Chaque jour sur RFI, vivez la mutation de l'économie africaine. Chefs d'entreprises, décideurs, africains de tous bords et de toute condition témoignent dans Afrique Economie, votre rendez-vous de l'Economie africaine sur RFI. *** La chronique Afrique Economie diffusée le dimanche est remplacée pa…

Les tensions en mer Noire et les perturbations du détroit d'Ormuz font remonter les inquiétudes sur l'approvisionnement mondial en blé. Pour les pays africains, fortement dépendants des importations, la hausse des cours et surtout leur volatilité compliquent déjà les approvisionnements et ravivent le spectre d'une nouvelle crise alimentaire. Le prix du blé a augmenté de plus de 20% depuis le début de l'année. À cette hausse des cours s'ajoutent l'augmentation des coûts du fret et des assurances, dans un contexte de tensions sur plusieurs routes commerciales stratégiques. Cette hausse se répercute déjà sur les consommateurs africains. Pour Rémi Depoix, président de la société de négoce internationale Céréalis, spécialisée dans l'exportation de blé vers l'Afrique, le risque serait plus important encore en cas de rupture d'approvisionnement : « Il y a un impact, bien sûr, pour les opérateurs économiques, mais aussi pour le consommateur. Parce que même si le prix du pain a parfois été bloqué/fixé dans les pays, le consommateur va le payer plus cher. Mais cela pourrait être plus grave s'il y avait vraiment des ruptures d'approvisionnement dans certains pays. Cela voudrait dire qu'il pourrait y avoir un manque de pain pour l'Égypte, pour l'Algérie ou pour d'autres pays qui en sont de grands consommateurs. Cela pourrait avoir des conséquences sociales extrêmement graves. » Les minoteries africaines exposées à la volatilité Céréalis a exporté quelque 900 000 tonnes de céréales vers le continent l'an dernier. Selon Rémi Depoix, les minoteries africaines sont particulièrement exposées aux fluctuations des prix, car elles achètent principalement au plus près du marché, plutôt que dans le cadre de contrats à long terme. À cette dépendance aux importations s'ajoutent les difficultés des productions locales. La sécheresse a notamment affecté certaines récoltes africaines. Au Tchad, le gouvernement a interdit l'exportation de plusieurs céréales, dont le blé, afin de préserver les stocks disponibles. Le ministre tchadien de l'Économie, Tahir Hamid Nguilin, se veut toutefois rassurant sur la situation du pays : « Nous avons énormément de terre. Le Tchad a fait autour de trois millions de tonnes de céréales par an. C'est le premier pays d'Afrique centrale en termes de production alimentaire vivrière en céréales. C'est pour dire le niveau. Nous pensons qu'on a un gap de 100 000 tonnes sur la production de cette année, en sachant que les deux années précédentes, nous avons eu quelque part une certaine surproduction. Nous n'avons pas de crainte à ce niveau. » Des récoltes qui ne suffisent pas à réduire la dépendance Certains pays d'Afrique du Nord ont enregistré de bonnes récoltes, à commencer par le Maroc, qui devrait produire environ neuf millions de tonnes de blé cette année. Mais cette récolte ne devrait pas modifier en profondeur les besoins du royaume en importations, estime l'économiste Abdelmalek Alaoui, président de l'Institut marocain d'intelligence stratégique : « Bien qu'il y ait eu une campagne agricole importante l'an dernier, elle profite majoritairement aux industries exportatrices qui, elles, apportent des devises. Quant à la souveraineté alimentaire en matière de blé, le Maroc est structurellement déficitaire du fait des habitudes alimentaires des Marocains. Le Maroc est un importateur de blé tendre. Si les Marocains consommaient plus de blé dur, nous ne serions pas dans cette situation systémique de déficit. » Le souvenir du choc de 2022 reste présent. Au début de la guerre en Ukraine, le prix du blé était passé d'environ 170 à 400 euros la tonne sur les marchés à terme. Les cours restent aujourd'hui très éloignés de ces niveaux. Mais le contexte logistique s'est de nouveau tendu, notamment autour des ports russes. Les exportations de blé de la Russie, premier fournisseur mondial, ont chuté à 347 000 tonnes en septembre, contre plus d'un million de tonnes de plus un an auparavant. À lire aussiLes tensions avec l'Algérie redessinent les performances du blé français à l'export

Aux portes d'Antananarivo, à Madagascar, la région de l'Itasy abrite de nombreuses exploitations maraîchères familiales. Alors que la croissance démographique impose d'augmenter la production agricole, les sols souffrent de l'érosion et sont appauvris à long terme par l'utilisation d'engrais chimiques. Mais depuis près de dix ans, des milliers de paysans ont adopté un biofertilisant liquide dans leurs pratiques agricoles, ce qui a permis d'améliorer les rendements tout en préservant l'environnement. De notre envoyé spécial de retour d'Itasy, De l'ambiaty et du tanamasoandro sont disposés sur le sol en terre battue devant la maison de Fabienne Razafindraibe. « Ce sont des plantes bénéfiques pour la terre et elles poussent un peu partout aux alentours », explique-t-elle. Après avoir haché ces végétaux, l'agricultrice les verse dans un bassin rempli d'eau avec du fumier de zébu ramassé dans la localité. « Le bassin doit avoir la meilleure exposition au soleil possible. On mélange tous les quatre jours et le biofertilisant est prêt au bout de 28 jours. On le sait car le liquide est vert et homogène et il ne s'en dégage plus de fortes odeurs », détaille l'agricultrice. À ce mélange, d'autres plantes aux facultés répulsives, comme la consoude ou le tephrosia, peuvent être ajoutées pour lutter contre les nuisibles. La technique a été enseignée par l'ONG Agrisud à un réseau de 350 maîtres exploitants, des agriculteurs référents chargés de transmettre ensuite cette pratique innovante aux communautés paysannes locales. Environ 15 000 producteurs utilisent désormais le biofertilisant liquide dans la région de l'Itasy, explique Fetison Ramaly Andriamahitsy, chef de projet dans le cadre du programme Agriter : « La production des biofertilisants liquides est accessible à tous les producteurs parce qu'on n'a pas besoin de matériel sophistiqué. Les producteurs peuvent même utiliser des bidons jaunes comme récipients », souligne-t-il. Cette technique permet l'amélioration de la productivité avec une augmentation de 20 % des rendements, assure Fetison Ramaly Andriamahitsy. À lire aussiÀ Madagascar, la recherche scientifique pour une agriculture durable Amélioration des revenus, diversification des activités L'usage des engrais chimiques ou des pesticides chimiques, nocifs pour la santé, rendait l'air irrespirable, se souvient Jean-Patrick Ramanandraibe. Les biofertilisants liquides, que ce paysan utilise désormais, sont particulièrement efficaces pour la culture d'haricots verts. Sur un terrain de 100 m² , il en récolte 250 à 300 kilos, contre 150 kilos auparavant. « La terre produit plus, donc je gagne plus, étant donné que la majeure partie de la récolte est destinée à la vente. Je peux désormais nourrir correctement mes porcs et mes volailles, alors que ce n'était pas le cas auparavant. Les revenus supplémentaires m'ont permis d'investir pour améliorer mon activité d'élevage », témoigne-t-il. Une diversification des activités économiques également bienvenue à l'heure où la croissance démographique réduit la taille moyenne des parcelles agricoles léguées par les parents à leurs enfants. L'Institut national de la statistique anticipe un doublement de la population malgache à l'horizon 2050. À lire aussiÀ Madagascar, l'érosion menace les terres agricoles de l'Itasy [1/2]

À Madagascar, l'érosion menace les terres agricoles et les revenus des paysans. Dans la région de l'Itasy, les pluies plus intenses accélèrent la dégradation des sols et l'ensablement des rizières. Agriculteurs et ONG tentent de restaurer ces terres et de préserver les activités qui en dépendent. Aux portes d'Antananarivo, les champs de l'Itasy aménagés à flanc de colline sont de plus en plus exposés à des pluies intenses. Sur des terrains fragilisés par certaines pratiques agricoles, l'eau dévale les pentes et emporte progressivement la couche arable du sol. « Quand il n'y a plus cette partie arable, les 20 premiers centimètres du sol, toute la fertilité part avec ça. En dessous, on a un socle très dur, la texture ne permet plus d'avoir de bonnes productions », explique Ramarofidy Andriamirajo, coordinateur national de l'ONG Agrisud. L'érosion provoque également l'ensablement des rizières et des zones fertiles situées en contrebas des versants. À Madagascar, les immenses ravines creusées dans les sols sont appelées « lavaka ». Elles sont devenues l'un des signes les plus visibles de la dégradation des terres. Pour les agriculteurs, les conséquences sont directes. Hanitriniaina Fanomezantsoa a vu une grande partie de ses parcelles recouverte de sable. « Les trois quarts de mes terrains ont été envahis par le sable. Pendant cinq ans, je n'ai eu aucune récolte d'haricots, de pommes de terre et de riz. Certains habitants ont même déménagé à cause de ce problème, d'autres cherchent des sources de revenus complémentaires pour compenser le manque à gagner », raconte-t-il. À lire aussiMadagascar s'inquiète de l'impact du phénomène El Niño sur les écosystèmes Planter pour retenir les sols Pour lutter contre le phénomène, 26 pépinières ont été installées dans la région dans le cadre du programme « Agriter ». Elles produisent notamment des acacias, des pins et du café robusta. « On cultive des plants d'acacias, de pinus et de café robusta. Ces espèces ont été sélectionnées pour leur capacité à freiner l'érosion du sol », explique Julienne Ramirantsoa, responsable de l'une de ces pépinières. Les jeunes arbres sont ensuite plantés sur les terrains les plus dégradés. Plus de 1,5 million d'arbres ont ainsi été mis en terre dans la région. L'ONG Agrisud aménage également des courbes de niveau le long des versants afin de ralentir l'écoulement de l'eau. « Sur les lignes de courbes de niveau, on installe des plantes stabilisatrices du sol type vétiver, des ananas, des defrosia, des citronnelles… Et entre les lignes des courbes de niveau, c'est là que les producteurs vont installer les cultures vivrières », détaille Ramarofidy Andriamirajo. À terme, ces aménagements doivent permettre de transformer progressivement les pentes en terrasses agricoles et de favoriser l'infiltration de l'eau dans les sols. Un enjeu qui dépasse l'agriculture La protection des bassins versants concerne bien plus que les seules parcelles agricoles. Dans l'Itasy, le lac du même nom est lui aussi menacé par l'ensablement. Selon Agrisud, sans intervention, le lac pourrait être fortement affecté par le phénomène dans les prochaines décennies. Or il constitue une ressource importante pour l'économie locale : il attire des visiteurs venus notamment de la capitale et fait vivre pêcheurs et artisans. Préserver les sols agricoles revient donc aussi à protéger l'ensemble de l'activité économique qui dépend de cet environnement. À lire aussiÀ Madagascar, modéliser les impacts du changement climatique pour mieux planifier

Comme l'Afrique du Sud et l'Égypte, le Sénégal a connu cette année une fréquentation accrue de la part des touristes français (+18 % en 2025-2026). Ils se sont reportés vers les destinations africaines, face aux risques liés à la guerre au Moyen-Orient. Mais avec un million et demi de touristes en 2025, le Sénégal est loin de son objectif de 2 millions et demi de visiteurs annuels. Face à l'essoufflement du tourisme balnéaire, le pays de la Téranga veut diversifier son offre et sa clientèle. Dans le tourisme depuis plus de 40 ans, Boubacar Sabaly, directeur général de l'hôtel Bougainvillées à Saly-Portudal, sur la Petite Côte, au sud de Dakar, observe que beaucoup d'hébergements balnéaires ont fermé. « Dans notre zone, nous avons perdu 2 000 lits. Nous avons eu la fermeture de l'hôtel Aldiana, 300 chambres, la fermeture également du Domaine de Nianing, 300 chambres, liste ce professionnel de l'hôtellerie. Nous avons perdu deux hôtels Savana, 216 chambres. Nous avons perdu l'hôtel Teranga, 75 chambres. Nous avons perdu également l'hôtel L'Espadon… Ça fait beaucoup. » À lire aussiTourisme: le Maroc maintient le cap malgré les tensions géopolitiques Plus d'immersion culturelle Diversifier l'offre touristique du Sénégal est impératif, reconnaît Malick Mbaye, le secrétaire général de l'Agence sénégalaise de promotion touristique, et c'est l'objectif des États généraux du tourisme, qui se poursuivront jusqu'à la fin de l'année. « Le Sénégal est malheureusement positionné comme une destination "soleil d'hiver balnéaire", alors que le potentiel culturel que nous avons est beaucoup plus important que ce que nous avons sur le balnéaire, martèle-t-il. Et c'est ça qui fait l'originalité d'une destination. Les touristes d'aujourd'hui cherchent des expériences aussi bien sur la culture que sur la nature. Le Sénégal a un potentiel très important. » Le Sénégal cherche à mieux vendre ses rendez-vous culturels, Festival de jazz et Fanal de Saint-Louis, Biennale de Dakar, Festival des minorités, mais aussi à promouvoir l'immersion des touristes dans la culture et le mode de vie sénégalais. Et c'est ce qu'Oumy Sall, directrice de production de l'agence sénégalaise Sahel Découverte, veut proposer de plus en plus aux tour-opérateurs. « Nous faisons découvrir Saint-Louis à travers des programmes immersifs. Pendant le festival de jazz, c'est le développement économique, social, touristique et culturel de Saint-Louis. Il y a aussi les îles du Saloum, où nous avons la possibilité de faire des ateliers d'initiation aux foyers améliorés, de plantation de la mangrove, décrit-elle. En Casamance, on propose des ateliers dans les rizières ou des ateliers de transformation de la noix de cajou. Même à Saly, réputée station balnéaire, on a de l'immersion, avec des ateliers de batik sur la plage et on fait découvrir comment se passent les mariages. » Jeunes de la diaspora En recevant les Jeux olympiques de la jeunesse dans un peu plus d'un mois, le Sénégal veut prouver qu'il peut accueillir des événements d'ampleur et développer le tourisme d'affaires, mais aussi miser sur l'appétit culturel des nouvelles générations de la diaspora africaine, avec, en projet avec l'Unesco, une future scénographie ludique des grands héros d'Afrique au musée Théodore Monod de Dakar. Une plateforme numérique « Le Sénégal en un clic » devrait d'ici la fin de l'année rassembler toute l'offre touristique du pays et mobiliser les influenceurs. À lire aussiMadagascar: malgré les chocs des derniers mois, le tourisme repart sur la Grande Île

Au Cameroun, la direction générale des douanes a collecté entre avril et début septembre 2026 1,8 milliard de FCFA (environ 2,7 millions d'euros) de droits de douanes et taxes sur des téléphones, tablettes et terminaux numériques importés, grâce au nouveau mécanisme de collecte en vigueur. Avant l'entrée en vigueur de la réforme, le dédouanement des téléphones approvisionnait les caisses de l'État d'à peine 100 millions de francs par mois. Ce mécanisme fait grincer les dents chez certains importateurs alors que la douane dit poursuivre des objectifs fiscaux, sécuritaires et économiques. Avec notre correspondant à Yaoundé, Le lieu-dit avenue Kennedy à Yaoundé grouille de monde. C'est le principal point de vente des téléphones portables importés au Cameroun. Seydou, un importateur de téléphones d'occasion, dit avoir quelques soucis avec le nouveau mécanisme de déclaration et de dédouanement : « On importe les téléphones d'occasion qui sont vendus ici entre 20 000 et 25 000 francs CFA. Ils sont dédouanés à l'aéroport, mais les douaniers n'enregistrent pas leur numéro de série. Quand on les vend aux clients, ils reviennent nous dire qu'ils reçoivent tout le temps des messages qu'on va bloquer leurs téléphones. » Depuis le 1er avril dernier, les prix des téléphones ont augmenté selon ce revendeur. « Les clients ne sont pas intéressés à acheter les téléphones non dédouanés, mais ils ne peuvent pas non plus payer le prix des téléphones dédouanés. Donc cela nous cause beaucoup de préjudices », témoigne Gérard Fontem. Ce dernier vend désormais ses téléphones plus chers, pour certains les prix ont presque doublé, passant de 45 000 à 85 000 francs CFA. « Ceux qui estiment que le prix du téléphone a augmenté, ce sont ceux qui ne payaient pas » De 68 euros à 129 euros environ, pour Paul Olivier Libii, inspecteur principal des douanes et point focal de la réforme à la direction générale des douanes à Yaoundé, les importateurs sont loin d'être asphyxiés : « Ceux qui estiment que le prix du téléphone a augmenté, ce sont ceux qui ne payaient pas [leurs taxes], parce que pour ceux qui payaient sur la base de la valeur transactionnelle à 66 %, le prix du téléphone va plutôt diminuer. Mais ceux qui ne payaient pas utilisaient le droit de douane comme variable d'ajustement pour mettre à mal ceux qui payaient. Le nouveau mécanisme va venir mettre tout le monde au même niveau. » Ce nouveau mécanisme n'est pas une nouvelle taxe, mais plutôt un nouveau système de collecte qui est fondé sur la digitalisation, soutient Paul Olivier Libii : « La valeur transactionnelle a été divisée par quatre, voire par sept. Nous avons huit catégories de collecte qui vont de 5 000 à 400 000 francs CFA. Ensuite le taux global est passé de 67 % à 33,33 %, donc ce sont des méthodes de facilité. » Environ cinq millions de téléphones échappaient encore au système, des téléphones qui seront retrouvés, promettent les services des douanes. À lire aussiCameroun: une mesure sur la collecte des droits de douanes pour les téléphones fait débat

Le commerce entre pays africains progresse, mais l'intégration économique du continent reste confrontée à un problème très concret : faire circuler les marchandises plus rapidement et à moindre coût. En Afrique de l'Ouest, le corridor Abidjan-Lagos permet de mesurer ces avancées. Les procédures se numérisent, les temps de passage diminuent à certains postes-frontières. Plus de 1 000 kilomètres de route et plusieurs postes-frontières jalonnent cet axe stratégique, avec des temps de passage encore très variables. Malgré ces difficultés, les échanges intra-régionaux entre le Nigeria et la Côte d'Ivoire ont progressé de plus de 20 % l'an dernier. La progression est également marquée avec le Togo. Des temps de traversée plus courts contribuent à rendre le corridor plus compétitif. « Plus qu'une route, c'est une colonne vertébrale », résume Youssouf Sangaré. Cet enseignant-chercheur travaille depuis 25 ans sur la digitalisation des corridors commerciaux. « Il concentre plus de 75 % des activités commerciales de la Cédéao et relie des aires majeures comme Abidjan, Accra, Lomé, Cotonou et Lagos. Nous sommes passés d'une vision purement infrastructurelle à une vision de corridors économiques intégrés ». Le corridor Abidjan-Lagos représente une part majeure du commerce régional et constitue également un terrain d'expérimentation pour la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf), notamment sur les règles d'origine et les tarifs préférentiels. Les frontières restent le principal point de friction Pour Paul Akandé, chargé de programme à la Commission de la Cédéao, le corridor peut servir de modèle à l'échelle régionale. « La Cédéao, en tant qu'organisation régionale, facilite ce processus. Elle est en discussion sur le réseau routier qui relie Abidjan à Lagos, avec éventuellement une évolution vers le ferroviaire. Ce sont aussi ces initiatives qui permettent d'accélérer les échanges et le trafic entre les pays traversés par ce corridor. C'est donc un très bon modèle. » Le principal obstacle à la compétitivité du corridor reste toutefois ce que les spécialistes appellent les « coûts de friction » : les dépenses supplémentaires, les pertes financières et les retards logistiques provoqués par les obstacles sur les routes et aux frontières. Une récente étude menée par l'Organisation du Corridor Abidjan-Lagos (OCAL) montre que les temps de traversée observés sur une dizaine de postes-frontières vont de 2 à 47 heures. L'étude relève également la persistance de barrages routiers, notamment au Nigeria, ainsi que des paiements informels signalés par près des trois quarts des chauffeurs routiers interrogés. De fortes disparités entre les postes-frontières La situation s'améliore néanmoins, estime Youssouf Sangaré, notamment grâce à la digitalisation des procédures : « Le système interconnecté de gestion des marchandises en transit de la Cédéao progresse. Les déclarations répétitives à chaque frontière, ce que j'appelle ici les coûts de friction, se réduisent. Un chargeur ivoirien n'a plus à tout recommencer à zéro à chaque poste-frontière, comme c'était le cas il y a dix ans. » Mais l'interconnexion reste encore incomplète. À Noé-Elubo, entre la Côte d'Ivoire et le Ghana, la ressaisie manuelle des informations constitue toujours un point de friction. L'OCAL présente le poste de Noé-Elubo comme celui ayant enregistré la baisse la plus nette de son temps de passage : il serait passé d'environ 27 heures à 10 heures. Les performances restent en revanche beaucoup plus contrastées ailleurs sur le corridor. C'est notamment le cas à Kraké, entre le Nigeria et le Bénin, ou encore à Kodjoviakopé, à la frontière entre le Togo et le Ghana.

