Du lundi au vendredi, Christophe Boisbouvier reçoit un acteur de l'actualité africaine, chef d'Etat ou rebelle, footballeur ou avocate... L'invité Afrique, c'est parfois polémique, mais ce n'est jamais langue de bois.

Le 30 septembre 2022, le capitaine Ibrahim Traoré lançait un putsch à Ouagadougou, pour en finir avec l'insurrection des groupes jihadistes qui occupaient près de la moitié du territoire du Burkina Faso. Quel est le bilan de son action à la tête du pays ? Inoussa Ouédraogo, qui vit aujourd'hui en exil, a été le directeur de publication de l'hebdomadaire Bendré et présidé la Société des éditeurs de la presse privée du Burkina Faso. RFI : Quand le capitaine Traoré affirme « La démocratie, ce n'est pas pour nous les Burkinabè », est-ce qu'il est dans la provocation ou est-ce qu'il le pense vraiment ? Inoussa Ouédraogo : Oh, disons que je ne sais pas. Provocation ou conviction, peu importe. Il est arrivé par les armes. En démocratie, il n'aurait jamais eu le pouvoir. Seule la dictature lui permet de rester le seul à tenir le micro et à décider seul de l'avenir de 25 millions de personnes. Il veut un pays sans contrepouvoir, où l'on peut disparaître pour un oui ou pour un non. Et dans une démocratie, il ne peut pas obtenir cela. Alors pour le capitaine Traoré, démocratie va avec révolution. Il affirme qu'il est le successeur du capitaine Sankara et qu'il reprend son œuvre révolutionnaire fondée sur le souverainisme. Est-ce qu'il n'y a pas, en effet, des points communs entre les deux officiers aux bérets rouges ? Dans la forme oui. Deux capitaines de 34 ans arrivés tous les deux par coup d'Etat. Sur le fond, malheureusement, tout semble les opposer. Sankara, sa révolution se voulait d'abord démocratique et populaire. Sankara, c'était l'humilité, le débat, la transparence. Ibrahim Traoré, c'est le silence, c'est l'opacité totale. Sankara disait « Malheur à qui bâillonne le peuple ». Aujourd'hui, tout le monde sait qui bâillonne le peuple burkinabè. À lire aussiBurkina Faso: Ibrahim Traoré dresse le bilan de ses quatre années au pouvoir Les quatre premières années du régime du capitaine Traoré sont marquées par de nombreuses mesures répressives. Mais le régime affirme que cela est justifié par la lutte contre le péril jihadiste. Qu'est-ce que vous en pensez ? Non, je pense que c'est simplement un alibi pour conserver le plus longtemps possible le pouvoir. Parce que pour ces militaires-là, la guerre est devenue comme une sorte de business. C'est devenu le café-cacao. On peut combattre le terrorisme sans sacrifier les droits du peuple. Et j'ai une pensée pour toutes ces femmes, ces enfants dont les proches ont été kidnappés. Ils sont journalistes, il y a des médecins, des avocats et même des guides religieux et des militaires aussi. Je pense à Serge Oulon, notre confrère, disparu il y a plus de deux ans. Je pense à Guy Hervé Kam qui est malade, qui, selon les infos que nous avons, a demandé à se faire soigner sans obtenir gain de cause. Je pense à un imam, l'imam Mahamadou Diallo, près de 80 ans, il a disparu sans laisser de traces. Nous avons créé une organisation qui s'appelle le Front anti-putschiste, qui a recensé plus de 200 personnes, enlevées, séquestrées, torturées par ce pouvoir-là. 82 d'entre elles figurent dans un trombinoscope que nous avons réalisé et que nous publions ce 30 septembre. C'est très dommage. La lutte contre le terrorisme ne peut pas expliquer tout cela. Alors quand le capitaine Traoré est allé au Ghana début 2025 pour la cérémonie d'investiture du président Mahama, il a été ovationné par les milliers de personnes qui étaient rassemblées pour cette occasion. Comment expliquez-vous cette popularité à l'étranger ? J'étais effectivement à Accra à ce moment précis. J'ai regardé, j'ai vu comment les Ghanéens ont réagi. Mais vous savez, Mobutu était aussi populaire, il était applaudi. Tous les dictateurs le sont à un moment donné. La popularité ne compte pas à mon avis. Ce qui compte, c'est d'améliorer la vie de son peuple. Est-ce que les conditions de vie des Burkinabè ont changé ? Est-ce que le terrorisme ne continue pas de faire souffrir le peuple burkinabè ? Est-ce que des milliers de personnes ne sont pas toujours déplacées ? Est-ce que les gens mangent à leur faim ? Alors est-ce que le capitaine Traoré n'est pas applaudi parce qu'il est considéré comme un souverainiste ? Et est-ce que ce combat-là ne lui donne pas une certaine légitimité ? Oui, tout le monde peut se prévaloir d'être, je dirais, souverainiste. Tout le monde peut se réclamer panafricaniste, tout le monde peut combattre l'impérialisme. Mais le combat pour la souveraineté, le combat contre le terrorisme ne peut pas justifier qu'on enlève des gens, qu'on les emprisonne, qu'on viole massivement les droits humains et qu'on rejette la démocratie. Des panafricanistes ont lutté pour les Africains sans avoir besoin de torpiller leurs peuples et de torpiller les constitutions. Voilà. Personne n'est contre Ibrahim Traoré. Nous sommes contre simplement sa manière de gérer la vie de ses concitoyens. Personne n'est contre la souveraineté des peuples africains, bien au contraire. Nous sommes tous pour la libération véritable de l'Afrique. Mais ce n'est pas en bâillonnant son propre peuple qu'on le libère. On ne peut pas vouloir libérer un peuple en bâillonnant ce peuple. C'est paradoxal, c'est contradictoire. Quand le capitaine Traoré affirme que les jihadistes ont perdu du terrain au Burkina Faso depuis quatre ans, c'est vrai ou c'est faux ? La réalité du terrain montre autre chose. J'ai une pensée pour nos forces de sécurité qui sont tuées chaque jour et enterrées à la va-vite, sans honneur militaire, souvent de nuit, pour que le peuple ne sache pas. Les autorités elles-mêmes reconnaissent que près de 30 % de notre territoire échappent encore à leur contrôle. À lire aussiBurkina Faso: accusé d'avoir mis en place une «milice numérique» contre la presse, le gouvernement répond à RSF

Au Mali, alors que des influenceurs militent ouvertement en faveur de l'excision des jeunes filles depuis quelques semaines, les associations féministes qui luttent contre ces mutilations sexuelles, sont obligées de suspendre leurs activités. Quel est le rôle des autorités militaires dans tout cela ? Mamadou Mbodji est docteur en psychologie clinique. Depuis Dakar où il exerce, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Une étude, faite dans quinze pays africains et publiée dans la revue Nature, révèle que 44 000 jeunes filles décèdent tous les ans à la suite de leur excision. Alors, quels sont les arguments des nouveaux militants pro excision sur les réseaux sociaux ? Mamadou Mbodji : Derrière tout ce vacarme, si vous voulez, mais malheureusement, ces décès qui sont passés inaperçus aux yeux des populations, derrière tout ça se profile, si vous voulez, un profond besoin d'affirmation de soi et d'une identité sociale et culturelle, de ressortissants, d'individus, d'Africains dont les certitudes et les repères sont devenus évanescents aujourd'hui. Ils sont confrontés à un quotidien difficile lié à la crise économique, à l'incurie des gouvernants et surtout à l'insécurité également générée par les groupes jihadistes qui ne laissent pas de répit à certains pays, notamment les pays sous régime militaire. Alors c'est connu que, dans de pareilles situations de déliquescence, de crise économique et sociale, où les repères sont brouillés, eh bien les réflexes et ressorts humains les plus archaïques ont tendance à remonter à la surface, à réapparaître. Du coup, les extrémismes se réveillent de leur hibernation et chacun y va de sa partition de manière compulsive pour calmer l'angoisse, parce que les gens n'ont rien vers quoi se tourner. Les populations dans ces cas-là vont s'adonner à des pratiques rituelles sacrificielles, comme pour demander la clémence des divinités. Il y en a même qui vous disent que le sang des excisées est dédié aux divinités pour les calmer et peut-être implorer leur clémence. Dès lors, concernant l'excision et l'infibulation, les autorités militaires, si vous voulez aujourd'hui, ont tendance à être très timides parce qu'elles n'ont rien à donner aux populations. Elles sont dépassées et elles préfèrent donner quelque chose aux populations pour leur permettre de se tourner vers autre chose que contre elles. Ces pratiques-là sont plus ou moins financées, encouragées même timidement par les autorités. Les populations s'en donnent à cœur joie. Souvent c'est dirigé même contre l'Occident, comme dans une revendication identitaire : « nous, nous sommes Africains. Si nous croyons à ça, y toucher ou élaborer des lois contre ça, c'est s'en prendre à nous. C'est menacer notre identité nationale ». Alors moi, je n'accorderais pas trop d'importance à ce discours qui va retomber très rapidement, mais qui aujourd'hui prend de l'ampleur parce que tout simplement, il y a une situation de crise. À lire aussiGuerre numérique entre militants pro-excision maliens et féministes ouest-africaines Alors, comme en effet, les associations africaines qui luttent contre l'excision sont soutenues par l'ONU et par l'Union européenne, les régimes militaires au pouvoir au Sahel s'appuient sur les militants pro excision pour mobiliser leurs partisans. Mais est-ce que ça marche auprès de l'opinion publique ? Ben non, ça marche, mais de manière superficielle parce qu'il va arriver un terme où ces gens vont se tourner vers ces régimes en leur disant : « oui mais après tout ça, qu'est-ce que vous nous offrez ? Qu'est-ce que vous proposez aux populations ? » On dit souvent que les premiers gardiens de l'excision, ce sont les femmes elles-mêmes, mais est-ce qu'en réalité ce ne sont pas les hommes ? Ben non, si vous voulez. Non, parce que les femmes ont toujours été au cœur des choses. Les hommes souvent n'étaient pas tenus au courant ou ils fermaient les yeux. Mais les femmes ont toujours été au cœur. Ce sont elles qui sont excisées et ce sont elles qui excisent. Elles sont les premières à reproduire un schéma social qui leur est défavorable par leur manque de moyens de se penser et de déconstruire certains schémas familiaux. Donc elles sont les premiers vecteurs, si on peut dire, d'une reproduction sociale discriminante et défavorable à leur égard. S'il y a des gens à cibler, ce ne sont pas les hommes. Ils ne sont pas à absoudre, évidemment, mais ce sont surtout les femmes qu'il faut cibler. Les femmes d'un certain âge, parce que aussi, elles retrouvent dans ces moments de crise une place, un statut, une autorité qui leur échappait, qui vient renforcer une identité déjà défaillante. Alors, je pense qu'on va vers une évolution des choses, mais une évolution très, très, très lente, parce que les représentations et les croyances sont tenaces. Et nos pays vivent dans des situations de vie quotidienne insupportables. Donc, ce que vous dites, c'est que les lois votées dans chacun de ces pays ne suffisent pas à faire reculer les mutilations sexuelles ? Elles ne suffisent pas. Elles sont utiles, elles sont même indispensables. Il faut qu'on vote ces lois-là, qu'elles existent au Sénégal par exemple. L'ampleur que ça a eu, je ne dis pas que ces pratiques génitales féminines ont disparu totalement. Même à Dakar, il arrive qu'on entende de temps en temps que des familles… Mais c'est vrai que l'urbanisation et les campagnes qui se vident, l'urbanisation a tendance à casser un peu, si vous voulez, les possibilités de recomposition de la famille élargie. Il y a une forme de nucléarisation des ménages, et ça ne favorise pas, si vous voulez, la survivance de telles pratiques. Donc, il faut que la loi, évidemment, soit là, qu'on vote ces lois là, mais il faut coupler ces lois aussi à des financements. Il faut financer les organismes qui travaillent là-dessus, des associations de quartier, parce qu'il y a des organisations politiques de quartier, et ces organisations pourraient être des vecteurs pour la sensibilisation acharnée, pour calmer un peu les ardeurs et éradiquer petit à petit ce fléau. Mais il faudra du temps et de la persévérance. À écouter aussiUn oeil sur les réseaux : Mali : les réseaux sociaux ravivent le débat sur l'excision

Rien ne va plus entre Washington et Khartoum depuis une semaine, depuis que les Américains ont refusé un visa au président soudanais Abdel Fattah al-Burhan et l'ont donc empêché de venir à la dernière Assemblée générale de l'ONU. Pourquoi cette mesure exceptionnelle à l'égard d'un général qui est impliqué depuis trois ans et demi dans une guerre civile meurtrière ? Et jusqu'où ira ce bras de fer ? Le chercheur soudanais Suliman Baldo est le directeur de l'Observatoire de la Transparence et des Politiques au Soudan. En ligne de New York, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Pourquoi les Américains ont-ils refusé un visa au général al-Burhan pour l'assemblée générale de l'ONU ? Suliman Baldo : Les Américains mènent une initiative pour proposer une négociation pour terminer les combats au Soudan et il a été proposé une cessation d'hostilités humanitaires au Soudan, pour trois mois, aux deux belligérants au Soudan, l'armée soudanaise et les Forces de soutien rapide. Or, Burhan a résisté à cette feuille de route proposée par les États-Unis et ses alliés régionaux pour deux raisons : parce que l'armée soudanaise continue à croire qu'elle peut réaliser une victoire militaire sur les Forces de soutien rapide, et parce que les conditionnalités politiques n'étaient pas acceptées par le général. Est-il vrai que les Américains ont dit au général Al-Burhan : « Si vous acceptez de signer une trêve de 90 jours, vous aurez un visa pour New York » ? Je crois que les choses ont atteint un point où les États-Unis ont décidé d'affronter Burhan. D'abord, dans les fuites orchestrées sur le développement d'armement chimique par l'armée soudanaise, avec l'implication de Burhan, selon les fuites qui ont été publiées par deux journaux, le New York Times et le Washington Post, le même jour, il y a deux semaines à peu près. Et c'était pour démontrer que Burhan était impliqué dans un crime de guerre en permettant sous son commandement à l'armée de développer des armes chimiques. Et donc c'était orchestré juste avant la tenue de l'assemblée générale, pour vraiment montrer que Burhan n'était pas qualifié en quelque sorte pour être un membre de cette assemblée de chefs internationaux. C'était une façon de vouloir délégitimer Abdel Fattah al-Burhan avant l'Assemblée générale de l'ONU ? Tout à fait. Alors, sur le terrain militaire, les Forces armées soudanaises du général Burhan avancent depuis deux mois dans la province du Kordofan du Nord, notamment autour de la ville d'El Obeid. Est-ce que ce n'est pas la vraie raison pour laquelle Abdel Fattah al-Burhan ne veut pas signer de cessez-le-feu ? Je crois que l'armée soudanaise est en train de poursuivre un plan pour utiliser le nord du Kordofan comme base pour mener des attaques dans le fief des FSR, dans la région du Darfour. Or, les FSR ont toujours des milliers de combattants et ont déployé des soldats nouvellement formés avec des équipements complets, comme des Technicals Toyota, qui sont équipés pour la guerre de savane et du désert, et ils vont donc repousser l'offensive de l'armée soudanaise et continueront, je crois, avec ces batailles sans cesse, parce qu'il est clair et évident pour tout le monde qu'il n'y aura jamais de solution militaire pour la guerre actuelle, surtout avec l'utilisation maintenant de drones des deux côtés. Alors la semaine dernière, les Américains sont allés loin dans leur bras de fer avec le général al-Burhan puisqu'ils l'ont déclaré illégitime. Qui va gagner à l'usure ? Est-ce que c'est Donald Trump ou est-ce que c'est Abdel Fattah al-Burhan ? Il y a beaucoup de contradictions parce que maintenant, l'Arabie saoudite [qui soutient Burhan] a besoin de beaucoup de soutien militaire et d'intelligence de la part des États-Unis dans sa guerre avec les Houthis au Yémen. Donc, le numéro un saoudien, Ben Salmane, a fait appel au président Trump pour intervenir contre les Houthis au Yémen, qui ont vraiment paralysé l'industrie pétrolière dans le pays. Et donc, à cause de cette dépendance aux États-Unis, l'Arabie saoudite ne peut pas beaucoup s'opposer à la politique américaine au Soudan. Alors le camp du général al-Burhan affirme que les Américains ont basculé dans le camp du général Hemedti et qu'ils ne peuvent plus faire de médiation. Qu'est-ce que vous en pensez ? Tout seuls, je ne crois pas que les Américains vont arriver à trouver une solution pour cette guerre très complexe et à multiples dimensions, parce qu'ils se sont aliéné l'armée soudanaise complètement. Mais ça veut dire qu'il faut que les Américains se retirent de la négociation, à votre avis ? Je ne pense pas, parce que les Américains ont eux aussi des intérêts stratégiques au Soudan. Et pour eux, c'est la question d'éloigner l'influence de la Russie de la mer Rouge. Parce que la Russie est l'un des fournisseurs d'armement de l'armée soudanaise et poursuit toujours le projet d'avoir une base militaire sur la mer Rouge, à Port-Soudan. Et les Américains ne veulent pas en entendre parler, comme les Saoudiens d'ailleurs, et c'est pourquoi les Américains restent engagés au Soudan. À lire aussiSoudan: grande offensive menée par l'armée, des progrès au Kordofan du Nord

Avec son livre Franc-maçonnerie en Guinée. Entre tradition et modernité, le chercheur Aliou Barry nous offre une plongée dans l'histoire et l'influence des loges dans le pays. Une enquête débutée aux archives des armées en France avec la découverte d'un document de Blaise Diagne, le premier député originaire du continent, du futur Sénégal, élu à la Chambre des députés française en 1914. Aliou Barry répond à Guillaume Thibault.

