Nos correspondants et envoyés spéciaux sur le continent africain vous proposent chaque jour en deux minutes une photographie sonore d'un événement d'actualité ou de la vie de tous les jours. Ils vous emmènent dans les quartiers ou dans les campagnes pour vous faire découvrir l'Afrique au jour le jo…

Originaire de la ville de Tamale au nord du pays, le sculpteur et peintre multidisciplinaire ghanéen Ibrahim Mahama a été le premier artiste africain à figurer en tête du classement 2025 de la revue ArtReview, l'un des palmarès les plus prestigieux du monde artistique qui liste chaque année les cent artistes contemporains les plus influents de la planète. Une récompense notamment due à ses œuvres gigantesques exposées aux quatre coins du globe, et qui interrogent les héritages coloniaux, la mémoire collective ainsi que l'économie mondiale. Nous sommes allés à sa rencontre dans son studio construit dans sa ville natale, où l'artiste met un point d'honneur à partager ses œuvres avec ses compatriotes. De notre correspondant de retour de Tamale, Cheveux hirsutes et barbe imposante, Ibrahim Mahama déambule, l'air rêveur, dans une grande halle faite de briques d'argile rouge. Il y a près de six ans, il a ouvert le studio Red Clay, une dizaine de kilomètres carrés de terrain situés aux abords de la ville de Tamale. Le visiteur qui pénètre dans l'une des nombreuses salles du complexe, lui, doit se préparer à lever les yeux vers le ciel pour pouvoir apprécier le gigantisme des œuvres exposées ici à l'image de ces deux murailles imposantes construites à partir de centaines de boîtes de cordonniers usagées récupérées à travers le Ghana. « Cette œuvre s'appelle Non-Orientable Nkansa. J'étais vraiment intéressé par l'idée qu'un objet, aussi fragile soit-il, nous permette de réfléchir au concept de la réparation. Les assembler en un bâtiment imposant nous pousse à réfléchir à nos souvenirs, notre histoire », explique l'artiste. Ses œuvres ont fait plusieurs fois le tour du monde Diplômé en 2013 de l'université de Kumasi, au Ghana, Ibrahim Mahama se fait connaître dans le monde de l'art occidental à 28 ans lors de la Biennale de Venise de 2015. Un grand nombre de ses œuvres ont fait plusieurs fois le tour du monde. Leur point de chute final, cependant, reste encore et toujours le studio Red Clay. « On a beau être des artistes qui produisent avec des matériaux venus du Sud global, la plupart de ce travail finit dans des collections occidentales. Dans ce studio, nous essayons autant que possible de créer un environnement dans lequel les populations locales, en particulier les enfants, puissent repenser le monde à partir de nombreuses perspectives », souligne le sculpteur et peintre. À lire aussiQui est Ibrahim Mahama, l'artiste ghanéen qui a recouvert le centre Barbican à Londres de tissus? L'artiste porte dans son travail des messages Outre la redistribution des richesses et du savoir, le travail d'Ibrahim Mahama vise à dénoncer les travers de la mondialisation et l'accaparement des ressources par les anciennes puissances coloniales. Un message que l'artiste transmet notamment en recouvrant des bâtiments entiers d'un assemblage de sacs en toile de jute, ceux-là même utilisés partout sur le globe pour transporter du cacao, du riz ou du charbon, ou encore en exposant ici, au studio Red Clay, de nombreuses carcasses de train. « Que représentent ces objets dans notre histoire collective ? Ces trains, par exemple, que représentaient-ils à chaque fois qu'ils allaient dans les mines et qu'ils transportaient de l'or, de la bauxite ou du manganèse jusqu'au port, puis en dehors de notre pays ? » questionne Ibrahim Mahama. Un cadre historique, qu'Ibrahim Mahama a dédié aux jeunes artistes ghanéens afin que ces derniers soient, demain, en maîtrise de leur propre récit. À lire aussiAu Ghana, l'art contemporain en pleine ascension ► Pour en savoir plus sur son exposition « Le Temps des récoltes », cet automne à Paris, à la Fondation Cartier

2026 marque le centenaire de Momo Wandel Soumah. Le chanteur et musicien disparu en 2003 était une figure de la musique guinéenne et l'un des plus grands saxophonistes d'Afrique. Sa carrière commence durant la période coloniale, dans des orchestres comme La Joviale Symphonie ou La Douce Parisette. Il connaît le succès sous Sékou Touré (1958-1984), période d'intense promotion de la musique traditionnelle guinéenne, et explose véritablement en entamant une carrière solo dans les années 1990. Avec ce reportage, on se plonge dans les années 1970 avec la chanson « Miri Magnin », de l'orchestre Keletigui et ses Tambourinis. Momo Wandel est au saxo. De notre correspondant à Conakry, Momo Wandel avait su allier différents styles de musique pour créer le sien. C'est pour cela que Justin Morel Junior, journaliste et auteur de plusieurs livres sur la musique guinéenne, l'a admiré : « Il a été beaucoup influencé par de grands jazzmen, notamment Charlie Parker, qu'on appelait The Bird. Il a été aussi influencé par des musiciens traditionnels guinéens. Son style était donc un mélange de ses connaissances musicales guinéennes et de ses recherches personnelles sur le plan international. Donc il avait été influencé au chant par le style de Louis Armstrong, cette façon gutturale de chanter, cette façon de se lâcher, d'improviser, c'était autant de choses qui lui étaient propres. » Jean-Baptiste Williams, lui aussi journaliste culturel et musicien, se souvient surtout de Momo Wandel sur scène : « Il bouge beaucoup ! Momo Wandel bouge beaucoup ! C'était vraiment un one man show. Vous savez généralement dans la structure des premiers orchestres africains, dont ceux guinéens, on met un ou deux chanteurs à l'avant. Les souffleurs, les ventistes sont à côté à gauche, les guitaristes au centre, mais derrière les chanteurs et ils sont toujours au second plan. Mais Momo Wandel ne tient pas tranquille ! Quand il commence son solo, à l'époque il n'y avait pas les micro-cravates et autres, mais Momo Wandel, ce n'est pas son problème ! Il bouge avec son soprano, sa clarinette ou son saxo alto. » « Je l'ai appelé "Sax Soleil", en référence à Louis XIV, le roi Soleil » C'est son solo de saxophone qu'on entend. Un jeu unique qui a poussé Justin Morel à le surnommer le « Sax Soleil » : « Pour moi, Momo Wandel, dans sa créativité, dans son génie artistique, rayonnait sur la musique guinéenne entièrement, et c'est pour cela que je l'ai appelé "Sax Soleil", cet instrument brillant, qui est doré en général, et pour lequel j'ai beaucoup de respect, et qu'il jouait avec beaucoup de prestance. Donc je l'ai appelé "Sax Soleil", comme d'autres avaient appelé Louis XIV, le roi Soleil. » Le centenaire de Momo Wandel sera en octobre. Nos deux spécialistes de la musique guinéenne espèrent que l'hommage sera à la hauteur de l'artiste. À lire aussiQueen Rima: «Je rêve de voir la musique guinéenne voyager encore plus loin dans le monde»

En RDC, c'est la clôture de la deuxième édition du Festival international des arts de la scène « Série 7 », qui s'est tenu à Kinshasa du 20 au 22 mars. Théâtre, danse, slam, les artistes se sont donnés rendez-vous pour mettre à l'honneur les arts de la scène. Parmi eux, le collectif Mpeve, des artistes performeurs qui se costument avec des déchets pour alerter sur la pollution à Kinshasa. De notre correspondante à Kinshasa, Le collectif Mpeve réunit une dizaine d'artistes performeurs. Tous se débrouillent et créent avec ce qu'ils trouvent à portée de main : miroirs brisés, boutons, cuillères, sacs en plastique, chaque costume est unique et porte un message environnemental. « J'ai utilisé le caoutchouc de chambres à air de pneus, décrit Duda, artiste performeur. [Sur mon costume], je parle de pollution environnementale. Chez nous, là-bas, dans mon quartier, chaque jour on est pollués par des fumées, des usines, de l'eau sale. » L'artiste opère les derniers ajustements sur son costume, qui s'appelle « poubelle ». Il est composé de : « Déchets recyclés, il y a des plastiques, des emballages de chips, il y a des biscuits… C'est un peu une technique mixte de collage et de couture. » Une fois son costume enfilé, Douda se transforme en véritable bibendum de déchets. Ce jour-là, les artistes déambulent sur une avenue en plein centre-ville de Kinshasa, en RDC. Au rythme des tambours, ils se faufilent entre les voitures et s'amusent avec les passants. À lire aussiRDC: les Kinois veulent s'attaquer aux déchets plastiques qui inondent la capitale L'art de la performance comme libération À Kinshasa, l'art de la performance a explosé dans les années 2000. « Ce mouvement est parti d'abord d'une façon de se libérer, explique Mualu Mwela, metteur en scène et organisateur du festival Série 7. La performance qui voulait à la fois ne pas être le théâtre, mais être le théâtre, qui ne voulait pas être la danse, mais à la fois être la danse. Ça englobait presque toutes ces disciplines pour en faire une discipline à part entière, pour en faire un mouvement à la fois visuel mais aussi vivant. » Au fil des années, ces bibendums géants, à la fois déglingués et futuristes, sont devenus mythiques. « Quand on parle de Kinshasa, on parle de la performance. Parce que la performance, elle est vaste. À Kinshasa, les embouteillages de la ville, c'est déjà une performance, analyse Mualu Mwela. C'est très, très politique parce que tout ce qui se raconte à travers la performance est souvent le quotidien de ce peuple qui, parfois, n'arrive pas à s'exprimer. » Une dizaine de collectifs d'artistes performeurs sont actifs à Kinshasa, ville tentaculaire qui représente, pour ces artistes, un vivier inépuisable d'inspiration. À lire aussiRDC: le centre Ndaku ya-La vie est belle décentralise l'art pour tous et dénonce la pollution au plastique

À Madagascar se sont achevées ce samedi 21 mars les festivités du nouvel an malgache, aussi connu sous le nom de Alahamadibe. Cette tradition vieille de cinq siècles est célébrée à la fin d'un cycle lunaire. Signe de renouveau et de purification, elle est l'occasion pour les Malgaches de rentrer en connexion avec leurs ancêtres pour les honorer et leur demander des bénédictions. De notre envoyé spécial de retour d'Ambonga, Le soleil s'est couché sur la colline d'Ambonga, d'où l'on voit scintiller les lumières d'Antananarivo. Un édifice de pierres et de bois a été érigé au sommet pour fêter le Nouvel An malgache. À l'intérieur flotte une odeur d'encens. Une centaine de personnes sont réunies autour de bougies allumées. Jean de la Croix Rabarison, un chef traditionnel, entame un pas de danse, suivi par d'autres hommes. « Nous célébrons la nouvelle année lunaire, qui est un signe de renouveau de l'esprit pour chaque citoyen malgache. L'esprit des ancêtres reçoit les incantations des descendants et les transmet au Dieu créateur, explique-t-il. Dans la tradition malgache, quand on meurt, le corps se dissocie de l'esprit, qui lui reste vivant. Il vient parfois visiter les descendants dans les rêves. » Ambonga est considéré comme un lieu sacré : c'est à la fois le plus haut sommet du versant ouest d'Antananarivo et là où repose un notable de l'époque royale. Le lendemain matin, des familles descendent la colline le long d'un chemin sinueux entouré de hautes herbes pour rejoindre une source d'eau. Faneva remplit une bouteille qu'elle verse sur Tamby, son fils de quatre ans. « J'ai eu du mal à avoir un enfant. J'étais venue ici m'asperger d'eau sacrée en demandant aux ancêtres une bénédiction, confie-t-elle. Ils m'ont donné un fils. Alors, pour les remercier, je suis revenue comme je leur avais promis. Je leur ai apporté des offrandes que j'ai purifiées avec l'eau de la source : un poulet et du miel, symbole de douceur. » À écouter dans Un jour au villageÀ Madagascar, produire des semences locales adaptées au climat et améliorer la sécurité alimentaire Faire revivre les traditions Le temps de l'Alahamadibe, un village éphémère a poussé au sommet de la colline. Quelques jours durant, on y mange et on y danse au rythme des fanfares. On se recueille aussi près des tombeaux. Les participants ont revêtu pour cette occasion le lambahoany, un pagne noué autour de la taille ou au-dessus de la poitrine, dont les couleurs portent une signification. « Le haut rouge qui représente la force, la vitalité, et le bas blanc, c'est la pureté, c'est la clairvoyance, c'est la lumière, explique Narindra, membre de l'association Mamelomaso, qui se présente comme gardienne de la culture malgache. C'est toute la symbolique, mais au-delà du symbolique, ce sont des traditions qu'on essaye de faire revivre. Pas que pour nous, mais surtout pour les futures générations, afin qu'elles comprennent comment ça fonctionnait avant. On essaye d'instaurer ça petit à petit. » L'Alahamadibe se clôture par un sacrifice de zébu. Chaque convive quitte la colline avec une part de viande, signe que le renouveau porté par le nouvel an malgache est partagé entre tous. À lire aussiNorouz, le Nouvel An persan à l'heure de la répression et de la guerre en Iran

Neuvième ville du pays en nombre d'habitants, la cité balnéaire est pourtant la troisième ville du Maroc qui compte le plus de résidents étrangers. Retraités européens ou travailleurs venus d'Afrique subsaharienne, la ville est devenue un carrefour où se croisent des habitants aux profils variés. De notre correspondant de retour d'Agadir, Le long de la côte dans la région de Sous-Moussa, ils font désormais partie du paysage : des colonies de camping-cars garés face à la mer. Ces retraités européens passent les mois d'hiver au soleil, avec un pouvoir d'achat plus fort, avant de reprendre la route vers le Vieux continent. Mais ils sont aussi de plus en plus nombreux à s'installer définitivement dans le sud du Maroc. « On a une villa avec piscine, des orangers, citronniers, bananiers... », expose Brigitte, 70 ans, originaire des Ardennes en France. Elle a acquis une maison dans l'arrière-pays d'Agadir, il y a 15 ans déjà, et vante les mérites du Maroc : « Le climat, et c'est francophone aussi. Il fait bon vivre, très très bon vivre. » Doyenne de ce nouveau phénomène migratoire, elle a pu observer son évolution : « On a vu une transformation exceptionnelle à Agadir. Il y a de plus en plus de personnes qui viennent passer leur retraite aussi, au soleil. La vie au Maroc est très agréable, les Marocains sont très accueillants. On s'y est fait des amis marocains et des amis français qui font, comme nous, des navettes entre le Maroc et la France. Jusqu'au moment où on ne pourra plus se permettre de faire des trajets en avion. » À lire aussiClassement 2025 des 10 pays où s'expatrier pour mieux profiter de sa retraite 113 pays différents se retrouvent à Agadir Selon le dernier recensement de 2024, la ville d'Agadir compte officiellement 14 000 résidents étrangers venus de 113 pays différents. Un chiffre quasiment multiplié par quatre en dix ans et qui serait très minimisé, tous les étrangers ne se déclarant pas auprès de leurs ambassades. C'est souvent le cas pour les habitants venus d'Afrique subsaharienne, qui seraient pourtant autour de 15 000 à Agadir, dont la grande majorité sont arrivés ces dix dernières années. Christelle, Ivoirienne, a vu sa fille grandir au Maroc : « Elle est née ici, elle va grandir ici. Aujourd'hui, elle a 7 ans, donc elle est là. Elle parle déjà darija. Moi, je ne parle pas darija, mais elle, elle parle darija, donc elle se sent plus marocaine que moi, ça va ! » La fillette aux multiples couettes cintrées d'élastiques colorés joue devant la petite échoppe de sa mère. « Salam, comment tu vas ? », lâche la fillette. Sur sa lancée, elle n'hésite pas à répondre en darija. « Kifach nta, kifash katqra f'lmadrasa ? Maintenant, je t'ai dit : ''comment tu lis à l'école ?'' », traduit-elle. Plus précisément, la fillette a dit : « Qu'est-ce que tu étudies à l'école ? » « Pour moi, l'immigration est une richesse » Mohamed Charef est enseignant-chercheur, directeur de l'Observatoire régional des migrations espace et société (ORMES). Il rappelle qu'historiquement, Agadir a toujours été à la fois une ville de départ, d'arrivée et de transit. Le phénomène a explosé ces dernières années, et il met en garde contre les nouveaux discours de haine qui se font entendre au Maroc : « Pour moi, l'immigration est une richesse. Il faut que tout le monde se mobilise pour réussir l'intégration, l'intégration de l'autre, de part et d'autre. Il faut qu'il y ait un effort qui soit fait de la part des immigrés ou des étrangers qui s'installent eux-mêmes pour éviter leur étrangéité. Il faut éviter qu'il y ait un certain nombre de ghettos qui pourraient être problématiques dans les années à venir, à moyen ou long terme. » À lire aussiMigrations en Afrique du Nord : les défis de l'installation

Direction Kinshasa à la rencontre de Do Nsoseme, poétesse. C'est l'une des voix les plus marquantes de la scène slam en RDC. Elle est à la fois militante féministe et passionnée des belles-lettres. Portrait. De notre correspondante à Kinshasa, « Je suis fille. Je suis fille du pays des gens sans papiers, des gens sans papiers pour coucher leurs histoires », déclame Do Nsoseme. Elle se rappelle avoir découvert la poésie sur les bancs de l'école. « C'est pendant un cours de français, avec mon professeur de français, et vraiment, il nous avait lu un poème et c'était trop beau. Je ne me rappelle pas de ce poème, mais j'avais tellement aimé que j'ai gardé ce nom, Pierre de Ronsard. » Une passion des vers et des rimes qu'elle cultive aussi en famille, avec des parents passionnés de Lettres. Elle se délecte des textes de Ronsard, Rimbaud, mais aussi de Senghor et Bolamba : « La langue française et moi, c'est une histoire d'amour. J'aimais beaucoup les jeux de mots, comment ça pouvait sonner, les figures de style. Je trouvais que c'était très agréable d'utiliser la langue pour dire des choses. Je me disais : "Waouh, c'est très intéressant." » De la poésie au slam Adolescente, Do Nsoseme commence à écrire ses textes pour parler de son quotidien. Et très vite, elle prend le micro pour les chanter. « Maman Sarah, femme au cœur de lumière. Toi qui portes l'amour même sans héritière. Les douleurs invisibles, les souffrances muettes. Ce slam est pour toi, pour toutes celles qui se taisent », livre-t-elle avec mélodie. « Il y a un ami avec qui on faisait des concours de poésie qui avait lancé un collectif de poètes et slameurs. J'ai commencé à faire des scènes de slam, à participer à des concours... C'est un peu comme ça que c'est venu à moi. Mais au départ, c'est vraiment à travers la poésie que je suis entrée dans le slam », souligne la slameuse. « Sur ses jambes, son dos, dans chaque battement de cœur, elle a semé des graines d'amour, un jardin pour un monde meilleur », pose Do Nsoseme avec des accents musicaux. Le français est « une langue aujourd'hui qui nous rassemble » Elle publie ses poèmes dans un recueil Ngambo ya Congo. Un titre en lingala, mais des textes majoritairement en français pour évoquer des sujets qui lui sont chers, comme la cause des femmes. « Aujourd'hui, quand même, dans une ville comme Kinshasa, si on veut parler à un million de personnes, on va parler en français. Je trouve que c'est une langue, quoique nous l'ayons apprise suite à la colonisation, je suis consciente de ça, mais c'est une langue aujourd'hui qui nous rassemble », explique Do Nsoseme. Le français est la langue officielle en RDC, qui côtoie quatre autres langues nationales. Elle est parlée par près de 57 millions de personnes selon l'organisation internationale de la Francophonie. « On l'appelle affectueusement Maman Sarah, avec un H comme la matriarche d'Israël, elle qui a attendu longtemps sans relâche que s'accomplisse la promesse d'une descendance vaste comme le ciel. Sarah n'est la mère biologique de personne, mais son cœur en or l'a faite maman de tout le monde. Elle a porté des enfants qui n'étaient pas les siens, non seulement dans ses bras, mais aussi dans ses peines et ses mains », slame Do Nsoseme pour finir. À lire aussiLa RDC et le Rwanda se préparent à une bataille diplomatique autour de l'OIF

