Retrouvez tous les podcasts de "La Story" présentés par Brice Depasse

70 ans ! J'le crois pas ! 70 ans que dans un petit théâtre de Lugano, sur les rives d'un lac suisse, un public tiré à quatre épingles assis sur des fauteuils d'un autre âge, assiste ce 24 mai 1956, à une compétition entre sept chanteurs sélectionnés par la chaîne de télévision de leur pays.Ils sont trente de plus aujourd'hui, représentant autant de pays d'une Europe et même au-delà, qui ne ressemble plus du tout à celle qu'elle était sept décennies plus tôt. 52 pays différents y ont participé au moins une fois. Ça fait un sacré un va-et-vient et pourtant cette émission est toujours là. Un truc de fou car quelle émission peut avoir derrière elle, 70 années d'archives et, comme si cela ne suffisait pas, rencontrer malgré tout encore un tel succès, constituer un tel événement dans la ville qui l'accueille, à chaque édition ?Quand vous les voyez défiler, ces archives, c'est carrément un pan d'histoire, avec les swinging golden sixties, la conquête de la Lune, le disco des années 70, les explosives années 80 mais aussi les changements de frontières en Europe la décennie suivante et l'arrivée des pays de l'Est. Et puis combien de dirigeants politiques ultra populaires, aujourd'hui oubliés alors que, lui, le Concours Eurovision est toujours là, à passionner non seulement les audiences mais surtout les jeunes.Écoutent-ils tous ce que les commentateurs de chaque pays racontent, à savoir les fameuses statistiques tirées de huit décennies de concours ? Y en a des infos qui circulent : sur ceux qui ont gagné le plus souvent, ou jamais, le plus grand nombre de lanternes rouges, ceux qui ont été éliminés le plus grand nombre de fois d'affilée, …Et puis, tiens c'est intéressant, ceux qui ont failli y aller … mais non.Car savez-vous que Abba a été recalé une première fois, en 1973 ? Comme dans beaucoup de pays, la sélection se fait lors d'une soirée télé spéciale, le quatuor déjà célèbre dans son pays, mais séparément, propose une chanson dans le même esprit que le futur Waterloo mais voilà, elle finit troisième des suffrages. Et donc pas d'Eurovision pour abba qui pourtant, y croyait, et avait bien raison quand on voit le succès public. Un miracle qu'ils soient revenus l'année suivante !Et puis il y a ceux qui ont été envisagé, à qui on a demandé mais qui ont répondu non car c'était à une époque où c'était la honte d'y aller. On ne saura jamais si cela est vrai mais il paraît que les noms de Kate Bush, Pet Shop Boys, Joe Cocker, Indochine, Dalida, Robbie Williams et même Adèle ont circulé.Et puis il y a ceux qui y sont allé sans briller, et dont on a oublié, un peu, beaucoup, la participation, comme Julio Iglesias, Olivia Newton-John, Cliff Richard, les Shadows, Lara Fabian ou Bonnie Tyler. Et enfin, il y a ceux qui, bien qu'ayant marqué le concours de leur empreinte, n'ont jamais pu se débarrasser de l'étiquette Eurovision …

Imaginez le truc. Une émission de télé qui fête son 70ème anniversaire en cette semaine de mai 2026. Vous n'aimez pas ou vous la regardez chaque année, n'empêche, vous aimez bien le suspense du décompte final, la même émission que vos parents, grands-parents, arrière-grands parents ont regardé durant des dizaines d'années.Car je ne dois pas vous faire un dessin, 18 ans le 24 mai 1956, l'âge qu'il faut avoir pour être debout devant la télé en soirée, à cette époque, ça vous fait 88 ans en 2026, pour regarder les demi-finales et la grande finale à Vienne.Avec le côté rassurant que c'est toujours le même thème au générique depuis 70 ans. Et quelle histoire derrière ce thème ultracourt ! Vous êtes peut-être de ceux qui en connaissent le compositeur, un certain Marc-Antoine Charpentier qui vivait à l'époque de Louis XIV, tu te rends compte !Vous avez tiqué quand on vous a dit que c'était une œuvre religieuse, que certains musicologues pas bien renseignés qualifiaient de requiem joyeux.Il n'en est rien, si la partition date bien du XVII° siècle, Charpentier l'a composée à la gloire de Louis XIV pour célébrer une victoire militaire française, à Braine-le-Comte. Authentique ! Mais je n'en ai pas fini avec mon cocorico belgo-belge. Car comment et où a-t-on été chercher cette musique pour en faire le thème le plus populaire à l'échelle du continent ?Charpentier, comme la plupart des compositeurs baroques, est totalement oublié depuis longtemps quand un prêtre belge originaire d'Eupen, Carl De Nys, découvre les partitions de ses Te Deum. Oh, pas par hasard, hein, il est au début des années 50 un musicologue passionné qui sillonne les bibliothèques d'Europe à la recherche de partitions dont on a perdu jusqu'au souvenir de l'existence. C'est vrai, une partition, ça se range dans des tiroirs, on les oublie, et un jour, avec le temps qui dévore tout, elles finissent par devenir uniques, derniers exemplaires survivants d'une époque. Ainsi a-t-il découvert de nombreuses œuvres de JS Bach mais aussi mis en lumière celles de ses fils.Alors quand il retrouve cette œuvre très enlevée, en 1953, il la fait jouer à la radio et à la télévision françaises où il anime des émissions de musique classique. Le public enthousiaste pousse un éditeur à le sortir en disque et c'est ainsi qu'il tombe dans les mains de ceux qui doivent décider du thème musical qui précédera la retransmission télévisée du couronnement d'Elizabeth II la même année, en direct dans toute l'Europe. L'audience record de l'événement suscite une question dans des dizaines de milliers de chaumières : mais c'est quoi ? C'est génial. Bonne chance ! Pas internet, encore moins Shazam, les disquaires ont dû avoir beaucoup de visites la semaine suivante.Tout comme lors de l'édition 1995 du Concours, presque 40 ans plus tard, avec cette chanson dont on n'a pas su chanter les paroles du refrain quand on est allé demander le petit disque, et pour cause, …

Quand on y pense, mai 1956 a été un mois exceptionnel dans l'histoire de la musique populaire : en effet, aux Etats-Unis, Elvis Presley atteint pour la première fois le sommet des ventes, faisant du rock'n'roll un genre majeur alors qu'en Europe se tient pour la première fois le Concours Eurovision de la Chanson.70 ans. Vous imaginez ça ? Vous qui m'écoutez, et qui aviez 18 ans, car il y a peu de chance que vous ayez pu avoir, plus jeune, la permission d'être devant la télé en soirée, à cette époque, vous mesurez mieux que quiconque le temps parcouru devant ce souvenir d'une émission dont personne alors n'aurait misé sur la longévité.En 1956, combien de postes de télévision, de téléviseurs comme on dit alors, dans les foyers en Belgique ? C'est un truc de privilégié ou de passionné. Nombreux sont encore ceux qui vont voir le programme du soir chez des parents ou des amis. Ça peut paraître bizarre mais, oui, en 1956, la télé rapproche les gens, crée du lien.Et qu'ont-ils vu ces braves gens, le 24 mai 1956 ? Et bien une scène, en noir et blanc, fermée par des pendillons. Pas de décor, de rares montages de fleurs, avec un chanteur ou une chanteuse d'un côté et l'orchestre de l'autre. On ne s'est pas battu pour en être, parmi les pays de l'UER ; plusieurs dont des grands comme le Royaume-Uni n'ont en effet pas rentré leur candidat à temps. Résultat, ils ne sont que sept à participer : l'Allemagne, la Belgique (et oui, déjà, pays fondateur), la France, l'Italie, le Luxembourg, les Pays-Bas et la Suisse. Et pour éviter que l'émission ne soit trop courte, chacun envoie deux candidats ou un seul mais qui interprète deux chansons différentes.Le jury n'a droit qu'à une seule voix mais son vote est secret, autrement dit, il peut choisir le candidat de la chaîne qui l'envoie. Je devrais dire ILS au pluriel car ils sont deux par pays. M'enfin, il paraît que certains sont absents ce soir, on doit faire appel à des remplaçants au pied levé. C'est joyeux, non ? Léger, on pourrait dire, en tout cas pas sérieux. Ah il n'y a pas d'enjeu national, il est vrai, on est là avant tout pour créer un esprit européen, une culture européenne, le ton du commentateur télé, très martial, en dit long sur les consignes qu'il a reçues, l'esprit de ce moment, qui se veut aussi un exploit technique. Car l'Eurovision, c'est ça que ça désigne : les moyens pour diffuser le même programme sur toutes les chaînes de télés publiques.Et donc, si le vote est secret, il n'y a pas de décompte, vous l'avez compris. L'affaire est vite expédiée, on annonce le vainqueur, point. On ignore qui est deuxième, troisième, on ne s'y est même pas intéressé et de toute façon, on ne le saura jamais car les bulletins ont été jetés à la fin de la retransmission.C'était il y a 70 ans exactement, personne ne se doutait au terme de cet exploit technique, avoir été partie prenante d'un moment d'histoire, de quelque chose qui allait durer incroyablement longtemps car, même si on n'aime pas ou plus, il y a inévitablement, quelque chose de l'Eurovision en nous. La preuve …

Qu'on aime ou qu'on n'aime pas le Concours Eurovision de la Chanson, on est 1 million de Belges à l'avoir regardé en direct l'an dernier, cette émission fête cette semaine ses 70 années d'existence.Qui plus est dans une forme olympique puisqu'il s'agit du programme musical télé le plus regardé au monde avec 166 millions de téléspectateurs. C'est d'autant plus impressionnant que l'audience est constituée à 60% de jeunes, autrement dit, au lieu de de s'éteindre avec les générations, il est actuellement en pleine croissance comme en témoigne l'engagement incroyable sur les vidéos et le nombre astronomique de réactions sur les plateformes et les réseaux.Et ça dure depuis 70 ans ! Cette année les demi-finales et la grande finale ont lieu en Autriche, est-ce un hasard, Vienne n'est pas très loin de Lugano, en Suisse, là où, dans un théâtre au bord du lac, a eu lieu ce singulier et premier concours européen qui se voulait être un écho, un prolongement au succès du sacre télévisé d'Elizabeth II trois ans plus tôt.Car tout a démarré comme ça, le croirez-vous ? L'union des télévisions publiques européennes, ravie de ce plébiscite pour ce tout jeune média encore fragile, avait en effet décidé de remettre le couvert. Mais avec quoi ? On ne peut pas couronner quelqu'un tous les ans, qui plus est d'une des plus grandes puissances mondiales. Alors un gars, un Italien a parlé du Festival de Sanremo, une émission de variétés où les gens votent pour les chanteurs mais aussi les auteurs compositeurs, c'est une des plus grandes audiences de la RAI.Tout le monde dit banco, parce que la musique n'a pas de frontières et qu'elle permet de passer, comme le sport, au-dessus des barrières linguistiques.Et vous devinez bien sûr, allez voir sur internet, qu'à l'image des postes de télévision de l'époque, ce tout premier Concours de l'histoire ne ressemble en rien au tourbillon de sons, de décors et de ballet qu'il est aujourd'hui. Et ce n'est pas seulement à cause du noir et blanc et de l'image pas nette du tout, pour les 4 à 10 millions de téléspectateurs de cette soirée bouclée en 1 heure 40, non : c'est plutôt les sept concurrents qui interprètent deux chansons, le jury qui expédie son choix en attribuant une unique voix, mais aussi le présentateur qui arrive en fin d'émission, annonce le nom de la gagnante, une Suissesse, et puis Mesdames et messieurs, bonsoir. Ah ben oui, la télévision ferme tôt à cette époque, la télé qui émet 24h/24 ce sera dans plus de trente ans, pour la plupart des chaînes.Une pensée pour cette première lauréate, Lys Assia, … avec sa chanson d'une autre époque, vous avez raison. Le pays, comme elle, ne réalise pas encore l'importance de ce prix car il faudra attendre 1988 pour que la Suisse en reçoive à nouveau les honneurs. Il faut dire que cela n'avait déjà plus rien à voir, que ce soit le spectacle, et le type d'interprète.

En ce jour de mai 1986, la star du jour au Festival de Cannes, celle pour laquelle un public nombreux et franchement disparate vient s'écraser sur les barrières Nadar ou saturer la croisette, et ben cette star mesure soixante mètres de long.On attend comme tous les jours des acteurs américains, des lunettes noires, des robes du soir, des arrivées en voiture sombre, et ben non, c'est un bateau pirate qui entre dans la baie au ralenti, toutes voiles dehors. Immense coque sombre, trois mâts dressés qui dominent les yachts modernes, avec ses cordages tendus de partout, et surtout, sa rangée de bouches à feu à bâbord comme à tribord. Les gens sur les terrasses n'en croient pas leurs yeux. Mais qu'est-ce que c'est que ce truc ? On le dirait sorti tout droit du XVII° siècle !Ce navire qui n'a rien de mystérieux se nomme en fait, le Neptune. Il a été construit pour Pirates, le nouveau film de Roman Polanski. Et on le constate, là, ce n'est pas un décor de studio, c'est un vrai bateau, qui est fait pour naviguer, avec ses ponts, ses cales, ses trois mâts, ses canons et ses passerelles. Une folie !Quand le bruit court que c'est pour la promotion d'un film, on croit bien évidemment à un coup digne d'Hollywood, et c'est du jamais vu entre parenthèses, pour la promo d'un film américain. Et bien pas du tout, c'est une production française et italienne, il a coûté, on le devine, une fortune, c'est tout bonnement une première à l'échelle européenne.Un projet qui est sur les rails depuis des années. Le budget a été cyclopéen et le tournage compliqué. Polanski veut en effet retrouver l'esprit des grands films d'aventures d'autrefois, ceux où l'on voyait vraiment la mer, la tempête et les abordages.Par contre, pour interpréter le rôle principal, celui du pirate à la barbe noire, Polanski a choisi un acteur américain, une vieille gloire d'Hollywood en fin de carrière. Et pourquoi a-t-il choisi Walter Matthau ? Parce que son film est aussi un pastiche et qu'il lui fallait non seulement un vieux pirate mais aussi une nature comique. Polanski veut en effet refaire le coup de son Bal des vampires, le premier film d'horreur burlesque de l'histoire qui lui avait valu de se faire remarquer dans les années 60. Bref, le même genre de tête fatiguée avec un air filou que son gâteux chasseur de vampires, sauf qu'ici il s'agit d'un capitaine pirate donc, avec un sens de l'autorité quand même !Dois-je vous dire qu'à Cannes, tout le monde parle de cet incroyable bateau. Il fait plus d'effet que le casting : le meilleur acteur du film flotte dans le port, peut-on lire dans un article. C'est méchant car il faut bien le dire : Walter Matthau est extraordinaire.Mais lorsque Pirates est enfin projeté en ouverture du Festival, l'accueil est assez froid. Cela dit, on ne s'en étonne pas plus que ça : à Cannes, il arrive souvent que la promotion réussisse mieux que l'œuvre. Car aujourd'hui encore, quand on reparle de ce Cannes 86 dont beaucoup ont oublié le vainqueur, Mission, très beau film d'ailleurs : l'image qui reste est celle du bateau pirate.Un matin de mai 1986, sur la Croisette, Roman Polanski a amené un galion espagnol pour vendre son film en dolby stéréo et pendant quelques heures, ça a marché. Il faut dire que pour l'heure, le public et Hollywood ont plus la tête dans les nuages que sur l'océan. La preuve : à la rentrée 1986, on ira tous voir Tom Cruise …

Mai 1986, quand Cannes revient dans le poste de télévision, le cinéma est alors partout. J'ai presque envie de dire, comme la musique avec les radios musicales, les clips vidéos, les émissions musicales à la télé. Dans le rayon des librairies où nous rentrons chaque jour, il y a désormais plusieurs magazines entièrement consacrés au septième art et il y en a pour tous les goûts. Prince et Madonna font un malheur au box office, lançant non seulement les chansons du générique dans le Top 50 mais aussi, involontairement ou pas, une mode vestimentaire et même une coiffure.Combien de jeunes gars sortent-ils brushés comme le héros de Purple Rain, ou de jeunes filles frisées, avec la dentelle au-dessus du pantalon et de la blouse, les poignets lourdement équipés et les colliers multiples parmi pend une croix bien lourde comme dans Recherche Susan désespérément.Et puis il y a toutes ces bandes originales de films remplies de chansons vendues en 33 Tours comme Pretty in Pink. Et pourtant ce ne sont pas des comédies musicales, hein, mais c'est à celui qui ira chercher le plus de locomotives : adieu les musiques de films instrumentales, aujourd'hui on veut chanter les scènes qu'on a vues sur grand écran.Évidemment, si un tel marché est possible, c'est parce que tout le monde voit les mêmes films au cinéma. On n'imagine pas en 1986, une époque future où chacun ne regarde plus que des films, et encore plus des séries, des conneries de séries, mon dieu, quelle horreur !, hyper calibrées pour correspondre à ce que vous aimez. Non, il y a une véritable communion quand on parle d'un film dans la cour de récré, ou au bureau, ou sur un chantier.En 1986, le cinéma rassemble. Les films restent tellement longtemps à l'affiche qu'on finit toujours par aller en voir un qui ne nous tentait pas au départ, sur le papier, ou quand Drucker en a parlé le dimanche après-midi sur Antenne 2. Oui, on paye sa place pour voir un film avec Alain Souchon parce qu'une fille qu'on aime secrètement en est folle. On va voir La couleur pourpre, un vendredi soir, avec une bande de copains qui sont fans de Spielberg car après on ira boire un coup, en bande. Et en sortant, on est étonné, on a découvert un univers qu'on ne soupçonnait pas. Tenez comme Hannah et ses sœurs, qui nous font aimer New York et surtout, ses habitants. Et Woody Allen aussi, on va être des millions.Alors en ce mois de mai 1986, on est aussi allé rêver d'Ecosse, pour la première fois probablement, c'est vrai que le cinéma nous y avait peu emmené jusque-là, du moins pas encore avec une telle passion. C'est vrai que si on y est par moment confronté à une violence orchestrée, inédite depuis Orange Mécanique, ce film est tellement habité par un souffle romantique, qu'il fait du bien à notre jeunesse des années 80.Et puis la bande originale est signée par le groupe Queen, ce qui n'est pas pour nous déplaire d'autant plus que la première expérience, six ans plus tôt, avec Flash Gordon, n'avait guère été concluante à la vision du film. Plusieurs chansons font d'ailleurs partie aujourd'hui de leurs classiques, on ne peut s'empêcher rétrospectivement de faire le lien entre ce titre, le thème du film et le triste destin qui attend son interprète Freddie Mercury, émouvant comme rarement.

