nous avait tous surpris. Ce n'était pas facile de se dire que désormais l'artiste qui nous accompagnait depuis tant de décennies était parti et que nous allions désormais devoir vivre dans un monde sans David Bowie.Et c'est vrai qu'il s'était donné tant de mal, David, pour être présent dans notre vie. Tenez, au printemps 1969, à Beckenham, dans le sud du Grand Londres, une certaine Mary Finnigan, jeune trentenaire fraîchement divorcée avec deux enfants, entend par la fenêtre ouverte de ses voisins du dessus, une musique magnifique mais très particulière. Elle appelle pour savoir qui peut sortir un son pareil dans son immeuble et voit passer la tête blonde d'un jeune gars. Ne voudrait-il pas descendre boire un thé ? L'homme s'avère de bonne éducation, conversation et surtout, c'est pas le gars genre qui va changer le monde comme on en rencontre à tous les coins de rue en cette époque hippie. Mais bon, il n'est pas très heureux. Sa compagne vient de le quitter et il est retourné vivre chez ses parents, à Bromley, le patelin d'à côté. Il a sorti un album qui n‘a pas marché, aucune promo, et son manager s'entête à vouloir faire de lui un chanteur de variétés qu'il n'est pas. Et s'il venait sous-louer une chambre chez elle ? La réponse est oui, immédiatement.Et donc quelques jours plus tard, le jeune artiste débarque avec une valise et la guitare à douze cordes qu'elle avait entendue par la fenêtre ouverte. Les deux enfants de Mary étant alors déjà rentrés de l'école, il propose de leur chanter une chanson. Oh ouiiii disent les deux mômes de 8 et 10 ans. Un pied posé sur la chaise, la guitare électrique sur la cuisse, l'auteur-compositeur-interprète, comme il s'est présenté, entame la chanson qu'il doit bientôt enregistrer avec son partenaire puisqu'ils comptent devenir les nouveaux Simon & Garfunkel. Cette chanson est magnifique, dit Mary en applaudissant avec ses enfants, mais ça va faire un hit énorme ! Le cadet des deux garçons revient de sa chambre avec le dessin que lui a inspiré la chanson du nouveau colocataire et bientôt amant de sa maman, on y voit un astronaute sortant d'une fusée dans l'espace avec en fond, la Terre et la Lune … il doit sans doute toujours y être, là où David Bowie l'a abandonné à la fin de sa chanson, le début d'un long chemin qu'il allait parcourir avec nous, le public.

Fin septembre 1999, Véronique Sanson étonne tout le monde en publiant un album constitué intégralement de reprises de Michel Berger, disparu quelques années plus tôt et dont sa veuve France Gall vient également de sortir un CD. La démarche a de quoi étonner venant d'une des très rares auteures et compositrices de la chanson, qui plus est une artiste qui a imposé un style. La musique de Véronique Sanson est unique et son succès ne s'est jamais démenti depuis le début des années 70.L'autre surprise à l'écoute D'un papillon à une étoile, c'est la manière dont Véronique Sanson s'approprie le style de Berger. Bien sûr, en 1999, on sait dans le métier qu'ils ont eu une histoire ensemble à leurs débuts mais internet ne révèle pas encore les détails biographiques dans chaque chaumière. De toute façon, comment raconter une histoire qui n'a jamais vraiment commencé. Même eux n'auraient pu dire quand exactement ils s'étaient rencontrés. En effet, leur maman respective se connaissant, Michel et Véronique se croisaient régulièrement depuis toujours. Mais aucune camaraderie n'était ressortie des goûters d'anniversaire et autres dîners où ils s'étaient vus. Il faudra une passion commune pour la musique pour les réunir alors qu'ils sont devenus de jeunes adultes.Ce jour-là, Michel Berger est convié par Madame Colette Sanson à un goûter où elle demande à ses deux filles d'interpréter leur répertoire. Violaine et Véronique forment en effet un trio avec un certain François Bernheim qu'elles ont nommé les Roche Martin. L'invitation n'est pas innocente car Berger est à présent le très jeune directeur artistique d'une firme de disques qui ne veut pas rater la future star Yéyé, même si ce mot ne veut alors plus dire grand-chose. Et elle ne sera pas sans conséquence car Michel semble découvrir Véronique pour la première fois : il n'a d'yeux que pour elle. L'affaire est dans la poche : son collègue Claude-Michel Schönberg et lui vont s'occuper des Roche-Martin.Si leur premier 45Tours paraît au printemps 1967, le second bien que pressé n'a pas le temps de sortir que François Bernheim quitte le navire en décembre. En coulisses, on n'en fait pas un drame : passe ton bac d'abord disent les Sanson à leur fille Véronique qui le rate à deux reprises. Entretemps, lors d'un weekend organisé chez Claude-Michel Schönberg, futur compositeur des Misérables et d'un grand tube, Véro devient la maîtresse de Michel Berger.Commencent alors plusieurs années de vie cachée mais commune, tant amoureusement qu'artistiquement, au cours de laquelle ils forgent leur style qui de l'avis de tous sera d'une gémellité rare dans l'histoire de la chanson. Lequel a déteint sur l'autre ? Allez savoir, à moins qu'aucun n'ait vraiment dominé. Une formation classique, une même approche du chant, un goût identique pour le rock américain et britannique, un amour intense, Michel et Véronique se complètent et trouvent leur identité côte-à-côte, sans doute la raison pour laquelle la célébrité les a séparés. Bien des années sont passées sur cet amour malheureux qui a laissé de terribles traces chez l'un et chez l'autre, comme une blessure jamais cicatrisée.

Fin des années 70, Véronique Sanson est la plus grande star féminine du métier français. Elle est ainsi la première chanteuse à tenir l'affiche du Palais des Sports, à Paris, trois soirs à 4600 sièges en 1979, ce seront trois semaines deux ans plus tard. Mais si sa carrière atteint des sommets, on ne peut pas en dire autant de sa vie privée : le rêve américain du mariage sans attendre avec Stephen Stills a cédé la place au cauchemar de la femme battue. Mais si l'alcool, cocaïne et violence conjugale sont au menu du quotidien, rien ne transparaît en public. Pourtant, en 1980, Véronique Sanson est de retour en France. Elle a obtenu le divorce de Stephen Stills mais pas le passeport de leur fils de six ans, qui lui permettrait de le faire sortir des États-Unis. La bataille judiciaire va durer des mois et des années, une bataille durant laquelle la panne d'inspiration s'installe. Elle qui pouvait composer le matériel d'un album en une semaine ne sort plus rien, trouvant sa musique vieille et dépassée, au milieu du grand tourbillon de ces années-là. Le retour a lieu avec un album à la pochette blanche : un immense point d'interrogation pour ceux qui le sortent du bac des disquaires en cette année 1985. Car oui, Véro a raison, la musique a sérieusement changé avec la New Wave et le hard rock britannique, le funk et le métal américain. France Gall occupe toute la place, Jean-Jacques Goldman s'impose, alors la question est : son public existe-t-il encore ? La réponse est oui : les réactions de la presse sont excellentes et les ventes d'albums suivent car les nouvelles chansons de Véronique Sanson tournent sur les toutes nouvelles radios libres de la bande FM. Rien n'a donc changé dans le cœur des Belges et des Français, elle joue tout le mois de novembre à l'Olympia avant d'innover l'année suivante, avec Chacun son tour, la double tournée en compagnie d'Alain Souchon.Trois ans plus tard, son nouvel album confirme qu'elle fait plus que survivre aux années 80, un succès qui lui vaut à la fin de la décennie de rejoindre la bande des Enfoirés en compagnie de Johnny Hallyday, Eddy Mitchell, Michel Sardou et Jean-Jacques Goldman. Tant d'artistes dits de Variétés n'ont pas réussi à garder leur public durant les années 80, probablement les plus foisonnantes de l'histoire de l'industrie musicale. Ce ne fut pas le cas de Véronique qui après un coup de mou pour cause de vie privée gardera sans faille son statut de star établie, bien que plus discrète, et bien que toujours aussi fragilement reliée au monde qui l'entoure.