Bassirou Diomaye Faye est l'invité de RFI et France 24 en marge de l'Assemblée générale de l'ONU 2026, ce 24 septembre à New York. Au micro de Mounia Daoudi et de Marc Perelman, le président du Sénégal revient sur la crise que traverse cette institution et la succession du Portugais Antonio Guterres au poste de Secrétaire général des Nations unies. « Qui de mieux pour défendre la réforme de l'architecture financière internationale que le président Macky Sall », insiste-t-il au sujet de son prédécesseur à la tête de l'État sénégalais et ancien adversaire politique. Bassirou Diomaye Faye défend également le programme d'aide de 2,2 milliards de dollars signé avec le FMI le 1er septembre. Il enjoint les opposants à ce plan, incarnés notamment par son ex-Premier ministre Ousmane Sonko, à adopter un « comportement patriotique » lors du futur vote sur la loi de finances rectificative de son pays. Entretien exclusif. RFI / France 24 : Nous sommes ici aux Nations unies, des Nations unies impuissantes souvent, presque ruinées, certains disent inutiles, avec une Afrique qui est historiquement sous-représentée. À quoi bon finalement ces Nations unies ? Est-ce qu'il ne faut pas revoir totalement l'architecture internationale ? Bassirou Diomaye Faye : Je crois que le constat est partagé sur l'état de l'ONU aujourd'hui. Et c'est justement parce qu'il est dans cet état qu'il faut se rappeler ce qui a été à l'origine de la création de cette organisation. Nous venions juste de sortir d'un contexte d'après Seconde Guerre mondiale, avec les ravages que l'on a connus. Le monde ne pouvait pas rester impuissant ou attendre encore de plonger dans un tel chaos pour éviter une guerre de cette ampleur. Nous devons donc toujours nous rappeler l'idée originelle. Et c'est justement parce que les Nations unies ne sont plus aujourd'hui, de l'avis de beaucoup d'observateurs, à la hauteur de la mission originelle qui a été la leur, qu'il faut s'y intéresser, les réformer et leur faire jouer le rôle qui devait être le leur, leur faire assumer la mission pour laquelle elles ont été créées. Cette organisation demeure importante. Aujourd'hui, nous devons travailler à ce que le multilatéralisme reprenne le dessus sur les initiatives bilatérales. C'est tout le sens du combat que nous sommes en train de mener aux Nations unies et dans toutes les tribunes où il est question de parler de notre organisation commune. L'Afrique y est sous-représentée. Je suis tout à fait en phase avec vous. Tous les discours, depuis des années, convergent sur la nécessité pour l'Afrique d'avoir un siège permanent au Conseil de sécurité. C'est un combat qui est en train d'être mené, et nous espérons que les voix qui portent réellement la décision au sein de l'ONU comprendront la nécessité qu'un continent qui doit faire 2,5 milliards de personnes à l'horizon 2050 ne puisse être exclu des instances de décision de l'organisation mondiale. Ce combat, c'était celui d'Antonio Guterres, dont le mandat s'achève le 31 décembre. Pourquoi avez-vous choisi de soutenir la candidature de Macky Sall, alors que tout le monde s'accorde à dire qu'elle n'a que très peu de chances d'aboutir ? Je ne partage pas ce pessimisme sur la candidature de l'ancien président du Sénégal, Monsieur Macky Sall. Tout au contraire, je pense qu'elle garde encore toutes ses chances de succès. En réalité, ceux qui sont, ou celles qui sont considérés comme ayant des chances, ne le seront que lorsque les cinq auront décidé que leur candidature passe. On ne sait pas encore ce que seront les votes des membres permanents du Conseil de sécurité. Les jeux restent ouverts. Nous sommes en train de faire le travail. De notre point de vue, nous sommes en train de discuter avec ceux qui votent, ceux qui tiennent la décision et j'estime, contrairement à ces prédictions, que les chances sont réelles. Mais ce sur quoi je voudrais insister, c'est le profil du candidat. Je pense que vous venez de le dire tout à l'heure, l'Afrique est sous-représentée. Qui de mieux aujourd'hui pour défendre une meilleure place de l'Afrique que le président Macky Sall ? Qui de mieux pour défendre la réforme de l'architecture financière internationale que le président Macky Sall, qui a subi les affres de la dette qui l'ont plombé par rapport aux ambitions qu'il a eues et qu'il partage avec beaucoup de pays du tiers-monde ou du Sud ? Je pense que sur ce rapport-là, il est de notre devoir de le soutenir en tant que Sénégalais, de le soutenir parce que nous pensons aujourd'hui que la place qui doit être celle de l'Afrique au sein de l'ONU ne peut être mieux défendue que par un Africain. Alors vous, vous avez mentionné la dette, cette fameuse dette cachée, le gouvernement, votre gouvernement, vient de conclure un accord très attendu avec le Fonds monétaire international, qui doit permettre un prêt de 2,2 milliards de dollars sur trois ans. Pour ça, il faut que votre dette, qui est donc bien plus importante qu'il y a quelques années, devienne soutenable. Il y a des négociations qui sont en train de s'ouvrir avec les créanciers multilatéraux et bilatéraux. Est-ce que vous espérez que ces négociations vont se conclure rapidement, plus rapidement que d'autres pays, par exemple comme le Ghana ou la Zambie ? Je pense que c'est une préoccupation partagée tant par le Sénégal, qui a choisi le cadre commun du G20, que par le cadre lui-même, qui doit faire preuve d'efficacité et d'efficience, particulièrement sur la réduction des délais dans le cadre des négociations. En réalité, c'est ça qui fait les hésitations des États qui sont dans une telle situation, à recourir à ce cadre. J'ai été récemment à Washington et j'ai vu que c'est une préoccupation que je partage avec la directrice générale du fonds, mais aussi avec le directeur général de la Banque mondiale. J'estime que ce que nous avons demandé avant de choisir le cadre, c'est que le cadre soit amélioré. Et la préoccupation fondamentale a été la préoccupation sur le délai de traitement ou des discussions qui doivent se tenir dans ce cadre. Sur ce rapport, nous avons des engagements fermes qui nous ont été donnés sur la réduction des délais avant d'avoir choisi le cadre. Nous espérons que chaque partie fera preuve de toutes les diligences possibles pour que nous allions plus vite et qu'au-delà du Sénégal, d'autres pays qui fatalement vont se retrouver dans cette situation-là auront plus confiance en ce cadre qui a été institué aussi pour être choisi par les pays qui sont dans une situation comme la nôtre. Donc d'ici quelques mois ? Nous l'espérons, nous travaillons à cela aussi. FMI rime souvent avec austérité. Il se dit que vous avez déjà accepté de baisser les subventions à l'énergie. D'autres mesures d'austérité risquent d'arriver également. Est-ce que finalement, ce ne sont pas les plus démunis qui vont encore devoir payer le prix de ces politiques du FMI ? Au contraire, je pense que dans le cadre du Sénégal, ce que nous avons réussi, c'est de préserver le pouvoir d'achat des plus démunis, comme vous l'avez dit. En 2026, nous avions, face aux difficultés, programmé de payer 35 milliards [de FCFA, NDLR] de bourses de sécurité familiale, nous avons décidé de doubler cette enveloppe pour la porter en 2026 à 70 milliards. Cette même enveloppe de 70 milliards sera doublée en 2027 pour être portée à 140 milliards. Et le registre national des bénéficiaires de ces bourses passe d'environ 500 000 à 1 million de bénéficiaires. Pas plus tard qu'avant-hier, dans le cadre du Programme national de solidarité, nous avons fait beaucoup de soutien à beaucoup de ménages vulnérables. Donc, notre préoccupation fondamentale dans le cadre de ces discussions avec le Fonds a été de préserver le pouvoir d'achat et d'assister les plus faibles pour que, justement, ils n'aient pas à payer le prix fort des efforts que nous sommes fatalement amenés à faire pour restaurer les équilibres financiers. C'est sur cela que nous travaillons. Et dans un registre d'austérité, comme on veut le faire croire, on ne recrute pas 2000 enseignants, on ne recrute pas plus de 2000 personnels de santé. On ne fait pas autant d'investissements que ce que nous sommes en train de faire dans le domaine de la santé et dans d'autres domaines. Je pense que le Sénégal a réussi aujourd'hui à restaurer la confiance avec le peuple, de l'État avec le peuple. Le Sénégal a réussi à restaurer sa confiance avec les partenaires et les investisseurs. Et nous sommes en train d'enclencher une phase que nous espérons va très rapidement porter ses fruits par rapport à la qualité de vie des Sénégalais. C'est cela notre préoccupation quotidienne. Pour que cela soit en effet enclenché, il faut que les mesures que vous êtes en train de mettre en place soient adoptées. C'est l'objet de la loi de finances qui va bientôt arriver devant l'Assemblée nationale. Or, à l'Assemblée nationale, votre ancien parti, le Pastef, a une très large majorité. Est-ce qu'il n'y a pas un risque de censure, justement, de cette loi de finances ? Rappelons quand même que certains membres du Pastef vous ont accusé de trahison et de vous soumettre au FMI. Je vois que vous souriez. Est-ce que ce n'est pas une véritable crainte, cette censure ? En fait de trahison, la seule chose que je suis susceptible de trahir, c'est mon serment que j'ai prêté le 2 avril 2024 face au peuple sénégalais et devant Dieu. Au-delà de ces référents, il n'y a pas d'autres choses qui m'engagent. Par rapport à la loi de finances rectificative comme par rapport à d'autres lois, quand il s'agit d'aller à l'Assemblée nationale, le gouvernement y va. Ce qu'il ne faut pas oublier aussi, c'est que le gouvernement est une institution à côté de l'institution que représente l'Assemblée nationale et celle que je représente moi-même et d'autres institutions, notamment sur le plan judiciaire. Et là-bas, chacun assume ses responsabilités et le peuple arbitre saura juger chacun par rapport à la posture qui est la sienne. Mais j'estime que dans le contexte où nous sommes, par rapport aux efforts que nous sommes amenés à faire pour le bénéfice du peuple sénégalais, ces représentants ne sauraient avoir un autre comportement patriotique que d'accompagner cette dynamique qu'ils ont trouvée, qu'ils ont eu à manager avec nous et qui est restée en l'état, mais que nous sommes en train de travailler à juguler. On se souvient, monsieur le Président, que le limogeage de votre Premier ministre, Ousmane Sonko, est intervenu peu après une visite du Fonds monétaire international. Est-ce que finalement, c'est votre volonté d'avancer avec le Fonds monétaire international qui a été l'objet de la rupture avec votre ancien compagnon de route ? Non, même pas. Nous avons eu des divergences persistantes sur certains sujets. Le président de la République que je suis l'avait choisi comme Premier ministre en vertu des pouvoirs qui me sont conférés par la Constitution. Quand cette rupture de confiance a persisté, je me suis choisi un autre Premier ministre et le Sénégal avance et la République est à l'œuvre. Et c'est la seule chose qui soit immuable. Monsieur le Président, étant donné le contexte qu'on vient de décrire à l'Assemblée nationale, il y a une question qui se pose, c'est la possibilité éventuellement de dissoudre cette Assemblée nationale. Vous y êtes autorisé par la Constitution à partir du 2 décembre. Est-ce que cette option est bien sur la table ? Nous ne sommes pas encore au 2 décembre et il n'y a pas de fixation sur une dissolution de l'assemblée ou sur l'organisation d'élections à telle date ou telle autre date. Toujours est-il que ceux qui ont hâte d'aller aux élections et qui, de ce fait, ont saisi la Cour suprême pour obtenir cette date-là, ils ont vu la Cour leur dire par deux fois, par un référé-liberté dont elle a été saisie et par un référé mesures utiles, rien ne me contraint à parler ou à fixer la date des élections en ce moment, et si cela devait se faire, ce sera dans le cadre d'un consensus - vous savez mon attachement au dialogue et mon sens de la concertation par rapport à ce qui concerne les affaires publiques. Mais vous n'excluez pas quand même l'option de la dissolution de l'Assemblée nationale ? Pourquoi exclure une prérogative dont on est investi par la Constitution ? Tout est question de nécessité ou de contexte. Le moment venu, selon ce qu'on aura en face, on décidera. Mais la seule boussole que nous avons, c'est l'intérêt supérieur du peuple sénégalais et la fluidité dans la communication des institutions. Comme je l'ai dit, chaque institution est appelée à être à la hauteur. Nous ne pensons pas qu'il puisse y avoir un blocage qui soit absolument insurmontable. Et c'est justement quand de telles situations arrivent que la Constitution a aménagé les pouvoirs de chaque institution pour qu'elle puisse agir en conséquence. Monsieur le Président, vous venez de lancer il y a quelques semaines votre parti, Kiiraay – Les Patriotes républicains. Or, un sujet préoccupe aujourd'hui les Sénégalais, allez-vous annoncer le report des élections locales qui sont prévues pour se tenir le 17 janvier ? J'ai rappelé tout à l'heure qu'il y a une organisation de la société civile qui a saisi la Cour des comptes, la Cour suprême plutôt, pour lui demander de m'enjoindre à fixer la date de l'élection. Un référé-liberté. La Cour a considéré que, au regard des dispositions légales, l'élection peut s'organiser jusqu'à la fin de l'année, les élections locales jusqu'à la fin de l'année 2027. Une autre organisation, cette fois-ci constituée d'acteurs politiques, le Front pour la défense de la République, a saisi la même cour en référé mesures utiles, et la Cour a aussi décidé de la même chose. Donc, il n'y a rien qui urge en réalité, et je ne voudrais pas que nous soyons dans l'obsession électorale permanente, alors que nous avons quelque chose qui doit aujourd'hui nous préoccuper fondamentalement, c'est comment discuter avec le fonds, obtenir un accord, un programme qui passe en conseil d'administration, qui soit approuvé et qui restaure définitivement la confiance des partenaires vis-à-vis du Sénégal et des investisseurs vis-à-vis du Sénégal. C'est cela ma préoccupation. Il y a un sujet qui préoccupe la communauté internationale, c'est la loi que vous avez promulguée le 31 mars sur la criminalisation de l'homosexualité. Est-ce que vous comprenez ces critiques et est-ce que vous êtes d'accord avec l'option qui avait été mise sur la table par Ousmane Sonko, d'éventuellement durcir cette loi si nécessaire ? De quelle communauté internationale parlez-vous ? La France, les Nations Unies... Est-ce que dans ces pays-là, quand ils ont légalisé le mariage homosexuel, nous étions très choqués, mais est-ce que nous avons réagi ? Non. Nous avons considéré que ce sont des pays souverains qui ont fait leurs options législatives et nous l'avons respecté. Nous demandons la même chose. Monsieur le Président, l'Union européenne finance la construction au Sénégal de deux centres d'accueil de migrants secourus en mer. Est-ce que les pays africains ne sont pas en train de devenir les sous-traitants d'une politique migratoire répressive menée par plusieurs pays européens ? Non, pas du tout. En réalité, même quand il a été question pour le Sénégal d'accueillir certains migrants refoulés de certains pays, nous avons refusé. Les migrants, par contre, qui prennent la mer pour l'essentiel sont aussi des Africains, il est question d'abord de leur protection, de leur intégrité physique au regard des conditions dans lesquelles ces migrants voyagent, et on sait à quel point c'est périlleux et combien de vies ça a coûté. D'un autre côté, c'est de ne pas les laisser entre les mains de passeurs ou de trafiquants d'êtres humains. Il est de notre responsabilité d'empêcher ces départs. Nous sommes en train de réaliser depuis 2024 des résultats extrêmement importants au Sénégal, ce que nous faisons en collaboration avec les autres pays de destination de ces flux migratoires irréguliers. Sur ce rapport, quand nous ramenons des migrants en terre ferme, il est de notre responsabilité aussi de les prendre en charge. Il ne s'agit en réalité que de cela, pas plus. Alors le Sénégal doit accueillir les Jeux olympiques de la jeunesse. C'est la première fois que des Jeux olympiques vont se tenir sur le continent africain. J'imagine que c'est un immense motif de fierté, mais c'est aussi un défi logistique et sécuritaire. Est-ce que le Sénégal sera prêt à tous ces points de vue ? On dira enfin 150 ans après, enfin la flamme vient en Afrique. Nous avons eu l'honneur et le privilège de l'accueillir au nom de l'Afrique qui accueille ces Jeux, qui sont célébrés à Dakar. Nous avons de notre côté travaillé à être à la hauteur des défis qui sont certes organisationnels, sécuritaires. À ce stade, les infrastructures qui doivent accueillir les Jeux sont prêtes et nous travaillons aussi à continuer à parfaire le concept de sécurité des Jeux. Sur ce rapport, nous sommes confiants, à quelques semaines des Jeux, que le Sénégal sera prêt, que nous organiserons des Jeux à notre image, sobres mais festifs, mais que nous montrerons aussi une jeunesse qui n'a pas que la migration en ligne de mire, mais qui est débordante d'énergie, qui est fière et qui est prête à accueillir le monde dans notre hospitalité légendaire. Sur le plan régional, Monsieur le Président, la situation sécuritaire au Mali, avec qui vous partagez une frontière, et plus largement dans les pays de l'AES, est préoccupante. Est-ce que vous ne craignez pas, je sais que vous en avez discuté avec plusieurs de vos homologues ici à New York, est-ce que vous ne craignez pas une contagion au Sénégal ? Vous parliez des JOJ justement, est-ce que vous avez eu à déjouer des tentatives d'attaques terroristes ces dernières semaines ? Le Mali est un pays voisin qui le restera parce que ni le Sénégal, ni le Mali ne déménageront. Sur ce rapport, quand il y a des problèmes de sécurité de cette nature au Mali, ils concernent forcément le Sénégal. Le terrorisme n'a pas de frontières. Ces conflits asymétriques ne sont pas à l'image des conflits conventionnels que nous connaissons. Donc, tout pays peut être frappé parce que justement, les facteurs qui font décider de frapper tel pays ou tel autre pays ne sont maîtrisés par aucun État. Le pays où nous sommes l'a vécu, votre pays l'a vécu, d'autres encore l'ont vécu. Donc le Sénégal ne peut pas dire qu'il est à l'abri. Mais nous prenons toutes les mesures qu'il faut, qui sont nécessaires, en concertation avec les pays avec lesquels nous partageons cette menace réelle par l'échange de renseignements et par tout autre mécanisme. Nous sommes même allés à un moment donné jusqu'à des patrouilles communes pour anticiper cette menace et enrayer toute tentative de frappe sur le Sénégal. Nous continuons à être vigilants, notamment dans le contexte des Jeux, mais nous sommes tout à fait conscients du niveau de la menace dans toute la sous-région, et cela nous concerne au plus haut point. Alors justement, vous êtes depuis quelques semaines président en exercice de la Cédéao, une institution régionale en crise, notamment à cause du départ de ces trois pays de l'Alliance des États du Sahel. Votre première visite a été justement pour le Mali. Alors est-ce que ça veut dire que vous allez aussi vous rendre au Burkina Faso et au Niger ? Et est-ce que, on sait qu'il y a beaucoup de médiations pour essayer de faire revenir ces trois pays dans le giron de la Cédéao et de l'Union africaine, c'est votre objectif à vous ? Je n'ai pas de frontières en tant qu'Africain, pour aller dans un pays ou dans un autre où je serai certainement bien accueilli en tant que frère africain. Évidemment, je me suis rendu au Mali, je pourrai me rendre dans n'importe quel autre pays dans le futur, selon les besoins et les disponibilités. La Cédéao fait face à des défis. Nous avons vu trois membres qui sont importants quitter l'organisation et créer une autre organisation, la Confédération des États du Sahel. C'est leur souveraineté de décider d'être dans une organisation ou d'en sortir. Ce n'est pas une première ni dans le monde, ni en Afrique. Nous respectons cette décision et nous travaillons à garantir les conditions d'une coexistence des deux organisations qui garantissent la libre circulation des personnes et des biens et qui garantissent une cohabitation qui permette d'avoir un commerce réel entre les pays, qu'ils soient membres de la Cédéao ou qu'ils soient membres de la Confédération des États du Sahel. Sur ce rapport, le dialogue est enclenché. Nous avons nommé un négociateur spécial en la personne du président Lansana Kouyaté. Le Sénégal jouera sa partition. Nous n'avons pas de sens interdit. Nous tendons la main à tout le monde et nous parlons à tout le monde, quelle que soit l'organisation dont il ressort. Parce qu'il nous faut bien discuter des problèmes que nous avons en commun, à savoir comment piloter cette sortie de la façon la plus intelligente possible. Et s'il était demain de la décision de ces autorités de prendre une autre voie, nous pourrons toujours en discuter parce que nous partageons le même espace commun et nous devons y travailler et cohabiter dans les meilleures formes possibles.