Les investissements directs étrangers (IDE) reçus par un pays profitent-ils à son économie et à ses habitants ? Ce n'est en tout cas pas une évidence comme le montre l'exemple guinéen. La Guinée est arrivée en tête des IDE reçus l'année dernière, en Afrique. Le pays a reçu plus de 7,7 milliards de dollars, une somme essentiellement liée au lancement de la mine de fer de Simandou. Le projet gigantesque de mine de fer de Simandou a connu une accélération en 2025 avant d'entrer en production en novembre. Mais l'achat d'équipement et les gros travaux de construction du chemin de fer et du terminal portuaire de Moribaya n'ont pas profité aux entreprises locales, explique Oumar Barry Totiya, directeur de l'Observatoire guinéen des mines et métaux : « Simandou, c'est surtout des acteurs étrangers qui ont capté ces investissements, la construction des rails et du port a bénéficié à des entreprises chinoises, les travaux d'ingénierie lourde dans la mine ont profité à des entreprises portugaises ». Le secteur guinéen a hérité lui de quelques contrats de sous-traitance dans le domaine de la sécurité, de la restauration et de petits travaux de terrassement. Mais c'est loin d'être assez pour Chérif Mohamed Abdallah Haïdara, président du Groupe organisé des hommes d'affaires (GOHA) international : « Moi personnellement, je n'ai rien reçu, ni un marché, ni une proposition, ni un courrier d'invitation [à répondre à un marché], et je ne suis pas le seul. Nous invitons donc l'État à nous appuyer pour que les compagnies étrangères ne soient pas les seules à profiter. Nous ne les rejetons pas, mais si dans presque tous les domaines ce sont eux qui récupèrent les marchés, c'est compliqué » Une économie nationale encore en retrait face à l'ampleur des investissements Tous les constats se rejoignent : la capacité de l'économie guinéenne à capter les investissements étrangers est encore trop faible. Le secteur bancaire est tout aussi concerné, explique l'économiste Bella Bah : « Si vous prenez les sept milliards de dollars d'investissements directs étrangers, à peine un milliard a été viré sur les comptes en Guinée. La Guinée est un pays qui vit de l'importation, avoir un important flux de devises nous permet de valoriser le franc guinéen et cela a un impact sur le prix des produits importés comme le riz, la farine et le sucre. » Avoir suffisamment de devises permet notamment d'éviter tout retard de paiement, et de livraison, un facteur de stabilité des prix sur les marchés locaux. Bella Bah précise qu'il reste entre 13 et 15 milliards de dollars à investir dans le cadre du projet Simandou et espère qu'ils profiteront beaucoup plus à l'économie guinéenne. À écouter aussiExploitation minière en Guinée: «Le projet de Simandou doit être accompagné d'une politique sociale»

Le secrétaire d'État américain aux Affaires africaines, Franck Garcia, s'est rendu le 6 septembre dernier sur le chantier du futur aéroport international de Bishoftu, à une quarantaine de kilomètres d'Addis-Abeba. Une visite durant laquelle Washington a pu manifester son intérêt pour la méga-infrastructure, qui sera à terme le plus grand aéroport d'Afrique. L'occasion, aussi, de se positionner face au concurrent chinois. De notre correspondante à Addis-Abeba, Depuis la pose de la première pierre du futur aéroport en janvier 2026, les États-Unis et la Chine se livrent une bataille d'influence autour du financement du méga projet. Coût total estimé : plus de 12 milliards de dollars. D'après Lema Mohamed, doctorant à l'université d'Ottawa et spécialiste des relations Chine-Afrique, Pékin, premier investisseur étranger en Éthiopie, a une longueur d'avance : « Ce n'est pas surprenant que la Chine soit en train de s'impliquer. Elle a déjà financé et construit beaucoup de projets. Aussi bien des projets d'infrastructures, mais aussi pour la transition énergétique, et aujourd'hui elle porte un discours sur les infrastructures digitales. Donc, l'implication de la Chine en Éthiopie est quand même bien ancrée. » En avril, la Banque de Chine s'est entretenue avec Ethiopian Airlines et le ministère éthiopien des Finances. Des discussions similaires ont eu lieu un mois plus tôt, à Pékin, cette fois avec la Banque d'import-export et la Banque de développement de Chine. Mais les États-Unis, de leur côté, ne sont pas en reste, affirme Mesfin Tasew Bekele, PDG d'Ethiopian Airlines : « Le gouvernement des États-Unis nous a fait savoir qu'il soutenait ce projet », assure-t-il. L'Éthiopie se positionne à l'international « La U.S. Development Finance Corporation (DFC) et l'Exim Bank ont également apporté leur soutien et ont commencé à travailler sur le dossier. Elles procèdent actuellement à l'évaluation du projet et à l'examen des études de faisabilité », poursuit le patron. Il affirme également que des banques commerciales américaines telles que JP Morgan et Citibank ont aussi commencé à travailler sur le projet d'aéroport. « L'intérêt des États-Unis est donc considérable », met en avant Mesfin Tasew Bekele. Le département d'État américain a en effet confirmé à RFI « étudier la possibilité de soutenir le projet grâce aux instruments de financement du gouvernement ». Ce partenariat vise à prioriser une collaboration technique : le département d'État souligne que « les entreprises américaines sont synonymes de haute qualité et de normes de sécurité […] comme en témoignent les partenariats de longue date entre Ethiopian Airlines et Boeing ». Pour Lema Mohamed, cette guerre commerciale montre la position stratégique d'Addis-Abeba à l'international. « L'importance de l'Éthiopie fait que tous ces pays voudraient quand même avoir leur mot à dire, si on peut le dire de la sorte, et prendre une place au sein du processus de développement du pays. Parce qu'il est certain que ne pas s'impliquer voudrait dire qu'on est en train de perdre du terrain », analyse le chercheur. D'autres pays ont manifesté leur intérêt pour l'aéroport. D'après Mesfin Tasew Bekele, le Royaume-Uni, l'Allemagne et la France se sont aussi positionnés. À lire aussiÉthiopie: à Paris, Addis-Abeba cherche des partenaires pour son giga-aéroport de Bishoftu

Avec un objectif de 26 millions de visiteurs en 2030, année de la Coupe du monde de football coorganisée avec l'Espagne et le Portugal, le Maroc affiche des ambitions touristiques parmi les plus élevées au monde. Le royaume attire chaque année près de trois millions de visiteurs supplémentaires. L'attractivité du Maroc semble pour l'heure résister aux crises géopolitiques. Les prix des billets d'avion à destination du royaume ont même baissé malgré l'augmentation du prix du kérosène. Au premier semestre 2026, la croissance du nombre de visiteurs a toutefois légèrement ralenti, passant d'une progression à deux chiffres à une croissance à un chiffre. Les recettes touristiques ont, elles, bondi de 15 %. Achraf Fayda, directeur général de l'Office national marocain du tourisme (ONMT), se félicite du maintien de cette dynamique : « Malgré le contexte géopolitique global qui a ralenti un petit peu cette croissance, on est passé d'une croissance à double chiffre à une croissance à un seul chiffre. Mais on est content quand même de pouvoir maintenir la croissance tout en sachant que les recettes sont en train de croître à double chiffre, chose qui nous rassure quant à notre capacité de pouvoir attirer dans un contexte relativement fragile et difficile. » Pour Vanguelis Panayotis, président du cabinet MKG spécialisé dans le tourisme et l'hôtellerie, cette performance est le résultat d'une stratégie planifiée sur le long terme, accompagnée d'importants investissements en amont de la Coupe du monde 2030 : « Ça permet de donner une impulsion. On voit qu'on a beaucoup de choses qui sont faites dans la santé, dans les transports, avec cette connexion en train grande vitesse qui part de Marrakech et qui remonte sur Casablanca, Rabat, détaille-t-il. Ce sont des éléments structurants qui permettent de mettre en marché de façon touristique une destination et de ne plus avoir uniquement une ou deux destinations phares comme peut l'être Marrakech, mais de permettre le développement et l'irrigation économique sur l'ensemble du territoire de cette opportunité d'activité touristique. » À lire aussiLe Maroc devient la première destination touristique d'Afrique L'Espagne, un point de vigilance depuis Une ombre au tableau tout de même : les événements de Ceuta, fin juillet. Des dizaines de milliers de migrants ont tenté d'entrer illégalement dans l'enclave espagnole, à pied ou à la nage depuis le Maroc. S'en est suivie une crise diplomatique entre Rabat et Madrid. Les réservations des touristes espagnols pour l'automne accusent depuis un net recul, selon Vanguelis Panayotis : « La clientèle espagnole faisait partie des clientèles qui étaient parmi les plus fortes augmentations. Là, effectivement, on l'observe, il y a un coup d'arrêt parce qu'il y a ce contexte-là, admet l'expert. S'il ne perdure pas et que les choses se normalisent, on est assez confiant que dans un an, tout ça sera loin derrière tout le monde. » L'Office national marocain du tourisme ne confirme pas cette baisse des réservations espagnoles et mise sur la diversification des marchés et des destinations. « Presque 70 % du chiffre est concentré sur trois destinations, donc trois destinations et trois expériences, explique Achraf Fayda. D'ici 2030, on veut évoluer vers les douze régions qu'on veut mettre en avant, des destinations touristiques, et dix expériences. » Dernier exemple de cette stratégie : Dakhla, au Sahara occidental, qui attire bon nombre de kitesurfeurs français depuis l'ouverture d'une liaison aérienne directe il y a un an. À lire aussiLe Maroc met en garde l'Espagne contre une instrumentalisation politique de la crise migratoire

À la campagne comme à la ville, les gony malagasy, ces grands sacs tissés en polypropylène, sont devenus des objets du quotidien. Ils servent aujourd'hui à transporter et stocker toutes sortes de récoltes. Ces sacs sont fabriqués et commercialisés localement depuis 50 ans par une entreprise familiale qui n'a cessé de s'adapter pour rester leader sur le marché de l'océan Indien. De notre correspondante à Antananarivo, Dans l'immense hangar d'Enduma, les métiers à tisser tournent à plein régime. Ces machines tubulaires à six trames produisent 24/24, dans un vacarme assourdissant. Il y a quelques minutes, ce n'étaient encore que de minuscules granulés de plastique. Les voilà transformés en sacs. Des sacs devenus familiers dans tout le pays. « Notre sac emblématique, c'est le "Miaka-bokatra", explique ce salarié. Littéralement, "la pleine saison". C'est le sac qu'on trouve un peu partout à Madagascar, qui marque le commencement de la saison des récoltes du riz, du paddy, qui donne une image à Madagascar. » À lire aussiÀ Madagascar, la culture zafimaniry, connue pour son art du bois, est menacée Des sacs au rythme des récoltes malgaches Décorés d'une charrette tirée par deux zébus, ces grands gony blancs peuvent transporter jusqu'à 250 kilos de denrées. À l'origine, ils ont été conçus pour remplacer les sacs en jute, plus lourds et perméables. Ils sont depuis devenus incontournables dans l'industrie, mais plus encore auprès des agriculteurs. Aujourd'hui, 75 % du chiffre d'affaires d'Enduma est réalisé à Madagascar, principalement pendant les saisons agricoles. « Il y a une utilisation industrielle qui nous fait travailler tout au long de l'année, pour des filières comme l'agroalimentaire, comme les industries minières, comme les industries de chaux, de farine, de ciment, du sel, etc. Ensuite, il y a également une utilisation du gony malgache dans l'agriculture ; nous accompagnons les différentes filières agricoles dans leur saison de récolte, explique Hassanein Hiridjee, le petit-fils du fondateur et PDG du groupe Trimeta, avec un début d'année dédié principalement au riz, puis à la campagne de vanille, de grains secs, de pois du Cap, de sel. Et donc c'est cet enchaînement de filières agricoles à Madagascar qui permet à notre division agricole de pouvoir fournir et s'adapter aux filières tout au long de l'année. » Plus les récoltes sont bonnes, plus l'entreprise vend de sacs. Sa croissance est intimement liée à la santé de l'agriculture malgache, à la météorologie et à ses effets de bord. Concurrence des sacs asiatiques Comme beaucoup d'industries du pays, Enduma doit également composer avec les coupures d'électricité récurrentes. Autre difficulté : l'importation massive de copies asiatiques (en provenance de Chine et d'Inde) de sacs tissés, de qualité inférieure, dépourvus de traçabilité et de certificat de « contact alimentaire », vendus, évidemment, moins chers. Pour faire face à cette concurrence, l'entreprise a décidé de diversifier ses activités. « Là, nous sommes dans l'atelier de transformation recyclage, poursuit Hassanein Hiridjee, ici, ce sont des déchets issus de la production, dus à des problèmes de courant, dus à des changements de trames, de bobines, etc. Nous pouvons ensuite retransformer ces déchets propres en granules qui redeviennent des matières premières, utilisées pour la plupart pour faire des bassines, des seaux, ce genre de choses. » Enduma fêtera ses 50 ans à la fin de l'année. Toujours 100 % familiale, l'entreprise aspire à changer d'échelle. Et elle mise sur son gony pour accélérer son développement régional et exporter son savoir-faire malgache vers l'océan Indien et le continent africain. À écouter dans Un jour au villageÀ Madagascar, produire des semences locales adaptées au climat et améliorer la sécurité alimentaire

124 milliards de dollars : c'est le montant des transferts d'argent qui ont été effectués vers l'Afrique en 2025. C'est une hausse de 86 % par rapport à il y a 10 ans, révèle une étude du Fonds international de développement agricole (Fida) publiée en ce début de semaine. Cinq pays (Égypte, Nigéria, Maroc, Éthiopie, Kenya) reçoivent les trois quarts des transferts. Cependant d'autres régions, l'Afrique de l'Ouest en particulier, ont enregistré un boom important. Dans la Goutte-d'Or à Paris pullulent les officines de transfert d'argent. Dans cette petite boutique de la rue Doudeauville, le guichet ne désemplit pas. Les habitudes sont rodées. Pièce d'identité, numéro de téléphone, Mohamed sort un billet de 50 euros. Il transfère chaque mois de l'argent vers le Sénégal. « Pas beaucoup d'argent », estime-t-il. Pour ce boucher, arrivé il y a 10 ans à Paris, la question de faire des transferts d'argent à la famille ne se pose même pas. « Il y a des gens au bled qui sont malades. On envoie de l'argent pour des médicaments. C'est ça le but. S'il y a des problèmes, ils nous le disent et [on essaie] de régler ça. C'est un peu dur mais on les soutient parce qu'on est là pour eux. On travaille pour la famille », témoigne Mohamed. Les flux d'argent de la diaspora en Afrique de l'Ouest ont explosé ces dernières années. +65 % au Sénégal, +417 % en Côte d'Ivoire. Plusieurs raisons à cela, selon Luc Kpenou, consultant en systèmes de paiement et service digital. « Le mobile money, forcément, a ramené de la proximité. On n'est plus limité simplement au fait qu'on n'est pas bancarisé. Et la faiblesse des agences bancaires a été remplacée par le maillage des distributeurs de mobile money qui sont un peu partout. Donc déjà, cette proximité, cette facilité d'usage est vraiment l'un des critères les plus importants », explique l'expert. Autre facteur, la concurrence qui s'est faite dans la région. « C'est plutôt un facteur stabilisateur » « Plusieurs acteurs ont été obligés de réajuster leur modèle économique pour s'aligner un peu sur les nouveaux entrants qui sont venus et qui étaient quand même assez agressifs en termes de tarification. Ça a été profitable pour les usagers. Quand le transfert coûte moins cher, forcément vous avez tendance à transférer un peu plus et plus souvent », poursuit Luc Kpenou. Autre facteur, les corridors de travailleurs saisonniers dans la région qui dynamisent ces flux financiers. Ces transferts d'argent représentent parfois près d'un quart du PIB des États, c'est le cas aux Comores, par exemple, en Gambie ou au Liberia. Pour Frédéric Ponsot, expert du Fida, cette dépendance aux flux de la diaspora n'est pas une fragilité. « C'est plutôt un facteur stabilisateur, assure-t-il. Dans le même temps, comme vous le savez, l'aide au développement a beaucoup diminué. Et puis les investissements directs étrangers sont assez erratiques. Quelles que soient les crises économiques, 2007, Covid… On a constaté en fait qu'au moment où il y a des crises, des crises économiques, ce qui se passe, c'est que les migrants, quelle que soit la situation dans laquelle ils se trouvent, ils regardent la situation dans laquelle leurs familles se trouvent et ils font les sacrifices nécessaires », détaille Frédéric Ponsot. Reste le défi de l'interopérabilité – car l'essentiel des flux migratoires sont intra-africains. Il s'agit de fluidifier les envois entre pays et de faire baisser les coûts des transferts d'argent. Ils atteignent en moyenne 7 % et font du continent la région la plus chère dans le domaine. À lire aussiSerge-Éric Menye: «Aucun pays au monde ne peut prétendre avoir été développé par les diasporas»

À Maurice, le secteur des centres d'appels et de l'externalisation traverse une zone de turbulences. Concentrix, l'un des principaux opérateurs présents dans l'île, vient d'annoncer son intention d'arrêter ses activités. Une décision qui ravive les inquiétudes sur l'avenir d'un secteur important pour l'emploi et l'économie mauricienne, confronté à des difficultés structurelles et à une concurrence internationale accrue. Avec notre correspondant à Port-Louis, En six ans, Concentrix dit avoir perdu sept de ses principaux clients et ses effectifs sont passés de 870 à moins de 320 salariés. Pour les syndicats, le cas de cette entreprise intervient dans un contexte où les suppressions de postes se multiplient dans les centres d'appels. Reaz Chuttoo, président de la Confédération des travailleurs des secteurs public et privé et représentant syndical des employés du secteur, estime que le phénomène mérite désormais une réponse des autorités. « Depuis quelques temps, on remarque que des travailleurs, surtout dans des centres d'appels, sont sujets à des comités disciplinaires ou sont forcés de quitter leur travail. Auparavant, on le voyait avec des compagnies qui employaient moins de 100 personnes, mais là, ce qu'on voit avec Concentrix confirme nos doutes », alerte-t-il. Une partie de l'explication se trouve au-delà des frontières mauriciennes. Le marché français est très important pour les opérateurs de l'île mais de nouveaux règlements dans l'hexagone interdisent désormais du démarchage commercial non-sollicité et cela pourrait rendre certaines prestations à distance moins attractives. Comment repositionner l'industrie mauricienne ? Pour les professionnels du secteur, cette vulnérabilité ne s'explique toutefois pas uniquement par la demande française. Jenny Chan, présidente de l'Outsourcing and Telecommunications Association of Mauritius (OTAM), qui représente les centres d'appels, identifie plusieurs facteurs qui pèsent désormais sur les opérateurs : « Les difficultés qu'ont évoquées Concentrix, notamment la pénurie de talents, la hausse des coûts d'exploitation, la compétitivité internationale et surtout l'impact de l'IA... Ce sont des défis auxquels sont confrontés de nombreux opérateurs dans ce secteur, surtout dans le domaine des BPO ». L'enjeu est donc de repositionner l'industrie mauricienne plutôt que de miser uniquement sur son avantage historique de coût et sur une main-d'œuvre relativement qualifiée. L'OTAM préconise de renforcer la productivité grâce aux nouvelles technologies, de faciliter l'accès aux compétences étrangères et de développer des services numériques à plus forte valeur ajoutée : « Ce qu'il faut faire pour éviter d'autres départs, c'est premièrement renforcer la compétitivité-coût de Maurice et surtout la productivité, et c'est là où également l'IA peut nous aider. Il faut aussi, pour pallier la pénurie de talent, faciliter l'accès aux talents étrangers spécialisés, surtout lorsque les compétences ne sont pas disponibles localement. Et surtout, en troisième lieu, c'est surtout accélérer notre montée en gamme vers des services numériques à plus forte valeur ajoutée. » Le gouvernement assure avoir engagé des discussions avec les représentants du secteur afin d'identifier des mesures de soutien. Pour les syndicats, la priorité est de limiter l'impact social des restructurations. Reaz Chuttoo réclame un mécanisme pour une mise en relation plus rapide des salariés licenciés avec les entreprises qui recrutent.