Mars 1973, Véronique Sanson est partie. Entendez par là qu'elle a brusquement quitté la France pour l'Angleterre où elle s'est mariée dans l'urgence avant de s'envoler pour les Etats-Unis où elle va vivre désormais. L'élu de son cœur n'est autre qu'une star du rock, l'Américain Stephen Stills, oui le Stills de Crosby, Stills and Nash. Véronique est aux anges de vivre là-bas : imaginez pour une jeune artiste française dans les années 70, le privilège de vivre au quotidien avec des musiciens américains, a fortiori, les fabuleusement doués partenaires de son mari. Personne à Paris ne dispose d'un tel environnement musical, c'est le paradis. Car c'est vrai, si depuis Serge Gainsbourg, beaucoup de chanteurs français enregistrent en Angleterre, peu arrivent à réunir les fonds pour franchir l'Atlantique où se trouve le son original du rock'n'roll.Un paradis dont la fresque idéale se complète par la naissance d'un garçon, Christopher, le 19 avril 1974. Alors imaginez la sortie de son nouvel album, 100% américain, Le Maudit, qui lui vaut un double disque d'or en France et deux titres qui deviendront des classiques … (Alia Souza et On m'attend là-bas). Voilà qui lui donne enfin la force de monter sur scène en vedette. On commence par la maison, entendez le Canada, Vancouver, juste de l'autre côté de la frontière américaine, avant de jouer en France. Et non, les spectateurs de l'Olympia ne rêvent pas, c'est bien Stephen Stills de Crosby Stills Nash and Young, qui est à la basse. Ah l'Amérique ! La fascination des grands espaces, et des grands studios, avec ses musiciens de légende. Pourtant, c'est en Angleterre que Véronique Sanson enregistre en 1976 ce qui reste son plus grand classique … Vancouver. Il faut dire que nous sommes au studio Trident, dans une étroite rue londonienne qui voit à l'époque passer George Harrison, David Bowie, Elton John, Queen, inutile de continuer l'énumération. C'est le seul succès de l'album mais quel hit ! Triple disque d'or, deux semaines à l'affiche de l'Olympia, Véronique Sanson est devenue une des grandes vedettes de la chanson en France et chez nous. La peur du public est désormais une affaire classée, Véro est à présentcataloguée bête de scène, la preuve avec son premier album live qui paraît également en cette année 1976. Mais malgré le fait qu'elle soit mariée à une star mondiale du rock et qu'elle habite Denver, dans le Colorado, Véronique ne va jamais tenter une carrière américaine. Il lui serait pourtant si facile de frapper à la porte de l'immense label Atlantic qui édite Stephen Stills et son groupe. Si son nouvel album se nomme Hollywood, c'est juste parce qu'elle vient d'y emménager avec sa famille. Il comprend deux nouveaux tubes, classiques, Bernard's Song et surtout ce Féminin qui lui sied tellement bien.

Le couple Véronique Sanson et Michel Berger a aujourd'hui sa place dans la légende de la chanson française. Outre le fait essentiel qu'il s'agisse de deux auteurs compositeurs qui ont révolutionné le genre, leur histoire d'amour qui s'est mal terminée avait tout pour créer un mythe. Et pour ceux qui l'avaient oublié ou l'ignoraient, Véronique avait sorti au grand jour cette histoire qu'on ne racontait jusque-là qu'à mots couverts, grâce à l'énorme succès de son improbable mais ô combien réussi, album de reprises à la fin du XX° siècle.Si Michel Berger et Véronique Sanson se connaissent depuis l'enfance, leurs parents sont en effet amis, ils ne se découvrent vraiment qu'à la fin de leur adolescence. Michel est à présent devenu le plus jeune directeur artistique de la firme de disques Pathé Marconi, qui vient de sortir le 45 Tours du groupe Les Roche Martin, formé autour du duo des sœurs Sanson. Il faut dire que la maman avait astucieusement convoqué Michel à une Tea Party où ses filles avaient interprété quelques morceaux. Michel était venu avec son collègue, Claude-Michel Schönberg, futur compositeur des Misérables. Ils avaient craqué, surtout Michel, sur Véro. Le succès des deux super 45 Tours n'est pas au rendez-vous. Dommage, le trio que les sœurs forment avec François Bernheim est un de ces condensés de génies, de faiseurs, comme on en voit rarement. Des Poppys à Quentin Mosimann, en passant par Renaud, Patricia Kaas et Melissa Mars, François Bernheim a en effet fait chanter des générations.Mais pas question de se décourager, Berger incite sa compagne à se lancer seule. Malheureusement le single ne marche pas. Trois échecs consécutifs pour la même voix, Pathé Marconi abandonne Véronique Sanson, nous sommes en 1969. Les deux jeunes artistes qui vivent alors une histoire d'amour développent à ce moment un style dont on serait bien en peine de dire qui a influencé l'autre. Un piano maître de cérémonie, un vibrato dans la voix, à la Julien Clerc, serait-on tenté de dire, il est immensément populaire en cette année 1971 où Véronique Sanson travaille dans l'ombre les chansons d'un premier album que beaucoup considèrent comme son meilleur. Ah on l'entend et on la voit partout ! Mais pas sur scène : Véronique est en effet échaudée par sa première mauvaise expérience de chanteuse pour touristes au Cabaret de la Tour Eiffel. C'est vrai, elle a beau chaque soir dominer la Rive Droite et la Rive Gauche de la ville lumière, le Jules Verne, c'est un restaurant, il ne faut pas s‘étonner que le public s'intéresse plus au contenu de son assiette qu'aux quatre chansons interprétées par une chanteuse qu'ils ne connaissent pas. Mais quelques mois plus tard, paraît déjà son second album, toujours produit par Michel Berger, évidemment. Un Michel Berger dont la vie va basculer le jour où celle qui partage sa vie descend acheter des cigarettes pour ne jamais revenir.