Ceux qui sont en âge d'avoir connu l'année 1986 ont toutes les chances d'être allés au cinéma en ce mois de mai. Tout d'abord parce que ces dernières semaines sont sortis des films dont tout le monde parle quel que soit le genre auquel on est attaché : les salles ne désemplissent pas.On est allé chercher une irrésistible envie de safari africain avec Out of Africa pour Robert Redford et Meryl Streep, 7 Oscars au mois de mars, quelle récolte ! Oh on en a beaucoup parlé, hein, parce que c'était mérité tout d'abord, et puis aussi parce que La couleur pourpre de Steven Spielberg, nommé 11 fois, n'en a reçu aucun. Chacun a sa théorie sur le sujet.Donc à voir ! Comme Highlander. Je me rappelle encore la grande salle de l'Eldorado à Namur pleine à craquer pour ce film britannique présenté comme un blockbuster américain.Déjà le héros est incarné par Christophe Lambert. Ah on ne voit que lui ! Récemment, il a été un Tarzan tout-à-fait inattendu et novateur dans Greystoke et aussi un marginal flamboyant errant dans le métro parisien. Qui n'est pas allé voir le déroutant et enthousiasmant Subway.Et puis il y a Pretty in pink, le nouveau film du gars qui a fait Breakfast Club. De celui-là aussi, on va en parler après l'avoir vu car ce n'est pas du tout le teen movie auquel on s'attendait.Le thème est plutôt plombant, l'atmosphère aussi, et pour cause. Et pourtant immense succès et surtout une bande originale qui va enfin lancer aux Etats-Unis le son de la new wave britannique avec les Psychedelic Furs, New Order et Orchestral Manoeuvres.Oui, même si 1986 est l'année où les vidéoclubs commencent à s'installer dans toutes les villes y compris les petites communes, le cinéma attire toujours autant de monde qui aime ces films projetés en dolby stéréo. Oh on ne sait pas exactement ce que c'est sauf que ça sonne super bien dans la salle comme si le son nous enveloppait. Loin le temps où il était diffusé par deux gros baffles placés derrière l'écran.C'est vrai que le monde du cinéma redoute cette cassette VHS à louer, il craint qu'elle ne détourne les gens des salles obscures au profit du divan du salon. Alors pour le moment, vous n'y trouverez que des films du genre Atomic Cyborg, sous produit nanar italien, et non les films d'action à gros biceps et gros budgets qui commencent à s'imposer avec deux figures majeures : Sylvester Stallone qui aligne les Rocky et les Rambo, et Arnold Schwarzenegger qui est sorti de sa première époque barbare avec tout d'abord Terminator, puis ce printemps incarne un tueur à gages pas comme les autres dans Commando. C'est pas fute fute comme film même si on voit que le réalisateur a cherché à faire quelque chose de plus ambitieux.Et quelle meilleure vitrine que Cannes pour le souligner avec, à la surprise générale, un film d'action présenté en compétition. Pas le genre, ça ! Et pourtant Runaway Train, cette histoire de train fou lancé sur les rails à travers l'Alaska avec à son bord comme seul espoir, un détenu réputé dangereux, a tout du film de genre, sur le papier. Il est pourtant signé Kontchalovski, réalisateur russe, déjà primé à Cannes et récemment réfugié aux Etats-Unis. Mais là où l'histoire devient folle, c‘est que le scénario est signé Akira Kurosawa, Palme d'Or à Cannes et réalisateur emblématique des Sept Samuraïs. On est allé le voir, bien sûr, loin de nous douter qu'il inspirera un gars pour signer dans les années 90 un énorme blockbuster nommé Speed, avec Keanu Reeves. Non, vraiment, en 1986, le cinéma est partout, même dans les clips vidéos.

Comme Roland Garros, le Festival de Cannes est chaque année pour les écoliers et les étudiants, attaché à la période des examens qui approchent et d'un blocus qui ne laisse que peu de temps aux loisirs. Alors on regarde le midi et le soir, ces images à la télé, au JT ou dans des émissions spéciales.En 1986, tenez, on aime ça hein, les années 80, c'est le visage sympathique de Sydney Pollack qu'on voit partout puisqu'il préside le jury à qui incombe de désigner le meilleur parmi les vingt films en compétition. Il est Américain, tout auréolé des sept Oscars que son dernier film, Out of Africa, vient de recevoir. Oui, Meilleur film et Meilleur réalisateur, il a d'autant plus sa place à la tête des jurés, le Sydney, que quatre ans plus tôt, il nous a offert la comédie la plus drôle et intelligente qu'on ait vue alors. Dans Tootsie, il y met en scène un Dustin Hoffman, acteur de théâtre new yorkais élitiste et exigeant, qui par défi, se déguise en actrice et berne tout le monde en se faisant engager dans un soap télévisé.Énorme succès, celui qu'on présentait déjà comme un vieux de la vieille dans ce monde des années 80 où le cinéma change et se renouvelle tellement, est désormais au premier plan, alors on y croit au palmarès qu'il présentera en fin de festival.Mais on n'y est pas encore. Durant ces premiers jours, tout Hollywood est déjà là puisque Woody Allen y projette, hors compétition, Hannah et ses sœurs, probablement le meilleur film de sa carrière, le plus drôle et le plus émouvant. Steven Spielberg est de la partie aussi. Après E.T. et un second Indiana Jones, il vient promouvoir La Couleur Pourpre, le film qui va changer l'image qu'on a de lui, de machine à fabriquer des blockbusters.Mais celui qui passe le moins inaperçu question marketing est certainement le Pirates de Roman Polanski. Il faut dire que la production a amené avec elle le bateau trois mâts d'époque de ce vieux pirate de Walter Mathau, ancré dans la baie de Cannes. C'est impressionnant de l'y voir, aucun photographe, aucune télé ne va le manquer. Quant au film lui-même, il se veut un pastiche comique du film de pirates, cher à toute une génération, dans la veine de ce qu'il avait fait avec Le Bal des vampires près de vingt ans auparavant. On y va donc pour le grand spectacle, et pour rire aussi. Si le film n'est pas un chef d'oeuvre, il nous fait passer un très bon moment et surtout, il y a fort à parier qu'il ait fortement inspiré ceux qui se mettront un jour autour d'une table pour créer Le Pirate des Caraïbes.Enfin, en compétition en cette année 1986, dix ans après le Taxi Driver qui l'a révélé, revoici Martin Scorsese, un des vieux amis de Spielberg, et puis aussi Robert Altman, monsieur M.A.S.H., qu'on retrouve toujours avec plaisir comme Amélie Nothomb, à chaque rentrée.Oui, il se dégage du monde du cinéma, une sensation de vivacité, de créativité rare en cette année 1986. Les films de genre sont de plus en plus ambitieux, les films d'auteur ont un public plus nombreux que jamais, bref de quoi alimenter bien des conversations passionnées et de longues queues devant le guichet des salles dont on a cru un temps que la télévision allait provoquer leur fermeture.

La semaine prochaine, c'est déjà le retour du glamour sur notre petit écran, les Journaux Télévisés seront en direct du plus grand Festival du Cinéma, inutile de vous préciser qu'il a lieu à Cannes, vous le savez. Extraordinaire réussite, n'est-ce pas ? Qui autour de la planète ignore le nom de cette ville de la Côte d'Azur qui doit sa notoriété, non pas au cinéma français qui fut un temps la terre de la création du 7ème art et le leader de cette industrie, avant que l'Amérique ne prenne le dessus.Et c'est justement Hollywood avec ses stars et son armada promotionnelle qui fait qu'à chaque printemps, le monde entier se retrouve sur une Croisette bordée par la plage et les palmiers, avec ses hôtels de luxe assiégés, et surtout une montée des iconiques marches rouges menant à un palais, qui ressemble plus à un bunker du mur de l'Atlantique qu'à un temple du cinéma.Mais bon, il faut y entrer pour s'imprégner de l'ambiance des deux grandes salles lors des projections et surtout, plonger dans l'immense hall du sous-sol où fourmille toute l'industrie mondiale du cinéma, d'un stand à l'autre. Et là, vous prenez la mesure des enjeux économiques de ce secteur de création pas comme les autres.Car tout le monde aime le cinéma. Tout le monde a au moins un film qui le suit depuis l'enfance, l'adolescence. Une histoire, des acteurs qui vous ont retourné comme une crêpe, vous empêchant de décoller les yeux de l'écran durant au moins 100 minutes. C'était dans un cinéma de Bruxelles, Charleroi ou Verviers que vous avez pris conscience que jamais vous n'oublierez ce moment, que vous y penseriez encore des décennies plus tard à chaque fois que ce fameux film repasserait à la télé.Car si aujourd'hui le monde foisonnant des séries a pris le pas sur le film, les jours et les soirs sont souvent tristes dans les multiplex désertés, il fût un temps qui a duré très longtemps, où la salle de cinéma était un lieu magique. Oh il ne faut pas remonter si loin, tenez, par exemple en mai 1986, année d'un Festival de Cannes mémorable.Les multiplex ne sont pas encore nés mais les salles en ville se sont démultipliées, ou plutôt divisées en plusieurs plus petites pour offrir à chacun la possibilité de voir le type de film qu'il aime. Un cinéma qui n'arrête pas de progresser au niveau technologique avec son dolby stéréo et son logo sonore en début de projection qui envoie des décibels à vous tirer des larmes d'émotion avant que s'ouvre vraiment le théâtre du rêve qu'est le long métrage. En mai 1986, on va voir Highlander, Hannah et ses sœurs ou Out of Africa qui vient de triompher aux Oscars. On s'est bien sûr arrêté devant les vitrines dans l'entrée de la salle pour regarder les photos et affichettes de films à venir : Tom Cruise en pilote de chasseur, David Bowie en inquiétant personnage dans son labyrinthe, le retour du Karaté Kid, des Aliens en pagaille avec le nom du réalisateur de Terminator.Et puis en sortant, on est entré au café d'à côté pour parler du film avec les copains qui ont partagé le même moment. Mais comme souvent, ils ne sont pas du même avis que vous. Alors on a parlé avec passion, de ce film qu'on venait de voir mais aussi d'un tas d'autres.C'est vrai qu'on n'a pas passé nos années 80 uniquement à écouter des disques et regarder des clips, il y a aussi eu le cinéma qui a fait preuve d'une incroyable créativité, inventé des personnages, de nouvelles stars et créé des mythes. C'était en 1986 et on n'a pas fini d'en parler.

Il arrive un moment dans la vie d'un artiste où il ne doit plus courir après le monde, c'est lui qui vient désormais frapper à sa porte. Jour et nuit.Alors oui, dans les années 80, tout le monde sait dans le métier de la musique qu'un single prometteur, passé dans les mains de Trevor Horn, prend soudain l'allure d'un classique. Il est devenu pour les maisons de disques celui qui sait transformer l'or en platine.Son quartier général de Notting Hill tourne presque sans arrêt. Horn adore cet endroit parce qu'il peut y faire ce qu'il aime le plus : recommencer vingt fois un détail que personne d'autre n'aurait remarqué.Et à force de produire les autres, il finit par vouloir aller encore plus loin. Avec Paul Morley, Anne Dudley et quelques complices, il lance The Art of Noise. Le principe est simple et révolutionnaire : chaque son, n'importe lequel, peut devenir de la musique. Un bruit de porte, un cri, une caisse claire, une phrase volée. On découpe, on colle, on déforme, c'est l'Art du bruit. (Close to the edit)Puis arrive de Liverpool une bande de mecs décidés à faire du bruit qui porte le nom très bizarre de Frankie Goes to Hollywood. Trevor Horn comprend tout de suite qu'ils ont des refrains énormes et une indécence parfaite pour l'époque. Il reprend leur titre Relax, booste les basses et change la rythmique, soigne chaque montée et transforme le morceau en machine irrésistible.La suite, elle, ressemble à un défilé triomphal : trois numéros un consécutifs, trois climats différents, mais une seule signature derrière le triple vitrage de la cabine du studio. En 1984, c'est Trevor Horn qui donne le tempo de la décennie. Pas étonnant qu'on vienne enregistrer chez lui l'hymne du Band Aid.À la fin des années 80, c'est au tour de deux Londoniens de la banlieue qui cherchent un nouveau souffle pour leur pop électronique. Ah on les connaît déjà, et pas un peu, les Pet Shop Boys ont leur style et leurs tubes. Mais Trevor Horn va leur offrir de l'ampleur.Il ouvre les fenêtres, fait entrer les cordes, et par la porte de la cave, fait remonter une majesté typiquement british trop longtemps enfouie. Et alors que les années 80 s'étirent vers leur fin, quand Simple Minds fait aussi appel à lui, tout un symbole, Trevor Horn leur donne un souffle insoupçonné.Et donc, quand le Mandela Day des Minds et le It's Alright des Pet Shop Boys passent à la radio en 1989, ces années bénies sont presque derrière nous. D'autres modes s'annoncent, d'autres sons arrivent. Mais avant de quitter la scène, elles ont encore le temps de tirer leur révérence avec panache, écoutez !Et si vous vous dites qu'on n'a pas fait mieux depuis ces années 80, en écoutant toutes ces chansons, ces titres produits par Trevor Horn, vous n'êtes pas loin d'avoir raison.

Au milieu des années 80, Trevor Horn n'est désormais plus le chanteur des Buggles. Oublié, les Buggles ! C'est l'homme de génie au centre d'un studio, entouré de boutons, de curseurs, machines et musiciens qu'il pousse jusqu'à leurs dernières limites. Après ABC, Yes, Propaganda, Frankie Goes To Hollywood, tout Londres sait qu'avec lui une chanson peut devenir un événement.Son quartier général est un ancien studio installé dans une église de Notting Hill où les plus grands classiques rock des années 70 ont été forgés. Horn rachète l'endroit, y fait entrer des machines de pointe, il y a des synthés partout, et surtout des enregistreurs qui tournent sans arrêt. Chez lui, les nuits finissent souvent au petit matin.Et c'est là qu'entre en scène, Grace Jones.C'est pas une débutante, hein, ancienne mannequin, figure du disco new yorkais, muse des photographes, silhouette sculptée à la hache par son compagnon Jean-Paul Goude, elle dégage une aura pas possible et est venue chercher le son qui va tuer pour son prochain disque.Dans les tiroirs de ZTT, une chanson traîne, un morceau pensé pour un autre artiste du label, sans doute Frankie Goes to Hollywood. Horn la reprend mais il la démonte, change le tempo, rallonge les breaks, ajoute des percussions, retire des couplets. Et plus il avance, plus il se dit que cette chanson n'ira à personne d'autre que Grace Jones.Le titre s'appelle “Slave to the Rhythm”. Il le lui fait écouter, elle accepte.Et là, il s'emballe. Horn veut tout essayer. Il fait venir des percussionnistes, des choristes, des cuivres, multiplie les prises. Il demande une voix parlée, puis chantée, puis glaciale, puis ironique. Grace Jones soupire, lève les yeux au ciel, mais elle recommence. Horn coupe des bandes au rasoir, recolle, change encore l'ordre des sections. On dit qu'il peut passer des heures sur quelques secondes de transition.Et le morceau devient immense. C'est une chanson pour danser, oui, mais aussi une pièce de théâtre. Quand le disque sort en 1985, impossible de le rater : on s'arrête devant la télé quand le clip passe, les radios diffusent mais surtout, l'album entier est construit autour du même titre, décliné, remodelé, repris sous plusieurs formes, on entend même une interview. Typiquement Trevor Horn, ça : quand il tient une idée, il la pousse jusqu'au bout.Alors si un jour vous êtes à Notting Hill, après avoir été phiotographier le magasin de livres de voyage à la façade bleue, pensez à traîner du côté de l'ancien Sarm Studios, vous reconnaîtrez le corps de bâtiment de l'ancienne église, et imaginez, ces quelques semaines où derrière ces murs, au milieu des années 80, deux caractères faits pour dominer leur monde se sont retrouvés dans la même pièce. Vous ne vous étonnerez plus que ça s'entende encore aujourd'hui, chaque fois que ça passe à la radio. Et écoutez l'album, c'est vraiment une trouvaille …

Au début des années 80, la new wave anglaise s'inspire beaucoup moins des groupes punks qu'ils ont été au départ, que des boîtes à rythme et synthés des artistes Allemands des années 70. Kraftwerk, évidemment, la référence absolue pour Human League, Depeche Mode, Orchestral Manoeuvres in the Dark ou encore Soft Cell.Mais il n'y a pas que Kraftwerk en Allemagne, on ne tarde pas en effet à découvrir des Deutsch Amerikanische Freundschaft, Grauzone, Einstürzende Neubauten… des noms aussi impossibles à prononcer que leur musique l'est, à écouter. Quoique certains sont plus accessibles comme Trio, Rheingold ou Propaganda.Ceux-ci sont de Düsseldorf, une région de bassins industriels qui fait furieusement penser aux Midlands britanniques, ce n'est pas un hasard. Leur idée est claire : allier la rigueur et la froideur mécanique allemande aux mélodies de la pop internationale. Les gars, ils veulent conquérir l'Europe.À Londres, un journaliste musical du nom de Paul Morley, un agitateur d'idées, travaille avec un nouveau label au nom étrange : ZTT Records, Zang Tumb Tuum. Un label lancé par Trevor Horn et sa compagne, Jill Sinclair.Ils viennent justement de triompher avec ABC et la métamorphose de Yes. Trevor Horn des Buggles est devenu le producteur dont tout le monde parle, l'homme capable de transformer une bonne partition en événement mondial. Il vient de racheter un studio construit dans une église, où ont été enregistrés des petits trucs comme We will rock you ou Stairway to heaven et qu'il transforme en QG sonore pour ZTT. C'est son laboratoire personnel, avec ses machines dernier cri, consoles immenses, ingénieurs du son pointus, un endroit où il peut inventer l'avenir car dans les années 80, il n'y a que ça qui marche.Alors on les imagine dans un pub de Notting Hill, juste à côté du studio : Paul Morley lui parle de Propaganda, Horn écoute car ce qu'il entend lui plaît immédiatement, la discipline allemande, des voix singulières, une esthétique forte et donc, un potentiel immense. Propaganda signe chez ZTT et déménage à Londres pour travailler au plus près de cette nouvelle usine à rêves.Les séances sont longues, exigeantes, il leur arrive même d'être un peu tendues car Horn pousse tout au plus loin : les arrangements, les textures de son, la dramaturgie. Le premier essai, Dr. Mabuse, est déjà une réussite : une musique cinématographique, menaçante, spectaculaire. Et puis vient le single Duel, plus mélodique, plus accessible, mais tout aussi travaillé : c'est le carton.Ce qui se joue alors dépasse largement un nouveau succès du label de Trevor Horn : la New Wave n'a plus de frontières. Les idées circulent désormais dans les deux sens entre Düsseldorf, Sheffield, Londres, et même Bruxelles. Avec Paul Morley et deux musiciens de génie, Horn va même créer son propre groupe, atypique, The Art of Noise, ils sont d'ailleurs tous très présents, sur ce titre de Propaganda qu'on entend toujours aussi souvent à la radio, plus de quarante ans après.

