Nos correspondants et envoyés spéciaux sur le continent africain vous proposent chaque jour en deux minutes une photographie sonore d'un événement d'actualité ou de la vie de tous les jours. Ils vous emmènent dans les quartiers ou dans les campagnes pour vous faire découvrir l'Afrique au jour le jo…

C'est un concept qui vient de fêter ses cinq ans. Dans la Haute Ville d'Antananarivo, deux vendredis par mois, l'éco-designeuse Carine Ratovonarivo organise des Zoma Maninona, littéralement, des « vendredis, ça va bien ». Des déjeuners éco-responsables où l'artiste passe derrière les fourneaux pour faire dialoguer cuisine, patrimoine et écologie. Immersion dans le jardin d'Andohalo. « Bonjour à tous, bienvenue au Zoma Maninona, merci d'être là pour cet événement dédié à l'écologie » : ce vendredi-là, Carine Ratovonarivo accueille ses trois invités du jour. Depuis cinq ans, l'artiste tananarivienne propose, pour 10 000 ariary – environ deux euros –, un voyage culinaire à travers les régions de Madagascar. Au pied des petits pavillons d'Andohalo, premier jardin historique de la capitale, elle invite ses hôtes à prendre place sur les nattes et poufs, puis présente le menu : « Aujourd'hui, je vais vous servir mes fameux cakes verts. C'est ma signature, puisque je fais pousser mon petit potager ici, dans la Haute Ville. C'est important pour moi de parler de tout ce qui est localement sourcé et de saison. À côté, vous avez aussi des achards, qui répondent à des héritages culinaires traditionnels. C'est un mélange de recettes tananariviennes et Betsimisaraka. C'est mon interprétation familiale sur deux territoires donnés. Aujourd'hui, nous avons un rhum exceptionnel de fleurs de capucine comestibles qui poussent à deux pas d'ici et qui a un peu plus d'un an d'âge. » Carine cuisine tout. Elle tient aussi à perpétuer certaines traditions : « Tout rituel à Madagascar, de fête de la naissance jusqu'à la mort, c'est avec du rhum d'abord, donc je t'invite à prendre un peu de rhum, à en verser d'abord aux ancêtres (tradition qui consiste à verser du rhum au sol, en honneur aux ancêtres disparus, NDLR). » « Je dédie ce déjeuner aux rois et reines, aux Razambe (grands ancêtres, NDLR) », lance Onja, l'un des invités. « Et merci à Carine de nous avoir accueillis ici », poursuit-il. Rencontrer des personnes engagées Autour des plats, les discussions s'enchaînent. Politique, création, développement du pays, écologie du quotidien... « J'aime rencontrer les personnes qui viennent au Zoma Maninona. C'est l'occasion pour moi de rencontrer plusieurs personnes de différents milieux, qui sont souvent aussi très engagées pour le développement de Madagascar. C'est le seul événement, je pense, où on peut vraiment échanger, partager des idées et s'inspirer aussi de ce que Carine propose, parce que c'est vraiment de la recherche », reprend Onja. Une démarche écologique jusque dans les détails du service. « Je vais maintenant démouler les cakes et les servir dans des coco-bols. J'utilise toujours des objets recyclés, pour lutter contre l'usage unique et aussi pour pouvoir lutter contre la profusion de la vaisselle plastique », explique Carine Ratovonarivo. Au Zoma Maninona, le repas devient un espace de réflexion sur nos manières de consommer, mais également de se rencontrer. Un déjeuner transformé, par une artiste, en geste à la fois culturel, politique et profondément écologique. À lire aussiComment restituer l'Histoire de Madagascar?

C'est l'histoire d'un tout petit musée, situé dans le village de Mlomp, en Casamance, dans le sud du Sénégal. En 1992, un homme a commencé à rassembler des objets traditionnels de son village, pour les exposer : des outils pour cultiver le riz, pêcher le poisson, mais également des fétiches, ou encore le tambour téléphone qui servait à passer des messages aux voisins. De ce projet est né le musée de la culture diola, le plus ancien lieu d'exposition dans la zone de Ziguinchor. De notre correspondante de retour de Mlomp, « Ici, vous avez la marmite », désigne Laurent Sambou, guide du musée de Mlomp. « Le Diola n'avait pas de frigo, mais il pouvait garder ses poissons une ou deux semaines », confie-t-il. Sous un toit de chaume percé au centre pour laisser entrer la lumière et l'eau de pluie, Laurent guide quelques touristes à travers cette case traditionnelle à impluvium. Bienvenue au musée de la culture diola. D'une jarre en terre cuite aux boucliers en carapace de tortue utilisés pour les combats contre le colonisateur en passant par un piège à poisson en feuilles de palme tressée, Binta, venue de Dakar pour les vacances, n'a jamais vu ça : « C'est exceptionnel parce que nous, nous sommes Sérères et Lébous, et ça fait du bien de découvrir cette autre partie du Sénégal et sa culture. » Une cinquantaine d'objets du quotidien racontent le mode de vie et les croyances diola vieilles de plus d'un siècle. À l'origine de ce musée, il y a plus de 30 ans, un habitant de Mlomp : « Je m'appelle Jules Sambou. J'ai créé le musée avec des feuilles de palmier rônier. Grâce à une collecte, j'ai pu construire une case à impluvium. » À l'époque, en 1992, le Sénégal accueille la Coupe d'Afrique des nations. Jules Sambou veut en profiter pour créer un lieu spécial, et tenter de faire venir des touristes, alors que la Casamance travers une période de conflit armé intense entre l'armée sénégalaise et le Mouvement indépendantiste du MFDC : « J'ai simplement exposé quelques pièces traditionnelles du quotidien et des objets fétiches. Au début, la recherche d'objets était difficile, mais aujourd'hui, une quarantaine sont présentés : des objets usuels déjà utilisés du temps de nos ancêtres, il y a plus de 100 ans. » En 2016, la Case à impluvium subit une tempête et se dégrade. Jusqu'à ce que la Fondation de la Banque de l'habitat du Sénégal décide de rénover le bâtiment en 2023 et de revoir la mise en valeur des objets exposés par les familles du village. Alyssa Barry, architecte spécialiste du patrimoine, se souvient : « Les objets étaient posés à même le sol, ils prenaient la poussière, il n'y avait aucune explication sur ce que ces objets représentaient. Notre travail a donc été de repenser la scénographie. » Désormais des panneaux expliquent l'usage et à quelle famille les lances ou tenues exposées appartiennent. Ces objets ont été regroupés par thème : instruments de musique, outils agricoles, armes, ou encore objets spirituels. Depuis la rénovation, un livre d'or de 400 pages a déjà été rempli, trace du passage de milliers de touristes dans cette case traditionnelle située sur la place publique royale du village, sous les fromagers géants. À lire aussiCasamance, itinéraire historique d'une idée d'autonomie

La Sierra Leone cherche à faire valoir ses atouts pour développer le tourisme. L'un de ses joyaux se situe dans l'est du pays, sur le fleuve Moa : l'île Tiwai. Cette île intérieure regorge d'une biodiversité exceptionnelle, et notamment une grande variété de primates, ce qui lui a valu d'être classée au patrimoine mondial de l'Unesco, en 2025. Les gestionnaires misent sur l'augmentation des revenus touristiques pour renforcer la protection du parc, et soutenir la recherche scientifique. De notre correspondant de retour de l'île Tiwai, Au cœur de la forêt luxuriante, c'est avec un large sourire qu'Amadou Youssouf accueille les visiteurs. Il est le responsable de la conservation dans le sanctuaire que constitue l'île Tiwai, en Sierra Leone. Gravement menacé à cause de la guerre civile, il y a une vingtaine d'années, ce sanctuaire de biodiversité se porte aujourd'hui mieux que jamais, grâce à la bonne gestion de l'ONG Environmental Foundation for Africa, qui est parvenue à le faire classer au patrimoine mondial de l'Unesco : « Le parc a été sélectionné en 2023. Après avoir soumis nos dossiers, on a reçu la visite des examinateurs de l'Unesco, et finalement, le parc a été classé en 2025. C'est un grand succès pour nous ! On remarque déjà un effet sur la fréquentation du parc, le nombre de visiteurs a augmenté depuis l'an dernier. Cela nous donne plus de ressources pour protéger le parc et sa biodiversité exceptionnelle. » À lire aussiSierra Leone: l'île de Tiwai classée par l'Unesco pour sa biodiversité exceptionnelle Un centre de recherche scientifique Les visiteurs peuvent y admirer la grande variété de primates. À peine entré dans la forêt, on peut les voir sauter de branche en branche. Kinawa Kuruma est le guide forestier : « Il y a ici 11 espèces de primates ici, et notamment des cercopithèques diane. Ils sont très nombreux ici. On les reconnaît facilement, ils sont noirs et blancs, avec une teinture rouge dans le dos. Il y a aussi une grande variété d'oiseaux, comme des martins-pêcheurs à tête rousse. Les touristes adorent les prendre en photo quand on fait le tour de l'île en bateau. Nos visiteurs viennent de partout pour voir toutes ces espèces : on a des Américains, des Suisses, des Norvégiens... » L'île Tiwai n'est pas qu'une attraction touristique. Elle accueille aussi un centre de recherche scientifique, en partenariat avec l'université Njala de la ville de Bo, explique Amadou Youssouf : « Des chercheurs du département de biologie de l'université Njala viennent ici avec leurs étudiants. Ils mènent des recherches aussi bien sur la faune que sur la flore : les différents types de chimpanzés et d'oiseaux et la végétation, qui est aussi très riche. En ce moment, on accueille un doctorant. Il fait sa thèse sur le comportement des chimpanzés. Il a posé des caméras dans la forêt pour les observer. » Le succès du parc bénéficie aussi aux populations locales. C'était l'une des exigences de l'Unesco. Une partie des revenus issus du tourisme finance des projets de développement dans les villages voisins, notamment en soutenant l'agriculture.

Le sommet Africa Forward, qui a lieu cette année à Nairobi, témoigne du repositionnement voulu par la France sur le continent. De plus en plus d'entreprises font notamment le choix de s'implanter en Éthiopie, attirées par un marché immense de plus de 120 millions d'habitants, malgré une situation sécuritaire dégradée. De notre correspondante à Addis-Abeba, Ce dimanche matin, les clients sont nombreux devant le comptoir de la boulangerie Hanit Bakery. La boutique fait partie des clients de la société française d'agroalimentaire Lesaffre, qui fabrique notamment de la levure. L'enseigne s'est installée en Éthiopie en 2021, explique sa directrice dans le pays, Marine Durot. « Lesaffre a choisi d'ouvrir une usine en Éthiopie parce que c'est le second pays le plus peuplé d'Afrique. C'est aussi un pays où l'on a remarqué que la population mange de plus en plus de pain, par rapport à l'injira. Pour nous, c'était un marché clé dans lequel on voulait être présent. On est sur une bonne optique et un bon développement de croissance », indique-t-elle. Comme Lesaffre, de plus en plus d'entreprises françaises optent pour l'Éthiopie. Depuis quelques années, le pays cherche à attirer les investisseurs étrangers, affirme Getachew Teklemariam Alemu, économiste au sein de l'Union africaine. « Des pays comme l'Éthiopie ont entamé des réformes pour ouvrir des marchés, libéraliser divers secteurs et inciter des investisseurs à venir placer leur argent dans leur économie. Les principaux obstacles macroéconomiques à l'investissement sont désormais levés grâce à ces réformes », explique-t-il. En témoigne la visite, mi-avril, d'une quinzaine de sociétés venues dans le pays à l'initiative du Medef International. Une démarche qui s'inscrit dans une dynamique plus large, malgré une situation sécuritaire très dégradée. Des conflits déchirent actuellement les régions de l'Amhara et de l'Oromia, tandis que les tensions entre Addis-Abeba et le Tigré restent très fortes, faisant même craindre un nouveau conflit. Mais pour Gérard Wolf, président du Medef International, ce contexte ne doit pas freiner les investisseurs. « Des conflits du type du Tigré existent partout dans le monde. Dans les endroits difficiles, mais où il n'y a pas une intensité de conflit énorme, on ne va pas attendre que tout soit terminé pour s'en occuper. On ne s'interdit pas, par essence, d'aller dans un pays en conflit », souligne-t-il. En janvier 2026, le géant français de l'agroalimentaire Carrefour a annoncé son installation prochaine en Éthiopie. À lire aussiÉthiopie: le chef du parti TPLF élu à la tête du Parlement du Tigré, nouvelle escalade avec Addis-Abeba

Le sommet Africa-Forward s'ouvre ce lundi 11 mai à Nairobi. Prévu sur deux jours, coorganisé par la France et le Kenya, mais ouvert à de nombreux pays du continent, il veut illustrer l'évolution de la politique de la France en Afrique en mettant en valeur les échanges franco-africains et la recherche commune de solutions concrètes. Des partenariats existent déjà, par exemple en matière de recherche. Le CNRS français a notamment ouvert en 2024 un bureau à Nairobi. RFI est allée à la rencontre d'une chercheuse kényane qui a pu faire avancer ses recherches en collaborant avec d'autres chercheurs en France. De notre correspondante à Nairobi, Dans les sous-sols de l'Université de Nairobi, une petite pièce climatisée abrite une partie du laboratoire de Bridget Mutuma, chercheuse en chimie. C'est ici qu'elle mène ses travaux, entourée d'équipements spécialisés. Parmi eux, un analyseur thermogravimétrique, un appareil essentiel pour ses recherches. « Cet appareil s'appelle un analyseur thermogravimétrique. Il est utilisé pour étudier les propriétés thermiques des matériaux, comme la température à laquelle ils se décomposent. C'est très important pour les nanotechnologies sur lesquelles porte mon travail, la science des choses à très petite échelle, comme je l'appelle. J'étudie des dispositifs et des matériaux capables de fonctionner à l'échelle nanométrique », explique-t-elle. Bridget Mutuma a choisi de consacrer ses recherches à la lutte contre deux fléaux environnementaux : les déchets plastiques et la pollution des eaux. L'idée a pris forme pendant la crise du Covid-19. « Ça m'a frappé : comment puis-je utiliser ma science pour résoudre les problèmes environnementaux ? Au Kenya, comme à l'échelle mondiale, les déchets plastiques constituent un problème. Mon travail consiste donc à utiliser ces déchets plastiques pour fabriquer des nanomatériaux, qui sont ensuite utilisés pour traiter l'eau », confie la chercheuse. Collaboration avec le CNRS en France Pour faire avancer ses travaux, Bridget Mutuma a noué une collaboration avec des chercheurs en France. Cette rencontre est née lors d'un colloque en ligne. « Il y a l'expertise que j'ai sur les nanomatériaux et l'expertise que les chercheurs ont sur l'énergie solaire, la photocatalyse. J'ai même pu passer un mois au CNRS d'Orléans. J'ai fait expédier des échantillons là-bas pour les étudier et aussi pouvoir apprendre auprès de la professeure Ania Conchi. J'ai réussi à rencontrer quelqu'un dont le domaine de recherche recoupe le mien. J'ai également pu utiliser certains équipements sur place, rencontrer d'autres chercheurs pour collaborer, et donner des conférences », raconte-t-elle. Lors de son séjour à Orléans, Bridget Mutuma a également apporté sa propre expertise à l'équipe française. « Mon travail est essentiellement axé sur le carbone, je m'intéresse aux carbones creux. Ils avaient déjà travaillé sur des oxydes métalliques creux, mais pas sur du carbone creux. J'ai travaillé avec l'équipe sur place pour en fabriquer, ce qui m'a permis d'également transmettre mon expertise afin que nous puissions être synchronisés », souligne-t-elle. Si les travaux de Bridget Mutuma sont encore en cours de développement, la chercheuse kényane se réjouit déjà des premiers résultats, qu'elle qualifie de prometteurs. À lire aussiAu Kenya, le pari d'une énergie verte

L'exposition Africa Fashion, c'est une occasion pour célébrer et montrer la richesse de la mode africaine, entre autres le « streetwear afro-diasporique ». Une nouvelle génération de la diaspora africaine tente, à travers l'habillement, de réinventer les codes du streetwear classique en alliant tradition africaine et modernité. Un moyen pour eux de se reconnecter et de maintenir le lien avec leurs origines. Un reportage d'Habib Diao. T-shirt brodé, baskets colorées, un décor assez chargé de symboles occupe la table installée au milieu de cette salle d'exposition du musée du Quai Branly. Ces pièces caractérisent le « streetwear afro-diasporique ». Pour Marina Wilson, surnommée Cheetah, organisatrice de l'exposition, ce style est à la croisée des cultures africaines et du hip-hop. « C'est un streetwear qui est porté par les enfants des diasporas africaines qui sont influencés à la fois par les cultures américaines, dont notamment la culture hip-hop, et qui se servent aussi de leur ancrage dans les cultures africaines pour créer un nouveau langage culturel et esthétique, explique-t-elle. Par des vêtements avec des figures comme Thomas Sankara pour l'Afrique, Malcolm X aux États-Unis, etc., il y a une envie de véhiculer un message, il y a une envie de diffuser une culture, il y a une envie de faire connaître des choses propres aux cultures africaines, qu'on peut aussi raconter par le biais du streetwear et par le biais du vêtement. » Vêtue d'un t-shirt noir à l'effigie de figures africaines, Chimène, d'origine guadeloupéenne, est venue visiter l'exposition. Elle revendique une relation assez particulière avec l'Afrique. « L'énergie, on la porte avec nous. Donc, je m'inspire beaucoup de tout ce qui est traditionnel, confie-t-elle. En Guadeloupe, on a tout ce qui est traditionnel, comme les mikas que je porte. J'adore tout ce qui est coloré. Moi, je porte l'Afrique en moi, et nous, ça nous permet de nous reconnecter, même si on est à 8 000 kilomètres, avec la Terre-Mère, nos racines. » À lire aussiImane Ayissi, le grand couturier amoureux du patrimoine textile africain Modernité et tradition Un peu plus loin, Fatima se distingue par sa coiffure afro qu'elle dit porter fièrement. Créatrice d'une marque de bijoux, elle allie inspirations contemporaines et références héritées de ses origines ivoiriennes. « Pour moi, c'est assez important de pouvoir représenter ses origines. Je pense que c'est possible d'avoir justement toujours ce côté un petit peu, on va dire, moderne et traditionnel, à travers des vêtements, des accessoires, des bijoux, souligne-t-elle. Justement, c'est aussi pour ça que j'ai créé cette marque de bijoux Nafolo. Donc, c'est vraiment ça, c'est l'héritage de ma mère, de mes parents en Côte d'Ivoire, des bijoux à porter au quotidien comme pour les grandes occasions. Et c'est une fierté. » Toujours dans le cadre de l'exposition Africa Fashion, d'autres activités sur les influences de la mode africaine se déroulent au musée du Quai Branly, notamment des activités de création pour enfants. L'exposition Africa Fashion est à voir au musée du quai Branly – Jacques Chirac à Paris jusqu'au 12 juillet prochain. À écouter dans Sur le pont des arts« Africa Fashion » : la mode africaine enfin à l'honneur à Paris