Le sommet international de l'espace à Paris a été l'occasion pour les acteurs de se réunir. Les géants du secteur (Airbus, Thales, Amazon etc.) étaient présents. Mais pas question pour le continent africain de rester à l'écart. De fortes délégations africaines ont fait le déplacement. En jeu : beaucoup de réseaux et parfois des contrats. Un protocole d'accord a été par exemple signé entre la start up Leoblue et l'Agence sénégalaise d'études spatiales pour une solution d'alerte précoce. Cette solution doit apporter une réponse à des problématiques très concrètes : alerte aux pêcheurs en haute mer pour prévenir une tempête, gestion des foules pour la sécurité urbaine lors de grands événements, information sur une urgence sanitaire... Sous la coupole du Grand Palais, Yaya Silla se réjouit. Il est à la tête de Sah Analytics International – une entreprise ivoirienne qui propose des solutions autour de l'analyse des données spatiales. Pour lui, il n'y a pas de doute, il fallait être présent. « Vous voyez l'engouement qu'il y a autour. Cet engouement, ce n'est pas pour rien », lance-t-il enthousiaste. Il est important pour lui que des investissements soient réaliser pour permettre de faire des contrepoids aux géants comme Starlink en développant des produits dans le Sud et en Afrique. Dans le domaine, la Côte d'Ivoire, le Rwanda mais aussi le Sénégal ont engagé un développement important du secteur. Maram Kaire, le directeur général de l'Agence sénégalaise d'études spatiales, plaide pour une approche globale. « Nous sommes dans une dynamique à long terme et ça passe par plusieurs actions. D'abord, la mise en place des infrastructures. Il faut que les infrastructures existent et que les jeunes qui s'intéressent au secteur spatial puissent le faire dans leur propre pays. Deuxièmement, il faut que les jeunes puissent être formés au niveau national. Et il s'agit maintenant de programmes spatiaux : développer des satellites avec ces infrastructures, de pouvoir le faire sur place. Donc, c'est tout un ensemble », détaille-t-il. « Nous ne cherchons pas une action ponctuelle - lancer un satellite par exemple - nous cherchons à créer toute une nation spatiale », résume Maram Kaire. À lire aussiSommet de l'Espace: l'Afrique ne veut pas continuer à être distancée Rationnaliser les budgets, coordonner les intiatives Difficile pour des économies parfois contraintes. Pour le Dr Tidiane Ouattara, le président du conseil de l'Agence spatiale africaine, l'effort d'investissement devrait être réparti dans les différents ministères. « On pense qu'il faut prioriser l'espace à part et qu'il faut un budget à part. Je dis non. Il faut regarder cela de façon sectorielle et thématique », partage-t-il. « Si par exemple, la problématique de l'eau est une priorité pour un pays, ils vont trouver les moyens pour financer le secteur de l'eau. Mais le secteur de l'eau ne peut aller de l'avant qu'avec des données fiables, avec des infrastructures et des équipements fiables. C'est en cela que l'espace vient contribuer », poursuit-il rappelant les domaines d'application multiples (transport urbain, pollution marine, érosion côtière, agriculture etc). « L'espace n'est pas une fin en soi. L'espace est un moyen pour aider les décideurs à aller dans le bon sens dans leurs domaines respectifs. L'espace n'est pas une chose à part qu'il faut financer. Il faut le financer à l'intérieur des programmes de façon structurée », assure-t-il. Difficile pour des économies parfois contraintes. « Pour un pays qui n'a pas beaucoup de moyens, je pense que la chose importante, ce serait de de former des ingénieurs pour pouvoir traiter les images et datas qui sont gratuites et accessibles à tous, comme Copernicus », estiome Sekou Ouedraogo à la tête de l'African Aeronautics & Space Organisation. Pour le Dr Tidiane Ouattara, le président du conseil de l'Agence spatiale africaine, l'effort d'investissement devrait être réparti dans les différents ministères. « On pense qu'il faut prioriser l'espace à part et qu'il faut un budget à part. Je dis non. Il faut regarder cela de façon sectorielle et thématique », partage-t-il. « Si, par exemple, la problématique de l'eau est une priorité pour un pays, ils vont trouver les moyens pour financer le secteur de l'eau. Mais le secteur de l'eau ne peut aller de l'avant qu'avec des données fiables, avec des infrastructures et des équipements fiables. C'est en cela que l'espace vient contribuer », poursuit-il, rappelant les domaines d'application multiples (transport urbain, pollution marine, érosion côtière, agriculture, etc.). « L'espace n'est pas une fin en soi. L'espace est un moyen pour aider les décideurs à aller dans le bon sens dans leurs domaines respectifs. L'espace n'est pas une chose à part qu'il faut financer. Il faut le financer à l'intérieur des programmes de façon structurée », assure-t-il. Surtout, il est important que les États africains travaillent ensemble. La coordination, l'une des missions de Tidiane Ouattara. « L'Angola, cette année, a signé un accord avec l'Afrique du Sud. L'Angola est très puissant en télécommunications par satellite, mais s'est lancé dans l'observation de la Terre. Or, l'Afrique du Sud est très forte en observation de la Terre. Les deux vont se compléter pour éviter des duplications. Et l'Égypte a signé un protocole d'accord avec beaucoup d'autres. Le Rwanda, pareil », donne-t-il en exemple, même s'il concède que ces partenariats sont encore « timides ». « On n'a pas le choix de faire cela. Parce qu'un seul pays, un seul individu ne peut pas aborder l'espace qui est multidimensionnel et qui coûte cher », insiste-t-il. Charge également aux États de se rendre attractifs aux acteurs privés, en présentant précisément leurs besoins, et ainsi proposer des réalisations concrètes aux populations propose encore Sekou Ouedraogo. À lire aussiAu sommet sur l'espace à Paris, la gouvernance mondiale spatiale au cœur des échanges

En Afrique du Sud, l'entreprise pétrolière britannique Shell a perdu, le mois dernier, ses droits d'exploration au large de la Wild Coast qui longe l'océan Indien. La Cour constitutionnelle, la plus haute juridiction du pays, a donné raison aux populations locales et aux ONG qui avaient lancé cette action en justice. La décision ne laisse pas le secteur pétro-gazier indifférent. Avec notre correspondante en Afrique du Sud, Cela fait 5 ans que la société civile s'oppose aux explorations sismiques prévues par le géant britannique. Après plusieurs recours, la Cour constitutionnelle a finalement tranché : les populations n'ont pas été correctement consultées et le juge Jody Kollapen a donc confirmé à Shell le retrait de son autorisation : « La consultation est une procédure censée permettre de respecter la dignité humaine, en faisant une place à la table des décisions à ceux dont la vie et les moyens de subsistance pourraient être affectés ». Shell prévoyait de créer des ondes sismiques grâce à l'envoi d'un navire équipé de canons à air, afin de pouvoir analyser la structure géologique du sous-sol marin. Ce qui n'était pas au goût des militants locaux tels que Nonhle Mbuthuma. « Nous, les populations côtières, dépendons de l'océan et continuons à pratiquer des méthodes de pêche traditionnelles. Mais au-delà de nos moyens de subsistance, nous avons aussi des droits culturels : en tant qu'habitants de la Wild Coast, nous croyons que nos ancêtres résident dans l'océan », explique-t-elle. L'affaire pourrait créer des remous dans tout le secteur, estime Otlotleng Mokgatle, analyste chez Control Risks : « L'une des conséquences de cette décision, c'est de renforcer le sentiment, notamment chez les investisseurs, que le secteur offshore sud-africain est exposé à un ensemble de risques, liés à un groupe d'acteurs très actifs et, disons-le, offensifs en Afrique du Sud ». Le bassin d'Orange toujours attractif Le groupe français TotalEnergies a déjà connu des déboires similaires lorsque la justice a annulé, en première instance en 2025, une autorisation environnementale pour un ensemble de blocs au large du Cap. Cependant le bassin d'Orange, à la frontière avec la Namibie plus au nord, est plein de promesses et pourrait continuer à aiguiser les appétits et ce malgré les risques judiciaires. « Je ne dirais pas que cela va nécessairement réduire l'attractivité de l'Afrique du Sud pour de futurs investissements dans le pétrole et le gaz, notamment parce que le potentiel géologique reste très important. Les investisseurs prennent ce potentiel en compte, tout comme ils prennent en compte les conditions fiscales, les infrastructures existantes dans le pays, ainsi que les incertitudes judiciaires suite à cette décision. Je pense donc que cela aura davantage un impact sur la prime de risque, mais cela ne devrait pas faire perdre au marché toute son attractivité », selon Otlotleng Mokgatle : Début août, un tribunal a rejeté la demande d'associations qui cherchaient à empêcher une campagne d'études sismiques dans le bassin d'Orange. Shell y maintient pour l'instant sa présence, tout comme TotalEnergies, qui fait cependant l'objet d'un nouveau recours autour d'une autorisation environnementale. À lire aussiAfrique du Sud: victoire en justice des défenseurs de l'environnement face à Shell

Ces derniers mois, plusieurs cargaisons d'oignons nigérians ont été saisies sur des marchés ghanéens par des commerçants locaux. En réponse, les négociants nigérians ont interrompu leurs exportations. En cause : un désaccord sur les règles de distribution sur les marchés ghanéens, avec en toile de fond la question des prix. Le Ghana est un marché crucial pour la filière nigériane : près de 100 000 tonnes d'oignons y sont exportées chaque année. Alors, lorsque des camions sont interceptés et que des centaines de tonnes d'oignons sont saisies sur le marché de Kotoka à Accra, la tension monte rapidement. C'est ce qui s'est produit à plusieurs reprises depuis le mois d'avril. Cela a conduit les acteurs du nord du Nigeria à suspendre les livraisons d'oignons vers le Ghana. Des oignons ghanéens moins compétitifs Car les Nigérians vendent les oignons sur le marché au prix qu'ils ont fixé… et c'est précisément ce qui ne passe pas auprès des commerçants ghanéens, explique David Olujinmi, analyste économique chez SBM Intelligence, basé à Lagos : « Ils estiment que les Nigérians arrivent avec leurs produits et font baisser les prix, parce que les oignons qu'ils vendent sont proposés à un prix bien moins élevé. Les oignons produits au Ghana ne sont donc pas compétitifs par rapport à ceux que les Nigérians apportent sur le marché ghanéen. » Un accord tacite a depuis été trouvé. Le différend est terminé, assure l'Association nigériane des producteurs, transformateurs et distributeurs d'oignons. À lire aussiLe Ghana souhaite industrialiser son agriculture avec l'aide de la Chine Mais pour David Olujinmi, cet épisode soulève des questions plus profondes sur le cadre du libre-échange interafricain : « L'excédent commercial du Nigeria avec l'Afrique de l'Ouest est gigantesque. Le Nigeria n'achète pas énormément aux autres pays, mais il leur vend beaucoup de produits. Notre monnaie est probablement la plus faible de la sous-région, cela rend nos produits plus compétitifs en termes de prix par rapport aux produits fabriqués dans ces pays. Mais le commerce doit fonctionner dans les deux sens, estime l'économiste. Les pays comme le Ghana commencent à subir des pressions politiques pour protéger leurs propres producteurs locaux. Et toutes ces pressions conduisent à certaines des situations que nous avons vues, comme ces restrictions informelles. » « Mieux appliquer les règles du libre-échange » Pour Paul Akande, chargé de programme pour le développement de l'aquaculture à la Commission de la Cédéao, le différend commercial entre le Nigeria et le Ghana ne nécessite pas la mise en place d'un nouvel accord. Les deux pays sont déjà liés par les mécanismes de libre-échange de l'organisation régionale. L'enjeu est plutôt de renforcer l'information auprès des acteurs économiques et de rappeler les règles existantes : « Il faudrait davantage de sensibilisation et d'information : rappeler que nous appartenons au même espace commercial et que nous avons le droit de commercer librement dans le cadre des mécanismes de libre-échange de la Cédéao. » Pour Pau Akande, cette sensibilisation doit concerner l'ensemble des acteurs de la chaîne commerciale. « Il faut que les exportateurs, les importateurs, les acheteurs et les vendeurs comprennent qu'ils doivent faire preuve de souplesse et de compréhension, souligne-t-il, parce que nous appartenons au même espace commercial et sommes liés par les mêmes accords de libre-échange. » Cette question intervient alors que le commerce entre les pays d'Afrique de l'Ouest poursuit sa progression. Selon le dernier rapport de la Banque africaine d'import-export (Afreximbank), la région affichait un « taux d'échange intra-régional élevé de 76,1 % » l'année dernière. La banque souligne notamment le dynamisme de plusieurs corridors commerciaux, parmi lesquels celui reliant la Côte d'Ivoire et le Nigeria. À lire aussiSénégal: le gouvernement lève le gel des importations d'oignons

Inondations, glissements de terrains, cyclones ont des conséquences importantes sur les populations et les infrastructures. Dans ce contexte, la Global Risk Modelling Alliance, alliance de partenaires publics-privés, travaille sur le coût et l'impact du changement climatique. AXA Climate membre de cette alliance a, l'année dernière, réalisé une première phase de cartographie des risques à Madagascar. Elle vient de lancer une deuxième phase. La première phase d'analyse estime par exemple à 311 millions de dollars en 2050 le coût lié aux risques d'inondations. Plus généralement, ce sont les impacts de 8 grands aléas qui ont ainsi été étudiés. La deuxième phase va se concentrer plus précisément sur les risques liés aux inondations – aléas majeurs sur la Grande Île - et sur les déplacements de population affectés par les aléas climatiques. Des cartes et des projections nécessaires aux autorités, explique Herman Julot, le directeur de la planification stratégique au sein de la cellule de prévention et de Gestion des urgences auprès de la primature (CPGU) : « La connaissance des risques nous permet de bien identifier les activités à mettre en œuvre. Si on connaît avant l'impact potentiel causé par les aléas, on peut déjà se préparer face à ces impacts là, et on peut planifier les activités. On peut estimer les budgets alloués pour les activités à mettre en œuvre suivant les éventuelles ampleurs des aléas. » En plus de 400 cartes libres d'accès, des formations ont été délivrées auprès d'une centaine d'experts techniques dans les ministères de l'Agriculture, des Travaux publics ou encore chez des partenaires internationaux. « On les a vraiment formés à l'utilisation des cartes sur différents logiciels qui permettent de superposer les cartes d'aléas, donc, les zones cycloniques, les zones à risque d'inondation avec des cartes de bâtiments, d'infrastructures ou de populations pour identifier les zones prioritaires. Donc ça, ce sera très utile », détaille Eliot Pernet, spécialiste responsable adjoint de l'équipe du conseil au secteur public d'AXA Climate. « Stratification des risques » Une meilleure visibilité des risques qui doit permettre une meilleure planification mais également de prévoir les outils financiers pertinents. « Une fois que vous savez combien vous devez mobiliser en cas de cyclone, en cas d'inondation, en cas de sécheresse ; une fois que vous savez quelles sont vos zones principales à risque, vous pouvez effectivement décider de mettre une assurance ici, un fonds de réserve là, un crédit contingent ici », précise Eliot Pernet. Une stratégie appelée « stratification des risques », c'est-à-dire compenser les pertes selon leur type et leur gravité « avec différents instruments financiers ». Car le domaine de l'assurance est onéreux, et les autorités peuvent rencontrer plusieurs défis, détaille Herman Julot. Dans des contextes de budgets contraints, ces choix s'avèrent stratégiques : « Le plus gros défi, c'est premièrement le paiement de la prime et aussi assurer la célérité des décaissements. Puis la célérité de la mise en œuvre des activités s'il y a des décaissements. » La deuxième phase d'étude doit aider à mieux comprendre les conséquences macroéconomiques des aléas climatiques, notamment leurs effets directs et indirects sur l'économie de Madagascar. À lire aussiMadagascar: Amnesty dénonce l'inaction de l'État face aux migrations climatiques des Antandroy

À Maurice, la filière thé cherche un nouveau modèle pour rester compétitive et répondre aux habitudes de consommation locales. Après des décennies de recul face à la canne à sucre et une diminution du nombre de planteurs, de nouveaux acteurs veulent relancer la production grâce à la mécanisation, de nouvelles techniques de culture et une meilleure valorisation du thé mauricien. Avec notre correspondant à Port-Louis, Patrick Hilbert C'est du jamais vu à Maurice. Le conglomérat ER investit 3 millions d'euros sur six ans dans une nouvelle plantation de thé à Valetta, dans la région de Moka, au centre de l'île. L'objectif est ambitieux : étendre progressivement les plantations sur 500 arpents, soit 210 hectares, au cours des cinq prochaines années. ER veut notamment réduire la dépendance de l'île aux importations. Olivier Baissac, directeur général d'ER Agri Ltd., explique les ambitions du groupe : « Cela fait 40 ans qu'aucun investissement d'envergure n'a été fait dans le thé à Maurice. Si ER relance cette filière, c'est parce qu'elle a du sens au niveau agronomique et économique. Il faut savoir qu'aujourd'hui près de 30 % du thé consommé à Maurice est importé et notre ambition est de réduire cette dépendance et d'apporter de la valeur à nos terres agricoles. À ce jour, nous avons importé plus d'un million de boutures de cultivars kényans. Une trentaine d'hectares ont déjà été plantés. Les premiers théiers montrent une croissance très encourageante et notre première récolteuse arrivera en septembre avec une première récolte attendue début 2027 ». Miser sur les terres moins adaptées à la canne À Valetta, ER mise sur les caractéristiques du terrain. Les sols acides et le climat humide de la région sont moins favorables à la canne à sucre, mais particulièrement adaptés à la culture du thé. Le groupe ne souhaite toutefois pas développer uniquement ses propres plantations. Il prévoit également d'accompagner les petits planteurs : formation aux nouvelles méthodes de culture, fourniture de plants, aménagement des parcelles et accès aux machines de récolte. Cette offensive intervient dans un secteur où les investissements privés d'envergure sont devenus rares. Une situation qui contraste avec l'histoire de Bois Chéri, acteur historique de la filière depuis la fin du XIXᵉ siècle. Pour Charles Guimbeau, directeur général du Groupe Saint-Aubin, propriétaire de Bois Chéri, le potentiel du secteur reste réel. « À Bois Chéri, nous croyons profondément à l'avenir du thé mauricien. C'est une filière qui est historique dans le pays et qui fait partie de notre patrimoine. Mais il est vrai que le secteur aujourd'hui fait face à pas mal de défis, notamment le manque de main-d'œuvre qui devient de plus en plus important dans les champs, avec une population vieillissante notamment au niveau des planteurs », regrette-t-il. Moderniser et monter en gamme Pour Bois Chéri, l'enjeu est donc également de moderniser la production. Mécanisation des plantations et des usines, nouveaux équipements, mais aussi montée en gamme : les acteurs historiques cherchent désormais à mieux valoriser le thé produit à Maurice assure Charles Guimbeau. « Nous souhaitons aussi produire un thé de meilleure qualité, qui valorise notre terroir, et nous souhaitons développer des thés à plus forte valeur ajoutée. D'ailleurs, à Bois Chéri, nous utilisons le thé aussi pour produire du iced tea, des biscuits, du satini », explique-t-il. Pour ER comme pour Bois Chéri, le pari est donc le même : transformer une filière vieillissante en une activité agricole plus moderne, mécanisée et rentable. Reste à savoir si l'arrivée d'un nouvel investisseur de cette envergure permettra de créer un véritable écosystème autour du thé à Maurice, et surtout de relancer durablement une production qui ne couvre plus l'ensemble de la consommation locale. À lire aussiMaurice veut diversifier l'usage de la canne à sucre

Exporter vers l'Europe fait rêver de nombreuses entreprises ivoiriennes. Mais entre les normes, les certifications, les exigences de qualité et les difficultés d'accès au financement, peu parviennent à franchir le pas. Un an après sa création, la Chambre ivoirienne de commerce et d'industrie Côte d'Ivoire-Europe veut faire tomber ces barrières. De notre correspondant à Abidjan, Yelen'Art fait partie des entreprises ivoiriennes qui ont réussi à conquérir le marché européen. Spécialisée dans les bijoux artisanaux haut de gamme, la marque est aujourd'hui présente à Bruxelles et à Paris, près de dix ans après sa création. « Les produits Yelen'Art accèdent au marché européen à travers des représentations via des boutiques ou concept stores qui sont intéressés par promouvoir du made in Africa, explique Stéphanie Nabo-Lehou, sa fondatrice. On exporte une qualité de produit, on exporte un savoir-faire. On souhaite devenir une marque de luxe de référence à travers le monde. » Avec plus de 400 millions de consommateurs, l'Europe représente un marché important pour les entreprises ivoiriennes. Mangues séchées, noix de cajou ou dérivés du cacao y trouvent déjà leur place. Mais exporter suppose aussi de répondre à des normes strictes et de garantir la régularité des approvisionnements. Un défi auquel s'ajoute la question du financement. « Vous n'êtes pas producteur, vous êtes exportateur, vous avez donc besoin d'acheter les produits pour les expédier, souligne Mobio Marc Loba, conseiller technique à Côte d'Ivoire Export. Et quelques fois, il y a un problème de financement à l'exportation. Il y a le problème de régularité pour respecter les commandes : il ne s'agit pas de faire une opération et puis de disparaître. Il y a la nécessité que les entreprises ivoiriennes se mettent à niveau. » À lire aussiCôte d'Ivoire: début de la campagne de cacao, la carte du producteur devient obligatoire Formalités administratives complexes Pour aider les entreprises à braver ces obstacles, la Chambre ivoirienne de commerce et d'industrie Côte d'Ivoire-Europe mise sur l'accompagnement et la mise en relation avec des partenaires. « Certaines entreprises veulent pouvoir participer à des foires, à des salons en Europe, mais elles sont souvent confrontées à des problématiques administratives, souligne son président, Issiaka Abdou. La Chambre de commerce étant basée en Europe, elle a la possibilité de représenter ces structures africaines auprès de leurs partenaires pour pouvoir assurer un continuum d'activité. » Pendant ce temps, le marché ivoirien s'ouvre progressivement aux produits européens. Dans le cadre d'un accord de partenariat économique, certains bénéficient d'une suppression progressive des droits de douane jusqu'en 2029. Pour les entreprises ivoiriennes, l'enjeu est désormais de se mettre à niveau pour tirer, elles aussi, profit de cette ouverture. À écouter dans Éco d'ici, éco d'ailleursEurope - Afrique : vers une nouvelle relation économique ?