Comment imaginer Véronique Sanson autrement que, assise devant son piano ? Il faut dire que sa sœur Violaine et elle, s'y sont trouvées depuis leur plus âge, celui auquel leurs parents les ont inscrites au cours de piano.Violaine et Véro. Vous avez remarqué ? Deux prénoms en V. Ce n'est pas un hasard, leurs parents se sont rencontrés durant la guerre au sein du réseau de la Résistance et ont voulu marquer cette alliance dans l'initiale du prénom de leurs filles, V comme Victoire, signe des deux doigts affiché par Winston Churchill.Colette et René Sanson veulent donner à leurs filles la meilleure éducation qui soit dans la société d'après-guerre où on veut, plus que jamais, que les enfants aient un avenir meilleur que ce qu'ils ont vécu. Le piano va logiquement toute la place, au propre comme au figuré, dans la vie de la jeune Véronique et de sa sœur aînée. On ne s'étonnera donc pas quand à l'âge de 18 et 20 ans, elles enregistrent ensemble leur premier 45 Tours au sein d'un groupe nommé Les Roche Martin.Classe, hein ! La différence avec les Chaussettes Noires, les Toréros ou les Chats sauvages saute aux yeux. Mais le trio aura une vie aussi éphémère que la confidentialité de leur succès ; en 1969, Véronique Sanson publie son premier 45 Tours solo, un disque qui, lui non plus, ne trouve pas son public.Trois ans plus tard, nous la retrouvons au Cabaret Jules Verne, au premier étage de la Tour Eiffel. J'aime autant vous dire qu'après un numéro de jongleur et de prestidigitateur, ce lieu à touristes est une grosse galère pour une délicate et jeune chanteuse qui vient y interpréter ses propres compositions, autrement dit des chansons inconnues du public. Mais sa voix et son style sont exceptionnels, c'est pour cela qu'elle affronte chaque soir une audience aussi ingrate, il faut se faire connaître à tout prix, en allant au charbon, c'est ce que pense l'homme qui partage alors sa vie : Michel Berger. L'expérience, traumatisante pour Véronique, ne dure heureusement pas : la même année 1972 sort son premier album, produit par Michel, alors le jeune directeur artistique parisien qui monte. Amoureuse, la première chanson qui accroche les médias et le grand public, n'est pas encore le titre de cet album qui ne le prendra que bien plus tard, lors de la réédition en CD. Mais c'est le single suivant, Besoin de personne, qui est le déclencheur de la notoriété de Véro et lui vaut de passer partout à la télé, enfin, sur les deux seules chaînes françaises qui existent alors. Véronique Sanson s'impose comme une artiste atypique, du sang neuf, comme on en réclame sans cesse dans le monde de la musique qui en plein âge d'or. Fini le cabaret Jules Verne, elle assure la première partie d'autres artistes eux-mêmes atypiques que sont Julien Clerc, Claude François et Michel Polnareff.

Vous avez peut-être vu la vidéo hilarante que Elton John a publiée ces jours-ci dans laquelle il n'arrive plus à ouvrir une porte chez lui, que ce soit celle de son living, frigo et même le four dans sa cuisine, sans entendre une chanson de Noël en sortir. Elle lui a d'ailleurs valu une remarque sur la propreté de la porte intérieure de son four, alors que l'artiste est réputé pour ne pas supporter la moindre saleté ni le désordre.Mais bref, cela n'a rien d'étonnant car le mois de décembre en Grande Bretagne est un mois chargé comme on n'en voit nulle part ailleurs dans le monde. Ce n'est pas pour rien que c'est là qu'est née la fête telle que nous la pratiquons aujourd'hui, le Christmas Carol de Charles Dickens en est d'ailleurs la preuve.Mais bon, il aime ça aussi, Elton John, tout comme son ami Freddie Mercury. Aah, la Noël, c'était sacré. Ces deux gars qui avaient connu une enfance compliquée à tous les niveaux, avaient du retard à rattraper quand ils sont devenus des stars riches comme Crésus. Ca y allait les cadeaux chez Cartier, Fortnum & Mason ou Tiffany, à Londres et à New York, le samedi avant la Noël. Un ami de Freddie Mercury se souvient qu'une année chez Harrods, Freddie s'était vu refuser sa carte American Express, pour cause de solde dépassé, tellement il y était allé fort en bouteilles de parfum pour ses invités. Freddie était comme ça. Sûrement le plus calme de la bande en privé, quand il était chez lui, à Manhattan, Kensington ou Montreux. Il était loin d'être le plus extravagant avec ses proches, c'était plutôt les autres qui se déchaînaient, trop heureux d'être avec LUI, la rockstar. Freddie, lui, cherchait juste le réconfort d'un noyau de gens qui l'accepte pour ce qu'il est, pas ce qu'il chante. Voilà sans doute le pourquoi de l'avalanche de cadeaux. Pareil pour Elton John. D'ailleurs, vous vous souvenez dans le film Love Actually, quand il invite Bill Nighy alias le punk Billy Mack devenu N°1 du Top40. L'auteur n'a rien inventé, Elton John est connu pour ses fêtes de Noël à la hauteur de la ferveur populaire qui saisit les Britanniques. C'est vrai qu'on y fête plus le sapin, la dinde et la cuvée spéciale que le petit Jésus dans la crèche.On raconte qu'il y invitait souvent son voisin le prince Philippe et la reine, ses voisins à Windsor, et qu'ils déclinaient poliment. Par contre qu'il y ait compté dans les années 90, un certain Robbie Williams et les Spice Girls pour l'écouter jouer au piano jusqu'à huit heures du matin, ça c'est lui qui l'a raconté. Tout cela avait lieu, évidemment, dans sa maison de campagne, loin des voisins qu'on aurait pu déranger. Imaginez Geri Halliwell en robe de mère Noël ultra courte, en train de hurler dans la cour Merry Christmas avec Robbie Williams. Freddie était, sur ce coup-là, plus discret, je vous l'ai dit, comme en atteste l'unique disque de Noël publié par Queen en 1984, et dont la carrière a été, cette année-là, éclipsée par l'immense single du Band Aid.