À l'occasion de ses 20 ans, l'association Cartooning for Peace célèbre à Paris son anniversaire. Cette organisation née au lendemain de la polémique sur les caricatures du Prophète en 2005 vise à défendre les droits et la liberté des caricaturistes à travers le monde. Sur le continent : en Ouganda avec Jimmy Spire condamné pour avoir dénoncé des faits de corruption, au Kenya avec l'arrestation arbitraire de Kibet Bull, au Rwanda avec le meurtre du caricaturiste congolais Kayene assassiné en 2024… Les exemples de dessinateurs censurés ou persécutés ne manquent pas. Pour en parler, le dessinateur et directeur de l'un des plus anciens journaux satiriques en Afrique : Lassane Zohoré de l'hebdomadaire ivoirien Gbich. Il est l'invité de Frédéric Garat. RFI : Bon anniversaire. Puisque vous fêtez avec Cartooning for Peace, cette année, vos 20 ans d'existence. Vous serez présent ce jeudi 24 septembre à Paris, au Théâtre de la Concorde, pour une grande soirée placée sous le thème de la « Démocratie sous pression : dessiner pour résister ». Est-ce que les dessinateurs africains sont sous pression sur le continent ? Lassane Zohoré : Je crois que tous les dessinateurs dans le monde sont sous pression. Aujourd'hui, bon, on ne peut pas rire de tout, on ne peut pas forcément parler de tout, mais bon, on se bat comme on peut à côté des journalistes pour pouvoir gagner davantage notre droit à la parole, pour faire progresser la démocratie dans le monde. Voilà, donc, je pense qu'on n'échappe pas à ça. Heureusement que Cartooning for Peace existe pour que nous puissions aussi continuer à mener cette bataille-là. Justement depuis que Cartooning for Peace a été créé, donc en 2006, sous l'égide de Kofi Annan et du dessinateur français Plantu. Est-ce que vous diriez que l'association a contribué à améliorer la situation des caricaturistes sur le continent ? Oui, bien sûr, parce que, bon, il faut dire que pendant longtemps, le dessin a été considéré comme un divertissement. Et après, quand on a commencé à parler des problèmes politiques, les gens ont ouvert un peu plus les yeux pour voir ce que racontent les dessins. Il faut dire qu'un texte peut passer inaperçu, mais un dessin, c'est difficile que ça passe inaperçu. Voilà, donc, je pense que Cartooning for Peace a vraiment contribué à donner un statut aux dessinateurs sur le continent et aussi à se battre à leurs côtés. Parce que déjà, quand je prends le cas de Gado au Kenya, Zapiro en Afrique du Sud ou encore Willy Zekid au Congo, je pense que Cartooning s'est vraiment battu aux côtés de ces personnes-là pour la liberté d'expression. La caricature, ça reste malgré tout un outil de résistance et de mobilisation citoyenne en Afrique ? Oui, tout à fait. Tout à fait, parce que nous sommes sur un continent qui est en majorité analphabète. Donc, le dessin aide aussi à comprendre certaines situations. Un dessin qui critique une situation, ça parle beaucoup plus qu'un long texte. Donc, je pense que ça contribue largement à se battre contre des fléaux ou encore sur des situations qui n'arrangent pas vraiment la population. Justement en Afrique, là où l'info ne passe plus parce que les médias sont censurés, les radios coupées, les journaux interdits, un dessin, ça peut éveiller les consciences ? Déjà même, je prends la situation de Gbich que je connais le mieux, on a eu quand même à traiter pas mal de sujets qui ont contribué à faire prendre conscience à la population. Et je pense qu'on ne dira pas que les dessinateurs sont ceux qui portent le lourd fardeau de la liberté d'expression, mais on fait partie du combat et on apporte notre pierre à l'édifice. Les dessins peuvent vraiment contribuer à faire avancer des causes. En l'occurrence, Gbich, dont vous êtes le directeur, au cours de l'histoire récente ivoirienne, est-ce qu'il y a des dessins qui sont restés particulièrement emblématiques au cours des différentes crises qu'a connu le pays ? Bon, moi, ça va être difficile que je cite un dessin, mais il y a une période qui m'a particulièrement marqué quand il y a eu l'élection en 2010 entre Laurent Gbagbo et Ouattara. À ce moment, le peuple était vraiment stressé et nous, on a fait vraiment des dessins qui ont réussi à décrisper la situation parce qu'on a eu des témoignages en fait. Il y en a qui étaient complètement déprimés, mais grâce à Gbich, ils arrivaient à supporter cette période-là, parce qu'on arrivait à dédramatiser les situations, à dépassionner les débats. Et je pense que ça, c'est tout le travail des dessinateurs. C'est ce que vous dites d'ailleurs, je crois que c'est une de vos maximes : « Le dessin, c'est un poil à gratter en temps de paix et un apaisant en temps de guerre. » Exactement. Donc c'est un slogan qui a longtemps été utilisé par Gbich. Donc à chacun son rôle. Vous savez, les hommes politiques eux-mêmes acceptent bien la situation, mais ce sont les militants qui jouent souvent les gens zélés. Et moi, j'ai reçu parfois des coups de fil de menaces. Une fois, j'ai reçu un coup de fil où on me disait qu'on connaissait mes déplacements, les personnes que je fréquentais… les militants effectivement peuvent se montrer très zélés. Mais pour avoir échangé avec le président Ouattara et Gbagbo, eux, à leur niveau, il n'y a jamais eu de problème. En la matière, est-ce qu'il ne faudrait pas, Lassane Zohoré, un statut peut-être plus solide, professionnel, du dessinateur, un statut de dessinateur de presse par exemple ? Est-ce que vous y travaillez avec Cartooning for Peace dans les différents pays où vous êtes actif ? Oui, bon, déjà le dessinateur de presse est accepté comme un professionnel de l'information, donc je pense que ça aussi, c'est aussi le fait de s'être battu pendant longtemps. On avait un statut assez hybride, mais aujourd'hui, il y a même des pays où le dessinateur est carrément journaliste. Voilà. C'est un combat de tous les jours, il faut se battre pour pouvoir être reconnu et je pense qu'en Côte d'Ivoire, en tout cas pour nous, il n'y a pas de souci, nous sommes reconnus par le monde des médias. C'est un combat de tous les jours qu'il faut mener afin que le destinateur soit reconnu.

C'est un Antonio Guterres sombre et alarmiste qui est apparu, à New York mardi 22 septembre, pour son dernier discours à la tribune de l'ONU. Après dix années passées à la tête des Nations unies, le secrétaire général a mis en garde contre la pollution de l'atmosphère et les dangers de l'intelligence artificielle. Mais quel est son bilan en Afrique ? Mahamat Saleh Annadif, tour à tour ministre des Affaires étrangères du Tchad et représentant spécial de l'ONU au Mali, répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Il est de bon ton de dire qu'Antonio Guterres a échoué dans sa mission de ramener la paix dans le monde. Est-ce que c'est vrai pour l'Afrique ? Mahamat Saleh Annadif : Moi je crois que d'abord c'est injuste de dire que Guterres a échoué. Et je voudrais profiter de votre micro d'abord pour rendre hommage à une personnalité humaniste exemplaire, qui a été toujours aux côtés des causes justes. Et depuis qu'il est à la tête des Nations Unies, vous avez vu qu'il était toujours du côté des Africains, il était toujours du côté des femmes et vous l'avez vu en mars 2024 à la frontière Égypte-Gaza, auprès des enfants de Gaza. Donc, c'est quelqu'un d'une personnalité exceptionnelle. D'autres exemples parlant des femmes, pour la première fois, c'est avec Guterres qu'on a connu des femmes africaines à la tête de missions de paix. Vous avez notre Bintou Keita qui a été cheffe de mission de paix en RDC. Vous avez Valentine Rugwabiza qui est cheffe du maintien de la paix en RCA. C'est autant de choses qui sont à mettre au crédit du secrétaire général Guterres. Maintenant, pour ce qui est de la paix, la Charte des Nations Unies donne la responsabilité de la paix dans le monde aux membres du Conseil de sécurité des Nations Unies et surtout aux cinq membres permanents détenteurs du droit de veto. Le secrétaire général, il ne vote pas et il ne dispose pas de troupes. Je peux considérer qu'il est chef d'orchestre parce qu'il harmonise, il oriente, il coordonne les travaux du Conseil de sécurité. Et si je continue, je peux l'appeler comme un chef d'orchestre, sans baguette rigide, face à des musiciens qui déclarent toujours leur souveraineté, des musiciens souverains. Et donc les règles d'engagement, les financements des opérations de maintien de la paix dépendent des membres du Conseil de sécurité. Et malgré tout, les forces de maintien de la paix des Nations unies ont fait du travail. Et je ne peux pas du tout dire que Guterres a échoué. Au contraire, il a fait ce qu'il peut. Mais s'il y a un échec, il doit incomber aux membres du Conseil de sécurité et non au Secrétaire général des Nations unies. En 2023, le Mali a exigé le retrait de la Minusma, car il estimait que le bilan de cette mission de l'ONU était inadapté aux défis sécuritaires du pays. Qu'est-ce que vous en pensez ? Malheureusement, le constat aujourd'hui, c'est que l'insécurité s'aggrave. Les gens continuent à mourir. Il faut souhaiter, il faut espérer que la paix revienne dans ce pays que j'ai tant aimé. Alors, quelques mois avant le retrait de la Minusma, les Maliens avaient déjà expulsé Guillaume Ngefa, le chef droits de l'homme de cette mission de l'ONU. Est-ce que les autorités maliennes n'ont pas expulsé les Casques bleus tout simplement pour qu'il n'y ait plus de témoins de leurs éventuelles exactions contre les populations civiles ? C'est sûr que les missions de paix dans les pays défendent un certain nombre de valeurs, parmi lesquelles la question des droits de l'homme. Et souvent, dans les difficultés auxquelles on a eu à faire face, on constate que les pays parlent souvent de leur souveraineté, parlent d'ingérence. Et j'ai toujours dit à nos amis africains que, tant qu'on ne consolide pas le front intérieur, tant qu'on ne consolide pas la paix, l'ingérence extérieure va toujours être là. Et donc il faut en tenir compte. Je dirai tout simplement que la Minusma a fait du bon travail. Malheureusement, ça s'est mal terminé et je souhaite que la paix revienne au Mali. Pour la succession d'Antonio Guterres, qui vous paraît le mieux placé pour le 1ᵉʳ janvier prochain ? Nous sommes à notre troisième scrutin indicatif et jusque-là, ce qui se dégage, c'est que ce sont les femmes qui arrivent en tête de ces votes. Est ce qu'on ira vers l'élection d'une femme ? Est-ce que si le quatrième, cinquième vote indicatif ne donnent pas de résultats, est-ce que tout va être remis à zéro et est-ce qu'on va faire appel à d'autres candidats ? Tout ça, c'est entre les mains des membres du Conseil de sécurité et il est difficile de se prononcer à leur place. Est-ce que l'ancien président sénégalais Macky Sall a des chances ou pas ? Il est comme tous les candidats et jusque-là, c'est difficile de dire. Je vois tout simplement que l'ancienne présidente du Chili, elle a retiré sa candidature. Le président Macky Sall est encore sur la liste et il faut attendre, tout simplement. Donc le scrutin n'est pas encore définitivement joué pour une candidate latino-américaine ? Pas du tout. À ce stade, vraiment, il n'y a pas du tout de certitudes. Parce que, quand on compare ce scrutin aux anciennes élections où, dès le troisième vote, en général, il y avait une tendance qui se dégageait, ce n'est pas le cas pour le moment. Et donc les deux candidats africains, l'Ougandais Olara Otunnu et le Sénégalais Macky Sall, ne sont pas encore hors-jeu ? Pas du tout. Une élection n'est jamais gagnée à l'avance et il faut suivre et puis voir un peu quelle en sera l'issue. À lire aussiAssemblée générale de l'ONU: dans son discours d'adieu, Antonio Guterres prône un Conseil de sécurité ouvert à l'Afrique