L'indice de la place casablancaise a connu un boom ces dernières années. Des performances à peine remises en cause par la crise au Moyen-Orient puisque le MASI (Moroccan All Shares Index) devrait poursuivre sa croissance en 2026. À l'origine de ce climat d'euphorie : le retour des petits porteurs et évidemment la perspective de la Coupe du monde 2030, co-organisée par le Maroc. Avec notre correspondant à Casablanca, Il y a un an, le 18 juillet 2025, le cap des 100 milliards de dollars de capitalisation était franchi. Une première historique pour la Bourse de Casablanca. « Tout cela est dû au chantier de la Coupe du monde de 2030, et aussi parce qu'aujourd'hui, il y a un intérêt particulier d'entreprises qui viennent lever des fonds. La Bourse, aujourd'hui, a aussi un objectif : atteindre une introduction en bourse par mois », détaille Mohammed Jadri, économiste spécialisé en éducation financière. Avec une croissance du PIB de près de 5% attendue pour 2026 au Maroc, les perspectives économiques sont toujours aussi bonnes. « Jusqu'à peu, il n'y avait que des gros investisseurs. Aujourd'hui, on voit des particuliers, des fonctionnaires, des salariés du secteur privé. Donc ça montre qu'il y a un intérêt », poursuit-il. Ce qui a effectivement permis à la Bourse de Casablanca de battre des records, c'est notamment le retour des petits porteurs comme Jalal, un chef de projet snior dans l'informatique. « La Bourse de Casablanca a traversé plusieurs périodes difficiles. Il y a eu d'abord le retrait de la quote de plusieurs grandes sociétés, puis la crise du Covid. Le contexte s'est amélioré petit à petit, surtout après l'annonce de l'organisation de la Coupe du monde 2030. Donc tout cela a renforcé l'optimisme », témoigne-t-il. Les investisseurs particuliers représentent environ 30% des transactions. Casablanca au 2e rang des places financières africaines Investir en bourse n'a jamais été aussi simple et ludique. Les petits porteurs passent désormais par des plateformes de trading. Jalal partage ses espoirs : « Au-delà de la Coupe du monde, j'espère surtout que cette dynamique permettra d'attirer davantage d'entreprises en bourse, de développer le marché d'actions marocain. En tant qu'investisseur, c'est ça qui m'intéresse, c'est avoir plus d'opportunités d'investissement. » Après deux années de forte progression, la place casablancaise est entrée dans une phase de consolidation. Depuis le début de l'année, l'indice MASI affiche ainsi un recul d'environ 5% dû en grande partie à la guerre au Moyen-Orient. « L'année dernière, on a craint qu'à un moment donné, la Bourse rentre dans une bulle spéculative. Mais avec cette guerre, en fin de compte, il y a eu quelques points positifs pour le marché financier et le marché boursier de manière spécifique », analyse encore Mohammed Jadri. Casablanca est désormais au deuxième rang des places financières africaines en valeur, encore loin néanmoins de Johannesburg, à la capitalisation dix fois supérieure. À lire aussiEn Éthiopie, les débuts timides de la nouvelle Ethiopian Securities Exchange [4/5]

L'Ethiopian Securities Exchange (ESX) – la bourse d'Éthiopie – a été lancée en 2025. C'est la plus jeune bourse d'Afrique. Plus qu'une étape, le lancement de l'ESX a marqué « la naissance d'une nouvelle Éthiopie », d'après son directeur, Tilahun Kassahun. Elle concrétise aussi le virage libéral engagé par le Premier ministre Abiy Ahmed depuis son arrivée au pouvoir en 2018. Avec notre correspondante à Addis-Abeba, Le 10 janvier 2025 marque un tournant pour l'Éthiopie. Ce jour-là, l'ESX prend ses quartiers dans un immeuble cossu du quartier d'Arada, au centre d'Addis-Abeba. Le pays retrouve ainsi une bourse de valeurs, supprimée par le régime communiste du Derg en 1974. Pour les entreprises éthiopiennes, c'est une bonne nouvelle, estime Abreham Tesfaye, analyste indépendant spécialiste du secteur bancaire : « La bourse facilite l'accès aux capitaux, notamment à long terme, pour les startups et autres entreprises opérant sur le marché. Ces entreprises étaient auparavant dépendantes des prêts bancaires à court terme. » Pour Berhane Teame, économiste spécialiste des marchés financiers, l'ESX constitue aussi un atout pour le gouvernement. « Dans cette nouvelle bourse, il existe un marché pour les bons du Trésor : les bons du Trésor d'État. Donc n'importe qui, comme moi, peut en acheter et en vendre, ce qui permet ainsi au gouvernement de mobiliser des fonds pour subvenir à ses besoins », explique-t-il. Cinq entreprises cotées La création d'une bourse en Éthiopie illustre la volonté d'Abiy Ahmed de libéraliser l'économie, en rupture avec le modèle de « l'État développementiste », en place de 1991 à 2018. En 2024, le Premier ministre a ainsi ouvert le marché bancaire aux banques étrangères, une première. Le lancement de l'ESX s'inscrit donc dans une réforme en profondeur de l'économie éthiopienne, même si les résultats peinent encore à se concrétiser. « À ce jour, seules cinq entreprises sont entrées en bourse, et huit courtiers. Il y a donc plus de courtiers que de biens à vendre. Mais dans un sens, c'est normal, car cela est tout nouveau. Le nombre d'entreprises inscrites va finir par augmenter », se veut optimiste Berhane Teame. Pour Abreham Tesfaye, le manque d'informations constitue l'un des freins au développement de l'ESX. « Il est nécessaire de mieux informer les investisseurs, et l'ESX et l'Autorité des marchés financiers doivent redoubler d'efforts. Il s'agit notamment de comprendre le fonctionnement de l'ESX, les services proposés par les banques d'investissement, etc. Ces termes des marchés financiers doivent être parfaitement maîtrisés par les investisseurs qui souhaitent utiliser la plateforme », juge cet expert. Le 8 juillet, quatre sociétés éthiopiennes ont obtenu l'approbation de principe pour être cotées à l'ESX, élargissant ainsi le nombre d'émetteurs potentiels. L'objectif est fixé à 90 entreprises cotées d'ici dix ans. À lire aussiBRVM, la bourse solidaire de l'Afrique de l'Ouest [2/5]

La Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) est l'institution boursière de l'Afrique de l'Ouest. Une bourse pour huit pays. Voici déjà ce qui en fait sa particularité. Surtout, elle est devenue au fil du temps une source de financement essentielle pour les États de l'UEMOA. Au sein de la BRVM, aujourd'hui, seules une cinquantaine de sociétés sont cotées. En réalité ce sont les États de la région qui utilisent vraiment l'outil que représente cette bourse. Ange Ponou, analyste chez Sika Finance : « J'ai un compartiment obligataire qui permet aux États de lever énormément de ressources puisque les entreprises n'y vont pas très souvent. Donc dans ce compartiment obligataire, il y a le compartiment du marché des titres publics qui est très animé et qui finance aujourd'hui l'essentiel des déficits budgétaires des États ». Aujourd'hui par exemple, le Sénégal peut difficilement se positionner pour emprunter sur les marchés internationaux. Il s'est donc largement tourné vers la BRVM. Au premier trimestre, Dakar a levé plus de 1 000 milliards de francs CFA. Une progression de près de 200 % par rapport à la même période l'année dernière. « C'est important dans un contexte où le Sénégal a des difficultés pour avoir des financements privés ou des financements bilatéraux ou multilatéraux. Dans le contexte de la dette, le Sénégal est aujourd'hui considéré comme un pays surendetté et donc qui doit réduire sa dette. Donc soit en en payant et en évitant d'accumuler de nouvelles dettes ou bien en restructurant. Donc on verra bien ce qui va être fait. Et donc l'État trouve en la BRVM une solution pour sortir des difficultés actuelles », analyse Moubarak Lô, économiste sénégalais. En 2025, 5 milliards d'euros pour l'AES Et malgré les tensions politiques, les financements restent possibles. Les pays de l'AES qui ont quitté la structure politique de la Cédéao continuent de se financer grâce à la BRVM. « En 2025, par exemple, ces trois États ont levé plus de 3 000 milliards de francs CFA. Ça fait environ 5 milliards d'euros. C'est énorme et ce n'est quand même pas une part non négligeable du budget 2025 voté par le Parlement de ces pays », précise Ange Ponou. Et de poursuivre : « C'est l'un des avantages du marché financier régional aujourd'hui. Imaginez un seul instant que le Burkina, le Mali et le Niger ne fassent pas partie de ce marché aujourd'hui. Quelle serait leur situation ? Ça va être beaucoup plus compliqué aujourd'hui de lever du financement. La région, l'UEMOA, c'est véritablement une bouée de sauvetage pour ces trois États ». Une solidarité dans la dette qui inquiète certains pays de la région. Un des défis de la BRVM pour les années à venir : attirer plus d'acteurs privés pour densifier le marché des actions. À lire aussiÀ la Johannesburg Stock Exchange, des innovations financières aux objectifs environnementaux

L'Afrique du Sud possède la plus grande place financière du continent africain avec sa Johannesburg Stock Exchange (JSE). Quelques 400 entreprises cotées, une capitalisation de 1 500 milliards de dollars, et de nouveaux produits qui voient régulièrement le jour. C'est le cas de cette nouvelle obligation verte, indexée sur des résultats environnementaux. Lancée en avril, elle doit lutter contre des plantes invasives qui colonisent les bassins versants autour du Cap. De notre correspondante à Johannesburg, Sur le parvis de la Johannesburg Stock Exchange (JSE), trône une statue contemporaine d'un combat entre un ours et un taureau, des animaux qui représentent, dans le monde financier, les cours à la hausse et à la baisse. « Nous nous trouvons au cœur du quartier d'affaires de Sandton, décrit Maurice Madiba, le directeur des marchés primaires, sur la rue Maude, que j'aime bien surnommer la "Wall Street" d'Afrique. » Dans le hall d'entrée, des écrans affichent les fluctuations des marchés et une corne de koudou repose sur un socle : elle retentit à chaque entrée en Bourse d'une entreprise. Mais Maurice Madiba est là pour présenter une nouvelle sorte de produit, afin d'améliorer les obligations vertes déjà existantes : des obligations liées aux résultats. « Les obligations traditionnelles rapportent un certain taux d'intérêt, d'un montant fixe chaque année. Mais ici, on établit un taux d'intérêt minimal, et si l'initiative financée est une réussite, les investisseurs empochent en plus un coupon de performance », explique-t-il. Et pour ce premier essai, les 2,5 milliards de rands (environ 134 millions d'euros) émis sur 5 ans par l'une des banques du pays auprès d'investisseurs doivent servir à nettoyer les zones de captage d'eau dans la région du Cap de toutes les plantes invasives qui épuisent les ressources. « La ville du Cap a besoin d'eau, et elle est prête à payer. Elle s'engage à rémunérer les gains en eau auprès de l'organisme qui nettoie. Plus le volume d'eau qui s'écoule vers l'aval est important, plus le projet génère de revenus, et plus les intérêts versés peuvent être élevés », détaille Maurice Madiba. À écouter dans Grand reportageFace au changement climatique, Le Cap peut-il montrer la voie? « Veut-on vraiment que le secteur privé fasse des profits sur une crise qu'il a aidé à créer ? » Ces travaux d'élimination des plantes invasives, dont les résultats seront mesurés régulièrement par des experts indépendants, sont menés par l'ONG internationale The Nature Conservancy. « Jusqu'à présent, les investissements étaient insuffisants. Et on parle de financements innovants depuis des années, mais nous n'avions pas encore réussi à quantifier les bénéfices apportés par la nature. Cette approche nous fait passer d'un financement traditionnel, par projet et à court terme, à un modèle de long terme, capable de changer d'échelle », analyse Louise Stafford, la directrice locale de l'ONG. Mais le chercheur en économie politique à l'Université de Johannesburg (UJ) Patrick Bond met en garde, de façon globale, contre cette financiarisation de la protection de l'environnement. « Veut-on vraiment que le secteur privé fasse des profits sur une crise qu'il a aidé à créer ? Laisser des banquiers résoudre cette crise alors qu'ils ne sont même pas capables de maîtriser l'instabilité de leurs propres marchés, c'est de la folie », s'inquiète-t-il. Si ce produit financier est considéré comme une réussite, d'autres obligations de ce type pourraient suivre selon les acteurs du secteur. À lire aussiComment déceler (et contrecarrer) l'écoblanchiment?

L'économie du Cap-Vert est dominée par le tourisme, qui représente près d'un quart de son PIB. Les visiteurs sont attirés par les plages, les randonnées et la faune du pays, mais aussi… par sa musique. S'il s'agit d'un vecteur d'attractivité important pour le pays, le développement de l'industrie musicale n'y est pourtant pas si simple. Les producteurs bataillent pour dépasser l'isolement de l'archipel. Consacrer 5% du PIB au secteur culturel, telle est la volonté des autorités. Un objectif difficile à atteindre avec la crise. Les producteurs de musique, notamment José Da Silva, le manageur de Cesaria Évora, ont de leur côté créé un écosystème particulier car, comme dans le monde entier, l'économie de la musique a été bouleversée. Priorité : faire jouer les artistes en concert. « Les artistes aujourd'hui vivent pratiquement que de la scène. Ce que rapportent les disques, c'est vraiment très peu en musique traditionnelle. Donc, on les fait connaître sur scène et ça permet de voir quels titres bougent le plus. Et à partir de là de produire », explique-t-il. Selon le ministère de l'Économie, un quart des emplois au Cap-Vert découle de l'industrie de la musique, mais peu de travailleurs sont déclarés. Et au pays de Cesaria Évora, les artistes, comme le guitariste et arrangeur Hernani Almeida, 30 ans de carrière internationale, rencontrent toujours des difficultés pour trouver des financements. « C'est plus facile de faire des productions, parce qu'on a déjà des studios. C'est toujours le problème de l'argent. C'est très difficile de trouver des sponsors au Cap-Vert », regrette-t-il. À lire aussiAtlantic Music Expo: la musique comme arme diplomatique au Cap-vert « On ne mixe pas au Cap-Vert la musique urbaine » José Da Silva estime qu'il faut injecter entre 15 000 et 20 000 euros pour produire un disque de musique traditionnelle. Les attentes, les goûts du public ont aussi évolué, la production des styles comme la morna, qui ont fait connaitre l'archipel, est devenue un véritable défi : « Actuellement, en musique traditionnelle, c'est un vrai combat parce qu'on a de moins en moins d'écoute, de moins en moins de gens qui sont emballés, souligne-t-il. Il faut vraiment que le titre de musique traditionnelle soit très très fort pour qu'il intéresse un public plus large. » L'avenir du secteur passera donc par les musiques urbaines, de plus en plus populaires au Cap-Vert. Un marché porteur mais totalement nouveau avec ses propres règles, estime José Da Silva. « On ne mixe pas au Cap-Vert la musique urbaine, parce que je pense qu'on n'a pas la technologie qu'il faut. Donc on l'envoie pour la mixer à Lisbonne ou à Paris. Derrière, on lance la production du clip et voilà, on a un titre prêt à être lancé. C'est quelque chose de beaucoup plus simple et qui prend moins de temps souvent que la musique traditionnelle », poursuit-il. Les autorités gardent en tout cas leur ambition de mettre la musique au cœur du développement. En mai dernier, un accord a été signé avec l'Union africaine pour faire du pays la capitale africaine de la culture en 2028.

Au Maroc, le rap a explosé ces dernières années et réussit désormais à s'exporter. À l'étranger, il a quitté la rubrique « international » pour gagner les médias mainstream dédiés à la musique. En France par exemple, le rap marocain attire un public de plus en plus large, qui ratisse bien au-delà de la diaspora. La preuve : sa tête d'affiche, ElGrande Toto, vient d'annoncer une date dans la deuxième plus grande salle de concert de Paris, l'Accor Arena, pour 2027. De notre correspondant à Casablanca, Pour comprendre comment le rap marocain a franchi les frontières du Maroc, nous nous rendons chez l'un de ceux qui a accompagné ElGrandeToto au moment où l'artiste a commencé à exporter sa musique. Karim Kaissoumi a été son manager : « Le rap, c'est que maintenant que c'est devenu une industrie, il y a de l'argent dans ce milieu. » Il est aujourd'hui le directeur général de Tartar, une entreprise de promotion culturelle et d'événementiel, mais c'est aussi un lieu de création qui accueille des artistes de tous bords. Une maison de quatre étages à Casablanca où l'on peut écrire ses textes, enregistrer sa musique et même tourner un clip. « Moi, je faisais le travail de manager, je faisais le travail de la personne qui ramenait des investissements alors que c'est un travail à part entière. C'est un autre profil qui doit faire ça. Je faisais le travail d'un booker », se rappelle-t-il. Aujourd'hui, les rappeurs ont toute une équipe qui accompagne les rappeurs. Des métiers et circuits structurés L'arrivée des plateformes de streaming dans les années 2010 a changé la donne, permettant au rap marocain d'être facilement écouté à l'étranger et de tirer des revenus via un circuit légal. « Il y a des structures qui accompagnent des artistes et qui sont dans l'ombre, mais qui font du bon travail. Cela permet d'avoir une bonne audience. Ça permet aussi aux artistes d'être payés par rapport au son », précise Karim Kaissoumi. Ce qui a permis aussi au rap marocain de se faire connaître, ce sont les multiples collaborations avec des artistes étrangers, comme lorsqu'en 2021 ElGrandeToto s'invite sur un remix de Love Nwantiti du Nigérian CKay. ElGrandeToto sur TV5 Monde évoquait aussi il y a quelques mois la professionnalisation de l'industrie musicale qui a permis aussi au rap marocain de conquérir d'autres territoires : « On a de quoi faire une musique internationale. On a des beatmakers très forts. Il y a des producteurs aussi qui sont très forts, des ingénieurs du son qui sont très forts. » Signe de l'intérêt international pour le rap marocain, l'année dernière, Warner Music, l'une des plus grandes maisons de disque au monde, a signé trois artistes du royaume : Dizzy Dros, Snor et Kouz1. À écouter aussiLégendes urbaines: ElGrandeToto, un artiste sans frontières

Le « featuring », collaboration musicale entre artistes, s'est imposé sur les deux tiers des 120 000 titres qui sortent quotidiennement dans le monde sur les plateformes. Pour les artistes africains, c'est une stratégie à part entière pour s'implanter dans leur pays et gagner des auditeurs au-delà des frontières. En 2018, la star du coupé-décalé DJ Arafat invite Gims, vedette en France, à poser sa voix sur son titre « Hommage à Jonathan ». Le remix va faire décoller la carrière de l'Ivoirien. Les « featuring » avec les artistes de la diaspora permettent aux artistes africains de gagner en auditoire, et cela a particulièrement réussi au Congolais Fally Ipupa. « Fally Ipupa, qui est un artiste de Bandal, du fin fond de Kinshasa, a mis en place une stratégie d'internationalisation avec Warner, son label, qui était de faire des featurings avec des artistes français comme Booba, comme Naza, rappelle Abel Nazer Ndoua, éditeur musical et directeur artistique chez Orchard Sony France. Aujourd'hui, c'est ce qui lui permet de remplir un Stade de France ! » De Bandal au Stade de France S'étendre à une aire linguistique différente est un autre pari, réussi par la Nigériane Ayra Starr avec un « featuring » sur « Hypé » de la Française Aya Nakamura. « Les répercussions étaient doubles. Aya Nakamura s'est fait connaître un peu plus au Nigeria et dans les pays anglophones, et Ayra Starr a gagné les cœurs des fans d'Aya Nakamura en France. De temps en temps, elle discute en français avec ses fans sur Twitter... » Avant de rapporter, le « featuring » a un coût. Dans les pays anglophones, les artistes invités se font payer un cachet. Le système est un peu différent en France et dans les pays francophones. « Dans les pays francophones, on ne paye pas les "featuring", souligne Abel Nazer Ndoua. En revanche, les artistes très connus comme Gims ou Aya Nakamura ne vont pas demander un cachet, mais vont demander plutôt des pourcentages en plus sur les revenus en royalties ou en droits d'auteur. » Cachets ou royalties Le « featuring » est utilisé tout simplement pour sortir du lot dans son propre pays, avec l'aide des stars locales. Au Gabon, L'Oiseau rare a couvé des nouveaux venus comme Le Petit Mandela ou Démentos en participant à son titre « C pas mm chose ». Au Congo-Brazzaville, Mariusca la slameuse décloisonne slam et non slam avec Nestelia Forest dans No Gwani. « Le but est de pouvoir profiter à la fois de la visibilité de l'autre et de pouvoir gagner aussi un nouveau marché, reconnaît-elle. Qui dit plus de visibilité dit plus de sollicitations et qui dit plus de sollicitations, bien évidemment, dit plus d'entrées financières. » Plus gros « featuring » africain à ce jour : « Calm Down », en 2022. Là, c'est la chanteuse américaine Selena Gomez qui est allée chercher l'artiste nigérian de l'afrobeats Rema. Six fois platine aux États-Unis, le titre cumule 2,16 milliards d'écoutes sur les plateformes. À lire aussiAyra Starr, la voix bénino-nigériane qui bouscule l'afropop avec «Starrgirl»