Le succès de Video Killed the Radio Star aurait pu rester un heureux accident, une parenthèse fulgurante dans la carrière d'un musicien de studio, comme c'est arrivé à tant d'autres. Et c'est d'autant plus évident que Trevor Horn n'aime pas sa voix, il ne se voit pas en chanteur, et supporte mal l'exposition de son image. Et logiquement, l'aventure des Buggles ne dure pas.C'est vrai ! Notre tête quand on apprend en 1980 que Trevor Horn et Geoff Downes des Buggles rejoignent le groupe Yes en tant que chanteur et claviériste ! Un épisode aussi improbable que bref. Car très vite, Downes part rejoindre un nouveau groupe, Asia, en plein enregistrement du second album des Buggles. C'est la fin, dommage, il y a des moments d'une intensité et beauté immense dans ce disque ...Et c'est justement en se retrouvant seul aux commandes de ce disque que Trevor Horn découvre le plaisir de ne plus être au premier plan. Il a trouvé mieux : contrôler le son, le modeler, le pousser là où personne n'est encore allé. Et c'est précisément à ce moment-là qu'il croise la route de ABC.Des gars qui viennent des Midlands, comme lui, Sheffield précisément, une Angleterre industrielle en plein marasme. Deux musiciens qui jouent une musique électronique sombre et expérimentale, genre David Bowie et Kraftwerk. Et qui bien sûr reste underground jusqu'au jour où un jeune journaliste de fanzine, Martin Fry, vient les interviewer. Passionné, curieux, et surtout parfaitement en phase avec leurs références, de Roxy Music à Bowie. Il lui ressemble étrangement d'ailleurs, vous ne trouvez pas ? Le courant passe immédiatement. Singleton et White lui proposent de les rejoindre. Martin Fry accepte, et en 1981, Vice Versa devient ABC.Le projet change alors de nature. Là où Vice Versa cultivait le minimalisme robotique, ABC cherche le style, l'élégance, une forme de pop sophistiquée qui emprunte autant au funk qu'à la new wave, comme les Spandau Ballet et les Duran Duran. ABC sort un premier single sur son propre label, qui entre dans le Top 20 britannique et attire l'attention de Trevor Horn.C'est un déclic pour lui car il entend dans ce son non abouti comment s'en emparer pour en faire une redoutable chanson.Et de fait, il ne se contente pas de les produire : il organise leurs chansons comme un architecte, joue avec les ruptures, les contrastes, les effets, introduit des gimmicks sonores qui surgissent et disparaissent, ou une conversation en voix off. Leur musique devient quelque chose de singulier, qu'on ne peut que remarquer : on dirait un décor en mouvement.Et c'est vrai que le premier titre de ABC produit par Trevor Horn ne ressemble à aucune autre chanson de l'époque. Non seulement elle va servir de modèle, ce qui est déjà énorme, mais surtout, la question est : qui aujourd'hui est capable de nous servir trois minutes de chanson avec autant de folie et de précision ?Avec ABC, Trevor Horn a trouvé sa place. Lui qui ne voulait plus être devant un micro est devenu celui qui décide de tout ce qu'on va entendre. Oui, c'est fou, après avoir annoncé les années 80 à la fin de la décennie précédente dans une chanson, Trevor Horn va cette fois leur ouvrir la voie.

Plus on avance dans ce siècle, plus les années 80 s'y installent. Pour un tas de raisons, mais la principale, c'est quand même la musique pop qui, c'est incroyable, reste actuelle malgré quatre décennies écoulées. C'est comme si à cette époque, tout le monde avait écouté des 78 tours des années 30 et 40 et avait trouvé ça très branché.Et ce « son », il a été créé par quelques pionniers dont les disques, les chansons n'ont pas leur place dans les musées mais à la radio, dans les magasins, les bistros, les restos, les soirées. Combien de nos gosses ne nous étonnent pas en citant le nom des artistes, des vidéos, qui en ont souvent un autre en commun, celui de leur producteur : Trevor Horn.Pourtant au départ, dans les années 70, quelque part dans le nord de l'Angleterre, Trevor Horn est un homme de l'ombre, un gars qu'on appelle pour jouer de la basse, arranger un morceau ou fabriquer des jingles pour la radio. Il accompagne des artistes comme Tina Charles, qui a commis un hit disco, mais vit sa vie surtout dans des studios, où il développe une passion limite obsessionnelle : le son.Cette obsession, il la partage bientôt avec deux autres musiciens, le claviériste Geoff Downes et le guitariste Bruce Woolley, avec qui il forme en 1978 un groupe au nom étrange, The Buggles. Et ils ont à leur répertoire une chanson dans laquelle ils croient énormément, elle est à la fois mélancolique et visionnaire, puisqu'elle parle de ces deux mondes qui sont en train d'apparaître et de disparaître : la vidéo et la radio. Oui dans ce monde du futur que seront les années 80, on n'écoutera plus la radio, on regardera les chansons à la télé. Malheureusement ce titre ne ressemblant à rien de ce qui existe alors, il est refusé par toutes les maisons de disques.Et Bruce Woolley finit par quitter les Buggles pour enregistrer sa propre version du morceau avec un jeune musicien nommé Thomas Dolby…Pendant ce temps, Trevor Horn, lui, continue à travailler : il veut créer un univers qui n'existe pas encore, un souvenir du futur.C'est là que Chris Blackwell, patron de Island Records, éditeur de Bob Marley et bientôt de U2, entend la cassette des Buggles que ses employés ont pourtant déjà refusé. Trevor Horn obtient de lui alors les moyens d'aller au bout de son idée, et il s'y plonge, multiplie les prises, empilant les couches de synthétiseurs mais pas que, cherche sans relâche ce qu'il considère comme le mix parfait.Le disque sort à la fin de l'année 1979, il ne ressemble à rien de connu, et devient un succès mondial, atteignant la première place dans onze pays. Et là, tout le monde va vouloir habiller ses chansons avec son savoir-faire, un producteur pas ordinaire est né.Alors oui, c'est drôle que ce type qui s'est fait connaître en annonçant que la vidéo allait tuer la radio, a passé le reste de son existence à fabriquer des chansons qui ont donné une furieuse envie de chanter avec la radio. Et ce, dès les premières notes …

À la fin des années 80, quand Zucchero commence à faire voyager sa musique hors d'Italie, il est encore un artiste périphérique sur la scène internationale. S'il a déjà travaillé avec un des frères Jackson, il est toujours dans l'émerveillement de ce qui lui arrive, il est à nouveau le gamin qu'il a été, celui qui passait des heures à écouter des disques américains, et qui s'était construit une voix en reproduisant des sons avant d'en saisir le sens.Parmi les musiciens qu'il écoute depuis toujours, il y a Miles Davis, une figure qui dépasse largement le jazz et qui incarne cette manière de faire évoluer la musique sans jamais se répéter. L'idée de travailler avec lui semble hors de portée, mais Zucchero tente sa chance malgré tout, en envoyant une cassette via des intermédiaires jusqu'à l'entourage du musicien américain.Contre toute attente, la réponse arrive, et elle est positive. Miles Davis accepte de participer à un enregistrement. La rencontre a lieu en studio, dans un cadre très simple, sans mise en scène particulière, avec cette manière qu'a Davis d'imposer immédiatement un son, une couleur. Zucchero vit un rêve : enregistrer avec le pape de la trompette, qu'il a appris à connaître uniquement à travers des disques.Le titre ne sera pas un succès mais il lui donne une légitimité nouvelle, dans le métier. À partir de là, les collaborations se multiplient, les scènes s'élargissent, et Zucchero passe progressivement du statut de l'artiste italien qui s'exporte à artiste international tout court.Quand il entre en studio quelques années plus tard pour enregistrer l'album Spirito DiVino, en 1995, il n'est plus dans une logique de conquête ni de reconnaissance, mais dans la maîtrise. Il sait désormais comment une chanson se comporte en dehors de son pays, comment elle est reçue, ce qui la rend accessible sans la transformer. Cette expérience accumulée, des studios aux grandes scènes, se retrouve dans un titre qui va s'imposer très rapidement.Une chanson construite sur une énergie immédiate, une structure claire, et une voix identifiable, même quand on ne comprend pas tous les mots dans les phrases.Et lorsque le titre sort dans le commerce, il s'installe aussitôt dans plusieurs pays européens. Cette fois, la boucle est bouclée car parmi les chansons qui circulent partout dans le monde, il y en a ne viennent pas d'Angleterre ni d'Amérique, ce sont les siennes.

Au début des années 90, Zucchero n'est plus seulement un de ces chanteurs italiens qui a réussi percer à l'étranger, mais simplement, un musicien qui a pris sa place à l'international et qui croise d'autres artistes.À Modène, un homme suit cela de près, il s'appelle Luciano Pavarotti. Une star mondiale, une voix, une silhouette, un visage que tout le monde connaît, mais aussi quelqu'un qui cherche à élargir son univers. L'opéra, il le maîtrise parfaitement, mais il a envie d'autre chose, de rencontres, de mélanges.Les deux musiciens italiens échangent sur leurs mondes respectifs qui semblent très éloignés, et pourtant très vite une idée s'installe : faire venir sur une même scène des artistes qui, en temps normal, ne joueraient jamais ensemble. Ce projet, ce sera Pavarotti & Friends.À Modène, sur une grande scène montée en plein air, le public ne vient pas seulement écouter le ténor car dans les coulisses, ce soir-là, les silhouettes ne sont pas celles d'un gala classique. Il y a Bono qui discute, lunettes noires sur le nez. Plus loin, Eric Clapton accorde sa guitare, un peu en retrait, comme s'il était dans un studio et non bientôt devant des milliers de personnes. Et au milieu de tout ça, Zucchero passe de l'un à l'autre, parle, traduit parfois, met les gens en relation.Ce n'est pas un hasard. Il connaît ces deux langues musicales. Il a grandi avec le blues américain, il a construit sa carrière en Italie, et il sait comment faire se rencontrer ces univers sans les dénaturer. Quand le concert commence, le public voit quelque chose d'inhabituel et pourtant, ça fonctionne.Et dans cette mécanique, Zucchero est celui qui a rendu la rencontre possible. Celui qui connaît les chansons, les codes, les habitudes des uns et des autres, et qui permet que tout se passe sans friction.Ce soir-là, et dans les éditions suivantes, il devient évident que quelque chose a changé. Les frontières entre les genres sont moins étanches. Le public accepte d'entendre autre chose, autrement. Et pour Zucchero, c'est une nouvelle étape.Lui qui, quelques années plus tôt, chantait dans des salles où l'on parlait plus qu'on ne l'écoutait, se retrouve au centre d'un dispositif où les plus grandes voix du monde acceptent de se rencontrer non pas autour d'un style, mais autour d'une idée simple : la musique circule mieux quand quelqu'un sait comment faire le lien.Et ce quelqu'un, ce soir-là, c'est Zucchero.

Au début des années 70, dans le nord de l'Italie, nous retrouvons Zucchero, de son vrai nom, Adelmo Fornaciari, qui grandit dans une maison où l'on se lève tôt pour aller se tuer au boulot jusque tard, et où l'on parle peu.Son père comme sa mère travaillent la terre. Les journées sont physiques, et la musique n'est pas vraiment une priorité. Pourtant, dans sa chambre, le gamin joue à l'infini sur un petit tourne-disque quelques 45 Tours d'Otis Redding, Wilson Pickett et surtout Joe Cocker.Le problème, c'est qu'il ne comprend pas un mot d'anglais. Alors il invente une méthode. Il écoute et répète à voix basse, note sur un carnet des sons approximatifs, des phrases écrites comme il les voit dans sa tête. Il apprend par imitation pure, sans dictionnaire, et chante des histoires dont il ignore le sens, mais dont il ressent déjà l'impact.Très vite, il monte un groupe. Ça change souvent de nom et de musiciens. Il joue avec des formations locales qui tournent dans toute la région. Le week-end, ils chargent le matériel dans une voiture, parfois deux, amplis, câbles, batterie démontée, et ils vont jouer là où on veut d'eux. Des salles communales éclairées au néon, des fêtes de village où l'on aligne des tables avec des nappes qui collent un peu. Les gens boivent, parlent fort, mangent, se lèvent pour danser sans vraiment regarder le groupe.On leur demande des reprises américaines et anglaises, celles qu'on entend à la radio, hein : du rhythm and blues, du rock, de la soul. Zucchero commence à chanter du Joe Cocker avec un anglais bricolé et une voix qu'il pousse pour coller au modèle.Mais à force de répéter, quelque chose se met en place. Une manière d'attaquer les mots sans les glisser, de rester accroché à la note. Et cette rugosité, elle vient autant de ce qu'il entend et imite, que de ce qu'il est.Car Zucchero, c'est une vie simple, du travail dur, et des disques usés. Et à force de chanter des chansons qu'il ne traduit pas, il apprend comment faire passer une émotion sans s'appuyer sur le sens exact des mots.Quelques années plus tard, quand il écrira ses propres chansons, cette manière restera. A savoir une voix qui cherche juste à être crue. Et ça, il ne l'a pas appris à l'école, ni au conservatoire, Zucchero, non, il l'a appris le soir, dans des salles où personne ne l'écoutait vraiment, en tout cas, pas comme lui, écoutait ses disques.

À la fin des années 80, Zucchero n'est plus le type qu'on ne remarquait pas, au début, lors du Festival de Sanremo. En Italie, il a trouvé son public, ses disques se vendent, et surtout, il a imposé quelque chose de nouveau : du rhythm and blues chanté en italien.En 1987, il a ainsi sorti un album déterminant dans sa carrière : Blue's. L'album marche très fort dans la péninsule, et parmi les titres, une ballade passe particulièrement bien à la radio : “Senza una donna”.Mais comme souvent à l'époque, la chanson n'est pas arrêtée à la frontière que par les Alpes. Elle tourne en Italie, elle accompagne les soirées, elle passe dans les voitures, mais elle ne sort pas vraiment du pays.Pourtant, Zucchero commence à fréquenter les circuits internationaux, les studios, les musiciens de passage. C'est dans ce contexte qu'il croise Paul Young, une des voix immédiatement reconnaissables en Angleterre, un chanteur qui a déjà installé des succès dans toute l'Europe, il était déjà à l'affiche du Live Aid, en 1985.Zucchero lui fait entendre “Senza una donna”. La mélodie, la structure, l'émotion, tout est déjà là. Il ne lui manque qu'une porte d'entrée pour le public qui ne comprend pas l'italien.Tout va très vite : la chanson est réenregistrée en anglais, et surtout, en duo. Le texte est adapté, sans trahir l'idée originale, chacun gardant sa manière de chanter.La chanson entre dans les playlists des radios anglaises, puis européennes. Et très vite, c'est le tube.Ce qui frappe, c'est que rien n'a été recalibré pour “faire plus international”. La progression est la même, l'atmosphère aussi, et la voix de Zucchero reste intacte, avec ses aspérités. Simplement, cette fois, elle dialogue avec celle de Paul Young, et c'est ça qui donne à la chanson son ticket d'entrée dans les radios et les télés.Pour Zucchero, c'est un basculement plus que professionnel. C'est toute sa vie qui s'en trouve bouleversée. Lui qui, adolescent, chantait des titres américains en phonétique dans des salles des fêtes de Reggio Émilie, se retrouve avec une chanson que des publics étrangers reprennent, comprennent, s'approprient. Le trajet s'est inversé.Pour la première fois, une de ses chansons ne reste pas en Italie : elle circule comme celles qu'il écoutait, seul, des années plus tôt, sur le tourne-disque fatigué, dans sa chambre d'adolescent. C'est vrai qu'il n'y a de vent favorable pour ceux qui savent où ils vont.

Février 1982, tous les Italiens sont devant leur poste de télévision pour regarder, comme chaque année, le festival de la chanson de Sanremo. Alors ils sont tous là ou presque, les Albano et Romina Power avec leur sourire ultra brite et leurs gestes répétés au millimètre, et puis aussi Bobby Solo qui est une immense star. Comment vous le situer, il plairait autant aux admiratrices de Cloclo que Julien Clerc et Michel Polnareff.Et, pendant que ces grosses machines soulèvent une fois de plus l'admiration du pays, un inconnu attend son tour nerveusement derrière le rideau. Il se nomme Adelmo Fornaciari mais tout le monde l'appelle depuis qu'il est gamin, Zucchero. Qui veut dire “sucre”, vous le savez, un diminutif affectueux que son institutrice utilisait pour désigner le gros nounours en sucre qu'il était déjà.Et ça lui est resté, même quand il a quitté sa belle région de Reggio Emilia, entre Milan et Bologne. Ah c'est à lui, on l'annonce ! Zucchero entre sans ovation, car qui pour connaître son nom parmi les 2000 spectateurs dans la salle. L'artiste de 26 ans se lance avec tout son cœur, porté par l'orchestre qui a immédiatement attaqué l'intro. Mais trois minutes plus tard, il quitte la scène comme il y est entré : sans laisser de traces. Le lendemain, il achète les journaux dont il parcourt les pages avec une attente injustifiée : rien sur lui. Même pas une photo floue, ni de dos, il faut dire que la chanson d'Alabano et Romina Power est promise à une certaine postérité… et puis il y avait Kiss, les Stray Cats, Marianne Faithfull et Johnny Hallyday aussi …Et pourtant l'année suivante, en 1983, Zucchero est de retour à Sanremo. Même couloirs étroits en coulisses. Même odeur de laque et de projecteurs chauds. Et encore une fois, il disparaît dans le programme.Entre ces passages, il écrit pour des refrains pour d'autres interprètes qui, eux, passent à la radio. Petite consolation d'entendre ses mots sur les ondes pendant que lui, il roule sur l'autostrada, seul, entre deux petits concerts.Et puis, vient 1984. Sa femme le quitte. Zucchero reste quelques jours dans l'appartement, puis il ferme tout après avoir plié quelques vêtements dans une valise. Il remonte vers la maison de ses parents, près de Reggio Emilia. Là-bas, pas de scène, pas de plancher en bois, plutôt le carrelage froid de la cuisine et de la salle à manger où se trouve, quand même, un piano droit.Ooh le bois a travaillé, et les cordes aussi. Certaines touches n'ont plus vu l'accordeur depuis longtemps mais, à force de traîner son cafard, Zucchero finit par s'asseoir et jouer. Puis avec les jours, il se remet à composer, non pas pour s'occuper l'esprit, penser à autre chose, mais pour comprendre ce qui lui est arrivé et ce qu'il a, peut-être, encore à dire : … “Donne”.Ah, on est loin de la variété, là. Alors, quand il l'enregistre en 1985, Zucchero n'essaie plus de faire comme les autres qu'il a trop longtemps regardés depuis les coulisses. Sa voix n'est plus lisse comme un chanteur de Sanremo mais cette fois, quand le titre passe à la radio, les gens se demandent : “qui c'est, celui-là ?”Ben le même type que tu as déjà vu à la télé deux fois mais dont tu n'as pas retenu le nom. C'était juste une question de bon timing. Pas de quoi décourager ceux qui savent qu'on apprend quelque chose tous les jours.