Les contes de Noël ont bien changé depuis le 19ème siècle. Je crois que c'est dans les années 80 que tout a basculé. Que tout est devenu, disons, plus moderne. Il est vrai que jamais une décennie n'a été vécue autant dans le présent que celle-là, elle restera celle où on a arrêté de croire qu'en l'an 2000 on volerait dans notre engin spatial individuel et donc, au père Noël.Le père Noël, c'est nous ! Ca, George Michael et Andrew Ridgeley l'ont bien compris du haut de leurs 20 ans. Et alors que leur duo, Wham!, vient d'être propulsé au sommet, et qu'ils sont tous deux chez les parents de George, celui-ci imagine un conte de Noël moderne. Vous connaissez cette histoire d'amour heureux puis malheureux, entre deux Noël, on l'a assez entendue … Une chanson dans laquelle George croit fermement et qu'il enregistre seul, en plein été, comme Nat King Cole des décennies avant lui, mais dont il compte tourner un clip crédible. Avec Andrew, l'histoire est entendue, il faut reconstituer une bande de jeunes qui font la fête aux sports d'hiver, sous la neige. Coup de bol, en novembre, il a neigé en Suisse, dans le Valais. On y va ! Mais qui va jouer la fiancée et la future ex ? Un mannequin, Kathy Hill, les choristes Pepsie et Shirley et quelques potes à eux sont du voyage, ils joueront la bande. Ils sont un peu fauchés, alors, trop contents de se faire un week-end à la montagne. Mais bon, on n'a pas trop de budget, dit le manager. Ça n'empêche toute la bande de faire le siège du bar de l'hôtel en attendant l'arrivée de George et Andrew. Ça commence bien.Tu as la broche ? demande le réalisateur à Andrew. Bien sûr. Celle que George est censé offrir à sa copine et qu'il va retrouver un an plus tard avec Andrew et en avoir le cœur brisé. Le tournage est prévu dans deux chalets, un pour les extérieurs et un pour le dîner entre copains où la consigne est claire : on doit y croire !Et on y croit. Ça rit avec une telle sincérité que c'en est bluffant à l'image. Il faut dire que c'est du vrai vin qu'on sert à tout va, c'est gratos. On n'a pas mis du jus de raisin pour le réalisme, bonne idée, mais là, on finit par y être un peu trop. Heureusement, on a de belles images où George offre à Katty, la fameuse broche, de la maman d'Andrew. Mais voilà, une pause, un moment d'inattention, lorsque Kathy reprend le manteau qu'elle avait ôté, plus de broche. Catastrophe pour le réalisateur, il faut encore tourner l'autre scène qui rend George triste, et puis, c'est un bijou de maman, crie Andrew, bien dégivré sur le coup ! Tout le monde se met à chercher la broche. Où a-t-elle bien pu la perdre ? Tout l'hôtel est passé au peigne fin, lits, oreillers, bar, couloirs, salles de bain. Et là, deux versions circulent, celle du portier qui dit l'avoir retrouvée sur la rue dans la neige, probablement tombée en sortant d'une voiture ; l'autre par Kathy qui dit l'avoir retrouvée au fond de son sac, accrochée à un autre vêtement.Happy end dans les deux cas pour ce conte des eighties. Le clip a merveilleusement fonctionné et tourné sur toutes les télés, et surtout la bande s'est éclatée grave à un point qu'on ne peut en raconter les détails sur antenne à une heure de grande écoute, surtout à un moment où TOUT commence à ressembler sacrément à Noël …

Les crooners ont depuis des décennies, liés leur art au répertoire de Noël. Quel plaisir d'entendre ces voix de velours nous chanter la période qui se veut être la plus douce mais aussi la plus scintillante de l'année. Et pourtant, il fut un temps où ces jazzmen n'étaient jamais chez eux à la Noël, comme un certain Louis Armstrong qui, dans les années 30, 40, donnait 300 représentations annuelles avec de grandes formations. Vous l'avez compris, il vivait dans des hôtels. Alors un 24 décembre, sa femme Lucille, décide de lui faire une surprise. L'après-midi, elle fait les magasins et revient avec un petit arbre de Noël et toutes ses décorations. Vous devinez l'attente de la réaction de son mari quand il rentrera dans la chambre et découvrira l'arbre de lumières et les cadeaux qu'elle a disposés en dessous pour lui et les musiciens qui sont ses amis. Trois heures du matin, quand il rentre dans la chambre, la surprise est totale. Armstrong est enchanté. Elle le savait, pas de suspense, il adore Noël. Mais quand il se met au lit, Armstrong ne quitte pas les lumières qu'il fixe avec un regard d'enfant. Aussi quand Lucile lui propose de les éteindre, il dit non, laisse-les allumées. Je vais continuer à les regarder. Tu sais, c'est mon premier sapin de Noël.Comment aurait-elle pu deviner ? Bien sûr, à presque 50 ans, il a toujours été sur la route à cette époque de l'année mais qui à cet âge, n'a JAMAIS eu un arbre de Noël chez lui ne fût-ce qu'une fois ? Mais c'est vrai, et elle aurait dû y penser, Louis a eu une enfance tellement pauvre que, évidemment, il n'a jamais connu ça. Alors Armstrong passe la nuit avec son sapin allumé. Et alors qu'à l'époque tout le monde démonte les décorations le lendemain de Noël, il demande à sa femme d'emmener le sapin avec eux. Les voilà partis à Kansas City avec le petit arbre et ses décorations : c'est d'ailleurs la première chose qu'on déballe arrivé à l'hôtel, avant d'ouvrir les bagages. Et à partir de là, on achètera chaque année un petit sapin pour la chambre d'hôtel, de la Noël jusqu'au Nouvel An. On n'a pas compté le nombre de fois où Lucile a monté et démonté les décorations dans autant de chambres d'hôtel, pour que son mari ait aussi droit à la magie de Noël, après l'avoir offerte au public venu le voir et l'écouter. Et quand il n'y aura pas de concerts de fin d'année, avec la diminution des engagements à cause de la concurrence de la télévision, il fera monter chez lui, à New York, un sapin jusqu'au plafond.Enfin un jour, quand viendra la dernière tournée à la Noël, Armstrong demandera à sa femme de faire envoyer l'arbre à la maison. Celui-là, je le garde. Mais voyons, Louis, ce n'est pas un sapin artificiel, il ne supportera pas le voyage du retour par la poste !

Probablement n'avez-vous jamais entendu ces 45 tours de Noël que les Beatles ont publié chaque année jusqu'à la fin du groupe, gravés dans un disque souple pour être envoyés exclusivement aux membres de leur fan club. Il faut dire que dès le départ, en 1963, ses membres sont si nombreux et actifs qu'il prend des allures de véritable entreprise, le modèle que vont essayer de reproduire beaucoup d'artistes par après, comme le groupe Kiss, aux Etats-Unis.Si ces 7 singles n'ont jamais été vraiment commercialisés, excepté un box à tirage limité il y a quelques années, c'est surtout parce qu'ils sont invendables. Il s'agit principalement de messages délirants des quatre joyeux lurons souhaitant leurs meilleurs vœux à leurs fans, quelques impros et, en 1968, nous sommes en pleine année psychédélique, des collages de sons bizarres. Mais cette année, est-ce un signe, les messages sont enregistrés individuellement. Ah ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit, ils ne sont pas en guerre. La preuve, une fête de Noël est organisée chez Apple, le label qu'ils ont créé, sur Savile Row, à Londres. Oui, la maison sur le toit de laquelle ils vont jouer dans un mois leur dernier et légendaire concert. Mais là, en cette période proche du réveillon où les Anglais ne savent plus se tenir tellement ils ont l'esprit à la fête, c'est le grand soir chez Apple dont la porte d'entrée n'arrête pas de sonner. Derek Taylor, le chef de la communication a en effet battu le rappel du personnel : les Beatles vont offrir des cadeaux à leur famille.Et qui joue le Père Noël ? Ben John Lennon, évidemment. C'est lui le fondateur des Beatles. Et même s'il est aux abonnés absents question d'être le chef, depuis maintenant deux bonnes années, il aime croire être à la barre. Il a d'ailleurs bombardé Yoko Ono, sa nouvelle compagne, mère Noël. Je ne vous dis pas la tête des mômes des employés qui déjà n'avaient jamais vu une mère Noël, encore moins perchée sur des hauts talons. Si Paul McCartney et sa compagne Linda ne sont pas présents, tiens, tiens, Ringo Starr et George Harrison sont bien là, avec leur femme. Et bien sûr, en pleine période hippie, c'est le grand foutoir : tout le monde a invité tout le monde. Alors que John Lennon y va de grands Ho-Ho-Ho en distribuant des cadeaux, Derek l'interrompt en disant, John, y a une bande de Hells Angels à la porte. Quoi ? C'est moi qui les ai invités, dit George, avec son flegme habituel. Soyez sympas avec eux, ce sont de braves gens. Des Hells ! Mais tu les as rencontrés où ? A San Francisco. Quoi ? Je te dis qu'ils sont sympas. Et c'est vrai qu'ils sont cools. Bon à un moment, ils vont s'énerver car la dinde de 21 kilos 500 que Derek a achetée n'en finit pas de rôtir dans le four. Alors tout le monde se rue sur les roulades de saucisses de l'apéro. Derek s'est d'ailleurs réfugié dans les toilettes avec une assiette débordant de ce met typiquement british, par crainte de ne rien manger d'autre ce soir. C'est vrai, des Hells Angels à Londres, à une soirée de Noël ! Pourquoi pas une chanson de Noël en plein mois de juillet, enregistrée par 30°C à l'ombre. S'il savait que ça a été le cas de la plus célèbre de toutes …