Sept forces d'opposition et groupes armés éthiopiens ont annoncé, dimanche 20 septembre, la formation d'une toute nouvelle alliance, la « Coalition des forces populaires éthiopiennes pour la survie », avec l'objectif ambitieux de « destituer le gouvernement » et « établir un gouvernement de transition inclusif ». Que faut-il voir derrière l'annonce de cette nouvelle alliance, comment l'interpréter et quelles sont les réactions ? Mehdi Labzaé, chargé de recherches au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), spécialiste de l'Éthiopie, répond aux questions de Frédéric Garat. RFI : Cette annonce d'une alliance pour la survie unie contre le pouvoir éthiopien d'Abiy Ahmed est-elle surprenante ? Mehdi Labzaé : Surprenante, pas dans la foulée des événements précédents, avec des réunions qui avaient eu lieu entre les principaux membres de cette coalition naissante au cours du printemps. Néanmoins, elle est hautement paradoxale puisqu'elle rassemble des partis qui se sont fait la guerre pendant la guerre au Tigré, entre novembre 2021 et novembre 2022, mais aussi plus tôt ; c'est-à-dire dans les années entre la prise du pouvoir par Abiy Ahmed et cette guerre au Tigré en novembre 2020, dans les deux années, disons 2019-2020. Je pense notamment aux affrontements entre des groupes armés amhara et des groupes armés gumuz, qui sont aujourd'hui tous les deux représentés dans la coalition avec le mouvement démocratique du peuple Gumuz et le Mouvement national des Fano Amhara. Donc, ces deux groupes se sont vraiment battus dans le nord du Benishangul-gumuz. On a aussi dans la coalition le Mouvement démocratique des peuples du Benishangul qui représente des groupes qui ont pu prendre part aussi à des combats contre des mouvements nationalistes amhara. Puis, pendant la guerre au Tigré, on a le Front de libération du peuple du Tigré, le TPLF, qui s'est battu contre des milices amhara dites Fano qui, à l'époque, étaient alliés au gouvernement fédéral. Aujourd'hui, on retrouve ces différents groupes dans la même coalition. On les retrouve aussi aux côtés du Front de libération oromo, de l'Armée de libération Oromo, officiellement, semble-t-il, quand bien même - y compris ces dernières semaines - on a vu des communiqués de la part du Front de Libération oromo qui était très critique de la présence de groupes armés amhara dans une région de l'ouest de l'Éthiopie qui s'appelle le Wellega, et qui a appelé au retrait de ces de ces groupes. Donc, reste à voir si c'est un effet d'annonce ou s'il va y avoir une vraie coopération politique et militaire entre ces groupes. Mais il est beaucoup, beaucoup trop tôt, pour le dire, à l'heure actuelle. Justement, il y a environ sept groupes qui sont réunis : trois principaux et quatre peut-être plus modestes. Est-ce que cette coalition peut être structurée ? Est-ce qu'il peut y avoir une colonne vertébrale, compte tenu donc des agrégats que vous venez de décrire, aux intérêts pas toujours communs, voire parfois opposés ? Beaucoup d'observateurs sont en effet assez sceptiques sur la sur la viabilité de cette coalition… On peut comprendre leur scepticisme avec peut-être une petite nuance sur le fait que dans les partenaires dits mineurs, il y a quand même des groupes qui ont une vraie base sociale, une vraie assise populaire au Benishangul-gumuz, et de l'autre côté, dans la région de l'Ogaden, avec un groupe qui a à son actif plusieurs décennies de militantisme politique. Donc, ce sont des partis qu'on considère peut-être périphériques sur une carte de l'Éthiopie, dans le poids démographique des peuples dont ils revendiquent la représentation. Néanmoins, c'est quand même des groupes qui peuvent être politiquement importants. C'est un peu la fin de la stratégie de division qui a été menée jusqu'à maintenant par le Premier ministre Abiy Ahmed, ça c'est une réalité ? Je ne pense pas que de son côté, le régime arrête une stratégie de division. La question est une nouvelle fois est ce que cette stratégie de division va commencer à être moins efficace ? On note qu'il n'y a pas de groupe du sud du pays présents dans cette coalition. C'est dans le sud de l'Éthiopie que la stratégie de division des oppositions et de cooptation des principaux leaders a peut-être été la plus efficace jusqu'à présent en termes de démobilisation des bases militantes. Et là, dans cette coalition, on constate l'absence de peuples du Sud. Comment réagit-on à Addis-Abeba et également au niveau de la société éthiopienne ? Est-ce qu'il y a des craintes ? Est-ce qu'on sent une tension ? À ma connaissance, je n'ai pas vu aujourd'hui de réaction du gouvernement fédéral. En revanche, on a vu que l'Autorité des médias suspendait la télévision du Tigray, qui est la télévision sur laquelle Zemene Kassie - qui serait donc le nouveau porte-parole de cette coalition - a fait la proclamation de la formation de cette coalition. Le fait que cet homme puisse faire une déclaration à la télévision du Tigray était est un symbole très important, puisqu'il a été leader des groupes Fano qui ont été impliqués dans ce qui était qualifié de génocide contre la population tigréenne entre 2020 et 2022. Donc, là, c'est un symbole très important qui est lancé au pouvoir fédéral. Mais, mis à part la suspension de Tigray TV, pour l'instant, je n'ai pas vu de réaction plus ancrée au sein du gouvernement fédéral. À lire aussiÉthiopie: sept groupes armés hostiles au gouvernement fédéral annoncent la création d'une coalition

Les frontières africaines sont souvent présentées comme ayant été dessinées à la règle par les puissances européennes lors de la conférence de Berlin (fin 1884/début 1885). Une idée reçue, que déconstruit l'historienne Caroline Roussy, dans son livre intitulé La mauvaise réputation. Essai sur les frontières africaines. Elle y montre notamment comment ces frontières ont été négociées, transformées et finalement entérinées par les populations qui vivent de part et d'autre. Elle répond aux questions de Clothilde Hazard. RFI : Dans votre livre La mauvaise réputation. Essai sur les frontières africaines, vous rappelez que les frontières du continent n'ont pas été tracées à la conférence de Berlin. Pourquoi cette idée reçue est-elle restée aussi ancrée selon vous ? Caroline Roussy : Nous avons appris dans les manuels scolaires à l'école, que les frontières africaines avaient été tracées lors de ladite conférence de Berlin. Donc, même des générations qui sont un peu plus âgées en France restent persuadées de la véracité de cette histoire. Cette histoire qui, bien évidemment, a été écrite par le dominant, le colonisateur. Alors qu'est-ce que la colonisation a changé dans la manière de délimiter et de contrôler les frontières ? Avant la colonisation, il y avait une grande variété de frontières. On ne peut absolument pas se les représenter comme des traits, des lignes bien délimitées, tel que cela a justement été imposé par la colonisation. Ces frontières entre royaumes, entre empires ou autres formations politiques, elles sont plus ou moins épaisses, toujours en suspens et aussi toujours renégociables. En fait, la colonisation a empêché le continent de respirer par lui-même, suivant des logiques endogènes, parce qu'effectivement, la ligne, le trait vont progressivement s'imposer. Il ne s'impose pas du jour au lendemain non plus. Il faut bien comprendre que les frontières sont des processus longs et lents qui s'installent dans la longue durée. Néanmoins, en effet, les colonisateurs ont imposés aux Africains la ligne de type westphalienne. Vous parlez dans votre livre de coproduction entre les colonisateurs et les pays africains pour le tracé des frontières. Est-ce que vous pouvez expliquer ce concept ? Il y a eu une coproduction entre des colonisateurs et des acteurs africains suivant des contextes précis. Les Africains ne sont pas totalement victimes de cette situation, mais ils ne sont pas non plus totalement libres. Ils évoluent dans un cadre qui est contraint et dont les règles sont imposées par les colonisateurs. En plus, quand il y a des négociations sur le terrain, notamment au moment de la démarcation, les colonisateurs et les acteurs africains n'étaient pas du tout inscrits dans les mêmes logiques. Il y a une véritable dissymétrie dans les projets, mais néanmoins, ponctuellement, il peut y avoir des collaborations pour des intérêts, des motivations diverses et variées qu'il convient bien évidemment de restituer. En réalité, ce sont les populations aussi au quotidien, en utilisant la frontière soit comme ressource, soit comme refuge, qui vont donner un sens à cette frontière et l'entériner dans l'espace, tout autant que la frontière va permettre de produire ces nouvelles pratiques. Pour avoir un exemple concret de ce que vous êtes en train de dire, est-ce qu'on pourrait prendre le cas de la frontière gambienne sur laquelle vous avez travaillé, une frontière qui paraît arbitraire ? Quand j'ai commencé ma thèse de doctorat, je me suis posée une question simple. Je me suis dit « mais qu'est-ce que fait cette Gambie au milieu du Sénégal ? ». C'est vraiment ce qui a motivé l'ensemble de mon travail de doctorat. Souvent, on dit que la Gambie est à l'intérieur du Sénégal. Or, il s'avère que la ratification de la frontière de Gambie date du 10 août 1889, tandis que les frontières du Sénégal sont plus ou moins arrêtées en 1895. Donc première découverte, ce n'est pas la Gambie qui est dans le Sénégal, c'est le Sénégal qui encercle la Gambie. En tout cas au moment des tracés par les colonisateurs. Pourquoi la Gambie, malgré tout, est une frontière qui est aberrante ? Parce qu'on retient, en tout cas juridiquement, certains l'appellent la frontière des dix kilomètres de part et d'autre des deux rives du fleuve Gambie. Donc dix kilomètres, un chiffre qui est arithmétique. Est-ce que ça correspondait à quelque chose sur le terrain ? Je vais vous dire que non, absolument pas. Et finalement, ce sont les populations qui l'ont faite exister ? Exactement. C'est pour ça que je parle de coproduction de la frontière. Parce que la frontière, ce n'est pas seulement une ligne, c'est une manière de l'habiter, de la contourner, de la vivre. Est-ce que les frontières qui existent aujourd'hui peuvent être remises en cause sous prétexte qu'elles sont l'héritage de la colonisation ? Sur le plan légal, c'est un petit peu plus complexe puisqu'en 1964, dans la Charte de l'Organisation de l'Unité africaine, la Conférence des chefs d'État a consacré le principe de l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Donc, quelque part, on ne les touche pas. Ce qui est assez paradoxal, c'est que dans les textes, on ne les touche pas, mais dans les discours, quelque part, on les remet en question telles qu'elles sont tracées aujourd'hui, mais on n'interroge jamais comment elles fonctionnent, pourquoi elles ont été tracées à tel endroit plutôt qu'à un autre endroit. En vrai, on ne les interroge pas suffisamment à mon sens. D'où la mauvaise réputation. En fait, j'ai souhaité ouvrir le débat dans cet essai. Je soutiens la thèse, qui est très contestée, en affirmant que la fin des frontières africaines n'aura pas lieu. Donc c'est intéressant de regarder à différents niveaux pour essayer de comprendre comment ces frontières tiennent, en dépit du fait qu'elles aient été tracées par la colonisation.

Quels liens l'ancien président ghanéen Kwame Nkrumah a-t-il entretenus avec les milieux afro-américains ? Quels ont été les échanges entre le combat afro-américain et la lutte d'indépendance ghanéenne ? Le sujet est au cœur d'un livre qui sortira en librairie dans quelques jours (le 23 septembre). Il s'intitule La Seconde Émancipation. Dans cet ouvrage, l'essayiste américain Howard French retrace tout le parcours intellectuel du premier président ghanéen, figure majeure du panafricanisme, mais aussi les circulations d'idées et d'inspiration dans cet « Atlantique noir ». Howard French répond aux questions de Laurent Correau.

Il y a 70 ans, quelque 50 écrivains et artistes noirs se réunissaient en septembre 1956 à la Sorbonne, à Paris, pour proclamer la renaissance de la culture africaine. Aujourd'hui, ce combat est-il gagné ou est-ce qu'il reste des citadelles à prendre ? Florence Alexis est l'une des deux commissaires de l'exposition qui accompagne le colloque organisé ce vendredi à la Sorbonne. Elle connaît d'autant mieux les enjeux du congrès de 1956 que son père, le grand écrivain haïtien Jacques Stephen Alexis, y a participé. Elle répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : « Laissez entrer les peuples noirs sur la grande scène de l'Histoire », a lancé Aimé Césaire à la Sorbonne, il y a 70 ans. En quoi ce premier Congrès des écrivains et artistes noirs a-t-il été fondateur ? Il est fondateur parce que, d'abord, il a lieu après le lancement de ce concept de négritude qui a été, comme vous le savez, inventé par Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor. Et le Congrès des écrivains et artistes noirs se place dans cette lignée avec un axe très ouvert sur la culture et les arts. Est-ce qu'on peut dire qu'à l'époque, la colonisation a détruit la culture africaine et que l'enjeu, c'est cette renaissance de la culture, ou pas ? Oui, on peut le dire. Senghor le dit lui-même avec ses propres mots : « La Renaissance européenne s'est édifiée sur les ruines de la civilisation négro-africaine. La force américaine s'est engraissée de la sueur du sang nègre. C'est 200 millions de morts que la traite des nègres a coûté à l'Afrique, mais qui dénombrera les richesses perdues ? Grâce à Dieu, la flamme n'est pas éteinte. Le levain est resté au fond des cœurs et des corps meurtris qui permet aujourd'hui notre renaissance. » Si vous voulez, effectivement, il y a vraiment une destruction liée aux prédations coloniales, mais en même temps, il y a un appel à la renaissance sur ce qu'il reste et ce qui a pu survivre à la violence coloniale qui a précédé. Peut-on parler de la fin d'une domination occidentale sur la culture africaine ? À ce moment-là, oui, puisqu'il y a reconquête, si vous voulez. Il y a la redéfinition des appartenances. C'est une réflexion endogène, sur soi, qui permet aussi de se relier aux autres, parce qu'il y a peut-être un point qui est important à souligner, c'est que ces hommes ont traversé la Deuxième Guerre mondiale, comme vous le savez. Par exemple, un homme comme Léopold Sédar Senghor a combattu comme soldat français pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il a d'ailleurs frôlé la mort. Il a failli être exécuté par les Allemands à ce moment-là. Et donc, il y a aussi l'expérience du racisme et du nazisme qui éclaire la réflexion de ce congrès et qui, tout en défendant ses propres valeurs, s'attache vraiment à la notion d'universel et de lien avec le reste de l'humanité. Est-ce que c'est vrai qu'il y a eu, pendant ce congrès il y a 70 ans, un débat assez vif entre Senghor, qui croyait en une seule culture négro-africaine, et votre père, Jacques Stéphen Alexis, qui préférait parler de culture nationale ? Oui, il y a des débats qui sont en fait des approches, je dirais, à la fois philosophiques et politiques. Effectivement, mon père était plus attaché à défendre les approches nationales de la culture haïtienne. Mais je dirais qu'il y a un fond commun qui est partagé, même si les participants ne partagent pas tous les mêmes idées. Est-ce une façon pour votre père, à ce moment-là, d'affirmer les cultures caribéennes à côté des cultures africaines ? Les cultures africaines, elles ont survécu peut-être un petit peu mieux, mais les cultures caribéennes sont à peine définies à l'époque, même si les leaders du début du XXᵉ siècle, qui ont lancé les Congrès panafricains - c'est intéressant de le rappeler - sont tous des gens de la Caraïbe. Donc la notion même de panafricanisme, elle naît dans la Caraïbe, elle est lancée par des Trinidadiens et portée également par des Noirs américains et des Haïtiens. C'est intéressant de voir que cette idée panafricaine, elle émerge même du monde des diasporas africaines avant même de s'épanouir en Afrique, avec d'autres leaders au Ghana, au Kenya, etc. Mais c'est vrai qu'à l'époque, il y a manifestement un grand besoin de se définir en tant que Caribéens, et c'est cette voie que mon père a essayé d'exprimer au sein du Congrès, avec d'autres. Il y avait d'autres intellectuels de la Caraïbe, Édouard Glissant qui est encore très jeune, et Frantz Fanon qui va faire une communication très importante lors de ce congrès. Alors, en 1956, dans ce congrès, il y avait 52 hommes et une femme, une seule femme. Est-ce que tout cela ne paraît pas très anachronique aujourd'hui ? Oui, totalement. Je pense que là, il y a vraiment un impensé de la part des organisateurs et des délégués. Et il y a effectivement une seule femme sur la photo, elle s'appelle Clara Perez. En fait, elle est l'épouse du président du Congrès qui était un Haïtien. Un illustre Haïtien qui s'appelait Jean Price-Mars et qui a présidé ce congrès à la place d'un autre très grand intellectuel noir, qui s'appelait W.E.B. Dubois, un Noir américain qui a été interdit de passeport par les États-Unis ; de même, par ailleurs, que la délégation sud-africaine, qui à cause de l'apartheid n'a pas pu se rendre non plus au Congrès. Vous avez beaucoup de femmes qui auraient pu être présentes à ce moment-là, et il n'y en a aucune sur la photo, sinon Madame Price-Mars. Mais évidemment, il y a beaucoup de femmes comme Paulette et Jeanne Nardal, dont on reparle aujourd'hui bien utilement, comme Jacqueline Leiner, comme Lilyan Kesteloot, comme Joséphine Baker, qui a soutenu concrètement le Congrès des femmes, comme Sarah Maldoror, comme Gerty Archimède ou encore Suzanne Roussi Césaire, qui était l'épouse d'Aimé Césaire et qui s'était déjà illustrée comme une grande intellectuelle dans l'entre-deux-guerres. Donc les femmes sont absentes. Effectivement, je pense que c'est le fruit des mentalités de l'époque. Mais justement, dans l'exposition, on a traité ce sujet et on a rappelé ce que les femmes avaient déjà commencé à apporter à la réflexion. On le montre dans l'exposition. 70 ans après, est-ce que les combats de 1956 sont tous gagnés ou est-ce qu'il reste des citadelles à prendre ? Sur le champ culturel, en tout cas, quand on voit leurs préoccupations de l'époque, on se rend compte que les artistes se confrontent exactement aux mêmes difficultés aujourd'hui. Le recel de biens culturels, qui est déjà à l'ordre du jour dans les débats du Congrès, ce sont des problèmes qui sont encore d'actualité aujourd'hui. Vous parlez des recels de biens culturels, mais sur ce plan là, il y a quand même une petite évolution depuis une dizaine d'années, non ? Bien sûr qu'il y a évolution. Mais justement, c'est ça qui est intéressant : c'est de montrer que le Congrès de 1956 aborde déjà ces questions, même si les gens ne s'en souviennent pas bien et que, aujourd'hui, 70 ans plus tard, on voit quand même que c'est un combat qui a porté ses fruits, puisque ce sont des questions qui sont abordées prudemment, je dirais timidement, très progressivement. Mais en tout cas, le débat a porté ses fruits. Et aujourd'hui, effectivement, beaucoup d'œuvres d'art commencent à être rapatriées dans leur terre natale. Et donc, effectivement, vous avez raison, il y a des évolutions. Ce qui est intéressant, c'est de montrer que le premier Congrès des écrivains et artistes noirs, fondé par Alioune Diop, a vraiment ouvert ces débats et nous amène aujourd'hui à résoudre certaines questions qui étaient encore en suspens à l'époque. Florence Alexis, vous êtes l'une des deux commissaires de l'exposition qui accompagne le colloque de ce vendredi à la Sorbonne, à Paris. Quelles sont les pièces que vous tenez à exposer, à montrer au public, dans la partie dont vous avez la responsabilité, c'est-à-dire la mémoire d'un congrès, celui de 1956 ? Je me suis appuyée sur le fonds photographique de Présence africaine. Ce sont des documents plutôt anciens mais qui sont mal connus, notamment la magnifique affiche de l'exposition, qui était un dessin qui avait été offert par Pablo Picasso à Alioune Diop à l'occasion de ce congrès, et qui représente un des fils d'Aimé Césaire, à l'époque. Il y a évidemment une photo très connue qui est la photo du Congrès, où on voit la plupart des participants et dont nous avons parlé tout à l'heure. Et puis, il y a évidemment un portrait d'Alioune Diop, qui me paraît évidemment très important parce que c'était un homme qui était à la fois très discret, mais qui a été, on le voit aujourd'hui, terriblement efficace dans ses initiatives. Donc, c'est une figure qui gagne à être connue et qui devrait être mieux connue des jeunes Africains. Il y a une très belle photo qui vient des archives de l'humanité et qui montre Aimé Césaire, mon père Jacques Stéphen Alexis et l'écrivain noir américain Richard Wright, qui débattent debout dans la cour de la Sorbonne. Ça, c'est une image qui est moins connue. Il y a des portraits d'Aimé Césaire, il y a des photos, des débats et puis un très beau portrait, d'un homme qui a beaucoup compté - vous demandiez comment les choses avaient pu évoluer entre-temps - qui n'est plus de ce monde aujourd'hui, mais dont je suis heureuse de pouvoir prononcer le nom, qui s'appelait Okwui Enwezor, qui est un essayiste et un curateur du Nigeria. Il a été le premier Africain commissaire de la Biennale de Venise en 2015. Je dirais qu'il a fait basculer la présence des artistes non européens dans les grands événements artistiques mondiaux. Votre père, Jacques Stephen Alexis, a disparu en Haïti en 1961. Sans doute a-t-il été assassiné par les Tontons Macoutes de François Duvalier. Est-ce qu'aujourd'hui la République haïtienne a tout fait pour honorer sa mémoire ? Oui, la République haïtienne fait ce qu'elle peut dans la situation où elle est aujourd'hui. Puisque, vous le savez, l'État haïtien est en très grave difficulté actuellement et très menacé. Mais malgré ça, l'État haïtien a présenté officiellement ses excuses en 2022, quand nous avons eu la possibilité de célébrer le centenaire de mon père, qui est né en 1922. À l'occasion de la célébration de ce centenaire, l'État haïtien a présenté ses excuses. Face à la dérive politique et criminelle de votre pays, des troupes africaines, notamment tchadiennes, sont arrivées cette année à Port-au-Prince. Qu'est-ce que vous pensez de cette initiative africaine portée par la communauté internationale ? J'en pense beaucoup de bien. Je vois un témoignage de solidarité qui est extrêmement précieux parce que Haïti a eu l'occasion, à maintes reprises depuis son indépendance en 1804, de témoigner sa solidarité avec les pays africains et avec tous les peuples en lutte pour leur liberté. Donc, en ce sens, il est important qu'Haïti reçoive ce soutien de l'Afrique, parce que les liens avec Haïti et l'Afrique sont extrêmement forts, y compris culturels. Mais j'ai un peu peur du contexte actuel qui ne facilite pas ces initiatives, tout à fait louables et précieuses.