Une silhouette immédiatement reconnaissable, un look à nul autre pareil : Prince, dans les années 80, c'est ça. Mieux : Prince est les années 80. Parce qu'au fond, qui mieux que lui incarne cette décennie de folie vestimentaire, capillaire et musicale ?C'est vrai que cette décennie est fascinante à vivre au quotidien. De New York à Bruxelles, on a tous cette impression enthousiasmante de vivre une modernité que la génération précédente n'avait vue que dans des romans ou des séries de science-fiction. Depuis 1980, le futur entre dans les maisons : les consoles de jeux vidéo, le câble et ses vingt chaînes de télé, le CD, le baladeur, les cassettes vidéo, vous vous rendez compte ? Des films à la maison, qu'on peut regarder quand on veut. C'est gigantesque.Et puis il y a le look. Ça aussi, ça change tout. Pour les grands frères ou les grandes sœurs, s'habiller en hippie ou en punk à Bastogne ou à Morlanwelz quelques années plus tôt, il fallait du courage. Dans les années 80, tout à coup, on peut se fringuer comme Madonna, ou se coiffer comme Sarah Connor dans Terminator, sans que tout le piétonnier de la rue de la Montagne, à Charleroi, se retourne sur vous, le samedi après-midi.Et ça, on le doit à un artiste comme Prince.Et oui, car il a commencé à la fin des années 70. À l'époque, dans la musique noire américaine, on s'habille en cosmonaute doré façon Jacksons ou Earth, Wind & Fire. Prince, lui, c'est autre chose. Un mélange inédit. Ni tout à fait noir, ni tout à fait blanc, ni funk, ni rock, ni homme, ni femme, ni sage, ni correct. On dirait que ce garçon a trouvé son centre de gravité entre l'Amérique et l'Europe, donc quelque part au milieu de l'Atlantique. Et il y a plus de 4.000 mètres d'eau, là-dessous. De quoi fabriquer du vraiment pas banal dans la plus totale solitude.Et en plus, self made man, et self tout court pout puisque Prince enregistre ses disques seul. Oui, c'est écrit dessus : écrit, composé, produit et interprété par Prince. Et la musique ? Pareil. On n'a jamais entendu ça. Un mélange de musique noire et blanche. Si Jimi Hendrix avait eu dix ans de moins, il se serait peut-être appelé Prince.Et il y a encore un plus, car Prince danse comme personne, mieux que James Brown, et il provoque sans forcer, pulvérisant le politiquement correct avec un naturel confondant.Évidemment, avec un tel pedigree, on ne touche pas le grand public immédiatement. Ça balance du seau d'eau froide. En 1980, Prince vend encore surtout aux branchés, même s'ils sont nombreux. Pourtant, quand on réécoute ses premiers albums aujourd'hui, on se dit que tout y était déjà. Comme un pétard qui n'attend plus qu'une allumette, comme le dit la chanson de Bashung sortie à la même époque. Une allumette qui va être quatre ans plus tard allumée par de la pluie, il n'y avait que lui pour imaginer ça. La preuve ; elle est pourpre.

Ah 1994, c'était une belle année. On était en pleine explosion du monde du CD, des compiles, de la techno, toute jeune, du grunge, qui envoyait grave des décibels et des chemises à carreaux, et donc du monde indépendant où subitement, ça se mettait à thuner grave. Je connaissais justement le patron d'une d'entre elles. Je le vois encore un jour de mai m'accueillir plein d'enthousiasme. Tu ne vas pas le croire, c'est moi qui récupère le nouvel album de Prince. Enfin, un album de Prince, c'est vite dit, puisque justement, il n'a pas le droit de dire “Prince”.Bonne chance, hein. Parce qu'avoir Prince à son catalogue, même par un trou de souris, c'est comme récupérer un morceau de la couronne d'Angleterre. Mais comment vendre ce disque ? Impossible d'écrire “Prince” en grand sur l'affiche, impossible de l'annoncer normalement, impossible même, au fond, d'expliquer clairement aux gens ce qu'ils sont censés acheter.Vu de l'extérieur, il faut bien reconnaître, la situation a quelque chose de franchement comique. L'un des plus grands artistes de la planète vient de décider qu'il n'a plus de nom. À la place : un symbole, un signe. Un machin entre Mars, Vénus et un pictogramme de salle de bains, totalement imprononçable, ce qui est quand même une drôle d'idée quand on vit de la radio, des journaux, des affiches, des interviews, bref de tout ce qui oblige normalement à appeler les gens par leur nom.À la radio, on se débrouille comme on peut. Dans les journaux, on lit cette formule interminable : l'artiste connu précédemment sous le nom de Prince. En clair, ça prend déjà toute la place dans l'article, imaginez le titre, avant même qu'on ait commencé à raconter l'histoire. Dans les magasins de disques, les clients, eux, font preuve de beaucoup plus de bon sens que toute l'industrie réunie : ils entrent simplement en demandant “le nouveau Prince”.Mais bon, c'est pas juste un caprice d'artiste, même s'il est réputé pour ne jamais en manquer. Car ici, il est en guerre, le gars, contre la Warner, sa maison de disques, qu'il accuse de ralentir ses sorties, de garder ses bandes sous clé, de gérer sa musique comme un stock de marchandises. Et ça, pour un garçon qui enregistre comme d'autres respirent, c'est insupportable. Alors, au lieu de discuter calmement comme un adulte bien coiffé, Prince a choisi la méthode Prince : disparaître sous son propre symbole.Évidemment, tout cela est extravagant, déroutant, limite ridicule. Mais c'est avant tout une manière de rappeler qu'il refuse d'appartenir à qui que ce soit. Même à son propre nom. C'est ça, je pense, qui rend cet épisode tragi-comique aussi fascinant, encore aujourd'hui, dix ans après sa disparition : pour ne pas céder, Prince est allé jusqu'à devenir imprononçable.Et pendant qu'au début des années 90, tout le monde se débattait avec ses contrats, ses logos, l'annulation de la sortie de son Black Album alors que 500.000 copies étaient déjà pressées, Prince, lui, continuait à faire ce qu'il faisait le mieux : écrire des chansons. Ainsi de celle-ci qui résume tout cela : Money Don't Matter 2 Night. Parce qu'au fond, derrière le showbiz dont il a bien vécu, quand même, Prince disait peut-être simplement ceci : l'argent ne compte pas autant que la liberté, et puis l'amour aussi. Surtout ?

Rentrée 1995. Prince sort son 17e album en 17 ans. À ce stade, il fait déjà partie des artistes les plus productifs de sa génération ; à l'échelle de sa notoriété, il est même le seul à publier autant de disques. Il faut dire que jusque-là, il n'a rien fait comme les autres. Inutile de dresser la liste de ses singularités : disons pour faire simple que Prince est, et restera, une star unique dans l'histoire de la musique. Nouvelle originalité cette année-là : il ne porte même plus de nom. Sur la pochette de ce nouveau CD, on ne trouve qu'un symbole. Heureusement, l'album, lui, en a un : The Gold Experience.Et les avis sont presque unanimes : c'est l'un de ses meilleurs. Ce qui reste sidérant après une telle carrière. La source du génie n'est donc pas tarie. Chez lui, une règle semble s'imposer : ne jamais s'arrêter. Prince recrute toujours de nouveaux fans. Il suffit de voir les jeunes Parisiens qui font le pied de grue avenue Foch. Car oui, en 1995, cela fait déjà quelques années qu'il possède son appartement à Paris : 600 mètres carrés, rive droite, à deux pas de l'Arc de Triomphe. Avec un copain, on passe parfois en voiture la nuit pour s'arrêter sous ses fenêtres, juste pour voir s'il y avait de la lumière. Rien que le fait de savoir qu'il est là, ça nous fait notre soirée.Mais ça ne suffit pas à ses fans, qui attendent surtout le moment où Prince va sortir pour se précipiter sur lui. Ce n'est pas vraiment ce qu'il préfère. Il finira d'ailleurs par se lasser et abandonner cet appartement, qui fut pourtant la base arrière de quelques-unes des nuits les plus folles qu'il ait offertes à Paris.Car quand l'envie lui prend, Prince est capable de jouer n'importe où, et surtout n'importe quand. Aux Bains-Douches, par exemple, où on annonce un concert à deux heures du matin… et où il ne monte sur scène qu'à cinq heures. Le croirez-vous ? Le public est toujours là. Et il a bien fait : Prince jouera jusqu'à sept heures.À Bruxelles aussi, il a fait le coup : Botanique, Mirano, Viagge… Mais à Paris, où il ne rate aucune Fashion Week, ces apparitions nocturnes font presque partie du décor. Et pendant que tout cela se passe, pendant que Paris dort ou veille pour lui, Prince continue d'écrire, d'enregistrer, d'empiler les chansons. Au milieu de tout ça, il en signe une qui, elle, va toucher tout le monde, sans détour. Une chanson simple, directe, évidente, qui rappelle que derrière la machine, le symbole et les nuits sans fin, il y a aussi chez Prince, la capacité à écrire, encore et toujours, des chansons qui parlent à tout le monde.Et c'est ça, le plus rare et le plus fort qu'il y a avec lui. Même quand on pense l'avoir suffisamment suivi pour le connaître, Prince trouve encore le moyen de nous surprendre, avec la plus simple des évidences.

Dix ans après sa disparition brutale et inattendue, vous vous souvenez à quel point elle nous a cueillis ? On en est restés comme deux ronds de flan avec nos souvenirs. Parce qu'avec Prince, il n'y avait pas seulement les chansons, il y avait aussi tout ce qu'il représentait dans nos vies : une époque où les artistes publiaient un album par an, parfois davantage, et où cela nous semblait parfaitement normal.Vos préférés alimentaient sans arrêt la pompe à nouveautés ! Aujourd'hui, quand un artiste vous annonce son nouvel album après quatre ans de silence comme s'il revenait du front. On se demande comment ils ont pu tenir ce rythme-là dans les années 80, et avant.Et encore, chez Prince, un album par an, ce n'était déjà pas assez. En 1987, alors que son précédent hit tourne encore dans les juke-boxes, il a déjà enregistré de quoi sortir un triple album : deux avec The Revolution, un en solo. Prince travaille comme s'il y avait le feu à la boutique. Comme s'il savait qu'il n'aurait pas le temps. Et nous, on n'a même pas encore fini d'user le vinyle ou la bande de la cassette qu'il est déjà ailleurs.Mais à la Warner, sa firme de disques, on commence à s'inquiéter. Après les succès très inégaux de ses derniers et multiples projets, elle freine des deux pieds. Et puis il y a de l'eau dans le gaz avec The Revolution. Il faut les comprendre aussi, ces musiciens qui jouent sur scène comme des dieux n'ont parfois même pas le droit d'enregistrer avec lui en studio. Car Prince veut tout faire, tout seul. Wendy et Lisa ont davantage de place, certes, mais cela ne suffit pas à éviter les tensions.Et c'est fou quand on y pense, parce qu'en 1987, on n'est que deux ans après Purple Rain. Deux années après son triomphe absolu qui l'a, dit-on, hissé au niveau de Michael Jackson. Deux ans après l'Oscar pour la BO du film. Deux ans après le moment où Prince semblait avoir conquis la planète. On aurait pu croire que les jeux étaient faits. Qu'il allait faire tourner la machine à tubes le reste de la décennie. Et ben non.Au moment même où le monde entier croit enfin avoir compris cet artiste bizarre, Prince brouille aussitôt les pistes avec les albums Around the World in a Day et Parade. Y a pas à dire, pour ceux qui croyaient reprendre là où il avait laissé l'histoire, à peine un an avant, il déroute complètement le grand public. Comme s'il nous lançait : “vous m'avez élu numéro un, d'accord, mais ne comptez pas sur moi pour changer quelque chose dans ma vie.”Alors, ce 22 avril 2016, il y a dix ans, repensant à tout cela, j'ai ressorti le double album 1999, celui que j'avais acheté en 1982, et je me suis repassé ce titre que j'avais tant écouté, alors que tous ou presque ignoraient jusqu'à son nom. Et vous savez quoi ? Ça reste plutôt pas mal, comme on dit en 2026, et même plus.

Dix ans aujourd'hui que Prince nous a quittés. Dix ans, et pourtant il suffit d'un riff de guitare, un cri, un falsetto, pour que tout revienne d'un coup : les années 80, les clips, les vestes pourpres à clous et épaulettes, les slows à rallonge, et ce type minuscule en haut talons et barbichette à la Don Diego De laVega qui semblait débarquer d'une autre planète.Car au début, Prince, ce n'est pas la musique de tout le monde, avec un son nerveux, une rythmique lascive, déroutante, qu'on se passe sous le manteau, oui, je sais, j'exagère mais c'est pour vous situer. C'est vrai, pour savoir qu'il existe, il faut veiller tard devant Les Enfants du Rock, le samedi : Philippe Manœuvre en est marteau. Pour lui, Prince, c'est le nouveau James Brown. Enfin c'est bien plus que ça puisqu'il écrit, compose, arrange, produit, joue de tous les instruments, et sonne comme un groupe entier à lui tout seul.À l'époque, on doit encore convaincre nos amis, camarades de cours, qu'ils passent à côté de quelque chose. Alors, on leur fait écouter Dirty Mind, Controversy, 1999. Chez nous, sur notre chaîne HiFi ou sur une cassette qu'on leur a enregistrée. Et non, il est pas chelou, il est juste en avance, mon vieux, c'est la musique de demain.Et puis arrive 1984. Et là, c'est terminé. Avec Purple Rain, Prince cesse d'être une affaire de connaisseurs. Il entre chez tout le monde. Et même que ça vous fait tout drôle que l'épicier du coin ne jure plus que par lui. C'est limite comme s'il parlait d'un nouvel artiste alors que vous avez déjà cinq albums de Prince, dont un double, à la maison.Et donc, au milieu des années 80 pourquoi plus personne ne trouve-t-il Prince, étrange ? Déjà il y a son look qui est passé du stade “extraterrestre avant-gardiste” à celui de “normal, j'ai un cousin qui s'habille et se coiffe pareil”. Car chez Prince depuis le début, on n'écoute pas seulement le disque, on le regarde. Lui, bien sûr, mais aussi The Revolution, le groupe spectaculaire attifé comme l'as de pique qu'il traîne derrière lui comme une cour baroque, avec notamment Wendy et Lisa. Car oui, la mode brushing de l'époque, genre, j'ai avalé un mortier de feux d'artifice, il n'y avait pas que Madonna, à l'arborrer.Oui, Prince, c'est un pan entier de nos années 80, avec sa manière à lui, souvent crue, de mettre le désir en vitrine, de parler du corps, du plaisir, de liberté, et de critiquer le pouvoir aussi, dans l'Amérique de Reagan. Ce n'est pas un hasard si Michael Jackson sera reçu à la Maison Blanche, mais pas Prince. Lui restera toujours à côté du centre, là où c'est plus intéressant.Et c'est sans doute pour ça qu'il nous fascine encore, 40 ans plus tard et dix ans, déjà, après sa brutale disparition : au moment même où Purple Rain le transforme en superstar, Prince refuse de devenir confortable. Il brouille les pistes, déroute son public, change de direction, quitte à perdre du monde en route, avant de le retrouver, quelques années plus tard, bien sûr. Mais imaginons que nous n'en sommes qu'au début de l'histoire, c'est tellement plus réjouissant, rassurant. Moi, j'ai un truc, je n'oublierai jamais la voix d'un certain Marc Moulin, sur l'unique radio jeunes, annonçant un artiste au nom totalement improbable, après Queen : Prince.

Je me suis souvent demandé si les années 80 ne s'étaient pas terminées en 1987. Pas sur le calendrier, évidemment, il reste encore deux ans. Mais dans la sensation, l'air qu'on respire, la manière dont la musique sonne. C'est vra&i quand on regarde les gens, la manière dont ils se tiennent, on voit qu'il se passe quelque chose. Comme si la décennie avait déjà donné tout ce qu'elle pouvait.C'est vrai qu'en 1987, tout est installé. Les clips tournent à la télé, la formule est éprouvée, les looks sont parfaitement maîtrisés, les synthés sont partout, les radios FM ont trouvé leur rythme, certaines sont passées du titre de libre, dont elles étaient fières, à “privées”.La pop, elle, est devenue une mécanique très efficace. Comme à l'époque du disco, dix ans plus tôt, on sait comment fabriquer un tube pour toucher le public et comment le lancer. Il y a presque une routine du succès.Et du coup, ben tout commence à se lisser un peu.Les chansons sont propres, très produites, très calibrées. Les artistes arrivent déjà avec une image prête à l'emploi. Même la rébellion a l'air organisée, comme chez Metallica. Il ne reste d'ailleurs plus un seul groupe punk debout, de Police aux Clash en passant par les Sex Pistols. Bref, on sent que la surprise devient plus rare, que les choses rentrent dans des cases. La machine tourne bien, un peu trop bien, même.Alors on retourne devant notre télé le week-end. Et si c'est vrai que Canal Plus a méchamment changé le ton du paysage audiovisuel, Michel Drucker est toujours là, à recevoir Johnny Hallyday, Guy Bedos ou Alain Souchon.Mais au milieu de tous ces artistes, arrive une chanson française qui ne ressemble pas vraiment au reste. Celle d'une toute jeune fille, Vanessa Paradis, quatorze ans à peine. Pas vraiment dans la puissance, ni la démonstration mais une voix fragile, un peu flottante.Et puis le texte. c'est pas une histoire d'amour classique, non, celle d'un chauffeur de taxi, qui connaît les nuits, les clubs, les coins un peu à part. Ça parle de Paris, mais façon Taxi Driver avec De Niro. Un Paris nocturne, métissé, avec des noms, des musiques, des allusions dont on n'a pas ref.Derrière cette chanson, il y a des gens qui savent exactement ce qu'ils font. Des gars d'une autre génération, qui ont déjà écrit, déjà composé : Étienne Roda-Gil pour les paroles, Franck Langolff pour la musique. Il y a du rythme, des synthés, quelque chose de très 80. Mais il y a aussi autre chose : une certainenonchalance qui fait du bien. Le morceau passe partout. Radio, télé, boîtes, cours de récré. Au milieu de cette mécanique bien huilée du Top 50, s'immisce une jeune fille de quatorze ans, avec un titre qui parle d'un taxi de nuit. Et le monde s'arrête un instant.