Jouer au football pour se reconstruire et surmonter les traumatismes de la guerre et de l'exil : c'est l'objectif d'une équipe féminine soudanaise composée de joueuses professionnelles ayant fui le conflit pour l'Égypte. À l'initiative, Salma al-Majidi, pionnière du football féminin au Soudan. De notre correspondant au Caire, Au beau milieu des alignements d'immeubles d'un quartier pauvre du Caire, un gazon synthétique usé et, dans les cages, Houda, gardienne de la sélection soudanaise. « Là-bas, le football nous a beaucoup apporté, jusqu'à la guerre. Lors du dernier tournoi qu'on a disputé au Soudan, les bombardements nous ont empêchées de gagner, témoigne-t-elle. Puis la guerre est arrivée et nous avons dû venir en Égypte. » Devant elle, bonnet vissé sur le crâne, Nour, 16 ans, enchaîne les frappes, des rêves plein la tête. « Je veux aller de l'avant, jouer dans les ligues européennes et, si Dieu le veut, un jour faire briller mon pays, confie-t-elle. Je veux aussi rendre fière ma famille, c'est pour ça que je joue au football, et mon rêve, c'est qu'elle me voie au plus haut niveau. » Son regard, trop sévère pour son âge, en dit long. Arrivée seule en Égypte après sept mois d'attente à la frontière, elle vit de petits boulots, loin des bancs de l'école. « Je fais des ménages par-ci par-là, explique Nour. C'est une période difficile. Chaque sou est important, car il faut manger, mais j'économise aussi pour pouvoir envoyer de l'argent au Soudan. » À lire aussiCAN 2025: joueurs exilés, guerre civile... le Soudan rêve d'exploit face au Sénégal « Elles sont des résistantes marquées par la guerre » Derrière le sifflet, Salma al-Majidi, footballeuse emblématique au Soudan, est doublement pionnière. Première sélectionneuse de la première équipe nationale féminine soudanaise, c'est elle qui, en arrivant au Caire, a réuni les joueuses réfugiées en Égypte. « L'équipe ne se contente pas de rassembler les filles et de leur donner une activité. Elle est surtout un soutien essentiel, souligne-t-elle. Beaucoup traversent des difficultés matérielles extrêmes : logement, nourriture, déplacements, maladie. Le club est une lueur au milieu de l'obscurité. » Ce n'est pas un hasard si elles ont choisi pour nom d'équipe les Samidat, les résistantes. « Quand tu t'assois avec chacune des trente-deux joueuses, elles te racontent leur histoire, leur quotidien, les épreuves qu'elles ont traversées, tous les détails, raconte Salma al-Majidi. Le nom Samidat vient de là : de leur endurance et de leur résilience. Elles sont des résistantes marquées par la guerre. » Trois longues années de guerre n'ont pas réussi à éteindre la flamme du football chez ces résistantes. À lire aussiLe Soudan, pays brisé par une guerre sans fin

Au Rwanda, les autorités affirment avoir réinséré plus de 12 000 combattants ou civils affiliés à des groupes armés depuis 2001, en particulier des FDLR, les Forces démocratiques de libération du Rwanda, un groupe à l'origine créé par d'anciens génocidaires rwandais, basé à l'est de la République démocratique du Congo. Des repentis, capturés ou rentrés volontairement au pays, rejoignent le centre de Mutobo pour un programme de démobilisation de plusieurs mois. En mars dernier, plus de 200 personnes ont été rapatriées dans leur village après leur formation. De notre envoyée spéciale de retour de Mudende, Sous une tente, une dernière cérémonie réunit leaders locaux, familles et anciens combattants ou civils affiliés à un groupe rebelle en RDC, avant le retour de ces derniers dans la vie civile. Pierre Manirakiza retrouve son beau-frère, parti du pays en 2011. « Nous sommes heureux qu'il soit revenu. On ne pensait pas le revoir, confie-t-il. On doit le soutenir maintenant, et partager ce que nous avons avec lui, pour l'aider à recommencer sa vie. » Devant la maison familiale, le repenti Jean Damascene Niyonzima embrasse ses proches après 15 ans passés en RDC. Après avoir, selon ses affirmations, travaillé sur les barrages des FDLR pour récolter les taxes prélevées par le groupe armé, les difficultés de la guerre l'ont poussé à rentrer au Rwanda. « Quand le M23 a pris Goma, ceux qui n'étaient pas armés, nous sommes allés au camp de Mugunga, raconte-t-il. Mais lorsque le M23 est arrivé, le camp a été détruit. Certains ont fui dans la forêt, d'autres sont rentrés chez eux. La situation devenait intenable, alors nous avons eu recours au HCR. » À lire aussiRDC: «De gré ou de force, les FDLR doivent rendre les armes», exige l'armée congolaise Un plaidoyer en faveur de ces ex-combattants Rapatrié l'an dernier d'abord en tant que civil avant de se déclarer aux autorités comme FDLR, Jean Damascene a passé plusieurs mois dans le centre de réintégration de Mutobo. À ses côtés, son fils adoptif de 25 ans, ancien combattant du groupe armé, Amos Bigirimana, témoigne : « Je suis né au Congo, dans un quartier général des FDLR, à Rutshuru. Mes parents faisaient partie de ce groupe. Quand j'avais huit ans, leur base a été attaquée et ils ont été tués. Deux ans plus tard, Jean Damascene m'a recueilli. C'est aujourd'hui mon seul parent. » Le secteur de Mudende, à proximité de la frontière congolaise, accueille régulièrement d'anciens combattants repentis. « Après un mois, lorsqu'ils sont déjà en communauté, nous allons leur rendre visite pour voir comment ils ont été acceptés, explique Valerie Nyirahabineza, présidente de la Commission rwandaise de démobilisation et de réinsertion. Il est question pour nous de faire du plaidoyer en faveur de ces ex-combattants. Si une personne quitte le centre de réinsertion de Mutobo, elle devient automatiquement un citoyen du Rwanda. » Des retours en nombre qui s'accompagnent de défis. Avec l'arrivée de Jean Damascene et de ses proches de RDC, la petite maison familiale accueille près de deux fois plus d'occupants. À lire aussiRwanda: plus de 200 membres de groupes rebelles, dont les FDLR, réinsérés

Elle est surnommée « la mère de la danse africaine contemporaine ». Germaine Acogny, Sénégalo-béninoise est danseuse, chorégraphe, fondatrice de l'École des Sables au Sénégal. Son parcours, ses engagements féministes et antiracistes portés par la danse, c'est ce que retrace la réalisatrice allemande Greta Marie Becker dans un documentaire : Germaine Acogny, l'essence de la danse. Une œuvre projetée pour la première fois sur le continent africain à l'Institut français de Dakar, un an après sa sortie en France. À écouter aussiPour Germaine Acogny, «le corps des danseurs sera notre archive» des danses traditionnelles

En Centrafrique, les femmes prennent de plus en plus conscience de leur situation et se mettent en ordre de bataille pour leur émancipation. Partout, des initiatives émergent, portées par une volonté commune : conquérir une autonomie économique durable et affirmer leur place dans la société. Longtemps considérées comme le sexe faible, elles ont décidé de reprendre leur destin en main. Activités génératrices de revenus, petits commerces, agriculture, artisanat : une dynamique collective qui redessine peu à peu le paysage économique local, malgré de nombreux défis à relever. De notre correspondant à Bangui, Au milieu des rangées de bananiers et d'avocatiers, Yvette Denzou s'active. Machette à la main, elle avance d'un pas sûr, observant chaque parcelle avec attention. En face, des tomates mûrissent lentement dans un petit jardin bien clôturé, offrant des touches de rouge vif, promesses de récoltes à venir. Pour Yvette Denzou, l'agriculture est bien plus qu'un simple moyen de subsistance : « La terre, c'est notre richesse. Tout ce que vous voyez ici est le fruit de notre travail. Nous cultivons pour nourrir nos familles, mais également pour vendre et vivre dignement. Mon combat, c'est de montrer que nos produits locaux ont de la valeur. Quand je vois mes cultures grandir, je sais que mes efforts ne sont pas vains. » Au quartier Kassaï, dans le septième arrondissement de Bangui, un atelier artisanal est installé au bord de la route. À l'intérieur, Rebecca Mambelo façonne patiemment ses créations : bois, fibres naturelles et tissus. Ici, chaque objet raconte une histoire : « L'artisanat, c'est ma passion, mais c'est aussi ma vision : créer quelque chose qui nous ressemble et qui peut nous faire vivre dignement. Je fabrique des sacs, des paniers, des vêtements et des perles artisanales. À travers mon savoir-faire, je défends la valeur des femmes. » « Il faut un lieu vraiment dédié à la femme » Aujourd'hui, de nombreuses femmes centrafricaines s'inspirent de modèles venus du continent pour aller de l'avant. Parmi ces figures, Sefora Kodjo, présidente de la Fondation Sephis. Lors de son séjour à Bangui, cette Ivoirienne a partagé son expérience avec des femmes qui rêvent de réussir : « J'ai vu que la Centrafrique est riche de son sol. Il y a énormément de richesses locales et un savoir-faire qu'il faut développer, amplifier. On a des questions d'infrastructure, on a des questions de la technologie, du digital, de la connexion internet. Ce sont sur beaucoup de défis de ce genre qu'il faut encore travailler. » Pour que cet élan se consolide, la structuration est essentielle, selon Portia Deya Abazene, présidente de la Fédération des associations des femmes entrepreneures de Centrafrique (Fafeca) : « Parce que si tu restes dans l'informel, tu ne pourras pas gagner les parts de marché. Donc, il faut d'abord que l'on surmonte ce défi de se structurer et de se former. Il faut un incubateur, il faut un lieu dédié à la femme. » Dans un contexte encore fragile, ces femmes tracent leur chemin avec détermination. Entre initiatives individuelles et actions collectives, elles doivent aussi lutter contre les pesanteurs sociales qui cherchent encore à les reléguer au second plan dans la société. À lire aussi«Chaque jour, on voit sa tombe»: à Bangui, des familles enterrent leurs morts à domicile, faute de cimetières À lire aussi«Il n'est jamais revenu»: en Centrafrique, terreur au lycée de Boali après la mort de plusieurs élèves [2/3]

Dans la ville de Boali, à 95 kilomètres au nord de la capitale centrafricaine, les élèves du lycée sont confrontés, depuis le début de l'année, à un phénomène aussi troublant qu'inexpliqué : des décès mystérieux et répétés au sein de leur établissement. Depuis janvier 2026, une dizaine d'élèves auraient perdu la vie dans des circonstances encore difficiles à élucider. Dans la ville, de nombreux habitants évoquent des causes mystiques, tandis que la justice, faute de preuves, refuse pour l'instant de valider cette hypothèse. À l'approche des examens de fin d'année, l'inquiétude grandit : certains parents préfèrent garder leurs enfants à la maison, dans l'attente de réponses concrètes. De notre correspondant à Bangui, Dans la cour du lycée moderne de Boali, en Centrafrique, les élèves se promènent par petits groupes. Les visages sont fermés. Chacun observe autour de lui avec une inquiétude palpable, comme si le danger pouvait surgir à tout instant. Sac au dos, Nelson Tende et ses camarades de sixième tentent de contenir la peur qui les envahit : « On a peur... On se demande s'il y a de mauvais esprits dans cet établissement. Chaque fois qu'un camarade tombe malade, on pense que c'est la fin pour lui. L'école, qui devrait être un lieu d'apprentissage, devient un endroit où l'on lutte pour survivre. » Dans cet établissement public, les élèves restent sur leurs gardes. Certains envisagent même des manifestations, voire un boycott des cours si la situation perdure. Depuis le début de l'année, selon Euphrasie Ngoumba, membre de l'association des parents d'élèves, 15 élèves ont déjà perdu la vie : « D'après nos observations, les victimes présentent toujours les mêmes symptômes : agitation, troubles mentaux, maux de tête, perte de connaissance, puis parfois la mort. Un enfant peut être en parfaite santé, quelques heures auparavant, puis s'effondrer brutalement. Nous envoyons nos enfants à l'école pour construire leur avenir, et non pour mourir. » « L'avenir de mes enfants est menacé » Ce matin-là, Jacob Panzé se rend au champ, accompagné de sa femme et de leur chien. Depuis la mort de son fils, élève en classe de troisième, survenue en février , le deuil ne l'a jamais quitté : « J'ai élevé mon enfant dans la difficulté. J'ai traversé tant d'épreuves pour lui offrir une éducation. Il rêvait de devenir médecin. Ce matin-là, il est parti à l'école en parfaite santé... et il n'est jamais revenu vivant. Je suis convaincu que les élèves sont ensorcelés. » Malgré ces soupçons, aucun suspect n'a été interpellé à ce jour, faute de preuves tangibles. Une absence de réponses qui renforce l'angoisse des familles : « L'avenir de mes enfants est menacé. Je ne peux pas prendre le risque d'en perdre encore un. La vérité doit être établie avant que je ne les laisse retourner à l'école. L'école ne doit pas être un lieu dangereux. Les autorités doivent agir pour garantir leur sécurité. » Entre hypothèses médicales et croyances populaires, la vérité peine à émerger. À l'hôpital de la ville, le personnel appelle au calme : aucune épidémie n'a été détectée ces derniers mois. De leur côté, les autorités locales poursuivent les investigations pour tenter de comprendre ce phénomène. Au lycée de Boali, les responsables multiplient les actions de sensibilisation pour rassurer les parents et encourager le retour des élèves en classe.

La mort n'est plus seulement une douleur intime à Bangui. Elle est devenue, au fil des années, une épreuve logistique, sociale et profondément humaine. Depuis près d'une décennie, la capitale de la Centrafrique ne dispose plus de véritable cimetière public accessible à tous. Une crise silencieuse mais lourde de conséquences que vivent chaque jour des familles désemparées. Dans les quartiers périphériques comme dans la capitale, les concessions familiales et les fermes sont devenues, faute d'alternative, des lieux d'inhumation improvisés. Derrière les murs de maisons modestes, sous des manguiers ou à l'écart des habitations, reposent désormais des pères, des mères, des enfants. De notre correspondant à Bangui, Après avoir délimité un espace dans cette ferme privée, un groupe de jeunes commence à creuser la terre, à l'aide de pelles et de pioches. Un trou rudimentaire, d'environ deux mètres carrés et profond de deux mètres. Les larmes aux yeux, Enock Bouaka, qui vient de perdre son jeune frère, fixe la fosse qui s'agrandit lentement : « Ce qui se passe n'est pas normal. Voir ces jeunes faire ce travail archaïque, sans encadrement, sans lieu approprié, ça me brise. Mais, on n'a pas le choix. C'est notre petit frère qui est parti. On ne pouvait pas le laisser à la morgue et il n'y a nulle part où aller. Alors, on a décidé de l'enterrer ici. » Autour de lui, cousins et voisins s'activent en silence. Les gestes sont mécaniques, presque automatiques. Mais sur les visages, la fatigue se mêle à l'incompréhension. Enterrer un proche devrait être un moment de recueillement. Ici, c'est devenu une urgence à gérer, selon Enock Bouaka : « Cette situation dépasse la simple question d'espace. Elle touche à la dignité et même à nos traditions. Chez nous, le lieu de repos des morts est sacré. C'est un lien avec la mémoire familiale. Il nous faut des cimetières. » Des cimetières saturés À Bangui, en Centrafrique, les cimetières publics existants depuis l'indépendance en 1960 sont aujourd'hui saturés. Debout à côté d'une tombe en béton, érigée dans sa propre concession, Claudine Nguingo se souvient de l'épreuve vécue par sa famille, il y a deux mois : « L'absence de cimetière nous traumatise. Ceux qui ont des moyens trouvent toujours des solutions rapides. Mais les pauvres improvisent. Quand notre grand-père est décédé, on a fait le tour des chefs de quartiers pour demander un bout de terre. On n'a rien trouvé. Tu es en deuil, et en plus, tu dois supplier, c'est un double malheur. On a fini par l'enterrer ici, à côté de la maison. Chaque jour, on voit sa tombe, ça ravive la douleur. » Une réalité que confirme Jean-Baptiste, ancien chef de quartier, qui observe, impuissant, les conséquences de cette crise : « Avant, on accompagnait nos morts dans des lieux dédiés, respectés par tous. Aujourd'hui, chacun fait comme il peut. Il n'y a plus de registre, plus de suivi, aucune garantie que ces tombes resteront intactes. On voit apparaître des sépultures un peu partout dans les parcelles. Cela pose des problèmes sanitaires, de pollution, mais également de dignité humaine. Ce n'est pas normal. Une société ne peut pas fonctionner ainsi. » Selon une source à la mairie de Bangui, plusieurs sites ont été identifiés pour la création de nouveaux cimetières publics. Leur aménagement est annoncé dans les prochaines semaines. À lire aussiCentrafrique: au moins 29 morts au lycée Barthélémy Boganda de Bangui, le président Touadéra décrète trois jours de deuil

La localité de Gbartala, dans le centre du pays, a accueilli pendant la guerre un camp militaire servant également de centre de torture. Il était dirigé par Chuckie Taylor, fils de Charles Taylor. Depuis, le camp est désaffecté et les propriétaires du terrain y ont construit une école qu'ils dirigent. Cet établissement accueille de nombreux élèves orphelins, comme un symbole de la renaissance du pays après la terrible guerre civile entre 1989 et 2003. De notre envoyé spécial à Gbartala, Réunis dans la salle de classe, une vingtaine d'élèves entonnent un chant religieux sous la direction de Helen Flemister, fondatrice de cette école pour orphelins et enfants démunis du Liberia : « Ma mère rêvait de diriger une école, un orphelinat et un centre de santé, mais elle a disparu avant de pouvoir faire quoi que ce soit. On a vécu là jusqu'en 1980. On a dû partir aux États-Unis quand Samuel Doe a fait son coup d'État. Pendant la guerre civile, Chuckie Taylor a fait de cet endroit un camp militaire et un centre de torture, pour semer la terreur. Quand je suis finalement rentrée, en 2019, j'étais très triste de voir cet endroit dans cet état, c'était terrible. » L'école, qu'elle a fait construire sur le terrain de sa famille, est juste en face du camp militaire. Il est en ruines, mais sur le fronton, on peut encore lire « Executive Mansion » du nom du quartier général du National Patriotic Front of Liberia (NPFL), parti de Charles Taylor établi dans la ville voisine de Gbarnga, avant qu'il ne prenne le pouvoir à Monrovia. Wilson Nornie est un habitant de la localité : « C'était là qu'était établi Chuckie Taylor, c'était son quartier général. Il l'utilisait comme centre d'entraînement pour sa milice de l'''Anti-Terrorist Unit'', tristement célèbre pour les exactions qu'elle a commises. Elle arrêtait des gens arbitrairement. Il y a eu beaucoup de tortures ici. Ce camp a aussi servi à dispenser des formations aux combattants du RUF, pour la guerre qu'ils menaient en Sierra Leone. » « La porte vers la vie » Aujourd'hui, Helen Flemister veut faire de son école un symbole de la renaissance de son pays : « Quand je suis rentrée, les histoires que j'ai entendues, ce qu'il s'est passé pendant la guerre, c'était horrible, ça m'a brisé le cœur. Mais je me suis dit qu'il ne fallait pas laisser la terreur prendre le dessus sur le bien. Donc j'ai fait mon possible pour effacer cette terreur et refaire de cet endroit un lieu pour la vie. C'est pourquoi je l'ai appelé l'école ''Gateway for Life'', la ''Porte vers la Vie''. Mon objectif est d'offrir aux enfants une porte d'entrée vers une vie meilleure, en leur donnant une bonne éducation. » Helen Flemister finance sur ses fonds propres cet établissement. L'école accueille 200 enfants. Leurs familles n'ont pas de frais de scolarité à payer. À lire aussiPlus de vingt ans après la fin de la guerre au Liberia, des procès toujours en attente [1/3] À lire aussiPlus de vingt ans après la fin de la guerre au Liberia, les militants des droits humains sous pression [2/3]