Un phénomène souvent très critiqué en RDC, celui du libanga (libanga au singulier, mabanga au pluriel). En lingala, le terme signifie « caillou, pierre ». Cette pratique consiste à citer des noms et plus récemment des entreprises dans des chansons et ceci contre une rémunération. Elle ne fait pas l'unanimité mais assure à certains artistes des ressources importantes. Dans l'histoire de la musique, le chef du département de sociologie à l'université de Kinshasa, Léon Tsambu, fait remonter le phénomène aux périodes les plus anciennes de la culture africaine. « C'est l'héritier du griot », estime-t-il. Enregistrés, on les entend pour la première fois dans les années 1940 et les publicités des premiers labels… Puis viennent les louanges des sociétés d'élégance. Dans les années 1970, Mobutu en fait un usage de propagande et d'animation politique… Vient ensuite l'institutionnalisation de l'Atalaku, cet animateur flagorneur, avant de voir le phénomène prendre la forme que l'on connait aujourd'hui. « C'est en 1994 que vraiment on a constaté une espèce de pollution des noms dans des chansons, dans des œuvres musicales congolaises et la goutte qui a fait déborder le vase, c'est la chanson "Magie" de Koffi Olomidé en 1994, détaille Léon Tsambu. Plus tard viendra aussi la chanson à la queue leu leu de Werrason avec "Wenge Musica Maison Mère". » Certains chanteurs comme Werrason poussent le phénomène jusque dans leurs interviews. Contrairement à certains acteurs du secteur qui critiquent cette pratique – artistes vendus, disent certains –, Baya Ciamala, connu pour la création du Deezer africain, veut y voir du positif. « Si un libanga, par exemple, est vendu à 500 dollars et qu'un titre compte une dizaine sur un album de douze titres. Par exemple, un artiste peut se retrouver avec 60 000 dollars. Mais en fait, ces 60 000 dollars, ce n'est pas pour se faire une belle vie. Cela peut être utilisé pour l'enregistrement, pour les clips, pour la promotion. Finalement, le mécanisme permet à l'artiste d'avoir plus d'autonomie et réduit sa dépendance vis-à-vis d'un producteur traditionnel. Donc c'est vraiment un modèle économique purement adapté au marché congolais », explique cet acteur du secteur. Pour lui, le problème vient surtout du manque de structuration de l'industrie musicale. « Je pense que c'est surtout l'absence des producteurs qui a poussé certains artistes à se réfugier derrière la pratique des mabanga. Donc moins il y a de producteurs, plus ces artistes trouvent des solutions alternatives. Et ces solutions alternatives, c'est notamment d'aller vers des mécènes », estime Baya Ciamala. À la question pourquoi il y a peu de producteurs en RDC ? « Parce que l'industrie est encore embryonnaire. Si le secteur des droits d'auteur est plus organisé, plus structuré, cela va permettre aux producteurs de prendre le risque de miser sur les artistes. Si l'industrie est structurée avec la présence des producteurs, des éditeurs, sur toute la chaîne de valeur de l'industrie, tout sera tellement structuré qu'un producteur, lorsqu'il produit un artiste, pourra lui dire: "Écoute, nous, on n'en veut pas des mabanga". C'est l'exemple typique », poursuit-il. Pour ou contre les mabanga, le phénomène n'enraye pas la consommation et l'exportation de la musique congolaise. À lire aussiL'industrie musicale africaine: le boom des labels indépendants en Afrique du Sud [6/10]

Portée par l'explosion de l'amapiano ces dernières années, l'industrie musicale sud-africaine grandit à une vitesse record. On estime que la nation arc-en-ciel représente près de 80 % des revenus musicaux d'Afrique subsaharienne. Alors, dans le pays de Nelson Mandela, tout le monde veut sa part du gâteau, et c'est toute l'industrie qui change, avec de plus en plus de labels indépendants. Avec notre correspondant à Johannesburg, L'Afrique du Sud compte plusieurs milliers de labels indépendants. Mzukisi Ntambo travaille pour l'un d'entre eux, Pika Records, enregistré en 2025 : « Nous souhaitons que les artistes conservent leur indépendance, en les accompagnant de projets en projets. Un artiste va nous demander de l'aide en relations publiques, par exemple. Alors on lui dit : "Voilà comment on va intervenir sur ce projet spécifique." Mais notre label ne possède pas les artistes. L'idée, c'est que nous grandissions ensemble, le label et les artistes. » Cette indépendance permet aux artistes sud-africains de conserver leur identité. Illustration avec le dernier projet du label Pika Records, Imali de Lix Da Lion, qui mélange l'anglais et le Xhosa. Un son produit par Sthembiso Twala. « Je me contente de produire pour les autres. Je suis 100 % indépendant », explique le musicien. « Pika est un label indépendant et ensemble on collabore. Je produis pour eux, et quand le son est commercialisé, nous partageons les bénéfices », précise-t-il. De meilleurs revenus ? Car, face à une industrie musicale à la croissance fulgurante, en plus de performer, les artistes sud-africains veulent aussi porter la casquette de chefs d'entreprise. Une tendance qui a poussé Sony, Warner et Universal à s'adapter. « Je ne pense pas que les majors vont disparaître, parce qu'elles évoluent. Elles cèdent une grande partie du contrôle qu'elles avaient. Et permettent aux artistes d'avoir leur mot à dire », témoigne Gift Mdlalose, directeur de la Music Business Academy. Il nuance cependant la notion d'indépendance : « En réalité ces compagnies finissent par vous signer. Ce qui change, c'est que vous signez avec votre propre société, et qu'elles appellent ça un contrat de distribution. » Car, si les labels indépendants garantissent l'authenticité, sur le plan financier, les multinationales contrôlent encore 70 % des parts de marché en Afrique du Sud. Et empochent souvent la majorité des revenus, surtout quand un hit devient planétaire. À lire aussiL'industrie musicale africaine: au Sénégal, le stream comme moyen de rémunérer des artistes locaux? [5/10]

Dans un monde du streaming qui ne rémunère pas ou peu les artistes du continent, certains pays ouvrent la voie. C'est le cas du Sénégal, seul pays d'Afrique subsaharienne francophone où les chanteurs bénéficient de la monétisation des streams sur YouTube. De notre correspondante à Dakar, Tout commence en 2013. Cette année-là, le Sénégal intègre le « YouTube Partner Program », le programme qui permet à ses artistes de monétiser leurs contenus sur la plateforme. Dakar devient un cas à part dans la région et le doit à l'homme qui pilote les négociations à l'époque : le Sénégalais Tidjane Deme, alors patron de Google pour l'Afrique francophone. Depuis, Merou Dieng, producteur et manager d'artistes à Dakar, a vu l'industrie musicale se transformer : « Une fois que ta chaine est éligible, tu peux capter des publicités et ce sont elles qui rémunèrent les artistes, c'est à travers ces annonces que YouTube va leur donner une part. Ce que les artistes sénégalais ont, le moteur de leur business, c'est YouTube qui l'a trouvé. » À lire aussiL'industrie musicale africaine: en Afrique centrale, vivre des bars-dancings et prestations officielles [3/10] Une monétisation plus faible qu'en Europe Le modèle reste imparfait car au Sénégal, la valeur des streams est 5 à 10 fois plus basse qu'en Europe en raison du marché des annonceurs. L'économie du streaming repose avant tout sur le volume et la masse, explique Merou Dieng qui prend l'exemple de Wally Seck, « une super star sénégalaise qui gagne correctement de l'argent sur YouTube. » Dip Doundou Guiss connaît bien la portée des streams. Le natif de Grand Yoff, en banlieue de Dakar, est le premier rappeur sénégalais à avoir franchi le million de vues en solo sur YouTube. Son titre à succès « Me N You » en cumule 18 millions. Depuis l'ouverture de sa chaîne YouTube en 2019, le rappeur estime avoir tiré environ 40 000 euros de la monétisation de ses streams. « Si je compare ça à ce que je mets dans les clips, ça n'en finance même pas trois, ça ne finance pas une carrière, insiste le rappeur, mais le plus important, c'est que cela nous permet de savoir qui nous écoute, dans quel pays et quel âge a la personne. Ces informations nous permettent de négocier pour des marques, des concerts et de savoir quelle salle on peut remplir ou pas. » À lire aussiL'industrie musicale africaine: Mdundo, une plateforme africaine pour mieux rémunérer les artistes [4/10] YouTube, un tremplin pour gérer sa carrière Les revenus issus des streams ne font pas tout. Pour Dip Doundou Guiss, la révolution est ailleurs. En investissant YouTube, les artistes sénégalais ont pu soigner leurs clips et reprendre la main sur leur carrière. « Avant, entre l'artiste et l'argent, il y avait toujours quelqu'un, que ce soit un label, un producteur ou un distributeur, souligne-t-il. Aujourd'hui, si tu connais ton audience, tu arrives à la table avec tes chiffres, tu n'as plus besoin de quelqu'un derrière pour te financer ou décider à ta place. » De plus en plus de voix interpellent YouTube pour étendre la monétisation au reste de l'Afrique subsaharienne francophone, comme la République démocratique du Congo de Fally Ipupa ou encore la Côte d'Ivoire de Didi B. Récemment, l'influent rappeur français Tiakola a porté le message dans son titre « Mélo Décalé ». À lire aussiL'industrie musicale africaine: les droits d'auteurs restent un mirage économique dans de nombreux pays [2/10]

Comment permettre à la fois aux fans de musique sur le continent africain d'accéder facilement à leurs titres préférés et aux artistes africains de mettre en avant leur musique et d'en tirer des revenus ? C'est le pari que s'est lancé Mdundo. La plateforme kényane permet de streamer mais aussi de télécharger de la musique directement sur son téléphone. Un point clé pour pallier les coûts des données mobiles sur le continent. Née en 2012 au Kenya, Mdundo compte aujourd'hui plusieurs millions d'utilisateurs et est aussi présente au Nigeria, en Tanzanie, en Afrique du Sud ou encore au Ghana. De notre correspondante à Nairobi, Les mots coulent avec aisance pour le roi du rap, comme il est surnommé au Kenya. Collo, diminutif pour Collins Majale, présente un de ses derniers morceaux dans un studio de Nairobi. Il est artiste depuis plus de 20 ans. « Le principal défi auquel la majorité des musiciens sont confrontés est surement celui de la distribution : comment faire parvenir sa musique à ses fans ? Et comment est-ce que les fans récompensent les artistes, montrent leur appréciation ? », souligne-t-il. Collo insiste sur l'importance d'organiser des performances live. Un samedi sur deux, il anime aussi un show en direct pour ses fans sur les réseaux sociaux. Plus de 30 de ses titres sont aussi disponibles sur Mdundo. « Pour être honnête, un de mes derniers plus gros chèques venait de Mdundo, et non des sociétés de gestion collective des droits d'auteur », témoigne l'artiste. Mdundo reverse des redevances aux artistes, en fonction de leur nombre d'écoutes ou de téléchargements. « Au cours de notre dernier exercice financier, nous avons versé environ 750 000 dollars aux artistes. C'est une somme considérable comparée à zéro mais qui reste encore très faible au regard de la valeur réelle de la musique », détaille Martin Nielsen, co-fondateur de la plateforme et PDG. « Nous sommes l'un des principaux services de streaming musical, non seulement au Kenya, mais aussi sur le continent avec des millions d'abonnés payants chaque mois et des millions d'utilisateurs qui accèdent au service gratuitement chaque mois. De ce point de vue, cette somme reste encore très modeste », concède-t-il. À lire aussiL'industrie musicale africaine: en Afrique centrale, vivre des bars-dancings et prestations officielles [3/10] Des besoins, des forfaits musique Mdundo fonctionne en partie avec de la publicité, mais Martin Nielsen déplore des prix encore trop bas pour le marché africain. Un accès payant sans publicité est aussi disponible. Mais les modèles d'abonnements classiques par carte ou prélèvements bancaires sont peu adaptés au contexte du continent, note le PDG. La plateforme s'est donc tournée vers les opérateurs téléphoniques pour offrir des forfaits musicaux comme Safaricom au Kenya, ou Vodacom en Tanzanie. « Les utilisateurs s'abonnent à Mdundo directement avec leur crédit téléphonique sur leur mobile, ce qui leur donne accès à de la musique sans publicité et à des contenus réservés aux abonnés, comme des mixes de DJ », détaille Martin Nielsen, qui assure que ces forfaits musicaux répondent à un besoin des utilisateurs. « Ce qu'ils veulent, c'est pouvoir avoir leur musique sur leur téléphone. S'ils s'abonnent et téléchargent un ou deux mixes aujourd'hui, ils savent qu'ils auront toute la musique dont ils ont besoin sur leur téléphone pour plusieurs jours », assure-t-il. En plus d'encourager les abonnements, ces mixes ont aussi pour but de mettre en avant les artistes du continent, notamment en langues vernaculaires. À lire aussiL'industrie musicale africaine: Trace, le «MTV africain» et plus encore? [1/10]

Dans certains pays d'Afrique centrale, l'industrie musicale peine encore à prendre forme. Les droits d'auteurs se résument à peau de chagrin. Les revenus des artistes passent donc essentiellement par la monétisation de leurs prestations. « C'est à travers les concerts, les invitations officielles et nos partenaires. Mais on ne gagne pas vraiment d'argent via les plateformes de téléchargement », explique Ozaguin. Il est l'un des artistes les plus en vue de Centrafrique. Il vient de sortir un album et fait des scènes à Paris. Malgré tout, comme les autres, il a commencé par les orchestres. « Au début, ce n'était pas facile. Quand tu pars en concert, tu joues de 16 h à 23 h et on te paye 150, parfois 500 francs CFA à la fin du concert, donc moins d'un euro. On a patienté, persévéré », se souvient-il. Wasa, HTK, Facebook… Des endroits où performent les artistes centrafricains. « C'est moribond les droits d'auteur en Centrafrique. Les artistes vivent des programmations, des productions dans les bars-dancings, dans les snack-bars et puis également l'événementiel. C'est des opérations ponctuelles par rapport aussi aux festivités, par rapport aussi à la programmation tels que Tî-Ï Festival qui est initié par Idylle Mamba ou bien Bangui fait son cinéma », poursuit dans le même sens Alex Ballu, promoteur culturel à Bangui. Aujourd'hui, Ozaguin est devenu un artiste convoité, pourtant ce sont toujours les prestations qui le font vivre. « Parfois, il y a des gens qui ont des bars-dancings qui nous sollicitent pour aller jouer, les sociétés privées aussi, et le gouvernement parfois, quand il y a des évènements officiels. Et c'est à travers ça qu'on gagne de l'argent pour financer nos projets », témoigne le chanteur. À lire aussiL'industrie musicale africaine: les droits d'auteurs restent un mirage économique dans de nombreux pays [2/10] « La consommation de la chose artistique est assez faible » Mêmes difficultés de l'autre côté de la frontière au Tchad. « C'est assez difficile globalement pour les artistes de pouvoir subsister à travers leur art », témoigne Manassé Nguinambaye Ndoa, promoteur culturel, directeur du festival NdjamVi. Il relie la situation au contexte économique général dans la région : « La consommation de la chose artistique est assez faible. On voit le côté faible pouvoir d'achat, la faible consommation de la chose culturelle locale. » Il s'agit donc, comme en Centrafrique, de trouver des ressources. « Beaucoup d'artistes essaient de tenir le cap à travers les prestations diverses, que ce soit dans les bars, dans les centres culturels, dans les festivals, les prestations avec les ONG et pour les agences de commerce. Mais du côté des droits d'auteur, il reste beaucoup à faire », souligne Manassé Nguinambaye Ndoa. En dehors de la musique, beaucoup travaillent ou ont un petit business pour pouvoir joindre les deux bouts. À lire aussiL'industrie musicale africaine: Trace, le «MTV africain» et plus encore? [1/10]

Droits d'auteurs pour les compositeurs et les arrangeurs, droits voisins pour les interprètes...: dans beaucoup de pays, leur collecte auprès des diffuseurs de musique et leur redistribution aux artistes est loin d'être une évidence. S'il fallait choisir un mot pour résumer la situation en ce qui concerne les droits d'auteurs sur le continent africain, le plus approprié serait « inégalité ». Par manque d'information, certains artistes ne savent même pas, en effet, où et comment s'enregistrer pour espérer toucher des droits tandis que d'autres, quand ils le font, sont confrontés aux dysfonctionnements des sociétés de gestion. « Le bureau malien des droits d'auteur, le Burida, a du mal à collecter, à faire payer les gens et aussi à répartir. Donc les artistes se plaignent. Par exemple, en RDC, la Socoda, la société congolaise des droits d'auteurs, ne fonctionne pas du tout », prend pour exemple Luc Mayitoukou, expert des questions de propriété intellectuelle. Congo-Brazzaville, Cameroun... : la liste des pays qui peinent à rétribuer leurs artistes est longue. Mauvaise gouvernance, manque de personnel compétent, ou même parfois tout simplement absence d'un logiciel adapté : la liste des obstacles à une bonne répartition des revenus qui accentue les inégalités est longue. « Dans beaucoup de sociétés, vu qu'ils font des calculs à la main, l'argent est souvent donné à des artistes plus connus, beaucoup plus influents, avec qui on fait des répartitions forfaitaires. Les jeunes artistes, eux, ne touchent pas ce qui devrait leur revenir. C'est une réalité dans beaucoup de sociétés de gestion collective en Afrique », décrit Luc Mayitoukou. « Les sommes payées ne correspondaient pas au travail de l'artiste » Pour s'assurer un revenu, Mariusca la Slameuse a décidé d'aller s'inscrire à la Sacem, en France, pendant que d'autres vont s'inscrire à la Sabam, en Belgique. « À l'époque, c'était assez complexe de s'enregistrer et les sommes payées ne correspondaient souvent pas au travail de l'artiste. Donc pour éviter des frustrations, je me suis dit que c'était mieux de m'enregistrer à la Sacem », explique l'artiste congolaise. Aujourd'hui, elle y est enregistrée en tant qu'auteur et au bureau congolais des droits d'auteurs en tant qu'interprète. Le digital a ouvert de nouveaux horizons de rémunération ces dernières années, mais le gain est la plupart du temps minime pour les artistes africains qui n'ont pas encore de renommée internationale. À lire aussiNuits africaines en RDC: le Kimpwanza Bar, haut lieu de l'Abako et des grandes figures de la musique [1/10]