1985, tout le monde descend ! Nous voilà déjà au milieu de la décennie. On n'a rien vu passer, et franchement, comment aurait-on pu à cette vitesse ? En cinq ans, on est passé de la variété, du rock et du disco, à la new wave, au funk, aux sons plus secs, plus nerveux, plus urbains, qu'on emporte partout grâce à ces fameux radio-cassettes qu'on fait tourner sur piles.La musique pop, on ne l'écoute plus seulement dans sa chambre sur la chaîne hi-fi. Elle nous suit dehors à présent, elle est dans la rue, elle rythme les trajets, les week-ends, les vacances, les après-midis sur un muret. C'est sans doute pour ça que le rythme devient de plus en plus important. Et puis il y a la télé. On ne se contente plus d'écouter les chanteurs, on les regarde. Ils chantent, ils posent, ils jouent même un peu la comédie dans ces clips qui, en 1985, commencent d'ailleurs à tous se ressembler : coiffures étudiées, de préférence brushées, et les synthés bien propres, sans doute est-ce pour cela qu'on parle de nappes …Et donc, en 1985, il faut imaginer la tête de l'animateur de radio libre qui reçoit un 45 Tours intitulé One Night in Bangkok, dont la musique est signée par Benny et Björn, autrement dit les deux mecs d'ABBA. A ce moment-là, ABBA, c'est une époque révolue. La preuve, ils avaient beau avoir dominé la planète dans les années 70 avec des chansons redoutables aux refrains en acier suédois, ils n'avaient pas survécu au début des années 80. Et puis il y a la voix du chanteur, Murray Head. Murray Head, c'est le mec qui a joué et chanté dans Jesus Christ Superstar, l'opéra rock du début des années 70. Avec sa chanson Say It Ain't So, Joe, c'est le mec qui incarne un monde très sérieux, aux longs cheveux, l'époque où l'on écoute encore les chansons assis ou couché sur le plumard de sa chambre. Et il a joué avec Brigitte Bardot, Jean Rochefort et Annie Girardot, ce qui n'arrange rien.Et donc, les deux mentors de Abba, et Tim Rice, LE parolier des plus grands Musicals, l'engagent pour interpréter une comédie musicale dont le thème est : les tournois internationaux d'échecs, les affrontements entre l'Est et l'Ouest durant la guerre froide. Oui, sur le papier, c'est pas avec ça qu'on va remplir la salle.Sauf qu'avant même que le spectacle existe vraiment dans la tête du grand public, un morceau se détache. Elle nous projette à Bangkok, pendant un tournoi avec un joueur d'échecs, snob et blasé, qui débarque dans cette ville connue pour ses nuits, sa chaleur, ses pièges, et qui regarde tout ça avec l'ironie du type persuadé d'être plus intelligent que l'endroit où il met les pieds.Et là, heureusement, Benny et Björn ne refont pas ABBA. Ils savent qu'on est en 1985. Ils utilisent leur science du refrain, bien sûr, mais la mettent au service de quelque chose de plus moderne. Murray Head ne chante pas tout de suite : il raconte. Et puis le refrain arrive, et là, on a le tube. Comme quoi, avec la pop music, il ne faut jamais se moquer d'une idée de départ absurde parce que c'est précisément là où le tube peut se cacher. Quand on pense que ce truc est sorti l'année du Live Aid …

Je me souviens, au début des années 80, quand débutait le générique de l'émission Champs Elysées, on avait l'impression que Paris n'avait pas capté ce qui se passait en Angleterre et aux Etats-Unis. Que la variété française avait loupé le train de la New Wave, du funk, du rock FM, toutes ces musiques qui nous enthousiasmaient en Belgique.Et puis soudain, en 1984, pour reprendre une expression de l'époque, on dirait que le franc (français bien sûr) est enfin tombé. Est-ce grâce aux nouvelles radios libres et privées, allez savoir mais ça y est, un vent nouveau souffle sur la chanson française. Oh le feu couve depuis deux-trois ans, comme toujours dans ce cas-là, mais il faut que l'eau boue pour que le couvercle tombe.1984, c'est bien sûr la confirmation des stars montantes Jean-Jacques Goldman … et Etienne Daho … mais surtout de l'ascension d'Indochine qui tourne partout, surfant sur son premier tube … Du rythme hypnotique et des images appelant au grand large d'Axel Bauer, ou de Charlélie Couture qui nous a bien fasciné quelques mois plus tôt en signant la musique de ce film fascinant qu'est Tchao Pantin. Là, c'est clair, plus de doute, la chanson française commence à comprendre qu'on peut être populaire sans s'excuser. Est-ce l'influence de Michel Polnareff, l'ancien entre guillemets qui a le mieux compris ce que sont les années 80 et pour cause, il habite Los Angeles ? Ou encore de Serge Gainsbourg qui va aussi trouver ses rythmes ailleurs qu'en France ? Allez savoir.En tout cas, la chanson française sort de la salle à manger où trône la télévision avec ses émissions de Guy Lux et des Carpentier pour passer dans la rue. Oui, à Paris aussi, quelque chose a bougé. Ce n'est plus seulement le Paris des chanteurs à texte, qui se pointent bien coiffés et dégagés autour des oreilles sur les plateaux télé. C'est le Paris des Bains-Douches, du Palace, du Gibus, du Rose Bonbon, des nuits où se croisent la mode, la danse, le théâtre, les garçons trop maquillés, les filles très libres, les gens qui veulent faire de la musique mais aussi du style, du bruit, de l'image, de la vie, quoi ! Un Paris qui sent autant la laque que la moquette, la fumée et la sueur.Pas étonnant qu'on ait finalement eu droit à ça … Car les Rita Mitsouko, quel nom étrange, mais qui pour s'en étonner en 1984, ne sortent pas du tout du même vivier que les vedettes de variétés. Catherine Ringer a fait du théâtre musical, de la danse, des spectacles expérimentaux ; Fred Chichin vient d'un univers plus rock, plus contre-culture. Ils se sont rencontrés à la fin des années 70, et se sont reconnus tout de suite dans les squats parisiens : un même goût pour ce qui déborde, ce qui ne rentre pas dans les cases. Ils commencent à jouer ensemble au tournant de 1980, notamment au Gibus, qu'on voit dans tchao pantin, tiens, et ils ne ressemblent à personne.

On a tous une année de notre jeunesse qui reste ancrée en nous. Et qui est bercée, bien évidemment, par de nombreuses chansons. Tellement qu'on a du mal à discerner si ce sont des événements de notre vie qui sont marqués par des musiques ou bien le contraire. Vous voyez de quoi je parle ?Tenez, si on me posait la question, c'est sans hésitation : 1983. L'année de mes 20 ans, c'est bien plus tard que le classique été de nos 15 ans mais sans doute est-ce la production musicale hors norme qui en est la cause.Car oui, 1983, c'est au moins une centaine de hits sur les 200, 250 qui ont circulé cette année-là, qui sont encore, plus de 40 ans après, connus de tous y compris de ceux nés la décennie suivante, voire dans les années 2000. C'est l'année du Thriller de Michael Jackson avec son train de 45 Tours hallucinants, le triomphe fulgurant de nouveaux groupes comme Culture Club, Eurythmics, Tears for Fears, Spandau Ballet, et celui plus inattendu d'anciens comme David Bowie, Mike Oldfield, ZZ Top, Yes et Lionel Richie. C'est vrai que sous une telle averse, on ne se rendait pas compte que ces nouveaux titres qu'on découvrait à la télé ou sur la bande FM, on allait les écouter à une cadence toujours aussi soutenue 40 ans après. Comment aurait-on pu imaginer ça ? Qui écoutait des chansons des 40 en 1983 ? Et puis, cela serait revenu à dire que ce qui allait sortir par après ne serait plus aussi fort, du moins en de telles quantités. Vraiment, ce n'est pas pour rien que, où qu'on aille en Europe, la musique des années 80 soit toujours aussi présente partout.Oui, 1983 est une année miraculeuse. Tenez, par exemple, le Greg Kihn Band, ça vous dit quelque chose ? C'est typiquement le groupe dont plus personne ne sait rien alors qu'en 1983, tout le monde a entendu ceci : …Et ben, je vais vous dire, ce n'est pas du tout un groupe sorti de nulle part. Greg Kihn, c'est un garçon de Baltimore qui s'installe à San Francisco au milieu des années 70 et monte un groupe qui va faire ce que font des centaines de groupes américains sérieux : tourner, enregistrer, sortir des albums, passer sur les radios FM locales, construire petit à petit un public fidèle. Et pendant des années, le Greg Kihn Band, c'est ça : un bon groupe. Ils sortent disque sur disque sur un label indépendant californien, et finissent même par décrocher un premier succès local en 1981 (The breakup song). Et deux ans plus tard, ils tombent enfin sur la bonne chanson au bon moment. C'est du rock qu'on appelle FM, mais surtout, il arrive avec MTV. Le clip, ce mariage bizarre et un peu absurde, aide en effet énormément.Résultat : Jeopardy monte jusqu'à la 2e place aux États-Unis, son accès à la première place du podium, le tant convoité N°1 du Billboard est en effet bloqué par le légendaire Beat It de Michael Jackson. Pas mal pour un groupe qu'on n'avait jamais vraiment invité à la table des grands.Mais on était en 1983, personne pour s'étonner d'un tube tardif, le jackpot d'un groupe de musiciens qui avaient jusque-là bien appris toutes leurs leçons et fait tous leurs devoirs. La preuve : il résonne encore en 2026 avec une fraîcheur étonnante

On a tous une image qui nous vient en tête quand on parle des années 80. C'est vrai. Il faut dire que cette décennie n'a manqué ni d'excès, ni de clichés. Le brushing de Bonnie Tyler et des Duran Duran, les fringues de Prince et de Madonna, les biceps de Stallone et Schwarzie, et les synthés de Human League et Soft Cell.Ainsi en avril 1982, le premier et énorme tube de ces derniers vaut à la New Wave d'occuper toute la place au point de résumer ce très large mouvement à cet unique instrument qu'est le synthétiseur. Et le nouveau média qu'est le vidéoclip impose leur image proprette avec jolies filles et mecs sexy à la pose bien étudiée.Alors qui est cette fille qui débarque de nulle part avec un morceau dont le riff de guitare coupe comme une tronçonneuse de bûcheron canadien ? C'est vrai, Joan Jett, avec son look de rockeuse, sa voix râpeuse et son accent sale, n'a rien du stéréotype féminin du moment. En regardant son vidéoclip, le message est clair : elle ne cherche pas à plaire, ni tout simplement, à paraître.Ainsi dans le métier, personne n'a voulu d'elle. Car, et ça va étonner tout le monde, elle ne déboule pas de nulle part avec son hymne. Et oui, à 23 ans, cette New Yorkaise a déjà bien roulé sa bosse de rockeuse : au cours des années 70, elle faisait en effet partie d'un groupe hard rock 100% fille nommé les Runaways.Les Runaways, c'est plus des pochettes de 33 Tours, qui traînaient dans les bacs des disquaires que des disques qu'on a écouté. Il est vrai que le visuel laissait présager le produit préfabriqué, si vous voyez ce que je veux dire. Joan n'avait que 17 ans quand le premier album des Runaways est sorti, le groupe n'a pas fait long feu, on ne les a pas vraiment prises au sérieux. Un groupe rock 100% féminin, ça ne pouvait pas exister, c'est un truc de mecs.Un groupe masculin avec une chanteuse, comme Blondie, avec une Debbie Harry, belle à hurler, et quelques tubes par album, oui, ça, les firmes de disques en veulent bien.Alors, quand les Runaways disparaissent en 1979 et que Joan Jett, la guitariste chanteuse, trouve un gars qui croit en elle pour la produire, et ben, ils restent tous les deux avec leurs bandes de studio sur les bras. 23 refus, vous le croyez, ça. Nous sommes alors en 1981, Kenny Laguna, c'est son nom, même si vous ne le retenez pas, qu'il soit cité, il le mérite, car sans lui, vous n'auriez jamais entendu I love rock'n'roll, et ben, il ne se démonte pas, le gars. Puisqu'ils ne veulent pas de notre disque, on va créer notre label et le vendre nous-mêmes après les concerts. Car il y a quand même des gars pour embaucher l'ancienne Runaways, heureusement.Alors, à force de jouer et convaincre, une maison de distribution offre de placer le disque partout et d'aller frapper à la porte de la toute jeune chaîne de télé MTV avec un clip en noir et blanc. Le public, c'est-à-dire nous, allons découvrir cette fille de cuir traversant une rue américaine qui n'a rien de glamour, et on va la suivre dans un bar à vieux néons qui appartient encore à la décennie précédente. C'est sale, brut, punk, on les avait presque déjà oubliés. Joan Jett a les traits durs d'une fille qui a déjà dormi dans un van et cassé des cordes de guitare. Elle n'a pas attendu qu'on lui ouvre la porte, elle a apporté la sienne et on la suit toujours aussi volontiers quatre décennies plus tard à chaque fois que la chanson démarre, comme ceci.

Dès ses premières compositions d'adolescente, Kate Bush se distingue par une maturité et une approche artistique singulières : elle ne se contente pas de tenir un journal intime en musique, mais écrit ses chansons comme si elle se glissait littéralement dans la peau de personnages. Son univers est peuplé de voix, de silhouettes et d'êtres qui semblent parler à travers elle, une caractéristique qui puise ses racines dans la maison familiale où les livres et la poésie comptaient autant que la musique. Imprégnée d'une vieille culture britannique faite de fantômes et de récits gothiques, et peut-être influencée par le goût de sa mère irlandaise pour les histoires et le mystère, elle ne se contente pas d'être une lectrice d'Emily Brontë. Pour son premier succès mondial, elle choisit de chanter depuis l'intérieur des pages des Hauts de Hurlevent, incarnant totalement l'héroïne.Cette capacité à créer des fictions sonores théâtrales et incarnées explique pourquoi Kate Bush continue de toucher les adolescents de toutes les générations : elle sait donner une forme aux émotions qui les dépassent. Son audace l'amène à traiter des thèmes d'une grande complexité, bien loin des préoccupations habituelles de la jeunesse. C'est le cas du titre « Babooshka », où elle se met dans la peau d'une femme mûre testant la fidélité de son mari par une lettre anonyme. Par son interprétation fulgurante et son sens du jeu, elle apporte à ces récits de vie intenses une jeunesse insolente qui a définitivement marqué l'histoire de la pop.

À 16 ans, Kate Bush possède déjà une voix et un univers singulier, peuplé d'ombres et d'émotions, mais il lui manque encore la méthode pour faire entrer ses créations dans la vie du public. Contrairement aux pratiques habituelles de l'industrie musicale des années 70, qui cherche à vendre rapidement des visages et des silhouettes, la maison de disques EMI prend une décision déterminante pour sa carrière : comprendre la rareté de son talent et refuser de se précipiter. Au lieu de l'envoyer immédiatement en studio ou devant un objectif au risque de "l'abîmer", le label choisit de financer son attente.Cette période de retrait, loin d'être une frustration, devient pour la jeune fille un véritable chantier de création monacal. Entre son piano familial et sa grange dans le Kent, elle continue d'accumuler des chansons, mais elle réalise surtout qu'une œuvre ne doit pas seulement être chantée, elle doit être habitée. C'est là qu'intervient une rencontre fondamentale avec Lindsay Kemp, danseur et chorégraphe de renom ayant notamment travaillé avec David Bowie.Sous la direction de ce maître du mouvement et du théâtre, Kate Bush apprend que le corps raconte autant que les mots. Elle consacre alors ses journées à un entraînement rigoureux — la danse le matin, le mouvement l'après-midi et le piano le soir — pour se fabriquer un langage complet. Grâce à ce travail intensif dans l'ombre, elle ne surgira pas sur la scène pop comme une simple chanteuse prometteuse, mais comme une artiste totale, possédant une grâce et une manière d'apparaître absolument inédites.

Dans les années 70, la famille Bush utilise un enregistreur deux pistes pour capturer les créations de la jeune Cathy, qui possède déjà un répertoire impressionnant de 50 chansons originales à seulement 13 ans. Convaincu de son talent, un ami de la famille, Ricky Hopper, tente de faire écouter ces bandes aux professionnels, mais se heurte à l'incompréhension des labels. À l'époque, l'univers de l'adolescente est jugé trop singulier par rapport aux standards de David Bowie ou des Jackson 5, et le fait qu'une jeune fille écrive ses propres textes est perçu comme une totale nouveauté par l'industrie.Le destin de l'artiste bascule lorsque Ricky Hopper sollicite son ami David Gilmour, le guitariste de Pink Floyd. En plein enregistrement de The Dark Side of the Moon, Gilmour prend le temps d'écouter la jeune fille et comprend immédiatement que le problème réside dans la qualité technique des micros familiaux et non dans la composition. Sur ses propres deniers, il organise une session professionnelle au Air Studio pour permettre à Kate, alors âgée de 15 ans, d'enregistrer une bande de qualité.Malgré cette première tentative, le succès n'est pas immédiat. Persévérant, David Gilmour « remet le couvert » deux ans plus tard, après sa tournée mondiale, en entourant Kate des meilleurs ingénieurs du son, venus de l'école des Beatles et d'Alan Parsons. Cette fois, à 17 ans, la maturité de l'artiste est telle que le patron d'EMI finit par la signer. Les titres enregistrés lors de cette session se retrouveront sur son premier album trois ans plus tard, dont un morceau qui se vendra à un million d'exemplaires rien qu'en Grande-Bretagne, confirmant l'intuition géniale du guitariste de Pink Floyd.