Au Soudan du Sud, les tensions restent vives et les combats continuent entre les forces du président Salva Kiir et celles de Riek Machar et d'autres groupes d'opposition au nord-est du pays. Une ville de la région est restée calme depuis la reprise des hostilités entre les signataires de l'accord de paix l'année dernière : Malakal, la capitale de l'État du Haut-Nil, dévastée par la guerre civile de 2013 à 2018. La ville connaît aujourd'hui un calme précaire, même si la vie n'est jamais revenue à la normale pour les habitants. La plupart vivent toujours dans des camps : l'un abrite des Sud-Soudanais ayant fui la guerre au Soudan depuis 2023, et un autre accueillent 45 000 personnes depuis le début de la guerre civile en 2013. De notre correspondante de retour de Malakal, Des dizaines de femmes vêtues de lawa colorées font la queue, de grandes assiettes creuses à la main. C'est la distribution alimentaire quotidienne à Bulukat, un camp de transit à Malakal, où séjournent entre 200 et 500 Sud-Soudanais ayant fui la guerre au Soudan. Nyatete Josephine Joseph, une veuve de 38 ans, mère de cinq enfants, a passé 26 ans au Soudan. Elle a fui Khartoum en guerre en décembre 2023 : « Pendant la guerre à Khartoum, j'ai vu des choses terribles de mes propres yeux. J'ai vu des gens être arrêtés, être violés devant moi. Si vous résistez, vous pouvez être tués. Les hommes qui essayaient de se plaindre car leur épouse était prise pour être violée pouvaient être assassinés. » Née à Malakal mais partie il y a très longtemps, Nyatete n'a plus aucune famille ici, et aucun endroit où aller vivre. Condamnée à rester dans ce camp de transit, elle dit avoir perdu toute foi en l'avenir : « Ce qui m'inquiète le plus, c'est que mes enfants sont déscolarisés depuis notre départ du Soudan. S'ils pouvaient aller à l'école, ils pourraient étudier et changer leur vie. Mais j'ai peur qu'ils terminent à la rue. » À lire aussiSoudan du Sud: l'ONU alerte sur les violences, l'ONG MSF a perdu le contact avec 26 employés « Il faut en finir avec le tribalisme » À une dizaine de kilomètres du centre de Malakal, l'immense camp de protection des civils est accolé à la base de l'ONU. Mais les Casques bleus se sont retirés en février, passant le relais aux autorités gouvernementales pour assurer la sécurité des dizaines de milliers de déplacés. Marina Johnson, 43 ans, mère de six enfants, s'est réfugiée ici quand la guerre civile sud-soudanaise a éclaté en 2013. Originaire de Malakal, elle dit pourtant ne pas pouvoir rentrer chez elle en ville car sa maison est occupée. Elle déplore l'insécurité persistante : « Quand nous voulons nous rendre en ville à Malakal, nous prenons des chemins détournés. Pas la route principale, car c'est bien trop dangereux. Vous pouvez vous faire attaquer, violer, voler toutes vos courses, que ce soit du poisson ou des légumes que vous essayez de venir vendre ici au camp. C'est pour cette raison que nous sortons très peu du camp. » Pour elle, le retour de la paix au Soudan du Sud est la seule issue. « La chose la plus importante dans notre situation actuelle, c'est une véritable paix et une réconciliation. Il faut en finir avec le tribalisme. Et ouvrir beaucoup d'écoles pour les enfants et développer les services de base », souhaite-t-elle. La vie dans le camp est devenue rude depuis l'année dernière et les coupes massives dans les budgets de l'aide étrangère, notamment américaine. Des services vitaux comme la gestion des eaux usées ont été dramatiquement réduits. À lire aussiSoudan: le pays touché de plein fouet par la suspension de l'aide humanitaire américaine

Des millions de fidèles vivent les dernières heures du ramadan à travers le monde. Au Sénégal, en cette année 2026, il coïncide avec le carême. L'occasion pour musulmans et chrétiens de partager l'expérience du jeûne et de se retrouver. L'occasion aussi de célébrer le modèle de tolérance religieuse souvent présenté comme une exception sénégalaise. De notre correspondante à Dakar, Le soleil se couche sur la capitale sénégalaise. Musulmans et catholiques se retrouvent dans un centre culturel. Ce soir, tous tiennent à rompre le jeûne ensemble. Des dattes, du café, de la viande sont prévus pour ce moment, même si ce rituel n'est pas programmé exactement à la même heure pour les deux confessions. « Les catholiques ont accepté de nous attendre pour qu'on fasse la rupture ensemble. Ici, c'est comme ça que ça se fait, c'est respectueux. En tant que musulman, bien sûr que ça me fait plaisir », confie un participant. « La Tabaski, la korité, Pâques, on les fait ensemble » Pour Ngakane Gning Diouf, cette scène n'a rien d'exceptionnel. Musulmane, elle vit avec un mari et des enfants catholiques. Chez elle, la coïncidence du ramadan et du carême cette année a permis de renforcer les liens familiaux. « J'ai des enfants très ancrés dans la religion catholique. Quand on prend la Bible et le Coran, il y a tellement de points de convergence. Et c'est sur ces points de convergence que j'ai l'habitude de discuter avec mes enfants, qui me poussent à croire plus au Tout-Puissant, mais aussi à raffermir les relations avec ma famille. Amen, lâche-t-elle en riant, en tant que musulmane ! » Une entente qui se vit au quotidien sur l'île de Gorée. Cheikh Ahmed Tidiane Dia est imam de la commune. « Nous, on le vit à Gorée. Nos fêtes – la Tabaski, la korité, Pâques –, on les fait ensemble. Dans une même maison, tu peux trouver des musulmans et des catholiques. C'est la réalité. » Le « radicalisme et le fondamentalisme » sont des « menaces rampantes » Des chants catholiques résonnent. S'il est important de faire vivre ce dialogue confessionnel, c'est aussi parce que les tensions sur fond religieux dans le monde et dans la région inquiètent. Préserver la cohésion entre les croyants au Sénégal, c'est la raison d'être de l'Académie africaine des sciences religieuses, sociales et politiques à l'origine de ce rendez-vous. Pierre Sarr est un de ses membres fondateurs : « À nos frontières, il y a de plus en plus un radicalisme, un fondamentalisme : que ce soit Boko Haram au Nigeria, le Mali et un peu au Soudan... Cet environnement-là est une menace rampante, dont on ne parle pas si souvent, alors qu'elle prend de l'ampleur. C'est un danger qu'il ne faut pas ignorer. » Les Sénégalais se préparent désormais à vivre la korité. La fête marque la fin du ramadan pour les 95% de musulmans du pays et sera ouverte, comme chaque année, aux voisins et amis issus de la minorité chrétienne. À lire aussiTabaski en Afrique de l'Ouest: entre traditions, préparatifs et partage familial

Caftan, jellaba, babouche, les habits traditionnels marocains ont la côte en Afrique de l'Ouest pour la Korité, la fête qui marque la fin du ramadan, où il est de coutume de porter des habits neufs. Au Maroc, la diaspora, mais aussi les commerçants viennent s'approvisionner dans l'un des plus grands marchés d'artisanat du pays, à Casablanca. De notre correspondant à Casablanca, Empilés, à même le trottoir, des dizaines de modèles différents sous blister. Les boutiques entreposent leurs collections jusque sous les arches en pierre centenaires du marché des Habous. Hassan a des sacs plein les bras. « C'est une belle jellaba bleue. Il y a aussi d'autres couleurs comme le marron. » Ce Sénégalais travaille dans un centre d'appel, mais il fait aussi un peu de commerce. « Je suis venu au marché aujourd'hui pour acheter des jellabas de femme et d'homme aussi pour les envoyer au Sénégal. En général, toutes les personnes aiment ce genre d'habillement parce que c'est beaucoup plus chic. Par exemple, une jellaba qu'on me vend à 12 000, je peux la vendre à 14 000 pour prendre une commission de 2 000 », détaille Hassan. Soit environ 3 euros. « Je le fais juste pour satisfaire les gens qui me sont proches. » Au marché des Habous, l'Afrique de l'Ouest est représentée pour la korité Ici, on parle le dialecte marocain, mais aussi wolof, pulaar… Toute l'Afrique de l'Ouest est représentée pratiquement parmi les clients. La finale de la CAN n'a pas fait baisser l'engouement pour la culture marocaine. Un acheteur sénégalais le confirme. « Il y a eu quelques soucis lors de la CAN, mais maintenant c'est réglé. C'est déjà oublié parce qu'entre le Maroc et le Sénégal, il y a une relation forte. On est de la même famille, on a les mêmes cultures parce qu'on est des musulmans. Tous les musulmans portent ça. » Aïcha, 39 ans, vient de passer deux heures dans le marché. « C'est la journée shopping. On en profite pour acheter des cadeaux pour les enfants au Sénégal, les mamans et les papas. Chaque année, nous sommes là durant la fête de l'Aïd. » « On s'habille de manière traditionnelle avec les tenues marocaines » Elle connaît les vêtements marocains depuis qu'elle est toute petite. C'est l'un des meilleurs rapports qualité-prix. « On a l'habitude à chaque fois, c'est comme ça. On s'habille de manière traditionnelle avec les tenues marocaines ou bien on coud les tissus, soit du bazin riche ou bien brodé, ça dépend de la qualité ou bien des moyens aussi. Si tu as les moyens, tu peux coudre, si tu n'as pas les moyens, tu peux acheter les jellabas déjà faites », précise Aïcha. Les commerçants marocains se sont adaptés à cette clientèle. En vitrine ce jour-là, des tarbouches, des couvre-chefs traditionnels frappés de l'écusson des Fédérations de football du Mali et du Burkina Faso.

En Centrafrique, l'accès aux soins de santé demeure un défi majeur, en particulier dans les zones rurales et enclavées. C'est dans ce contexte que l'ONG Action contre la Faim, avec le soutien de la fondation CMA-CGM et en partenariat avec le ministère de la Santé, a lancé la première Pharma Box dans le pays. De notre correspondant à Bangui, L'introduction de la Pharma Box apparaît comme une innovation importante pour renforcer le système de santé, notamment pour ce qui est du stockage et de la distribution des médicaments essentiels au profit des plus vulnérables. La toute première Pharma Box a été officiellement inaugurée à Bangui le 10 avril 2025. Elle peut stocker plusieurs tonnes de médicaments et contribuer à la prise en charge médicale de dizaines de milliers de personnes, notamment des enfants et des femmes enceintes souffrant de malnutrition. Installée sur la dalle en béton de la concession de l'ONG Action contre la faim, solidement fixée par des barres de fer qui assurent sa stabilité, la Pharma Box attire le regard avec sa couleur blanche. Ce conteneur de douze mètres de long, transformé en pharmacie mobile et autonome, fonctionne uniquement grâce à l'énergie solaire. À l'intérieur, plusieurs compartiments permettent de stocker jusqu'à 18 mètres cubes de médicaments. « Dans la Pharma Box, aujourd'hui, nous stockons du lait thérapeutique, mais aussi des antibiotiques, des analgésiques et des anti-inflammatoires, décrit Marie Lamotte, coordonnatrice de l'ONG Action contre la faim. Nous stockons les suppléments en vitamines et minéraux qui font partie du traitement systématique de la malnutrition, et enfin, des tests de diagnostic pour identifier le VIH, l'hépatite, le paludisme ou encore des tests de glycémie. » À lire aussi«On opère avec des lampes de téléphones»: un hôpital de la capitale de Centrafrique face aux délestages La Pharma Box, une solution aux défis logistiques En Centrafrique, les défis logistiques et sécuritaires compliquent considérablement l'accès aux soins de santé dans plusieurs régions. C'est dans ce contexte qu'est née l'idée de la Pharma Box. « Avec l'état des routes qui est un défi, les enjeux en approvisionnement de carburant, mais aussi l'électricité et du coup une difficile climatisation des pharmacies – un élément indispensable pour maintenir les médicaments à une bonne température –, liste Marie Lamotte, au vu de toutes ces contraintes, notre partenaire, la fondation CMA-CGM, a proposé cette solution innovante qu'est la Pharma Box. » Plus d'un an après le lancement du projet pilote de la Pharma Box, l'équipe dresse un bilan très positif. Une couverture importante a notamment été enregistrée au complexe hospitalier universitaire pédiatrique de Bangui, le plus grand centre pédiatrique du pays. « Cette dernière phase, entre juillet 2024 et juin 2025, c'est plus de 21 000 enfants qui ont pu être dépistés par les agents de santé au niveau de l'accueil du CHU, met en avant la coordonnatrice de l'ONG Action contre la faim. Et enfin, c'est 1 700 enfants de moins de cinq ans, atteints de malnutrition aiguë sévère, qui ont pu être pris en charge. Cela peut permettre le traitement de plus de 50 000 enfants et femmes enceintes par an. » Après ce projet pilote, l'équipe d'Action contre la faim envisage de déployer dans les prochains mois cette Pharma Box dans plusieurs districts sanitaires du pays, notamment dans les régions reculées et difficiles d'accès, afin de rapprocher les soins de santé des populations les plus vulnérables. À écouter dans Priorité santéSanté en République Centrafricaine

À Madagascar, l'obscurité n'est pas qu'une question de cycle naturel, c'est une barrière sociale. Avec 70 % des foyers privés d'électricité, la nuit est un luxe coûteux. Dans les zones enclavées ou les quartiers trop pauvres pour se raccorder au réseau officiel, une micro-économie de la lumière s'est installée. Ici, on ne paie pas de facture à la Jirama, la compagnie nationale d'eau et d'électricité, on loue l'électricité à la journée. De notre correspondante à Antananarivo, Dans ce quartier à la périphérie d'Antananarivo, les poteaux électriques sont parfois tout proches, mais le courant reste inaccessible. Pour Miary, enceinte et mère de deux enfants, la lumière provient de deux petites lampes solaires louées chaque jour. « Ça fait dix ans que j'habite ici. Avant, j'utilisais des bougies, mais ça ne durait pas longtemps, témoigne-t-elle. J'habite avec trois personnes : mon conjoint et mes deux enfants. Aujourd'hui, j'utilise deux lampes. Mais c'est par nécessité... Je préférerais avoir de l'électricité chez moi. » Pour 300 ariarys par jour, soit à peine six centimes d'euro, elle accède à ce que l'on appelle ici un bazar, un hub énergétique où la lumière se loue sans engagement. « J'ai remarqué que quand je vais au village et dans les provinces, beaucoup de gens utilisent encore les lampes à pétrole, les bougies et je trouve ça quand même assez désolant, déplore Ronak, co-fondateur de ce système de location. On parle vraiment de la couche sociale qui est oubliée, des personnes qui travaillent tous les jours, qui s'efforcent d'avoir une vie décente et qui n'ont pas les moyens d'avoir une lumière chez elles, d'acheter un petit kit solaire ou même de se raccorder. » À lire aussiMadagascar: objectif «électrifier» 80% de la population à l'horizon 2030 « J'allège en partie les difficultés des ménages » Ce réseau repose sur des intermédiaires comme Jean-Claude Dina. Chaque matin, il récupère les lampes pour les recharger, avant de faire sa tournée de distribution l'après-midi. « Je ramasse les lampes le matin vers 8 heures, et je les ramène dans chaque foyer à partir de 15h30, explique-t-il. 115 foyers bénéficient de ce service. Je suis heureux de le faire, car j'apporte de la lumière et j'allège en partie les difficultés des ménages. » Cette solution alternative, soutenue en partie par des fonds de la Banque mondiale, s'inscrit dans un paysage énergétique en pleine mutation. Si le gouvernement de Refondation affiche sa volonté d'accélérer l'accès à l'énergie, la Jirama, la compagnie nationale d'eau et d'électricité, reconnaît que ses infrastructures ne peuvent plus suivre la démographie. Pour les oubliés de la capitale, la lumière reste un produit de location : une autonomie précaire, payée au jour le jour. Retrouvez les autres épisodes de notre série sur les métiers de l'économie informelle à Madagascar : Les taxis-charretiers [1/3] Les porteurs d'eau [2/3]

À Antananarivo, ouvrir le robinet est devenu un calvaire. Dans une capitale qui a largement dépassé ses capacités d'accueil, le réseau d'eau est à bout de souffle. Pour des millions de Malgaches, l'eau a désormais un prix : celui de l'effort physique et d'une économie de l'ombre qui pèse sur les plus modestes. De notre correspondante à Antananarivo, Dans le quartier d'Anjanahary, l'eau est une marchandise que l'on traque une partie de la nuit. Pour Hoby, mère de famille, le coût de ce marché informel est devenu insupportable. « Depuis trois ans, il n'y a plus d'eau courante. On peine à s'en procurer, on dort près des bornes-fontaines ! Si on ne peut pas le faire, on doit payer des porteurs 1 000 ariary par bidon, environ 20 centimes d'euros. J'ai dû cesser de travailler : mes dépenses pour l'eau équivalaient à mon salaire, dénonce Hoby. C'était plus rentable de quitter mon emploi pour chercher l'eau moi-même. » Ce marché est alimenté par des hommes comme Mayer. Porteur d'eau, il est l'un des rouages de cette économie grise qui pallie les insuffisances de la Jirama, la compagnie nationale d'eau et d'électricité. « Le débit est trop faible, c'est coupé, il faut attendre des heures, témoigne Mayer. Je cherche l'eau même pour des foyers raccordés à la compagnie d'eau et d'électricité, la Jirama, mais où il n'y a pas de pression. Ils doivent recourir à mes services pour avoir de l'eau. » À lire aussiMadagascar: la compagnie nationale d'eau et d'électricité anticipe des «mois difficiles» dans la capitale La soif, une taxe invisible pour les plus précaires Payer dix fois le prix officiel pour un bidon d'eau : une réalité que l'État ne peut occulter. On admet, à demi-mot, que ce système D est devenu la béquille indispensable d'une population assoiffée. « La problématique majeure, c'est que les infrastructures en eau à Madagascar sont toutes vieilles. Les ménages ne peuvent pas se passer de cette économie informelle afin de s'assurer de leur approvisionnement en eau, confirme Romuald Mara, directeur général au ministère de l'Eau. C'est à partir du moment où les gens puisent l'eau sur ces points d'eau et qu'ils la revendent après que ça crée des prix très variés selon les conditions de distance, de transport, etc. » Une impuissance qui fait les affaires de l'informel. Contactée, la Jirama, compagnie nationale d'eau et d'électricité, indique miser sur une modernisation des infrastructures à l'horizon 2028. En attendant, dans les quartiers de la capitale, la soif reste une taxe invisible de plus en plus difficile pour les plus précaires. À lire aussiÀ Madagascar, les métiers de l'économie informelle: les taxis-charretiers [1/3]