La brouille entre le Mali et l'Algérie semble être terminée, notamment avec la visite cette semaine à Bamako du Premier ministre algérien Sifi Ghrieb. À Paris, Luis Martinez est directeur de recherches au Centre de recherches internationales (Ceri). Il revient également sur l'arrivée spectaculaire le 30 août d'avions militaires algériens au Niger, l'autre grand pays du Sahel central. Quelles sont les ambitions d'Alger au Sahel ? Luis Martinez répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Les visites croisées des premiers ministres algérien et malien, est-ce que c'est le signe que la brouille est terminée entre Bamako et Alger ? Je pense que si, à ce niveau-là, il y a une visite mutuelle et puis des projets d'établissement d'un certain nombre de coopérations, je pense que oui. Il me semble que ce qui a d'abord été initié avec le Burkina Faso, puis après avec le Niger, et aujourd'hui avec le Mali, signifie très clairement qu'Alger a retrouvé, disons, un dialogue apaisé et sans doute plus constructif avec ses voisins de l'Alliance des États du Sahel. Côté malien, la rupture s'est faite en avril 2025, quand l'Algérie a abattu un drone malien à la frontière entre les deux pays. Le Premier ministre Maïga a alors accusé l'Algérie d'être un « État exportateur de terroristes ». Pourquoi cette volte-face aujourd'hui ? Je pense que ce n'est pas tant une volte-face qu'une exagération des propos tenus à l'époque par le président du Mali. Je pense qu'il y a un certain nombre de propos qui avaient été tenus aux Nations unies et ailleurs, qui, quand même, soulignaient un peu l'extravagance d'un certain nombre de propos. Ce qui n'était pas acceptable pour le Mali, c'était très clairement que l'Algérie cherche à avoir un droit de regard sécuritaire sur la frontière algéro-malienne, et en particulier cherche à dissuader toute forme de présence militaire extérieure. Parce que le drone, c'est essentiellement un drone turc. Il y avait une inquiétude que demain cette région-là devienne une zone d'observation pour l'armement turc, demain émirati, etc. Il y avait déjà le problème avec les Russes. Je pense que le message était plutôt, du côté d'Alger, que cela ne serait pas acceptable. Ce n'était, bien évidemment, pas acceptable aussi pour le Mali. Cela a entraîné la situation que vous avez décrite, de brouille, mais il me semble que ce à quoi on est arrivé assez rapidement, c'est que l'Algérie, comme le Mali, les deux pays ont besoin l'un de l'autre. Cela n'est pas possible d'avoir une relation conflictuelle, diplomatiquement problématique, dans la mesure où ces pays quand même partagent une zone extrêmement importante ensemble, plus de 1 000 kilomètres. Et surtout, l'Algérie doit sécuriser ses ressources énergétiques dans le Sahara et le Mali doit faire attention à ces groupes armés dans le Nord. Il me semble que le bon sens l'a emporté sur les propos et les attitudes de ces derniers mois. Est-ce que ce n'est pas la perte de la ville de Kidal au nord du Mali, le 25 avril, qui a conduit le numéro un malien, Assimi Goïta, à changer de stratégie vis-à-vis de l'Algérie ? C'est un autre élément qui vient s'ajouter, si vous voulez, dans la volonté malienne d'apaiser sa relation avec l'Algérie. C'est, plus globalement, la situation sécuritaire qui amène le Mali à se rendre compte aussi que, finalement, l'apport russe en matière de restauration de la sécurité n'est pas au rendez-vous et que les troupes maliennes ont énormément de mal, souffrent, ont beaucoup de pertes à chercher à restaurer une partie de leur souveraineté sur le territoire national, et encore plus proche autour de la capitale. Je crois que oui, cela participe très clairement du fait que l'apport turc et l'apport russe ne sont pas décisifs dans le renversement du rapport de force avec les groupes jihadistes. Est-ce que les Russes ont joué un rôle dans la réconciliation entre Bamako et Alger ? Sans doute. Parce que déjà, l'Algérie était assez mécontente de l'attitude russe à sa frontière. Il me semble qu'on a quand même eu entre la Russie et l'Algérie un petit peu de différend. Et ce différend, sans doute, qui s'est traduit aujourd'hui par le fait que les Russes eux-mêmes sont conscients que l'Algérie est pour eux importante dans la région, et qu'ils ne peuvent pas avoir une politique totalement indépendante et autonome de l'Algérie, sans prendre en compte la vision de l'Algérie. La Russie est quand même extrêmement dépendante de pays dans lesquels elle essaie d'étendre son influence. La présence toujours à Alger de l'opposant malien Mahmoud Dicko, l'imam Dicko, est-ce que cela ne reste pas une pomme de discorde tout de même entre Bamako et Alger ? Cela peut l'être si l'Algérie réitère les mêmes maladresses. Je pense aux maladresses qui avaient été celles formulées dans le passé, de chercher à être une sorte de théâtre dans lequel les Maliens pourraient se réconcilier. Je pense que l'imam Dicko est une figure très importante au Mali. Cela peut être, demain, un élément dans un dispositif plus global de réconciliation, mais c'est à l'Algérie à mesurer le fait qu'elle ne peut pas faire l'économie du sentiment, un petit peu, d'ingérence, d'amertume de l'armée malienne, de difficulté à comprendre. Bien sûr que l'Algérie, de par son expérience, considère que toute forme de répression militaire au Mali sera vouée à l'échec. Parce que la problématique n'est pas seulement jihadiste, elle est régionaliste, elle est indépendantiste, elle est islamique. Il faut donc trouver des formes de négociation au Mali. Mais la manière de l'avoir proposé n'a sans doute pas été forcément la meilleure. Et je crois que l'imam Dicko, lui-même, a l'air quand même de se mettre assez en retrait de cela. Au début du mois d'avril, le Mali a renoncé à soutenir le Front Polisario. C'était pourtant sa politique depuis plus de 50 ans. Bamako a reconnu la marocanité du Sahara occidental. Est-ce qu'aujourd'hui, après ces visites croisées entre Alger et Bamako, le Mali pourrait à nouveau changer d'avis ? Alors tout peut arriver parce qu'il y a eu brouille, puis réconciliation. Mais il me semble que plus globalement, sur le Sahara, il y a quand même un succès diplomatique marocain qui amène une grande partie des pays de la région, finalement, à aller vers le plan marocain qui est proposé. Il y a quand même le soutien des États-Unis, il y a le soutien de l'Europe. C'est peut-être le moment de considérer de faire un choix, quitte à ce que, du point de vue de l'Algérie, ce soit un petit peu abandonné. Il me semble ainsi que ce n'est plus forcément l'enjeu central. L'Algérie a compris que, dès l'instant où l'Union européenne, la France, les États-Unis, l'Espagne reconnaissent la marocanité du Sahara, il est quasiment illusoire de chercher à retourner quelques pays de la région dans l'espoir de faire de la résistance. L'enjeu ne se situera pas là. Il se situera peut-être dans des négociations qui nous échappent aujourd'hui, entre le représentant pour le Moyen-Orient l'Afrique, de l'administration Trump et des autorités algériennes, sur quelles seront les compensations éventuelles, quelles seront les formes d'accords ? Tout cela, pour l'instant, cela reste quand même assez difficile à percer dans les échanges qu'il peut y avoir. Entre le Niger et l'Algérie, la réconciliation est encore plus spectaculaire puisqu'au lendemain du coup d'État manqué du 29 août à Niamey, plusieurs avions militaires algériens ont atterri au Niger. Est-ce qu'on peut parler d'un changement historique dans la stratégie d'Alger, en Afrique, voire dans le monde ? Alors ce qui est sûr, c'est que ce message vient dire une chose très importante. C'est que le Niger, plus que tous les autres États du Sahel, est extrêmement important pour l'Algérie parce qu'il ne relève pas seulement d'une question sécuritaire ou d'une problématique de revendication autonomiste, mais il s'inscrit dans un projet plus global pour l'Algérie, qui est celui de relier le Nigeria à l'Algérie, via le Niger. Le Niger, c'est vraiment le point sur lequel l'Algérie pourrait éventuellement être amenée à vraiment être engagée militairement, si ce pays était amené à connaître des difficultés majeures sur le plan sécuritaire. C'est cela, le message que je retiens. C'est que l'Algérie fait passer clairement ce message que le Niger, non seulement c'est la grande puissance démographique de demain, avec peut-être 50 ou 60 millions d'habitants, mais ensuite c'est surtout l'État envers lequel l'Algérie doit avoir le plus d'attention si elle veut pouvoir demain relier le Nigéria et établir entre ces deux grands pays pétroliers, le gazoduc. Mais pas seulement, parce qu'il y a des tas d'autres projets qui sont en perspective, notamment avec le Nigéria. Je pense que là, oui, il y a un message important. Est-ce que cela pourrait se reproduire au Burkina, au Mali ? J'en doute profondément. Je crois que là on a vraiment un message qui est très clair, qui consiste à dire, le Niger, c'est un voisinage envers lequel l'Algérie souhaite établir une relation stratégique, et à partir de là, à s'engager militairement, éventuellement, si les autorités nigériennes le souhaitent. Ce qui est frappant depuis le 30 août, c'est que l'Algérie, pour la première fois de son histoire, envoie des troupes à l'étranger de façon…ostentatoire. Or, longtemps, l'Algérie a fait confiance dans son soft power, la nation révolutionnaire victorieuse de la France, pour exercer une forte influence politique en Afrique sans avoir besoin d'y envoyer des troupes ou des avions. Est-ce qu'au fil des ans, cette politique de prestige n'a pas montré ses limites ? Absolument de façon ostentatoire. Cette politique avait déjà montré ses limites sous la Libye de Kadhafi. Le Sahel était quand même beaucoup plus relié à la Libye de Kadhafi qu'à l'Algérie. L'avantage pour l'Algérie, c'est que Kadhafi, entre guillemets, entretenait une gestion qui permettait d'établir une certaine sécurité régionale, qui profitait à l'Algérie. Le fait que l'Otan, la France, le Royaume-Uni aient renversé la Libye de Kadhafi - on a vu les conséquences dans le Sahel, en Libye, mais surtout dans le Sahel - et à partir de là, on voit bien qu'il y a quand même dix années d'hésitation pour l'Algérie. Qu'est-ce qu'on fait ? On y va, mais ça veut dire qu'on accompagne les troupes françaises au Sahel. Cela, c'est impensable. La France est partie, les Russes y sont, cela ne marche pas. Finalement, l'Algérie va à petits pas. Mais je crois qu'elle y va vraiment dans un sens très précis, qui est celui de considérer que le Niger - et peut-être pas forcément le Mali et le Burkina - le Niger en particulier, va littéralement relever d'une diplomatie de privilégié, en quelque sorte, par rapport à l'Algérie dans ses relations, dans la perspective de voir, je le redis, le Nigeria et l'Algérie se retrouver reliés éventuellement par cet État que serait le Niger. Je crois qu'on est plutôt là-dedans. Si on le remet en perspective, c'était compliqué pour l'Algérie d'agir ces quinze dernières années. D'abord parce qu'il y avait la France. Ensuite, quand la France est partie, il y avait la Russie. Quand la Russie est empêtrée, aujourd'hui, les États du Sahel se fâchent avec l'Algérie. Donc là, on arrive peut-être à un moment donné où on n'a plus d'alternative, en Algérie comme au Sahel, pour trouver des compromis et essayer d'agir ensemble. 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Et si le prochain Premier ministre du Maroc était une femme ? Ce serait une première dans l'histoire du royaume et cela pourrait bien arriver dans quelques jours. Mercredi 23 septembre, les Marocains vont élire leurs nouveaux députés. Qui a le plus de chances de gagner ces législatives, avec quel enjeu pour les cinq ans à venir ? Abdellah Tourabi enseigne à l'université Hassan 2 de Casablanca et tient une chronique dans le journal Tel Quel et sur la chaîne de télévision 2M. En ligne de Rabat, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Vu le leadership du roi Mohammed VI sur la vie politique marocaine, à quoi va servir le gouvernement qui va sortir de ces législatives ? Abdellah Tourabi : Bien sûr que les élections sont très importantes. Il y a une constitution et un changement constitutionnel qui a eu lieu en 2011, dans le sillage du Printemps arabe. Et, donc, dans cette Constitution, il y avait une évolution qui était majeure. Le roi reste une institution qui est une clé de voûte du système politique marocain. Elle est importante, elle est centrale. Mais aussi, les élections ont donné une légitimité qui est très particulière au chef du gouvernement et au gouvernement, qui sont responsables de tout le pouvoir exécutif. C'est la constitution du Maroc. C'est un changement qui était majeur à l'époque, en 2011. Le chef de gouvernement est issu du parti qui est premier aux élections. C'est un peu comme le système que l'on voit dans d'autres pays de type monarchie parlementaire, que ce soit l'Angleterre, l'Espagne ou d'autres pays. C'est-à-dire que même le roi est contraint par cette règle. Le roi doit choisir quelqu'un qui est issu du parti qui est arrivé premier. Ces élections sont donc importantes parce qu'elles vont nous donner, bien sûr, un nouveau chef de gouvernement, ou peut-être le même qui sera reconduit. Enfin, cela dépendra des élections. Mais cela nous donnera aussi un Parlement, qui est responsable entièrement de la loi. Contrairement à ce qui se passait au Maroc dans les années 1990 ou les années 2000, tout le pouvoir législatif appartient au Parlement. On l'a vu il y a un an avec les manifestations Gen Z, dont la répression a fait trois morts, la question sociale est brûlante. Est-ce que le parti au pouvoir RNI, du Premier ministre Aziz Akhannouch, ne risque pas de perdre ces élections ? Évidemment que la question sociale est très, très importante. On l'a vu. On l'a aussi vu avec les événements de Ceuta. En juillet dernier, des milliers de jeunes Marocains ont risqué leur vie, ont passé vers la ville, l'enclave de Ceuta. La question sociale est donc très importante. Bien sûr, il y a un problème d'éducation, un problème de chômage, un problème de création d'emplois. Selon le gouvernement sortant, il a fait de son mieux pour pouvoir résorber ces problèmes en généralisant la protection sociale, en introduisant une réforme du système éducatif, en créant de l'emploi. Mais du point de vue interne, cela reste insuffisant pour résorber, d'abord, cette masse de jeunes Marocains qui arrivent à l'emploi. On l'a vu récemment avec le classement PISA. Le Maroc était extrêmement mal classé dans ce classement international. Le gouvernement est en train de présenter son bilan pour demander une reconduction au pouvoir et pour arriver premier. Mais on verra. Enfin, je pense aussi qu'il y a beaucoup de frustrations, beaucoup d'insatisfactions chez les électeurs marocains, qui pourraient se traduire au moment du vote. À lire aussiMaroc: à une semaine des législatives, la hausse promise du salaire minimum peine à convaincre les jeunes Et du coup, est-ce que les islamistes du PJD, d'Abdelilah Benkirane, ne sont pas en mesure de revenir au pouvoir ? Alors vraiment, c'est un facteur X dans ces élections. Le PJD a gouverné le pays pendant deux mandats, 2011, 2016, et après 2016, 2021. Après, il y a eu un effondrement spectaculaire de ce parti, qui a perdu 102 sièges au Parlement. Il était premier pendant deux mandats, il est arrivé huitième aux élections de 2021. Il a perdu un million de voix. Bien sûr, il y a le retour d'Abdelilah Benkirane, qui était l'ancien chef du gouvernement, le retour à la tête du PJD. Maintenant, il est en train de mener une campagne qui est dynamique. Personnellement, je ne crois pas que le PJD va arriver premier, ni deuxième pendant ces élections, mais il pourrait probablement améliorer son score. Il mène actuellement une campagne qui est assez dynamique, que ce soit sur les réseaux sociaux ou que ce soit sur le terrain. Encore une fois, c'est un facteur X pendant ces élections. Je ne pense pas qu'il va arriver premier ou deuxième pendant ces élections. Je pense que l'objectif du PJD, du parti islamiste, en ce moment, c'est de renforcer sa place dans l'opposition et d'améliorer, évidemment, son score. Enfin, de revenir, parce que c'était un déclin vraiment spectaculaire lors des élections de 2021. Dans les partis de la coalition actuelle au pouvoir, il y a le PAM, fondé par un des conseillers du roi, Fouad Ali El-Himma. Est-ce que l'homme qui monte dans ce parti, ce n'est pas Fouzi Lekjaa, le président de la très puissante Fédération marocaine de football ? Est-ce qu'il vise le poste de Premier ministre ? Oui, c'est un candidat légitime à ce poste. Il faut dire qu'on le connaît dans le continent africain. C'est un des visages les plus connus du football africain, du football mondial. C'est le président de la Fédération marocaine qui a fait un travail exceptionnel dans le football marocain, et tout le travail fait sous sa présidence. Maintenant, l'arrivée de Fouzi Lekjaa a donné une impulsion supplémentaire à ce parti. Il est en concurrence avec Aziz Akhannouch, le chef du gouvernement. On voit très bien que ce sont les deux partis de la majorité qui sont en concurrence. Fouzi Lekjaa, de par ses fonctions, de par aussi sa popularité, qui est acquise grâce au football, est un candidat sérieux au poste de chef du gouvernement. Mais après cela dépendra. Est-ce que le parti va le préférer à Fatima Ezzahra El Mansouri qui est la cheffe de parti ? Cela dépendra aussi de l'investiture royale. Qui est la cheffe du parti actuellement, dites-vous ? Fatima Ezzahra El Mansouri. C'est un trio qui gouverne le parti, mais c'est elle qui coordonne cette direction. Fatima Ezzahra El Mansouri, qui est ministre de l'Habitat et maire de Marrakech, pourrait aussi être candidate au poste de chef du gouvernement. Ce serait dans ce cas la première fois qu'une femme dirigerait un gouvernement au Maroc ? Bien sûr. Enfin, cela dépend de l'arrivée du PAM premier aux élections. On parlait de Fouzi Lekjaa, qui préside la Fédération marocaine de football. Cela tombe au moment où le futur gouvernement devra organiser la Coupe du monde 2030 de football ? Oui, pour cette raison on appelle ce gouvernement le gouvernement du Mondial. C'est le gouvernement qui va gérer les affaires publiques, mais aussi lancer ou continuer tous les chantiers lancés par le Royaume : les infrastructures, la construction des terrains, la construction de nouveaux aéroports. Le Maroc compte énormément sur l'organisation de la Coupe du monde pour renforcer son développement économique, pour renforcer sa croissance et créer de l'emploi. Donc Faouzi Lekjaa est un candidat potentiel pour l'occupation du poste de chef de gouvernement. À lire aussiCoupe du monde 2030 de football: le Maroc veut augmenter sa capacité hôtelière de 60000 lits Depuis la crise de Ceuta de juillet dernier, le rush de quelque 70 000 migrants marocains sur l'enclave espagnole, le débat fait rage dans la classe politique espagnole. Qu'en est-il dans la classe politique marocaine pendant cette campagne au Maroc ? Bien sûr, au Maroc, cela a été un choc, pour ne pas le cacher. Ce qui s'est passé, les images qu'on a vues, est un choc pour l'opinion publique. Malheureusement, ce débat n'a pas été pris en compte par la classe politique marocaine. On n'a pas assisté à d'énormes débats, et il est en train d'être utilisé dans la campagne électorale pour fragiliser le gouvernement. On a vu des partis d'opposition qui attaquent le gouvernement sur ce terrain-là en disant que ces jeunes-là, s'ils avaient une meilleure éducation, s'ils avaient accès à l'emploi, on n'aurait pas vu ces images. Mais le débat n'est pas de la même intensité qu'en Espagne, parce qu'on sait très bien qu'en Espagne, celui qui est visé, c'est Pedro Sánchez, le Premier ministre espagnol, et son parti. C'est donc une occasion de le fragiliser davantage. Comme vous le savez, en Espagne, beaucoup pensent que les autorités marocaines ont volontairement fermé les yeux sur le passage de la frontière espagnole par ces quelque 70 000 migrants. Qu'est-ce que vous en pensez ? Franchement, je trouve cela, pour utiliser la formule de Jacques Chirac, « abracadabrantesque », cette idée, cette vision que le Maroc aurait permis pour différentes raisons. Première chose, le timing. Ces événements ont eu lieu au moment où le Maroc célébrait la Fête du Trône. Le jour même de la Fête du Trône, le roi lui-même faisait un discours qui incite à l'espoir, qui disait que le Maroc est sur la bonne voie, etc. Je ne pense pas que le Maroc organiserait ce genre de choses un jour aussi important, durant une célébration aussi importante que la Fête du Trône. Les festivités se déroulaient à quelques kilomètres de Ceuta. Deuxième chose, ce sont des Marocains qui se sont enfuis. Ce sont des enfants du Maroc qui se sont enfuis. Donc cela a fait beaucoup de mal au Maroc. Les images n'ont pas choqué seulement les Espagnols, mais ils ont choqué aussi les Marocains. On voyait des Marocains en train de fuir le Maroc parce qu'ils n'avaient pas d'avenir, parce qu'ils pensaient que, en Espagne, la situation serait meilleure. Et donc j'imagine mal pourquoi le Maroc organiserait ce genre de choses. Troisième élément, les relations entre le Maroc et l'Espagne n'ont jamais été aussi fortes que sous le gouvernement de Pedro Sánchez. Pedro Sánchez a reconnu le plan d'autonomie du Sahara. Donc, je ne vois aucunement quel intérêt a le Maroc à fragiliser ce gouvernement avec lequel tout se passe bien. Est-ce que la question du Sahara fait polémique ou au contraire consensus pendant cette campagne électorale ? Ah, non, non. Cela fait partie des trois choses qu'on considère comme des constantes, comme des choses sacrées au Maroc, c'est-à-dire la religion, l'Islam – c'est dans la constitution du Maroc –, la monarchie et le Sahara. Bien sûr, il y a un consensus total sur cette question-là. Même les opposants vraiment les plus farouches au pouvoir au Maroc considèrent que le Sahara fait partie du territoire marocain. Sur cela, il n'y a aucun débat au Maroc. À lire aussiCeuta: la colère monte contre les migrants, le gouvernement espagnol s'efforce de trouver des solutions