En 2009, la Commission vérité et réconciliation, instaurée après la guerre civile qui a déchiré le Liberia entre 1989 et 2003, avait recommandé l'organisation d'un grand procès pour juger les criminels de guerre. Depuis, peu de choses ont été faites en ce sens. De notre envoyé spécial à Monrovia, Si l'ancien président Charles Taylor a été jugé et condamné par un tribunal international, c'était à La Haye et pour ses crimes commis en Sierra Leone. D'autres chefs de guerre ont été condamnés à l'étranger, mais aucun à Monrovia. Le président Joseph Boakai, arrivé au pouvoir en 2024, avait fait de la justice l'une de ses promesses phares, mais les défenseurs des droits humains attendent toujours, avec impatience, de voir des procès se tenir dans le pays. Dans son bureau de la banlieue de Monrovia, Adama Dempster prépare une réunion de partage d'expérience avec des Éthiopiens en visite au Liberia. Eux aussi se battent pour la justice dans leur pays. À la tête d'une fédération d'organisations de défense des droits humains, Adama Dempster était optimiste quand le président Joseph Boakai a signé en 2024 un executive order pour mettre en place un tribunal sur les crimes de guerre : « J'étais là quand le président Boakai a signé l'executive order, j'étais dans la salle, juste à côté du président. Ça a marqué un tournant dans ce long combat pour la justice, souligne-t-il. Malheureusement, ce processus aurait dû être très rapide mais cela fait déjà deux ans et peu de choses ont avancé. Et la dynamique en faveur de la création de ce tribunal est en train de ralentir. Cela compromet notre quête de justice puisque, pendant ce temps-là, des criminels présumés, des victimes ou des témoins disparaissent. » À lire aussiGuerre civile au Liberia: «Il n'y a pas un groupe ethnique qui a échappé au massacre» Les procès à l'étranger, un « pas vers la justice » L'un des principaux chefs de guerre, Prince Johnson, est mort en 2024, sans jamais avoir été inquiété. Pour l'instant, les défenseurs des droits humains doivent se contenter des procès des criminels de guerre qui se sont réfugiés à l'étranger. Comme Kunti Kamara, l'un des chefs de l'Ulimo, récemment condamné par la justice française au nom de la compétence universelle pour les crimes les plus graves. « C'est très bien qu'il y ait des procès à l'étranger, c'est un pas vers la justice. Ça devrait certes être à la justice libérienne de faire cela, mais tant mieux si d'autres pays le font. Ces gens ont fui le pays, ils ont changé de noms, ils ont menti à leurs pays d'accueil, tant mieux si la justice les rattrape, approuve Peterson Sonyah, qui dirige la plus grande association de victimes de la guerre, la Liberia Massacre and Survivors Association. Martina Johnson, une proche de Charles Taylor, va bientôt être jugée [en Belgique]. Nous applaudissons tous les pays qui poursuivent ces gens, parce que nos gouvernements ont pris trop de retard. » À écouter dans L'Invité d'Afrique midiCrimes des guerres civiles au Liberia: «Si on tarde trop, il n'y aura bientôt plus personne à juger» Mettre fin au « régime de l'impunité » Frances Greaves se félicite aussi de ces procès à l'étranger. Mais pour celle qui fut membre d'un groupe de femmes, Women of Liberia Mass Action for Peace, qui a joué un rôle décisif pour mettre fin à la guerre, la justice doit passer par Monrovia : « Ceux qui connaissent l'histoire du Liberia savent que l'impunité fait partie du quotidien. On appelle à la mise en place de ce tribunal pour mettre fin à cette impunité, pour que les gens soient tenus responsables de leurs actions, martèle-t-elle. Et avoir les procès ici au Liberia aurait un deuxième avantage. La population est largement illettrée. Si les procès ont lieu ici, ils pourront être diffusés à la télé ou à la radio, et c'est très important. Si cela ne se concrétise pas, cela enverra un très mauvais signal pour les générations futures. Ce sera encore le régime de l'impunité. » Pour l'instant, la commission chargée de la mise en place du tribunal continue son travail. Les premiers procès sont espérés pour fin 2027. À écouter dans L'Invité d'Afrique midLes excuses du président libérien au nom de l'État pour la guerre civile «sont bienvenues mais tardives»

Dans la région du Puntland, au nord de la Somalie, malgré la sécheresse historique, des femmes réussissent à cultiver leurs lopins de terre grâce à une initiative de l'ONG Save the Children. Grâce à un système de prêts communautaires, une agricultrice et une gérante d'épicerie sont devenues les principales sources de revenus de leurs foyers. De notre envoyée spéciale à Qardho, Sur un grand cahier à carreaux, une femme montre la colonne des noms et celle du montant emprunté. Autour d'elle, une petite dizaine de femmes récupèrent leurs livrets de compte dans une boîte en métal cadenassée. « On nous a donné cette boîte ainsi que des formations pour lire et écrire, tenir des comptes et apprendre à entretenir une ferme », explique Maymoun Abdullahi. Elle est la représentante du groupe de femmes Al Hairat, une association villageoise d'épargne et de crédits mise en place il y a cinq ans par l'ONG Save the Children. Le principe est simple : chaque membre apporte un montant défini et peut ensuite profiter d'un prêt pour ses besoins professionnels. Au milieu d'une oasis de verdure où papayes et piments semblent s'épanouir, Maymoun Abdullahi détaille comment elle a pu reprendre la ferme de son père et l'améliorer : « Ici, c'est ma ferme mais on fonctionne comme une coopérative : on partage la voiture, les outils et aussi la serre. Certains fermiers ont des difficultés à avoir de l'eau mais grâce au prêt, j'ai une pompe solaire pour le puits et ça fonctionne très bien. » À écouter dans 8 milliards de voisinsEntreprendre en Afrique : le financement en faveur des femmes Des prêts qui fonctionnent aussi en ville Grâce à sa ferme, Maymoun subvient aux besoins des 12 membres de sa famille. Mais les conditions climatiques extrêmes, notamment la sécheresse de ces dernières années, ne garantissent pas la stabilité. Une expérience similaire pour les commerçants du centre de Qardho. « Ce qui est difficile, ce n'est pas d'être une femme entrepreneure, ce qui est dur, c'est l'inflation et la sécheresse », juge Mariam Said, commerçante. Elle a elle aussi pu bénéficier d'un prêt grâce à un autre groupe de femmes de la ville. « Avant, j'avais un petit business mais grâce au prêt, j'ai pu m'agrandir et maintenant, j'ai deux magasins dans la ville », se réjouit-elle. Dans son petit magasin bien fourni du sol au plafond, la quadragénaire au commerce florissant fait partie de ces femmes somaliennes qui font vivre leur famille grâce à leur emploi. Selon le bailleur de fonds africain Aecf, en Somalie, 70 % des foyers et des créations d'entreprise dépendent des femmes. Retrouvez notre série de reportages dans le Puntland : Somalie : au Puntland, le changement climatique crée des déplacés de la sécheresse [1/4] Somalie : la guerre en Iran menace la sécurité alimentaire et pèse sur les bourses fragiles au Puntland [2/4] Somalie : au Puntland, une clinique face aux coupes de l'aide humanitaire internationale [3/4]

En Somalie, la sécheresse intense de ces dernières années a des conséquences sur la santé de la population et, depuis 2023, il est de plus en plus difficile de se soigner, car le pays a subi d'importantes coupes budgétaires dans l'aide humanitaire internationale. Le programme d'aide étatsunien, par exemple, a été stoppé soudainement par Donald Trump l'an dernier, suivi par des réductions d'aide d'autres puissances, comme l'Union européenne. Conséquences : certaines cliniques rurales survivent dans une grande précarité avec un personnel souvent bénévole. De notre envoyée spéciale à Shaxda, Omar Gure, directeur de la clinique de Shaxda, village situé dans la région du Puntland, au nord du pays, fait visiter son établissement : une pièce étroite pour garder le froid, une gigantesque glacière bleue qui contient le vaccin contre le BCG/tuberculose, la salle d'accouchement très simple ou encore la pharmacie, bien peu fournie en ce moment. Dans sa blouse blanche, le quadragénaire évoque avec nostalgie ses nombreuses années au sein de la clinique : « Les gens étaient très contents de nos services. Nous avions tous les médicaments nécessaires et le personnel était très enthousiaste. On recevait des formations et on était payés. » Un salaire, Omar n'en a pas reçu depuis trois ans. C'est la même chose pour son équipe réduite de 16 à 9 personnes. En cause, les coupes budgétaires dans l'aide humanitaire internationale. Fatuma Umar est sage-femme depuis 30 ans, dont presque 20 à la clinique de Shaxda. Elle vit au quotidien les effets de ce manque d'aide : « Il y a un effet concret, par exemple nous n'avions plus de désinfectant et nous avons dû l'acheter avec notre propre argent, témoigne-t-elle, nous n'avons plus d'antidouleurs pour les accouchements, tout est très réduit. » À lire aussiSomalie: au Puntland, le changement climatique crée des déplacés de la sécheresse [1/4] « 54 % de l'aide humanitaire venait des États-Unis, c'est terminé » La clinique fonctionne grâce au bénévolat de son équipe et aux dons de médicaments privés. Ce jour-là, Safia Abokar, une patiente de 60 ans, vient se faire soigner pour des vomissements et des douleurs au ventre. Elle est heureuse de pouvoir être prise en charge. « Je suis heureuse de pouvoir être soignée et recevoir des médicaments alors que je sais que le personnel n'est pas payé », confie-t-elle. Tous n'ont pas la chance de Safia. Avec la sécheresse, la région accueille beaucoup de déplacés climatiques, certains vivant dans des endroits reculés. L'an dernier, un enfant de 6 ans est mort faute d'arriver à temps à la clinique. Si les besoins augmentent, les financements, eux, s'amenuisent, comme l'explique Hassan Isse, directeur du Sodma, le centre de gestion des catastrophes en Somalie : « 54 % de l'aide humanitaire venait des États-Unis, mais c'est terminé. » Le gouvernement somalien estime que 12 % des besoins humanitaires du pays sont couverts. Dans sa clinique de Shaxda, Omar Gure et ses équipes se sont promis d'assurer leurs services jusqu'à ce qu'il ne reste plus aucun cachet à distribuer. À lire aussiSomalie: la guerre en Iran menace la sécurité alimentaire et pèse sur les bourses fragiles au Puntland [2/4]

En Somalie, pays où l'instabilité politique règne et les luttes interétatiques sont incessantes, une nouvelle menace plane. Le pays importe 70% de ses denrées alimentaires, et la guerre en Iran impacte grandement les livraisons. Les prix de la nourriture flambent, comme ceux de l'essence, rendant le quotidien des Somaliens les plus vulnérables extrêmement difficile. Reportage dans le Puntland, une région au nord de la Somalie. Dans la grande salle du village aux murs bleus, une trentaine de villageois sont assis sur des chaises en plastique. Les hommes, en cercle, les femmes, sur des bancs à l'arrière, écoutent le représentant des habitants d'Usguure parler de la situation du village. Habshir Ali évoque la sécheresse, qui rend l'accès à l'eau et à la nourriture très difficile. Il s'exprime aussi la guerre en Iran. « Ça nous impacte fortement. De l'essence à la nourriture en passant par nos revenus, tout est impacté. Avec la sécheresse, c'est la crise la plus sévère qu'on ait connue », souligne Habshir Ali. Face au chef du village, les visages sont fermés et les regards inquiets, alors qu'il ouvre un rideau donnant sur une petite pièce. À l'intérieur, quelques denrées alimentaires restantes. Elles sont essentiellement gardées pour les enfants, premières victimes du manque de nourriture à cause de la sécheresse et des prix qui ont flambé en Somalie comme ailleurs depuis le début de la guerre. « Le riz, la farine et les pâtes ont augmenté. Le sac de 50 kilos de farine est passé de 30 à 40 dollars », complète Habshir Ali. À lire aussiSomalie: au moins six millions de personnes menacées par l'insécurité alimentaire « Ça va être difficile pour la Somalie » Avec l'augmentation des prix de l'essence, un camion de livraison d'eau potable dans ce village isolé au milieu de plaines rocailleuses coûte désormais 200 dollars au lieu de 100 dollars il y a quelques semaines. Ce jour-là, Mohamed Assair, chef de la région Puntland pour l'ONG Save The Children, est présent. Lui aussi est inquiet des conséquences de la crise au Moyen-Orient : « L'impact immédiat qu'on observe, c'est l'augmentation au quotidien des prix de la nourriture. Ça va impacter des familles déjà vulnérables. Les gens n'ont tout simplement pas les moyens de s'acheter à manger. » À deux heures de route, dans la ville de Qardho, les étals du marché sont plutôt bien fournis. Pourtant, la vie ici est aussi plus chère depuis quelques semaines, comme l'explique Mariam Said, une commerçante : « Si vous prenez ce bidon de lait, avant, il coûtait 13 dollars. Et maintenant, c'est 17 dollars. Ça vient des Émirats arabes unis. » À plus de 1 000 kilomètres de là, dans son bureau ultra-barricadé de Mogadiscio, Hassan Isse n'est pas optimiste. Le directeur du centre de gestion des catastrophes en Somalie (SODMA) s'en remet à Dieu : « Je ne pense pas qu'on puisse gérer cette crise, ça va être difficile pour la Somalie. Les pays avec des économies fortes ont déjà du mal, alors imaginez la Somalie... J'espère que c'est bientôt terminé, inch'Allah (« si Dieu le veut », NDLR). » À l'heure actuelle, en Somalie, près de 30% de la population est en insécurité alimentaire aiguë, dont près de deux millions d'enfants. À lire aussiEn Somalie, la famine menace de frapper à grande échelle

Au nord de la Somalie, la région autonome dénommée Puntland fait face à une sécheresse jamais vue. À cause du changement climatique, ces épisodes extrêmes sont de plus en plus fréquents et intenses dans la région. Conséquences : des milliers de personnes doivent fuir pour trouver de l'aide ailleurs, dans des villages qui eux-mêmes peinent à survivre. Vu du ciel, le Puntland, au Somalie, n'est que sable et cailloux à perte de vue. Une fois sur terre, on aperçoit des chèvres et chameaux morts au bord de la route. C'est la troisième année sans pluie dans la région. « Venez, je vous emmène au point d'eau », glisse Abshir Ali, le chef du village d'Usguure. Devant lui, se tient un bassin de récupération d'eau de pluie qui alimente environ 100 familles. Il est vide depuis un an. « On n'a jamais vu une sécheresse pareille. Les années précédentes, on avait un soutien financier, notamment d'associations comme Save the Children, mais c'est différent cette fois-ci », relève Abshir Ali. À cause des coupes budgétaires dans l'aide humanitaire internationale, il est désormais plus difficile de faire face au changement climatique. Les conséquences sont très concrètes comme l'explique Mohamed Ismael, un habitant d'Usguure de 80 ans : « Ici, les gens vivent grâce aux animaux. Dieu leur donne la pluie, le bétail donne du lait et de la viande. Et aujourd'hui, il n'y a plus rien. » À lire aussiSomalie: la pénurie d'eau provoque une grave crise sanitaire et économique, selon une ONG Les habitants sont les victimes du changement climatique À une dizaine de kilomètres d'Usguure, les villageois, déjà très démunis, doivent désormais faire face à l'arrivée d'éleveurs nomades en quête d'aide. C'est le cas d'Abdi Farah, 70 ans. Avec ses deux épouses et leurs 22 enfants, ils vivent dans un abri fait de branches et de nattes. Autour d'eux, des buissons secs et épineux et des plaines rocailleuses à perte de vue. « La solidarité du village diminue car chacun doit assurer sa propre survie », constate Abdi Farah. Il montre l'endroit où il entasse les carcasses de ses chèvres mortes de maladies ou de malnutrition. Sur les près de 700 bêtes qu'il possédait, seule une centaine a survécu à la sécheresse. Une situation dont témoigne Fatima, sa fille de 11 ans : « Les animaux ne sont pas en bonne santé. Ils sont souvent malades et très maigres. C'est à cause du manque de pluie. » Près de Fatima, se tient sa mère Abshira, avec son bébé de trois semaines dans les bras. Malgré le déplacement de la famille près d'un village, les besoins de base ne sont pas assurés : « C'est très difficile car nous n'avons pas d'eau, pas de nourriture et très peu de nutriments pour le bébé et moi. » Les habitants de cette partie du Puntland sont les victimes d'une guerre sans armes et sans issue : celle contre le changement climatique. La Somalie n'est pourtant responsable que de 0,03% des émissions de CO2 de la planète. À lire aussiLa sécheresse en Somalie a fait un million de déplacés

Plus d'un mois après l'attaque menée par des miliciens contre le quartier général du parc Upemba à Lusinga, en République démocratique du Congo, l'heure est à la reconstruction progressive pour les éco-gardes et le personnel civil de cette aire protégée. Les responsables du parc ont organisé un soutien psychologique sur plusieurs semaines, tant pour le personnel évacué vers Lubumbashi que pour celui resté sur place au parc. L'attaque du 3 mars a coûté la vie à sept employés du parc Upemba. Retour sur les lieux, à la rencontre de quelques-uns de ces employés. De notre correspondante à Lubumbashi, Au cabinet du psychologue, Naomie Luhembwe, une jeune employée du parc Upemba en RDC, affiche un air détendu. Mais derrière son sourire, le souvenir de l'attaque est encore vif. « C'était un mardi 3 mars, vers 5h40. Ma colocataire s'était déjà réveillée. Elle avait ouvert la porte et mis la musique. Après, j'ai entendu les premiers coups de feu. Après un moment, ils ont pris le contrôle total du camp. Il y a eu des coups de feu en rafale », se rappelle-t-elle. Cette jeune dame d'une vingtaine d'années se rappelle de tous les moments de peur, et parfois de découragement, comme si c'était hier : « J'ai eu trop peur... Je me sentais hors de moi-même. Je m'imaginais plein de choses. Et ma plus grande peur a commencé lorsque les rebelles m'avaient fait sortir de la maison. C'est là que j'ai vécu mon pire cauchemar : voir mes collègues couchés au sol sans vie. » À lire aussiRDC: retour au calme au parc de l'Upemba après l'attaque armée attribuée à des miliciens Maï-Maï Une prise en charge pour une reconstruction Beaucoup d'autres employés du parc Upemba, dont des éco-gardes, ont été confrontés à cette violence brutale, mais à des degrés différents. Ebenezer Kamangu est le psychologue qui les a suivis. « Dans un premier temps, nous avons reçu ceux-là qui ont été victimes de l'attaque. On les écoute. Ensuite, on procède aux évaluations. Il y en a qui, malgré tout ce qu'ils ont vu et vécu, n'étaient pas traumatisés. D'autres étaient extrêmement traumatisés et ont manifesté plusieurs troubles pour lesquels on a planifié la prise en charge », explique-t-il. Une prise en charge qui ouvre la voie vers la reconstruction, reconnaît Naomie Luhembwe : « À chaque fois que je sens la peur se réveiller en moi, je pratique les exercices que le psy m'avait recommandés. Il y a de la musique douce, des exercices de respiration. Et ça m'aide beaucoup à me sentir mieux. » Malgré les quelques progrès enregistrés par les employés, la fragilité demeure. Marie est l'infirmière au parc Upemba qui a tout organisé : « L'accompagnement psychologique est toujours en cours. On fait tout ce qui est possible pour remonter le moral des employés afin que le travail reprenne normalement. » Pour l'heure, certains agents du parc ne sont pas encore prêts à y retourner. À lire aussiAttaque contre le parc de l'Upemba en RDC: l'heure de la reconstruction psychologique