Le groupe Trace s'est imposé dans le paysage comme le diffuseur et le promoteur des musiques afro-urbaines. Éditeur de 30 chaînes de télévision diffusées sur tous les continents, Trace est souvent surnommé le « MTV africain ». Mais ses activités s'étendent au-delà de la sphère des médias : Trace cherche désormais aussi à jouer sa partition dans le développement de l'industrie musicale africaine. Dans les locaux de Trace, à Clichy, en banlieue de Paris, Fabien Pugliese réalise les derniers réglages du nouveau studio radio. « D'ici, on va alimenter notre radio DAB ainsi que nos radios sur la Caraïbe, la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane. On va pouvoir programmer et envoyer en live », explique-t-il. L'ambition historique de Trace est d'être une plateforme, une opportunité d'exposition pour les musiques afro-caribéennes. Un pari gagnant pour Olivier Laouchez, qui est à la tête du groupe : « On l'a démontré, et ce qui vient de se passer avec l'explosion de l'afrobeat, de l'amapiano, des musiques caribéennes, du compas, du zouk, montre que l'on ne s'est pas trompé. On avait effectivement fait le bon pari ! ». Première composante de cette réussite, la qualité des artistes et de leur production. Mais Olivier Laouchez est fier, aussi, du rôle que joue Trace dans ce domaine. « On a toujours été la plateforme qui les a accompagnés. Parfois, on a même produit nous-mêmes des titres avec des artistes. Par exemple, on a fait ce titre avec Dadju et Serge Ibaka qui s'appelle "Mafiozzy Style", qui était platinum. On a coproduit énormément de choses. On participe désormais aussi au plus gros événement musical du continent africain que sont les Trace Awards », détaille-t-il. « Amener des solutions » Mais l'entrepreneur ne s'arrête pas là. Depuis 2003, celui-ci développe les activités de son groupe. « En plus de notre activité historique de médias télévisuels et radiophoniques, on a développé des plateformes digitales. On a, d'une part, une plateforme qu'on est en train de lancer qui s'appelle Trace+, qu'on développe en partenariat avec TikTok. C'est une espèce de "social super app" sur laquelle on va retrouver non seulement les formats tiktokiens où on peut poster soi-même du contenu, mais il va y avoir également tous les contenus professionnels du groupe Trace. Et on a une plateforme de formation professionnelle en ligne qui s'appelle Trace Academia », explique Olivier Laouchez. Les collaborations se multiplient, les prix s'amoncellent. L'entreprise prend à bras le corps le tournant des plateformes en ligne et de l'intelligence artificielle. Mais pour Olivier Laouchez, un objectif reste central : « Amener des solutions », notamment sur les droits d'auteur encore peu collectés sur le continent. « On a pris la décision de développer une plateforme digitale qu'on devrait lancer en partenariat avec le gouvernement de la République démocratique du Congo d'ici à la fin de l'année, pour justement amener une solution à ce problème de la collecte. Et l'idée, c'est de pouvoir déployer ensuite cette plateforme dans tous les pays intéressés en Afrique, fait-il savoir. Nous, on veut absolument que les artistes gagnent leur vie grâce à leur talent, grâce à leur musique. Donc on veut être en même temps celui qui va assurer la promotion, mais également la monétisation de leurs offres », conclut-il. Et pour les artistes en quête de notoriété, une nouvelle plateforme de détection de talents, Trace Next, va être prochainement lancée. À lire aussiDan Assayag dresse le portrait de 18 musiciens africains dans la saison 4 de la série Y'Africa

Le dernier épisode de notre série consacrée aux entreprises africaines qui investissent en France braque les projecteurs sur le maroquinier sénégalais Maraz, qui s'apprête à ouvrir sa première boutique à Paris. Pour cette marque haut de gamme déjà implantée en Afrique, il s'agit d'une étape stratégique majeure qui va la conduire à relever les défis du marché européen entre concurrence, droits de douane et adaptation de ses collections. Des sandales, des chaussures, des sacs ou encore des porte-documents en cuir : la marque sénégalaise Maraz s'est imposée en quelques années en Afrique avec des boutiques à Dakar, Abidjan et Kigali. Son fondateur, Moustapha Sy N'Diaye, s'apprête désormais à franchir une nouvelle étape avec l'ouverture d'un magasin à Paris : « Ça fait partie du développement. C'est également un pari parce qu'aujourd'hui, ce qu'on a l'habitude de voir, c'est plutôt l'inverse : des marques qui viennent d'Europe, des États-Unis, qui s'implantent en Afrique. Il est rare de voir des marques africaines qui produisent et conçoivent en Afrique venir s'installer à Paris », affirme-t-il. Cette implantation représente un défi de taille. La marque devra en effet trouver sa place sur un marché du luxe très concurrentiel, adapter ses collections aux quatre saisons européennes et rester compétitive malgré les coûts liés aux importations. « Celui qui produit en Europe et vend en Europe a plus d'avantages que celui qui produit en Afrique, qui doit franchir les barrières douanières et supporter des coûts supplémentaires avant de proposer ses produits ici. C'est un pari qu'il faudra relever. Nous allons y faire face et proposer ce que nous avons de plus beau. La clientèle occidentale recherche de l'authenticité et c'est ce que nous venons lui offrir », poursuit Moustapha Sy N'Diaye. Une présence du luxe africain encore discrète Les maisons de luxe africaines restent encore peu nombreuses à tenter l'aventure parisienne. La marque ivoirienne Aliwax, fondée par la créatrice Alice Gnapa, a récemment ouvert une boutique dans la capitale. Dix ans plus tôt, la Maison Goya, créée par le styliste béninois Rodrigue Vodounou, avait déjà fait ce choix. Pour Moustapha Sy N'Diaye, davantage de marques africaines devraient suivre cette voie : « Aujourd'hui, je pense qu'il faut que d'autres viennent renforcer ce mouvement : l'Afrique a son mot à dire. Et Paris est une belle terre d'accueil pour la mode ». Président Afrique de Business Europe et enseignant à l'Essec, Benoît Chervalier observe lui aussi une évolution, même si elle reste encore modeste : « Ce que l'on voit, c'est que cela n'existait pour ainsi dire pas il y a une dizaine d'années et que cela commence à émerger. Il faut accompagner ce mouvement pour qu'il se transforme en une véritable dynamique et une trajectoire de croissance ». Pour les acteurs du secteur, le développement de ces marques en France passera aussi par le soutien de la diaspora africaine, qu'elle soit entrepreneure, investisseuse ou tout simplement cliente de ces productions. À lire aussiMoustapha Sy Ndiaye, le créateur à l'âme entrepreneuriale de Maraz

Les banques africaines sont de plus en plus nombreuses à s'implanter sur la place financière parisienne. Si le Brexit a accéléré l'arrivée de certains établissements, le retrait progressif de banques françaises du continent africain crée aussi de nouvelles opportunités pour ces acteurs, qui cherchent à faire fructifier les entreprises entre l'Europe et l'Afrique. First Bank of Nigeria, Ecobank, BGFI Bank… Une dizaine de banques africaines sont aujourd'hui présentes à Paris. Parmi les plus récentes, Access Bank, qui a ouvert une succursale il y a quatre ans, via sa filiale britannique. Après le Brexit, disposer d'une présence au sein de l'Union européenne était devenu indispensable, explique Justin Maria, directeur de la succursale parisienne de The Access Bank UK : « Il y a eu un choix politique d'attirer un maximum de banques en France, comparativement à d'autres places importantes en Europe, et notamment celle de Francfort. Paris a quand même un rôle pivot sur ce redéploiement en Europe pour des groupes bancaires installés en Angleterre ». Les clients d'Access Bank en France sont principalement des entreprises qui commercent avec l'Afrique ou y investissent. Pour Justin Maria, l'essor des banques africaines en Europe s'explique également par le retrait progressif de plusieurs banques françaises du continent : « La nature a horreur du vide. Si vous retirez une banque française d'Afrique subsaharienne, vous avez une banque d'Afrique subsaharienne qui va racheter cette filiale. La Société Générale s'est retirée du Cameroun très récemment. La Société Générale, depuis Paris, à travers sa filiale camerounaise, avait une vraie connaissance du marché camerounais. Aujourd'hui, elle se retire. Je ne dis pas qu'elle a perdu sa connaissance du marché en quelques semaines, mais les banques africaines qui sont à Paris ont au moins une meilleure connaissance que Société Générale sur le marché camerounais ». « Pas encore une déferlante » Pour ces établissements, le retrait des banques françaises représente une opportunité de récupérer progressivement une partie de leur clientèle. Mais le phénomène ne doit pas être surestimé, estime Benoît Chervalier, président Afrique de Business Europe : « Ce n'est pas non plus une déferlante dans le sens où toutes les banques africaines ne vont pas être présentes à la fois sur la place européenne et sur la place de Paris. Quand on regarde dans le détail, on voit que la majeure partie de ces banques sont des bureaux de représentation. Elles ne peuvent pas exercer d'activités bancaires en propre et ne sont pas régies sous le statut d'établissement de crédit, même si certaines franchissent ce pas ». United Bank for Africa pourrait prochainement rejoindre ce cercle restreint. Présente à Paris depuis 2009, la banque du milliardaire nigérian Tony Elumelu est en attente de l'agrément des autorités françaises en tant qu'établissement de crédit. Elle deviendrait alors la troisième banque africaine à obtenir ce statut en France. À lire aussiIntelcia: comment le géant marocain des centres d'appels s'est imposé en France [3/5]

De Casablanca aux Ardennes, Intelcia a fait de la France un marché clé de son développement. Le géant marocain de l'externalisation y emploie aujourd'hui près de 3 500 personnes et mise sur l'intelligence artificielle pour accompagner, plutôt que remplacer, ses salariés. Avec 800 millions d'euros de chiffre d'affaires et une présence dans une vingtaine de pays, Intelcia est aujourd'hui l'un des leaders mondiaux de l'outsourcing, l'externalisation de services comme la relation client ou la gestion d'infrastructures informatiques. Après dix ans sous le contrôle du groupe français Altice, l'entreprise est revenue entre les mains de ses dirigeants historiques marocains. « Aujourd'hui, 100 % de l'entreprise est détenue par ses managers », affirme Karim Bernoussi, le directeur général. Créée à Casablanca par des ingénieurs marocains, Intelcia s'adressait d'abord au marché français depuis ses centres d'appels installés au Maroc. Mais pour poursuivre sa croissance, le groupe décide en 2011 de s'implanter directement en France. « On s'est dit qu'il fallait être proche des clients français, explique Karim Bernoussi, on ne pouvait pas faire que de l'offshore, on ne pouvait pas produire pour ses clients qu'au Maroc ou en Afrique subsaharienne, il fallait être présent sur le marché. En 2011, on a eu l'opportunité de faire l'acquisition d'un acteur qui avait à peu près 1 000 collaborateurs sur quatre sites en France. Et ça nous a permis d'un coup, en 2011, d'avoir une vraie présence en France. » Aujourd'hui, Intelcia emploie près de 3 500 personnes dans l'Hexagone. Le groupe travaille aussi bien pour des administrations, comme France Travail, que pour de grandes entreprises privées. Il est notamment le premier employeur du département des Ardennes. « L'avenir se fait avec un combo IA et humain » L'an dernier, Intelcia a toutefois été visée par des accusations sur les conditions de travail de certains salariés. Une question écrite à l'Assemblée nationale évoquait notamment « des humiliations quotidiennes, des convocations publiques » et « une précarité organisée ». Des critiques rejetées par Karim Bernoussi : « On est dans un secteur dans lequel, si vous ne traitez pas vos salariés avec transparence, si vous ne mettez pas en place un climat de confiance, vous ne pouvez pas performer puisque notre première richesse, ce sont nos employés. Nous avons un regard très important sur la manière dont nos salariés sont employés, dont ils sont traités et sur la façon dont on les fait grandir. » L'autre défi du secteur est désormais l'essor de l'intelligence artificielle, qui transforme rapidement le fonctionnement des centres d'appels. Pour Karim Bernoussi, cette évolution ne remet pas en cause les emplois en France. « L'avenir se fait avec un combo IA et humain. Aujourd'hui, l'IA va permettre à nos agents de travailler de manière beaucoup plus efficace. Lorsque vous demandez un nouveau code pour une carte de crédit, vous n'avez pas besoin d'un humain pour vous le donner. En revanche, tout contact avec un client est une opportunité pour les marques de faire passer un message ou de réaliser des ventes. Et ça, le meilleur moyen de le faire, c'est avec l'humain. » Selon une étude du cabinet américain Gartner, près d'un tiers des responsables de services clients ont déjà engagé ou prévoient des réductions d'effectifs liées à l'intelligence artificielle d'ici l'année prochaine. L'Organisation internationale du travail estime toutefois que la transformation des tâches est plus probable que la disparition complète des emplois. À lire aussiCes entreprises africaines qui investissent en France: Creativo El Matador, le pari d'un transformateur nigérian [2/5]

Deuxième épisode de notre série consacrée aux entreprises africaines qui investissent en France avec la nigériane Creativo El Matador, spécialisée dans la transformation de matières premières agricoles et qui voit dans l'Hexagone de nouvelles opportunités de croissance. L'objectif de Creativo El Matador est de raccourcir les circuits commerciaux entre l'Afrique et l'Europe. Pour son directeur général, Adebowale Adeyeye, il est temps de mettre fin à un modèle où les matières premières africaines sont transformées en Asie avant d'être commercialisées sur le marché européen. « Il est nécessaire de renforcer notre relation directe avec la France, de rompre avec ce commerce triangulaire et de réfléchir à la manière dont nous pouvons créer de la valeur à la fois localement et en France, pour des produits consommés en France mais issus d'Afrique. C'est la stratégie que nous mettons en œuvre. Avec le cacao, la noix de cajou, la gomme arabique, ou le gingembre. Notre objectif, c'est de réduire les délais de transport et de transit, de maximiser la création de valeur, et de permettre aux consommateurs d'accéder à des produits de la meilleure qualité, au meilleur prix », explique-t-il. Pour concrétiser cette stratégie, l'entreprise a ouvert un bureau à Paris afin de partir à la conquête du marché européen. Pour Adebowale Adeyeye, la France s'est imposée naturellement. « La France entretient des relations historiques très fortes avec l'Afrique. De nombreux pays africains sont francophones et d'anciennes colonies françaises, ce qui explique la solidité de ces liens. Je suis d'origine nigériane et j'ai grandi entouré de pays francophones. La France dispose d'une politique africaine très affirmée. Son intérêt pour l'Afrique, ainsi que son engagement en matière d'investissement et de développement du continent, sont également des raisons qui ont motivé notre décision. » Un entrepôt puis une usine près de Marseille Le bureau français de Creativo El Matador doit créer 24 emplois en trois ans. L'entreprise est accompagnée par Business France. Pour Nicole Blazik, directrice des projets d'investissements internationaux de l'agence, basée à Johannesburg, cette implantation s'inscrit dans une stratégie de développement classique : « Il veut être entre les deux continents, il veut exporter ses produits, vendre en Europe et également sourcer des produits européens et français pour les faire revenir en Afrique. Souvent, les entreprises commencent avec un bureau commercial et ensuite elles veulent enchaîner avec une unité de production. Exactement ce que Creativo El Matador va faire ». Longtemps considérée comme un frein, la barrière de la langue n'est plus un obstacle, sourit Adebowale Adeyeye. Et l'accent du sud de la France non plus… Creativo El Matador vient d'acquérir un terrain près de Marseille où seront construits un entrepôt et une usine de transformation, dont la mise en service est prévue d'ici la fin de l'année. À lire aussiCes entreprises africaines qui investissent en France: la pharma sud-africaine Aspen [1/5]

Les entreprises africaines sont encore peu nombreuses à investir en France, mais certaines y développent des activités industrielles. Premier volet de notre série consacrée à ces investissements avec le laboratoire sud-africain Aspen, qui a fait de son usine normande l'un de ses principaux sites de production en Europe. Douze ans après le rachat d'une usine à Notre-Dame-de-Bondeville, près de Rouen, le groupe pharmaceutique sud-africain Aspen continue d'investir en France. Le site produit notamment des anticoagulants injectables et des seringues destinés aux marchés français et européen. « Nous avons acquis en France une usine qui fabriquait déjà des médicaments très importants : des anticoagulants injectables, explique Stavros Nicolaou, directeur exécutif d'Aspen, pour qui la France est devenue un marché stratégique. Au total, nos investissements, avant et après le Covid, dépassent largement les 200 millions d'euros. Nous sommes le plus important investisseur africain en France. C'est un marché majeur pour nous. » Avec près de 700 salariés en France, Aspen fait figure d'exception. Les entreprises africaines qui investissent dans l'industrie française restent rares. Mais, selon Stavros Nicolaou, les mentalités évoluent progressivement. « Je pense justement qu'il faut casser cette image. Beaucoup de gens associent encore les entreprises africaines à des demandes d'aide ou de soutien financier, souligne-t-il. Aspen démontre exactement le contraire. Nous avons investi massivement en Europe, non seulement en France, mais aussi en Allemagne et aux Pays-Bas. D'habitude ce sont les présidents africains qui appellent les dirigeants européens pour demander des médicaments essentiels, mais pendant le Covid, c'étaient les Premiers ministres français et italien qui nous téléphonaient pour nous demander de mettre ces médicaments à leur disposition. » À lire aussiLe géant pharmaceutique Aspen reçoit 600 millions d'euros pour aider l'Afrique à se vacciner Une vitrine internationale Pour Stanislas Zézé, économiste ivoirien et président de Bloomfield Investment Corporation, ces implantations répondent moins à une logique commerciale qu'à une stratégie de crédibilité internationale. « Les profits les plus élevés sont en Afrique, les besoins les plus élevés sont en Afrique. Donc, évidemment, c'est dans une logique de croissance, analyse l'économiste. Ça n'a pas beaucoup de sens parce que la croissance dans les pays développés est très faible. Je ne sais pas pourquoi on irait chercher la croissance en Europe pendant qu'on vient d'un continent où il y a le plus de croissance. C'est surtout une logique d'avoir une stature internationale et de dire : "Je suis en France, je suis aux États-Unis." Mais le plus gros de leur chiffre d'affaires se fait en Afrique, et c'est tout à fait normal. » Cette présence africaine en France reste toutefois limitée. En 2024, les investissements en provenance du continent ont représenté 39 projets, à l'origine de 593 créations d'emplois dans l'Hexagone. À lire aussiPharmaceutique: un rapprochement à près de 350 milliards d'euros en réponse à «la falaise des brevets»

En Tunisie, l'été symbolise le retour des Tunisiens résidant à l'étranger qui viennent passer des vacances dans le pays. Leur retour est synonyme d'un apport en devises conséquent pour le pays : près de 7,8 milliards de dinars (environ 2,3 milliards d'euros) selon la Banque centrale tunisienne. Les professionnels travaillant sur la migration et la diaspora aimeraient cependant mieux capitaliser sur les échanges entre les deux pays, afin que la Tunisie soit plus qu'un pays de vacances. De notre correspondante à Tunis, Face à une population européenne vieillissante, la Tunisie est un vivier de compétences pour le travail saisonnier. C'est ce que démontre Hélène Hammouda, chef du projet TAM, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration, qui explique qu'il existe des contrats adaptés. « C'est le cas du contrat saisonnier, qui permet à une même personne de partir six mois par an en France, mais de garder sa résidence et sa vie en Tunisie. C'est le cas aussi du contrat jeune professionnel, qui offre un accès facilité au marché du travail français, ajoute-t-elle. La contrepartie, c'est l'obligation de retour. Les autres contrats existants n'impliquent pas forcément le retour. » Actuellement, environ 10 000 professionnels circulent entre la Tunisie et la France, et l'Office français de l'immigration et de l'intégration a choisi de travailler avec les secteurs dans lesquels la mobilité n'est pas encore installée et pour lesquels il n'y a pas encore de parcours balisé : « Nous avons fait ce choix parce qu'on pense qu'il y a de la demande, d'un côté, et qu'il y a des compétences de l'autre. Donc nous avons dans l'idée de travailler sur le secteur "transport et logistique". Et dans les métiers du soin, nous travaillons avec la partie tunisienne sur la mobilité des aides-soignants. » Face au chômage qui touche près d'un tiers des jeunes diplômés, l'option du travail à l'étranger fait aussi partie des programmes de l'Agence nationale pour l'emploi et le travail indépendant (ANETI). « La Tunisie a mis en place plusieurs accords de partenariat cadre avec plusieurs pays, à savoir l'Italie, la France, l'Allemagne et dernièrement la Libye », précise Hatem Dahmen, directeur général de cette agence, qui s'occupe de plus de 200 000 demandeurs d'emploi. Législation sur le télétravail plus souple De l'autre côté de la rive, en France, les travailleurs tunisiens déjà installés dans l'Hexagone souhaiteraient eux bénéficier de plus de flexibilité, pour garder un pied dans les deux pays et investir en Tunisie. Cela pourrait passer par une législation plus souple sur le télétravail, selon Walid Belhaj Amor, membre du conseil d'administration de l'Association tunisienne des grandes écoles (ATUGE) : « Beaucoup d'entreprises ont adopté le télétravail en Europe, mais il n'y a pas d'accord transfrontalier sur le télétravail. Nous, ce qu'on dit, c'est qu'aujourd'hui, dans le cadre de la politique de voisinage, il serait utile d'envisager un cadre du télétravail entre la Tunisie et la France, la Tunisie et l'Europe. » Cette mobilité des compétences est encore très entravée par des contraintes administratives et fiscales en Tunisie, malgré l'apport qu'elle représente pour le pays, aussi bien sur le plan financier que professionnel. À lire aussiTunisie: la pollution industrielle endémique à Radès oblige le président à monter au créneau