À Antananarivo, chaque saison des pluies transforme certaines rues en véritables pièges : routes défoncées, cavités profondes, zones impraticables. Des hommes proposent alors leurs services, à taxis-charrettes, pour aider les passants à traverser ces zones inondées, pour l'équivalent de quelques centimes d'euros. De notre correspondante à Antananarivo, De l'eau à perte de vue, la tête baissée vers le sol, les genoux trempés, Faby pousse à la force de ses deux bras une charrette transportant deux personnes sur la route inondée du quartier d'Andavamamba. À chaque saison des pluies, la même situation se produit. « C'est un travail fatigant, car il y a des trous partout et certains pavés se détachent, explique Faby. Si on ne fait pas attention, la charrette risque de se retourner et nous avec. On s'efforce d'amener les gens sains et secs. » Dès quatre heures du matin, Faby effectue des allers-retours sur près de 200 mètres – à raison de 300 ariarys le trajet, l'équivalent de 6 centimes d'euro – pour permettre aux riverains de traverser la zone submergée. L'eau stagne depuis maintenant neuf ans. Le système d'évacuation de ce quartier est ancien et n'a jamais été réhabilité. La commune tente de drainer la rue avec des pompes mais rien n'y fait. Faute de solution rapide, c'est la débrouille qui prend le relais. Un soulagement pour les riverains. « J'accompagne mon fils pour qu'il traverse en charrette, témoigne Flisia, une cliente de Faby. Je dois l'emmener ici tous les matins, car les bus sont aléatoires. J'ai peur pour lui, à cause de cette eau stagnante. Des fois, je lui donne de l'argent pour traverser, mais il s'entête à marcher dans l'eau sale. C'est pour cela que je préfère l'accompagner jusqu'ici. » À lire aussiÀ Madagascar, des jeunes sans diplôme formés aux métiers d'avenir « L'inondation devient une opportunité pour survivre » Une situation qui pousse les autorités locales à se mobiliser. « À cause des constructions illicites, des gens construisent sur les canaux et l'eau ne s'évacue plus. En ce moment, tous les responsables jusqu'au chef de district cherchent des solutions durables, confie Claude Alphonse, responsable local du quartier. Mais à cause de l'urgence de la situation, des solutions à très court terme sont prises. » Ce système de débrouille révèle une toute autre réalité, selon l'urbaniste Tahiana Andriamanantena. « Quand un service public est défaillant, l'économie informelle prend le relais. L'eau n'est plus vue comme un service à maîtriser, mais plutôt comme une ressource économique, analyse-t-elle. On peut dire que certains gagnent leur vie grâce au chaos hydrique. L'inondation devient une opportunité pour survivre. C'est un marqueur fort de vulnérabilité urbaine. La ville ne protège plus, elle est exploitée pour survivre. » À Madagascar, près de 80 % de la population active vit de l'informel, selon la Banque mondiale. À lire aussiMadagascar: face à la crise de l'emploi, le secteur informel s'étend à de nouveaux métiers

Deuxième et dernier épisode de notre série de reportages consacrés aux réfugiés burkinabè dans le nord du Ghana. Ils étaient plus de 13 000 enregistrés au Ghana en décembre 2025 selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, la plupart ayant fui les violences jihadistes pour se réfugier dans un pays jusque-là épargné par les attaques terroristes. Le principal camp de réfugiés burkinabè, ouvert à la fin de l'année 2022, se trouve dans le village de Tarikom, à une dizaine de kilomètres seulement de la frontière avec le Burkina Faso. Un espace où vivaient encore en octobre plus de 5 500 réfugiés. Si, sur place, la cohabitation avec les communautés locales semble bien se passer, les pénuries de nourriture et de produits essentiels se ressentent dans une des régions les plus pauvres du Ghana. De notre envoyé spécial à Tarikom, Aux côtés de quelques bâtisses en briques, se dressent des rangées de plusieurs centaines de tentes blanches floquées du logo du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. C'est dans ce camp, administré par le Bureau ghanéen des réfugiés, que vit depuis maintenant plus d'un an Eloro Madi. Âgé de 70 ans, il a dû fuir le Burkina Faso après que des assaillants ont attaqué son village en 2024 : « Je ne souhaite pas retourner au Burkina Faso tant qu'il y a des combats. Ici, ma vie est paisible. Je me sens bien accueilli, certains membres des communautés locales nous donnent de la nourriture, à nous et à nos enfants. C'est vraiment une bonne chose d'être ici. » Assise à ses côtés à l'ombre d'un arbre, Fatima Seone acquiesce. Arrivée au camp de Tarikom il y a deux ans avec ses six enfants, elle se dit reconnaissante d'être ici aujourd'hui : « Les gens ici nous ont très bien accueillis. J'ai même pu apprendre à fabriquer du savon, et à m'occuper du bétail. » Depuis l'ouverture du camp à la fin de l'année 2022, où vivent une majorité de familles, des efforts ont notamment été mis en place pour scolariser les enfants. À la demande du gouvernement ghanéen, les communautés voisines ont également cédé certaines de leurs terres, pour que les réfugiés puissent y développer des cultures. Aucun incident majeur entre habitants et résidents du camp n'a depuis été enregistré, selon les autorités locales. Mais, depuis ces trois derniers mois, Fatima Seone déplore des conditions de vie de plus en plus précaires : « Nous recevons les allocations du gouvernement ghanéen avec de plus en plus de retard, ce qui rend notre vie de plus en plus difficile, surtout pour se nourrir. Cela nous oblige à sortir chaque jour pour trouver des petits boulots. Certains jeunes ont même décidé de quitter le camp. » Contacté par RFI, le Bureau ghanéen des réfugiés admet des « défis » pour l'approvisionnement en nourriture des camps, mais assure que le gouvernement ainsi que ses partenaires internationaux « font tout pour satisfaire au maximum les besoins des réfugiés ». À voir comment la situation évoluera dans l'avenir : en plus de trois ans, la population de réfugiés à Tarikom a presque triplé. Le camp continue d'enregistrer de nouvelles arrivées toutes les semaines. À lire aussiGhana: dans le camp de Tarikom, des réfugiés burkinabè témoignent [1/2]

RFI vous propose une série de deux reportages consacrés aux réfugiés burkinabè dans le nord du Ghana. Ils étaient plus de 13 000 enregistrés au Ghana en décembre 2025, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, la plupart ayant fui les violences jihadistes pour se réfugier dans un pays jusque-là épargné par les attaques terroristes. Notre correspondant, Victor Cariou, s'est rendu dans le principal camp de réfugiés burkinabè, ouvert à la fin de l'année 2022 dans le village de Tarikom, à une dizaine de kilomètres seulement de la frontière avec le Burkina Faso. Il y a rencontré plusieurs survivants d'attaques terroristes qui lui ont raconté leurs histoires. De notre envoyé spécial à Tarikom, Assise à l'ombre d'un arbre, Yola Lagbonmasa affiche un visage fermé. Depuis près de trois ans, elle réside dans le camp de Tarikom au Ghana, qui, en octobre 2025, abritait plus de 5 500 réfugiés burkinabè. « J'ai fui ici avec mes quatre enfants, mais pas mon mari. Lorsque nous avons fui, nous avons pris des chemins différents, et jusqu'à aujourd'hui, j'ignore où il est », déplore la mère de famille. Le souvenir de l'attaque de son village, dans le centre du Burkina Faso, est encore vif. « C'était un vendredi matin. Les assaillants ont débarqué et ont commencé à tuer les habitants. Ce jour-là, au moins 28 personnes sont mortes. C'est pour ça que j'ai décidé de fuir », se remémore-t-elle. Qui étaient les attaquants ? Et pourquoi ont-ils pris d'assaut son village ? Aujourd'hui encore, Yola Lagbonsmasa dit ne pas savoir. Une incompréhension que ressent également Daouda Seone. Cet ancien fermier de 72 ans a dû fuir son village en pleine nuit, après une attaque de groupes armés, en 2023. Il se rappelle : « Nous avons commencé à entendre des coups de feu partout dans notre village aux alentours de minuit, 1h du matin. Les assaillants ont commencé à nous tirer dessus, nous forçant à fuir. Nous sommes retournés au village le lendemain matin, et nous avons découvert que cinq personnes avaient été tuées. Nous avons donc décidé de nous diriger vers la frontière avec le Ghana. » La seule chose dont Daouda Seone est sûr aujourd'hui, c'est qu'il n'est pas près de retourner au Burkina Faso. « Je ne veux pas retourner dans mon village car là-bas, les combats font toujours rage. Quelques jours seulement après que les assaillants ont attaqué mon village, ils s'en sont pris aux communautés environnantes, où les survivants ont dû procéder à des enterrements collectifs », déplore-t-il. Selon le dernier rapport de l'Institute for Economics and Peace, le Burkina Faso restait, en 2024, le pays le plus touché au monde par les attaques terroristes, déplorant alors 1 532 morts. Un nombre imputable en majorité aux attaques menées par le Groupe de soutien à l'islam affilié à al-Qaïda. Les réfugiés du camp de Tarikom, eux, n'espèrent qu'une chose : que ces attaques ne les suivent pas par-delà la frontière burkinabè.

C'est une belle histoire, et elle a lieu en Afrique du Sud. En un peu plus de dix ans, l'artiste James Delaney a transformé un parc abandonné et dangereux en un petit coin de paradis. Des premiers végétaux qu'il a plantés aux gigantesques structures d'animaux en métal qu'il a installées pour attirer les visiteurs, l'artiste a fait preuve de beaucoup de patience. De notre correspondant à Johannesburg, Le parc est situé en ville, au bord d'une route très fréquentée. Mais, une fois passé le portail, le bruit du ruissellement de l'eau couvre un peu le son des klaxons. « On entend bien le bruit de l'eau, ça fonctionne vraiment bien. Avant, l'eau passait sous terre, mais les canalisations étaient dans un état lamentable, pleines de vieux tuyaux rouillés. Du coup, on vient de tout changer pour que l'eau passe en surface », explique James Delanay Ce petit havre de paix, on le doit à cet homme : James Delaney, artiste, passionné de plantes, mais surtout voisin du parc. Il nous raconte le début de cette folle aventure : « Tout a commencé il y a environ douze ans, quand j'ai adopté mon chien Pablo. J'ai commencé à me promener ici et le parc était alors dans un état déplorable : des arbres cassés et effondrés partout, et il était considéré comme un endroit dangereux. Alors, j'ai commencé petit à petit à l'aménager, à planter, à tailler et à le remettre en état. Seul au départ, j'ai ensuite mobilisé des gens et organisé des journées de bénévolat. Au bout de quelques années, l'endroit a commencé à prendre forme. Mais les gens avaient encore peur, je n'arrivais pas vraiment à les faire revenir. J'ai donc mis en place la sculpture quelques années plus tard. La grande girafe jaune et rose est devenue un point de repère dans la nature. Je l'ai créée en me disant : "Des milliers de personnes passent devant chaque jour, comment attirer leur attention ?". » Sous cette immense structure en métal, nous rencontrons Ana, une admiratrice du travail de James, ravie de pouvoir remercier l'artiste : « Bonjour, je suis Ana, c'est un plaisir de vous rencontrer ! Merci pour tout ce que vous avez fait ! » Pour être encore plus au calme, il faut se rendre dans les hauteurs du parc. On peut y observer des hiboux, des chouettes, un peu partout dans les arbres. Il faut bien regarder partout autour pour les repérer. « Il est difficile de tout voir en même temps car cela dépend de la lumière. Vous pourriez donc voir des chouettes différentes le matin et l'après-midi. Il y en a 67 au total, représentant le nombre d'années consacrées par Nelson Mandela au service public de l'Afrique du Sud », nous explique James. Et le travail de James inspire. De nombreux habitants lui demandent régulièrement des conseils pour réhabiliter à leur tour le parc de leur quartier. Parce que Johannesburg regorge d'espaces verts publics, mais beaucoup sont abandonnés, et peu sécurisés.

Le 18 février 2026, le Front populaire de libération du Tigré (TPLF) a célébré son 51e anniversaire dans un contexte très tendu au Tigré. Le parti tigréen, architecte de la modernisation du pays, a dirigé le pays au sein d'une coalition durant près de 30 ans. Mais l'organisation historique peine aujourd'hui à passer outre les multiples crises qui la traversent. De notre correspondante de retour de Mekele Shire, Biruk arrange quelques bouteilles sur le comptoir de son échoppe située à deux pas de la gare routière de Shire. Le jeune commerçant est anxieux : « En ce moment, la situation au Tigré est très tendue. On entend beaucoup de choses. Alors que nous, tout ce que nous voulons, c'est la paix. » Depuis un mois, cette région d'Éthiopie connaît un regain de tensions, après des affrontements entre l'armée fédérale et les Forces de défense du Tigré, bras armé du TPLF. Ces combats font craindre une nouvelle guerre, alors même que le parti régional peine déjà à se remettre des multiples crises qui le traversent depuis une dizaine d'années. À lire aussiÉthiopie: au Tigré, le ton monte entre Addis Abeba et le TPLF, l'ONU appelle à la «désescalade» Le camp de Getachaw Reda s'oppose à celui de Debretsion Gebremichael La scission du TPLF en deux camps, en mars 2023, est l'une des crise les plus importantes, explique Yohannes Woldemariam, professeur de relations internationales à l'université du Colorado : « D'un côté, il y a Getachaw Reda et quelques généraux, qui sont maintenant du côté du Parti de la prospérité du Premier ministre. Et de l'autre côté, il y a Debretsion. » Debretsion Gebremichael est le leader du TPLF qui, officiellement, ne fait plus partie du paysage électoral. En mai 2025, il a été radié par la Commission électorale, pour avoir manqué aux obligations prévues par l'instance. Un coup de massue pour ce parti emblématique, sur lequel s'appuie désormais la concurrence pour se faire une place. Kinfe Hadush, président du parti d'opposition Sawet, décrypte : « Depuis qu'Abiy est arrivé au pouvoir, les Tigréens se sentent plus vulnérables. Aujourd'hui, non seulement, le TPLF ne représente plus les intérêts du Tigré, mais il n'a en plus aucun agenda spécifique. Le TPLF veut juste mobiliser la population pour la guerre. Mais le peuple résiste, il ne veut pas participer à cette guerre. » Le TPLF rencontre des problèmes internes et sa popularité est en berne De son côté, le vice-président du TPLF, Amanuel Assefa l'assure : le TPLF a encore un avenir. « Je reconnais que le TPLF doit résoudre de nombreux problèmes. Je ne peux pas dire que le parti bénéficie du même soutien qu'auparavant. Et d'ailleurs, si le TPLF n'est pas accepté par le peuple, il sera destitué, et un autre parti prendra le pouvoir. Mais ce n'est pas le cas. Le gouvernement fédéral conspire pour démanteler le parti par tous les moyens », martèle-t-il. En octobre 2025, le gouvernement éthiopien a dénoncé « une collusion évidente entre le gouvernement érythréen et le TPLF », dans l'optique d'une nouvelle guerre à venir. À lire aussiÉthiopie: un haut-responsable du Tigré accuse le gouvernement de se préparer à «lancer une guerre»

En Côte d'Ivoire, les cliniques juridiques effectuent un travail de fourmi pour aiguiller et aider les femmes victimes de violences basées sur le genre. Dans le Tchologo, au nord du pays, trois cliniques juridiques ont été installées dans des centres sociaux. Dans ces établissements animés par des juristes, les cas les plus fréquents sont les violences conjugales et les mariages forcés. De notre envoyée spéciale à Ferkessédougou, Mariama [NDLR: le prénom a été modifié] a été scolarisée dans un établissement islamique. Depuis toute petite, son père et son grand-père évoquent un projet : son mariage avec un cousin. Après avoir célébré ses 15 ans, sa famille organise un mariage traditionnel, à son insu. « Ma grand-mère m'a toujours dit qu'un jour, on me donnerait en mariage à un cousin, témoigne-t-elle. J'ai protesté plusieurs fois. Mais un jour, les adultes ont célébré mon mariage avec un imam, en mon absence ». Du jour au lendemain, Mariama doit rejoindre le domicile d'un jeune homme de 20 ans, qu'elle connaît à peine. Elle sombre dans une déprime profonde. « Quand je suis arrivée dans sa maison, il voulait avoir des rapports sexuels avec moi, retrace Mariama. J'ai refusé. J'étais stressée, car je ne voulais pas me marier. Je ne mangeais plus et j'ai fini par tomber malade. On m'a emmenée à l'hôpital ». Pour sa grand-mère, ce mariage était une évidence. Une tradition perpétuée depuis des années. « C'est une tradition : j'ai moi-même été mariée de cette manière, argue-t-elle. Et les femmes de ma génération, aussi. C'est un mariage en famille. Pour nous, à 15 ans, on a atteint l'âge de se marier, donc, on l'a donnée en mariage. On a toutes été mariées comme ça à l'âge de 15 ans. C'est une pratique dans notre famille. Je ne pouvais pas faire autrement pour elle. » Tenter de maintenir les liens familiaux Il a fallu près de deux semaines de médiation pour convaincre les adultes que cette pratique est obsolète. Le mariage a pu être annulé. Bien que ce phénomène soit puni par la loi, dans ce type de dossier, les médiateurs sociaux optent souvent pour une résolution à l'amiable afin de maintenir des liens sociaux. « Lorsque l'affaire du mariage forcé arrive en justice, c'est que, par derrière, la petite fille qui a été récupérée, il faut l'insérer, explique Karelle Kouadio, la coordinatrice de l'Association des Femmes juristes, à Ferkéssedougou. Est-ce que les parents seront contents de la recevoir alors que des personnes risquent de se retourver derrière les barreaux ? Cela crée encore des histoires. Donc on préfère procéder étape par étape : de la récupération de la survivante, jusqu'à la réunification de la famille ». De son côté, Mariama s'épanouit à nouveau : intégrée dans sa famille, elle vend des bananes et de l'eau près du marché de Ferkessédougou. À lire aussiViolences faites aux femmes: la Côte d'Ivoire renforce sa lutte à Abidjan, mais pas seulement

En Côte d'Ivoire, l'autonomie des femmes en milieu rural est toujours un sujet dans certaines zones reculées. Mais la situation s'améliore, grâce notamment à des organisations villageoises dans lesquelles les femmes s'investissent autour d'activités maraîchères, qui leur permettent de contribuer au développement de leur localité. Reportage dans le village de Tchinlovogo, dans la région du Tchologo. De notre envoyée spéciale de retour de Tchinlovogo Une quinzaine de femmes, accroupies, désherbent un champ d'oignons. « On vient le matin très tôt, à cause du soleil, explique l'une d'entre elles. On travaille jusqu'à midi. On travaille en groupe, ça galvanise ! J'aime les travaux champêtres, ils me permettent de subvenir aux besoins de mon ménage ». Ces femmes font partie d'une association, Tossiré, « le vivre ensemble », en sénoufo. Cette association regroupe 86 femmes : elles cultivent ensemble l'oignon, le gombo, le maïs, le piment et l'aubergine, puis partagent les bénéfices de leurs ventes. Cela leur permet, à chacune, d'investir dans d'autres activités. « Beaucoup de choses se sont améliorées, témoigne Yéli. Grâce à ces revenus, j'ai investi dans un commerce de mèches, que je vends aux femmes du village ». À lire aussiFemmes agricultrices : comment améliorer leur statut ? « Aujourd'hui, on arrive à contribuer au développement de notre village » Grâce à ces activités maraîchères, ces femmes ont construit une école primaire. « Grâce à la vente de nos produits, on a acheté du ciment, du sable, expose Mariam Soro, la présidente de cette association féminine. On a bâti l'école primaire et les logements pour les instituteurs. Je suis heureuse de voir les enfants aller à l'école à proximité. Parce qu'avant, c'était difficile : il fallait trouver des tuteurs pour leur confier la garde de nos enfants. Souvent, ils dormaient affamés, le tuteur n'avait pas de moyens. Mais aujourd'hui, on arrive à contribuer au développement de notre village. Nous fournissons 50 000 francs CFA pour approvisionner la cantine de l'école ». Dans ce village reculé, coupé des réseaux téléphoniques et dépourvu d'électricité, il a fallu d'abord convaincre les hommes de l'intérêt de mettre les femmes à contribution. « Avant on privilégiait seulement les hommes, se souvient Drissa Coulibaly, le chef du village, qui reconnaît les efforts consentis. On ne savait pas que la femme pouvait faire quelque chose dans la famille. Aujourd'hui, les comportements ont changé. Les femmes se sont organisées. Cela m'a beaucoup soutenu dans mon village. Quand il y a un cas [un problème, ndlr] qui arrive, les femmes sont prêtes à m'aider ». Ces femmes ont un projet en tête : épargner pour construire une pompe à eau, afin d'approvisionner les ménages du village en eau potable. À lire aussiEn Côte d'Ivoire, des réfugiés burkinabè bénéficient d'une formation agricole à Brondougou