À l'occasion de la journée mondiale de lutte contre le paludisme, samedi 25 avril, nous allons en Côte d'Ivoire, où cette maladie représente 30% des causes de consultations dans les centres de santé et les hôpitaux. Face au paludisme, l'une des sources de préoccupation est la résistance des moustiques aux insecticides. C'est le cas dans cette localité agricole située à une centaine de kilomètres au nord d'Abidjan : Tiassalé, où pullule un moustique réputé être le plus résistant au monde, et qui suscite l'intérêt de la communauté scientifique. De notre correspondant de retour de Tiassalé, Des rizières vertes à perte de vue : Tiassalé est l'un des greniers d'Abidjan. Félix y cultive le grain blanc depuis des décennies. La saison des pluies arrive en Côte d'Ivoire et l'agriculteur en redoute les conséquences : « Nous sommes entourés de bas-fonds, et les moustiques sont tellement énormes qu'à partir de 19 heures, on a du mal à tenir. On ne sait pas comment faire pour repousser ces moustiques. Il y a beaucoup de paludisme, les enfants sont souvent malades. » À lire aussiMoustique : l'animal le plus dangereux au monde Des « multirésistances » aux insecticides de plus en plus fréquentes Le champ de Félix est déjà bordé d'eau stagnante. Louche à la main, des scientifiques sont venus remplir des seaux. « On a des larves de moustiques qui se développent. Nous devons faire des prélèvements de ces larves-là, les envoyer au laboratoire et puis les étudier », explique le docteur Émile Tchicaya, entomologiste au Centre suisse de recherche scientifique (CSRS). Il y a une quinzaine d'années, une équipe de chercheurs a identifié dans la zone un moustique mutant, unique au monde : « On avait quatre familles d'insecticides utilisées en santé publique. Pour la première fois, on découvrait qu'un moustique pouvait être résistant aux quatre classes simultanément. De plus en plus, on voit que ces multirésistances se développent dans d'autres régions de la zone. » L'une des hypothèses pour expliquer ces multirésistances : les pesticides utilisés dans les plantations alentours. Ils auraient pu faciliter une sélection naturelle, selon le chercheur. À Tiassalé, les larves récoltées sont transportées à l'insectarium du CSRS – des centaines d'anophèles, vecteurs du paludisme, se développent dans une demi-douzaine de cages à papillon. Ils doivent servir de cobayes. L'idée est d'observer leur réaction face à de nouveaux insecticides : « L'insectarium sert de lieu pour pouvoir réaliser ces tests-là. Si on a un insecticide qui est testé et qui montre une efficacité contre le moustique de Tiassalé, ça veut dire forcément que ce produit-là est efficace. » Des tests grandeur nature Ces produits sont ensuite testés grandeur nature. Le centre suisse dispose d'une trentaine de cases, certaines en béton, d'autres en banco. Des cases placées près des rizières, là où les moustiques prolifèrent. Des volontaires y passent la nuit sous les moustiquaires, à l'image d'Oba. « Quand on rentre dans la case, on fait descendre la moustiquaire, on se glisse à l'intérieur… et puis, quand on finit, on regarde en bas, sur le sol, s'il y a des moustiques morts. Quand il y a les moustiques morts, on les attrape et on les met dans des tubes. » Les volontaires peuvent aussi être piqués – un traitement antipaludéen leur est fourni. Samira Gouro est l'une des responsables de cette expérimentation du centre suisse. Elle résume l'objectif de cette installation : « Ça permet de simuler nos habitations. Quand on met les volontaires dans les cases, c'est comme si c'étaient les populations qui habitaient dedans, et elles utilisent les moustiquaires pour voir si ça réduit l'incidence du paludisme. Donc ça nous permet de mesurer l'efficacité des moustiquaires imprégnées que nous testons. » Une recherche capitale, car le gouvernement ivoirien continue de distribuer des moustiquaires imprégnées d'insecticides afin de prévenir les contaminations. En moyenne, le taux d'incidence du paludisme était de 233 cas pour 1 000 habitants en Côte d'Ivoire en 2025. À lire aussiÀ La Réunion, la révolution du moustique stérile pour lutter contre les épidémies

En République démocratique du Congo, c'est une date que tous les fans de Papa Wemba ont retenue. Le 24 avril 2016, l'artiste s'écroulait sur la scène du Festival des musiques urbaines d'Anoumabo (Femua), en Côte d'Ivoire. Dix ans que Papa Wemba nous a quittés. À Kinshasa, capitale de son pays natal, le musée national de la rumba, installé dans l'ancienne résidence de l'artiste dans le quartier Ma Campagne, tente de faire vivre la mémoire de l'artiste à la voix perchée. À lire aussiMusée de la rumba à Kinshasa: «C'est comme si Papa Wemba était encore vivant» À lire aussiIndémodable Papa Wemba: les cinq albums essentiels À lire aussiPapa Wemba: en 2006 au New Morning, le choix de l'épure plutôt que du show À lire aussiPapa Wemba, une vie au service de la rumba congolaise

En Tunisie, parler des règles n'est pas toujours facile ni dans le débat public ni dans l'intimité. Pour remédier à ce problème, la pharmacienne Ashraf Ben Messaoud a écrit un livre, Jasminrose : la révolution menstruelle, un guide complet aussi bien pour les adolescents que pour les parents, publié aux éditions Arabesques. Portrait de l'autrice pour cette journée mondiale du livre. De notre correspondante à Tunis, Sur les étagères de la pharmacie où travaille Ashraf Ben Messaoud, à Tunis, le livre sur les règles trône fièrement à côté des culottes menstruelles Jasminrose, autre projet de la pharmacienne et autrice qui s'est passionnée pour le sujet grâce aux clientes de la pharmacie. « J'ai observé pendant longtemps ici, en pharmacie, beaucoup de femmes qui avaient beaucoup de questions et pas du tout de réponses quant à leur cycle menstruel, au fonctionnement de leur corps, explique-t-elle. Et elles venaient souvent soit pour se débarrasser de leurs règles, soit pour toujours aborder les règles de manière contraignante et de manière très négative. » En écrivant le livre, Ashraf Ben Messaoud balaie tous les sujets : la puberté, les hormones, le cycle menstruel, la précarité menstruelle mais aussi les tabous autour de la question. « Le premier mythe à déconstruire, c'est que le sang des règles serait sale, que ça serait une souillure. En dialecte tunisien, certaines femmes, quand elles ont leurs règles, disent : "Je suis massra" ou alors "twassart", ça veut dire que je suis sale, relaie l'autrice. Donc, c'est assez violent quand même comme étiquette. Ou le papa, par exemple, n'aborde jamais le sujet avec sa fille. Il lui dit : "Va voir ta mère, moi je ne sais pas ce que c'est". Il ne sait même pas aborder le sujet avec sa fille. » À écouter dans 8 milliards de voisinsComment briser le tabou des règles? Outiller les parents pour parler avec leurs filles Si Ashraf peine encore à accéder aux écoles avec son livre, elle s'est spécialisée pour animer des ateliers sur les règles dans tout le pays pour des groupes de femmes. « Il y a même des jeunes que j'ai reçues en pharmacie ou même dans les ateliers qui me disent : "Moi, il m'est arrivé de ne pas avoir mes règles pendant 6 ou 7 mois et j'étais contente de ne pas les avoir", alors qu'en vrai, elle avait un syndrome des ovaires polykystiques, elle avait des règles complètement irrégulières », pointe-t-elle. Pour Lilia Kamoun, éducatrice sur la parentalité et mère d'une fille de 11 ans, le livre a été une découverte. « Il y a le cachet culturel. Les règles, c'est un sujet tabou, même entre mère et fille, confie-t-elle. Pour moi, déjà, d'avoir cette capacité à lire et à en parler avec ma fille, ça m'a vraiment libérée, je me sentais outillée. » Grâce au livre, elles ont pu parler à bâtons rompus, chose que Lilia n'avait pas pu faire avec sa mère lorsqu'elle était adolescente. Une avancée qu'Ashraf espère vulgariser aussi auprès des pères. À lire aussi"J'ai mes règles en ce moment": comment les sportives lèvent le tabou du cycle menstruel

Le producteur franco-ivoirien Jacques Bizollon, qui a contribué au succès international de la musique ouest-africaine, fait l'objet d'un documentaire en cours de production sur son parcours et celui de son studio, JBZ, fondé à Abidjan au début des années 1980. Un lieu mythique aujourd'hui fermé, que Jacques Bizollon espère voir devenir un musée. De notre correspondant à Abidjan, Face aux caméras et aux projecteurs, Jacques Bizollon raconte son histoire – celle d'un comptable d'Abidjan devenu disquaire au milieu des années 1970 par amour de la musique. « En 1980, je me suis dit qu'il y avait pas de studio d'enregistrement à Abidjan. C'est quand même curieux, y a trop de grands artistes ici. J'avais un appartement en France, à côté de Cannes, j'ai vendu l'appartement pour acheter le matériel et j'ai construit un grand studio », se souvient-il. Le studio JBZ démarre dans le garage de Jacques Bizollon. Parmi les tout premiers enregistrements, celui d'un inconnu : Alpha Blondy, et un futur tube, « Brigadier Sabari ». « Personne ne le connaissait. Georges Benson - qui était à la RTI - est venu me voir pour me demander “Que penses-tu de ce jeune homme ?” Je lui dis “Y a pas de rasta ici, il faut en faire un rasta !” On a fait l'album "Jah Glory" et cela a été un succès immense », se rémemore le producteur. Le premier d'une longue série à JBZ, qui accueille bientôt les stars du continent : Youssou Ndour, Ismaël Lô, Franco, Pepe Kalle, Tiken Jah Fakoly… « Mon pays va mal », l'un des titres emblématiques enregistrés dans ce studio, résonne encore aujourd'hui comme un symbole de cette époque. En plus d'être une pépinière de la musique africaine, JBZ devient aussi une école de producteurs. Parmi eux, Wompy, le père de DJ Arafat, ou encore le maestro malien Boncana Maïga, récemment décédé. Un héritage que la documentariste Agnès Ribouton veut immortaliser : « La world music est née dans ce studio, puisque c'est là que tel artiste a rencontré tel autre, et finalement celui qui est de passage va aider le groupe en train d'enregistrer. C'est toute cette toile de fond qu'il faut raconter au-delà du travail de Jacques Bizollon et ce que représente le studio JBZ dans cette période-là. » JBZ a fermé ses portes en 2018, victime de la concurrence des home studios et de problèmes d'argent. Aujourd'hui ruiné, Jacques Bizollon rêve de voir son ancien studio transformé en musée : « Quand vous parlez à certaines personnes, qui sont plus ou moins âgées, quarante, cinquante ans, ils ont tous connu JBZ. Si ça devient un musée de la musique à Abidjan, ça serait vraiment bien. J'ai quand même 86 ans, donc je pense qu'un jour, je vais aller au paradis. Je voudrais laisser quelque chose ici. » À lire aussiMASA à Abidjan: réécoutez la grande soirée concert avec OPA, Awadi & Josey

En Tunisie, un groupe de trois passionnés de la médina de Tunis s'intéresse à la restauration des puits et des majels, citernes en arabe, le patrimoine oublié de la vieille ville. La médina compte 5 000 maisons, avec des patios et presque autant de puits et de majels dont la moitié serait encore utilisée. Alors que le pays est en stress hydrique depuis des années et tente de trouver des solutions à la rareté de l'eau, la valorisation des sols de la médina permettrait une autosuffisance en eau à de nombreux habitants. Cette infrastructure hydraulique héritée de plusieurs siècles offre de nombreuses pistes de réflexion pour l'accès à cette ressource. De notre correspondante à Tunis, Dans le palais Dar Lasram de la médina de Tunis, l'ingénieur agronome Firas Khlifi fait découvrir un trésor oublié : l'entrée souterraine d'un majel, une citerne qui récupère l'eau pluviale collectée depuis le toit. « Là, c'est ce qu'on appelle l'arc, ou bien l'ouverture ou l'entrée », explique-t-il. Une structure qui, à première vue, ressemble à une simple alcôve. « On a l'impression que c'est une alcôve, on n'a pas l'impression que c'est quelque chose qui récolte l'eau », souligne le reportage. « Oui, mais c'est juste la partie exposée dans le patio. Dans la partie souterraine, on va trouver tout un monde qui parle. Donc, ce sont de très gros collecteurs d'eau, des cuves », précise Firas Khlifi. Cette eau douce, il y a plusieurs siècles, rythmait la vie des 270 hectares de la médina de Tunis, construite entre deux zones humides et sur une nappe phréatique. La maison typique était alors constituée d'un majel et d'un puits. « L'idée, dans l'histoire, c'est qu'ils commencent par le puits déjà avant de construire la maison, parce que le puits va diriger l'architecture de la maison », rappelle l'ingénieur agronome. Dans une autre demeure de la médina, à Dar Ben Gacem, Firas Khlifi montre un puits encore utilisé. « Si on ouvre le couvercle, il y a de l'eau, presque à deux mètres », confirme-t-il. Pour Leila Ben Gacem, propriétaire de deux maisons dans la médina, la restauration de ces puits est primordiale. « Le problème, lorsque l'on veut restaurer ces puits ou ces citernes, c'est qu'on trouve souvent une réticence des architectes, qui craignent l'humidité. Il y a aussi un manque de savoir-faire : très peu d'ouvriers connaissent cette ancienne architecture, donc ce n'est pas facile. Pourtant, ça pourrait être très utile d'avoir cette eau dans chaque maison », explique-t-elle. Désormais, l'eau de cette infrastructure n'est pas potable. Pourtant, à une époque, l'eau des « majels » de la médina avait valu à Tunis son surnom de « ville blanche ». Avant l'automne, chaque habitant nettoyait à la chaux son toit pour récupérer les premières pluies de septembre et désinfecter naturellement l'eau ainsi collectée. À lire aussiTunisie: la société civile s'organise face au patrimoine urbain en péril

Outiller les musiciens, chanteurs et compositeurs de tout ce que l'informatique peut apporter, c'est le principe de la musique assistée par ordinateur. Au Sénégal, dans la ville de Bignona, à 450 km au sud de Dakar, en basse Casamance, des chanteurs, DJ et musiciens de la région ont pu se former pendant trois jours à ces techniques de la musique assistée par ordinateur, MAO, et développer leur créativité grâce à l'informatique. De notre envoyée spéciale de retour de Bignona, Les mines sont concentrées. Sur un grand écran s'affiche le contenu d'un ordinateur, plusieurs pistes de sons sont visibles. Alain Touchat, ingénieur du son et producteur, guide ses six élèves dans l'univers de la musique assistée par ordinateur. « C'est les bases de l'audionumérique, les bases de l'ingénierie du son, explique-t-il. Même si on ne rentre pas dans tous les calculs mathématiques qui font partie du métier, l'idée c'est de pouvoir vraiment leur transmettre tous les réglages déjà de base que l'on retrouve techniquement – la résolution, la fréquence d'échantillonnage, qu'est-ce que c'est le son, comment ça fonctionne de pouvoir sampler, de savoir comment on peut récupérer les samples, comment on peut les gérer après... » Retravailler un son, y ajouter des effets, voilà des choses que Moussa, artiste compositeur à Sédhiou, en haute Casamance, et qui finance son activité de musicien grâce à sa boutique d'accessoires informatique, fait déjà depuis plus de 10 ans. Mais en bidouillant. « J'ai commencé à faire des sons en 2020 et c'est la première fois que je me forme comme ça, témoigne-t-il. Je n'ai jamais fait de formation de ma vie. J'avais l'habitude d'aller dans les studios mais je restais derrière, pour suivre. Je me formais seul, avec Internet, je regardais les tutos. C'est comme ça que je me formais d'habitude. Mais quand je suis venu ici, je me suis rendu compte que je ne connaissais rien. Je sais faire, mais je ne connaissais pas. » À écouter dans Écouter le mondeDe l'aube à la nuit – Ziguinchor Connecter le sud et le nord Aroda Sagna, Atika Di Maléguéne de son nom de scène, chanteur de reggae originaire de Ziguinchor, confirme le côté inédit de cette formation dans une région bien éloignée de la capitale. « Ça fait deux jours qu'on fait que de la théorie, moi, c'est ce qui m'intéresse, approuve le musicien. Nous, en Casamance, c'est ça le problème, il y a tellement d'artistes, mais ce genre de formation, on n'en a jamais l'occasion. » Aroda rêve d'un État plus impliqué. « Si, par exemple, l'État ou le ministère de la Culture déployait une équipe dans chaque région, poursuit-il, où au moins les artistes et autres qui travaillent dans la musique pourraient avoir une formation d'une durée de deux mois, cela nous servirait à beaucoup de choses. » Avec son association Les Rues du Sud, voilà 8 ans qu'Alain Touchat forme des musiciens au Maroc, au Sénégal et en Guinée Conakry, mais le plus dur reste toujours de connecter le Sud et le Nord : « D'arriver à les faire exporter, de leur faire traverser les frontières musicalement, de les mettre en relation avec des producteurs à l'étranger qui sont à la recherche de beatmakers, détaille Alain Touchat, de permettre un échange avec des professionnels à l'extérieur. » En attendant, Alain Touchat a créé un Discord, une messagerie instantanée sur laquelle les artistes peuvent échanger sans visa. À lire aussiSénégal: à Bignona, le festival des musiques urbaines, un tremplin pour jeunes rappeurs et slameurs

Plus de 1,3 million de Soudanais sont réfugiés au Tchad et, parmi eux, 920 000 sont arrivés depuis le début de la guerre au Soudan en 2023. Dans l'est du Tchad, une personne sur trois est réfugiée. À une vingtaine de kilomètres de la ville d'Abéché se trouve le site informel d'Abougoudam. Créé par le HCR en décembre 2023, quelques mois après le début de la guerre, ce site est particulier : il abrite des profils dits « sensibles ». De notre envoyée spéciale de retour d'Abougoudam, Une cinquantaine de tentes blanches s'alignent sous un soleil de plomb, à quelques minutes de route du centre-ville d'Abougoudam. Officiellement, c'est un site « informel ». Officieusement, c'est une zone tampon créée par le HCR. Ici, on a regroupé des profils dits « sensibles » : des Arabes soudanais. Au Soudan, leur ethnie est associée aux paramilitaires FSR, accusés de massacres à caractère ethnique contre les populations « non-arabes », principalement Masalit et Zaghawa. Alors, pour éviter que la guerre civile ne s'exporte dans les camps du Tchad, le HCR a choisi de les isoler. Abderrahman Adalil Al Moubakkar a perdu l'usage de ses jambes pendant la guerre. Il vit ici depuis deux ans. Pour lui, être Arabe au Soudan, c'était être une cible de l'armée régulière soudanaise. « Nous, les Arabes du Darfour, on était systématiquement associés au FSR. On avait beau dire que ce n'était pas le cas, l'armée nous disait : "Vous êtes FSR." », témoigne-t-il. À lire aussi«Ce n'est pas encore le bon moment»: le difficile retour des Soudanais réfugiés en Égypte Un piège humanitaire Mais cet isolement sécuritaire est devenu un piège humanitaire. Le camp compte moins de 1 000 personnes. Trop peu pour les standards du Programme alimentaire mondial, qui n'enclenche ses distributions qu'à partir de 5 000 bénéficiaires. Résultat : les assiettes sont vides. Et par manque de financements, les derniers versements de cash du HCR remontent à décembre 2025. « Ils nous ont installés ici et nous ont abandonnés, dénonce Afaf Aboubaker Yahya. Cette mère de neuf enfants ne cache plus sa colère. On se plaint auprès du préfet mais rien n'y fait et les ONG ne viennent pas ici ou très rarement. Ce sont de généreux donateurs qui nous aident. La dernière fois, c'était pendant le ramadan. On a eu de l'huile, du sucre, du riz… mais rien depuis. Et ici il n'y a pas du tout de travail. » Pour les plus jeunes, le désespoir prend la forme d'une route longue de plusieurs milliers de kilomètres. Le fils aîné d'Afaf a 25 ans, il refuse de donner son nom, mais il est transparent sur son envie de rejoindre l'Europe. « Nous sommes détruits par ce conflit entre groupes armés, confie-t-il. J'étais étudiant avant, mais quel est mon avenir maintenant que je suis ici ? Au Soudan non plus je n'ai pas d'avenir. Mon avenir n'est pas ici. Il est en Europe, en Espagne ou en France. C'est ma seule issue. Mon seul objectif est de rejoindre le circuit pour partir en Espagne. » Une quête désespérée que toute la famille soutient. Afaf, son mari et les huit autres enfants économisent chaque centime pour financer le voyage clandestin de l'aîné. À lire aussi«Dans ces moments-là, mourir est une délivrance»: le récit d'Ali, survivant de la guerre au Soudan