Le Gabon, qui fait face à une chute de sa production pétrolière, mise désormais sur l'exploitation minière. Les annonces se sont succédé ces derniers mois, avec des engagements financiers de plusieurs centaines de millions de dollars. Des travaux de recherche et d'exploration sont en cours dans plusieurs provinces du pays et d'ici à 2030, le pays pourrait devenir un des leaders mondiaux de la production des minerais. Avec notre correspondant à Libreville, Sept mois après son arrivée à la tête du ministère des Mines du Gabon, Sosthène Nguema Nguema dit sentir un frémissement en passe de faire de l'exploitation minière le nouveau moteur de l'économie gabonaise actuellement dépendante des recettes pétrolières. « Nous avons identifié et fait une programmation par rapport à l'ouverture de plusieurs mines entre 2026 et 2030. Dans cette fourchette, il a été identifié à peu près huit mines qui pourront voir le jour. Donc on aura la mine de Milingui pour le fer, la mine de la potasse, la mine d'Etéké pour l'or, la mine de Baniaka pour le fer. On a la mine de Mébaga, pour le fer également. Et on a la mine de M'Bilan pour le fer », détaille le ministre. L'ouverture des nouvelles exploitations créera naturellement des milliers d'emplois. Le ministre projette surtout une croissance à deux chiffres dans le secteur. « Nous sommes à hauteur de 6% aujourd'hui et nous envisageons de relever ce pourcentage dans les mois et les années qui suivent pour essayer de franchir la barre de 15-20% », précise Sosthène Nguema Nguema. Espoirs de retombées économiques Tout cela est possible, mais l'économiste Orphée Mouelé, formé à l'université Omar Bongo, pose le préalable du développement des infrastructures. « D'un point de vue technique, le succès repose sur plusieurs facteurs essentiels : la construction des infrastructures de transport, des routes, des chemins de fer, des ports, des ponts pour pouvoir acheminer correctement les minerais. Ensuite, le renforcement des capacités de production énergétique. L'énergie est fondamentale », assure l'expert. L'ONG Éthique et bonne gouvernance salue les perspectives économiques du secteur minier. Cependant, le docteur Edmiaune Zouga, sa présidente, espère un réel impact social de ces futures exploitations. « Le plus important pour nous, c'est l'impact social. Il faudrait que cela touche, booste le citoyen lambda. Il faudrait que le Gabonais ressente cet impact économique dans son assiette », espère-t-elle. En parallèle avec sa politique d'exploitation massive de ses minerais, le gouvernement impulse une nouvelle politique de transformation locale de ses matières premières pour créer plus de richesses et d'emplois dans le pays. À lire aussiLe Gabon réussit sa levée de fonds à l'international, mais peine sur le marché régional

Après quatre années florissantes, où ils ont atteint en moyenne trois milliards de dollars par an, les investissements étrangers au Sénégal (IDE) ont chuté à 37 millions de dollars en 2025, comme le pointe le rapport annuel de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced). S'agit-il de la fin d'un cycle massif d'investissements, ou d'une frilosité vis-à-vis du gouvernement et de sa politique financière ? L'effondrement des investissements est avant tout conjoncturel : les grands projets pétroliers et gaziers de Sangomar et de Grand Tortue ont entraîné un afflux de financements ces dernières années, mais le gros de ces investissements est terminé. L'heure est maintenant à la production. Le Sénégal aurait pu cependant recevoir beaucoup plus que les 37 millions de dollars comptabilisés en 2025, estime Moubarak Lo, ancien conseiller économique de la primature, aujourd'hui consultant : « Le Sénégal peut, de manière structurelle, maintenir trois à cinq milliards de dollars par an [d'investissements], mais cela suppose une promotion active de l'économie. Or, le pays n'a pas de réseau de promotion des investissements à l'étranger, contrairement à d'autres pays. On fait des roadshows mais ça ne suffit pas. On ne peut pas se limiter à attendre, il faut être proactif, on sait le faire pour l'investissement en portefeuille dans les titres d'État ou les bons du Trésor ou les obligations, mais on ne sait pas le faire pour les investissements directs et c'est cet aggiornamento qu'il faut faire. » Manque de visibilité L'endettement colossal du Sénégal – dette évaluée à 132% du PIB fin 2024 par le FMI – pourrait, sur le papier, agir comme un repoussoir. Mais dans les faits, il n'y a pas de raison qu'elle pèse sur les investisseurs privés, selon l'expert sénégalais. Justin Maria, directeur France d'Access Bank, confirme que la dette n'est pas un argument. Il cite à titre d'exemple la France, qui attire des investisseurs privés malgré sa dette publique de 3 500 milliards d'euros. Pour lui, c'est l'absence de visibilité qui peut inquiéter : « Le Sénégal est devenu un pays à risque. Pas tant sur les fondamentaux à long terme, car personne n'a de boule de cristal ; par contre, à court terme, on n'a pas de vision sur l'état des finances publiques, l'état des liquidités, c'est ce qui bloque les investisseurs. » « On peut redresser la barre l'année prochaine » Moubarak Lo réfute le qualificatif de pays à risque et pense que le Sénégal a les moyens de retrouver très vite son attractivité, même si le Fonds monétaire international, qui a suspendu son programme fin 2024, est toujours en discussion avec Dakar. « Aujourd'hui, le pays a une vingtaine ou une trentaine de projets d'envergure. Il faut prendre chaque projet, aller voir les cinq ou six entreprises clés au niveau mondial et convaincre l'une d'elles d'investir dans le pays. On peut redresser la barre dès cette année, ou plus certainement en 2027, le Sénégal », assure l'économiste. Contrairement au Sénégal, d'autres pays ont vu leurs investissements directs augmenter l'année dernière. La Guinée arrive en tête, avec plus de 7 700 millions de dollars reçus en 2025, selon le rapport de la Cnuced. À lire aussiSénégal: pourquoi les investissements directs étrangers s'effondrent-ils?

En RDC, dès le 1ᵉʳ août 2026, les sociétés minières sont censées céder 10 % de leur capital social aux nationaux, selon les révisions du Code minier de 2018. Cette réforme vise à renforcer l'actionnariat congolais dans le secteur minier considéré comme le plus stratégique, car il contribue à près de 50 % aux recettes de l'État. Le moratoire du ministère des Mines a expiré le 31 juillet. Cependant, cette réforme soulève des interrogations. Avec notre correspondante à Lubumbashi, Désormais, 5 % du capital social des sociétés minières doivent revenir à des personnes physiques congolaises et 5 % aux travailleurs des entreprises. Le Code minier impose que les nationaux détiennent au total 10 % du capital social. Et les sociétés avaient jusqu'à la fin du mois de juillet pour se conformer à la loi. « Cette disposition est l'une des mesures phares de la révision du Code minier de 2018. Le problème, c'est son application. Il faut reconnaître que dans le contexte de corruption généralisée comme on le connaît aujourd'hui, comment appliquer une telle mesure ? », s'interroge Léonide Mupepe, chercheur spécialiste du secteur minier. Parmi les bénéficiaires de cette réforme, il y a des employés des sociétés minières. Cependant, les mécanismes d'application ne sont pas encore connus, s'inquiètent les organisations syndicales. « Notre préoccupation, c'est de savoir comment cela pourra être appliqué et quelles sont les dispositions pratiques qui peuvent être prises en cas de rupture de contrat ? Doit-on distribuer à chaque agent une part sociale qui lui reviendra de droit même s'il quitte l'entreprise ? », questionne de son côté Kapenga Kandolo, le secrétaire général adjoint du syndicat Conscience des travailleurs et paysans du Congo (CTC). À lire aussiRDC: révision du code minier en cours Assurer la transparence de la répartition des parts Le coût des actions suscite aussi des inquiétudes. Jean-Pierre Okenda, un acteur de la société civile basé à Kinshasa, craint que l'ouverture du capital ne profite qu'aux personnes politiquement influentes. « Le capital minimum d'une société minière aujourd'hui représente quand même 40 % du coût du projet », rappelle l'expert. 10 % de cette somme représentent donc un montant particulièrement important. « C'est ce qui, pour moi, logiquement va bloquer. Les parts réservées aux Congolais peuvent être accaparées par l'élite politique ou l'élite proche du pouvoir », alerte-t-il. D'autres acteurs de la société civile exigent de l'État congolais plus de transparence en mettant en place un registre des propriétaires effectifs des sociétés minières et en prévenant ainsi le recours aux sociétés écran. « Si 10 % du capital doivent être détenus par des Congolais, le registre permettra justement de vérifier qui en sont les véritables bénéficiaires, d'éviter les prête-noms et de renforcer la transparence », met en avant Murielle Mwambay, membre de l'ONG La sentinelle des ressources naturelles. Au ministère des Mines, un projet de décret portant sur les mécanismes d'application de l'actionnariat congolais est en cours d'élaboration. À lire aussiRDC: le nouveau code minier bouscule le secteur

Une première phase de financement pour les 800 km de route entre Douala, au Cameroun, et Bangui, en République centrafricaine. Elle vient d'être annoncée par la Banque mondiale et se monte à 425 millions de USD. Le début des travaux sur ce tronçon communément appelé corridor économique Douala-Bangui est fixé pour l'an prochain. 80 % des produits vers la RCA, et 70 % vers le Tchad transitent par cet axe aujourd'hui en mauvais état. De notre correspondant à Yaoundé, L'aménagement du corridor économique Douala-Bangui est censé moderniser et automatiser les opérations de pesage et aussi réduire les délais de transport des marchandises entre les deux pays. « Il y aura un dispositif de présélection installé sur la voie et ce sont les véhicules qui sont soupçonnés d'être en surcharge qui vont se faire peser à la station, et de manière automatique. Les amendes, s'il y en a, vont être enregistrées et le reçu directement imprimé », explique Donnat Takueté, directeur général des études au ministère des Travaux publics. À lire aussiLe patronat camerounais s'inquiète de l'impact de l'état des routes sur les entreprises Il faut aujourd'hui compter de 9 à 12 jours pour parcourir 1400 km entre Douala au Cameroun et Bangui en RCA. Le mauvais état de la route y est pour beaucoup. Les tracasseries administratives aussi en raison notamment des 17 postes de contrôle informels, selon la Banque mondiale. L'institution va donc concentrer les premiers financements sur le Cameroun. « Pour la première phase de financement, le Cameroun va bénéficier d'un montant de 425 millions de dollars, il va aussi bénéficier à la Centrafrique pour un montant de 90 millions de dollars et à la Cemac, via un appui régional pour préparer les phases ultérieures de ce projet », détaille Anne-Cécile Souhaid, directrice de la division région Afrique de l'Ouest et du Centre de la Banque mondiale. À lire aussiCameroun: polémiques autour du chantier de l'autoroute Yaoundé-Douala Un projet de plusieurs années Côté Cameroun, il est question de reconstruire des routes et d'en réhabiliter d'autres pour fluidifier le trafic entre Douala et la RCA. Emmanuel Nganou Djoumessi, ministre des Travaux publics, énumère les tronçons concernés : « Reconstruction de la route Yaoundé-Douala de 215 km, réhabilitation de la section Yaoundé-Bonis-Ayos de 332 km et réhabilitation de la section Bonis-Bertoua, soit un programme de mise à niveau de 800 km de routes, un programme conçu pour croiser les attentes de l'économie ». L'aménagement du corridor économique Douala-Bangui s'étendra sur plusieurs années et devrait créer 2 000 à 4 000 emplois directs et indirects. À lire aussiCameroun: fluidifier le trafic des marchandises reste un casse-tête

Après plus de quinze jours de coupures d'électricité liées au délestage pendant la canicule, les pertes s'accumulent en Tunisie. Restaurants, usines et petits entrepreneurs font face à des dégâts matériels et à des arrêts de production, tandis que le coût économique reste encore difficile à chiffrer. Dans un café de Tunis, Nadia Sassi prend une pause après un rendez-vous à la banque. Cette apicultrice a vu son atelier partir en fumée après des coupures d'électricité à répétition. Elle a perdu l'ensemble de son matériel ainsi que ses stocks de cire d'abeille. « Vous avez l'atelier où je fais le miel et la partie où je fabrique des produits à base de cire, des bougies, etc. Tout est en bois. Avec les coupures qui interviennent 10 à 20 fois par jour, cela a créé une surchauffe sur le circuit électrique. Comme il faisait déjà très chaud, tout a pris feu dans la nuit. J'ai tout perdu », raconte-t-elle. Ancienne vitrine du programme public d'aide aux jeunes entrepreneuses Raidat, Nadia Sassi se retrouve désormais à négocier un report de ses échéances de crédit, faute de pouvoir relancer sa production. « J'ai sept familles qui travaillent avec moi. Je viens à Tunis pour connaître les procédures afin d'obtenir une indemnisation de la STEG, la Société tunisienne de l'électricité et du gaz. Mais l'assurance ne couvre pas tout et, de toute façon, cela va prendre beaucoup de temps. C'est pour cela que j'ai demandé un report du paiement de mon crédit », explique-t-elle. Des pertes dans l'agroalimentaire et l'industrie Nadia Sassi est loin d'être un cas isolé. Selon les organisations professionnelles, près de 13 % de la production nationale de volailles ont été perdus. Certaines boulangeries n'ont pas pu cuire leur pain pendant plusieurs jours. D'après l'UTICA, l'Union tunisienne de l'industrie, du commerce et de l'artisanat, 70 % des restaurants ont été touchés et entre 400 et 500 tonnes de viande ont dû être détruites faute de respect de la chaîne du froid. Dans le textile, les usines ont enregistré jusqu'à 55 heures d'arrêt en une semaine, avec des dommages sur certains équipements. Les autorités n'ont pas encore publié d'estimation globale des pertes économiques. Pour l'expert en énergie Sami Ben Rejeb, les opérations de délestage auraient toutefois pu être mieux anticipées : « La population tunisienne n'est pas habituée à ce genre de coupures. C'est la première fois que cela arrive, donc même les mécanismes de réaction ne sont pas prêts. » En déficit énergétique, la Tunisie importe du gaz algérien pour alimenter une partie de ses centrales électriques. Elle dépend également des importations d'électricité en provenance de l'Algérie, qui couvrent environ 13 % de ses besoins. Une dépendance qui montre aujourd'hui ses limites, selon Sami Ben Rejeb : « S'il n'y avait pas eu cette canicule, nous aurions pu continuer à importer d'Algérie comme d'habitude ou augmenter un peu la production de nos centrales. Mais avec une baisse de 20 % de notre capacité de production, une demande en forte hausse et l'impossibilité d'importer davantage depuis l'Algérie, les coupures étaient inévitables. » L'Algérie a elle aussi été confrontée à une forte vague de chaleur et à un pic historique de consommation électrique. Une importante panne survenue le 12 juillet a affecté une partie de son réseau, également interconnecté avec celui de la Tunisie. À lire aussi«Je m'adapte vu que ça coupe toutes les deux heures»: en Tunisie, des délestages épuisants en pleine canicule

L'essentiel du thé kenyan se vend en vrac, au gouvernement ou à des multinationales, et finit en sachet. Moins de 5% des feuilles cultivées au Kenya sont exportées comme thé haut de gamme. D'où le projet d'Equity Bank, un groupe financier implanté en Afrique centrale et en Afrique de l'Est, de s'associer à la chaîne française Le Palais des thés pour créer de nouvelles opportunités commerciales. « Le Kenya est le premier exportateur au monde, mais nulle part, vous ne voyez du thé "made in Kenya" », explique François-Xavier Delmas, fondateur du Palais des Thés. Son engagement à commercialiser du thé haut de gamme kényan est donc « un double challenge », explique-t-il, car les fermiers sont habitués à privilégier le volume plutôt que le prix. « Il faut que les gens y croient sur place et il faut ici, en Occident, là où on est présent, faire comprendre aux buveurs de thé qu'au Kenya, on peut trouver des très bons thés », ajoute ce passionné. Le Palais des Thés a jeté son dévolu sur la ferme de Gatanga. Située à 1 700m d'altitude, elle produit un thé haut de gamme depuis plusieurs années et cherchait de nouveaux partenaires à l'exportation. « Nous avons tellement d'espace, et nous avons tout ce qu'il faut pour nous agrandir, explique Cathryn Karanja, une des fondatrices de Gatanga Industries. Nous attendons juste d'avoir plus de commandes pour justifier une expansion. Nous espérons donc que le Palais des thés augmentera ses achats. Notre thé violet a un gros succès car il est très parfumé. C'est le seul thé que nous proposons d'ailleurs au marché français. Avec un peu de chance, nous arriverons à augmenter bientôt les volumes de ce thé particulier. » Un thé acheté 30 fois plus cher Ce thé de qualité a un avantage : celui d'être acheté 30 à 40 fois plus cher que le prix moyen du thé kényan. De quoi changer la vie des producteurs. C'est ce qui a séduit James Mwangui, président d'Equity Bank. « On a décidé de s'intéresser au thé du Kenya, car c'est une des plus importantes cultures de rente du pays qui concerne 600 000 producteurs, dont la plupart sont des clients de notre banque », explique James Mwangui, lui-même élevé par une mère cultivatrice de thé. « On s'est dit que pour leur rendre la pareille, il fallait les aider à connecter leur thé au marché international et à faire passer ce thé de simple produit d'exportation à un art de vivre, afin qu'il fasse partie des thés haut de gamme du monde entier », ajoute le président d'Equity Bank. Produire du thé haut de gamme, sous forme de feuilles, entières, récoltées à la main, requiert un savoir-faire particulier : flétrissage, roulage, oxydation, séchage... « Chaque étape doit être surveillée comme le lait sur le feu », précise François-Xavier Delmas. C'est aussi un investissement qui n'est pas à la portée de tous. Il a fallu dix ans à la ferme de Gatanga pour construire son usine et obtenir tous les documents nécessaires à l'activité d'exportateur privé. James Mwangui rêve que l'incitation financière « soit assez forte pour convaincre les fermiers de se concentrer sur la qualité, qu'ils cultivent du simple thé noir ou du thé de qualité supérieure ». Cette initiative pourrait aussi aider à transformer la production de café, de noix de macadamia, ou d'autres produits agricoles pour qu'ils passent de statut de produits de base à celui de matières premières « haut de gamme », espère encore le banquier. À lire aussiC'est pas du vent : Thé, du champ à la tasse

La Cédéao a apporté son soutien au gazoduc Nigeria-Maroc, un projet long de 7 000 kilomètres lancé il y a près de dix ans. Destiné à alimenter 13 pays d'Afrique de l'Ouest en gaz avant d'approvisionner le Maroc et l'Europe, il doit entrer en service à partir de 2031. Reste un défi majeur : réunir les 25 milliards de dollars nécessaires à sa construction. L'une des principales ambitions du gazoduc est de renforcer l'accès à l'énergie en Afrique de l'Ouest. La moitié des volumes transportés, soit environ 15 milliards de m3 de gaz par an, sera destinée aux 13 pays situés sur le tracé. L'autre moitié alimentera le Maroc, avant d'être exportée vers le marché européen. Pour Amina Benkhadra, directrice générale de l'Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM) du Maroc, cette double vocation est au cœur du projet. « Il longera 13 pays sur la côte africaine, depuis le Nigeria jusqu'au Maroc et sera connecté à l'Europe, à l'Espagne à travers le gazoduc Maghreb-Europe, qui est déjà en production aujourd'hui », explique-t-elle. Une infrastructure pensée d'abord pour les besoins africains Au-delà de l'exportation, les promoteurs présentent le gazoduc comme un levier de développement pour les économies de la région. L'objectif est d'offrir une énergie plus stable aux ménages mais aussi aux secteurs industriels, notamment les activités minières, particulièrement consommatrices d'électricité. Pour Amina Benkhadra, cette disponibilité énergétique est un préalable à la croissance : « Beaucoup de pays sur le tracé ont besoin d'une énergie durable pour pouvoir assurer leur développement économique et social. Il y a plusieurs industries énergivores. Parlons par exemple des industries minières, qui ont besoin d'une énergie stable et durable comme le gaz. Et donc, c'est d'abord une énergie qui va être mise à leur disposition pour assurer le développement et la croissance dans leur pays. » Le soutien affiché par les 13 États concernés s'explique aussi par leurs intérêts économiques. Les futurs producteurs de gaz, comme le Sénégal ou la Mauritanie, pourraient utiliser cette infrastructure pour exporter une partie de leur production. Pour Francis Perrin, directeur de recherche à l'IRIS à Paris et chercheur associé au Policy Center for the New South à Rabat, l'accord politique de la Cédéao constitue une étape importante, sans pour autant garantir le succès du projet : « Quand l'idée de ce projet a été lancée par le Maroc et le Nigeria, qui sont les deux promoteurs principaux en 2016, ça pouvait apparaître comme un très beau rêve. La décision importante de la Cédéao ne veut pas dire que c'est gagné. Mais le projet a quand même avancé. Chacun des pays sur ce tracé a intérêt à ce que ce projet marche. C'est une base, ça permet d'avancer. Ce n'est pas une garantie absolue de succès, bien sûr. » Le défi du financement Le principal obstacle reste désormais financier. Construire près de 7 000 kilomètres de gazoduc représente un investissement estimé à 25 milliards de dollars. Selon Francis Perrin, le financement devrait associer des institutions internationales, des banques de développement, des agences de crédit à l'exportation et des investisseurs privés. La viabilité économique du projet dépendra avant tout de l'existence d'un marché capable d'absorber le gaz transporté. « Il pourrait y avoir des institutions financières internationales type Banque mondiale qui a déjà commencé à être contacté par le Maroc et le Nigeria, des banques de développement. On peut penser évidemment à la Banque africaine de développement et aux banques européennes. Il y aura aussi des agences de crédit à l'exportation. Des contacts ont commencé avec la US Export Import Bank et évidemment, dernier point, des financeurs privés, c'est vraiment ce couple "marché-financement" qui fonctionne. Il n'y a pas de financement sans marché, et il n'y a pas de marché sans financement. » À ses débuts, le projet avait même suscité l'intérêt du géant russe Gazprom, avant que la guerre en Ukraine ne rebatte les cartes géopolitiques. Les opérateurs nigérians et marocains visent désormais un lancement des travaux d'ici deux ans et les premières livraisons de gaz à partir de 2031. À lire aussiProjet de gazoduc Nigeria-Maroc: «L'accord de la Cédéao marque une étape majeure»