La Côte d'Ivoire accueille depuis près de cinq ans de nombreux réfugiés fuyant la crise sécuritaire au Burkina voisin. Selon le HCR, il y aurait près de 80 000 réfugiés dans le nord du pays, en majorité des Burkinabè. Bien souvent hébergés et aidés par les populations des villages proches de la frontière, à Brondougou, une ferme mise en place par l'ONG Living Soils et financée par le Programme alimentaire mondial et l'Union européenne les forme depuis quelques mois à l'agroécologie. De notre envoyée spéciale de retour de Brondougou, Diénaba Tall a fui le Burkina il y a quatre ans. Cette jeune de 19 ans est hébergée par une famille ivoirienne. Jusque-là, Diénaba enchaînait les petits boulots dans des restaurants en ville. Maintenant, dans cette ferme, cette jeune découvre l'aviculture et explique comment ils apprennent à nourrir les poulets avec des larves. Diénaba est épaulée par Nana Ouattara, une femme d'âge mûr. Cette veuve et mère de quatre enfants a accueilli plusieurs réfugiés pendant plus d'un an, sans aucune contrepartie : « On a beaucoup appris ici, on sait comment il faut faire, comment il faut élever des mouches soldats, comment il faut élever des poulets. Après ce projet, on peut le faire pour nous-mêmes », s'enorgueillit-elle. Dans cette ferme, les stagiaires apprennent aussi des techniques du maraîchage avec des engrais naturels. Cet enseignement pratique vise à lutter contre l'insécurité alimentaire des réfugiés et des familles hôtes. Et donc in fine, à les rendre moins dépendants des aides humanitaires. « Comme vous le voyez, nous avons utilisé des moyens simulant des bidons coupés. On en a à la maison, on les utilisera pour faire les larves, les faire grossir…, explique Amina Coulibaly, technicienne au sein de l'ONG Living Soils. Ce qu'ils vont obtenir à partir des déchets qu'ils vont donner aux larves va leur permettre d'enrichir le sol et en même temps, de pouvoir nourrir aussi une petite quantité de poulets, qui peut servir peut-être à la consommation familiale aussi. » Elle conclut que ces pratiques sont adaptées à cette zone-là. Une entente approfondie Cette formation a surtout permis aux populations hôtes et aux réfugiés de se rapprocher davantage, à travers le travail, comme l'explique Ibrahim Sidibé, arrivé en Côte d'Ivoire il y a trois ans. Cet ancien éleveur a depuis construit sa maison à côté de plantations d'anacarde, avec l'accord des riverains. « C'est l'entente entre nous et les villageois. Parce que bon, maintenant, on se connaît très bien. Je connais ceux du village, beaucoup me connaissent. Entre nous, il y a de l'entente », se réjouit-il. Pour l'instant, une centaine de personnes ont bénéficié de cette formation. À écouter dans Un jour au villageL'aviculture ivoirienne, levier de développement du système de production animale

Ils avaient fui en 2015, au plus fort des violences politiques. Près de dix ans plus tard, des milliers de Burundais rentrent de Tanzanie. Officiellement, ces retours doivent se faire volontairement et « dignement », au rythme convenu entre Gitega et Dar es Salaam : 3 000 personnes par semaine. Le HCR s'inquiète des conditions de ces départs (maisons démolies, pressions, mauvais traitements) et parle désormais de rapatriements forcés. Reportage dans le centre de transit de Nyabitare pour rencontrer ces rapatriés à leur arrivée au Burundi. De notre envoyée spéciale de retour de Nyabitare, Plié en deux sous la chaleur, Victor Nkurikiye, 54 ans, enveloppe dans une bâche de longues tôles rouillées : « Ce sont les tôles que j'ai ramenées d'exil », décrit-il. C'était le toit de son abri construit dans le camp de Nduta, dans lequel il a vécu 10 ans, jusqu'à ce que les autorités tanzaniennes décident de le démanteler. « Ma maison a été démolie sur ordre du chef du camp, témoigne-t-il. Il disait : "Allez démolir les maisons. Il faut que les Burundais rentrent chez eux." Nous sommes partis car ils nous ont traumatisés. Ils ont tout brûlé. » Avec Victor, 800 autres Burundais sont arrivés hier dans le centre de transit géré par le HCR, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Sous un hangar, des matelas, des chaises, des planches de bois ou encore des sacs de vêtements s'empilent à perte de vue. Athanase Nikwibitanga supervise ce site. Pour lui, le message venu de Tanzanie est sans ambiguïté : « Avant, ils rentraient juste avec quelques ustensiles. Cette fois, ils arrivent avec tout. Les maisons sont détruites systématiquement. Ils emportent ces tôles parce qu'il n'y a plus d'abri là-bas. C'est un message : on ne peut plus rester réfugié en Tanzanie ». À lire aussiÀ Busuma, au Burundi, les réfugiés congolais entre enfermement et désir de retour [3/4] « Il faudrait que les moyens suivent pour vraiment les aider » Le dernier accord de rapatriement entre la Tanzanie et le Burundi a été signé en novembre, mais la pression était déjà forte sur les réfugiés depuis des mois. Les écoles étaient fermées, les centres de santé délaissés, et même des cas de maltraitance ont été signalés. Appuyée sur une béquille qui ne la quitte plus, Antoinette Nitwarugina raconte avoir été battue : « Voyez, je suis arrivée en Tanzanie en bonne santé et je rentre handicapée. Les Tanzaniens nous pourchassent et nous brutalisent ». Elle se dit finalement soulagée de retrouver son pays en paix. Elle a reçu du HCR un peu plus de 200 dollars pour se réinstaller, mais l'agence onusienne est elle aussi sous pression. Les retours se font deux à trois fois plus vite qu'annoncé. « Au niveau de Gitara, on attendait 1 500 personnes, mais elles sont autour de 2 800 à 2 900, explique Simplice Nkandji, chef de sous-délégation pour l'organisation. Le rythme s'accélère… Il faudrait que les moyens suivent pour vraiment les aider. » Cette aide se fait pourtant plus que nécessaire, après dix ans d'exil et un retour brutal. Certains, comme Antoinette, ne savent pas encore où ils s'installeront dans les prochains jours. À lire aussiAu Burundi, des réfugiés congolais pris au piège d'une aide qui s'essouffle [2/4]

En RDC, l'offensive de décembre dernier de l'AFC/M23, un groupe politico-militaire soutenu par le Rwanda, a forcé des dizaines de milliers de Congolais à fuir vers le Burundi voisin. La majorité des réfugiés d'Uvira a été regroupée à l'est du pays, sur le site de Busuma, où ils ne sont pas autorisés à sortir, pour des raisons de « sécurité », expliquent les autorités burundaises. Mais face à l'extrême précarité, certains n'hésitent pas à tenter de s'enfuir. Entre restrictions, aide humanitaire insuffisante et tentatives de retour vers leur pays, la vie ici se vit sous tension permanente. De notre envoyée spéciale de retour de Busuma, Alice Zainabou frotte la terre rouge qui colle encore à ses pommes de terre. À 28 ans, réfugiée, elle est devenue vendeuse au marché de Busuma pour survivre. À l'aube, chaque jour, elle part à la lisière du site pour s'approvisionner. « Les cultivateurs burundais viennent là avec leur marchandise et il y a une corde qui nous sépare, qui délimite le site, décrit la jeune femme. Ils viennent jusqu'à la barrière, on prend ce qu'ils nous apportent, mais on ne dépasse pas. » Cette corde est gardée par des policiers, car à Busuma, les réfugiés n'ont pas l'autorisation de sortir. Kititwa Muzingwa, ancien directeur de radio au Congo, vit mal cet enfermement. « On est considérés comme des prisonniers. Vous ne pouvez pas sortir du camp. Beaucoup réclament un peu de va-et-vient, ça pourrait soulager. Nous ne pouvons pas vivre dans de telles conditions », témoigne-t-il en observant ses six enfants jouer devant leur tente de bric et de broc. Aujourd'hui, il est sans revenus et dépendant d'une aide insuffisante. À Ruyigi, l'administratrice Diane Niyibitanga justifie cette décision des autorités burundaises : « Cela ne veut pas dire que les réfugiés sont considérés comme des prisonniers. C'est plutôt pour leur protection, parce qu'on ne peut pas savoir ce qu'ils vont faire ou ce qui peut leur arriver s'ils sortent sans autorisation, argue-t-elle. Dans ce cas, c'est le Burundi qui sera comptable. » À lire aussiAu Burundi, les réfugiés traumatisés par les blessures invisibles de la guerre [1/4] « La vie ici est trop dure » Pour Kititwa, rentrer en RDC est impossible : la guerre fait toujours rage dans les hauts plateaux d'où il vient. Mais dans le camp, beaucoup vivaient à Uvira et, depuis que l'AFC/M23 s'en est retiré, rester à Busuma dans la précarité peut sembler absurde. « La vie ici est trop dure, déplore Linda. Si on ne nous donne pas le minimum pour vivre, je préfère rentrer à Uvira, même si c'est risqué, et mourir là-bas plutôt que mourir de faim et de froid ici, et dormir à même le sol. » Seul un accord entre le Burundi et la RDC pourrait permettre un rapatriement. En attendant, et depuis que la frontière a rouvert entre les deux pays, le HCR plaide pour un assouplissement. « S'il y a des personnes qui veulent partir, c'est leur droit, défend Simplice Kpandji, responsable local de l'UNHCR. C'est pour cela qu'on continue de négocier, pour que les personnes qui se sentent prêtes et qui n'ont pas besoin de notre appui pour partir chez elles, qu'elles puissent le faire. » En attendant, loin des enjeux diplomatiques mais pressés par l'urgence de trouver de quoi vivre, certains, comme Linda, tentent une évasion nocturne : « Oui, j'ai tenté de partir, on a fui tôt, un matin, à pied. Mais on a été rattrapés et ramenés ici ». Sans amélioration de son quotidien sur le site, elle prévient : elle tentera à nouveau de partir. À lire aussiAu Burundi, des réfugiés congolais pris au piège d'une aide qui s'essouffle [2/4]

Depuis décembre, avec l'offensive de l'AFC/M23 dans le Sud-Kivu, plus de 60 000 réfugiés congolais ont été regroupés sur le site de Busuma, au Burundi. Un site prévu à l'origine pour accueillir 20 000 personnes et qui n'était encore à leur arrivée qu'un terrain vierge : pas d'abris, pas d'eau, pas d'infrastructures. Rien. Trois mois plus tard, malgré les efforts des humanitaires, les familles vivent toujours dans une immense précarité : promiscuité, manque d'eau, aide alimentaire tardive... À Busuma, l'urgence se heurte aux coupes budgétaires internationales. De notre envoyée spéciale de retour de Busuma Un camion-citerne entre sur le site. Rapidement, un attroupement se forme. Élizabeth, 25 ans, se faufile à l'arrière. Elle glisse sa bassine jaune en dessous du tuyau. Le camion est venu alimenter le centre de santé. Mais, elle espère grappiller quelques gouttes. « Je suis enceinte. Je ne peux pas marcher des heures pour aller puiser de l'eau à la source. Je prie pour avoir un peu de quoi faire à manger à mes enfants », explique-t-elle. Elle a passé la journée à attendre devant le réservoir installé pour les réfugiés. Cela fait trois jours qu'elle n'a pas d'eau. « À la pompe, il n'y a déjà presque plus d'eau. Je suis encore loin dans la file. Je ne suis pas sûre du tout d'en avoir », poursuit-elle. Les équipes de Médecins sans frontières ont depuis installé une canalisation pour acheminer l'eau sur le site. Mais elle reste rare. Le choléra, qui avait frappé en décembre, est contenu et c'est maintenant la rougeole qui guette. Chaque jour, des agents de santé arpentent les allées poussiéreuses du site pour faire de la prévention. Une femme s'approche, son bébé contre elle. Il tousse, tremblant. « Je pense qu'il est tombé malade à cause du froid. Je n'ai reçu ni matelas, ni abri, ni couvertures. Il fait très froid la nuit. Sans aide, nous allons tous finir par tomber malades. », se désole-t-elle. Le vent déferle en rafale pendant qu'elle nous parle. D'une main, elle retient la bâche qui menace de céder. Arrivée avec ses quatre enfants, sans rien, elle partage cette tente avec un inconnu qui l'a accueillie. Elle nous raconte : « La nuit mes enfants ont peur, et cela les empêche de dormir. Quand il pleut beaucoup, l'eau nous envahit et le vent emporte notre bâche en plastique. On passe des heures debout, sans fermer l'œil de la nuit. » Moins de la moitié des réfugiés ont reçu un abri Car à Busuma, trois mois après leur arrivée, moins de la moitié des réfugiés ont reçu un abri. La faute aux coupes drastiques dans l'aide internationale, déplore Simplice Kpandji, responsable local pour le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés : « Nous pâtissons des coupes budgétaires. Les besoins sont immenses. Certains bailleurs nous soutiennent encore, mais ce n'est pas suffisant. Cela limite notre capacité à offrir un minimum de vie digne à ces réfugiés. C'est un grand problème que nous affrontons. » Depuis décembre, des dizaines de décès ont été recensés, surtout chez les enfants de moins de cinq ans. L'aide alimentaire a aussi tardé à être distribuée et le Programme alimentaire mondial envisage aujourd'hui de réduire de 25 % les rations car ses ressources s'épuisent. Lassés par cette extrême précarité, certains réfugiés le disent : ils veulent rentrer en RDC, malgré la guerre qui continue. À lire aussiAu Burundi, les réfugiés traumatisés par les blessures invisibles de la guerre

L'offensive de l'AFC/M23 sur le territoire d'Uvira, dans le Sud-Kivu en décembre 2025, a provoqué la fuite de dizaines de milliers de Congolais vers le Burundi voisin. La majorité d'entre eux a été regroupée à l'est du pays, sur le site de réfugiés de Busuma. Sous des abris de fortune, ils tentent de se reconstruire. Ils racontent la fuite sous les bombes, les familles séparées et les traumatismes qui ne les quittent pas. De notre envoyée spéciale de retour de Busuma, À l'intérieur d'une tente fouettée par le vent, Sarah, 34 ans, tient sa tête dans ses mains. « J'ai des palpitations, et parfois des vertiges, comme si j'allais tomber par terre, donc je suis venue consulter », explique-t-elle. Sarah a fui la guerre dans l'est de la RDC en décembre dernier avec ses sept enfants. Elle porte le dernier, âgé de trois mois, dans son dos. Ce matin, elle est venue dans cette clinique pour réfugiés confier ses douleurs visibles et invisibles : « Mon mari a été tué par une bombe lancée par un drone. Je me suis retrouvée seule avec nos enfants et j'ai fui. Mais en route, je suis tombée dans une embuscade. Trois hommes en armes m'ont violée devant mes propres enfants. Depuis, ces images tournent en boucle dans ma tête. Et quand j'y repense, j'ai même du mal à respirer. » À lire aussiBurundi: l'ONU lance un appel pour pouvoir venir en aide aux réfugiés fuyant l'est de la RDC « Environ 70% de la population souffre de traumatismes » Le docteur Parfait Baluge, responsable de la clinique, a très vite compris, en arrivant sur le site, l'urgence d'offrir un soutien psychologique aux réfugiés. « Environ 70% de la population souffre de traumatismes. Ils sont très déprimés, beaucoup souffrent d'états de stress, d'anxiété. Femmes, hommes, enfants... Il y a vraiment beaucoup de cas de traumatismes », relate-t-il. Dans la panique de la fuite, de nombreuses familles se sont disloquées. Benoît (le prénom a été modifié), 17 ans, est arrivé ici sans aucun adulte pour l'accompagner. « J'avais déjà perdu mon père et je vivais seulement avec ma mère. Mais pendant les combats, elle a fait une crise cardiaque et elle en est morte. J'ai fui quand les combats sont devenus intenses. Mais la route était vraiment dangereuse, il y avait beaucoup de balles qui sifflaient et des bombardements... Sur la route, on a dû enjamber des cadavres. Il en avait beaucoup », confie-t-il. En partant, Benoît a pris sur ses épaules son petit frère âgé de 9 ans. Il en est responsable aujourd'hui. Encore mineur, il est déjà devenu chef de famille. À Busuma, les réfugiés ont fui la guerre, mais pour beaucoup, elle continue autrement. À lire aussiRDC-Rwanda: plus de 200 réfugiés rwandais ont regagné leur pays

Think Tanger – collectif regroupant des artistes, des architectes, des entrepreneurs ou encore des chercheurs – fête ses dix ans cette année. L'association s'est donnée pour but de penser les importantes mutations à l'œuvre dans la ville de Tanger et d'offrir des espaces et des outils pour que les habitants puissent s'exprimer sur ces transformations. Ateliers culturels, colloques, expositions, publication d'une revue : les initiatives de l'organisation ont été nombreuses. De notre correspondant de retour de Tanger, Une ambiance studieuse, avec quelques bureaux de travail, des ouvrages de sociologie, d'histoire et d'architecture… Au mur, on trouve des œuvres d'artistes marocains, comme celles du cinéaste Ahmed Bouanani. Le Kiosk, situé rue Velasquez, au centre-ville de Tanger, est l'un des espaces de travail de Think Tanger – un lieu de réflexion et de travail pour artistes, chercheurs, urbanistes ou architectes. Amine Houari, 25 ans, est photographe, et également chargé des programmes culturels : « Je trouve que la pluridisciplinarité nous permet en fait une forme de liberté dans le travail. C'est une richesse en plus, ce brassage des différentes pratiques, que ce soit à travers le milieu issu de recherches, mais aussi le milieu artistique, et je trouve que ça permet une certaine lecture de la ville qu'on ne pourrait pas avoir en travaillant qu'avec un seul angle. » Réfléchir la ville autrement Comment réfléchir aux transformations de la ville et favoriser l'expression citoyenne sur ces thématiques ? Pour y parvenir, les projets de l'ONG sont innombrables : une revue, des ateliers de photographie, de cinéma ou encore de radio, comme dans le quartier populaire de Bir Chifa. Amine Houari poursuit : « On a fait un atelier de radio, un podcast : un JT de 2100, ''Comment sera Bir Chifa d'ici 100 ans ?''. Du coup, ça a permis de traiter des sujets hyper importants pour les jeunes, que ce soit à travers la migration, le transport, le réchauffement climatique, mais tout le temps sous le prisme de l'humour, un peu sarcastique, c'est aussi une manière de parler de ce qu'on veut, mais d'une manière plus créative, je dirais. » Donner une voix aux citoyens dans la transformation urbaine Construction du port Tanger Med et de nouveaux quartiers, arrivée du TGV... Le nombre d'habitants a quasiment doublé en 20 ans. Tanger est même devenue la deuxième ville du Maroc. Amina Mourid, cofondatrice de Think Tanger, se souvient des enjeux au moment de la création de l'organisation : « On essayait de comprendre, à cette époque, quel était l'avenir qui était en train de se dessiner pour cette ville. Quelle place aussi surtout pour les citoyens, pour s'impliquer, dans la co-constuction de cette vision territoriale. Et donc, Think Tanger, à l'époque, c'est une plateforme qui essaye d'aller chercher l'information où elle se trouve, en invitant directement ceux qui sont au cœur de la mutation de la ville, les acteurs économiques, politiques, et bien évidemment en redonnant la place aux artistes, pour pouvoir documenter, mettre à distance cette réalité, et créer aussi un discours parallèle alternatif à cette mutation. » Aujourd'hui, Think Tanger est fort de six salariés. En plus des bailleurs de fonds, l'organisation se finance à travers la vente d'œuvres d'art, de livres, des visites de la ville, mais aussi un café et bientôt un restaurant.