Trois ans de guerre au Soudan, depuis le 15 avril 2023. Trois ans de violences, de bombardements, de déplacements forcés sur le sol soudanais avant d'arriver, pour certains, à se réfugier au Tchad. La vie d'Ali Abbakar Zakaria retrace parfaitement l'évolution et la propagation des combats depuis 2023. Quitter El-Fasher pour s'installer dans une école à quelques kilomètres de là, puis retourner vers sa ville d'origine pour se soigner... et finalement fuir vers Tawila, avant de réussir à rejoindre le Tchad. Portrait d'un blessé de guerre par Nadia Ben Mahfoudh De notre correspondante, Dans la poussière du camp d'Adré, le tempo est donné par le bruit métallique du déambulateur sur le sol sec. Le rythme est lent et saccadé. C'est celui d'Ali Abbakar Zakaria, blessé de guerre : « Je viens voir ma mère tous les matins et tous les après-midi. Je m'assure qu'elle va bien, qu'elle ne manque de rien, puis je rentre chez moi. » Chez lui, Ali essaye de se rendre utile : « Je suis en train de recoudre ce tapis, celui sur lequel nous dormons. Je m'occupe comme je peux car ici, je n'ai pas de travail. » La vie de ce père de famille a basculé le jour où il a perdu sa jambe. Un drone a frappé l'école où il s'était réfugié avec les siens, dans un village à quelques kilomètres d'El-Fasher au Soudan : « On pensait être en sécurité dans cette école. On avait même un bout de terre à cultiver. Mais avant la première récolte, le drone a frappé. Ils ont survolé nos têtes deux fois pour repérer les lieux. Ce n'est qu'au troisième passage qu'ils ont tiré. Ils ont des caméras, ils savaient exactement qui était là. Dans ma propre famille, il y a eu huit morts. Ma femme et quatre de mes enfants ont été tués sur le coup. Moi, j'ai perdu une jambe. Ma fille a perdu un bras, une autre a la jambe déchiquetée et mon fils est touché au dos. » À lire aussiAu Tchad, une association de réfugiées soudanaises pour surmonter les traumatismes de la guerre « Huit de ma famille sont morts sous mes yeux » La mère d'Ali n'arrive pas à oublier. Fatna Abdoua Mohamad confie : « Huit de ma famille sont morts sous mes yeux, je les ai vus de mes propres yeux. Et puis, neuf personnes ont disparu. Morts ou vivants ? On ne sait pas. » Ali et ses trois enfants blessés sont évacués une première fois dans le camp de Zamzam. Faute de soins, ils sont ramenés sous les bombes, à l'hôpital saoudien d'El-Fasher. S'ensuivent trois mois d'enfer et deux amputations, sous un déluge de bombardements : « Même à l'hôpital, les drones frappaient régulièrement. On nous déplaçait d'une aile à l'autre pour fuir les impacts. Des gens venaient pour être soignés et mouraient dans leur lit à cause des frappes qui ciblaient le bâtiment. C'était l'horreur. Mais le pire, c'était sur la route de l'exil, vers Tawila. Ils prenaient les femmes et les violaient sous nos yeux. C'est pire que la mort. Dans ces moments-là, mourir est une délivrance. » Désormais, Ali et sa famille apprennent à vivre avec les fantômes d'une guerre qui les a marqués à jamais dans leur chair. À lire aussi«Mon père a été tué par les FSR»: au Soudan, se reconstruire malgré les séquelles de la guerre

Après trois longues années de guerre et d'exil, beaucoup des 1,5 million de Soudanais réfugiés en Égypte souhaitent désormais rentrer. Si le gouvernement de Khartoum déploie tous les moyens pour rapatrier ses forces vives, le choix reste difficile pour la plupart, tant la situation sur place demeure instable. Reportage de notre correspondant au Caire, Un terrain vague en plein centre du Caire : c'est ce qui sert de parking à une compagnie affrétant des bus pour le Soudan. En ce vendredi après-midi de fin mars, plus d'une heure avant le départ, les voyageurs s'agglutinent déjà autour du véhicule. Comme cette femme, qui patiente, assise sur une imposante valise : « Je suis arrivée environ 20 jours après le début de la guerre. Maintenant, je veux retourner au Soudan. Dieu soit loué, la situation s'est améliorée, ça va, il n'y a plus de problème. C'est pour ça qu'on veut rentrer. Ça suffit, on est épuisés et on a beaucoup souffert. » Pour ce jeune homme, venu accompagner son père, le retour attendra : « Ce n'est pas encore le moment pour nous, il vaut mieux attendre. » Quand on lui demande ce qu'il attend pour quitter l'Égypte et rentrer au pays, il répond : « Que la situation se calme. Que les universités et les écoles réouvrent. Alors, on rentrera si Dieu le veut. » Depuis le petit bureau de la compagnie, une employée remarque un afflux récent de candidats au retour : « Depuis le début du Ramadan, de plus en plus de Soudanais souhaitent rentrer, surtout après que l'armée a repris le contrôle de nombreuses zones. » « Ce n'est pas sûr pour eux de rentrer » Mais ce discours de retour au calme est largement entretenu par le gouvernement soudanais, alors que sur place, la guerre continue et la situation reste précaire pour les civils. Najda Mansour, militante des droits humains réfugiée au Caire, met en garde : « Bien sûr, beaucoup de personnes ont fui le pays, donc le gouvernement veut qu'ils reviennent. Mais nous continuons de leur dire que ce n'est pas sûr pour eux de rentrer. » Après la reprise de Khartoum par l'armée régulière en mars 2025, le gouvernement soudanais avait même affrété des trains gratuits pour encourager le retour de la diaspora. « Ce retour volontaire n'a pas fonctionné pour eux. Ils ont trompé les gens en les convainquant de revenir. Mais quand ils ont vu la réalité sur place, beaucoup sont revenus. Le gouvernement a besoin de recruter des gens pour se battre », explique Najda Mansour. Un risque d'autant plus grand que le billet pour Khartoum coûte entre 100 et 150 euros. Et le retour au Caire plusieurs milliers. À écouter aussiÉgypte : au Caire, la communauté soudanaise se retrouve pour défier l'exil

Alors que la guerre au Soudan est entrée, mercredi 15 avril 2026, dans sa quatrième année, nous nous penchons sur l'épreuve traversée par des réfugiés inquiets pour des proches dont ils sont sans nouvelles. C'est le cas d'une famille réfugiée au camp de Gorom, près de Juba, au Soudan du Sud, dont le fils a fui El-Fasher, six jours avant l'entrée dans la ville des paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR), le 26 octobre 2025. Il n'a plus donné de nouvelles depuis. La mère, les frères et les sœurs du disparu ont fait tout ce qu'ils ont pu pour retrouver sa trace, en vain. De notre correspondante à Gorom, L'appel à la prière du vendredi résonne à travers le camp de Gorom. Hayat Ali Abdulrahman, 54 ans, est arrivée ici en juillet 2025 après un périple de 25 jours depuis El-Fasher, au Darfour. Avec ses filles, elles ont fui la famine et les bombardements quotidiens des FSR au Soudan, laissant leur père et leur frère là-bas, car c'était trop dangereux pour les hommes de se risquer en dehors de la ville : « Je regrette qu'ils soient restés, mais ils ne pouvaient pas partir à ce moment-là. S'ils étaient partis avec nous, les FSR les auraient capturés et emmenés vers des lieux inconnus. C'est pourquoi mon fils a dit : "Attendons un peu, peut-être que la situation va se calmer, puis nous partirons". Mais un mois après, un obus est tombé sur son père, qui est décédé. Mon fils l'a enterré et est resté quelques semaines, puis il est parti. C'était le 20 octobre 2025. Et jusqu'à ce jour, nous ne savons pas où il est. Il est peut-être allé jusqu'à Garni, où il aurait été capturé par les FSR et emmené vers une destination inconnue. Cela fait six mois que nous n'avons aucune nouvelle de lui. » À lire aussi«Un véritable cauchemar»: la chute d'El-Fasher, summum de l'horreur au Soudan « Nous voulons une rançon » Depuis son exil au Soudan du Sud et avec l'aide de ses proches, la veuve a tenté d'user de contacts au Darfour pour retrouver son fils de 28 ans qui s'appelle Majdi Adam Ibrahim. Selon les informations qu'elle a pu recueillir, il aurait pu être arrêté par les FSR à la sortie d'El-Fasher puis emmené à Nyala, au Darfour du Sud : « Nous essayons d'obtenir des informations. Nous demandons à nos connaissances de vérifier dans les prisons de Nyala, comme celle de Tagris, mais personne ne peut se rendre à Tagris, absolument personne. Les gens cherchent. Nous demandons à tous ceux que nous connaissons d'effectuer des recherches, mais ils ne l'ont pas trouvé. Personne ne peut circuler là-bas, dans les zones contrôlées par les FSR, car si vous y allez pour chercher quelqu'un, ils vous tuent vous aussi. » Le beau-fils de Hayat, Abdellatif, explique qu'en mars, la famille a reçu une demande de rançon : « Un membre des FSR a contacté mon épouse via Messenger et lui a dit : ''Ton frère est avec nous. Il va bien, il est en bonne santé, nous voulons une rançon''. » Mais le membre des FSR demande alors à la famille de payer avant même qu'elle ait pu s'assurer que Majdi est bel et bien en vie. La famille a refusé et exigé de lui parler avant tout envoi d'argent. Depuis, elle n'a plus reçu aucun message, mais espère encore le retrouver vivant. Ecoutez aussi l'édion spéciale SoudanLe Soudan, pays brisé par une guerre sans fin

Le Soudan entre, mercredi 15 avril 2026, dans sa quatrième année de guerre. Le 15 avril 2023, démarraient à Khartoum, la capitale, les affrontements entre l'armée et les Forces de soutien rapide (FSR) des paramilitaires. Il y a environ un an, la capitale a été récupérée par les forces armées soudanaises. La bataille a duré des mois et l'occupation de la ville par les FSR a laissé des stigmates durables. Comme dans le quartier d'Omdum, dans la banlieue est de la capitale De notre correspondante à Khartoum, Au fond d'un dédale de ruelles de sable de Khartoum, la capitale du Soudan, se trouve la petite maison de Maria Hassam Ibrahim, ou plutôt ce qu'il en reste. Durant leur occupation, les FSR ont tout pillé : « J'ai retrouvé cette pièce vide. Ils ont pris la cuisinière, la bonbonne de gaz, le mixeur, le frigo. Il ne restait rien. Dans ma chambre, ils n'ont laissé que le passeport de mon mari et mon diplôme universitaire. » En revanche, les livres n'ont pas bougé. « Ils n'ont rien pris de la bibliothèque. Ils n'ont rien pris parce que ce sont des illettrés », souligne-t-elle. Maria Hassam Ibrahim est rentrée à Khartoum il y a une dizaine de jours. Omdum est l'un des derniers quartiers à avoir été libéré. Les voisins de Maria Hassam Ibrahim, eux, sont restés tout au long du conflit. Leur famille en a payé le prix fort. Hassan, 12 ans, le plus jeune fils, confie : « Les FSR étaient partout. On ne sortait pas de chez nous. Un jour, j'étais dans la cour quand ils ont frappé à la porte. Je suis allé chercher mes parents. Les miliciens cherchaient des femmes et il voulait entrer. Mes parents ont refusé, alors ils leur ont tiré dessus. Mon père a été tué et les FSR sont repartis. » Suha Mustapha, la mère d'Hassan, nous accueille chez elle, comme elle le fait pour chaque voisin qui regagne le quartier. Dans son salon, quelques chaises, quatre lits pour les proches et un peu de vaisselle : « Beaucoup de choses ont été pillées, mais aujourd'hui, on a le minimum pour vivre décemment chez nous. De la vaisselle, des ustensiles de cuisine... La vie continue. Je n'oublierai jamais ce qui s'est passé. À chaque fois que je regarde mes enfants, je me souviens qu'ils n'ont plus de père. M'occuper d'eux est une grande responsabilité. Ma maison se répare, mais ,on a perdu notre père. » L'école du quartier a rouvert ses portes récemment. Hassan s'y rend cinq fois par semaine. Quand il sera grand, il sera médecin. À lire aussi«Un véritable cauchemar»: la chute d'El-Fasher, summum de l'horreur au Soudan

Au Soudan, les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide s'affrontent depuis 2023. Selon l'ONU, environ 14 millions de personnes – soit un quart de la population – ont dû fuir le pays, qui compte désormais 9 millions de déplacés internes. Enfin, 4,4 millions de Soudanais ont franchi les frontières voisines, pour se réfugier principalement au Tchad, au Soudan du Sud et en Égypte. Adré est l'un des principaux points de passage des réfugiés soudanais. La ville abrite un camp de plus de 200 000 réfugiés le long de la frontière avec le Soudan dans lequel Zahra Adam Khamis Ibrahim est impliquée dans la vie associative. De notre envoyée spéciale à Adré, Dans un camp de réfugiés à Adré, au Tchad, une tente abrite un atelier de couture où des femmes confectionnent des sacs. Elles se présentent comme des survivantes de la guerre. L'association « Des espaces sûrs pour les femmes et les filles » y accueille des femmes en détresse psychologique ou en état de choc post-traumatique. Au milieu de la tente, Zahra, avec son sourire en coin, incarne une forme de résilience. « Je suis Zahra Adam Khamis Ibrahim. Je viens de la capitale de l'ouest du Darfour, je suis désormais réfugiée au Tchad. » Zahra est la présidente et fondatrice de l'association. Avant la guerre, elle était membre de la société civile d'Al-Geneina, où elle aidait les femmes et les enfants victimes de violences. Comme des milliers d'habitants du Darfour occidental, elle a dû fuir en juin 2023. « Entre Al-Geneina et le Tchad, il y a environ 20 kilomètres. Sur la route, les morts jonchaient le sol, on entendait les cris des femmes et des enfants de toutes parts. Ce qu'on a vu sur la route était horrible, jusqu'à ce qu'on atteigne le Tchad. » Zahra a perdu son fils et huit membres de sa famille dans ce périple. Très vite, elle a ressenti le besoin d'agir et de s'impliquer à Adré. « À mon arrivée, j'étais préoccupée par mes soucis, mais certains avaient des problèmes bien plus graves que les miens. Je devais les aider. » Parmi ces femmes, Zainab Ali Abdallah, qui a perdu 23 membres de sa famille à Al-Geneina. Aujourd'hui, elle est la vice-présidente de l'association. « J'ai rejoint l'association pour aider les autres, mais aussi pour guérir mes traumatismes. On a commencé sous un arbre… puis on s'est déplacées d'abri en abri jusqu'à ce qu'on s'agrandisse. Très vite, on a accueilli énormément de monde. On parlait de nos problèmes. Des fois, on pouvait pleurer toutes ensemble pendant trente minutes. Et chaque témoignage était pire que le précédent. » Grâce à la mobilisation, l'association a pu construire une tente pour accueillir tous ses membres. Les premiers dons sont venus des réseaux féministes de la diaspora soudanaise. Trois ans ont passé depuis le début de la guerre au Soudan. Zahra et Zainab disent s'être adaptées à ce nouvel environnement. Elles ont réussi à retrouver un quotidien presque normal, mais le cœur de Zahra reste tourné vers son pays : « J'ai appris à m'intégrer à cette nouvelle société. Mais je pense énormément à mon pays. J'ai un besoin viscéral de retrouver mon chez-moi. Ce manque m'épuise psychologiquement. Il est vrai que mon rôle est d'aider les gens, mais je crois que, moi aussi, j'ai besoin d'un appui psychologique. » À lire aussiSoudan: les attaques se poursuivent contre des installations civiles et de santé

Trois ans de guerre au Soudan ont fait 13 millions de déplacés. Parmi eux, 1,5 million ont trouvé refuge en Égypte. C'est la plus grosse diaspora créée en dehors du pays par ce conflit qui n'en finit plus. Pour la plupart installés au Caire, ces exilés continuent de faire vivre leur culture et leurs traditions. De notre correspondant au Caire, Des notes de musique résonnent jusque dans la rue, au pied d'un immeuble du centre du Caire. Au troisième étage se trouve le vaste appartement où l'Union des artistes soudanais a élu domicile. « Je suis venu pour écouter Hadia Talsam, confie Mohannad. C'est un monstre de la chanson soudanaise. » Impossible de se frayer un chemin à l'intérieur tant l'endroit est pris d'assaut par le public. Alors Mohannad et ses copains écoutent le concert sur le palier. « Tous les âges, toutes les générations sont représentés. Le parcours de cette artiste est très long, peut-être 50 ans, explique-t-il. Elle a traversé toutes les générations et tous les publics. C'est pour ça que son public est aussi large et fidèle. » En se faufilant, on rencontre Mohamed Ismaïl, journaliste soudanais venu couvrir l'événement. « Cet endroit est le seul lieu qui réunit les Soudanais dans la capitale, il n'y en a pas d'autre. On ne se sent d'ailleurs pas au Caire, estime-t-il. Nous sommes à Khartoum ce soir. Certains sont arrivés ici avant la guerre, mais la plupart sont arrivés après » À lire aussiAu Soudan, la guerre oubliée du reste du monde et dont personne ne voit la fin Rassembler aussi sur les réseaux sociaux Rassembler les Soudanais, c'est aussi ce qu'essaye de faire Anda Kamal, mais sur les réseaux sociaux. La jeune femme de 27 ans anime depuis quelques mois un podcast où elle fait parler les habouba, les grands-mères. Dans les familles soudanaises, elles sont tout à la fois la mémoire vivante et le lien entre les générations. « À cause de la guerre et du déplacement dans plein de pays différents, la plupart des gens ont perdu leur habouba, témoigne la podcasteuse. La plupart sont restés au Soudan, ils n'ont pas voulu quitter leurs maisons. Alors que les jeunes sont partis, pour le bien de leur avenir. Ce qui a laissé un gouffre. Alors pour eux, les retrouver sur les réseaux, c'était fou. À la base j'avais à peine 1 000 abonnés, maintenant je fais des vidéos qui font plus d'un million de vues. » En ligne sur les réseaux sociaux ou dans des appartements bondés, au Caire, un fragment de Soudan continue de vivre, défiant la guerre et l'exil. À lire aussiGuerre au Soudan: une mission indépendante d'enquête de l'ONU conclut à des «actes de génocide» à El-Fasher

Ils sont des milliers à venir chaque année poursuivre leurs études supérieures dans les universités et écoles françaises, mais depuis quelques années, il faut payer plus cher pour étudier en France. Une multiplication par seize des frais d'inscription en licence, qui passent à 2 895 euros contre 178 euros auparavant, et encore plus en master, à 3 941 euros contre 254 euros pour les ressortissants de l'Union européenne. Les universités françaises, qui sont autonomes, ont la possibilité d'appliquer des frais d'inscription différenciés pour les étrangers extra-communautaires, c'est-à-dire ceux qui ne viennent pas d'un pays de l'Union européenne. De fait, ceux qui sont les plus touchés sont les étudiants en provenance d'Afrique du Nord et d'Afrique subsaharienne, les plus nombreux à choisir la France pour leurs études universitaires. Dans le cadre du programme « Bienvenue en France », une hausse des frais d'inscription pour certains étudiants étrangers est prévue. Lancé en 2019, ce dispositif permet d'appliquer des frais différenciés selon l'origine des étudiants. L'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne fait partie de la dizaine d'établissements français ayant décidé de mettre en œuvre cette mesure, une décision prise il y a cinq mois et qui ne passe pas auprès d'une partie de la communauté universitaire. La présidente de l'université, Christine Neau-Leduc, explique les raisons de cette augmentation : « Une partie de nos étudiants vont contribuer au financement de notre université l'année prochaine, davantage qu'ils ne le font cette année. Pour des raisons budgétaires, nous sommes obligés d'augmenter ces droits. Ces droits sont fixés par un décret de 2019. Nous ne choisissons pas le montant qui est appliqué. C'est le gouvernement qui en a fixé le montant. » À la Sorbonne, les étudiants étrangers ne sont pas tous concernés par cette hausse. Ceux provenant des pays membres de l'Union européenne ainsi que d'une quarantaine d'autres, considérés par l'ONU comme étant moins avancés, en sont exemptés. En revanche, les étudiants originaires d'Égypte, d'Algérie ou du Maroc, comme Rhania, en deuxième année de licence en sciences politiques, devront s'acquitter de ces nouveaux frais. « Si je décide de continuer mon master à Paris 1, je devrai payer 4 000 € par an. Un choix qui est remis en cause quand même. Je galère déjà pour me nourrir, me loger », confie-t-elle. Sur le parvis de l'université, Rhania a rejoint un mouvement de grève lancé à l'appel des syndicats étudiants et enseignants, qui contestent cette décision. Victor, enseignant d'histoire à la Sorbonne, détaille la stratégie adoptée par une partie du corps professoral : « On a voté en assemblée générale le fait de mettre en place une rétention des notes. On corrige nos copies. Les notes, on les attribue. Elles existent, mais on décide de ne pas les transmettre à l'administration afin d'enrayer le bon fonctionnement de l'université. » Cette mobilisation intervient alors que l'université est contrainte par le rectorat de réaliser un plan d'économies de 13 millions d'euros cette année. Si certaines universités appliquent la mesure, d'autres, comme l'université de Rennes 2, refusent de la mettre en œuvre. Son président, Vincent Gouëset, justifie cette position : « Ce n'est pas aux étudiants internationaux, en particulier les moins favorisés d'entre eux, les étudiants africains notamment, de payer ou de subir notre déficit. De toute façon, si on appliquait les frais différenciés, les gains obtenus représenteraient une goutte d'eau face à notre déficit. En revanche, l'effet serait dissuasif pour de nombreux étudiants dont les revenus sont limités. » Dès la rentrée 2026, une autre mesure viendra alourdir la situation des étudiants extracommunautaires non boursiers : la suppression de l'aide personnelle au logement.