Au Niger, deux semaines après sa disparition, on est toujours sans nouvelles de notre confrère Moussa Kaka. Mais aujourd'hui, Reporters sans frontières (RSF) parle de « disparition forcée » et dit avoir de bonnes raisons de penser que les autorités militaires de Niamey y sont pour quelque chose. Où en est la liberté de la presse au Niger et dans les deux autres pays du Sahel central, le Mali et le Burkina Faso ? Sadibou Marong est le directeur du bureau de RSF pour l'Afrique subsaharienne. En ligne de Dakar, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Depuis maintenant deux semaines notre confrère Moussa Kaka a disparu. Est-ce que vous avez de ses nouvelles ? Sadibou Marong : À ce jour, nous n'avons pas de nouvelles de Moussa et cela fait deux semaines, donc quinze jours, que Moussa Kaka, qui est un journaliste de renom et un des vétérans de la presse au Niger, n'a pas donné signe de vie. Nous estimons que nous sommes désormais dans une situation d'une extrême gravité et sommes légitimement en face d'un cas de disparition forcée, puisque nous avons toutes les raisons de penser que les autorités militaires, ou des éléments qui leur seraient liés, y sont pour quelque chose. En tout état de cause, leur responsabilité est engagée puisque, à ce jour, elles n'ont pas ouvert d'enquête afin de retrouver Moussa et d'établir les circonstances de sa disparition. Les autorités du Niger n'ont même pas communiqué sur cette situation, ce qui agrandit davantage les inquiétudes de la famille de Moussa Kaka et de ses collègues, et de l'ensemble des défenseurs de la liberté d'expression et de la liberté de la presse dans le monde. Le signal, pour nous, est que désormais, personne parmi les journalistes n'est plus à l'abri d'un enlèvement ou d'une disparition forcée, ou d'une arrestation arbitraire. C'est-à-dire que vous pouvez travailler pendant plusieurs heures dans votre rédaction pour informer les citoyens au nom de leur droit à l'information, et à la fin de votre journée, vous devenez victime d'une disparition forcée comme Moussa Kaka. C'est cela qu'il faut dénoncer et c'est cela qu'il faut combattre. Le deuxième signal, tout aussi grave de notre point de vue, est que cette sorte de déresponsabilisation qu'on perçoit quand on voit que cela fait quinze jours, un temps si long, que les autorités militaires qui gèrent le Niger, et qui sont pourtant censées protéger tous les citoyens, y compris Moussa Kaka, continuent d'observer ce silence inquiétant. À lire aussiAu Niger, une dégradation croissante de la liberté de la presse Cette année, le Niger a connu une chute de 37 places dans votre classement Reporters sans frontières de la liberté de la presse dans le monde. Le Niger a reculé à la 120ᵉ place. Pourquoi cette dégradation ? Disons, d'une manière générale, qu'il ne s'agit pas seulement du Niger, mais pour les États de l'AES, de l'Alliance des États du Sahel, il y a des chutes ici ou là, mais la chute la plus grave, 37 places, a été notée au Niger. Le pays a pris un certain nombre de décisions défavorables à la promotion de la liberté de la presse depuis 2025. Il y a d'abord l'utilisation de la loi sur la cybercriminalité, une utilisation, disons, assez abusive pour continuer à détenir des journalistes en prison. En 2025 et jusqu'à récemment, nous avions au moins cinq à six journalistes détenus au Niger. Actuellement, dans le monitoring que nous avons, il y a les cas de Moussa Tchangari, journaliste activiste toujours en prison, de même qu'un autre cas, Serge Mathurin, qui était un présentateur dans un média local, Canal 3. Mais le Niger a connu effectivement la baisse la plus importante au classement mondial de la liberté de la presse, et les journalistes étaient essentiellement poursuivis en vertu de la loi sur la cybercriminalité. Mais au-delà de cela, ce que nous percevons, c'est que c'est aussi un pays où on a eu le développement de cette coopération accrue entre les trois de l'AES, qui se sont dotés de leurs groupes, de leurs propres radios, de leurs télévisions et de leurs agences de presse, et qui ont toujours continué, un peu, à avoir comme objectif d'aligner leurs narratifs de la même manière. Les médias des services publics continuent à travailler pour faire rayonner les narratifs proposés par l'État, et le Niger est en plein dans ce cadre-là. Face à cette situation, on voit que le journalisme de qualité a un peu tendance à régresser et cela joue sur la chute du pays dans le classement mondial de la liberté de la presse. Quel est le reproche fondamental qui est fait dans les trois pays de l'AES, du Sahel central, aux journalistes standards ? Il faut d'abord dire que les coups d'État dans les pays du Sahel central, qui ont donc formé l'alliance des États du Sahel, ont tous été le catalyseur d'importantes violations de la liberté de la presse dans ces pays. On a vu, par exemple, que la notion de journalisme patriotique ou de traitement patriotique de l'information, c'est-à-dire un traitement qui est acquis au pouvoir en place, avait émergé au Mali avec l'arrivée d'Assimi Goïta à l'époque, qui bénéficiait d'un certain élan de solidarité assez populaire et qui s'était même permis de solliciter le soutien des médias à prêcher les bonnes paroles pour, « ne pas démoraliser la population et les forces armées ». Des journalistes pro-junte l'ont vulgarisé par la suite. Mais on l'a vu aussi au Burkina avec une forme encore plus grave, comme le montre la formation, le mois dernier, d'une quarantaine de journalistes à une « immersion patriotique », parce que c'était dans un camp militaire, en présence de deux ministres qui leur demandaient s'ils allaient être des journalistes professionnels ou patriotes, et ils répondaient par l'affirmative. Mais en analysant, on se rend compte d'une chose : les régimes militaires du Sahel veulent imposer une nouvelle forme de l'information qui est fondée sur un principe très simple. C'est-à-dire que si vous avez un narratif favorable au pays, vous êtes avec eux, vous êtes pour eux. Si vous vous efforcez d'être indépendant, vous êtes alors contre eux. L'objectif de ces autorités est donc, que les médias indépendants se taisent, et c'est la raison pour laquelle ils ont suspendu des médias internationaux. Ils ont corsé les processus d'accréditation, comme on est en train de le voir au Niger, en train de s'y préparer avec une nouvelle ordonnance pour les correspondants. Ces autorités ont aussi envoyé des messages de dissuasion à la presse locale. Tous ces paradigmes ont évolué depuis l'année dernière avec ce qu'on peut considérer comme une nouvelle trouvaille : le récit, le narratif souverain, la souveraineté médiatique. Une manière pour eux d'estimer que leurs pays sont trop souvent racontés de l'extérieur par, disons, des voix qui ne sont pas forcément les leurs, qui façonnent certainement négativement leur image. Pour nous, le préalable, c'est véritablement de permettre aux journalistes locaux de jouer leur rôle par la production d'informations professionnelles, responsables et dignes d'intérêt. Mais on voit que cela n'est pas le cas. Par exemple, au Mali, les journalistes Chahana Takiou et Abdrahamane Keita ont publiquement challengé les autorités et se sont retrouvés en prison, tout comme Youssouf Sissoko, d'ailleurs. Nous continuons à demander l'abandon des charges et leur libération. C'est cela, un peu, la différence fondamentale. Ces autorités sont dans une dynamique de traitement patriotique de l'information, de contrôle du récit, de contrôle du narratif. Alors que le journalisme en soi, le préalable, c'est véritablement de permettre aux journalistes locaux, d'accepter qu'ils puissent jouer leur rôle par la production d'informations professionnelles. Mais si vous n'êtes pas avec eux, si vous faites des critiques, vous êtes pris le lendemain ou le même jour. À lire aussiRSF s'inquiète après la disparition du journaliste Moussa Kaka au Niger Est-ce que Moussa Kaka n'est pas la preuve justement qu'on peut être à la fois un journaliste indépendant et un citoyen patriote qui aime son pays ? Moussa est la preuve de la résilience dans le journalisme tel qu'on le voit. C'est pourquoi il est important de se mobiliser et de se lever pour des journalistes comme Moussa Kaka. Il y en a beaucoup d'autres dans ces pays du Sahel. On sait, par exemple, que Moussa Kaka subissait des pressions de la part des autorités depuis octobre de l'année dernière, puisqu'il a été interpellé avec un certain nombre de journalistes. C'est-à-dire que, de plus en plus, on voit l'émergence d'un nombre important de journalistes qui pensent à faire un journalisme de qualité et un journalisme digne d'intérêt, au nom du droit des populations du Sahel à l'information. Moussa Kaka, pendant près de 30 ans, n'a fait que cela. Et il y en a beaucoup d'autres, malheureusement, qui sont tellement persécutés - qui étaient obligés de se retrouver dans d'autres pays en exil, qui sont allés créer des médias à partir de l'étranger – et d'autres qui sont toujours résilients, et qui restent, et qui continuent à faire un journalisme, et un journalisme de qualité. Pour ces gens-là, il faut se lever pour protéger et accompagner ces gens, pour que le journalisme ne meure pas, pour que le Sahel ne soit pas ce grand trou noir de l'information. Ce que note le tout dernier rapport de WAJSIC (Whistleblowers and Journalists Safety International Center, ou Centre international pour la sécurité des lanceurs d'alerte et des journalistes en français), une ONG qui est basée au Ghana et qui lutte pour la protection des lanceurs d'alerte et des journalistes, c'est qu'à la différence de leurs confrères du Burkina et du Mali, les journalistes du Niger qui sont persécutés ne partent pas en exil. Effectivement, ça nous l'avons documenté et nous le notons. Comparé au niveau assez faible de journalistes du Niger qui ont quitté le pays, il y en a quand même, il y en a un peu, un nombre très petit, qui a été obligé de partir pour ne pas aller en prison, et d'autres qui ont été tellement persécutés qu'ils ont été obligés de faire autre chose que du journalisme, et d'autres qui sont restés malgré les persécutions. Aujourd'hui, si on prend le cas du Burkina Faso, c'est quand même le pays où il y a un nombre extrêmement important de journalistes en exil. Parce que là, le niveau de répression est tellement grave comparé au Mali ou au Niger, même s'il y a des Maliens aussi qui sont partis en exil. Le Burkina Faso a actuellement un nombre important, comme l'a effectivement souligné le dernier rapport, qui est un excellent rapport de WAJSIC et de Sahel Horizon sur le nombre de journalistes en exil. Mais cela, on peut le comprendre parce que c'est le caractère très féroce de la répression des journalistes au Burkina qui l'explique. On avait vu, par exemple, des acteurs non étatiques dans la répression des journalistes, qui avaient joué un rôle négatif. Par exemple au Mali, c'était le collectif de défense des militaires, au Niger, le collectif de soutien au CNSP. Mais au Burkina, par exemple, on voit autre chose, l'émergence de nouveaux acteurs comme les membres du Bataillon d'intervention rapide de la communication, Bir-C, qui en réalité, est une milice numérique qui comprend aussi bien des activistes et des proches du pouvoir, mais qui mène des campagnes de désinformation, de dénigrement et de harcèlement en ligne, contre quiconque ose critiquer les autorités. Les journalistes font partie de ces cibles-là. Donc la répression au Burkina est devenue extraordinairement féroce. On a tous les cas de journalistes portés disparus : Serge Oulon, Moussa Sareba et beaucoup d'autres. C'est quand même le pays le plus difficile dans le Sahel, comparé au Niger, par exemple. Vous êtes le responsable de RSF pour l'Afrique subsaharienne. Vous êtes basé à Dakar, est-ce que vous restez en contact avec les autorités de ces trois pays du Sahel central, afin d'essayer de défendre un espace de liberté en faveur des journalistes ? Tous les jours, nous continuons nos actions de plaidoyer en direction des États du Sahel, avec des engagements réguliers avec les autorités, en utilisant les espaces de discussion existants. Il se trouve souvent aussi que certaines autorités peuvent être fermées au dialogue et aux discussions, mais nous créons toujours le cadre adéquat pour les amener à la discussion. Par exemple, dans le cadre de la mise en œuvre de notre campagne — qui est une campagne dédiée qu'on mène depuis toutes ces années-là –, protéger les journalistes et promouvoir le droit à l'information au Sahel, nous avons soumis aux autorités du Sahel et à certains des autres États la Déclaration pour le droit à l'information au Sahel, que nous avons lancée au siège de l'Union africaine et que nous continuons de présenter aux États pour sa signature. Il y a des pays qui signent, comme par exemple la Mauritanie, la Côte d'Ivoire, et d'autres pays sahéliens ont signé. Actuellement, l'objectif, c'est de parvenir à faire signer la déclaration par les autorités du Sahel, les autorités de l'AES. Et parallèlement aussi, nous menons des actions de réponse d'urgence en faveur des médias de ces pays, nos soutiens aux radios communautaires, toutes les actions d'assistance aux journalistes en exil, et ceux en détention, et sur telle et telle interpellation ou sur telle et telle violation de liberté de la presse. Est-ce que vous avez des contacts directs avec les autorités du Niger, par exemple, ou du Mali ? Ce qu'on peut dire, c'est qu'elles restent souvent fermées, mais souvent elles communiquent de manière assez laconique. Mais souvent, elles ont une perception qu'on voit un peu cantonnée à ces critiques. Mais pour nous, ce qui est important, notre rôle n'est pas forcément de plaire, mais notre rôle est de servir de société civile, de vigie de société civile africaine dynamique, qui puisse alerter les autorités pour redresser la barre. Et on vient souvent avec des solutions, et c'est ça qui est important, qu'il s'agisse du Mali, du Niger, du Burkina Faso, du Tchad et de l'ensemble des pays sahéliens.