Depuis cinq ans et le déclenchement de la guerre au Tigré, des milliers de personnes déplacées se sont installées dans le camp de Hitsats, à l'ouest de la région. Mais les conditions de vie déplorables du site et le manque de perspectives ont provoqué des départs massifs vers la Libye ou le Yémen. Reportage à la rencontre de ces familles décimées. De notre correspondante de retour de Hitsats, Les premiers abris apparaissent au bout d'une route poussiéreuse et cabossée. Dans ces petites maisons de tôles, entourées de montagnes, au camp de Hitstats en Éthiopie, vivent aujourd'hui plus de 15 000 personnes originaires du Tigré occidental, une zone occupée depuis la guerre par les forces de la région Amhara. Depuis quelques mois, de nombreux jeunes déplacés quittent le camp pour s'engager sur les routes migratoires. Le frère d'Amleset, 18 ans, est aujourd'hui en Libye : « Il est parti sans rien nous dire. Ce sont des trafiquants d'êtres humains qui l'ont aidé à traverser la frontière du Soudan vers la Libye. Puis, après une longue période, des personnes de notre entourage nous ont dit qu'il était là-bas, mais qu'il avait été arrêté. » Quelques semaines plus tard, Amselet reçoit un appel de son frère : les trafiquants exigent un million de birrs de rançon (environ 5 400 euros, NDLR). La famille paye alors une partie en vendant son bétail, et les coups cessent. « Mais aujourd'hui, mon frère est toujours en prison, car ils demandent encore de l'argent. Et il est très malade. Je me sens mal parce que je ne peux pas aider mon frère qui est bloqué là-bas, je n'ai pas d'argent à lui envoyer. Je me sens tellement impuissante et démunie », nous confie Amselet. À lire aussiÉthiopie : regain de tension au Tigré, les réfugiés affluent dans les camps de déplacés Un exode massif faute de travail et des conditions de vie déplorables À Hitsats, des milliers de familles partagent la même histoire. Parmi les raisons de cet exode massif : l'impossibilité de trouver un travail aux alentours. La fille de Birzaf est partie pour le Yémen il y a deux mois : « Elle m'a dit qu'elle allait trouver un travail pour subvenir aux besoins de la famille. Moi, je lui ai dit que ce n'était pas la peine, qu'on demanderait aux gens à l'église de nous aider. Mais elle n'a rien voulu savoir, et elle est partie. Aujourd'hui, elle est en prison. Je ne peux la voir que par la petite caméra de surveillance de sa cellule. Ils la forcent à me dire qu'elle souffre, et ils me demandent de l'argent. » Pour Keshi Mebrahtu, coordinateur du camp, les conditions de vie déplorables font aussi partie des causes de départ : « Dans ce camp, on fait face à de nombreux défis. Le plus important, c'est le manque de nourriture. Mais on manque aussi d'eau potable, et l'accès aux soins médicaux est très rare. Ces deux derniers mois, la situation s'est un peu améliorée grâce à des collectes de fonds organisées par des stars de TikTok. Mais j'ai peur que la situation se détériore encore, car c'était une aide ponctuelle. Or, nous avons besoin d'un soutien en continu. » D'après Keshi Mebrahtu, depuis 2020, 335 personnes sont mortes de faim dans le camp. À lire aussiTigré, aux origines d'une guerre fratricide

L'est du Sénégal face au risque de la contagion jihadiste, fin de notre série de reportages. Aux Trois frontières, zone aux confins du Mali et de la Mauritanie, la menace terroriste est toute proche. Si Dakar a renforcé l'approche sécuritaire, sur place, des acteurs alertent sur une région en déficit chronique de tout : infrastructures, routes, électricité… Un terreau potentiellement propice aux mouvements jihadistes. Face à cette menace, le développement est un enjeu crucial de la région. De notre envoyée spéciale de retour de Gangala, Pour rejoindre la région de Ballou, à plus de 700 kilomètres de Dakar, il faut s'armer de courage. Car depuis des décennies, la zone reculée et aride la plupart de l'année rime avec le manque. Venu assister à une réunion sous un soleil de plomb pour identifier des projets de développement, Abdourrahmane Ba, le chef de village de Gangala, à quelques kilomètres du Mali, résume la situation : « Y'a pas d'eau, y'a pas d'électricité, il manque des cases de santé, et il manque des routes. » Un des enjeux majeurs pour déployer la sécurité, rapide et efficace, dans la zone, demeure la route. Le goudron qui doit relier les villes frontalières de Kidira à Bakel, en travaux depuis des années, est en passe d'être terminé, selon les autorités. Pour le maire de Ballou, Cheikhna Camara, dont la commune se trouve sur le trajet, c'est une priorité : « On est enclavés, on n'a rien ! Étant enclavés, les bandits de grands chemins peuvent venir faire ce qu'ils veulent et peuvent partir. Et les autorités, pour les poursuivre, c'est très difficile. On vit cette situation-là depuis des années. » À écouter aussiEst du Sénégal : la vigilance locale pour se prémunir des jihadistes [4/5] Développer pour ne pas devenir un territoire oublié Ce jour-là, une quinzaine d'habitants et de chefs de village de la zone sont venus examiner une mare grande comme trois terrains de foot. Ce point de ravitaillement en eau est crucial pour les bergers transhumants de la zone. L'agence régionale de développement, avec l'appui de bailleurs, veut le consolider. « Nous sommes en train d'évaluer le volume du travail, et comment faire pour sécuriser la digue, tout en conservant la mare, sans que l'eau ne détruise la berge », explique Mamadou Fade, acteur de l'agence étatique de développement (ARD). Il plaide pour que cette région frontalière menacée par l'insécurité voisine ne reste pas un angle mort du développement : « Nous sommes dans une région où, du fait des effets des changements climatiques, les gens sont vulnérables. Donc, la fragilité de l'économie locale fait que tout le monde est dans le besoin. C'est ce qui justifie que les jeunes émigrent. C'est ce qui justifie aussi le risque d'enrôlement des jeunes par rapport aux jihadistes. » Pour l'heure, le Sénégal et les populations locales résistent à une extension du conflit jihadiste. Mais pour combien de temps ? À écouter aussiEst du Sénégal : Kidira, face à la peur d'une menace jihadiste [3/5]

L'est du Sénégal face au risque de la contagion jihadiste, suite de notre série de reportages. Dans cette zone aux confins du Mali et de la Mauritanie, où la Falémé se jette dans le fleuve Sénégal, la menace terroriste est toute proche et hante le quotidien de cette région reculée. Les récentes attaques au Mali voisin ont provoqué le renforcement du dispositif de sécurité des autorités du Sénégal, qui, avec une frontière poreuse en zone rurale, s'appuie sur un élément central : ses habitants. De notre correspondante de retour de Ballou, Un poste radio grésille au pied du village de Ballou. Une pirogue chargée de voyageurs traverse les eaux de la Falémé et du fleuve Sénégal qui se mélangent à cet endroit. En face, de l'autre côté de la rive, la Mauritanie et à droite, le Mali. Sous ces airs paisibles, Aboubaker Niangané, le chef du village de Ballou, 8 500 habitants, l'assure, la menace est réelle. « Quand même, nous ne sommes pas tranquilles. Car Ballou se situe dans la zone des trois frontières. De Arundu à Kidira, la sécurité est tellement faible, c'est notre grande préoccupation. Alors, des deux côtés du fleuve, étant donné que nous sommes les mêmes familles, on s'organise, et on s'alerte. » Des alertes assez fréquentes, comme la semaine dernière, quand des personnes non identifiées sont venues incendier une école dans le village de Sébou, située en face du Mali. « Il y a eu des gens qui ont traversé en toute tranquillité le fleuve pour s'attaquer aux écoles, raconte par téléphone le maire de Ballou, absent lors de notre passage. On est exposés en permanence, ils sont venus, ils ont mis le feu, carrément. » L'enquête n'a pas encore permis d'identifier les assaillants, mais via ces comités de veille, des incidents sont régulièrement signalés, d'autant plus en saison sèche quand il est particulièrement facile de franchir le fleuve. Au risque parfois de créer une certaine psychose. « Un jour, on nous a signalé au mois de janvier que des motos traversaient la frontière. Les villageois ont cru que c'étaient des jihadistes, mais quand ils sont allés vérifier, ils ont vu que c'étaient des gens qui allaient à un mariage, explique le chef du village de Gangala, situé à quelques kilomètres de Ballou. Ils avaient fait un cortège pour y aller et les gens ont cru que c'étaient des jihadistes. » À lire aussiEst du Sénégal: les routiers en première ligne face au conflit [2/5] Un dispositif citoyen pour compléter celui des forces de sécurité Le dispositif, quoique artisanal, avec des veilles nocturnes et un numéro d'appel des forces de sécurité pour chaque chef de village, est devenu indispensable dans cette zone reculée, sans route goudronnée, difficile à superviser en permanence. Mamadou Fode, qui travaille pour l'agence régionale de développement, se rappelle d'une intervention il y a un an : « Quelqu'un a été arrêté par rapport à l'apologie du terrorisme dans un village de cette zone, il faisait du commerce, mais quand on a examiné son téléphone, on a réalisé qu'il avait des relations avec des têtes pensantes du jihadisme. » Un dispositif qui vient compléter celui des forces de sécurité, hier quasi inexistantes, selon des sources locales, et aujourd'hui mobilisées face à des jihadistes bien structurés à 50 km à peine de là. Les habitants l'assurent, des patrouilles de l'armée et de la gendarmerie sont désormais visibles, mais la zone à surveiller reste immense. À lire aussiEst du Sénégal: Kidira, face à la peur d'une menace jihadiste [3/5]

L'est du Sénégal face au risque de la contagion jihadiste, suite de notre série de reportages. Direction Kidira, dernière ville du Sénégal, sur la route qui relie Dakar à Bamako. Depuis que des jihadistes ont attaqué le poste-frontière côté malien à un kilomètre de Kidira en juillet dernier, la surveillance a été renforcée côté sénégalais. Il n'empêche, la population de cette ville frontalière vit dans la crainte d'une extension du conflit. De notre correspondante de retour de Kidira, Assis à l'ombre d'une cahute en bois, le toit recouvert de pailles, une vingtaine de personnes attend que les taxis collectifs se remplissent direction l'ouest du Sénégal, une matinée ordinaire à la gare routière de Kidira. Ibrahima, qui vend des tickets, n'est pas inquiet de la proximité de la frontière malienne à tout juste 200 mètres : « Nous, on a la sécurité. Sur le pont, là-bas, il y a des policiers. Si tu passes, on te demande ta carte d'identité, sans ta carte tu te fais refouler. » Le pont qui passe au-dessus de la Falémé, un affluent du fleuve Sénégal, est tout ce qui sépare Kidira de sa jumelle au Mali, Diboli. Mais dans cette zone surnommée le Sénémali, tant les populations sont liées, le sujet de la sécurité ne laisse personne indifférent, comme l'explique Lia Waso qui vend des bouteilles d'eau aux voyageurs : « Diboli et Kidira, c'est presque la même ville, c'est à moins d'un kilomètre et demi. Donc, la situation, là-bas, les attaques et l'insécurité, ça nous fait mal. On a des parents de l'autre côté et d'autres qui vivent ici, donc on espère que ça va s'améliorer. » À écouter aussiEst du Sénégal : le portrait d'un chauffeur malien, rescapé d'une attaque jihadiste [1/5] Le traumatisme de l'attaque du 1er juillet Une proximité qui est aussi source d'insécurité, comme le raconte Aïssatou qui tient la cantine à côté de la gare routière : « Toi, tu t'assois et tu entends "panpan, pan", ça fait peur. » Aïssatu fait référence à cette attaque du 1er juillet quand les jihadistes ont tiré sur le poste frontière de Diboli à moins d'un kilomètre. Depuis, tout le monde en convient, la sécurité a été renforcée. Un blindé surmonté d'une mitrailleuse est posté en permanence à la frontière côté sénégalais. L'armée patrouille en ville, mais une nouvelle attaque du Jnim, fin janvier, à une trentaine de kilomètres à peine du Sénégal, ravive l'anxiété. « Nous, les mamans, on n'est pas tranquilles. » Djeinaba, née et grandie à Kidira, a peur : « Les jihadistes, l'autre jour, ils sont venus ici, ce n'est même pas loin. Ils ont brûlé des camions-citernes, plus de 12 chauffeurs ont été tués. On a bien sécurisé les frontières. Le Garsi est là, les gendarmes sont là, la police, on a tout augmenté, mais quand même, jusqu'à présent, on a peur, car on n'est pas loin, on ne sait pas quel jour ils vont venir. Les jihadistes, ils peuvent même déjà être ici, car de Diboli à Kidira, tu peux venir à moto ou même à pied. » À écouter aussiEst du Sénégal : les routiers en première ligne face au conflit [2/5] Une frontière qui continue de vivre malgré tout En ville, aucun responsable local ne souhaite s'exprimer sur l'épineux sujet de la sécurité, tant la proximité du Mali et la crainte d'éventuelles représailles sont fortes. Pendant ce temps, à la frontière, policiers, gendarmes et agents de la douane sont assis côte à côte à l'ombre des arbres. De chaque côté du fleuve, piétons et vélos traversent, ainsi que des camions, presque comme si de rien n'était.

L'est du Sénégal face au risque de la contagion jihadiste, suite de notre série de reportages. Direction Kidira, dernière ville du Sénégal, sur la route qui relie Dakar à Bamako. Depuis que des jihadistes ont attaqué le poste-frontière côté malien à un kilomètre de Kidira en juillet et, pour la première fois, des chauffeurs routiers sénégalais en septembre dernier, la surveillance a été renforcée côté sénégalais. Mais côté malien, sur la route qui approvisionne Bamako chaque jour en denrées ou biens importés, les chauffeurs routiers sont en première ligne face au conflit. De notre correspondante de retour de Kidira, Ce matin-là, ils sont une trentaine de chauffeurs routiers rassemblés à l'entrée du parking pour gros porteurs. Dernière halte avant la frontière et le Mali à 600 mètres de là. Particulièrement mécontents, comme Koné Tiemoko : « On en a marre ! Il y a des camions qui nous doublent pendant que nous, on est là coincés depuis quatre jours, on veut qu'ils nous disent pourquoi ! » Entouré de centaines de camions et de semi-remorques garés en plusieurs rangées, ce chauffeur malien se dit plus préoccupé, ce jour-là, par les tracasseries subies sur le trajet au Sénégal, plutôt que par les enjeux de sécurité au Mali. Koné Tiemoko : « Attaqué sur la route ? Non, tu sais, c'est mon travail, si je laisse ça, comment les enfants vont faire pour aller à l'école ? Il faut que je prenne la route. La route, c'est risqué, mais que faire ? On est obligé de le faire, et tant que ton jour n'est pas arrivé tu ne vas pas mourir ! » Garé un peu plus loin, Malick Dieng, qui transporte un conteneur chargé de médicaments et de vêtements destinés à Bamako, confirme la présence des jihadistes sur la route, mais refuse d'être inquiet : « Oui, il y a des gens qui contrôlent, mais ils contrôlent des pièces. Si vous êtes des Sénégalais, on dit oui, nous sommes des Sénégalais, on nous laisse passer. Tu ne peux pas dire que c'est l'armée, non. On ne peut pas chercher ça, non, ce n'est pas notre rôle. Si la voie est libre, tu passes, il n'y a pas de problème. » À lire aussiEst du Sénégal : le portrait d'un chauffeur malien, rescapé d'une attaque jihadiste [1/5] Malgré les risques, un métier impossible à abandonner Entre 500 et 1 000 véhicules franchissent chaque jour la frontière entre les deux pays pour approvisionner Bamako depuis le port de Dakar. Dem sillonne depuis neuf ans : « Sénégal, Mali, Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Adidjan... » Accroupi à l'ombre de son camion, il confirme, sans vouloir entrer dans les détails, une dégradation depuis trois ans. « Il n'y a plus de sécurité, c'est devenu trop dangereux. C'est un peu compliqué, mais il n'y a plus de sécurité. » Le 4 septembre dernier, l'attaque inédite et l'enlèvement de six chauffeurs routiers sénégalais près de la frontière ont changé la donne pour Modou Kaire. Cet ancien chauffeur est membre de l'Union des conducteurs routiers de l'Afrique de l'Ouest depuis plus de trente ans : « Au début on nous parlait de banditisme transfrontalier, on entendait parler de ces attaques vers Tombouctou, Gao, Kidal... Aujourd'hui, on en parle à moins de dix kilomètres de chez nous et ça nous fait vraiment peur. Quand une case brûle et que c'est la case du voisin, il ne faut pas dire "non, je n'interviens pas parce que ce n'est pas la mienne, c'est la case du voisin". » Si les autorités sénégalaises assurent avoir renforcé leur présence militaire le long de la frontière avec le Mali, Modou Kaire, lui, plaide pour des contrôles renforcés, des motos notamment, pour éviter des risques d'infiltrations et un plus grand soutien aux chauffeurs routiers. À lire aussiMali : cibles d'attaques jihadistes, des chauffeurs routiers appellent à un arrêt de travail

L'est du Sénégal face au risque d'une contagion jihadiste : premier volet de notre série de reportages. Depuis septembre et le blocus sur le Mali décrété par le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans affilié à al-Qaïda, le Jnim, les camions-citernes sont systématiquement attaqués. Le 29 janvier dernier, lors d'une attaque du Jnim entre la ville malienne de Kayes et la frontière du Sénégal sur un convoi de camions-citernes, au moins 16 chauffeurs routiers ont été exécutés. Une nouvelle attaque traumatisante pour les professionnels du secteur, en première ligne dans ce conflit. De notre correspondante à Dakar, Son pied gauche toujours enroulé dans un bandage, Seydou se souvient du 29 janvier et de sa course effrénée quand, peu après 10 h, sur la route de Kayes au Mali, à moins de 30 km du Sénégal, des tirs retentissent en tête du convoi de 60 camions-citernes escorté par l'armée. « Quand ils ont commencé à tirer à l'avant du convoi, tous les camions se sont arrêtés, se rappelle le jeune homme. Il y avait des tirs dans tous les sens, chacun a essayé de se sauver, certains vers le village, d'autres dans la brousse, d'autres se sont réfugiés sous les véhicules ou cachés dans des trous. C'est là qu'ils m'ont trouvé. » « Ils », ce sont les jihadistes du Jnim qui ont revendiqué cette énième attaque, à 42 km de la ville de Kayes, au Mali. Ce 29 janvier, ils ne s'en sont pas pris qu'aux forces armées maliennes mais aussi aux chauffeurs des camions-citernes. « Ils étaient 16 ou 17, ils nous ont arrêtés. Ils nous ont dit de ne pas fuir, qu'ils n'avaient pas besoin de nous, que c'étaient les autorités qu'ils cherchaient, témoigne Seydou. Mais ils nous ont dit que si on se levait, on prendrait une balle. On est restés couchés presque jusqu'au soir pendant que les assaillants pointaient leur fusil sur nous. À un moment, ils nous ont demandé de les suivre… Ils nous ont finalement libérés au bord de la route. J'ai eu tellement peur, car même couché, autour de moi je voyais les balles filer, je pensais que j'allais y rester et que c'était terminé pour moi. » À lire aussiAu Mali, l'approvisionnement en carburant plie mais ne rompt pas « Ras-le-bol de voir des conducteurs braqués, tués, blessés » Terrorisé, une fois relâché par les jihadistes, Seydou reprend sa course à travers la brousse en direction de Diboli. La ville la plus proche se trouve à une trentaine de kilomètres, elle est située sur la frontière avec le Sénégal. Les pieds ensanglantés, il arrive épuisé à l'hôpital, incapable de marcher, avant d'être recueilli par son syndicat, l'Union des conducteurs routiers de l'Afrique de l'Ouest. « Ce n'est pas la première ou la seconde fois, ras-le-bol de voir des conducteurs, qui ne sont ni de près ni de loin mêlés à ces affaires de l'État, de les voir braqués, tués, blessés », enrage Modou Kaire, inspecteur du syndicat de l'Union des conducteurs routiers de l'Afrique de l'Ouest. Ce 29 janvier, 16 chauffeurs routiers seront tués, certains égorgés et leurs corps laissés sur le bord de la route. Ils sont finalement enterrés deux semaines plus tard, le 11 février, après que les chauffeurs de camions-citernes maliens ont menacé de faire grève. Seydou, dont l'employeur est décédé lors de l'attaque, a un message à faire passer : « Je demande aux jihadistes de réfléchir avant de tuer des personnes innocentes qui font tout pour faire vivre leur famille. C'est vraiment décourageant, car ce sont des gens qui cherchent juste à nourrir leur famille. » Dès qu'il sera remis, le jeune apprenti de 24 ans prévoit lui aussi de reprendre cette route entre Dakar et Bamako, malgré la peur et un salaire de moins de 50 000 francs CFA. À lire aussiMali: cibles d'attaques jihadistes, des chauffeurs routiers appellent à un arrêt de travail