Noël 1974, beaucoup de messieurs, jeunes et moins jeunes, achètent en librairie et en kiosque le numéro de Noël du magazine Lui. Énorme succès : on s'arrache ce numéro dans lequel on peut regarder à loisir des photos scandaleuses de Jane Birkin qui est devenue, contre toute attente, une des grandes stars du cinéma français. Des photos qui ont été mises en scène par son compagnon, Serge Gainsbourg. Dois-je vous dire que dans sa maison du 5bis rue de Verneuil, il se réjouit de son coup médiatique. Ah ben oui, c'est uniquement par cynisme et par passion pour le succès public, qu'il a fait ça. C'est vrai que sous le costume du provocateur pervers, Gainsbourg cache un tendre, une peluche qui en étonnerait plus d'un mais qu'il réserve à ses intimes, à sa famille. D'ailleurs Noël en famille, Serge Gainsbourg adore ça. Spécialement en Angleterre où la fête est beaucoup plus colorée et spectaculaire qu'en France. Avez-vous déjà vu les vitrines et les rues de Londres, Édimbourg à cette époque ? Retour en enfance garanti.Ainsi de ce dîner de Noël chez Jane, à Londres, où le soir du réveillon, on sonne à la porte. Serge va ouvrir, c'est un sans-abri qui demande s'ils n'auraient pas une pièce ou quelque chose à manger. Et voilà que Serge lui fait une place à table, elle est abondante, il n'aime pas manquer de quoi que ce soit. Serge est très animé ; il met à l'aise le pauvre homme qui se retrouve au chaud, devant un sapin illuminé du sol au plafond. Le repas terminé, Serge lui dit tu ne vas pas partir comme ça et il lui remplit un sac de victuailles comprenant une bonne bouteille de vin, bien sûr. Il lui offre même sa montre, cadeau ! Noël, c'est ça aussi. Et Serge n'en reste pas là car lors d'un réveillon avec la famille Birkin sur l'île de Wight, cette fois, car avec Andrew, le frère de Jane, avec qui il s'entend comme larron en foire, thick as thieves, comme ils disent, Serge s'est mis en tête de faire venir un prestidigitateur. Où comptes-tu en trouver sur cette île ? dit Andrew. Justement, je viens de lire un article dans la gazette locale. Un type qui s'appelle Fred The Conjuror. Appelle-le.Andrew saisit le téléphone et contacte le dit Magicien, bien étonné en arrivant, de ne trouver comme public, six adultes, alors que son numéro est réservé à un public d'enfants. Sans se laisser démonter, il déballe son matériel et se lance dans une série de tours consternants. Les Birkin sont morts de rire mais Serge encourage l'artiste en applaudissant à tout rompre. A la fin de la représentation, Gainsbourg arrondit fortement la somme convenue pour le cachet de l'artiste. Merry Christmas.Oui Gainsbourg adore l'Angleterre ; pas uniquement pour l'ambiance de Noël et la splendide femme que ce pays lui a donnés. Cela fait depuis six ans qu'il trouve l'inspiration dans les pubs de Londres et les meilleurs musiciens dans ses studios, alors les Noël, ça se fête en Grande-Bretagne et à la maison.

Mettre un disque d'Amy Winehouse et écouter sa voix, son souffle, cette technique incroyable qu'elle a acquise très jeune en imitant les grands saxophonistes de jazz. Et oui, c'est ça son secret. L'amour est un jeu perdu d'avance, c'est une expérience absolument bouleversante que d'écouter Amy Winehouse chanter ça, seule à la guitare. Toute la tristesse du blues noir américain sur des accords jazzy. Au début, Amy le chantait pour elle-même puis pour un petit public dans les clubs où tous étaient saisis par l'émotion que suscitaient ses textes. Un artiste a-t-il déjà trimballé une telle sincérité dans des chansons aussi désespérées ? Et puis le succès vient. Il y a de plus en plus de monde dans les salles qui deviennent de plus en plus grandes. Un public qui paie de plus en plus cher au fur et à mesure que le succès devient un triomphe puis prend des proportions inédites. Amy Winehouse est la première auteure-interprète britannique à battre les records de Kate Bush (largement d'ailleurs). Alors c'est un public qui vient communier avec une star et en veut pour ses sous. Il chante et hurle les refrains et parfois toutes les paroles avec elle. Un tel succès pour du jazz dans les années 2000, c'est fou, non ? Un jazz qu'elle joue à sa façon certes, et puis ses textes, mon Dieu, aucun crooner n'aurait jamais osé chanter ça. Si vous saviez à quoi elle fait allusion dans ses chansons, même Gainsbourg et Prince n'ont jamais osé aller aussi loin. Mais Amy est comme ça, Cash, et elle envoie du bois aussi bien dans ses chansons que dans la vie de tous les jours. Le premier album n'a pas trop bien marché mais le suivant, quatre ans plus tard, est un triomphe. Amy a besoin de sécurité, que quelqu'un s'occupe de la manne qui lui tombe du ciel. Mitch Winehouse devient le papa qui règle tout. Malheureusement, il ne récolte pas que des honneurs et des livres sterling, il recolle aussi les morceaux de sa fille comme les lendemains de la veille des bamboches à répétition où elle est d'humeur massacrante et puis un désastre affectif permanent. Coiffée de son désormais célèbre chignon en choucroute à 150 livres, avec sa petite robe noire et son trait infini de eyeliner, c'est la Amy dont nous gardons le souvenir qui reçoit ce prix et quatre autres ; elle est à la fois la révélation de l'année mais aussi Award du meilleur single et meilleur album. Ces trophées, elle ne les recevra pas en mains propres car Amy est en duplex depuis Londres, avec son groupe et devant un public restreint ; elle n'a pas pu prendre l'avion pour Los Angeles car son visa lui a été refusé pour cause de consommation de drogue avérée. Alors oui, le coeur est à la fête ce soir, Amy interprète Rehab, bien sûr, mais aussi plusieurs autres chansons, toute sa vie en quelques lignes de poésie et accords de guitare dont elle joue divinement, tel un ange triste.