Contrairement à la plupart des grands créateurs qui passent leur adolescence à imiter leurs influences, Kate Bush a fait de sa jeunesse un véritable « atelier intérieur ». Dès l'âge de 11 ans, elle commence à chanter et à s'approprier le piano, mais ce qui frappe le plus, c'est la maturité immédiate de ses écrits. À seulement 13 ans, elle compose déjà des chansons qui ne sont en rien des brouillons scolaires ou des textes « mignons » inspirés par la radio de l'époque,. Elle explore des thèmes ambigus et complexes, bien trop adultes pour une jeune fille de son âge.L'un des exemples les plus frappants est la chanson « The Man with the Child in His Eyes », écrite alors qu'elle n'avait que 13 ans. Elle y raconte l'histoire d'un homme mystérieux présent dans sa chambre, que personne d'autre ne voit, mais à qui elle confie tout son amour en secret. La qualité inédite de cette composition, de sa voix et de son interprétation a littéralement subjugué David Gilmour, le guitariste de Pink Floyd, alors au sommet de sa carrière avec The Dark Side of the Moon. Ce titre est d'autant plus exceptionnel qu'il fut enregistré par Kate à seulement 16 ans et qu'il réussit l'exploit de devenir son deuxième tube mondial, succédant au phénomène « Wuthering Heights ». Même un demi-siècle plus tard, la force artistique d'une telle précocité continue de paraître presque impossible.

Si Kate Bush continue de fasciner les nouvelles générations au XXIe siècle, ce n'est pas seulement le fruit du hasard ou d'une utilisation de ses titres dans des séries télévisées ; c'est avant tout parce que sa musique parle à l'âme profonde de la jeunesse. Pour comprendre comment cette jeune fille de 19 ans a pu imposer un univers aussi mature et décalé en pleine période disco et punk, il faut remonter à ses origines dans la banlieue londonienne, à East Wickham Farm. Cette ferme du XVIIe siècle, acquise par son père médecin, offrait avec ses murs vieux de 400 ans et ses colombages un cadre idéal pour l'éclosion d'un imaginaire digne des romans gothiques anglais.Le parcours de Catherine est indissociable d'une atmosphère familiale exceptionnelle. Contrairement à de nombreux foyers où l'on cherche à « redresser » un enfant trop original, la famille Bush a laissé à la jeune fille la permission rare d'être singulière sans jamais chercher à la corriger. Autodidacte au piano dès l'âge de 11 ans, elle jouait également de l'orgue dans une grange derrière la maison, un lieu où elle voyait sans doute des êtres étranges.Cet environnement, où le monde invisible circulait librement, a permis à l'adolescente d'écrire, dès l'âge de 13 ans, des chansons peuplées d'ombres et de personnages oniriques. Son univers n'a pas été conçu pour satisfaire l'industrie musicale, mais est né naturellement d'un lieu où l'imaginaire était déjà omniprésent. Il n'est donc pas étonnant que sa famille l'ait d'abord surnommée « Cathy », en référence à l'héroïne des Hauts de Hurlevant, avant que le monde entier ne la découvre sous le nom de Kate Bush.

C'est au printemps 1956 qu'Elvis Presley devient célèbre à travers toute l'Amérique. Il vend des disques, les adolescentes s'emballent, mais du côté des adultes, et surtout des décideurs, on regarde tout cela avec une certaine distance, avec suspicion, comme si ce succès n'allait pas durer au-delà de l'été.À Hollywood, particulièrement. Ainsi du grand producteur, Hal Wallis, qui a déjà derrière lui des classiques comme Casablanca. Il en a vu défiler des talents, des vrais, des faux, et tous ceux qui se situent quelque part entre les deux. Et donc, lorsqu'on lui propose de rencontrer Elvis Presley, il accepte, simplement pour voir de ses propres yeux ce phénomène dont tout le monde parle.Elvis arrive pour un essai caméra avec ses vingt et un ans, son costume impeccable, sa coiffure déjà reconnaissable, mais aussi avec cette manière un peu maladroite d'être là. Dès qu'il parle, son accent du Sud tranche avec celui des acteurs avec qui Wallis a l'habitude de travailler. Alors on lui donne un texte. Elvis le lit avec application, il essaie de jouer, de se tenir comme on l'attend d'un acteur, mais tout cela reste un peu fragile. Ce n'est pas que c'est mauvais, hein, c'est pas ridicule, mais à la fin du bout d'essai, pour Wallis, Elvis Presley n'est pas un acteur. Toutefois, il ne ferme pas complètement la porte, car derrière l'absence de métier, il a perçu quelque chose de plus difficile à définir, une présence peu commune, une manière d'occuper l'espace qui n'est pas encore maîtrisée mais qui ne passe pas inaperçue.Il compte donc laisser le temps faire son travail, mais voilà, le temps joue en faveur d'Elvis dont la notoriété ne cesse de grandir, notamment grâce à la télévision où chacune de ses apparitions déclenche des réactions de plus en plus fortes, au point que ce garçon que certains prenaient pour une curiosité devient progressivement un sujet qu'on ne peut plus ignorer, même à Hollywood.Lorsque son nom revient sur la table, quelques semaines plus tard, le contexte a changé, et Wallis, qui n'est pas homme à passer à côté d'un phénomène qui s'installe, décide cette fois de tenter l'expérience en encadrant les choses, en ne lui donnant pas immédiatement un rôle écrasant, mais en l'intégrant dans un projet qui permettra de tester sa présence à l'écran.Ça va tâtonner au départ parmi les scénarios proposés, Elvis demande un rôle à texte, un personnage sombre, il veut qu'à l'écran, on le prenne au sérieux. Mais son manager n'est là que pour vendre du disque, alors, pour qu'Elvis joue, il faut qu'il chante, c'est ça que le public attend. Ce film s'appelle Love Me Tender, et il marque le début d'une carrière que personne, à cet instant précis, n'est encore capable de mesurer, pas même Elvis qui rêve de devenir un nouveau James Dean. Il va juste être Elvis Presley, le chanteur d'exception, celui par qui tout est arrivé et qui pouvait tout chanter. Même avec des interprètes nés trop tard pour rêver d'un duo avec lui. Car qui n'aurait pas voulu chanter avec Elvis ?

A la sortie du premier album d'Elvis Presley, son manager Tom Parker a réussi un joli coup en le plaçant à Las Vegas pendant un mois et pour une belle somme d'argent. Le voilà qui débarque, 21 ans tout juste, au New Frontier Hotel avec sa guitare. Impressionnant en effet, cette reproduction de lui en version 4 mètres de haut. Même en noir et blanc, ça le fait. Mais bon, malgré que son single soit un tube, le contrat ayant été conclu en dernière minute, Elvis n'est pas en tête d'affiche, il a beau être annoncé comme The Atomic Powered Singer, les gens sont venus dîner en écoutant l'humoriste Shecky Greene et la musique de l'orchestre de variétés de Freddy Martin. C'est une salle de mille places mais avec des tables, nappes blanches, verres qui brillent, et autour des couples endimanchés. Et donc, pendant que Elvis chante, se contorsionne, les conversations continuent, les fourchettes et les couteaux font tinter les assiettes, un type demande du pain, un autre du pinard. Ah le jeune homme a fini sa chanson, alors on l'applaudit, sans plus, et encore, pas tout le monde. Revenus en coulisses, aucun des musiciens ne pipe un mot, surtout devant Elvis. Voilà qui est radicalement différent du public de jeunes filles auquel ils sont habitués, celui qui vient hurler sur le devant de la scène. Si c'est comme ça tout à l'heure, car oui, il va falloir y aller deux fois par soir, pendant un mois : ça va être long.Et de fait, c'est rebelote ! Les gens sont polis mais ils n'en ont rien à battre d'Elvis Presley. Alors voulant rattraper le coup le lendemain, il écoute les conseils de tous les vieux de la vieille qui savent y faire avec le public des casinos : il ralentit le rythme et surtout bouge moins, parle davantage par contre, tente une blague, une imitation. Il essaie de rentrer dans le moule de Vegas. Mais on ne demande pas à un moteur de course de tourner au ralenti. Au bout de quelques jours, le découragement s'installe. Entre deux shows, on le retrouve à la piscine de l'hôtel avec ses musiciens. Allongé, discret. Les clients passent à côté de lui sans le reconnaître. Le soir, ils vont manger pendant qu'il chante pour occulter le silence qui règne sur les tables entre les vieux mariés. Et pourtant, pendant ce temps-là, Heartbreak Hotel est numéro un. Elvis a fait un saut jusqu'à Hollywood pour signer un contrat mirobolant avec la Paramount, bref l'Amérique commence à basculer. Mais pas ici. Elvis quitte Vegas début mai, avec deux semaines d'avance sur le contrat.Faut-il y voir la raison pour laquelle on va désormais avoir droit à un Elvis déchaîné devant les caméras de télévision, choquant l'Amérique des parents, du moins une bonne partie, occupant tous les sujets de conversation : a-t-on déjà vu un type aussi animal, dégradant, avec sa musique de sauvages ? En tout cas, il ne s'en laisse pas compter quand, de retour à Memphis, il retrouve ses admiratrices. Un GI vient ainsi l'apostropher dans la rue alors qu'il se trouve dans sa voiture, il frappe la carrosserie des deux poings, exhibant ses biceps et hurlant, alors Elvis, il paraît que tu te tapes ma copine ? Elvis baisse la vitre de sa voiture laissant apparaître le canon d'un revolver. Retraite rapide de l'agresseur mais dépôt de plainte. Voilà Elvis devant le juge qui, se tournant devant le plaignant, blâme le GI de n'être pas capable de faire la différence entre une arme et un jouet. Non lieu. Fin de l'histoire.

Septante ans, jour pour jour, après la sortie du premier single américain d'Elvis Presley, on mesure le temps, l'abîme qui nous sépare des grands débuts du rock'n'roll. Des grands débuts qui n'étaient pourtant pas ceux d'Elvis qui a bien sûr eu une vie avant, et pas seulement privée, je vous raconte.Déjà, il est né une vingtaine d'années plus tôt, en 1935, dans la campagne du fleuve Mississippi alors frappée par la grande récession. Elvis ne vient pas seul au monde d'ailleurs, il a un frère jumeau, Jesse, qui malheureusement meurt quelques heures plus tard. Qui pour dire que l'enfant de cette famille pauvre va rendre le nom de la ville de Tupelo célèbre dans le monde entier pour les décennies à venir ? Car c'est là qu'il apprend le chant dans la chorale du temple de l'église pentecôtiste ; Elvis est bercé par le gospel et la country, à cheval sur les deux communautés du sud des Etats-Unis. Les choses sérieuses commencent pour lui en 1948 quand il déménage avec ses parents vers Memphis. Le père travaille à l'usine, désormais, on ne se contente plus de survivre mais de vivre, tout simplement. Cinq ans plus tard, Elvis a dix-huit ans. Dans la grande école qu'il fréquente, il a remporté le concours du Nouveau talent en chantant seul avec sa guitare. Chanter est depuis toujours une seconde nature pour Elvis. Même si son rêve est de faire du cinéma. Ayant réussi brillamment ses études, Elvis voudrait aller à l'université mais il doit y renoncer. Ses parents n'en ont pas les moyens. Aussi décide-t-il de travailler comme routier. Mais le 27 juillet 1954, le voilà qui débarque dans les bureaux d'un journal local pour y donner sa première interview en tant que chanteur professionnel. Oh ne nous emballons pas, il est venu sur le temps de midi pendant sa pause chez Crown Electric. Il a en effet enregistré un premier single chez Sun Records, la firme de disques locale, alors il s'entretient avec un journaliste qui se souviendra surtout de sa politesse, de ses “oui, monsieur” et de sa timidité.On tire un portrait de lui, Elvis a enfilé un beau costume et porte le nœud papillon du garçon bien comme il faut, seul son regard traduit le feu intérieur qui va bientôt enflammer le monde. Mais de nouveau, qui pour le savoir dans le bureau de ce journal, sur les rives du Mississippi. L'article paraîtra dix jours plus tard, alors que le disque passe régulièrement sur la radio de Memphis, suscitant déjà des premiers émois. Au fil des galas le week-end, de ville en ville, la voix d'Elvis prend de l'assurance pour, en ce printemps 1956, passer la vitesse supérieure, à l'échelle d'un pays grand comme un continent. Car ça y est, cette fois, on entend la voix à la radio et on voit le déhanchement d'Elvis Presley à la télé, d'un océan à l'autre.

Que ce soient les Beatles, les Rolling Stones, un président des Etats-Unis, premier ministre britannique, ils se souviennent tous de ce qu'ils faisaient quand ils ont entendu à la radio pour la première fois, Elvis Presley. C'était il y a 70 ans, déjà, Elvis avait 20 ans, eux, 13, 14, 15 et le monde ne serait plus jamais pareil car personne avant lui, n'avait livré une chanson comme celle-là. Il n'y a ni violons, ni choristes, le chanteur n'articule pas très bien, il y a un tas de mots que les jeunes Anglais ne comprennent pas MAIS ça sonne ! Même les silences dans ce morceau dépouillé et bluesy, sonne ! Et instantanément, le premier 45 Tours national d'Elvis et puis le premier album font un malheur en le hissant au niveau de Frank Sinatra, Elvis sera bien vite le roi de la place.Et pourtant, n'allez pas croire qu'en coulisses, les patrons de sa toute nouvelle maison de disques, RCA, et Tom Parker, son manager, sont surpris de ce qui arrive. Ce qui se passe n'est pas inédit pour eux car il a déjà eu lieu.En effet, en ce mois de mars 1956, Elvis n'est pas un inconnu dans le sud des Etats-Unis. Son premier tube local remonte à 1954 et l'année suivante, on en est déjà aux premiers incidents. Car c'est là, sur scène, qu'il se passe quelque chose avec le public, des filles principalement, qui entrent en transe en le voyant onduler sur scène. Ça devient d'ailleurs inquiétant, non ?Mais pas pour Elvis, tout juste vingt ans, qui le soir du 13 mais 1955, joue à Jacksonville, en Floride. Après avoir électrisé une bonne partie des 14.000 spectateurs, il les quitte en disant : les filles, je vous attends au vestiaire. Et là, un vaste bourdonnement, obsédant se fait entendre, juste avant la ruée vers la scène et tout ce qui se trouve autour. Tout est submergé !Elvis, comprenant la menace, déguerpit mais la marée humaine roule plus vite que lui. Dans la course, des ongles, des doigts tentent de le saisir, la police intervient, le libère et l'enferme dans le sous-sol d'un immeuble où Parker et l'organisateur font les comptes. La chemise en lambeaux, sans chaussures, ni chaussettes, Elvis arbore un torse nu et griffé. Ses traits trahissent l'effroi suite à ce déchaînement de passion violente, une frayeur d'autant plus justifiée que la foule en furie est à présent dans le bâtiment, il y a des fenêtres ouvertes, à cause de la chaleur. Et on entend des cris, Elvis !, Elvis !, du brouhaha, des portes qui claquent, des meubles qui tombent, ils sont des centaines à être entrés et à chercher leur nouvelle idole, qui les as invités, il faut le rappeler.Alors oui, ils savent tous ce qui va se passer, à la radio quand les filles vont l'entendre, à la télé quand elles vont le voir onduler lascivement derrière son micro. Une nouvelle époque vient de commencer.

C'était un 23 mars 1956, que sortait le premier album d'Elvis Presley. Un portrait en noir et blanc en plein mouvement avec sa guitare, chantant sur scène, son prénom en grandes lettres roses verticales sur la gauche et son nom en vert au bas d'une pochette de 30 cm, l'image va devenir d'autant plus iconique qu'il s'agit du premier album à être N°1 et à franchir la barre du million d'exemplaires.Il a été précédé de quelques jours par un 45 Tours intitulé Heartbreak Hotel qui ne figure pas sur l'album, comme on le fait à l'époque. Et les deux disques vont s'épauler dans leur course folle au sommet des classements et des rayons des disquaires. 70 ans, vous vous rendez compte, que débarquait un homme d'un nouveau genre, le rocker, qui interprétait de manière survoltée, incarnée, la musique que jouaient déjà des Bill Halley ou Chuck Berry. Et cette félinité qui est alors du jamais vu dans l'attitude d'un chanteur va provoquer une véritable déflagration au point de créer un nouveau monde : celui des adolescents.Vrai, une véritable folie s'empare des enfants d'Amérique lorsqu'Elvis apparaît à la télévision ou passe à la radio. Et que dire de ses prestations sur scène. On leur avait appris à être sages, à bien se tenir en société et les voilà qui s'agitent et hurlent. Mais quelle horreur ! Ce type est un démon, un moins que rien !La rupture est consommée, les jeunes et leurs parents ne se comprennent plus. Les filles sont folles d'Elvis, les garçons veulent l'imiter. De Los Angeles à Paris, en passant par Liverpool et Londres, ils sont des milliers à monter leur groupe de rock ou à l'imiter sur la scène d'un cinéma, une guitare à la main, avant le grand film.Paul McCartney, Johnny Hallyday, Michael Jackson, Freddie Mercury, Bruce Springsteen, Bono de U2, ils ont tous chopé le virus à cause d'Elvis, et ça a commencé avec ce premier et incroyable album, paru en mars 56, c'était il y a une éternité, et pourtant c'était comme si c'était hier. Car on est bien d'accord, tout ce qui s'est passé après, de la folie de la Beatlemania aux hordes chantantes des fans d'Oasis, n'est que la conséquence de l'apparition de cette tornade faite homme.John Lennon, lui-même, a dit : Avant Elvis, il n'y avait rien. Et ça reste vrai. Même s'il n'a rien inventé, n'a été qu'un interprète et a connu une fin de carrière très discutable, sans Elvis, véritable bombe lâchée au milieu des bien pensantes et proprettes années 50, la musique que nous écoutons aujourd'hui ne serait vraiment pas pareille.Alors remettons-nous dans l'esprit de ces années 50, vous le voyez l'électrophone familial au milieu d'un modeste salon ? C'est celui des Dwight, en banlieue londonienne. Ils adorent la musique, le père, c'est le jazz, la maman, tout ce qui sort, c'est pour ça qu'elle a acheté ce disque dont tout le monde parle. Et voilà qu'elle pose l'aiguille sur le sillon avec, se tenant derrière elle, son garçon de neuf ans qui ne va pas en perdre une miette. Dans quelques secondes, la vie du petit Reginald, futur Elton John, va basculer.