Quatrième et dernier volet de notre série de reportages en Centrafrique dans la ville de Baboua qui se relève. Située à seulement 50 kilomètres de la frontière camerounaise, cette ville diamantifère a été profondément marquée par la crise de 2013 à 2016. Longtemps laissée à elle-même, livrée à l'insécurité et au manque d'infrastructures, Baboua semblait condamnée à l'abandon. Mais aujourd'hui, un vent de renouveau souffle sur la ville. Les jeunes, en coordination avec les chefs de villages et les forces de sécurité, s'organisent pour lutter contre les bandits armés et protéger leur communauté. Grâce à leur engagement citoyen, les routes entre Baboua et la frontière sont plus sûres et les habitants peuvent reprendre leurs activités agricoles et économiques en toute sérénité. De notre correspondant de retour de Baboua, Le ciel est noyé dans le brouillard, l'air est frais. Florentin pédale en direction de la falaise de Garga-Mbongo. Sur son dos, un sac contenant un bidon d'eau et quelques vivres. Entre ses mains, un téléphone relié à un fil métallique, improvisé pour capter le réseau. « Nous sommes simplement des habitants de la ville. Nous faisons de notre mieux pour parcourir les secteurs périphériques, les champs et les zones isolées », explique-t-il. Ce matin, il a choisi de parcourir une dizaine de kilomètres au nord de la ville pour recueillir des informations. « Dans nos activités quotidiennes, nous essayons d'être curieux et de poser des questions. Nous cherchons à repérer les inconnus, à vérifier si des hommes armés ne sont pas dans le secteur et à identifier des comportements inhabituels. » Depuis le désarmement, en octobre dernier, des rebelles des 3R, conformément à l'accord de paix de Ndjamena, il n'y a plus d'attaques dans la ville de Baboua et sa périphérie. Mais certains hommes armés ont changé de stratégie et agissent désormais comme des coupeurs de route. À lire aussiCentrafrique: les chefs rebelles de l'UPC et des 3R de retour à Bangui « La population vit dans un climat de peur » « La plupart des hommes armés sont autour des chantiers miniers. Ils font des braquages et la population vit dans un climat de peur, confie Privât, un habitant de Baboua. Nous sommes là pour lutter contre le grand banditisme, les assassinats, les enlèvements et le phénomène des coupeurs de route, chacun à notre manière. » Mais l'activité de ces jeunes n'est pas sans conséquences. Anselme, un agriculteur, s'inquiète pour son fils, qui reçoit régulièrement des menaces de mort : « Mon fils continue d'aller à l'école. Un jour, il a reçu des menaces de la part de ces bandits. Certains d'entre eux sont de jeunes habitants du village. J'ai peur pour la vie de mon fils, s'alarme Anselme, mais il est déterminé. Nous avons trop souffert. Ces actes de banditisme doivent cesser. » Les autorités locales travaillent en étroite collaboration avec ces jeunes afin de rétablir l'ordre et la sécurité dans la localité. « Ce ne sont pas des groupes rebelles, indique Jean Michel Bouaka, sous-préfet de Bouar. Ces gens utilisent pour la plupart des armes artisanales pour braquer des gens qui vaquent à leurs occupations. Ces jeunes en profitent pour les braquer, pour prendre leurs biens. Mais ce ne sont pas des groupes armés en tant que tels. Nous avons nos forces. Nous avons les Facas, la gendarmerie, la police, la Minusca et les alliés russes qui sont là pour nous prêter main-forte. » La plupart de ces jeunes volontaires ont l'ambition d'intégrer le rang des Forces armées centrafricaines pour défendre leur pays contre les rebelles et les bandits. Retrouvez les premiers épisodes de notre série sur l'Ouest centrafricain : L'Ouest centrafricain, une décennie après la crise: l'émotion des réfugiés de retour au pays [1/4] L'Ouest centrafricain, une décennie après la crise: l'hôpital de Bouar renaît [2/4] L'Ouest centrafricain, une décennie après la crise: le problème persistant des viols à Baboua [3/4]

Direction Baboua, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière camerounaise, au nord-ouest de Bangui, pour le troisième volet de notre série de reportages. Dans cette ville, les violences sexuelles connaissent une inquiétante recrudescence ces dernières semaines. Chaque semaine, une dizaine de femmes, principalement de jeunes filles, sont victimes de viol. Si certaines bénéficient d'une prise en charge à l'hôpital local, beaucoup restent silencieuses, freinées par le poids des traditions et la stigmatisation sociale. Ces agressions surviennent autant en pleine ville que dans les champs ou les villages alentour, et les auteurs présumés sont parfois des bandits armés… mais aussi des proches. Face à cette situation alarmante, l'ONG SENI PLUS, basée à Baboua, apporte un accompagnement psychologique pour favoriser la réinsertion sociale des survivantes, sans discrimination. De notre envoyé spécial à Baboua, À la tombée de la nuit, le quartier populaire de Bokom est plongé dans l'inquiétude. La peur s'installe, les jeunes filles n'osent plus sortir ni marcher seules dans les rues. Privé d'éclairage public, le quartier s'enfonce dans l'obscurité, à peine éclairé par la lueur lointaine de la lune. Sous un hangar de fortune, fait de paille et de bâche, des jeunes se rassemblent. Ils fument et consomment de l'alcool. C'est ici qu'une jeune fille de 15 ans été violée. « Ce qui m'est arrivé m'a brisée. Je passais ici pour aller au marché. Ce jour-là, il pleuvait. Je n'ai rien fait pour mériter ça. Ils ont abusé de moi avant de fuir. Aujourd'hui, je veux que justice soit faite », confie-t-elle. Dans la cour à côté, Lima malaxe la boule de manioc à l'aide d'une spatule. Il y a un mois, alors qu'elle travaillait aux champs, elle a confié sa fille de 5 ans à son oncle paternel. Malheureusement, celui-ci a abusé d'elle : « Après le forfait, il a quitté le village sans laisser de trace. Ma fille est entre la vie et la mort à l'hôpital. L'enquête se poursuit pour le retrouver. » À l'hôpital de Baboua, les victimes reçoivent des soins médicaux et un accompagnement psychologique. Dans son bureau, Elvige Kadjidja Bita, de l'ONG Seni Plus, en reçoit plusieurs par jour. « Des cas d'agressions sexuelles, avec ou sans pénétration, ne sont pas des cas isolés, c'est régulier. Franchement, ici à Baboua, le nombre est élevé. Parfois, on reçoit dix cas par semaine. La statistique mensuelle des filles violées varie généralement entre 15 et 18 cas. L'âge des victimes varie de 5 à 15 ans pour les plus jeunes, et de 18 ans jusqu'à pas d'âge. Certains parents gardent le silence pour des questions de coutumes. Ces prises en charge sont gratuites à notre niveau », explique-t-elle. Beaucoup d'agressions au sein de la famille Malgré les nombreuses sensibilisations, la situation continue de gagner du terrain dans cette ville d'environ 20 000 habitants, dont les jeunes représentent plus de 70% de la population, selon les autorités locales : « Ça se passe beaucoup au sein de la famille. Ça peut être l'oncle paternel ou maternel qui est l'auteur. Souvent, l'enfant est allée jouer et un voisin vient coucher avec elle. Lorsque l'on amène des enfants de 5 ans ici, ce sont des cas délicats qui nécessitent des soins minutieux. On amène la victime chez les médecins pour une prise en charge médicale, on l'amène ici pour la prise en charge psychologique. On répond aux besoins selon la nécessité et selon l'urgence : d'abord sauver la vie avant la prise en charge psychosociale. » À Baboua, ces filles sont régulièrement victimes de stigmatisation et de rejet de la part de la société. Pour une lutte efficace, les autorités locales multiplient depuis le début du mois de février les sensibilisations en porte-à-porte et les réunions publiques, appelant la population à la vigilance et à saisir la justice. À lire aussiL'Ouest centrafricain, une décennie après la crise: l'émotion des réfugiés de retour au pays [1/4] À lire aussiL'Ouest centrafricain, une décennie après la crise: l'hôpital de Bouar renaît [2/4]

La Centrafrique poursuit lentement mais résolument son processus de reconstruction. À Bouar, une ville d'environ 30 000 habitants située à l'ouest du pays, l'hôpital préfectoral renaît progressivement après plusieurs années de profondes difficultés. Manque de personnel qualifié, insuffisance d'infrastructures adaptées, pénurie de médicaments et d'équipements médicaux... Autant de défis qui ont longtemps empêché cette formation sanitaire d'assurer pleinement sa mission première : sauver des vies. Aujourd'hui, en complément des efforts engagés par le gouvernement pour améliorer la qualité des soins, une nouvelle étape vient d'être franchie. Début février 2026, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés a doté l'établissement en équipements médicaux, redonnant espoir au personnel soignant comme aux populations locales. De notre correspondant de retour de Bouar, Dans les couloirs silencieux du service des urgences, le temps semble suspendu. Sur les lits usés, les patients tentent de trouver le sommeil. Le bras relié à un sérum, ils observent presque machinalement les gouttelettes tomber une à une, au rythme lent de l'attente. Cet hôpital fonctionne avec des services limités : la chirurgie, la maternité, la pédiatrie et les urgences. Martin Zekana est le médecin-chef de cet hôpital : « Nous avons un circuit d'évacuation qui est clairement défini pour des cas qui dépassent notre plateau technique. Il s'agit entre autres des cas de traumatologie, des accidents de la voie publique où il y a des fractures ouvertes. On n'a pas un service de traumatologie, ni de radiologie qui peut nous situer sur la lésion osseuse. Devant cette situation, nous transférons les patients à l'hôpital général de Bangui. » Mireille, victime d'un accident, fait partie des patients pris en charge dans cet établissement. Comme beaucoup d'autres, elle vient de loin, du village de Kpocté, situé à proximité de Bouar : « À chaque maladie, nous sommes obligés de venir ici parce que dans mon village, il n'y a pas de centre de santé. Nous transportons les malades sur des motos ou dans des pousse-pousse, même les femmes enceintes. Nous sommes heureux que l'hôpital soit doté d'équipements qui permettront de sauver des vies et de s'occuper des malades. » Des défis à relever Cette dotation du HCR permet de relever le niveau du plateau technique de l'hôpital, explique le docteur Martin Zekana, médecin-chef : « Nous avons reçu le Dinamap, qui est un moniteur de paramètres vitaux d'un malade au niveau du bloc opératoire. Nous avons aussi reçu des lits de réanimation, des lits mécanisés. Il y a également des appareils qui nous permettent de voir dans quelle mesure le malade a besoin d'oxygène ou pas. » L'hôpital de Bouar est le plus grand de toute la préfecture. Mais avec l'accroissement de la population, sa capacité d'accueil reste limitée et le nombre de spécialistes se compte sur les doigts d'une main. « Nous avons des difficultés d'accès à l'électricité et à l'eau potable, explique le docteur Zekana. Il y a aussi d'autres défis à relever en termes d'extension d'infrastructures, la nécessité d'avoir un centre d'imagerie et surtout de rehausser notre plateau technique. » Toutefois, un autre problème majeur s'impose : l'hôpital ne dispose pas de morgue. En cas de décès, le corps est remis directement aux parents pour inhumation. C'est un besoin réel qui se fait sentir dans cette formation sanitaire. À lire aussiL'Ouest centrafricain, une décennie après la crise: l'émotion des réfugiés de retour au pays [1/4]

En Centrafrique, ils ont attendu douze longues années. Douze années d'exil, d'incertitude et de survie loin de leur terre natale. Ce mois de février 2026 marque la fin d'un chapitre douloureux pour 286 réfugiés centrafricains, qui ont fui la crise militaro-politique de 2013 pour se réfugier au Cameroun voisin. Après plus d'une décennie passée loin de chez eux, ils ont officiellement regagné la République centrafricaine, dans le cadre d'un retour volontaire organisé et encadré par les autorités des deux pays, sous la coordination du Haut-Commissariat pour les réfugiés des Nations unies. De notre envoyé spécial, À l'aube, la frontière entre le Cameroun et la Centrafrique s'éveille dans un silence chargé d'histoire. Une dizaine de bus de transport en commun s'immobilisent devant la barrière qui sépare les deux pays. À leur bord, 286 réfugiés, pour la plupart des femmes et des enfants. Assis au premier rang du bus, Adamou tient fermement un drapeau centrafricain, tandis que son fils Nabil brandit celui du Cameroun. Tous deux regardent à travers les vitres : sur leurs visages, se lisent la fierté et une émotion difficile à contenir. « Mon fils est né au Cameroun dans un camp de réfugiés. Il y a passé treize années de sa vie. On lui montrait son pays à travers des photos. Aujourd'hui, il est fier d'être de retour dans son pays, comme s'il retrouvait une partie de lui qu'il n'avait jamais connue », raconte le jeune père. Lorsque la portière s'ouvre, Nafissa Zara se lève aussitôt. Elle se précipite pour descendre, la première, son sac serré contre elle. L'instant est chargé d'émotion. « J'ai fui la guerre. J'avais abandonné mon village dans l'urgence, laissant derrière moi des maisons détruites, des champs incendiés et des proches tués. Les souvenirs sont douloureux. Mais ce retour triomphal marque un signe d'espoir. Je suis là pour reconstruire mon pays », affirme-t-elle. Environ 600 000 Centrafricains ont trouvé refuge dans les pays voisins, selon le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) de l'ONU. Son représentant, Williams Chemaly, affirme que plusieurs dizaines de milliers ont déjà pu regagner le pays. « En Centrafrique, nous avons 75 000 Centrafricains qui sont revenus d'asile durant les trois, quatre dernières années. En plus des rapatriés, il y a des personnes déplacées internes, presque 400 000 personnes déplacées à l'intérieur du pays. Notre travail est d'appuyer le gouvernement à servir les réfugiés étrangers, les personnes déplacées internes et les rapatriés », détaille-t-il. Une fois rapatriés et réinstallés, ces Centrafricains de retour bénéficient de plusieurs programmes de relèvement socio-économique. « De la nourriture, de la protection immédiate, des interventions sociales et des besoins sanitaires. Il y a des interventions de fonds pour aider les personnes à ouvrir les fenêtres pour l'avenir. Il y a un travail structurant avec le gouvernement pour que le retour ne marque pas la fin de l'assistance, mais le début du développement », affirme Williams Chemaly. À ce jour, au moins 14 pôles de développement ont été créés par le gouvernement, le HCR et les bailleurs de fonds. Ceux-ci visent à permettre aux réfugiés de devenir acteurs de leur avenir, portés par l'espoir de reconstruire leur pays. À lire aussiOuest de la Centrafrique: avec la saison de la transhumance, tensions entre agriculteurs et éleveurs ressurgissent

Au Maroc, comme chaque année à l'approche du ramadan, les autorités renforcent le contrôle des denrées alimentaires. Elles vérifient l'affichage des prix, la qualité, s'assurent qu'il n'y a pas de risque de spéculation. Viande, poissons, fruits secs... Les produits phares du mois sacré sont particulièrement surveillés. Des tournées d'inspection sont organisées chez les commerçants, dans les marchés notamment. RFI a pu suivre l'une de ces opérations à Casablanca. De notre correspondant à Casablanca, Le marché Badr de Casablanca, au Maroc, un petit bâtiment à l'architecture futuriste, a été choisi ce matin pour un contrôle, à l'approche du ramadan. Factures et étiquettes sont passées au crible pour identifier les produits suspects. Une dizaine de personnes participent ici à la commission mixte locale, composée de représentants des services d'hygiène, mais aussi de sécuritaires et d'autres membres de l'administration. Il y a des commissions mixtes aux quatre coins du royaume qui mènent ce genre d'opérations de terrain. Dans une boucherie du marché, un lot de saucisses est saisi. Le boucher n'a pas pu fournir de justificatifs. La marchandise, environ cinq kilos de viande, est, dans le doute, immédiatement détruite. Un peu plus loin, c'est au tour d'un vendeur de fruits secs d'être contrôlé. « On n'a pas peur. On est prêts pour le ramadan. Quand tu travailles bien, que tu es dans la légalité et que ta marchandise est correcte, tu n'as pas peur d'être contrôlé, tu te contrôles déjà toi-même. C'est bien, le contrôle », affirme-t-il. Du côté des consommateurs, ce genre de contrôle rassure. « C'est bien de vérifier l'hygiène, la qualité des produits, les dates de péremption, de voir si les prix conviennent », estime une cliente. « Il convient de souligner que le contrôle ne se limite pas uniquement au mois de ramadan, mais il est assuré tout au long de l'année par sept préfectures pour 2026. Pour le nombre de commerces contrôlés, 2 161 locaux commerciaux – on a relevé presque 69 infractions », détaille Norredine Bougam, chef de la division des affaires économiques et de la coordination relevant de la préfecture des arrondissements de Casablanca Anfa. La société civile salue cette démarche. Bouazza Kherrati est le président de la Fédération marocaine des droits du consommateur. « C'est indispensable. Surtout pendant cette période du mois de ramadan, où certains commerçants essaient de vendre les produits invendus, dont certains périmés, et manquent à leurs devoirs et à l'obligation d'affichage des prix. Ce sont des opérations que nous considérons comme ayant surtout des résultats psychologiques », rappelle Bouazza Kherrati, président de la Fédération marocaine des droits du consommateur Durant tout le ramadan, les Marocains sont invités à signaler les infractions via un numéro activé spécialement par les autorités pour le mois sacré. À écouter aussi[Vos réactions] Ramadan 2026 : redoutez-vous une hausse des prix ?