Il est le magistrat sénégalais qui tient tête à Donald Trump. Depuis le départ forcé de Karim Khan il y a trois mois, Mame Mandiaye Niang est le procureur par intérim de la Cour pénale internationale, et il subit les foudres des États-Unis, qui reprochent à son tribunal d'avoir lancé des poursuites contre deux dirigeants de l'État israélien. « Nous sommes dans la tempête et c'est un test de résilience », confie-t-il à RFI. La CPI est-elle face à une menace existentielle ? En ligne de La Haye, aux Pays-Bas, le magistrat répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : La Cour pénale internationale est-elle une juridiction supranationale, corrompue et fatalement politisée comme disent les États-Unis ? Mame Mandiaye Niang : Une juridiction corrompue ? Non. Une juridiction supranationale… tout dépend de comment on interprète le mot. Ce qui est sûr, c'est qu'il s'agit d'une juridiction qui a été mise en place par la volonté de plusieurs États. Aujourd'hui, on en compte un peu plus de 120. Est-ce que supranationale signifie au-dessus des nations ? Et ce d'autant de prérogatives à l'encontre de ces pays ? Là aussi, c'est non. En fait, nous sommes là à la disposition des États qui peuvent bien nous saisir comme alternative à une absence de justice nationale. Une juridiction politisée, disent les Américains, parce que vous avez lancé en novembre 2024 des poursuites contre le Premier ministre et l'ancien ministre de la Défense d'Israël. Cela ne veut pas dire qu'il s'agit d'une juridiction politisée. Maintenant, pour qui connaît le type de crime dont on est saisi, il s'agit de crimes contre l'humanité, de crimes de guerre ou de génocide. Vous savez bien qu'il s'agit là de crimes à la base desquels il y a parfois des motivations idéologiques, religieuses ou politiques. Mais non, en vérité. En fait, notre démarche est une démarche technique qui consiste à voir si ces crimes ont été commis avec cette intentionnalité qui peut parfois effectivement être bien politique. Mais nous, en ce qui concerne notre démarche, effectivement, c'est la démarche des praticiens du droit qui regardent si des infractions ont été commises et si on a effectivement la compétence pour les juger. Et lors de cette décision, vous avez également lancé des poursuites contre trois dirigeants du Hamas ? Tout à fait, parce qu'en fait, nous avons procédé à des enquêtes. Et des enquêtes que je peux dire légitimes, et donc nous avons effectivement procédé à des investigations qui ont abouti à ces mandats d'arrêt que vous mentionnez. En novembre 2024, quand votre Bureau de la Cour pénale internationale a lancé ses mandats d'arrêt contre ces deux dirigeants israéliens, le Premier ministre et l'ancien ministre de la Défense, est-ce que vous saviez que tout cela déclencherait les foudres de Washington ? Est-ce qu'on savait ? Certainement. Et ça, c'est dans la nature de la justice que notre action a souvent comme conséquence de contrarier. Donc, de ce point de vue, effectivement, nous savions bien. Et puis, il ne faut pas oublier que bien avant cela, il y a eu toute une série de contestations qui ont entouré la saisine de notre Cour par rapport à cette situation. Ça, c'est bien avant novembre 2024. Il y avait même eu des contestations légales devant notre juridiction. Et je crois d'ailleurs que, lors de son premier mandat, Donald Trump avait déjà sanctionné une magistrate de la CPI, la Gambienne Fatou Bensouda, non ? Tout à fait. À l'époque, elle était procureure. Elle avait été mise sous sanctions et de telles sanctions, en fait, n'ont été enlevées par le président Joe Biden qu'après le changement au niveau de la tête de l'exécutif américain. Mais au vu du tremblement de terre que cela a provoqué depuis deux ans, est-ce que vous ne vous dites pas aujourd'hui que, si c'était à refaire, vous ne le referiez pas ? Écrire l'histoire, à mon avis, c'est toujours une sorte d'exercice qui se prête à tous les fantasmes possibles. Mais par contre, ce qu'on peut dire, c'est : est-ce qu'en regardant ce qu'on a fait, c'était une action légale et légitime ? Et par rapport à ça, je crois qu'il n'y a rien à enlever de ce qui a été fait. Le monde est aujourd'hui témoin de partout où on intervient, que ce soit à Gaza ou ailleurs. On a beau nous critiquer, mais pour chacune de ces situations, quand on les regarde, on ne peut pas dire qu'une réponse judiciaire n'est pas souhaitée. Donc, si c'était à refaire, vous le referiez ? Oui, comme j'ai dit, ce qu'on a fait était tout à fait légal. Et aujourd'hui encore, cette situation, en fait, continue de retenir notre attention. Aujourd'hui, vous voilà donc sous sanctions des Américains, comme plusieurs autres magistrats de la Cour pénale internationale. Concrètement, cela veut dire que vous ne pouvez plus utiliser de carte bancaire, par exemple ? Non, ça ce sont juste un des inconforts. Notre vie personnelle et quotidienne est affectée, mais en fait, chacun de nous essaie de s'ajuster comme il peut. Et donc, comme la plupart des cartes bancaires utilisées en Europe sont adossées à des banques américaines, vous ne pouvez plus faire vos achats avec une carte bancaire ? Ah non ! On ne peut pas faire d'achats avec les cartes bancaires. En fait, il y a des services auxquels on a théoriquement accès, mais, puisqu'ils requièrent des cartes de crédit comme « booker » (réserver) un hôtel ou acheter un billet d'avion ou un billet de train, la plupart de ces services aujourd'hui nous sont difficiles. Et vous êtes obligés de passer par un tiers ? Oui, on est obligé de passer par un tiers, y compris aussi, pour le moment, avec l'appui de la Cour elle-même qui nous permet de faire certaines choses qu'à titre individuel, il n'est plus possible de faire. Donc, le monde, en fait, découvre qu'il y a une très grande dépendance par rapport à une technologie ou bien par rapport à des outils de paiement qui sont exclusivement détenus par un pays. Par les États-Unis ? Oui, tout à fait, par les États-Unis. J'ai vécu jusqu'à quasiment mes 35 ou 40 ans sans aucune carte de crédit. Ça rend la vie difficile, mais pas impossible. Et je crois que j'appartiens aussi à un corps où on sait qu'on doit se préparer à faire face à des représailles liées aux contrariétés des gens qui n'aiment pas notre action. Et au-delà de votre cas personnel, Monsieur le juge, est-ce que les sanctions américaines entravent le fonctionnement de votre Bureau et notamment ses investigations ? De là à dire que notre action est entravée, je crois que c'est non. C'est-à-dire, il ne faut pas négliger l'impact effectivement des menaces, des représailles et surtout même d'actions futures. On ne peut pas dire que ça n'a pas d'impact, mais en même temps, pour nous, c'est une sorte de test de résilience. Nous sommes en train d'organiser aussi notre résilience par rapport à toutes ces technologies américaines dont on a pu être particulièrement dépendant. Aujourd'hui, on fait notre travail, on explore aussi des alternatives à toutes ces technologies-là. Et puis on explore aussi peut-être d'autres moyens de travail qui, dans l'immédiat, peuvent se révéler moins efficaces, mais quand même qui nous permettent de faire ce travail extrêmement important qui est le nôtre. Alors, vu que les Américains menacent de sanctions les juristes, les ONG qui travaillent avec vous, est-ce que vous n'êtes pas tout de même de plus en plus isolé ? Bon, c'est déjà le cas. En fait, il y a un certain nombre d'ONG qui ont déjà fait l'objet de sanctions et effectivement, il y en a d'autres qui le sont. Mais de là à dire que nous sommes isolés, non ! Je crois que, pour qui connaît comment la Cour a été créée et ce dont elle a besoin pour fonctionner, on ne peut pas être isolé parce que, quand même, nous sommes le produit de la volonté de plus de 120 États. Ce sont ces États qui nous donnent les budgets et qui, par leur coopération, nous permettent de fonctionner. Donc, nous ne serons isolés que si ces États nous lâchent. Maintenant il ne faut pas contester le fait qu'on vive une tempête avec quelques retraits ici ou là. Mais je crois que, de façon générale, nous bénéficions encore du soutien de tous ces États par la volonté desquels nous existons. Est-ce que vous avez accès aux outils américains de l'intelligence artificielle, ou est-ce que vous êtes obligé de passer par les outils d'autres pays comme la Chine ou les pays de l'Union européenne ? Nous y avons accès parce que la Cour ne fait pas encore l'objet de sanctions institutionnelles, comme ils disent, qui ont été brandies depuis un certain temps, mais qui, en fait, n'ont jamais été déployées. Et donc l'accès à ces outils, d'un point de vue institutionnel, est toujours possible. Oui, c'est-à-dire que la prochaine étape contre vous, ça pourrait être des sanctions américaines contre l'institution CPI, Cour pénale internationale ? Oui, tout à fait. Donc, c'est quelque chose, en fait, qui a été brandi, dont on a parlé depuis un certain temps, qui aurait la conséquence, effectivement, d'interdire à toutes ces compagnies tech américaines de coopérer avec la Cour en tant qu'institution. Pour le moment, ce n'est pas le cas. Et ces compagnies, en fait, qui coopéraient avec nous, peuvent parfaitement continuer à le faire. À plusieurs reprises, Mame Mandiaye Niang, l'État du Sénégal, votre pays donc, par les voix de Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, vous a promis soutien et solidarité. L'Union européenne également, mais est-ce que ces soutiens sont suffisants ? D'un point de vue déjà de la symbolique, moi je pense que c'est extrêmement important parce que, que ce soit le Sénégal, mon pays que vous avez cité, ou l'Union européenne qui se trouve aujourd'hui être le soutien le plus important qui nous permette de fonctionner, dans ces deux cas, ça va même au-delà de la symbolique. Parce que si on est à même de fonctionner, c'est à la faveur de tous ces soutiens. Donc à titre personnel, mon pays en a fait plus que je pouvais attendre parce que je mesure la vulnérabilité possible des pays comme le mien. Mais aujourd'hui, le soutien que j'ai reçu depuis le début des sanctions a été un soutien haut et fort. Et c'est ce même soutien aussi que je reçois aujourd'hui de la France et de l'Union européenne. Et quand vous entendez les paroles de Diomaye Faye ou d'Ousmane Sonko, ça fait du bien, j'imagine ? Absolument. Ça fait du bien. Et aussi, ça fait de la fierté d'entendre que mon pays est derrière moi et que mon pays défend ses principes. Parce qu'il ne faut pas oublier quand même que le Sénégal a été le premier pays à ratifier le traité de Rome, et c'est quelque chose aujourd'hui qui est marqué dans les livres d'histoire. Et aujourd'hui cette tradition de défendre les principes. Et ça, c'est un hommage à Abdoulaye Wade ? Absolument. Et je crois que de ce point de vue, en fait, la diplomatie sénégalaise, je dois dire, à travers même les personnages politiques qui l'ont animée, a quand même fait preuve d'une certaine constance que je salue. Est-ce que, depuis que vous êtes sous sanctions américaines, vous avez des renforts financiers de la part d'autres États, notamment en Europe ? Ce qui est aussi une manifestation de soutien très claire, c'est que les contributions des États ont été déposées avec une très grande diligence. Donc, les États, quand même, ont été particulièrement diligents à donner leur contribution au niveau du budget régulier qui nous permet de fonctionner. Quels États, par exemple ? En fait, quasiment tous les États. Je crois que paradoxalement, malgré en fait cette situation qualifiée de tempête, donc la Cour, du point de vue des liquidités, est en très bonne santé. Le Tchad, le Burundi, les trois États de l'Alliance des États du Sahel… Depuis quelques mois, plusieurs pays africains annoncent leur départ de la CPI et pour certains à la suite de pressions américaines. Est-ce que ce lâchage ne vous inquiète pas ? Je crois qu'à travers les arguments qui ont été avancés, il y a eu beaucoup de malentendus. À certains, on leur a fait peur en leur indiquant qu'il y avait des mandats d'arrêt secrets contre eux. Et dans tous ces cas-là, c'était complètement faux. Aujourd'hui, le Niger ou le Burkina Faso ne sont même pas des pays de situation. Cela veut dire qu'il n'est pas envisageable d'avoir des mandats d'arrêt lancés contre qui que ce soit dans ces pays. Donc apparemment, il y a beaucoup de malentendus à travers aussi, en fait, des campagnes vicieuses et sournoises qui travestissent notre mandat. Est-ce à dire, Monsieur le Procureur, que vous espérez faire revenir le Tchad ou le Burundi, ou le Mali sur sa décision ? En tout cas, nous serons ouverts au dialogue pour l'idéal de justice internationale. J'ai du mal à croire qu'il y a quelque part au monde quelqu'un qui peut ne pas embrasser cet idéal-là. Vous comptez en effet plus de 120 membres, mais il n'y a pas dans la CPI trois des cinq membres permanents du Conseil de sécurité, les États-Unis, la Russie et la Chine. Il y a ces pays qui commencent à vous quitter. Est-ce que la CPI, 30 ans après sa naissance, n'est pas dans une très grave crise du trentenaire ? Est-ce qu'elle n'est pas face à une menace existentielle ? En fait, il peut y avoir des soubresauts et des tumultes. Et aujourd'hui, c'est tout le multilatéralisme qui est secoué. Mais j'ai du mal à croire qu'il s'agit d'une crise existentielle. Cette Cour est la résultante d'un effort constant, continu depuis pratiquement plus d'un siècle. Et bien entendu, on a eu une embellie à la fin des années 90 qui a rendu des consensus relativement faciles. Certains de ces consensus sont en train plus ou moins d'être bousculés, mais je crois que nous reprendrons le dessus parce que nous représentons un idéal qu'on ne peut pas effacer : l'idéal de justice internationale, on ne peut pas le mettre sous le boisseau quand le système national ou régional est défaillant. Donc, vous attendez le départ de Donald Trump de la Maison Blanche ? En fait, je ne le dirai pas comme ça parce que les États-Unis ont la souveraineté d'élire qui ils veulent. Mais je dirais qu'après ces moments difficiles viendront des moments plus calmes. Est-ce qu'il faudrait que la Cour pénale internationale renonce à poursuivre les ressortissants des États non membres ? Les Américains, par exemple, même s'ils sont soupçonnés d'avoir commis un crime sur le territoire d'un État membre de la CPI ? Je pense qu'en fait, il y a quelque chose à clarifier. Nous tenons cette souveraineté des États membres. Ces mêmes États membres, si vous regardez bien, en France, au Sénégal… n'importe quel pays que vous prenez, on y juge des étrangers. Un Américain qui, en France, commet un crime, on ne peut pas imaginer que ce serait une violation de la souveraineté américaine de le juger. Aux États-Unis, on juge aussi des étrangers tous les jours. Et je crois que si ce schéma est clair, la seule question qu'on doit nous poser est de savoir : est-ce que vous avez la légitimité pour juger des citoyens étrangers ? Mais tout dépend de là où ils ont commis les crimes et s'ils ont commis les crimes dans le territoire d'un État qui veut bien qu'on s'occupe de cette situation dans son territoire, on ne peut pas défaillir. Pas de compromis, même si cela pourrait arranger vos relations avec Washington ? Je crois qu'en fait, de ce point de vue, il y a plusieurs mécanismes. C'est-à-dire que ce que vous appelez compromis, c'est qu'il y a beaucoup de mécanismes aujourd'hui qui permettent en fait d'éviter certains conflits. Nous, nous sommes une juridiction qui ne revendique pas la primauté, quels que soient les criminels. Si leur pays veut bien les juger, nous on veut bien se retirer et les laisser les juger. Et ça, c'est ce qu'on appelle le principe de complémentarité qui est au cœur du traité de Rome. Cela veut dire qu'il n'y a rien de rigide dans notre action. Et ultime question, vous êtes actuellement le chef par intérim du Bureau du procureur de la CPI. Est-ce que vous êtes candidat au poste de chef du bureau en succession de Karim Khane pour le début de l'année prochaine ? Cette élection n'est pas encore à l'ordre du jour. Je préfère vraiment me concentrer sur le travail qui est le mien aujourd'hui au côté de ma collègue, Nazhat Shameem Khan. Nous avons des staffs qui ont traversé une période très difficile. Nous avons aussi beaucoup de situations avec aussi beaucoup de victimes qui attendent notre action. Et aujourd'hui, je crois que notre préoccupation immédiate, c'est de vraiment prendre tout cela en charge plutôt que de penser à des questions d'ambitions personnelles pour le futur. À lire aussiMame Mandiaye Niang, procureur de la CPI, sous sanctions américaines