En janvier 81, seule dans son appartement sordide et gelé, Madonna a failli rendre son tablier au Dieu de la réussite mais la visite inopinée de son ami et musicien Gary l'a un peu requinquée. Elle part vivre avec lui et un troisième gars dans une coloc d'une seule pièce située dans l'immeuble où ils louent leur local de répète. Gary ayant obtenu du Max Kansas City la possibilité d'y jouer un soir, c'est l'objectif de la dernière chance pour leur groupe. Madonna ne vit que plus que pour ça, pose pour un artiste afin de gagner le strict minimum, vit d'expédients et surtout, elle met tout en œuvre pour attirer l'attention d'une certaine Camille Barbone qui, avec son associé, possède un studio d'enregistrement dans le même building.Car Madonna sait que Camille a une ambition : être la manager du plus grand artiste de la planète. Alors, profitant de se retrouver avec elle dans l'ascenseur, elle se fait bien remarquer, engage la conversation et l'invite à venir les voir au Max. Cela fait quelques années que le Max est devenu l'endroit le plus branché de Manhattan. On y a assisté aux concerts de Lou Reed et de Blondie, on peut y croiser chaque soir des David Bowie, Miles Davis ou Andy Warhol, mais ce soir où Emmy, le groupe de Madonna se produit, Camille ne vient finalement pas.Vous êtes bien comme tous les New Yorkais, vous faites des promesses avant de nous laisser tomber. Madonna est-elle folle de faire irruption dans le bureau de Camille le lendemain et de se fâcher sur elle, son dernier espoir ? Mais voilà, la prestation de son groupe a été appréciée par la direction du Max qui les réengage pour un second soir. Et cette fois, Camille se trouve dans la salle, alors Madonna, coiffée cheveux courts comme une punk, se déchaîne, harangue le public, monte sur les tables et fait un malheur.Quelques minutes plus tard, dans ce qui sert de coulisses, Camille arrive tenant à la main un thé au miel, histoire que Madonna se refasse la voix qu'elle a explosée durant sa prestation. Tu veux un manager ?, lui dit-elle en lui tendant la tasse ? Oh oui, répond Madonna en lui sautant au cou. Là-dessus, le patron du Max arrive en proposant au groupe un contrat en résidence. La fête devrait être totale, mais voilà, Camille a ajouté que son offre ne valait que pour elle, pas pour le groupe. Elle lui a au passage proposé un appartement correct, celui-là, une somme de cent dollars par semaine et un boulot à mi-temps. Que faire ? Quel dilemme ! Choisir entre un manager pour une carrière solo au résultat hypothétique et un contrat de résidence, avec, c'est tombé entre-temps, de disques pour son groupe ? Le 17 mars 1981, Madonna signe un contrat avec Gotham Records, oui la référence, la société de Camille, qui va lui permettre d'entrer là où on ne va pas quand personne ne vous connaît. C'est le début d'une histoire qui n'aurait jamais dû commencer car qui aurait pu tenir pareil cap dans une telle tempête ? Il fallait avoir le feu, la détermination pour tenir le coup avant de se trouver enfin. Qui plus dans une pareille ville, afin de gagner le droit à la célébrité mondiale.

Après plus de quatre décennies vécues en tant que superstar, on n'imagine plus ou pas Madonna, en artiste de l'ombre. Au début des années 80, ce n'est pas qu'elle mange de la vache enragée qui est étonnant, les futurs grands sont presque tous passés par là, c'est surtout qu'elle est la batteuse d'un groupe punk new yorkais.Oui, Madonna a beau écrire pas mal de chansons, elle doit attendre que la belle chanteuse et guitariste, celle qui attire tous les regards lors de leurs petits concerts, concert est un bien grand mot, ne soit écartée car elle ne suit plus musicalement.Désormais la seule fille du groupe, fait très rare dans le monde du rock, Madonna n'hésite pas en jouer comme cette fois où elle renverse de l'eau sur son chemisier, captant tous les regards jusqu'à la fin de la prestation. Et comme ils jouent régulièrement au CBGB's, le club d'où sont sortis les Ramones, Talking Heads et Blondie, on la compare régulièrement à Debbie Harry, ce qui lui plaît énormément. Debbie, c'est un modèle.Les Talent scout, les découvreurs de talents étant nombreux à New York, un soir, l'un d'eux lui suggère de monter son propre groupe, à elle. Et comme il n'est pas le premier, commence alors un long ballet fait de changements de personnel et de noms, Madonna and the sky, The Millionnaires, Emmy and the Emmys, il existe ainsi des enregistrements où on peut entendre une nette influence de deux groupes : Blondie et les Pretenders.Mais toujours pas de résultats, ah si, fin 1980, le groupe est engagé pour une prestation où tout se passe bien. C'est une Madonna revigorée, retourne chez son père, à Detroit, pour fêter Noël.Pourtant, quelques jours plus tard, en janvier 1981, un début d'hiver très rude comme il peut y en avoir à New York, a eu raison des canalisations d'eau et de chauffage dans l'immeuble où habite Madonna. Elle a en effet aménagé tout près du Music Building, un immeuble de douze étages sur la 39ème Rue Ouest dont son groupe loue un des 70 locaux de répétitions. Le quartier est sale, dangereux comme Manhattan l'est depuis une bonne dizaine d'années. Il y a des junkies qui hantent les couloirs, des dealers le hall d'entrée, ça sent l'humidité, l'urine et le renfermé.Est-ce le retour brutal dans cet univers, revenant de la chaleur du foyer de son père qui a provoqué un choc, lui a fait ouvrir les yeux ? Toujours est-il que Gary, le bassiste qui joue avec Madonna depuis presque deux ans, la retrouve roulée en boule sur le sol de son logement new yorkais, grippée, et en train de sangloter. Madonna qui a jusque-là avait fait preuve d'une volonté de fer a fini par craquer. Pas de travail, pas d'argent, et toujours aucune reconnaissance publique, New York a eu raison de sa volonté. Elle parle de rentrer chez elle, à Detroit, alors, Gary s'agenouille et la prend dans ses bras en lui disant, comme les Américains savent le faire, que tout va bien se passer. Mais sachant sa détermination à devenir célèbre, il comprend que pour Madonna puisse conquérir New York, il faudrait désormais un miracle.

On a tous ou presque entendu l'histoire de Madonna, qui à la fin des années 70 réussit une audition à New York. A 20-21 ans, avec des petits boulots qui ne durent pas, tirant le diable par la queue entre deux cours de danse, elle a été choisie parmi 1500 candidates pour danser et chanter derrière Patrick Hernandez. Elle veut uniquement danser, pas chanter, dit-elle. Mais le rêve français et la fréquentation du showbiz parisien, la font vite fait déchanter. Ça festoie beaucoup, ça voyage mais ça ne bosse pas comme elle l'entend. Elle est venue pour avancer, trouver sa place, pas pour aller de dîner en dîner.C'est du moins ce qu'elle raconte à ses amis qu'elle avait quittés quelques mois plus tôt lors de son retour prématuré à New York, où elle retrouve les galères, évidemment. Car c'est vrai qu'après avoir abandonné l'université pour des cours de danse, qu'elle avait ensuite abandonnés pour Paris, où va-t-elle, Madonna ?Heureusement qu'elle retrouve les frères Gilroy, artistes musiciens qui ont un joli pied-à-terre d'artistes. Comment Madonna, en logeant chez Ed et Dan, pourrait-elle deviner qu'elle va y trouver la voie royale ? En effet, quand Dan lui montre comment faire un accord avec une guitare, étonnée de pouvoir créer un son qui jusque-là l'impressionnait, Madonna se met à chanter dessus. Ah bon ? C'est aussi simple que ça ?Alors quand ils assistent tous les deux au concert d'un groupe montant nommé Get Wet et dont la chanteuse est vêtue d'un bustier et de crinoline, Madonna la voyant danser et chanter, disons, de manière rudimentaire se dit : ça aussi je peux le faire. Et quand Dan lui montre comment on joue de la batterie et que Madonna s'exclame Ce n'est pas possible que tous ces sons viennent de moi, elle se met à écrire sa première chanson. La dernière pièce du puzzle est une jeune Néerlandaise avec qui Madonna suit des cours des danses. Car quand elle apprend qu'elle joue de la guitare, elle se dit qu'elle a tout pour former un groupe. Ce que Madonna fait fin de l'été 1979. L'anecdote est peu connue mais le groupe se nomme The Breakfast Club. Rien à voir avec le fameux film qui ne sortira que plus tard, c'est Madonna qui a donné l'explication : on s'est appelé ainsi parce qu'on répétait toute la nuit et qu'en sortant du local, on allait prendre notre petit dèj. Une première prestation en duo avec Ed sur un trottoir devant un restaurant d'où ils se font virer par la police, aux premiers concerts du groupe, où Madonna tient la batterie, la musique vient très vite à prendre le pas sur la danse. Chaque pause est matière à répétition sur la guitare ou la batterie, on a d'ailleurs spécialement aménagé une pièce Madonna dans la maison tellement elle s'entraîne longtemps. Selon ses propres dires, elle écrit une chanson par jour. Mais le soir où le groupe joue dans un bar, et que le public ne manifeste rien à la fin du dernier titre, continuant à parler en regardant les images d'un match sur des écrans, Madonna éprouve une terrible frustration. Pas même un clap, un sifflet. Assise avec un des musiciens dans la ruelle adjacente, elle serre les genoux en disant : Je voudrais tellement être célèbre, je veux être célèbre !

Nous sommes à Rochester vers le milieu des années 70. Quand je dis Rochester, rien à voir avec la ville médiévale au sud de Londres, non, ici nous sommes dans la banlieue nord de Detroit, la région des grands lacs américains, à deux pas de la frontière canadienne. Alors comment un gars comme Christopher Flynn, ex-danseur d'une grande compagnie de ballet, a-t-il atterri là ? Il donne en effet des cours de danse dans la Grand-rue de Rochester et franchement, il a tout de la caricature du prof exigeant, comme on le voit au cinéma, cassant et tortionnaire. Tellement terrible que la petite Madonna Ciccone, 15 ans, n'en mène pas large quand elle se présente à lui. Elle en a peur, comme tous les jeunes de son âge, qui veulent devenir danseurs classiques, notamment une de ses amies qui fait la pom-pom girl avec elle.C'est assez incroyable de la voir aussi peu sûre d'elle, avec la voix limite tremblotante, car la petite Madonna est réputée pour ne jamais se laisser démonter, ni par les étudiantes de son école qui la traitent de salope, elle le sait ,elle en a entendu le dire, tout ça parce qu'elle sort avec qui elle veut, et change souvent de copain, ni par son père, à qui elle reproche un manque d'attention, et sa belle-mère, à qui elle en veut d'avoir remplacé sa vraie maman et occupé le centre du foyer.Le terrible prof ne manque pas de lui signaler son âge, c'est tard pour commencer, même si elle pratique déjà la danse, le jazz, les claquettes et qu'elle a obtenu des ovations lors de ses prestations dans des comédies musicales à l'école. Mais Madonna sait ce qu'elle veut. Et pour cela, elle va accepter les railleries, les insultes et les mauvais traitements du prof. Il y a les coups de baguette ou les pincettes quand la jambe n'est pas assez tirée, mais plus terrible, le crayon pointu placé entre le menton et la gorge pour qu'elle reste bien droite en dansant.Alors bien sûr, en sortant du cours, les filles ne manquent pas de souligner les travers de ce prof sadique, qui se venge sur elles de ne pas avoir réussi dans la vie. Mais peut-être est-ce justement pour qu'elles ne subissent pas que ce qu'il a subi, lui, en approchant du sommet, qu'il veut que seules persévèrent celles pour qui la danse compte plus que tout.Madonna est de celles-là. L'aurait-il vu ? En tout cas, il commence à lui faire des compliments sur son travail et son ardeur au travail. Et puis, comme il l'a dit le premier jour, tu es spéciale. Un autre jour, il lui dit que son visage avaitla beauté d'une statue de la Rome impériale. Madonna est touchée. Jamais personne ne lui a dit une chose pareille, surtout quelqu'un qui n'attend rien en retour. Alors au fil des semaines, Christopher l'emmène dans les musées de Detroit, lui montre ces madones peintes et sculptées de la Renaissance, sur le modèle de l'Antiquité. Elle qui en est aux pulsions adolescentes des poètes romantiques, des anti-héros tragiques genre James Dean dans La fureur de vivre ou Marlon Brando dans Un tramway nommé désir, découvre un autre monde. Chaque artiste majeur a eu un pygmalion, quelqu'un qui lui a montré, volontairement ou pas, la part de lui-même qui bientôt fascinera le public. Christopher, lui, a laissé, en plus à Madonna, une passion pour la peinture qui va bien au-delà de celle qu'elle nourrit pour la chanson, comme en témoignent de nombreuses pochettes de ses disques et scènes de clips mythiques.

Qu'est-ce qu'on n'a pas dit, que n'a-t-on pas lu sur Madonna ? D'ailleurs, vous vous êtes fait votre propre idée sur elle depuis longtemps. La preuve : une image est apparue dans votre tête quand j'ai cité son nom, pas vrai. Elle a tout fait pour ça, c'est vrai, depuis un peu plus de quarante ans, c'est une des premières stars de la chanson à avoir compris que l'image comptait autant que la musique. Et je ne parle pas que de son goût prononcé pour la provocation, regardez la qualité artistique de ses clips, qui est souvent passée au bleu à cause du tapage médiatique.Alors se poser la question de savoir qui est vraiment la personne qui se cache derrière tous ces disques d'or et de platine est sans doute vain. Entre les différents témoignages de ses proches et collaborateurs qui ont chacun leurs propres raisons de s'exprimer, il est difficile de s'y retrouver.C'est vrai que depuis ses débuts, tout le monde s'accorde pour dire que Madonna est une énorme bosseuse, très prudente en affaires et dans ses dépenses malgré une immense fortune, contrôlant tout de A à Z. Elle est toujours la première au matin et la dernière à bosser le soir dans les bureaux de l'entreprise Madonna. Et tout ce qu'elle voit et entend peut être une source d'inspiration pour une chanson ou la promo. Tout ce qui lui arrive, tout ce que vous pouvez lui dire est susceptible de s'y retrouver recyclé. Sans doute est-ce là qu'il faut, malgré les échecs, y trouver la clé de sa longévité.Mais sans doute la motivation essentielle de ce cap dont elle n'a jamais changé, est à trouver dans ses racines. On connaît la légende de la jeune Madonna arrivant à New York à la fin des années 70 avec seulement quelques dollars en poche, les mois de misère, de privation et d'acharnement au travail qui ont suivi. Ce qu'on sait moins, c'est que Madonna avait un modèle familial, celui de son grand-père Gaetano qui avait débarqué, comme elle, dans cette ville, à l'âge de 19 ans. Après avoir traversé l'Atlantique en troisième classe, il était descendu du cargo avec les autres immigrés italiens. Nous étions en 1920, il fuyait avec son maigre baluchon, la misère des ouvriers agricoles de son pays, la grippe espagnole et un continent ravagé par la première guerre. Il avait croisé d'autres migrants qui retournaient au pays, n'ayant pas tenu le coup du passage de l'esclavage agricole à industriel. Mais Gaetano, lui, va tenir, une carrière dans la sidérurgie, des pensions où il partage son lit avec un autre qui bosse à un autre horaire, puis rejoint par sa femme, enfin, il aura droit à une modeste maison appartenant à l'usine qui l'emploie. De toute façon, dans ce trou perdu qu'on appelle la petite Sibérie, tout appartient à l'entreprise, même le personnel.Alors il y a sûrement beaucoup de Gaetano dans le regard de Madonna. C'est de lui que vient sûrement la rage de persévérer quand elle squatte dans des colocs et bosse dans un restau le soir pour payer ses cours de danse, le jour. Des mois à manger un yaourt et un fruit par jour, sans que cela la dérange, dit-elle, elle n'est pas à New York pour manger mais pour devenir une star de la danse. Et si la ville qui ne dort jamais a fait d'elle finalement une star de la chanson, Madonna n'a jamais chanté que ce qu'elle pouvait danser, et n'a jamais perdu l'urgence de l'ambition de la réussite.

A la fin des années 70, le disco est le plus incroyable phénomène musical qu'on n'ait jamais vu et vécu. Il a durant deux bonnes années tellement tout englobé qu'on aurait cru qu'il n'y avait plus de place pour quoi que ce soit d'autre. Même les plus grandes stars du rock comme Rod Stewart ou Kiss s'y sont mis. Et avec quel succès !Et puis un autre aussi. Plus improbable puisqu'il est punk. Et le punk, l'avez-vous remarqué, est cet autre courant musical apparu pile en même temps que le disco. Il est tout aussi phénoménal qu'éphémère et pourtant, de ses racines vont pousser tout ce qui va dominer les années 80.Et autant vous dire une chose, s'il y a un milieu où le disco est détesté à la fin des années 70, c'est bien le milieu punk. C'est clair que ces gens-là sont opposés à tout ce qui est blink blink. Et donc, malheur à celui qui dans ses rangs en jouera, il va se prendre des bouteilles en concert et ne plus vendre un disque.Et pourtant, en pleine fièvre du samedi soir, quand le groupe punk new yorkais Blondie doit enregistrer son troisième album (qui se vendra à 30 millions d'exemplaires, mais ça, ils ne le savent pas encore) ils sortent de leurs cartons parmi les Sunday Girl et autres Hanging on the telephone, un titre qu'ils ont appelé The Disco Song. Oh, il ne l'aurait pas mentionné si le producteur n'avait pas dit “vous n'avez rien d'autre ?” au cours d'une réunion préparatoire où ils lui font entendre les cassettes de leurs nouveaux morceaux.Debbie lui explique qu'ils ne l'ont pas sélectionnée au départ car leur local de répète était tellement pourri par l'humidité qu'ils n'arrivaient pas à accorder leurs instruments. Mais le producteur accroche et le place dans la sélection.Arrivés en studio, ils améliorent le morceau grâce aux synthés et une boîte à rythme genre Kraftwerk, un groupe allemand électro d'avant garde que David Bowie leur a fait découvrir en tournée, quand ils assuraient sa première partie quelques semaines plus tôt. C'est du disco sans en être mais les critiques rock ne vont pas les louper à la sortie de l'album. Heureusement, leur premier single est un succès bien rock qui fait oublier un temps le torrent de boue qui a été déversé sur ce titre incongru, cette concession lâche à la mode, exclusivement motivée par l'argent. Blondie aurait-il vendu son âme au dieu disco? Voilà sur quoi Debbie Harry et son groupe en étaient restés en partant jouer en Europe, quand arrivés à Milan, quelle n'est pas leur surprise de tomber sur le producteur qui les attend au bar lounge de leur hôtel, une bouteille de champagne à la main. Les amis, on est N°1 aux Etats-Unis, à la maison ! Ça se fête ! Cette fois, ça y est, dit Chris Stein, le mari de Debbie et leader de Blondie : nous sommes les punks des punks !