À Lagos, la clinique privée Euracare a déclaré, il y a quelques semaines, avoir lancé une enquête interne « approfondie » pour identifier les causes du décès de l'un des enfants de l'écrivaine Chimamanda Adichie. Dans un communiqué, l'établissement hospitalier privé réfute toujours les allégations de négligence médicale. Le gouverneur de l'État de Lagos a demandé à l'agence gouvernementale chargée de l'inspection des établissements de santé d'ouvrir une enquête administrative sur les circonstances du décès. Reportage lors d'une inspection d'un hôpital privé à Lagos avec des agents de l'HEMAFAA (Lagos State Health Facilities Monitoring and Accreditation Agency). De notre correspondant de retour de Lagos, Abiola Idowu observe en retrait. Son équipe d'inspecteurs scrute chaque salle et équipement de cet hôpital privé d'Ikeja. L'HEMAFAA (Lagos State Health Facilities Monitoring and Accreditation Agency) accrédite les établissements de santé de Lagos. Directrice exécutive de cette agence, Abiola Idowu diligente toutes les enquêtes liées à des erreurs médicales. « Peu importe qui vous êtes, d'où vous venez. Nous avons le devoir d'enquêter et d'aller au fond des choses. La loi nous donne le pouvoir d'agir sur tout établissement. En cas d'infraction, nous sanctionnons l'établissement. Nous ne nous arrêtons pas là. Nous renvoyons également l'affaire devant les ordres des médecins ou des infirmiers. » Dans ce type d'enquête, « parfois, tout n'est pas noir ou blanc » L'agence HEMAFAA travaille donc sur la mort brutale du fils de Chimamanda Adichie. Ce type d'enquête est familier pour le Dr Veronica Iwayemi. Cette haute fonctionnaire chapeaute notamment les 320 centres primaires de santé de la mégapole. À plusieurs reprises, Veronica Iwayemi a été confrontée à des tragédies impliquant des enfants de moins de cinq ans. « Parfois, tout n'est pas noir ou blanc, et vous ne voulez pas dire aux parents : "vous avez commis une erreur". Mais il existe un moyen de le faire sans culpabiliser les parents. S'il s'agit de notre personnel, par exemple, cette personne a été formée et d'une manière ou d'une autre, il y a quand même eu ces erreurs. Bien sûr, cette personne devra se présenter devant la commission d'enquête. » À lire aussiNigeria: le décès d'un enfant de l'autrice Chimamanda Adichie expose la crise du monde de la santé[1/2] Au Nigeria, le ratio médecin-patient est 13 fois au-dessus de la norme de l'OMS À chaque erreur médicale au Nigeria, des experts pointent du doigt les failles systémiques. Le ratio médecin-patient est de 1 pour 8 000, alors que l'OMS recommande 1 pour 600. De nombreux professionnels nigérians de la santé sont attirés par de meilleures conditions de travail à l'étranger. Le Dr Adenuga préside le syndicat des médecins internes de Lagos. « Les médecins nigérians partent désormais au Rwanda, en Namibie ou en Afrique du Sud pour travailler, car ces pays offrent des salaires plus élevés. Pour un travail identique, au Nigeria, on vous paiera 300 dollars. En Namibie ou au Rwanda, vous gagnerez 2 000 dollars. Alors pourquoi vouloir rester ici ? » En attendant les résultats de l'enquête de l'agence HEMAFAA, Chimamanda Adichie et sa famille vivent le deuil du petit Nkanu Nnamdi, loin des regards. À lire aussiNigeria: l'autrice Chimamanda Adichie accuse un hôpital de négligence après la mort de son fils

À Lagos, la clinique Euracare a déclaré il y a quelques semaines avoir lancé une enquête interne « approfondie » pour identifier les causes du décès brutal d'un des enfants de l'écrivaine Chimamanda Adichie. Ce drame, partagé par de nombreuses familles nigérianes, met en lumière la crise systémique traversée par le monde de la santé au Nigeria. De notre correspondant de retour de Lagos, Dans un communiqué, l'établissement hospitalier privé réfute toujours les allégations de négligence médicale. Pourtant, ses équipes médicales devront répondre aux questions de la commission mise sur pied par l'État de Lagos. Efe Ose a survécu à une erreur médicale en 2008. À l'époque, cette quadragénaire est à son 7ᵉ mois de grossesse. Son médecin lui prescrit alors un médicament pourtant interdit aux femmes enceintes. 17 ans plus tard, pour Efe, la disparition brutale du fils de la romancière Chimamanda Adichie est impardonnable. « J'ai pleuré, je n'ai pas pu lire l'article en entier, témoigne-t-elle. Non, aucune mère, aucun parent ne devrait avoir à enterrer son enfant. Oh, non. Au lieu de gérer la situation, ils l'ont mal gérée. La perte d'une vie qui ne pourra jamais être retrouvée, c'est tellement douloureux. » Selon la famille de Chimamanda Adichie, Nkanu Nnamdi devait subir une ponction lombaire et une IRM. Le 6 janvier 2026, l'enfant de 21 mois ne s'est jamais réveillé, laissant derrière lui son frère jumeau. Dans un centre de santé primaire de Lagos, le Dr Esther Dabiri s'adresse à une douzaine de mamans. Toutes sont accompagnées de leur nourrisson devant être vacciné. « En tant que mère, je me range du côté de Chimamanda. Je sais ce que c'est neuf mois de stress. Mais cet hôpital a fait de son mieux, opine la médecin. Je suis sûre qu'elle leur faisait confiance, c'est pourquoi elle y a emmené son enfant. Je suis sûre qu'ils ont fait de leur mieux. Les professionnels ont essayé. Des erreurs humaines se sont produites. » À lire aussiNigeria: l'autrice Chimamanda Adichie accuse un hôpital de négligence après la mort de son fils « Que pouvons-nous apprendre de cette tragédie ? » Les avocats de l'écrivaine star ont adressé une mise en demeure à la clinique incriminée. Ils réclament notamment l'accès aux images de vidéosurveillance. PDG d'un hôpital privé à Ikeja, Dr John Bankole comprend la vague d'émotion déclenchée par ce drame, même s'il regrette certaines réactions sur les réseaux sociaux. « La grande majorité des gens ne connaissent même pas tous les détails. Les soins de santé sont un domaine très complexe, affirme-t-il. Mais nous, les professionnels, que pouvons-nous apprendre de cette tragédie ? Comment pouvons-nous améliorer notre système et comment gérer les informations ? » Et comme des dizaines de milliers de professionnels de santé, John Bankole s'active au quotidien pour réduire la mortalité infantile. Selon l'OMS, au Nigeria en 2022, sur 1 000 naissances, 108 enfants n'atteignaient pas l'âge de 5 ans. À lire aussiNigeria: des sages-femmes d'Abuja mobilisées pour éviter les décès maternels, véritable fléau

Au Nigeria, l'État de Lagos a ordonné en décembre la destruction d'une bonne partie du bidonville de Makoko, une communauté de pêcheurs historique, bâtie sur pilotis en bord de lagune. Les autorités avancent des raisons de sécurité pour éloigner les habitations de lignes à haute tension. Elles ont aussi annoncé cette semaine avoir conclu un accord de développement urbain avec certains chefs de Makoko. Mais les habitants, qui ont tout perdu, ont du mal à croire que ces projets leur bénéficieront. De notre envoyée spéciale à Lagos, Certaines familles de pêcheurs sont établies depuis des générations dans la communauté de Makoko. Parmi ces habitants, il y en a qui sont originaires de Badagry ou ont des liens avec le Bénin voisin. C'est le cas de Marcel Adigban. Avec sa compagne, ils font partie des expulsés du bidonville. « Nos parents étaient ici depuis plus de cent ans et un jour, on vient et on nous dit qu'on doit quitter les lieux !, alerte-t-il. C'était vraiment très difficile, parce qu'on n'avait pas planifié d'aller à un autre endroit. Ils ont tout cassé, notre maison... Il n'y a plus rien quoi ! » Marcel et sa jeune compagne disent que leur nouveau-né, âgé de quelques jours, est décédé, suite à l'inhalation de gaz lacrymogènes lancés par les forces de sécurité pour disperser les habitants avant le passage des bulldozers. « Quand ils ont voulu prendre notre place, ils auraient pu nous laisser un autre endroit, mais ils ne l'ont pas fait, poursuit Marcel Adigban. Je ne sais pas quelles intentions ils ont... » Selon lui, les choses auraient pu se dérouler autrement : « Quand on veut déloger quelqu'un, il faut d'abord le prévenir, lui dire qu'il ne va pas rester là, que tel jour on va venir et qu'on va lui trouver un autre endroit, mais ils n'ont rien fait ! Nous sommes partis chercher un autre terrain, mais où est l'argent pour payer ? », finit-il par s'interroger. À lire aussiNigeria: la démolition du bidonville de Makoko provoque le déplacement de milliers de personnes à Lagos « Prendre notre terre pour la donner aux riches » Le gouvernement de Lagos projette maintenant de réhabiliter le littoral. Des travaux de remblai ont commencé en même temps que les opérations de démolition. « Moi, je pense que le gouvernement essaie de prendre notre terre pour la donner aux riches de Lagos ou construire des hôtels, estime Roderick Tosin Ayinde, qui dirige une école à Makoko. C'est exactement ce qu'ils ont fait dans certaines communautés, comme Tarkwa Bay. Parce que les îles de Lagos sont très peuplées, donc ils ont besoin de plus de terrains pour construire. » Le gouvernement de l'État de Lagos évoque un investissement de 10 millions de dollars, dont une grande partie pourrait être financée par les Nations unies. Pendant ce temps, la situation humanitaire sur place nécessiterait des mesures d'urgence, selon Betty Abah, qui dirige l'ONG CEE-Hope. « Les autorités ont bien fait comprendre qu'elles ne voulaient pas discuter avec les avocats ou les ONG, pour avoir les mains libres et exploiter l'ignorance de quelques chefs communautaires, analyse la directrice d'ONG. Que font-ils pour reloger les gens ? Où sont les compensations financières ? Pourquoi un projet de développement urbain doit-il coûter des vies humaines ?! », s'indigne-t-elle. Pour l'heure, les autorités ont promis de stopper les démolitions et les expulsions, mais exhortent la population à ne rien reconstruire sur les ruines de Makoko. À lire aussiAu Nigeria, les conséquences de l'éviction brutale de Makoko, un bidonville sur pilotis [1/2]

Au Nigeria, l'Assemblée législative de l'État de Lagos a ordonné l'arrêt immédiat des démolitions dans le bidonville sur pilotis de Makoko, mardi 10 février, après avoir trouvé un accord avec les communautés affectées par ces déguerpissements. Le gouvernement prévoit des investissements pour réhabiliter ce quartier historique, construit au bord de la lagune. Ces deux derniers mois, des centaines, voire des milliers d'habitants ont perdu leur toit dans de brutales opérations de démolition. De notre envoyée spéciale de retour de Lagos, Les habitations de bois sont tombées comme des tas d'allumettes sous les coups des bulldozers. Un tiers au moins de Makoko a été détruit, selon ses habitants. Des dizaines de personnes vivent toujours au milieu des ruines, sous le soleil ou la pluie battante. Les machines se sont arrêtées juste avant l'école dirigée par Roderick Tosin Ayinde. « Il y a un an environ, on a appris que, pour des raisons de sécurité, le gouvernement voulait détruire les maisons qui se situent sous les lignes à haute tension qui traversent la lagune, relate-t-il. Nous nous sommes mis d'accord sur un périmètre de 30 mètres au-delà des lignes électriques, mais après avoir commencé, ils ont dit qu'ils devaient aller plus loin. » Les autorités négocient alors avec les représentants communautaires pour agrandir la zone de destruction à 100 mètres des lignes électriques. « Nous étions en colère, mais il n'y avait rien à faire. Comment se battre contre le gouvernement ?, s'interroge ce directeur d'école. Donc, nous avons mesuré nous-mêmes le périmètre de cent mètres, nous l'avons délimité avec des drapeaux nigérians, mais ils ont dépassé cette limite ! C'est là qu'ils ont commencé à tirer des gaz lacrymogènes, nous avons été forcés de nous enfuir ». À lire aussiNigeria: la démolition du bidonville de Makoko provoque le déplacement de milliers de personnes à Lagos « Il n'y a plus de toit, plus d'abris, nulle part où aller » De nombreux habitants ont dû fuir sans rien emporter. Des églises, des écoles ont été détruites pendant ces opérations de déguerpissement, qui ont créé une véritable crise humanitaire en plein cœur de Lagos. « J'ai reçu un appel alors que j'étais au marché, ma maison est au-delà des cent mètres, mais elle a été détruite, déplore Rachida, elle aussi surprise par ces destructions. À l'intérieur, il y avait des cartons avec du poisson, du bois pour le fumer, mais tout a été détruit... Il n'y a plus de toit, plus d'abris, nulle part où aller. Ce qui me fait le plus de peine, c'est que mes enfants ne peuvent même plus aller à l'école. » Le gouvernement a démenti tout décès lors de ces expulsions. Pourtant, Édith, une autre vendeuse de poisson, raconte une tout autre histoire. « Je revenais de l'hôpital avec mon bébé, juste après avoir accouché, en janvier. En arrivant à Makoko, j'ai été prise dans les tirs de gaz lacrymogènes, j'ai eu si peur que j'ai couru, j'ai sauté dans l'eau avec mon bébé. Après cela, il respirait mal et il est mort peu après. Aujourd'hui, je dors dans un bateau avec mes deux autres enfants. » Le gouvernement de l'État de Lagos prévoit désormais d'investir environ 10 millions de dollars dans la rénovation de Makoko avec l'appui des Nations unies. En attendant une évaluation de la situation, les habitants sont sommés de ne pas tenter de reconstruire leurs habitations sur pilotis. À écouter dans Grand reportageNigeria : quand l'insécurité devient une affaire américaine

En 2025, 18 féminicides ont été recensés au niveau national, un chiffre largement sous-estimé, car il comprend les seuls cas connus et médiatisés. Les autorités sénégalaises reconnaissent une situation particulièrement inquiétante pour les femmes. Le président Bassirou Diomaye Faye a prononcé, pour la première fois, le mot féminicide lors de ses vœux de fin d'année, le 31 décembre dernier. S'il s'agit d'un premier pas symbolique, les survivantes et celles qui les accompagnent espèrent plus. De notre correspondante à Dakar, Dans cette maison familiale, des femmes discutent autour d'un thé. À l'étage, un lit est toujours fait « au cas où ». C'est ici que des survivantes de violence trouvent refuge. « Elles m'appellent au téléphone et me disent : "Là, je n'en peux plus, si je reste, il va me tuer, je veux quitter ce lieu", relaie Ngoné Sarr, la présidente des badiénou gokh, du nom de ces marraines de quartier, dans la commune de Ouakam. Donc, je fais tout pour avoir mon téléphone toujours à portée de main. Même la nuit, je ne l'éteins pas. » Ngoné Sarr ne travaille pas pour l'État, ni pour une association, mais son adresse et son numéro circulent parfois jusqu'à Matam, au nord-est du pays, une région dépourvue de tout lieu d'accueil pour les femmes exposées à la violence. « Elles n'ont pas de structures d'accueil ou d'hébergement, c'est pour ça que je les accueille, poursuit la présidente des badiénou gokh. Bon, je n'ai pas les moyens, je n'ai pas l'accompagnement suffisant pour le faire, c'est l'État qui doit le faire, insiste-t-elle. Mais si l'État ne le fait pas, en tant que femme, je n'imagine pas laisser une femme dans la rue. » À Guédiawaye, en banlieue de Dakar, la Maison Rose est une structure pionnière dans l'accueil de femmes en souffrance. Nabou, 20 ans, y est accueillie depuis deux mois. Orpheline, elle a fui la prostitution forcée par son entourage. « Un jour, ma tante m'a demandé de passer chez un de ses amis, témoigne la jeune femme. Une fois sur place, des jeunes filles entraient et sortaient, j'ai compris que c'était un lieu de prostitution… Cet homme m'a forcée à avoir une relation sexuelle, je ne voulais pas. Le lendemain, je suis allée me confier à ma tante et elle m'a répondu : "C'est ton problème, je m'en fous ! » À lire aussiFéminicides au Sénégal: différentes organisations demandent la révision du Code de la famille Les féminicides, un sujet qui s'impose dans l'espace public Après des heures à travailler sur son vécu au sein de la Maison Rose, entourée d'autres survivantes, Nabou a un message à faire passer : « [Président] Bassirou Diomaye Faye, il faut aider les femmes à trouver du travail pour qu'elles soient autonomes et se fassent respecter par les hommes, parce que beaucoup d'entre eux sont du genre macho. » Ces derniers mois, les violences faites aux femmes se sont imposées comme un sujet discuté et dénoncé dans l'espace public, au fil, notamment, de meurtres répétés de femmes dans le cadre domestique. Mona Chasserio, fondatrice de la Maison Rose, travaille depuis 18 ans auprès de femmes victimes de toutes sortes de violence au Sénégal. Elle a vu la parole se libérer peu à peu. « On en parle, il y a des conférences, explique-t-elle. Dans les films aussi on le voit [la violence contre les femmes]. De plus en plus, les femmes ont peut-être envie de révéler leur secret, parce qu'elles se rendent compte que c'est le moment. » Plus de deux Sénégalaises sur trois (70,2 %) ont subi une forme de violence au sein de leur mariage, selon une enquête de l'Agence nationale de la statistique et de la démographie, la première centrée sur les violences basées sur le genre dans le pays et publiée en novembre 2024. À la mi-janvier, le ministère de la Famille a promis d'organiser des assises nationales sur les violences faites aux femmes. À écouter dans Le Grand invité AfriqueFéminicides au Sénégal: «Il faut une réponse institutionnelle», alerte l'écrivaine Ndèye Fatou Kane

C'est une ville minière au sud de la RDC où l'activité culturelle renaît grâce au centre culturel Sauti Ya Macho (« Les yeux s'expriment », en kiswahili), un partenariat public-privé. La ville vit désormais au rythme des expositions, des rencontres artistiques, des concerts et des spectacles. Ces activités qui, jadis, étaient financées exclusivement par l'entreprise minière Gécamines, avaient disparu faute de subvention. De notre correspondante à Kolwezi Nous sommes bel et bien à Kolwezi, ville minière. Une ville où l'on creuse la terre pour en extraire les minerais stratégiques. Cette exposition-vente de livres est l'une des récentes activités organisées à Kolwezi par le centre interculturel Sauti Ya Macho. Situé sur l'avenue Busanga, ce centre compte en son sein une bibliothèque, un studio d'enregistrement, une salle de spectacles et des logements. Même si les infrastructures sont en pleine réhabilitation, la programmation, elle, n'a pas attendu, explique Doux Doux Mij, son directeur : « L'activité que nous avons, c'est d'abord le festival international d'art contemporain qui sera à sa 4e édition au mois de juillet. Et puis nous avons des expositions-ventes, des expositions photos, des conférences-débats. » Depuis trois décennies, Kolwezi n'accueillait plus d'activités culturelles. La Gécamines, entreprise minière publique qui subventionnait toutes ces activités, avait connu une chute. Aujourd'hui la culture renaît, déclare le professeur Sylvain Kantolongo, enseignant à l'université Kolwezi. Il vient d'assister à l'exposition des livres : « Sauti Ya Macho est vu comme un nouveau souffle. Il nous permet de parler culture et d'aider la province à avancer au lieu de jouer à l'abonné absent culturellement. » Accompagner les artistes Avec l'appui de l'ambassade de France en RDC, ce centre interculturel propose un accompagnement technique et logistique aux artistes. Kevin Mwenze, bédéiste et artiste plasticien, est l'un des bénéficiaires. Sa toute première bande dessinée, intitulée Neno (« Parole », en kiswahili), a vu le jour ici : « Je me dis, "Qu'est-ce qu'on serait sans le centre culturel Sauti Ya Macho" parce que c'est la maison qui nous a accompagnés dès la phase d'écriture jusqu'à la sortie de la BD. Même le vernissage a eu lieu au centre Sauti Ya Macho. » Direction le Mall de la joie, le plus grand centre commercial de Kolwezi. Il a accueilli l'an dernier la 3e édition du festival international d'art contemporain. Mukendi Mudio, artiste plasticien venu de Lubumbashi, y a pris part. Son crayon à la main, il réalise des portraits en plein air : « Quand je suis arrivé, j'étais anonyme, on ne me connaissait pas. Après l'exposition, j'ai trouvé mon ouverture. J'ai un bureau ici et je sais comment travailler. » La prochaine activité culturelle du centre Sauti Ya Macho est la projection du documentaire intitulé Kolwezi et ses périphéries face à l'urgence des érosions. Elle sera suivie d'un débat.