Vous les entendez partout à nouveau, hein, les crooners. Et ça fait du bien en décembre d'entendre Bing Crosby ou Nat King Cole chanter Noël, ces voix suaves venues d'une Amérique d'une autre époque qui nous souhaitent de joyeuses fêtes et déjà, une bonne année. Qui aurait cru ça dans les années 70 et 80 où ce genre de chanson était totalement dépassé. C'était un truc que les vieux écoutaient pour se bercer d'émotions d'un temps qui n'avait rien de moderne. C'est de ça dont parle le tube de Guy Marchand en 1977, en pleine époque disco et new wave : Hey CroonerTu t'sens pas ridicule la main sur le cœur Tu fais marrer tous les rock'n rollers Quand tu roules tes épaules de mait'nageur Qu'est-ce qu'on a entendu cette chanson à la radio et à la télé. Il faut dire que ce n'était pas un hasard, non, au milieu des années 70, une grande mode rétro années 40 et 50 avait touché l'Amérique puis s'était exportée chez nous via le monde de la variété. Dalida avait repris une vieille rengaine en mode disco (énorme tube), Dave y était allé de sa chansonnette avec le même succès. Oui, vous allez me dire, comme Bruel 25 ans plus tard, avec Entre-deux, mais avec cette différence que dans les années 70, un chanteur âgé de 40 ans était bon pour la retraite. Est-ce le succès d'Elvis qui n'en finissait pas à Vegas, allez savoir, en tout cas, les crooners avaient connu un bref retour en grâce, comme le montre d'ailleurs l'excellent et explosif film de Woody Allen, Broadway Danny Rose.Et donc oui, ça peut paraître fou aujourd'hui mais il y a une cinquantaine d'années, cela faisait des années qui nous semblaient être une éternité que Sinatra n'avait plus fait de tubes, Hollywood avait remisé les comédies musicales au placard avec les crooners. On n'en a plus vu fonctionner une seule jusqu'à Grease, en 1978, et encore, c'est une exception et il fallait bien se garder d'utiliser le terme de Comédie Musicale. Cette année-là, David Bowie enregistrait un improbable duo avec Bing Crosby, le pionnier du genre, dans une émission de Noël qui serait sa dernière apparition publique. Bowie jouait alors le rôle de l'improbable fan, présent uniquement sur le plateau parce que Bing était le chanteur favori de sa mère. Oui, c'était sa madeleine à lui, le rocker avant-gardiste.Alors, un demi-siècle plus tard, on se demande ce qui s'est passé. Pourquoi les enfants et petits-enfants de ces jeunes des années 60, 70, 80 trouvent ce répertoire de velours jazzy hyper cool, classe. Durant ce premier quart de siècle, on n'a d'ailleurs jamais vu autant de nouvelles stars se faire accompagner par un grand orchestre en tenue de soirée, de Lady Gaga à Robbie Williams, en passant par Jamie Cullum, la réincarnation d'un Frank Sinatra qui aurait fusionné avec Billy Joël. C'est vrai, quand il reprend un vieux titre des années 30, on dirait une chanson d'aujourd'hui.

Et non, Dean Martin n'a pas été que le faire valoir crooner et amusant de Frank Sinatra. La preuve, quand il se rapproche de lui en 1957, il est au sommet de sa gloire et pas n'importe laquelle puisqu'il forme avec Jerry Lewis le plus populaire des duos aux Etats-Unis. Ils viennent en effet de tourner 17 films en 7 ans. Toujours avec les mêmes réalisateurs, alors avant que la corde ne casse, Dean et Jerry décident de se séparer.Pour Jerry Lewis, ce n'est qu'une formalité. Il était le clown auguste du duo qu'ils formaient depuis dix ans à la radio, télé et au cinéma, c'est lui qui focalisait toutes les réactions du public. Dean était le gars sérieux, viril et séduisant, le clown blanc. Alors, il décide de continuer au cinéma en se dirigeant vers des rôles dramatiques, où il va exceller, aux côtés de Marlon Brando ou John Wayne, et puis de retourner à la chanson. C'est comme ça qu'il a connu Jerry Lewis, en jouant dans le même cabaret à New York, juste après la guerre. Ils avaient commencé par des improvisations et la réaction du public avait fait le reste.Mais voilà, au moment où Dean revient à la musique crooner de ses débuts, une nouvelle mode éclate : le rock'n'roll. Et le rock, dans la personne d'Elvis Presley et Little Richard, ce n'est pas une mode, c'est une déflagration, un déchaînement d'énergie comme on n'en avait jamais vu. Le public adolescent qui était le sien n'a plus d'yeux que pour ces nouvelles stars. Dean Martin a donc toutes les raisons de se faire du souci à propos de sa carrière de chanteur, tout comme un autre Italo Américain : Frank Sinatra. Et Frankie est d'autant plus concerné que s'il est au sommet de sa gloire, lui aussi, il revient de loin, de très loin. Il y a peu, il était fini, plus personne ne voulait de lui : ni les producteurs Hollywood, ni les firmes de disques de New York. Sinatra déprime, fait de terribles déclarations dans la presse pour exprimer son dégoût du rock'n'roll et début 1957, on le retrouve sur scène avec Dean Martin. Dean Martin, alias Dino Crocetti, est resté jusqu'à ses cinq ans un Italien pur jus, il ne parlait même pas anglais en entrant à l'école. Mais attention, s'il a dans sa jeunesse passé du whisky à la frontière canadienne et même tenu une table de jeu, il n'a pas suivi la voie que ses parents redoutaient : s'il a des potes mafieux, il garde ses distances. Ce qui n'est pas le cas de Frank Sinatra. Et donc quand ils forment un groupe de 5 chanteurs et comédiens surnommé le Rat Pack et qui va faire d'eux des superstars encore plus grandes _ les Ocean's Eleven originaux, c'est eux _ Dino Martini devenu Dean Martin ne fait que jouer à l'ami de Sinatra. Ainsi à la télé, il joue au gros buveur de whisky, mais c'est du jus de pomme dans son verre. Toujours couché avant minuit, levé tôt le matin, Dean Martin est le crooner qui ne se voyait pas chanteur au départ. Comme il disait : nous autres crooners, on passe bien car on est relativement inodores. Une autre époque.