D'après les chiffres de Campus France, en 2023, plus de cent quarante mille étudiants africains étaient inscrits dans les universités françaises, soit 47,2 % des étrangers inscrits. Contrairement à une idée reçue, un grand nombre de ces étudiants décide de regagner le continent pour se mettre au service de leur pays à l'issue de leur formation. À la Cité universitaire internationale de Paris, rencontre avec ces étudiants qui partagent cette même volonté de venir étudier en France pour mieux rentrer. Un reportage de Diao Habib, Dans sa chambre à la Cité universitaire internationale de Paris, El Hadji Ibrahima Ndiaye, étudiant sénégalais qui termine son master d'histoire, est en pleine discussion avec des compatriotes étudiants. Pour lui, rentrer pour partager son savoir acquis est une évidence. « J'ai décidé, après mes études ici, de rentrer au pays et de contribuer au rayonnement du département d'histoire, détaille le jeune homme. Par exemple, la question d'histoire environnementale n'est pas enseignée. Donc, ce sont des perspectives pour apporter vraiment un niveau assez élevé pour les universités africaines, notamment les universités du Sénégal, que ce soit à Dakar, à Saint-Louis ou à Ziguinchor. Donc, cela a animé mon choix de faire ce parcours-là, c'est-à-dire venir me former, avoir mes diplômes, et apporter ma pierre à l'édifice, on va dire. » Dans la même pièce, Dienaba Ndiaye est étudiante en master de droit. Elle est venue étudier en France pour éviter les perturbations du système universitaire sénégalais. « Tout n'allait pas bien, il y avait les grèves et je me suis dit : pourquoi ne pas aller à l'étranger pour continuer mes études ?, se rappelle-t-elle. Et l'objectif, ça a toujours été de revenir au pays et de faire le concours de la magistrature, inch Allah. Et actuellement, c'est ça que j'essaye de réaliser parce que je suis en fin de master 2 et je dirais, pour bientôt, l'objectif c'est d'y retourner et de servir notre pays. » À lire aussiCes jeunes issus des diasporas qui refusent d'envoyer de l'argent dans leur pays d'origine « Un sacrifice pour le pays qu'il faut faire » Logé dans une chambre à côté, Annouar Mohamed Nour finit aussi cette année son master en droit international. Il compte rentrer dans son Tchad natal, tout en admettant que c'est un pari risqué. « Donner les compétences acquises à l'étranger au service de son pays comporte des risques, explique le jeune Tchadien. Parce que vous allez avoir un salaire très bas, vous allez avoir des conditions de travail assez difficiles. Mais n'empêche, moi, j'envisage vraiment de retourner pour contribuer au développement de mon pays malgré toutes ces conditions. Donc ça, c'est quelque chose qui m'anime beaucoup parce que c'est aussi un sacrifice pour le pays qu'il faut faire en général. » Selon des données de Campus France publiées ces dernières années, environ 50 % des étudiants étrangers repartent dans leurs pays quatre ans après la fin de leurs études. À lire aussiÀ Paris, brassage et rencontre entre étudiants africains [1/3]

Premier épisode de notre série de reportages sur les étudiants africains qui viennent poursuivre leurs études en France. Une aventure qui permet le brassage culturel continental, car à l'occasion de leur séjour en France, de nombreux étudiants africains font connaissance sur les campus avec d'autres cultures, d'autres traditions, notamment culinaires, et découvrent d'autres parties du continent. Un reportage de Bokar Tall, Audrey et Maïmouna sont étudiantes en master 2 d'histoire à l'université d'Évry Paris-Saclay. Elles viennent du Cameroun et de Côte d'Ivoire. Cela fait bientôt un an qu'elles partagent la même résidence avec d'autres étudiants africains. « Je me sentais en famille parce que je me disais que j'avais des gens avec qui parler, j'avais des personnes qui, si j'ai un souci, si je suis malade, peuvent appeler les ambulances parce qu'une fois, j'ai chuté ici, c'est eux qui ont appelé l'ambulance, se rappelle Audrey. Donc, déjà, c'est rassurant par rapport à d'autres colocations où les gens ne se calculent vraiment pas. Je pense que cette maison, c'est une grâce. On est vraiment comme des frères, comme des sœurs. » Pour Maïmouna Sylla, cette cohabitation entre étudiants africains permet de découvrir la culture et les réalités d'autres pays du continent, ce qu'elle n'aurait pas pu faire, estime-t-elle, si elle était restée dans son pays : « Je n'aurais pas appris autant de choses que ce que j'ai appris en étant ici, j'ai vu beaucoup de choses, beaucoup de plats, j'ai mangé beaucoup de choses, se réjouit-elle. Tout le monde fait son plat ici et on le mange. On découvre, on parle de la culture de chacun. » À lire aussiLa France, une destination de choix pour les étudiants étrangers selon une étude de Campus France Connaître tout un continent sans se déplacer Domba Aziz est étudiant en master 2 en management du sport à Amos Business School. Il vit à la résidence de la Fondation Lucien Paye de la Cité universitaire internationale de Paris. « Je suis un exemple typique de brassage parce que depuis mon arrivée, j'ai connu pas mal d'Africains, témoigne l'étudiant. Celui que j'ai le plus en mémoire, c'est mon voisin de chambre à Paris, dans le 14ᵉ, qu'on appelait Ousmane Sow. Grâce à lui, j'ai découvert une cérémonie religieuse sénégalaise. Ce qui m'a le plus marqué, c'est que la cuisine était tenue par des hommes. Je me suis rapproché aussi des Béninois et il y a un peuple que j'ai découvert, les Gabonais, côté culturel, musical... Du coup, en venant ici pour les études, ça a été vraiment un package, j'ai pu connaître tout un continent, on peut dire, en partie, sans se déplacer, sans aller dans ces pays-là. » Je souhaite à chacun de vivre cette expérience, ajoute Aziz, car des histoires naissent de ces rencontres entre étudiants africains vivant en France. Un enrichissement sur le plan culturel, linguistique et social qui s'ajoute à l'apprentissage dans les amphithéâtres. À écouter dans Afrique, mémoires d'un continentLa FEANF, emblème d'une jeunesse anticoloniale

À Madagascar, le stade Barea accueille, vendredi 10 avril, ce qui devrait être son plus grand concert de l'année 2026. À l'affiche : Gazo et La Fouine, deux stars du rap français. Pour l'occasion, 20 000 billets ont été mis en vente. Mais organiser un événement d'une telle ampleur sur l'île reste un défi de taille, aussi bien sur le plan technique qu'humain. Depuis trois ans, la société de production à l'origine de ce rendez-vous a donc fait un pari : recruter et former elle-même ses équipes aux métiers de l'événementiel. De notre correspondante à Antananarivo, « Le projecteur 480, il faut le déplacer un tout petit peu sur la gauche ! » Sur scène, des dizaines de techniciens s'activent pour installer l'éclairage et la sonorisation. À quelques mètres de là, Faniry Zo Randria Narisoa, chef de projet Masterclass chez Nas Prod, briefe une vingtaine de stagiaires : « OK les gars, on est à quelques heures du concert, c'est une journée importante pour nous. Pour les équipes qui vont rester ici au bureau, vous gérez les appels VIP, VVIP et Platinium. » Il y a deux ans, pour le concert de Dadju et Tayc, il était à leur place. Aujourd'hui, il pilote toute la formation des recrues, avant le concert de Gazo et La Fouine : « Le principe de la masterclass, c'est d'offrir des opportunités aux jeunes intéressés par l'événementiel. Parce que sur l'île, il n'existe aucune formation dédiée aux métiers de la production de grands événements. » Communication, logistique, régie générale... Depuis deux mois, ces jeunes apprennent toutes les bases, directement sur le terrain : « Ils partent de zéro parce que sur l'île, il y a peu d'opportunités comme celle-ci. On les forme à une dizaine de métiers sans lesquels ce concert ne pourrait pas exister. » Les consignes fusent toujours. « Toi Tantely, tu vas assurer la logistique : affichages et bidons de gasoil. » Tantely court partout : « Parfait. On va pouvoir les remplir de carburant. Ces 30 bidons vont nous servir à alimenter les groupes électrogènes, parce qu'à Madagascar, les coupures d'électricité sont fréquentes, donc on anticipe tout pour le concert. » Il y a un an, la jeune femme était spectatrice au concert de Tiakola : « Je me suis dit que j'aimerais bien être dans leur équipe, être en contact avec des artistes internationaux. Quand j'ai vu l'annonce de recrutement il y a deux mois, j'ai tout de suite postulé. Aujourd'hui, j'y suis. C'est un rêve qui se réalise. » Devenue assistante du chef de projet, Tantely est désormais un maillon essentiel de l'organisation du concert. Former pour produire. À Madagascar, ces initiatives comblent un vide, mais elles révèlent aussi une fragilité : celle d'un secteur encore dépendant de formations improvisées, au rythme des événements. Car derrière le spectacle, une question demeure : l'île peut-elle durablement faire émerger une industrie de l'événementiel sans filières structurées ? Pour ces jeunes, l'enjeu dépasse le concert du 10 avril. Il s'agit d'apprendre un métier dans l'espoir qu'un jour, ces grandes scènes puissent être pensées, conçues et maîtrisées localement, de bout en bout.

La ville d'Harar, dans l'est de l'Éthiopie, n'a été rattachée à l'empire de Ménélik II qu'en 1886. Elle a été tour à tour émirat indépendant ou rattaché à l'Égypte. Des siècles d'histoire qui ont laissé à la ville un immense héritage islamique. De notre correspondante à Addis Abeba, Ce vendredi matin, l'appel à la prière résonne à Jugol, nom donnée à la vieille ville d'Harar en Éthiopie. Des dizaines de personnes entrent dans la petite mosquée bleue et blanche Aw Ansar. Construite en 1881, lorsque Harar était sous administration égyptienne, elle peut accueillir près de 40 fidèles. Harar est la quatrième ville sainte de l'islam dans le monde, explique Yimaj Bule, historien spécialiste du patrimoine harari : « Même si ce titre n'est pas officiel en théologie islamique, c'est une sorte de titre honorifique. Il s'appuie sur l'importance historique, religieuse et architecturale extraordinaire de la ville. Vous savez, Harar abrite l'une des plus fortes concentrations de structures islamiques au monde. Sur quelques kilomètres carrés, la ville compte par exemple plus de 80 mosquées. » Un exemplaire du Coran datant de 1 200 ans Ce patrimoine islamique se retrouve aussi dans les milliers de manuscrits anciens dont dispose la ville. Elias Bule est chargé de leur préservation au sein du musée privé Al Sharif : « Plus de 1 400 manuscrits sont rassemblés à Harar. Le plus ancien manuscrit est un exemplaire du Coran qui date de 1 200 ans. Le deuxième a plus de 700 ans. Ils ont la plus belle écriture jamais vue. Cela fait partie de notre histoire. Il faut se souvenir du passé, de comment vivaient les gens à cette époque. » Le musée conserve de nombreux exemplaires anciens du Coran, mais aussi des recueils de prières de tradition soufie. Les pages jaunies par le temps sont recouvertes de calligraphies arabes noires et rouges. Mais pour Yimaj Bule, ce patrimoine est en danger : « De nombreux manuscrits sont détenus par des particuliers : c'est une mine d'or intellectuelle inexploitée et inaccessible. Alors oui, nous risquons de les perdre, car ces personnes n'ont pas les connaissances nécessaires en matière de conservation et de restauration. Pour promouvoir véritablement ce patrimoine, nous devons aller au-delà de leur simple publication, et commencer à les traiter comme des ressources académiques qui mettent en lumière le rôle historique de Harar en tant que centre mondial de la culture islamique. » Pour préserver cette mémoire, la ville compte notamment sur le soutien de l'Unesco, qui l'a classée en 2006 au Patrimoine mondial de l'humanité. À lire aussiÉthiopie-Retour de Harar: à bord de la ligne de train financée par la Chine [1/3] À lire aussiÉthiopie: à Harar, le musée Rimbaud raconte l'autre vie de l'écrivain [2/3]

Au beau milieu de la vieille ville de Harar, à plus de 500 kilomètres à l'est d'Addis Abeba, se trouve un musée dédié à Arthur Rimbaud. L'occasion de faire découvrir aux visiteurs un pan inconnu de la vie du poète français, qui a vécu une dizaine d'années en Éthiopie. De notre correspondante à Addis Abeba, Il faut quitter l'agitation de la rue des couturiers et bifurquer sur une petite ruelle pour découvrir le musée Rimbaud. Depuis 2000, il est niché dans une immense maison harari traditionnelle. Le célèbre poète français, qui a vécu à Harar de 1880 à 1891, n'a pourtant jamais habité la bâtisse, comme le précise Abdulnasir Garad, directeur du musée : « Cette maison appartenait à un marchand indien. Quand Artur Rimbaud est arrivé ici, après avoir été employé par Alfred Bardey, un exportateur de café à Aden, il ne vivait pas là, mais dans un bâtiment appartenant à Rauf Pasha, gouverneur d'Harar. Puis, il a vécu dans une petite maison harari, d'après les recherches que nous avons en notre possession. » Pour en savoir plus sur l'histoire d'Arthur Rimbaud à Harar, il faut emprunter le vieil escalier en bois qui mène au premier étage. Là, les visiteurs découvrent des photos de la ville à l'époque, prises par le poète, et peuvent lire quelques panneaux explicatifs sur sa vie de commerçant en Éthiopie. De poète à marchand de café Meron, qui habite à Addis Abeba, est venue visiter le musée en famille : « Je suis venue visiter le musée parce que, vous savez, je pense qu'il y a tellement d'histoires à Harar dont j'ignorais l'existence. Qui aurait pu imaginer qu'Arthur Rimbaud se trouvait dans cette petite ville ici ? C'est intéressant aussi de voir que, même il y a si longtemps, on avait déjà autant d'échanges internationaux : j'ai par exemple appris qu'à Harar, on exportait du café, ce qui était très intéressant. Je ne le savais pas. » Getachew, à Harar pour le week-end, n'en est pas à sa première visite : « Je pense que c'est l'une des plus belles maisons de Harar. Je l'apprécie toujours autant à chacune de mes visites. J'en apprends aussi davantage sur le poète. Je ne savais pas qu'il avait écrit des lettres à Ménélik, qu'il avait aussi fait de la photographie. C'est impressionnant qu'il ait pu préserver tout ça pour la ville, pour le pays. » Pour Abdulnasir Garad, transmettre cette mémoire est la mission principale du musée : « Les habitants de Harare n'avaient pas une bonne opinion d'Arthur Rimbaud, ni des étrangers en général, parce qu'ils pensaient qu'Arthur Rimbaud était un espion, et qu'il avait des relations inhabituelles avec les garçons. Mais nous devons faire connaître son histoire, en offrant des plateformes où les jeunes peuvent venir discuter de Rimbaud. » Atteint d'une tumeur, le poète devra pourtant rentrer en France, où il meurt le 10 novembre 1891 peu après son 37e anniversaire. Sur son lit de mort, à Marseille, il suppliait de retourner en Éthiopie. À lire aussiArthur Rimbaud, confession incandescente

En Éthiopie, depuis 2017, une ligne de train financée par la Chine remplace « le chemin de fer franco-éthiopien », ligne historique construite il y a plus d'un siècle. Toutes les nuits, ses wagons se remplissent de voyageurs qui vantent son confort et son prix bon marché, direction Dire Dawa ou même Djibouti. De notre correspondante à Addis-Abeba, Le quai de la gare de Furi-Lebu, située à dix kilomètres d'Addis-Abeba, est bondé. Les voyageurs se pressent vers les compartiments du train blanc et rouge, prêts à y passer la nuit. Parmi eux, Fanwi, ingénieur de 28 ans, et sa femme attendent avec impatience l'ouverture des portes. « C'est la première fois que je prends ce train. Je suis curieux de voir à quoi il ressemble et si c'est confortable. Je l'ai vu sur TikTok et sur d'autres réseaux sociaux. Il me semble bien », confie-t-il. Le couple descendra à Dire Dawa, à plus de 450 kilomètres de la capitale de l'Éthiopie, après une dizaine d'heures de trajet. Fanwi explique qu'il compte profiter de ce séjour d'une semaine pour effectuer quelques achats. « Il y a des spécialités culinaires qu'on trouve uniquement à Dire Dawa, comme le baklava, le mushabak, la fatira. La nourriture y est incroyable, vous devriez essayer », lance-t-il avec enthousiasme. Une fois à l'intérieur du train, les voyageurs prennent place dans des compartiments où les lits-couchettes, recouverts d'un tissu bleu, se répartissent en trois niveaux de qualité, selon le prix du billet. « J'ai choisi le train car c'est le moyen de transport le plus sûr et le plus abordable pour un voyageur au budget serré. Prendre l'avion coûte très cher, surtout pour un étudiant comme moi en Éthiopie. Je ne peux pas me le permettre », explique Elias, étudiant en médecine vétérinaire à l'université Haramaya de Harar, qui a déboursé 2 000 birrs, soit environ 11 euros, pour son trajet en wagon-couchette. « J'ai déjà pris ce train, mais j'avais voyagé sur un siège normal. C'était une bonne expérience. Même si on est assis devant trois autres personnes, on pouvait discuter. On parlait toute la nuit. Mais si on voulait dormir, ce n'était pas vraiment possible », se souvient-il. Après plusieurs arrêts dans la nuit, le train arrive enfin à Dire Dawa à 7 heures du matin, sous les premiers rayons du soleil. Parmi les passagers, Abraham confie avoir plutôt bien dormi, malgré quelques secousses. « C'était la première fois que je voyageais en train, sur une longue distance. Je voulais voir à quoi cela ressemblait. C'était mieux que ce à quoi je m'attendais. Je donne une note de 7 sur 10 », estime-t-il. Pour lui, ce train représente « une nouvelle manière de voyager », mais il regrette que « la population rurale et les communautés locales ne soient pas très bien informées sur ce type de transport ». Depuis Dire Dawa, le train poursuit ensuite sa route vers Nagad, à Djibouti, son terminus, après quatorze heures supplémentaires de trajet. À lire aussiKenya-Chine: relance du projet ferroviaire sino-kenyan arrêté depuis 6 ans