Malgré les accords de paix signés et les négociations qui se poursuivent, les combats continuent. Ils opposent les rebelles du M23, appuyés par le Rwanda, à l'armée congolaise soutenue par les milices locales. Pour ce troisième épisode, intéressons-nous à ces miliciens, appelés dans l'est du pays, les Wazalendo, qui combattent aux côtés de l'armée congolaise. À plusieurs occasions, le président Félix Tshisekedi a salué leur bravoure à combattre les rebelles. Mais ces miliciens sont aussi accusés dans plusieurs rapports d'organisations internationales de commettre des exactions contre les populations civiles. À lire aussi«Si les combats se rapprochent, on devra fuir»: vivre sur la ligne de front à Namisha, dans l'Est de la RDC [2/3]

Suite de notre série de reportages dans le territoire de Fizi, dans l'Est de la République démocratique du Congo où, malgré les accords de paix signés et les négociations qui se poursuivent, les combats continuent. Ils opposent l'armée congolaise et ses alliés aux rebelles du M23 soutenus par des milices locales et le Rwanda. Des combats qui provoquent de nouvelles fuites de la population et inquiètent les habitants du territoire. Selon le CICR, au moins 300 000 personnes ont fui les violences rien que dans le territoire de Fizi. À lire aussiRDC: à Fizi, l'hôpital débordé face à l'afflux de blessés dus aux combats dans l'Est [1/3]

Malgré les accords de paix signés et des négociations en cours, les combats persistent en RDC. L'armée congolaise et ses alliés affrontent les rebelles du M23, soutenus par des milices locales et le Rwanda. Sur place, le Comité international de la Croix-Rouge lance un avertissement : les violences entraînent une hausse inquiétante du nombre de blessés par armes et dégradent l'accès aux soins de santé. Reportage dans la région de Fizi, où les blessés sont pris en charge malgré les pénuries. À lire aussiEst de la RDC: le gouvernement congolais et l'AFC/M23 précisent l'accord-cadre pour la paix signé à Doha

D'après le dernier bilan de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), un peu plus de 350 000 personnes ont migré hors d'Éthiopie en 2025, soit une hausse de 24% par rapport à 2024. Ce phénomène, qui ne cesse de s'amplifier, est une source d'inspiration pour l'artiste peintre éthiopien Solomon Shiferaw. Avec ses œuvres, le jeune homme de 28 ans souhaite alerter sur la dangerosité des routes migratoires. Notre correspondante à Addis-Abeba l'a rencontré.

C'est un outil de transmission du savoir qui nous replonge dans l'histoire de l'Afrique ancienne. Au centre de la République démocratique du Congo, dans la région du Katanga, les Baluba ont inventé le Lukasa, une planchette en bois qui permettait de conserver le savoir ancestral et l'histoire. Reportage au musée de Lubumbashi pour découvrir cet objet traditionnel. De notre correspondante de retour de Lubumbashi, Derrière une vitrine juste à l'entrée de cette salle du musée de Lubumbashi, un objet en bois attire à peine l'attention du visiteur. Jean Maisa est guide au musée. « Cet objet qu'on appelle Lukasa, c'est une planchette utilisée sous forme d'un livre que les Baluba ont fait dans le but de conserver les aspects complexes de leur culture et de leur idéologie. » « Le Lukasa ne se limite pas à cette plaque » La planchette est d'une dimension d'environ 20 sur 13 centimètres. Elle est recouverte de perles. Au centre est taillée une femme entourée de plusieurs symboles sculptés tels qu'une croix, le soleil, une maisonnette ainsi que des lignes et des reliefs. Florent Lukanda Lwa Malale est chercheur et l'un des trois derniers membres de la communauté des Baluba qui savent encore interpréter le Lukasa. « Vous avez le Lukasa comme celui qui est là. On a pris un bois, un sculpteur qui a taillé certaines formes, d'autres sont plaquées. Il utilise par exemple les cauris, les perles, les différentes couleurs. On appelle ça "Lukasa lwa Kabemba", qui signifie l'épervier », explique-t-il. Pour lire et détenir le savoir du Lukasa, seuls les membres de la société secrète appelée les Bambudye y étaient initiés. Leur rôle était de préserver, de transmettre et de sanctifier les principes politiques et historiques du peuple des Baluba. « Le Lukasa ne se limite pas à cette plaque dont toute l'interprétation des signes se trouve là. Il y a aussi l'aspect écriture avec des voyelles et des consonnes. Pour maîtriser le Lukasa et devenir un vrai "Mbudye", il faut au moins sept ans d'initiation. On doit apprendre la politique sur comment gérer, on apprend la morale, la géographie, l'histoire. Et pour désigner un chef parmi les princes, on doit choisir quelqu'un qui maîtrise ce savoir », souligne Florent Lukanda Lwa Malale. Une transmission perdue avec la mort du dernier membre de la société secrète Avec la colonisation, cette pratique a progressivement disparu. Mais qu'en reste-t-il aujourd'hui ? Crispin Ngoy Lenge est le président du groupe Mbudye de Lubumbashi :« On ne fait plus cette initiation du Lukasa. Nous ne sommes plus qu'un groupe folklorique qui permet de perpétuer notre culture à travers le chant et la danse.» Le dernier membre de la société secrète Mbudye est décédé à Lubumbashi en 2005 sans avoir transmis le savoir du Lukasa aux générations actuelles, déclare le chercheur Florent Lukanda wa Malale. À lire aussiRDC: à Lubumbashi, visite sonore du musée familial avec Marcel Yabili

À Madagascar, ils sont moins de 15 000 habitants à vivre « au pays des brumes », en bordure sud des Hautes Terres. Là-bas, au milieu de collines aujourd'hui largement dénudées après des décennies de déforestation massive, le peuple zafimaniry s'interroge sur la voie à suivre. Cette communauté, connue pour son art du bois — inscrit depuis 2008 au patrimoine culturel immatériel de l'humanité — et pour sa relation étroite à la nature, doit désormais s'adapter pour survivre. L'Institut français de Madagascar organisait une conférence-débat autour de « l'identité zafimaniry face à la mondialisation ». De notre correspondante à Antananarivo, Il est le seul magistrat issu du peuple zafimaniry : Johnny Andriamahefarivo, ancien ministre de la Justice, a tous ses souvenirs d'enfant accrochés aux bois sculptés de son village. « Nous sommes un peuple de la forêt. Nous vivons de la forêt, vous voyez donc les constructions en bois, montre l'ancien ministre de la Justice. La porte, les volets, les fenêtres, les chaises : tout est gravé et chaque gravure a une signification particulière. On y tient des conceptions un peu ésotériques, la foi, la connaissance, mais aussi nos croyances. » Des croyances et des rituels uniques sont propres à cette culture zafimaniry, comme l'art du tressage des cheveux, un langage corporel silencieux. Ce sont 17 types de tresses qui ont été recensés, chacun porteur d'une symbolique et d'un usage précis, un code lu par le village tout entier. Cependant, souligne l'enfant du pays : « Si nous sommes restés au fin fond de la brousse, aujourd'hui, cette brousse est débroussaillée par la déforestation. Il nous faut sortir de là-bas pour essayer d'autres moyens, disons, de vie. » « Le monde bouge et ils s'adaptent » Pour ce peuple minoritaire et isolé sur l'île, tout l'enjeu est l'adaptation. L'ingénieur forestier et photographe TangalaMamy s'est pris d'amitié et d'amour pour les Zafimaniry et travaille auprès d'eux depuis plus de 10 ans. À travers ses clichés, il documente cette culture méconnue et en perpétuelle mutation. « Il y a 13 ans, il n'y avait pas de réseau, il fallait aller en haut d'une montagne pour avoir du réseau. Maintenant, tout le monde a un smartphone, tout le monde a son antenne Canalsat. C'est une mutation normale. Il y a le monde qui bouge et ils s'adaptent, explique le photographe. Ils ne vont pas habiter continuellement dans des cases en bois alors que ce bois, il faut désormais parcourir des kilomètres pour en trouver. » Et TangalaMamy d'expliquer que les traditions persistent : « Même dans les maisons en dur, aujourd'hui, le coin des ancêtres est présent. Les offrandes y sont faites. Quand il y a une naissance, on ne donne le nom de l'enfant qu'après que le cordon ombilical soit tombé. » Reste une question : combien de traditions survivront, alors que certaines disparaissent déjà ? « Il faut qu'on sanctuarise une part de cette identité qui est en train de partir sans qu'on puisse en transmettre la mémoire à nos enfants, insiste le chroniqueur Vanf qui, tout comme TangalaMamy, appelle à une mobilisation du ministère de la Culture. Qu'on crée quelque part un espace visible, “marketing” même – et ce n'est pas grave d'employer ce mot-là –, où restaurer une ou plusieurs cases traditionnelles, les mettre un peu à part, afin que nous-mêmes, aussi bien Malgaches qu'étrangers, puissions transmettre cette culture mémorielle. » Une culture mémorielle, une culture toujours vivante aujourd'hui, mais plus que jamais menacée. À lire aussiMadagascar: lancement d'une gigantesque campagne de reboisement

Depuis un peu plus d'un an, le village de Kaya Koudoukolé, entre Baga Sola et Bol, près du lac Tchad, a vu s'installer de nouveaux habitants. Ce sont des déplacés internes qui ont fui leur île, à une semaine de marche, après une attaque de Boko Haram. L'agriculture et la pêche sont leurs principales activités. Même s'ils se sentent plus en sécurité à Kaya Koudoukolé, les habitants notent une hausse des enlèvements, des assassinats et des vols. En outre, la peur du groupe terroriste islamiste est encore omniprésente. De notre envoyée spéciale de retour de Baga Sola, Bokoy Barka, père de huit enfants, a quitté son île d'origine il y a treize mois après un assaut de Boko Haram. Aujourd'hui âgé de 41 ans, il habite à Kaya Koudoukolé, où il fait partie d'un groupement de pêcheurs qui se partage une barque distribuée par l'ONG Solidarités International. Le village est au bord du fleuve, mais les pêcheurs doivent rester, par sécurité, proches du rivage, là où les poissons sont moins abondants et plus petits. « Je vais pêcher quotidiennement, explique Bokoy Barka. J'arrive à remplir environ deux ou trois jerrycans d'eau, soit une dizaine de kg de poissons, mais j'ai peur. Il y a à peine quelques jours, quatre pêcheurs ont été attaqués par Boko Haram. Ils ont tiré sur l'un d'entre eux, il est blessé à la jambe, mais ils ont réussi à fuir. Toute personne qui tombe sur Boko Haram peut être tuée ou enlevée. » La leadeuse des femmes de Kaya Koudoukolé, Bakoy Kouri Kanori, a elle aussi quitté son village natal après une offensive terroriste. « Boko Haram a tué mon mari et enlevé quatre personnes, dont trois enfants, témoigne-t-elle. Et le plus souvent, ils s'en prennent aux pêcheurs. Régulièrement, on entend parler d'enlèvements. » Elle confie vivre dans la peur : « Quand on entend le nom de Boko Haram, on a peur. » À écouter dans Grand reportageSur les rives du lac Tchad, une guerre sans fin contre Boko Haram et la montée des eaux « Des incursions de plus en plus violentes dans les terres » « Ici, je vis surtout de l'agriculture, indique Bakoy Kouri Kanori, qui traverse le champ qu'elle cultive puis s'installe à terre, face au lac. Les hommes du village pêchent et nous, les femmes, on récupère le poisson qu'on va vendre. On arrive à en tirer 15 000 FCFA par jour. 5 000 vont dans la caisse commune du village et le reste, on le partage avec ceux qui ont pêché. » Depuis 2025, le niveau du lac Tchad est en phase de remontée et d'expansion significatives, ce qui apporte son lot de défis sécuritaires, selon Justine Muzik Piquemal, directrice régionale de Solidarités International. « Le lac grandissant, on a des incursions de plus en plus violentes dans les terres, qui se rapprochent de plus en plus des grandes villes », relève-t-elle. La directrice régionale précise la réalité de cette violence : « Ce n'est pas tous les jours, mais on a une fois toutes les semaines trois enlèvements, trois kidnappings d'enfants ! C'est beaucoup... Les enfants qui sont visés ont entre sept ans et quatorze ans, détaille-t-elle, les petites filles, pour l'esclavage sexuel, et les petits garçons, pour l'enrôlement forcé dans la guerre. Et là, il est nécessaire qu'on continue à travailler avec ces populations pour ne pas les laisser désœuvrées face à cette insécurité ». Baisse des financements occidentaux ou encore multiplication des crises au Tchad, avec une attention accrue pour les réfugiés soudanais à l'est du pays, le résultat est sans appel : les ONG se retirent progressivement d'un Lac Tchad, qui se retrouve de plus en plus isolé. À lire aussiTchad: Baga Sola, «capitale humanitaire» du Lac, victime du retrait de l'aide

En Afrique du Sud, deux chorégraphes emblématiques du continent, la Franco-Béninoise Germaine Acogny, icône de la danse contemporaine, et le Sud-Africain Gregory Maqoma, se sont retrouvés pour monter un spectacle en deux parties. Ce double programme, montré pour la première fois à l'université de Johannesburg, propose un dialogue entre les générations et les cultures africaines. De notre correspondante à Johannesburg, À 81 ans, Germaine Acogny ne cesse de se réinventer. Cette fois-ci, seule en scène, elle rejoue, à sa façon et au travers de ses mouvements, la vie de la danseuse, chanteuse et militante Joséphine Baker. Une chorégraphie sous forme d'hommage très politique : « J'ai voulu interpréter vraiment la résistante. Cette première pièce est d'actualité, sur le racisme qui ne se défait pas et contre lequel on est encore obligés de se battre », s'indigne la chorégraphe. Et elle prend un exemple : « Cette banane que j'ai prise, en France, je la lance ! Parce que vous savez, le racisme qui existe quand il y a les footballeurs qui perdent, on leur jette des bananes comme à des singes ? Eh bien moi, je l'ai écrasée ici. » Le spectacle Joséphine, conçu à l'origine pour le théâtre parisien des Champs-Élysées l'année dernière, est désormais assorti d'une deuxième partie : un tourbillon de couleurs et des artistes de tout le continent qui se lancent dans une danse fougueuse et déchaînée. Un dialogue entre l'Afrique du Sud et l'Afrique de l'Ouest Pour accompagner la pièce de Germaine Acogny, il a été demandé au chorégraphe sud-africain Gregory Maqoma, de 30 ans son cadet, de dessiner une réponse. C'est ainsi qu'est né Bantu, le peuple. « C'est un honneur pour moi de partager la scène avec "Mama Germaine" et son travail. Cela honore aussi qui nous sommes et notre humanité. Sa pièce parle beaucoup de résistance, analyse le chorégraphe. Je souhaitais y répondre en utilisant le sens de l'urgence que ressent la jeunesse d'aujourd'hui. Et je voulais aussi évoquer l'éradication des frontières et que l'on puisse s'autoriser à penser sans elles. » À cette occasion, une troupe a été composée à partir de danseurs des compagnies des deux chorégraphes, l'École des Sables sénégalaise et le Vuyani Dance Theatre sud-africain. Chacun amène ses mouvements et sa culture, et le tout forme un magnifique ensemble. « Il a voulu faire un dialogue aussi entre l'Afrique de l'Ouest et l'Afrique du Sud, estime Germaine Acogny. Moi, ce que j'ai vu, c'est le fait de partir de nos origines vers la contemporanéité. Et vous avez vu cette gaïeté, on sent aussi qu'il y a un rituel et la joie de vivre, la joie de célébrer, et je trouve que c'était une excellente rencontre. » L'équipe espère maintenant pouvoir présenter ce double programme lors d'une tournée mondiale, avec des dates déjà prévues en France et en Allemagne plus tard dans l'année. À lire aussiLe chorégraphe sud-africain Gregory Maqoma en un mot, un geste et un silence

À Tafiré, dans le centre-nord de la Côte d'Ivoire, l'accès au crédit ne passe pas par les grandes banques. Depuis plus de dix ans, une mutuelle locale accompagne femmes et jeunes avec des prêts adaptés à leurs réalités. Au marché, ces financements ont permis à plusieurs commerçantes de développer leurs activités et de sécuriser leurs revenus. Immersion au cœur d'une finance de proximité qui change des vies. De notre correspondant de retour de Tafiré, Ce matin-là, au marché de Tafiré, entre les étals de vivriers, Clémence, agente de recouvrement de la mutuelle Terfiré, s'arrête devant la boutique d'Awa, vendeuse de vêtements pour enfants et adultes. Chaque début de semaine, Clémence passe vérifier l'évolution de son activité : « On vient voir la marchandise, vérifier que le client n'a pas détourné l'objet du crédit. Par exemple, elle vend des habits, c'est ce qu'elle nous a déclaré. Elle pourrait prendre l'argent pour autre chose. Là, ça avance bien. La table est bien remplie. Chaque mois, elle doit payer un montant. Après le marché de dimanche, elle verse chaque mardi 100 000 ou 150 000 francs, selon les ventes. » Commerçante depuis une dizaine d'années, Awa peinait jusque-là à développer son activité en Côte d'Ivoire. Grâce à un premier crédit obtenu auprès de la mutuelle, elle a pu agrandir son étal et diversifier ses produits : « Un jour, je suis allée à Abidjan prendre un peu de marchandises. Après, je suis venue voir la dame et je lui ai dit que j'avais besoin d'un prêt pour faire évoluer mon commerce. Elle m'a dit qu'il n'y avait pas de problème. Sur ce que j'ai demandé, on m'a donné la moitié, 500 000 francs. » Des crédits sur mesure Un prêt qu'Awa parvient à rembourser en neuf mois, bien avant l'échéance. La confiance s'installe. Elle sollicite alors un second crédit, cette fois de deux millions de francs CFA. De quoi ouvrir une boutique et subvenir aux besoins de sa famille : « Ça m'a apporté beaucoup de choses. Vous allez me faire couler des larmes. J'ai mon petit enfant qui était malade. Il avait une tumeur. J'ai mis plus de six millions pour ses soins. J'aide mes petits-enfants, je paie leur école, la nourriture, etc. » Depuis 2013, la mutuelle d'épargne et de crédit Terfiré, créée par des cadres de la région, accompagne femmes et jeunes. Pour accéder aux prêts, il faut être membre, ouvrir un compte et attendre trois mois avant le passage devant un comité de crédit. Les financements peuvent atteindre jusqu'à cinq millions de francs CFA. Une finance pensée pour les réalités rurales et ouverte surtout au monde agricole, explique son gérant, Sory Diakité : « Généralement, ceux qui prennent le prêt agricole, les échéanciers sont semestriels. Contrairement à quelqu'un qui, dans le commerce, dans l'artisanat, peut épargner par jour 500 ou 1 000 fra,cs, lui, on peut lui faire un échéancier mensuel, bimensuel. C'est en fonction du projet que nous adaptons l'échéancier aux demandeurs. » Aujourd'hui, selon ce responsable, la mutuelle d'épargne et de crédit Terfiré compte plus de 3 000 membres. En moyenne, plus de 500 personnes bénéficient chaque année de ses crédits. À lire aussiCôte d'Ivoire: ces jeunes qui choisissent de rester au village pour entreprendre