Alors, on le voit, le plus célèbre d'entre tous les crooners, Frank Sinatra, avec son complet bleu qui inspirera plus tard celui de son disciple, Charles Aznavour. Le voilà qui sort en effet d'une grosse cylindrée sur Broadway, à la tombé de la nuit. Nous sommes en décembre, la vapeur sort des bouches du métro pour s'élever des trottoirs vers le sommet des gratte-ciels. Il fait déjà froid, aussi Frankie enfonce un peu plus son chapeau iconique, relève d'une main le col du manteau qu'il vient d'enfiler, puis de l'autre, il saisit la main d'une jeune femme qui sort à présent de la voiture. Les voilà tous les deux qui pressent le pas puis se mettent à courir vers l'enseigne d'un club de jazz pendant qu'au coin de la rue, des soldats de l'armée du salut entonnent un chant de Noël, à côté d'une échoppe de vendeur de marrons chauds.A 30 ans, la guerre terminée, Sinatra a la vie devant lui. Cela fait dix ans déjà qu'il a enregistré son premier 78 Tours, il est passé d'une formation de jazz à l'autre et depuis le début des années 40, Frank est une vedette de la radio et du cinéma. Comme tous ceux qui passent par Hollywood, il incarne le standard obligatoire de la classe qui, chez lui, est naturelle ; c'est vrai qu'il n'est pas tombé loin de Manhattan à sa naissance. Même si c'était dans un milieu compliqué, celui de pauvres immigrés, Frankie s'est bien débrouillé, n'a pas été regardant du tout sur des amitiés qui sont plutôt fatales, on a tous grandi dans la rue d'un mafieux dans ces quartiers oubliés de l'Amérique quand on est Sicilien d'origine. Mais ce qui importe, c'est le bonheur que Frank apporte au public sur les disques qu'il enregistre. Il y a pas deux gars comme lui pour faire oublier le grand malheur qu'on vient de traverser dans les années 40. Quand Sinatra chante l'amour, on se croit aimée comme une princesse si on est une femme, irrésistible si on est un jeune homme. Alors oui, 80 ans plus tard, on les voit ces projecteurs baigner de lumières le micro sur la scène du club, et puis l'orchestre de Tommy Dorsey prêt à accompagner la star de la soirée. Ceux qui ne le verront pas, l'entendront à la radio, le show est retransmis dans tout le pays. On imagine les familles, les couples, réunis autour du grand poste de bois, ils ne vont pas rater ce moment vanté dans les programmes radios des magazines. On n'écoutera pas le feuilleton ce soir mais le concert de Frankie Blue eyes Sinatra sur une radio concurrente. L'imagination fera le reste, loin de concevoir que vingt ans plus tard, le chanteur sera toujours là, survivant miraculeusement à la déferlante du rock'n'roll. Sinatra est comme la Noël, un refuge dans la magie d'un monde idéal dans lequel on croit, loin du bruit et de la fureur.

La sortie de Sur un air de blues avec Hugh Jackman et Kate Hudson va remettre le couvert sur le répertoire d'un des plus grands artistes pops américains, Neil Diamond. Ecrit et réalisé par le New Yorkais Craig Brewer, un disciple de Quentin Tarantino genre “j'assume ma passion référence pour le vintage”, le film raconte l'histoire vraie de deux artistes oubliés avant d'avoir été connus qui vont connaître le succès en faisant des covers de l'homme aux 50 tubes. Ça vous étonne, hein ? Et pourtant, c'est le cas, si on a surtout l'image d'un crooner, celui de Jazz Singer, un album qui a rencontré un succès considérable au début des années 80, Neil Diamond à ses débuts, est catalogué pop rock. Dans la deuxième partie des années 60, on le classe avec les Simon & Garfunkel et Leonard Cohen. On l'a oublié mais Neil Diamond a alors aligné un nombre impressionnant de tubes qui sont devenus immortels, dans leur version originale ou grâce aux artistes qui l'ont repris. Allez au hasard, on commence par cet incontournable, dans le Pulp Fiction de Tarantino … puis le fameux Believer popularisé par les Monkees, je m'en voudrais d'oublier le Song Sung Blue qui vient de donner son titre original au film … et enfin celle-ci dont UB40 a livré une version reggae 15 ans après, on était dans les années 80. Et si Neil Diamond a été chanté par tout le monde, de Frank Sinatra à U2, en passant par Joe Dassin et Elvis Presley, il a aussi donné vie à des chansons françaises dans le monde anglo-saxon comme celle de Jacques Brel … ou encore Gilbert Bécaud … Et comment l'oublier, Neil Diamond est à l'affiche de la dernière du groupe The Band de Bob Dylan en 1976, aux côtés d'Eric Clapton, Joni Mitchell ou encore Ron Wood des Rolling Stones, devant les caméras de Martin Scorsese, ça s'appelle The Last Waltz, et c'est à voir, c'est du patrimoine aujourd'hui. Enfin, je vous mets au défi de ne pas trouver dans la maison (salon, bureau, grenier) d'un ami ou membre de votre famille, un exemplaire du fameux Jonathan Livingstone Seagull, la B.O. du film signée et chantée par Neil Diamond. Tenez-vous bien, il s'en est vendu 200.000 rien qu'en Belgique durant les années 70, et après. E-Nor-Me !Sûr qu'on va écouter du Neil Diamond, en mode folk rock années 60 et 70 ou crooner, cet hiver, c'est une occasion unique de le redécouvrir, son dernier retour fracassant date des années 2000 avec l'immense succès de son album acoustique 12 songs. L'artiste s'est retiré de la vie publique il y a quelques années, annulant une tournée mondiale, après avoir fait part de sa maladie de Parkinson. Mais son catalogue folk rock, pop, crooner et symphonique est toujours aussi présent, comme en témoignent les 135 millions d'albums qu'il a vendus au cours de l'âge d'or du vinyle et de la cassette.

Vous êtes déjà allés à Belleville ? Ah il ne figure pas dans le circuit des 90 millions de touristes qui se pressent chaque année dans les rues de Paris. Belleville, c'est pile entre le parc des Buttes Chaumont et le cimetière du Père Lachaise. Un quartier qui portait mal son nom au début, avec ses baraques miséreuses et branlantes, rasées il y a un siècle, après la première guerre mondiale. C'est alors qu'on y a vu pousser des grands immeubles d'habitation, vaguement art déco, séparés par de larges boulevards comme celui d'Algérie, tiens ! Regardez celui qui porte le numéro 9 et qui est plutôt pas mal avec ses briques rouges et qui occupe tout le pâté de maison. C'est là que vit la famille Moine, dans un petit quatre pièces, deux chambres, une salle à manger et une cuisine qui fait aussi salle de bains. Faut donc se lever tôt le matin pour se laver, enfin en fonction de la complexité du menu du soir. Le petit Claude, teenager des années 50, voit depuis le balcon les anciennes fortifications de Paris abandonnées, dans lesquelles il va jouer aux cowboys et indiens avec ses copains du quartier.Un quartier étonnant que celui de Belleville. Il y a des gens de toutes les nationalités, on ne voit ça nulle part ailleurs. C'est bien simple, le mec qui fait des sandwiches en face, c'est un Tunisien, dans la rue d'à côté, y a un restaurant chinois, et les voisins de palier sont Antillais. C'est toujours l'ambiance le soir, y a un monde là-dedans, mais ils sont gentils, ils apportent souvent des trucs à manger, des spécialités de leur pays. C'est exotique. Pas besoin de partir en vacances, qui d'ailleurs peut se payer un billet d'avion dans ce quartier. Alors bien sûr, on n'est pas à Bisounoursland. Claude sait qu'il y a des mafiosi corses et pieds noirs qui se fritent avec des Magrébins. Et ils n'y allaient pas avec le dos de la cuillère, comme il m'a dit un jour dans sa loge avant un concert. Plus personne ne l'appelle Claude Moine, depuis longtemps, mais Eddy Mitchell. Les bagarres entre bandes de blousons noirs sur la place du marché où tournaient les vespas étaient passées par là avec l'adolescence. Puis il y avait eu la rencontre avec Johnny à la Trinité, de l'autre côté de Paris, l'audition chez Eddie Barclay avec les potes de son groupe qui s'étaient vu bombarder du nom de Chaussettes Noires. Mais malgré les disques d'or, les grands espaces de l'Amérique que son succès lui a permis de visiter, les éblouissants plateaux de télévision, Eddy n'a jamais oublié les souvenirs de cinéma du p'tit Claude aux Tourelles, à la porte des Lilas, avec ses portes battantes à hublot, le soleil en céramique sur le sol du hall d'entrée et l'étoile bleue au plafond. Il avait même un toit ouvrant en été. C'était génial mais faut éviter la séance de l'après-midi pour la lumière et surtout les cris et plongeons des nageurs de la piscine juste à côté. Et puis il y avait le théâtre de Belleville où avait lieu l'émission de l'unique chaîne de télé, 36 chandelles. Claude se souvient avoir été très impressionné par un jeune chanteur en complet bleu, Charles Aznavour. On ne voyait que lui ! Le Eddy d'aujourd'hui ne regrette qu'une chose : les jeunes de toute nationalité semblaient s'entendre très bien, tous ensemble, quand il était môme.