À Madagascar, Pâques coïncide pour les paysans de certaines régions avec la période de récolte du riz. Pour célébrer cette « double fête », les Betsileo – l'une des 18 ethnies de Madagascar installée sur les Hautes Terres centrales – ont pour coutume de préparer un beignet sucré à base de farine de riz. Le feta, comme on l'appelle, est partagé avec les amis et la famille après la messe du dimanche ou lors de balades dans la nature le lundi de Pâques. De notre correspondant à Antananarivo, Le feta, une spécialité traditionnelle de l'ethnie betsileo, continue de rassembler les familles autour d'un rituel culinaire transmis de génération en génération. Pour préparer cette recette, le riz utilisé, au parfum légèrement sucré, est transporté spécialement depuis la région d'Amoron'i Mania, située à quelque 250 kilomètres au sud d'Antananarivo. « C'est l'odeur de la campagne. Cela a toujours un goût à part. Tout est à part quand cela vient de chez nous », confie Bodo, gouvernante dans une famille betsileo de la capitale de Madagascar. La préparation du feta demande du temps et une certaine rigueur. « Tout d'abord, il faut mettre le riz dans de l'eau pendant 24 heures. Après, il faut égoutter, piler, puis encore passer à la passoire pour qu'il n'y ait plus que la farine de riz, sans grumeaux », explique-t-elle. Autour d'une natte installée dans la cour de la maison familiale, les enfants mélangent des bananes écrasées à la farine de riz, ajoutent un peu d'eau et une touche de sucre, avant de saupoudrer le tout de pistaches pilées. « Un moment de joie pour ceux qui cultivent » Marie-Odette Rasoarimalala, une amie de la famille âgée de 59 ans, observe la scène avec attention. Vêtue d'un chapeau betsileo aux rayures vertes, elle découpe soigneusement de grandes feuilles de bananier, utilisées pour envelopper la pâte. « Nous honorons cette tradition tous les ans. Cette recette permet de fêter la récolte, c'est un moment de joie pour ceux qui cultivent. Le riz n'est plus dans les rizières ni éparpillé au sol pour le séchage. Il est stocké sous terre ou dans des greniers, et c'est alors qu'on réserve des grains à la préparation du feta. Les Betsileo font encore beaucoup cette recette dans la région d'Amoron'i Mania, mais ça commence à se perdre chez ceux qui vivent à Tana. Certains ne savent même pas ce que c'est. C'est donc aussi un moment d'apprentissage pour les enfants », souligne-t-elle. Ces beignets sont assez proches du koba, une pâtisserie très connue à Antananarivo notamment. Ils sont placés dans une marmite par Odile Ratolojanahary pour une courte cuisson à la vapeur. « Quand le calendrier des récoltes coïncide avec Pâques, c'est une double fête, une double joie ! Dans certains cas, le feta cuit le temps d'aller à l'église. À la fin de la messe, c'est prêt et on peut le partager. C'est sucré et doux, c'est très bon », se réjouit-elle. Le lundi de Pâques, jour férié, il est de coutume pour les Malgaches de partir en famille ou entre amis faire une excursion dans un coin de nature. Avec, chez les Betsileo, du feta pour se rassasier. À lire aussiInsécurité alimentaire à Madagascar: 1,8 million de personnes sont dans «une situation très préoccupante»

En Centrafrique, Pâques n'est pas seulement une fête religieuse. C'est un moment durant lequel les familles se retrouvent autour de repas hors du commun. Pendant le week-end pascal, elles préparent des recettes traditionnelles, avec des plats qui deviennent des symboles de transmission et de partage. De notre correspondant à Bangui, Dans la cuisine, véritable cœur battant de la maison, les arômes se mêlent et racontent déjà une histoire : celle d'un repas préparé avec soin, à partir de recettes transmises de génération en génération. Les ingrédients sont soigneusement disposés, et les gestes, précis, presque rituels, sont exécutés avec fierté par les enfants de la maison, sous le regard attentif des parents. Nicoletta, la mère de famille, décrit avec émotion le menu de ce jour particulier. « Aujourd'hui, nous mangeons le plat emblématique qu'est la feuille de Gnétum à l'arachide et à la viande de brousse. À côté, il y a de l'agneau rôti, de la boule de manioc et des beignets de maïs. Nous avons aussi du vin de palme comme boisson locale. Chez nous, le repas de Pâques est presque un rituel sacré », explique-t-elle. Au centre de la table, les mets trônent avec générosité : plats mijotés, accompagnements variés et boissons rafraîchissantes. Pour Moïse Nzoya, chaque repas de Pâques porte en lui une histoire, une origine, un souvenir. « Nous avons également le vin de palme et le vin à base de mil. Chez nous, Pâques est un mélange de repas et de boissons traditionnels. Lorsque nous nous réunissons en famille après la messe, nous partageons une calebasse de vin de palme ou de mil. Rien qu'en sentant l'odeur ou en voyant le décor, cela donne envie de boire. Chacun boit à tour de rôle, ce qui crée une véritable connexion, en lien avec nos traditions », raconte-t-il. Chaque famille célèbre Pâques avec le repas emblématique de son choix. Lorsque toute la famille est réunie, comme le souligne Housny Webi, un silence respectueux s'installe, accompagné d'une prière, marquant ainsi le caractère sacré de ce moment de partage. À lire aussiChinko, quand un sanctuaire sauvage renait au cœur de l'Afrique

Les chrétiens s'apprêtent à célébrer ce week-end du 3 avril la fête de Pâques. En Côte d'Ivoire, cette période rime aussi avec grands départs. De nombreuses familles quittent Abidjan pour rejoindre le centre du pays, notamment le V Baoulé, où se tient la fête de Paquinou. Un moment de retrouvailles et de retour aux traditions. De notre correspondant à Abidjan, Dans le salon de la famille Kouamé, à Cocody, les valises et les sacs s'alignent devant la porte. Sur la table à manger, des packs d'eau et quelques vivres. Les enfants, eux, s'impatientent. Cette famille s'apprête à prendre la route pour Golisinkro, localité située à plus de 300 km d'Abidjan. Pour le chef de famille, Paquinou est avant tout un retour aux sources. « La plupart d'entre nous sommes hors de la région, souligne Hervé Kouamé. C'est l'occasion pour que les différentes familles se retrouvent. Il y a une organisation qui est mise en place : il y a des danses folkloriques, des jeux, les jeunes se retrouvent pour des parties de football, etc. » Paquinou, ce n'est pas seulement la fête et les retrouvailles. C'est aussi l'occasion d'échanger autour des projets de développement du village. Mais avant d'y aller, il faut s'organiser. « Ça nécessite beaucoup de moyens. Déjà il faut trouver au moins deux véhicules, prévoir aussi de la nourriture et tout ce qui va avec, liste le père de famille. Il faut aussi prévoir des dortoirs, au cas où il y aurait beaucoup de monde au village. » Pour Manuela, la mère de famille, ce retour annuel a aussi une dimension éducative. Ses enfants y découvrent un autre rythme de vie, loin du tumulte d'Abidjan. « Les enfants se sentent bien, ils apprennent beaucoup, ils sont contents de retrouver leurs cousins qui restent toujours au village, qu'ils ne voient pas souvent, relate-t-elle, ils s'adaptent parce qu'il faut qu'ils s'imprègnent un peu de ce qu'on a vécu quand on avait leur âge. » À lire aussiCôte d'Ivoire: pour «Paquinou», la ville de Daoukro célèbre la tradition et le partage Paquinou, « un fait social total » À la gare UTB d'Adjamé, le ballet des cars est incessant. Le flux de voyageurs en partance surtout pour le centre du pays ne cesse de croître à la veille de Paquinou. « Cette année, on vient d'acquérir au moins 40 cars qui viennent renforcer le parc auto, témoigne le chef de gare Honoré Kouamé. Depuis 4h du matin, on a ouvert le guichet. En temps ordinaire, c'est 50 départs par jour. Mais pendant Pâques, il y a 70, 80 départs au niveau d'Adjamé. » Paquinou est « un fait social total », lance le Dr Gnelbin Nicaise. Autrement dit, un phénomène qui mobilise à la fois les dimensions économiques, culturelles, religieuses et sociales. Une tradition à pérenniser et à transmettre aux générations futures. « Il faut leur faire comprendre que le bonheur ne passe pas par le déracinement, l'acculturation, explique le sociologue, c'est à partir des racines authentiques qu'on arrive à évoluer, à avoir toujours les pieds dans la tradition et la tête aussi dans la modernité. » Plusieurs festivals sont prévus ce week-end du 3 avril à Abidjan et à l'intérieur du pays, notamment à Botro, Béoumi et Bouaké, pour marquer l'événement et faire connaitre la culture du peuple Baoulé. À lire aussiCôte d'Ivoire: une pièce de théâtre et de danse pour redorer l'image d'un quartier d'Abidjan

Au Sénégal, l'adoption d'une loi qui durcit les peines pour homosexualité et une vague d'arrestations de personnes présumées homosexuelles entretiennent un climat homophobe dans le pays. Ces dernières semaines, les témoignages de dénonciations ou de cas de violences vis-à-vis de personnes supposées homosexuelles se sont multipliés. Face à l'absence de structures pour soutenir les personnes homosexuelles dans leur pays, certains se tournent vers une association française, STOP homophobie, qui propose une ligne d'écoute internationale. Installée à son bureau, Inès commence sa permanence téléphonique. « Je ne me sens absolument pas en sécurité ici, j'ai un ami qui a été arrêté et les gens sont vraiment mais vraiment très violents, peut-on entendre au bout de la ligne. On est vraiment obligés de faire attention à notre manière de parler, de marcher. Moi, ce qui me fait peur, c'est que puisque la gendarmerie fait beaucoup d'enquêtes sur les gens, je pourrais me faire arrêter. Ça me bouleverse, j'avoue, je sais pas quoi faire. » La bénévole présente ce que STOP homophobie peut faire pour l'aider : « On va signaler votre cas au ministère des Affaires étrangères, et puis on réfléchira à une autre solution, peut-être votre déplacement dans un autre pays qui serait plus sécurisé. » Pendant l'appel, le téléphone n'arrête pas de sonner. Et les récits se ressemblent. L'association aide déjà 43 Sénégalais qui cherchent à fuir, malgré ses moyens d'action limités. « C'est une panique générale, et malheureusement, il n'y a pas de solution miracle ou immédiate, se désole la bénévole. Il faut les écouter, essayer de leur donner de l'espoir, mais sans promettre qu'il y aura un dénouement tel qu'ils peuvent se l'imaginer, c'est-à-dire quitter leur pays et venir en France. » À lire aussiSénégal: Bassirou Diomaye Faye promulgue une loi doublant les peines à l'encontre des homosexuels En danger au Sénégal, en suspens en France Les demandes sont longues, difficiles à obtenir, même si la France a classé le Sénégal comme pays à risque en raison des persécutions contre les personnes LGBT. Certains ont tout de même réussi à fuir ces derniers mois. Deux Sénégalais vivent dans la maison d'Allanah en banlieue parisienne. « J'ai échappé à la mort contrairement à mon ami. Il a été poignardé. Et ma famille m'a dit : ce qu'on lui a fait, si tu ne changes pas, tu seras le suivant, témoigne Thierno, un nom d'emprunt. Arrivé il y a quelques jours, il est encore traumatisé. Ma vie a basculé, j'étais tellement bien là-bas. Et je ne savais même pas que si je venais en France les choses seraient plus difficiles. En tant que demandeur d'asile, ce n'est pas facile, c'est comme si tu mettais ton destin en pause, attendant un oui ou un non. Tout ça parce qu'on ne peut pas être accepté au pays. J'ai même tenté de me suicider à plusieurs reprises. La maison d'Allanah est arrivée au bon moment pour moi, je me sens en sécurité. » Thierno attend sa convocation pour sa demande d'asile. Unique espoir pour rester en France et ne plus être victime de discriminations. Avec l'aide de l'association, trois visas humanitaires ont déjà été accordés à des Sénégalais. À écouter dans L'invité Afrique midi«Les Sénégalais ont du mal à intégrer la question de l'homosexualité dans leur quotidien»

Il y a 60 ans s'ouvrait le premier Festival mondial des arts nègres à Dakar, un mois de fête autour des cultures noires, de l'Afrique et de la diaspora, avec des troupes des Antilles, des artistes comme Joséphine Baker et Duke Ellington. Un festival créé à un moment charnière dans l'histoire culturelle du continent, à l'heure des indépendances, l'Afrique revendiquait ses racines et affirmait sa fierté. De notre correspondante à Dakar, C'est au théâtre Sorano, monument de la culture sénégalaise, créé pour le Festival mondial des arts nègres, que nous retrouvons le metteur en scène Seyba Traoré. En 1966, il était adolescent et vivait à Dakar. Il se souvient avec clarté du festival. Sa famille n'était pas pro-Senghor, le président sénégalais à l'origine du festival, mais ce fut un moment d'unité, de trêve. Les spectacles étaient partout. « J'ai vu beaucoup de spectacles dans la rue. Le souvenir que je retiens, c'est le passage de la troupe du Nigeria qui était, je crois, l'invité d'honneur. C'était quelque chose de fabuleux, de grands danseurs très très très beaux, se rappelle le metteur en scène. Tu es en contact direct avec les artistes. C'était quand même quelque chose. C'était un peu, pour nous, le festival de Rio. » Seyba Traoré a aussi assisté à des pièces de théâtre. « Ce qui a représenté le Sénégal, c'est une réalisation grandiose, Les derniers jours de Lat Dior, il y avait une figuration énorme, les cavaliers de la gendarmerie, les officiers de l'armée... » Une représentation qui le marque profondément : « On sortait d'une époque où, quand j'étais à l'école primaire, on nous apprenait que nous n'avions pas de roi, nous n'avions pas d'histoire, que nos roitelets, c'étaient des petits bonhommes et nos références, c'étaient les grands rois de France, déplore-t-il. Et voir Lat Dior majestueux, c'était quand même quelque chose de fantastique qui nous réconciliait un peu avec nous-mêmes. » « Un fort mouvement de retour à soi » Le festival a contribué à forger la vocation de metteur en scène de Seyba Traoré. Musicalement, c'est aussi un moment charnière. Les artistes se distancent du jazz pour revendiquer leurs racines africaines, comme l'explique Ibrahima Wane, professeur de littératures et civilisations africaines et auteur d'un ouvrage sur le festival : « Beaucoup d'entre eux avaient des noms qui sonnaient européens ou américains. Ils se sont mis à se trouver des noms puisés dans leur propre langue wolof, mandingue, peule et à puiser dans les répertoires qui relèvent du patrimoine, décrit le professeur. Donc ça a été un fort mouvement de retour à soi. » Cet héritage est durable, selon Ibrahima Wane : « C'est cette tendance qui va aboutir à ce qu'on va appeler, quelques années plus tard, le mbalax. Au plan institutionnel, c'est au lendemain du festival que le ministère des Affaires culturelles va être créé au Sénégal. Les centres culturels africains vont être créés dans ce même sillage. » Seyba Traoré regrette, lui, que cette cohésion et cet élan collectif n'aient pas davantage fait école. 60 ans après, ils restent, à ses yeux, inachevés. À écouter dans La Marche du monde«Noire est notre cause»: le festival de Dakar 66 ou la négritude épanouie (3)

En République démocratique du Congo, les Kinois se préparent pour le match de barrage des Léopards contre la Jamaïque, mardi 31 mars à Zapopan, au Mexique. Le vainqueur disputera la Coupe du monde de football cet été en Amérique. Depuis 1974, l'équipe nationale congolaise n'a pas participé au Mondial. Pour les amateurs de foot et les jeunes talents du pays, ce match représente beaucoup d'espoir et d'inspiration. De notre correspondant à Kinshasa, Sur la pelouse du stade Albert, à Kinshasa, une trentaine de jeunes talents de l'Académie Black Stars s'entraînent avec détermination. Échanges de passes, tirs au but et exercices d'agilité rythment leur séance. Tous partagent le même rêve : porter un jour le maillot des Léopards, l'équipe nationale de la RDC. La récente performance de cette dernière, arrivée en finale des barrages pour la Coupe du monde 2026, a ravivé leurs espoirs. Parmi ces jeunes, Louis-Hélène, 17 ans, confie son émotion : « Le football, c'est quelque chose. J'ai commencé très jeune. J'ai vu beaucoup de joueurs passer et je me disais toujours : un jour, moi. Voir que mon pays arrive à monter comme ça, que ce sont des gens de la vingtaine, des gens comme nous... Ça me donne encore plus d'espoir et ça me donne envie, vraiment, de représenter ce pays un jour. » À ses côtés, Enola avoue avoir une idole au sein de l'équipe nationale : Mukau Ngalayel. « Parce que c'est un numéro 8 comme moi et j'aime trop sa façon de jouer au foot, sa technique. Il a un truc qui me plaît, son style de jeu. C'est un peu pareil que le mien, c'est pourquoi je l'apprécie beaucoup », explique-t-il. « Faites-nous rêver » À Kinshasa, les académies de football sont nombreuses, mais beaucoup doivent composer avec des moyens limités. Pour Daniel Bolingo, directeur sportif des Black Stars, une qualification des Léopards pour le Mondial serait un véritable tremplin pour le football congolais : « Franchement, la joie serait immense. Moi, aujourd'hui, j'ai 22 ans, je n'ai jamais vu mon pays participer à une Coupe du monde. Je vois des pays à côté, comme le Sénégal, qui fait un beau parcours, ou la Côte d'Ivoire, qui revient souvent à la Coupe du monde. Nous, on n'a jamais vu la RDC en Coupe du monde. Donc aujourd'hui, si on voit notre pays se qualifier, ce serait une joie immense et ça mettrait la lumière sur notre pays. Parce que le talent en RDC, il est énorme. On a une grande population, un grand pays, et voir nos aînés qualifiés à la Coupe du monde, je pense que ça donnerait un boost pour les jeunes footballeurs et pour le football en général. » Pour Kavé Kazadi, coach de l'Académie Black Stars, l'équipe nationale possède déjà un atout majeur : « Il y a de l'amour, il y a une bonne communication entre le staff et les joueurs. C'est vraiment ça, la force de la RDC. Sans équipe soudée, vous ne pouvez pas aller loin. Le vestiaire doit être déjà fort, et ensuite, à l'extérieur, vous pouvez vous montrer de quoi vous êtes capables. Allez, les Léopards, faites-nous rêver, c'est tout. » À lire aussiFootball: la Jamaïque, dernier adversaire de la RDC sur la route du Mondial 2026