Il est aujourd'hui une des grandes stars hsitoriques de la musique, un des rares producteurs à l'être devenu réellement. C'est un type adorable, un des plus doués de sa génération, il se nomme Nile Rodgers. Sûrement la plus brillante des étoiles filantes de l'époque disco. Jugez plutôt, il débarque avec Chic en 1977, multiplie les hits mais aussi les collaborations.Lui qui tirait le diable par la queue avec son complice Bernard Edwards est à présent demandé partout comme cette nuit de la St Sylvestre où Grace Jones les a invités à venir voir son show au Studio 54, LA boîte de nuit new yorkaise du moment. C'est là où il faut être pour rencontrer tout le monde dans une ambiance de folie. Frappant à l'entrée des artistes comme Grace le leur a dit de faire, la porte s'ouvre sur une armoire à glaces qui ne veut rien entendre. Il ne sait pas qui ils sont et n'a rien à faire de leur excuse. C'est raté, les mecs, allez vous faire foutre, crie-t-il en claquant la porte ! Tu vois, tu t'es trompé. Elle a sûrement laissé nos noms à l'entrée. Mais à l'entrée. Rebelotte. Après avoir remonté le long fleuve de la queue, ils ont beau dire qu'ils sont invités par Grace Jones, vous n'êtes pas sur la liste. Après un classique, vous êtes sûr ? Regardez bien, Nile Rodgers, Bernard Edwards, il leur tourne le dos pour reprendre le cours des invités de prestige dans la file. Bernard et Nile savent qu'ils ne rentreront pas dans ce temple du disco qui joue pourtant leurs chansons mais qui a aussi bâti sa notoriété sur la capacité de son personnel à refuser des gens à l'entrée.Alors pour fêter l'année nouvelle, ils s'achètent des bouteilles de Dom Pérignon et rentrent à l'appartement qu'un pote de Nile lui prête tant qu'il est en tournée. Ils trinquent puis comme ils font toujours, l'un à la guitare, l'autre à la basse, ils font les fous en criant leur frustration : Fuck Off Studio 54. Mais après avoir répété ce délire un grand nombre de fois, Bernard dit à Nile : dis, je crois qu'on tient quelque chose, là. Tu rigoles, Fuck Off ? Personne ne passera ça à la radio. Mais non, attend, il suffit de changer. Qu'est-ce qui pourrait bien fonctionner, aaah freak off, Ouais ça marche ! Mais ça ne veut rien dire. Non mais Freak out ! Ah ouais, comme perdre le contrôle sur la piste de danse, pas bête. Puis un verre plus tard, hé The freak, c'est aussi une danse, et le freak avec les filles, c'est chic!Douze millions de singles vendus plus tard, la naissance de ce classique du disco, maintes fois racontée par Nile lui vaudra d'être contacté par un gars sur les réseaux sociaux. Il se présentera comme celui qui l'a jeté ce soir du 31 décembre 1977 et que s'il avait su qui il était … enfin, il est désolé. Mais comment être désolé, se dit Nile, c'est son karma qui a transformé ce qu'il n'a pas pu avoir, lui faisant gagner plus que ce qu'il aurait jamais pu imaginer.

S'il n'y avait eu que Boney M, Village People ou Donna Summer, le disco aurait-il autant marqué l'Histoire ? Je veux dire, sans les Bee Gees et leur fièvre du samedi soir. Car c'est vrai qu'avec ce film et sa musique, une mode devenait un phénomène de société. Tout qui avait plus de seize ans est allé le voir, s'est habillé comme les acteurs du film et a été pris d'une irrésistible fringale de sortir en boîte de nuit le samedi soir pour danser comme Travolta. On ne compte pas chez nous le nombre de discothèques sorties de nulle part, avec leurs installations de projecteurs qui illuminent la piste cernée par une puissante installation sonore qui fait s'entrechoquer les glaçons dans les verres de Cuba Libre. Un double album qui se vend à 40 millions d'exemplaires, une première, un film qui rapporte plus 200 fois la mise de départ, personne n'a vu venir la folie du disco.Pourtant les locomotives de ce succès prodigieux ne sont ni américaines, ni allemandes comme les producteurs de Boney M et Donna Summer, non ils sont Anglais, enfin à l'époque on les croit Australiens. Eux non plus n'ont pas vu venir le truc, ils ont même failli ne pas le faire.Les Bee Gees, c'est en 1977, le trio folk britannique de la génération Beatles & Bob Dylan. Mais les énormes tubes qu'ils ont produits dans les années 60 ont perdu de leur superbe avec l'explosion du rock au cours de la décennie suivante. Il est loin le temps de la guitare acoustique, le trio de frères originaire de Manchester et de l'île de Man, essaie de survivre dans le monde de la pop, avec en 1976, un tube américain, franchement barré. Ah il est gonflé ce titre rock sur un rythme disco, le hit de l'été 1976, leur premier numéro un en dix ans, là-bas.Or, il se fait que leur producteur, qui est aussi celui d'Eric Clapton, est également à ses heures, un solide producteur de cinéma qui adapte des musicals de Londres et Broadway. Ainsi les fameux films Jesus Christ Superstar ou Tommy, des Who, c'est lui.Et justement, son nouveau film, est musical sans l'être. Il parle de ces mecs de la classe ouvrière new yorkaise qui jouent les stars de la piste de danse le samedi soir. Ajouter ce récent tube des Bee Gees, qui de plus lui appartient, est une évidence. Et si le groupe lui faisait en plus quatre ou cinq nouveaux titres ? Ce serait vraiment un atout pour faire parler du film. Et bien, figurez-vous qu'ils vont dire non. C'est vrai, ils sont en France, occupés à enregistrer leur nouvel album. Pas le temps, non, désolé. Mais Robert Stigwood a de la suite dans les idées, il débarque au fameux Château d'Hérouville dans sa grosse voiture, insiste, et à peine est-il parti que Barry Gibb entend quelque chose trotter dans sa tête, une mélodie, un rythme. Il dit à ses frères, je tiens quelque chose, venez. Et semaines plus tard, leur vie ne sera plus jamais plus pareille quand ce 45 Tours sortira …

Clairement, quand en 1969 Serge Gainsbourg explose les séries de slows en boîte sur sonJe t'aime … moi non plus, on pense que jamais personne n'osera aller plus loin. C'est justement le genre de prédiction qu'il ne faut pas faire, surtout dans la pop musique, un domaine où la création et les résultats financiers font bon ménage. En fait, il suffit d'y aller franco, au premier degré.Et justement, une musique alors naissante va s'y prêter particulièrement. Au milieu des années 70, à Munich, deux producteurs d'origine anglo-italienne, Giorgio Moroder et Pete Bellotte, s'intéressent au succès gigantesque de titres comme Rock the Boat et Rock you Baby. Qu'est-ce qui peut bien plaire au public là-dedans ?Ils identifient dans le rythme un quatre temps joué par la grosse caisse et le charleston de la batterie. C'est ça ! Il n'y a plus qu'à faire pareil.Et justement, ils ont sous la main une artiste américaine vivant en Allemagne, une certaine Donna Summer, dont ils viennent de produire un premier album mais qui, mis à part en Belgique et en Hollande, n'a pas trouvé son public. Et comme le Je t'aime moi non plus de Gainsbourg et Birkin vient de ressortir avec succès chez Warner, Moroder dit à Donna Summer pourquoi on ferait pas un truc dans le genre ? Pourquoi pas, répond la chanteuse. Et pour éviter une comparaison en leur défaveur, ils décident de ne pas y aller avec le dos d'une cuillère.Mais voilà, une fois la chanson écrite et qu'il faut l'enregistrer, Donna éprouve beaucoup de mal à se lâcher : elle est horriblement gênée, ça ne donne rien !Alors Moroder et Bellotte virent du studio tout le personnel qui n'est pas nécessaire et font baisser les lumières au maximum. Donna, pour la prochaine prise, tu vas pousser tes gémissements couchée sur le dos, on va t'installer le micro.M'enfin, Giorgio, tu ne veux quand même pas …Mais nooon ! juste que comme ça, personne ne te verra et tu seras seule.L'enregistrement sulfureux terminé, Donna Summer a du mal à croire que c'est elle qu'elle entend en cabine de son. Moroder, par contre, n'a aucun mal à trouver des distributeurs. Aux Etats-Unis, c'est Neil Bogaert, l'éditeur du groupe Kiss qui est à la manœuvre. Comme il organise fréquemment des fêtes démentes dans sa propriété de Los Angeles, il passe le disque pour le tester. Sur la piste, c'est de la folie, les invités viennent sans arrêt lui demander de le rejouer.A 3 heures du matin, un téléphone sonne à Munich : Pete, c'est Neil ! Il faut que tu me fasses une version longue, mon vieux. Les gens adorent, c'est dingue.Avec ses 16 minutes 50, Love to Love You sort en version maxi qui, vendu à des millions d'exemplaires, va populariser définitivement ce format auprès des DJ.Gigantesque succès, Donna Summer arrêtera toutefois de le chanter sur scène, le jour où en Italie, elle devra quitter la scène en courant, poursuivie par des hommes survoltés. Se réfugiant dans la caravane qui lui sert de loge, elle est terrorisée par les coups que ceux-ci donnent dans la porte et les vitres jusqu'à ce que le service d'ordre vienne la libérer. Et oui, c'était une époque de dingues mais c'était tout simplement la nôtre.

Le Disco ! Quelle histoire, hein ? Je devrais dire : quelles histoires ! Car on en raconte des trucs depuis une vingtaine d'années sur cette musique qui, après avoir été maudite au début des années 80, est devenue grâce à la Pop Culture, un des grands moments du siècle dernier. Carrément ! Y a des gars qui en rêvent aujourd'hui de cette époque où on se promenait sapé comme Starsky et Hutch ou John Travolta, côté mecs, Donna Summer, Cher ou Sheila, côté filles. Non, je n'ai pas dit les Village People, vous voyez le truc dans la rue.Et c'est vrai que, autant on n'a pas eu l'occasion de se demander ce qui nous arrivait tellement la mode a passé vite, autant une époque n'est jamais apparue aussi rutilante que celle du disco. Les projecteurs des boîtes de nuit, les miroirs des boules à facettes, un rythme net, rapide et régulier, des arrangements de violons classe, des cuivres qui claquent, des plateaux d'émissions de télé qui se transforment en piste de danse, qu'est-ce qui nous a pris ? On ne sait pas mais on a dansé. Et on en a acheté, des disques. Un peu n'importe quoi, parfois, juste parce qu'un mec avait imprimé un faux cachet Disco sur la pochette.Alors bien sûr, des types ont essayé de nous donner des cours là-dessus, dans la pose de ceux qui se veulent intéressants : Voici le premier titre de disco, jamais enregistré. Nous vantant des pionniers, des musiciens qui avaient tout compris avant tout le monde ou étaient arrivés trop tôt.Ça n'a pas beaucoup de sens. Tout d'abord parce que quand on invente une mode, généralement, on est le dernier à deviner que ça va partir en vrille. Et puis surtout parce que le disco, c'est beaucoup plus une époque, qu'une musique particulière avec un charleston, une grosse caisse et des violons.Oui, au milieu des années 70, les fringues de couleurs, la piste de danse qui s'éclaire pour que le spectacle y prenne place, les godasses à haut talons, les DJ qui font leur show au lieu de gentiment passer des disques, des Européens blancs qui font de la musique soul, tout ça se met en scène pour rehausser un monde de la nuit qui a pris un coup dans l'aile à cause de la télé.C'est vrai ! Plus besoin de se bouger pour voir des chanteurs, ils arrivent tous les soirs dans notre salon grâce aux émissions de variétés. Evidemment, si le son est poussé à fond de balle, comme c'est le cas à présent en boîte, ça prend une autre dimension, et si en plus vous pouvez devenir une attraction sans avoir à faire la conversation, simplement en dansant, ça vaut peut-être le coup de sortir le samedi soir plutôt que de regarder le Hit Parade de Guy Lux ou les shows des Carpentier.Voilà qui, sans doute, a aidé Harold Melvin à faire de sa chanson, le premier hit disco fin 1973, enfin à ce qu'il paraît.

Ça peut paraître incroyable mais cet énorme classique de Juliette Gréco qui incarne tellement le Paris, la France cliché si répandue à l'étranger est signé Serge Gainsbourg. C'est pas possible, vous allez me dire, c'est pas son genre, un truc pareil ? Et pourtant c'est écrit sur le 45 Tours, pas de doute : paroles et musique : Serge Gainsbourg. Il l'a d'ailleurs chanté, déguisé en clodo, en duo avec son pote Philippe Clay, pour la télévision.Mais alors, pourquoi a-t-il refusé d'écrire pour Edith Piaf ? Parce qu'il l'admirait. Bien sûr qu'ils s'étaient rencontrés. Un soir, au théâtre, pour l'anniversaire de Raymond Devos, il jouait de la guitare dans un orchestre improvisé en compagnie de Bourvil, Guy Béart et Claude Nougaro quand Piaf avait demandé, qui est ce guitariste ? Serge Gainsbourg. Ah bon ? Les gens disent qu'il est méchant. Il a l'air plutôt gentil, non ? Faites-le venir. Serge s'est rendu chez elle, boulevard Lannes, à Paris, elle lui a demandé qu'il lui écrive des chansons.Sans doute ne veut-il pas faire partie de sa cour d'auteurs compositeurs avec qui il n'a rien en commun. Ou qu'il n'aurait pas supporté qu'elle lui refuse un titre et le sarcasme des autres prétendants. C'est la raison pour laquelle Serge vient en octobre de la même année pour lui rendre hommage, lors de sa disparition. La jeune fille au pair Jane Birkin qui s'y trouve aussi, elle loge dans le même immeuble, remarque d'ailleurs dans le défilé des visiteurs, cet homme sombre au regard triste, un peu en retrait. Mais voilà, le succès de l'accordéon vaut à Gainsbourg d'entrer en contact avec Brigitte Bardot. Bardot, star mondiale du cinéma, se met à la chanson et voilà que le grand compositeur de musiques de film et de la télé, Claude Bolling lui présente Serge, venu avec sa partition et qui lui chante trois lignes d'un titre qu'il nomme L'appareil à sous. Pourquoi trois lignes seulement ? Parce que c'est un de ses trucs pour éviter de se faire refuser une chanson, ce dont il a horreur. Trois quatre mesures sur le piano, il présente le meilleur moment en prétendant qu'elle n'est pas finie. Ce qui, cela dit, est probablement vrai.La chanson, pour formidable qu'elle soit, ne fait pas un grand succès. Son ami Claude Nougaro décolle avec trois gros succès consécutifs, mais pas Serge. Seule consolation, sa Javanaise par Juliette Gréco qui paraît quelques semaines après la sienne, devient le titre phare de son tour de chant. Serge avait songé la faire chanter par Brigitte Bardot, Gréco l'a sûrement mieux vendue que BB ne l'aurait fait. Il faudra juste 28 ans pour que le grand public ne découvre vraiment sa version sur une compile.Incroyable, hein ? On est d'accord, cette chanson est tellement formidable, tellement française, même si c'est la première d'une immense série que Gainsbourg est allé enregistrer à Londres. On l'entend même, l'avez-vous remarqué, dans la bande originale du film de Ron Howard, Le Da Vinci Code.

Janvier 1979, le punk est mort. Mais on ne le pleure pas, pas le temps, il y a tellement de nouvelles musiques qui apparaissent qu'il ne se trouve personne pour s'en plaindre. Non, ce que les punks jouent à présent, ce sont des musiques venues d'une île improbable dont on ignorait jusqu'au nom : la Jamaïque. Ça s'appelle le ska et le reggae. Oh le reggae, on connaît, enfin, un peu. Il y a quatre ans, on a été frappé par la foudre en découvrant le I shot the sheriff d'Eric Clapton qui a attiré l'attention sur leur auteur : Bob Marley.Le temps que la pression monte, l'année 78 a été celle du reggae, à coups de Is this love, Jammin', et d'un duo de Mick Jagger et Jimmy Cliff… Mais bon, les musiciens qui font le voyage jusqu'à Kingston pour trouver le vrai son du reggae sont rares. Déjà faut oser, c'est une des villes les plus dangereuses au monde. L'a-t-on dit à Serge Gainsbourg ? En tout cas, il y est. Incroyable que son directeur artistique ait obtenu de Philips, leur maison de disques, le budget pour y aller en avion avec hôtel et tout le toutim. Enfin, le toutim, ça coûte rien une fois qu'on est sur place. Et puis, on enregistre avec l'équipe de Bob Marley, il y a même sa femme, Rita, dans les choristes. Ce soir, c'est le dernier soir, demain on enregistre les paroles, hein Serge, dit Lerichomme à son artiste attablé dans un restaurant. Ouais ouais ouais, je sais, répond-il, en évacuant la fumée. Aïe ! Pour bien connaître Serge, Lerichomme comprend qu'il n'a pas encore écrit grand-chose. Déjà qu'il y aura peu de titres originaux, ce paresseux a prévu plusieurs reprises comme La Marseillaise qui devient Aux armes etc, ou Marilou reggae, un titre du précédent album L'homme à la tête de chou, qui lui a justement donné l'idée de cet album 100% reggae.Mais quand il le raccompagne à sa chambre, ce qu'il voit par la porte entrouverte le terrifie : sur le lit, douze pages blanches avec au-dessus, le titre de chaque chanson. Il n'a encore rien ! Lerichomme n'en dort pas de la nuit. Dans quelle galère s'est-il encore embarqué avec cet artiste qui n'a plus rien vendu depuis dix ans ? L'homme à la tête de chou n'a même pas atteint les 20.000 exemplaires. A quoi cela sert-il que toute la presse ait hurlé au génie si personne n'achète ?Le matin d'une interminable nuit noire, quand il frappe à la porte de Gainsbourg, il le trouve totalement éreinté avec ses douze pages toujours sur le lit mais entièrement noircies de mots et ratures. Alors il descend au petit déj avec les feuilles, qu'il met au propre, en restructurant le tout pendant que Serge fait une sieste, puis se prépare. A onze heures du matin, ils arrivent au Dynamic Sound, là où Marley a enregistré No woman No cry. Serge se plante devant le micro pour le quitter à deux heures du matin. En repartant du studio dans la chaleur et l'humidité de la nuit jamaïcaine, Serge dit à son complice, Qu'est-ce qu'on a fait ? Je ne sais pas, Serge, mais on l'a fait. L'album Aux armes etc qu'ils vont mixer les deux jours suivants sera disque de platine dans l'année et fera de Gainsbourg la superstar qu'il n'espérait plus devenir après 25 ans de métier.