À Madagascar, une enquête de journalistes d'investigation révèle que les revenus des crédits carbone atteignent difficilement les communautés locales censées protéger les forêts. Malgré un premier versement d'environ 9 millions de dollars de la Banque mondiale en 2023, les lourdeurs administratives ralentissent les projets et les transferts de fonds. Transformer la protection des forêts en revenus : c'est l'objectif du mécanisme REDD+, pour « Réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation des forêts ». À Madagascar, il s'applique à 14 aires protégées appartenant à l'État et gérées par des organisations privées. Lynda Andriatsitonta est journaliste d'investigation au sein du réseau Malina : « Sur le plan de partage des bénéfices du programme, 5% des revenus issus des crédits carbone sont alloués aux communautés locales, en récompense de leurs efforts de protection des forêts. Nous avons constaté que malgré le versement d'une première tranche du financement de la Banque mondiale, de nombreuses communautés locales n'ont toujours pas reçu les bénéfices qui leur sont destinés. Certaines ignoraient même l'existence de ces récompenses. » Des communautés locales tenues à l'écart des retombées La moitié des revenus revient aux gestionnaires d'aires protégées, chargés de les réinvestir dans des projets de reboisement, des activités génératrices de revenus ou de nouveaux services de base, en concertation avec les communautés locales, lesquelles doivent formuler leurs besoins par écrit. « Mais sur le terrain, la consultation semble rester lettre morte », affirment les journalistes de Malina, en pointant « des mécanismes de décision opaques ». Lovakanto Ravelomanana, coordinatrice du système REDD+ au sein du ministère de l'Environnement, avance une explication : « Le souci, c'est l'ampleur géographique. Deux millions d'hectares d'aires protégées sont concernés par ce programme. Au niveau des forêts très denses, des zones ne peuvent être accessibles qu'à moto sur des pistes très mauvaises, d'autres accessibles uniquement à pied. Chaque gestionnaire d'aire protégée doit s'adapter pour voir comment toucher le maximum de communautés locales. » Blocages et lenteurs administratives À cet enclavement s'ajoutent des freins administratifs selon Lovakanto Ravelomanana. Les communes, censées percevoir 13% de l'enveloppe, se plaignent de ne pas toutes avoir reçu l'argent deux ans et demi après le premier décaissement : « La machine administrative est très lourde. Dès qu'il y a des erreurs, on revient toujours à la case départ. Un même dossier peut rester pendant des mois au même endroit, au sein d'un même ministère. C'est vrai qu'on tâtonne, tout le monde apprend sur le tas, mais malheureusement la conséquence, ce sont tous ces retards qui s'accumulent. » L'accord signé entre la Banque mondiale et Madagascar prévoit le versement de deux autres tranches de crédits carbone, représentant ensemble 42 millions de dollars supplémentaires environ. À deux conditions toutefois : la réduction effective des émissions de gaz à effet de serre grâce à la protection des forêts. Et la mise en œuvre du plan de partage des revenus. À lire aussiMadagascar: à Antananarivo, les travailleurs informels très exposés aux pics de pollution

Lobito, Tazara ou encore Beira et Nacala : les corridors ferroviaires se sont multipliés ces dernières années en Afrique australe. Leur objectif principal : permettre l'exportation et l'évacuation des minerais d'Afrique centrale. Ils sont cependant vantés pour leur capacité à apporter du développement dans les régions qu'ils traversent. Pourtant, ce n'est pas si simple : une étude de l'IFRI pointe des problématiques de gestion, des trajets concurrentiels ou encore des difficultés d'intégration. Thierry Vircoulon, chercheur associé à l'Institut français des relations internationales (Ifri), évoque l'« économie politique complexe » des corridors ferroviaires africains. Ces voies ferrées traversent différents pays et administrations, qui peinent parfois à se coordonner. « Dans la plupart des cas, ces organisations de gestion des corridors sont soit créées très tardivement, soit pas vraiment staffées. Elles ont vraiment des tout petits moyens, et dans certains cas même, elles n'existent pas. Il y a des corridors qui n'ont toujours pas d'organisme de gestion mutuelle », détaille-t-il. Exemple du pont de Kazungula, qui permet le passage du Botswana à la Zambie : c'est l'un des tronçons importants du corridor entre Durban et Lubumbashi. Il a été inauguré en 2021. Les présidents ont créé l'autorité commune de gestion du pont cette année. Ces corridors reçoivent des soutiens financiers de pays en concurrence sur les marchés internationaux des minerais critiques. Et si la multiplication de ces voies de connexion devait être positive pour le commerce africain, l'équation n'est pas si simple, selon l'auteur de l'étude : « Le raisonnement, c'était de dire que le port de Durban était saturé. Mais ce qu'il faut bien voir, c'est que tous les corridors n'ont pas le même prix. Le coût de transport n'est pas le même. Ce seront les corridors les moins chers qui deviendront les plus rentables et qui capteront évidemment l'essentiel du fret. Ce qui veut dire que pour les autres corridors, ce sera une perte financière et qu'ils deviendront beaucoup moins rentables. » Les politiques vantent l'apport économique, notamment pour les régions agricoles, qu'apporteraient ces voies ferroviaires. C'est ce qui a encore été mis en avant récemment dans le cas du corridor de Lobito. Cependant, au Mozambique, les corridors de Beira et Nacala n'ont pas permis l'explosion agro-industrielle tant vantée. Natacha Ribeiro, professeur à l'université Eduardo Mondlane de Maputo, explique : « Il n'y a aucun investissement de la part du gouvernement pour passer d'un niveau de production de subsistance à des niveaux plus commerciaux. Il y a eu des projets par le passé comme le projet d'irrigation de la Banque mondiale.» « Mais cela a été mis en place sans tenir compte des chaînes de valeur. Les communautés ont produit des denrées, mais comme il n'y avait pas de lien avec le marché, il y a eu un goulot d'étranglement. Je dirais donc que nous pourrions faire mieux », poursuit la chercheuse spécialiste des questions agricoles et des communautés rurales. Ces corridors permettent de gagner en prévisibilité et en temps de transport pour les marchandises. Un travail est cependant encore nécessaire pour assurer l'intégration des économies traversées par le rail. À lire aussiUn pont sur le Zambèze désenclave l'Afrique australe

Au Sénégal, l'entreprise agricole Swami Agri, filiale du groupe indien Senegindia, lance un emprunt obligataire vert de 30 milliards de francs CFA (FCFA) pour financer des chambres froides solaires et une centrale photovoltaïque. La nouveauté : c'est le premier Agri Green Bond émis sur le marché financier régional de l'Uemoa, un marché encore jeune et dominé par la dette publique. Signe que les acteurs privés commencent, eux aussi, à s'en emparer pour financer transition énergétique et autosuffisance alimentaire. De notre correspondante à Dakar, Les obligations vertes, green bonds, servent à financer des projets de développement durable et dans ce cas, il s'agit d'un Agri Green Bond : le groupe agro-industriel indo-sénégalais Swami Agri lève 30 milliards de FCFA pour acquérir cinq chambres froides solaires et une centrale photovoltaïque. Des investissements clés pour le secteur. « Lorsqu'on parle de souveraineté alimentaire, de sécurité alimentaire, le vrai problème qu'on a dans nos régions, c'est l'acheminement des récoltes pour aller faire la transformation, mais aussi le stockage. Et c'est ça qui va permettre de réduire ces flambées de prix, cette inflation », estime Ababacar Diaw, le directeur général d'Impaxis Securities, la banque d'affaires sénégalaise qui arrange l'opération. Swami Agri produit à lui seul 80 % des pommes de terre et 9 % des oignons consommés dans le pays, sur près de 3 700 hectares exploités. L'objectif est de limiter les pertes grâce à ces nouvelles infrastructures, avec un effet direct attendu sur les prix pour les consommateurs. « Ça va permettre de réduire d'au moins 50 % les pertes postrécolte et de réduire à hauteur de 20 à 30 % les émissions de CO2. C'est un investissement qui vient aussi modifier structurellement la chaîne de valeur agricole », se réjouit le directeur général. À lire aussiLe Maroc en route vers l'agroécologie « Le marché [financier] apparaît comme une alternative » Impaxis Securities avait déjà lancé des obligations vertes, avec l'émission de la Banque d'investissement et de développement de la Cédéao (BIDC) en 2024, pour un montant de 400 millions de dollars. Le potentiel est là pour d'autres entreprises agricoles de la région, et pour une diversification des produits financiers disponibles, assure Abdou Diaw, journaliste économique et enseignant au Cesti. « L'une des difficultés majeures évoquées par les acteurs du secteur de l'entrepreneuriat, ce sont les garanties que les banques exigent d'eux. L'accès est très difficile, les taux d'intérêt [très élevés]. Je pense que les marchés [financiers] apparaissent comme une alternative pour pouvoir faire face à ces difficultés liées à l'accès au financement. Ce n'est plus réservé vraiment aux États ou bien aux institutions financières », détaille-t-il. Reste la question du cadre légal qui encadre ces émissions. « Je pense qu'il y a beaucoup d'efforts à faire au plan de la réglementation, au plan de la sensibilisation, de la communication aussi envers les acteurs pour pouvoir comprendre comment fonctionnent ces instruments », poursuit Abdou Diaw. La période de souscription est ouverte du 30 juillet au 5 août. Sur le plan technique, l'opération fonctionne comme une obligation classique, avec un coupon assorti d'un taux d'intérêt. Les investisseurs attendus sont majoritairement régionaux : assureurs, caisses de retraite, institutionnels, entreprises à forte trésorerie, mais aussi particuliers. À lire aussiEn Afrique de l'Ouest, les institutions financières se mobilisent pour développer l'immobilier

Dans le sud-est du Kenya, la culture du sisal séduit de plus en plus de petits agriculteurs. Résistante à la sécheresse, cette fibre naturelle offre une alternative économique, malgré des contraintes d'investissement et de temps. De notre correspondante de retour de Taita-Taveta, Dans la région de Taita-Taveta, les champs de sisal s'étalent à perte de vue. La grande majorité appartient à de grandes exploitations. Mais de petits agriculteurs s'y mettent aussi. Rachel Kilonzo a planté ses premiers pieds il y a 8 ans. Elle récolte deux fois par an : « Je pense que vous pouvez voir le sourire sur mon visage, parce que je me dis que la récolte approche. Et je sais que quand je récolterai, j'aurai de l'argent en poche. » Une réponse aux sécheresses récurrentes Cette région, près de la côte est du Kenya, subit des sécheresses de plus en plus fréquentes qui affectent les cultures traditionnelles de maïs et de légumineuses. Le sisal est perçu comme une alternative. « Le sisal résiste même en cas de sécheresse. Le mien a huit ans. Je ne l'ai jamais arrosé et il n'a jamais séché, témoigne Rachel Kilonzo. Je ne l'ai jamais traité non plus. C'est donc très économique. Il y a même eu une période où il n'a pas plu pendant presque un an. Mais dès que les premières pluies sont arrivées, mon sisal s'est très bien porté. » Rachel vend ses récoltes à une plus grande exploitation voisine. Le Kenya exporte environ 95 % de sa production de sisal. La fibre naturelle connaît un regain d'intérêt à l'échelle mondiale, explique Paul Opee, directeur adjoint des conseils de service technique au sein de l'organisme public en charge de la régulation des cultures à fibres au Kenya : « Le premier producteur de sisal au monde est le Brésil, suivi, de loin, par la Tanzanie, puis par le Kenya. Mais la demande mondiale est bien supérieure à l'offre, donc le secteur a encore un fort potentiel de croissance. » À lire aussiAu Kenya, du miel et de l'agroforesterie pour préserver l'environnement Un potentiel freiné par les contraintes d'investissement L'organisme soutient les petits agriculteurs pour adopter la culture du sisal, tout comme la Taita Taveta Wildlife Association. En plus d'être résiliente, la plante permet de lutter contre l'érosion des sols. Mais l'agriculture à petite échelle représente encore moins de 5 % de la production kényane. « Pour cultiver du sisal, il faut commencer par faire pousser pendant environ 2 ans un jeune plant dans une pépinière, explique Paul Opee. Une fois mis en terre, il faut encore attendre 3 ans avant la première récolte. Ensuite, la récolte est possible pendant une dizaine d'années, avec un pic de production autour de la sixième année. Dans les zones arides et semi-arides, les populations sont relativement pauvres, leur demander de se lancer dans la culture du sisal alors qu'elles devront attendre cinq ans avant d'en tirer des revenus est quasiment impossible. » À cela s'ajoute le coût des outils nécessaires pour extraire les fibres des feuilles de sisal. Si le Kenya exporte ensuite principalement cette fibre, elle peut aussi être transformée en produits à plus forte valeur ajoutée, comme des paniers, un savoir-faire traditionnel dans la région. À lire aussiLe sisal, une fibre dure entrée dans le 21e siècle

Le sud-est du Kenya, la région de Taita-Taveta, abrite éléphants, zèbres, girafes… Une faune sauvage très prisée des touristes, dont la protection nécessite d'importants efforts de conservation. Répartis entre une trentaine de ranchs et de réserves, ces espaces sont fédérés par la Taita Taveta Wildlife Conservancies Association. Soutenue notamment par le Fonds international pour la protection des animaux (Ifaw), l'organisation tente de concilier protection de la nature et développement des communautés locales, en les accompagnant vers des activités à la fois génératrices de revenus et respectueuses de l'environnement. De notre envoyée spéciale à Taita-Taveta, Dans les collines de Taita-Taveta au Kenya, les jeunes plants de macadamia de Josphat Ikamba commencent à pousser. « Ils devraient donner des noix l'année prochaine ! Avant, on plantait surtout du maïs, qu'on ne peut récolter qu'une fois. Alors que les macadamias peuvent produire pendant 10 à 20 ans, voire davantage », explique-t-il. Ici, beaucoup d'habitants vivent d'agriculture ou d'élevage à petite échelle. Mais Josphat déplore les conséquences du dérèglement climatique. « Avant la sécheresse, cette région était très fertile, témoigne-t-il. Maintenant, il arrive que l'on sème du maïs et qu'on ne récolte rien, car il n'y a pas assez de pluies. » Pour les soutenir, la Taita Taveta Wildlife Association leur a fourni plusieurs centaines de jeunes plants. L'agroforesterie est aussi perçue comme un moyen de préserver l'écosystème, dégradé au fil des années, explique Noel Kasololo, gestionnaire de programmes : « La population augmente, il y a donc de plus en plus d'activités qui ne sont pas compatibles avec la protection de l'environnement. Les gens construisent des maisons, d'autres se tournent vers l'exploitation minière. Nous faisons face à du surpâturage ou encore à de l'abattage d'arbres pour produire du charbon. Toutes ces activités contribuent à la dégradation des terres de pâturage. » À lire aussiKenya: dans le Tsavo, les rangers au cœur de l'équilibre entre vie sauvage et communautés [1/2] 60 à 80 dollars par récolte de miel Des terres cruciales pour préserver l'élevage mais aussi tous les animaux sauvages, qui dépendent de ces ressources naturelles. L'organisation encourage donc le développement d'activités compatibles avec la protection de l'environnement. Et qui permettent aux communautés de tirer des bénéfices de la conservation. « Si vous créez une autre source de revenus, vous permettez de réduire la pression exercée sur l'usage des ressources naturelles, assure Noel Kasololo. Les communautés développent ces activités économiques au lieu de se tourner vers des activités illégales qui détruisent l'environnement, essentiel à la conservation de la faune sauvage. » L'agroforesterie est encouragée donc, mais aussi l'apiculture favorable à la pollinisation. Dans une autre localité, ce sont des ruches qui ont été installées près des cultures. Et malgré les quelques piqûres, Johana Kimwaga ne reviendrait pas en arrière. « Nous avons commencé il y a trois ans et aujourd'hui, cela fonctionne bien. C'est facile à entretenir : les abeilles trouvent elles-mêmes leur nourriture. Ce n'est pas comme une vache, pour laquelle il faut sans cesse couper de l'herbe. On peut récolter environ 8 à 10 kilos de miel par ruche, à chaque fois, ce qui rapporte environ 60 ou 80 dollars. Multiplié par trois récoltes par an, cela peut générer beaucoup d'argent ! », se réjouit le nouvel apiculteur. Le groupe a près de trente ruches et vend la totalité de son miel localement. Il espère déjà pouvoir agrandir sa production. À lire aussiDans le sud-est du Kenya, la Team Lioness défie les normes de genre [2/2]

Le Gabon dispose désormais de son tout premier centre de données (data center). Inauguré par le président Brice Clotaire Oligui Nguema, ce centre de données est un investissement privé du groupe panafricain ST Digital. Déjà présent dans huit pays africains, le groupe exploite également des centres de données en Côte d'Ivoire et au Cameroun. De notre correspondant à Libreville, Situé dans la zone économique spéciale de Nkok, près de Libreville, le nouveau centre de données bénéficie d'un emplacement stratégique grâce à une ligne d'alimentation électrique dédiée, destinée à limiter l'impact des coupures de courant régulières dans le pays. Un site hautement sécurisé Dans ce bâtiment flambant neuf de 3 000m², plusieurs ouvriers apportent les dernières finitions à un chantier réalisé en seulement onze mois. Pour Jean-François Ahanda, directeur technique, la sécurité des installations et des données est la priorité absolue : « On a des contrôles d'accès biométriques qui permettent de sécuriser l'ensemble des portes d'accès à ce centre de données. Si vous devez héberger des clients bancaires, vous devez avoir la sécurité. C'est pour ça que vous avez toutes ces mesures très strictes qui vous permettent de vraiment garantir l'inviolabilité du site. » Le responsable met également en avant le niveau technologique des équipements installés : « Nous sommes dans le sas de la première zone d'hébergement. Vous avez deux zones d'hébergement A et B. Vous pouvez voir. On a vraiment pas lésiné sur l'effort en matière de technologie. » Miser sur une alimentation électrique continue L'autre enjeu majeur du projet est d'assurer une disponibilité permanente de l'énergie. Le centre de données n'utilisera pas d'eau pour refroidir ses équipements et dispose de plusieurs systèmes de secours. « En cas de rupture du fournisseur d'énergie, les groupes électrogènes vont démarrer pour continuer à alimenter les équipements, ce qui se fait sans coupures puisqu'on a des onduleurs et des batteries. Nous avons également fait l'effort avec une alimentation en énergie solaire, puisque nous avons plus de 600 panneaux sur le toit qui permettent de venir en complément de l'alimentation principale que nous avons », reprend Jean-François Ahanda. Les promoteurs restent discrets sur le montant de cet investissement, financé par un fonds d'investissement africain. L'objectif est désormais de séduire une clientèle locale, régionale et internationale, explique Laïka Mba, directrice générale du centre de données : « On parle aux administrations, on parle aux grandes entreprises, aux PME, mais on parle aussi aux particuliers. On s'adresse à la sous-région, à la zone CEMAC, on s'adresse à tout acteur africain, les grands acteurs internationaux, comme une société américaine qui peut avoir besoin d'avoir un site de réplication ou alors d'hébergement de ces données en Afrique. Et le Gabon peut aujourd'hui se positionner dans ce sens. » Si ce centre est le premier du pays, il ne devrait pas rester unique. Il y a un an, le gouvernement gabonais a signé un accord avec le groupe américain Cybastion pour construire un second centre de données dans la capitale. À lire aussiRDC: après Kinshasa, Lubumbashi se dote d'un «data center», le super calculateur Lofoy