Trouver des financements, rencontrer des producteurs, convaincre des partenaires : pour de nombreux réalisateurs, tout se joue avant même le tournage. Faute de structures solides dans leurs pays, beaucoup de cinéastes africains viennent encore chercher ces opportunités en Europe, où se concentrent une grande partie des réseaux et des financements. À Paris, plusieurs projets portés par des réalisateurs venus du continent sont actuellement accompagnés pour tenter de franchir cette étape décisive. Autour d'un café, professionnels du secteur et invités découvrent chaque année les projets de cinéastes et producteurs venus des pays du Sud. Ils sont dix à avoir été choisis parmi une centaine de candidatures. Une sélection où l'Afrique occupe une place importante, comme l'explique Eva Nguyen Binh, présidente de l'Institut français : « L'Afrique, c'est un tiers des projets qu'on accueille à la Fabrique Cinéma. Notre objectif, c'est d'accompagner ces talents avec des échanges, des expériences, des master classes, et de les mettre en relation avec l'écosystème français. » Des réalisateurs et producteurs en début de carrière sont accompagnés à un moment clé de leur parcours, où il faut apprendre à exister sur un marché compétitif. « Ils apprennent comment vendre leur projet, car le cinéma, c'est la création artistique, mais c'est aussi un marché. Il faut donc qu'ils se confrontent à ce marché international », souligne un intervenant. Pour ces cinéastes, la première étape est souvent le Festival de Cannes, un passage important pour trouver des partenaires et des financements. Côté contenu, leurs films expriment souvent une forme d'urgence, avec des histoires ancrées dans des réalités sociales et politiques fortes. Emilie Pianta, responsable du programme Fabrique Cinéma, explique cette tendance : « Comme ce sont des premiers films, les réalisateurs et réalisatrices y mettent tout. Ce sont des films à fort enjeu politique et social, avec le besoin d'exprimer une demande de plus de justice sociale et de lutte contre les discriminations. » Une fois de retour dans leur pays, certains prolongent cette expérience en transmettant à leur tour ce qu'ils ont appris. Mais derrière cet accompagnement, une question persiste : ces dispositifs peuvent-ils, à eux seuls, permettre de structurer durablement le secteur du cinéma sur le continent ? Pour le producteur franco-sénégalais Jean Fall, la réponse est nuancée : « La Fabrique Cinéma fait partie des dispositifs qui existent pour soutenir le cinéma africain depuis des années. Mais malheureusement, ce n'est pas assez. Le problème, c'est qu'on n'a pas encore de véritable circulation des films au niveau de la distribution entre les pays africains. Les films restent dépendants des sélections aux festivals pour trouver un acheteur, et les producteurs eux-mêmes sont tributaires de ce système où ils dépendent de financements externes pour leurs œuvres. » Un constat qui interroge, alors que l'objectif, à terme, est de voir émerger des réseaux locaux plus autonomes. « Le plus grand succès, ce sera qu'ils n'aient plus besoin de nous », conclut Eva Nguyen Binh. À lire aussiAkinola Davies Jr, réalisateur de «Un jour avec mon père»: «Mon film est 100% Nollywood»

Le 26 mars 2026, la ville éthiopienne de Harar, située à 400 kilomètres d'Addis-Abeba, a accueilli le festival Shuwalid. Inscrit fin 2023 au patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l'Unesco, il vient clore la fin de six jours supplémentaires de jeûne après le ramadan. Toute la nuit, des dizaines de milliers de personnes fêtent, en danses et en chansons, ce « deuxième Aïd ». Avec notre correspondante à Addis-Abeba, Le cortège démarre doucement de la rue Amir Uga, ouvert par deux cavaliers. Un couple, drapé de manteaux rouges et dorés, suit derrière, entouré de gardes : la scène rejoue un mariage traditionnel harari. Ahmed, qui a grandi à Harar, représente le marié. « Cela fait deux ans que je participe aux célébrations, et pour moi, c'est important, car ce sont nos traditions. Donc je le fais vraiment avec plaisir », explique-t-il. Chaque année, la fête de Shuwalid réunit des dizaines de milliers de personnes en Éthiopie. Pendant deux jours, la ville est en effervescence. Sami Abdulwasim, directeur du bureau du tourisme et du patrimoine de Harar, souligne l'impact de l'événement : « Ce festival amène des visiteurs du monde entier, ainsi que des gens de tout le pays. Quand les gens viennent, ils prennent le temps de visiter la ville, restent un ou deux jours, donc les retombées économiques sont très importantes. » Si Shuwalid célèbre avant tout la culture harari, toutes les communautés alentour – Afar, Oromo, Somali – sont représentées. Des groupes de jeunes filles et de garçons de chaque région défilent en jouant leur propre musique. Ramadan, venu de Dire Dawa, à deux heures de route, est là pour la première fois. « C'est vraiment intéressant de voir la culture harari traditionnelle, je suis là pour ça. Mais il y a aussi des chants dans plusieurs langues, des vêtements de toutes les régions. Je suis vraiment surpris et content de voir tout ça », confie-t-il. C'est aussi une première pour Ali, étudiant originaire de la ville de Jijiga, en région Somali. « Je suis venu ici car c'est une culture différente de celle de la région Somali. Je veux voir les célébrations harari et écouter leur musique », dit-il. Célèbre dans le monde depuis son classement par l'Unesco en 2023, Shuwalid attire également des touristes et la diaspora éthiopienne, comme Legesse, qui vit en Suisse. « Ce que j'aime, c'est voir toutes les cultures réunies, c'est vraiment très cool. Pour moi, c'est une expérience unique en Afrique, et c'est génial », s'enthousiasme-t-il. Vers 19 heures, après un dernier iftar, le repas qui rompt le jeûne, la fête continue dans toute la ville jusque tard dans la nuit. Car le but de Shuwalid est aussi, pour la jeunesse harari, de trouver un ou une partenaire. À lire aussiÉthiopie: à l'Addis Jazz Festival 2026, vieille garde et nouvelle génération du jazz sur scène

En Tunisie, le réalisateur et acteur Nejib Belkadhi a ressuscité l'émission Chems Allik, une émission phare des années 2000 diffusée à l'époque par Canal Horizon en Tunisie. Son audace, son aspect décalé et sans tabous malgré la dictature, a marqué toute une génération de jeunes, à une époque où les réseaux sociaux n'existaient pas. Elle a ouvert la voie à une liberté d'expression et de ton qui résonne encore dans la période actuelle aujourd'hui. De notre correspondante à Tunis, La première projection à Tunis du documentaire consacré à Chams Allik a été marquée par l'émotion et les rires du public. Vingt-sept ans après la diffusion du premier épisode, Nejib Belkadhi, l'un des membres du casting, a pu exploiter des heures d'images d'archives restées sur VHS. « C'est l'IA, l'intelligence artificielle, qui nous permet aujourd'hui de restaurer ces images et de passer d'un format SD à un format 4K projetable sur grand écran », explique-t-il. Nejib Belkadhi et ses acolytes, tous acteurs ou humoristes, se mettaient en scène dans les rues tunisiennes pour mener des interviews décalées. Leur émission offrait un sous-texte en opposition avec le traitement médiatique de l'époque, dominé par la censure sous la dictature de Zine El Abidine Ben Ali. « Sous ses airs de décalage, d'émission un peu satirique, il y avait une deuxième lecture qui était toujours là. On s'est intéressé aux gens oubliés. À l'époque, on ne parlait pas de tout ça, on n'avait pas le droit d'en parler. On ne parlait pas des gens marginalisés, des gens seuls, des gens qui ne travaillent pas, du racisme ou de l'émigration clandestine. Nous, on a pris le micro et la caméra, on est partis voir les gens dans les quartiers défavorisés, mais toujours dans le rire. Je crois que c'est ce qui nous a permis de continuer malgré la censure », confie-t-il. Un moment fort Certains épisodes ont toutefois été censurés, comme celui abordant le régionalisme. Le départ de Canal Horizons de Tunisie a mis fin à l'aventure après trois saisons. Revoir ces images aujourd'hui, dans un contexte politique toujours complexe, reste un moment fort pour Sawssen Maalej, actrice ayant participé à Chams Allik. « Avec le recul, on réalise qu'on faisait quelque chose d'assez résistant, de subversif. C'est un ton qu'on a perdu dans nos médias actuellement », souligne-t-elle. La projection a également attiré de nombreux jeunes, comme Nour Jouini, 23 ans, étudiant. « Même si ce n'est pas ma génération, j'entends encore parler d'eux, car ils ont ouvert un espace d'expression à une époque où c'était quasi impossible. Leur façon d'aborder des sujets tabous, qui le restent jusqu'à aujourd'hui, était vraiment révolutionnaire », témoigne-t-il. Ce documentaire hommage sera rediffusé en salles en Tunisie avant d'être mis en ligne sur YouTube, afin de rendre ces images numérisées accessibles à tous. À lire aussiTunisie: des violations des droits humains observées sur tout le territoire

En Côte d'Ivoire, pour de nombreuses veuves, le deuil s'accompagne d'une chute brutale dans la précarité : perte de revenus, conflits familiaux, parfois spoliation de biens. À Abidjan, certaines tentent de se reconstruire grâce au soutien d'organisations locales. Immersion dans le quotidien de ces femmes qui refusent de sombrer. De notre correspondant à Abidjan, Assise au bord d'une grande voie à Abobo, dans la capitale de Côte d'Ivoire, sous un soleil de plomb, Djénéba aligne soigneusement ses sachets d'eau dans une bassine verte. Veuve depuis cinq ans, elle s'est lancée dans ce petit commerce après le décès brutal de son mari. Une activité de survie pour nourrir et scolariser ses enfants. Mais les revenus restent insuffisants. « C'est difficile, car mon mari était très proche de ses enfants et s'occupait bien d'eux. Nous ne manquions de rien. Il faisait tout pour ses enfants. Les parents de mon défunt mari s'occupent de nous parfois. Ils ont scolarisé certains enfants. Les plus petits, eux, sont sous ma charge. S'ils tombent malades, je prends l'argent que les personnes de bonne volonté me donnent pour les soigner », explique-t-elle. « La femme s'occupe de tout, ce n'est pas facile » Comme Djénéba, de nombreuses femmes se retrouvent du jour au lendemain sans ressources. Certaines n'ont jamais exercé d'activité rémunérée avant la disparition de leur époux. C'est le cas de Fatoumata. Dans son petit atelier de couture, une machine adossée au mur, des tissus soigneusement empilés, elle tente de reconstruire sa vie. Mère de quatre enfants, elle a appris à coudre après la mort de son mari, contrainte de devenir l'unique pilier du foyer. « Tout a basculé d'un coup. Je fais tout moi-même. Les parents de mon mari s'occupent ni de moi, ni des enfants. C'est difficile. Parfois, il n'y a des clients, parfois, il n'y en a pas, mais tu dois quand même payer ta maison, ton eau, ta nourriture... Tu dois tout payer. La femme s'occupe de tout et ce n'est pas facile », témoigne-t-elle. Malgré les difficultés, Fatoumata refuse de baisser les bras. Son ambition : offrir un avenir meilleur à ses enfants. « Tu veux que tes enfants réussissent, qu'ils partent à l'école. Tu vas te battre. Faut pas toujours attendre de l'aide extérieure », philosophe-t-elle. L'État appelé à « garantir » un avenir sécurisé aux enfants Face à cette précarité, des initiatives locales tentent d'apporter des réponses concrètes. C'est le cas de l'ONG Firya, fondée en 2013. L'organisation accompagne aujourd'hui près d'une centaine de veuves, grâce aux cotisations de ses membres et aux dons. L'objectif est d'agir en priorité sur les besoins essentiels, explique son président, Al Housseyne Salia Bamba : « Lorsqu'on accueille une femme avec deux de ses derniers enfants, on s'assure que l'enfant va à l'école, que sa scolarité est payée, que les fournitures scolaires sont payées. C'est primordial. Quand il y a besoin de nourriture, on en donne. Lors d'un problème de santé, elle nous envoie l'ordonnance, on achète. » Pour le docteur Roland Bini Koffi, spécialiste des questions familiales, cette précarité trouve ses racines dans une dépendance, souvent financière, vis-à-vis du conjoint disparu. Selon lui, l'autonomie financière des femmes reste centrale. Mais aussi la reconnaissance du statut de veuve et la protection des enfants. « Qu'elle ait été mariée légalement et bénéficie d'une pension – qui est très souvent malheureusement insuffisante – ou qu'elle ne l'ait pas été, l'État doit faire en sorte de garantir aux enfants une situation qui leur permette d'être intégrés, parce qu'ils représentent aussi l'avenir du pays », estime-t-il. Pour tenter d'atténuer cette vulnérabilité, le gouvernement a mis en place le programme filets sociaux productifs, destiné aux ménages les plus fragiles. Chaque foyer bénéficiaire reçoit une allocation trimestrielle de 36 000 francs CFA, sur une période de trois ans. À ce jour, plus de 500 000 familles ont été soutenues à travers le pays. À lire aussiEn Afrique de l'Ouest, harcèlement et violence au travail sont largement sous-estimés selon un rapport

À quelques mois des Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ), organisés pour la première fois en Afrique et qui se tiendront au Sénégal en novembre prochain, certains sports gagnent en popularité. C'est le cas du skate, une discipline qui fait ses grands débuts aux JOJ et qui attire aujourd'hui de plus en plus de jeunes, alors qu'elle était encore très confidentielle il y a quelques années. À Ngor, quartier de pêcheurs de Dakar, un petit skatepark est devenu le lieu d'entraînement d'une nouvelle génération qui rêve déjà des Jeux. De notre correspondante à Dakar, Après l'école, le mercredi, les jeunes skateurs débarquent sur les rampes d'un petit skatepark de Ngor, caché au fond d'une cour. Moussa Mbengue, passionné de glisse, a créé ce lieu dans son quartier en 2022. C'est le premier skatepark du pays. « Moi, je skatais dans la rue, je me faisais mal. Je n'avais pas de casque, je n'avais pas de protection, se rappelle-t-il. Donc c'est avec fierté que je transmets aujourd'hui ce que je n'avais pas, [je suis fier] d'ouvrir cette porte-là pour ces enfants-là, pour qu'ils puissent skater, non pas qu'au Sénégal mais dans l'univers. » Ils sont désormais 70 adhérents, et parmi eux, les futurs espoirs pour les Jeux olympiques de la jeunesse de novembre. Les jumeaux Mamadou et Aminata Samb ont 15 ans, et ils s'entrainent avec Moussa Mbengue depuis 3 ans. C'est sur l'eau qu'ils ont découvert la glisse. « Au début, je faisais du surf. Après, j'ai vu mon frère jumeau faire du skate, explique Aminata, je me suis dit que j'allais en faire, ça avait l'air cool. » « Ngor, c'est le village où le surf a commencé ici, au Sénégal, ajoute son frère, Moussa. Dans l'histoire de la glisse, le premier film de surf en 1958 a été tourné ici, à Ngor. Donc nous, on a la glisse en nous. » C'est le grand frère des jumeaux, Cherif, qui les a initiés. Il est souvent avec eux au skatepark pour les soutenir alors que les qualifications approchent et que les entraînements s'intensifient. À lire aussiSénégal: une académie pour préparer les talents africains aux JOJ de Dakar 2026 « C'est devenu un sport olympique » Les JOJ, c'est l'occasion pour les skateurs de Ngor de faire briller leur pays partout dans le monde. « Ce n'est pas très connu par les Sénégalais parce qu'ils connaissent davantage le football, le basket, les autres sports… Ils ne connaissent pas trop le skate, explique Mamadou Samb. J'aimerais amener une médaille pour le Sénégal, pour que les skateurs de l'étranger sachent qu'il y a des skateurs ici. » Et l'effet de la compétition se fait déjà sentir sur l'activité du lieu. « On a eu beaucoup de demandeurs, les parents amènent leurs enfants, se réjouit Moussa Mbengue. Ils savent que ce n'est pas un sport de rue, c'est devenu un sport olympique. » L'élan dépasse désormais Ngor. En 2023, la mairie a inauguré un skatepark dans le quartier de Yoff et un nouveau doit sortir de terre sur le site de la piscine olympique pour les JOJ. Moussa Mbengue, lui, espère que cet engouement durera bien au-delà des Jeux. Son rêve : un skatepark dans chaque région du Sénégal. À lire aussiSénégal: une académie pour préparer les talents africains aux JOJ de Dakar 2026

Originaire de la ville de Tamale au nord du pays, le sculpteur et peintre multidisciplinaire ghanéen Ibrahim Mahama a été le premier artiste africain à figurer en tête du classement 2025 de la revue ArtReview, l'un des palmarès les plus prestigieux du monde artistique qui liste chaque année les cent artistes contemporains les plus influents de la planète. Une récompense notamment due à ses œuvres gigantesques exposées aux quatre coins du globe, et qui interrogent les héritages coloniaux, la mémoire collective ainsi que l'économie mondiale. Nous sommes allés à sa rencontre dans son studio construit dans sa ville natale, où l'artiste met un point d'honneur à partager ses œuvres avec ses compatriotes. De notre correspondant de retour de Tamale, Cheveux hirsutes et barbe imposante, Ibrahim Mahama déambule, l'air rêveur, dans une grande halle faite de briques d'argile rouge. Il y a près de six ans, il a ouvert le studio Red Clay, une dizaine de kilomètres carrés de terrain situés aux abords de la ville de Tamale. Le visiteur qui pénètre dans l'une des nombreuses salles du complexe, lui, doit se préparer à lever les yeux vers le ciel pour pouvoir apprécier le gigantisme des œuvres exposées ici à l'image de ces deux murailles imposantes construites à partir de centaines de boîtes de cordonniers usagées récupérées à travers le Ghana. « Cette œuvre s'appelle Non-Orientable Nkansa. J'étais vraiment intéressé par l'idée qu'un objet, aussi fragile soit-il, nous permette de réfléchir au concept de la réparation. Les assembler en un bâtiment imposant nous pousse à réfléchir à nos souvenirs, notre histoire », explique l'artiste. Ses œuvres ont fait plusieurs fois le tour du monde Diplômé en 2013 de l'université de Kumasi, au Ghana, Ibrahim Mahama se fait connaître dans le monde de l'art occidental à 28 ans lors de la Biennale de Venise de 2015. Un grand nombre de ses œuvres ont fait plusieurs fois le tour du monde. Leur point de chute final, cependant, reste encore et toujours le studio Red Clay. « On a beau être des artistes qui produisent avec des matériaux venus du Sud global, la plupart de ce travail finit dans des collections occidentales. Dans ce studio, nous essayons autant que possible de créer un environnement dans lequel les populations locales, en particulier les enfants, puissent repenser le monde à partir de nombreuses perspectives », souligne le sculpteur et peintre. À lire aussiQui est Ibrahim Mahama, l'artiste ghanéen qui a recouvert le centre Barbican à Londres de tissus? L'artiste porte dans son travail des messages Outre la redistribution des richesses et du savoir, le travail d'Ibrahim Mahama vise à dénoncer les travers de la mondialisation et l'accaparement des ressources par les anciennes puissances coloniales. Un message que l'artiste transmet notamment en recouvrant des bâtiments entiers d'un assemblage de sacs en toile de jute, ceux-là même utilisés partout sur le globe pour transporter du cacao, du riz ou du charbon, ou encore en exposant ici, au studio Red Clay, de nombreuses carcasses de train. « Que représentent ces objets dans notre histoire collective ? Ces trains, par exemple, que représentaient-ils à chaque fois qu'ils allaient dans les mines et qu'ils transportaient de l'or, de la bauxite ou du manganèse jusqu'au port, puis en dehors de notre pays ? » questionne Ibrahim Mahama. Un cadre historique, qu'Ibrahim Mahama a dédié aux jeunes artistes ghanéens afin que ces derniers soient, demain, en maîtrise de leur propre récit. À lire aussiAu Ghana, l'art contemporain en pleine ascension ► Pour en savoir plus sur son exposition « Le Temps des récoltes », cet automne à Paris, à la Fondation Cartier