Il y a des mômes, comme on dit à Paris, qui ont vécu une enfance différente. Regardez la petite Isabelle. Dans les années 50, les enfants n'existent pas dans la société : en dehors du cadre familial, ils apparaissent un instant quand il y a des invités à la maison avant de rejoindre leur chambre. Leur univers, c'est l'école, la maison et le chemin qui les relie. Et puis il y a Isabelle que son père réveille régulièrement en pleine nuit pour l'emmener à son travail. Où ça ? Dans des théâtres, après un parcours à moto dans les rues de Paris by night. Et la voilà en coulisses. Tiens, tu es venu avec ma petite fiancée, dit par blague un monsieur qu'elle ne connaît que trop bien, Charles Aznavour. Son père travaille avec lui, il l'accompagne parfois en tournée, Isabelle le suit. Imaginez les loges, restaurants, hôtels avec ces gars en costume cravate qui discutent jusqu'à pas d'heure, le verre à la main et la clope au coin du bec.Les années 50 ne sont des années en noir et blanc dans les photos d'albums de famille. Pour Isabelle, elles ont les couleurs du showbiz français, foisonnant de rencontres, de gens qui rient, râlent, se donnent au public, gravent des disques. Il n'y en a qu'une qui est toujours, ou déjà, en noir et blanc, c'est Edith Piaf. Quand Isabelle accompagne son père dans son appartement, elle est impressionnée par le personnage et encore plus sur scène, car elle a le privilège de l'observer depuis les coulisses. Et le dimanche ? Isabelle fait le garçon manqué en allant jouer au foot dans le bois de Vincennes avec ses deux frères et leur père. Elle adore ça, c'est d'ailleurs elle qui a insisté au début pour aller jouer avec eux. C'est vrai, mise à part sa mère, elle est la seule fille du clan Gall, et ne veut pas rester en plan, alors si pour jouer avec eux il faut faire du football, ça lui va. A tel point qu'Isabelle sera championne de son lycée avec son équipe. Un sacré caractère qu'elle ne va pas perdre quand elle changera de prénom pour la scène : France Gall ? C'est une emmerdeuse, mon vieux, si tu veux mon avis. Ah ben oui, on a entendu dire ça dans le métier à l'époque, et pas seulement quand elle est devenue la championne du nombre de l'affluence en salles, non. De toute façon pour moi, ce n'est pas une insulte, disait-elle, c'est un compliment. J'ai du caractère ! C'est vrai, si refuser de dire oui systématiquement à tout ce qu'on vous demande, c'est être une enquiquineuse, alors, oui, j'assume.Il faut dire qu'on parle d'une époque où des profs de piano frappent sur les doigts de leurs très jeunes élèves avec une règle. Doit-on s'étonner qu'Isabelle Gall préfère les cours de guitare qu'elle prend avec ses deux frères, eux aussi contaminés par le virus de parents musiciens. Et puis tout a été si vite. Si bien, mais si vite. Avec des complications et de terribles drames, mais vaincus grâce à la résilience que France Gall a acquise quand elle était môme.

On sait peu de choses sur l'enfance de Freddie Mercury. Du moins par lui. Le chanteur se confiait très peu à la presse et même aux amis, sur ses années de Freddie Bulsara.Bulsara ? Tiens c'est le nom des deux Indiens qui se sont un jour pointés après un concert de Queen demandant à le voir, ils disaient qu'ils étaient ses cousins. Et alors ? Ben, il a refusé de les voir. Est-ce pour faire un trait sur les traumatismes qu'il a vécus ? Freddie était un enfant de bons bourgeois de Zanzibar, cette terre africaine paradisiaque en bord de mer, le père était un fonctionnaire de l'empire britannique. Mais une révolution a tout fait s'écrouler : en quittant précipitamment son poste, Bomi Bulsara et sa famille ont tout perdu. De privilégiés en Afrique, ils sont devenus des riens du tout à Londres où ils ont débarqués après avoir tout abandonné derrière eux. Les voilà devenus des Pakis comme les autres, eux qui sont pourtant issus d'une très ancienne communauté. Mais le premier traumatisme, Freddie l'avait vécu bien plus tôt. C'est celui de l'abandon, du grand départ alors qu'il était encore enfant, pour un internat indien élitiste : soixante jours de voyage au milieu des années 50 pour l'amener au milieu de la jungle, en altitude, dans un collège où il va selon ses dires, devoir soudain grandir terriblement vite pour assurer ses arrières. Port de l'uniforme, lever à six heures, coucher à 21.30, devoirs le soir, inspection dans la cour de récréation, coiffure, uniforme, Freddie a vraiment intérêt à faire tout ce qu'on lui demande. Un collège avec son inévitable attirail de harcèlements divers et variés, celui de Freddie est tout trouvé, on l'a surnommé Bucky, comme Bugs Bunny, à cause de ses dents de lapin. Un harcèlement tellement épuisant qu'il prend des cours de boxe où il excelle. Mais quand elle l'apprend, sa mère prend peur, écrit au directeur et Freddie se retrouve devant une table de ping-pong pendant les heures de gymnastique.Heureusement qu'il y a la chorale une fois par semaine et puis les cours particuliers de piano où il se montre excellent. Il est vrai que tout petit, à Zanzibar, Freddie restait des heures devant le pick-up à écouter des symphonies de Beethoven, concertos pour piano de Mozart et même, des cantates de Bach. Mais Freddie ne montre pas d'excellentes prédispositions que pour la musique, il y a aussi la poésie et le dessin. Il écrit et dessine partout et tout le temps. Comme ce jour que sa tante, celle qui vit près de son internat, n'est pas prête d'oublier. Freddie arrive en effet près d'elle et lui offre un dessin représentant deux chevaux pris dans une tempête au bord de la mer. C'est magnifique. Mais qu'est-ce que c'est, Freddie ? Ma sœur et moi, répond-il. Il n'en dira pas plus, Freddie est très réservé. Mais pas asocial, non. A l'école, il s'est entouré d'un petit groupe, comme si, en quête d'affection, il cherchait à se recréer un environnement familial.