Le chantier du complexe sportif d'Olembé au Cameroun fait de nouveau parler de lui. Annoncé par le gouvernement il y a une dizaine d'années comme un projet phare d'infrastructure sportive, parmi ceux qui étaient destinés à accueillir les matchs de la Coupe d'Afrique des nations qui s'est jouée dans le pays entre janvier et février 2022, le chantier pour l'achèvement des travaux du complexe est à l'arrêt. Au quartier Olembé, dans la périphérie ouest de la capitale Yaoundé, un écrin de 60 000 places est bien sorti de terre, mais les travaux d'embellissement et plusieurs structures annexes restent inachevés. Le complexe d'Olembé fait aussi désormais l'objet de plusieurs procédures contentieuses entre l'État et les différents constructeurs qui se sont succédé sur le chantier. Il en est ainsi du groupe italien Piccini, qui a obtenu le 4 septembre d'un tribunal arbitral, le Cirdi, basé à New York aux États-Unis, une sentence en sa faveur pour un dédommagement de 51 milliards de francs CFA. Le Pr. Cyrille Tollo, conseiller technique auprès du ministre des Sports, annonce que le Cameroun va s'opposer à cette décision qu'il considère injustifiée. À lire aussiLe Cameroun condamné à payer 78,5 millions d'euros à un constructeur italien pour le stade de foot d'Olembe

La quatrième édition des Jeux Olympiques de la jeunesse aura lieu dans 50 jours au Sénégal qui sera le premier pays du continent africain à accueillir une compétition olympique. En prélude à cet événement historique, la flamme olympique est arrivée dans la nuit du jeudi 10 au vendredi 11 septembre à Dakar. Quel est l'enjeu sportif de cet événement ouvert aux athlètes âgés de 17 ans maximum ? Qu'est-ce que le Sénégal peut en attendre ? Dirigeant de l'agence Prims et initiateur du Dakar Sport Summit, un forum sur l'économie du sport qui se tient tous les ans dans la capitale sénégalaise, Malick Diouf est l'invité de RFI pour répondre à toutes ces questions. RFI : Sur le plan sportif, qu'est-ce que vous attendez de cette quatrième édition des Jeux olympiques de la jeunesse, les JOJ ? Malick Diouf : Les JOJ viennent à bonne heure au Sénégal. C'est la première fois déjà que le Sénégal reçoit un événement de cette envergure, l'Afrique aussi. Sur le plan sportif, je pense que les Jeux olympiques de la jeunesse sont le pont vers Los Angeles 2028. C'est pour nous le moment de préparer nos athlètes dans les différentes fédérations. C'est une aubaine pour les fédérations d'avoir eu le temps de faire de la détection, de la formation et de développer les compétences même des techniciens ; pour les jeunes, aussi. Pour les fédérations, on a de nouveaux sports qu'il faut aussi développer comme le futsal. On a le Beach Wrestling qui a été pratiqué de façon très informelle, mais maintenant qui est formalisé. Comment s'appelle cette discipline en français ? C'est la lutte de plage, qui est pratiquée sur la plage. Le Sénégal, c'est un pays de lutte. La lutte est le sport national, même si le football est le sport le plus populaire. Mais la lutte est le sport national. Et la lutte traditionnelle qui est pratiquée sur les plages est érigée cette année en compétition pour les Jeux olympiques de la jeunesse. C'est un sport qui doit survivre, comme le futsal. On se souvient qu'aux JOJ de Nankin, en 2014, un certain Noah Lyles s'est illustré et, dix ans plus tard, l'athlète américain a gagné la médaille d'or aux Jeux olympiques de Paris à l'épreuve reine des 100 mètres. Est-ce que les JOJ de Dakar pourront permettre également de découvrir de futurs talents ? Oui, je pense que cela les met très tôt dans le bain de la compétition, des exigences de la compétition internationale, du CIO et des standards CIO. Il ne faut pas oublier que c'est le CIO qui organise et qui met les mêmes standards que pour les Jeux olympiques. Cela prépare les 2 700 athlètes qui vont participer à avoir un avenir de gagneurs, disons, pour les échéances à venir, que ce soit dans les championnats du monde ou les Jeux olympiques. Peut-être que les futurs détenteurs des records sortiront ces jours-ci. En fait, cela prépare les très jeunes athlètes sénégalais et africains au très haut niveau ? Oui, exactement. Au très haut niveau, mais aussi aux compétitions. Parce qu'ici, au Sénégal particulièrement, on n'avait pas l'habitude de faire compétir les jeunes athlètes, faute d'infrastructures, faute de suivi. C'est l'occasion de les mettre dans le bain, mais aussi de continuer à suivre leur développement. Et je pense que compétir dans un environnement - devant son public - avec toute l'organisation qui répond aux standards des événements internationaux, cela va créer une émulation au niveau des athlètes et même des plus grands pour les prochaines échéances. Sur le plan des équipements sportifs, quels sont les grands travaux que le Sénégal a effectués pour ces JOJ ? Je pense que le Sénégal a une approche intelligente par rapport aux infrastructures. On ne s'est pas aventuré à construire de nouvelles infrastructures sportives. On a récupéré ce qu'on avait. Par exemple, le stade d'athlétisme Iba Mar Diop a été retapé et livré. On a la piscine olympique, qui a été aussi rénovée. Pour le site du village olympique, il s'agit de l'université Amadou Mahtar Mbow. Toutes ces infrastructures de jeux, ce sont des infrastructures qui existaient déjà et qu'on pourra continuer à utiliser. Vous dites que c'est l'université Amadou Mahtar Mbow, qui est sur le site de Diamniadio, dans la banlieue de Dakar, qui va accueillir le village olympique. Mais comment tous les athlètes, tous les spectateurs vont pouvoir circuler entre la capitale Dakar, ce site de Diamniadio et l'aéroport international ? On a le train express rapide, le TER, qui relie Dakar à Diamniadio. Ils ont finalisé les travaux de prolongement vers l'aéroport. Le dispositif prévu, c'est que les athlètes qui vont compétir sur Dakar vont voyager en TER. C'est aussi une approche qui va éviter de créer du trafic au niveau de l'autoroute et qui est également plus rapide en termes de temps de voyage. Sur le plan financier, comment le Sénégal a-t-il réussi à payer tous les fournisseurs, tous les entrepreneurs, alors qu'il traverse une très grave crise de la dette ? Elle représente plus de 130 % de son produit intérieur brut. Le Sénégal aussi a signé des conventions avec des partenaires financiers comme l'AFD, l'Agence française de développement, qui a participé aux rénovations des différentes infrastructures, comme, principalement, la piscine olympique et le Stadium Iba Mar Diop, mais aussi le centre équestre. On a eu l'appui des partenaires financiers internationaux et une partie a été financée par l'État du Sénégal. Pour 200 000 écoliers sénégalais, la fondation de la Première dame du Sénégal a promis de débourser quelque 500 millions de francs CFA afin de leur payer un ticket d'entrée. Cela fait polémique à Dakar. Est-ce que cet argent n'aurait pas été mieux utilisé ailleurs ? Oui, en fait, il faut comprendre que tous les 500 millions ne seront pas affectés à l'achat des billets. Il y a les sites de compétition et les sites de célébration. L'idée principale, c'est que toutes les régions de Dakar accueillent des fan zones et des sites de célébration. Il y a des actions combinées entre le ministère de la Culture, le ministère des Sports, la ville de Dakar, celles de Diamniadio et de Saly, et le Comité d'organisation des Jeux olympiques de la jeunesse (Cojoj), pour organiser des concerts tous les jours dans toutes les villes. Ils ont aussi prévu des expositions culturelles, donc les activités ne s'arrêteront pas qu'au site de compétition, mais il y aura différents sites. Pour financer ces sites, un événement a été organisé sur initiative du Président de la République pour inviter les chefs d'entreprises, les hommes d'affaires, à contribuer à cet effort de financement. Et donc, la fondation de la Première dame a reçu des dons qu'elle a reversés aux Jeux et aux Jeux olympiques de la jeunesse. Et les 200 000 billets, c'était un engagement pris par les entreprises, des partenaires, qui vont acheter ces 200 000 billets. J'imagine que ces JOJ créent des milliers d'emplois et que c'est une bonne nouvelle pour la jeunesse sénégalaise. Mais une fois qu'ils seront terminés le 13 novembre, est-ce que ces jeunes ne vont pas se retrouver au chômage ? C'est ça la question. Il y a plus de 3 000 jeunes qui ont été formés et employés, soit en emplois directs ou indirects, aux métiers qu'exige l'organisation des Jeux olympiques de la jeunesse. La question qu'on se pose est la même à la fin des Jeux : comment ils vont être utilisés ? Et je pense que c'est là où l'État, le Comité Nationale Olympique, nous, les fédérations réfléchissent à un plan de redéploiement de ces jeunes au niveau des fédérations sportives, dans les centres de conférence, dans les hôtels, etc. Mais ça ne suffira pas. Il faut que le Sénégal ait une approche Gesi, c'est-à-dire Grands événements sportifs internationaux, qu'on puisse attirer les grands événements au Sénégal, quel que soit le sport. Il faut qu'on ait cette approche d'organisation, d'événements sportifs. Et même pas que d'événements sportifs, parce que l'un des héritages des JOJ, c'est qu'on gagne en capacité par rapport à l'accueil et à l'organisation. Donc même les sommets internationaux qui se passent dans le monde, le Sénégal pourra prétendre les organiser afin d'utiliser au mieux le capital humain qui est à sa disposition.

Un site offshore au large des côtes sénégalaises pour lancer des fusées dans l'espace… Le projet est à l'étude, révèle sur RFI le directeur général de l'Agence sénégalaise d'études spatiales (Ases). Depuis mercredi 9 septembre, Maram Kairé est à Paris où il participe au premier Sommet international sur l'espace. En 2024, cet astronome avait déjà réussi à faire lancer un premier satellite sénégalais. Alors qu'aujourd'hui, celui-ci veut que son pays construise les siens et qu'il puisse un jour les lancer depuis son propre territoire, Maram Kairé répond aux questions de Christophe Boisbouvier depuis le Grand Palais, à Paris. RFI : Que répondez-vous à ceux qui disent que les 500 millions de dollars investis tous les ans en Afrique dans le spatial seraient mieux utilisés dans la construction de routes, d'écoles et d'hôpitaux ? Maram Kairé : Déjà, vous parlez de construction de routes, il s'agit de l'aménagement du territoire et la meilleure façon d'aménager nos territoires, aujourd'hui, c'est de prendre de la hauteur, c'est-à-dire être depuis l'espace, avoir une vue sur ces territoires. Donc, l'utilisation du spatial se justifie pleinement pour la construction de routes et le monitoring après les travaux. Deuxièmement, quand il s'agit d'hôpitaux, c'est la santé, c'est une priorité pour l'Afrique, certes, mais aujourd'hui on sait que le développement de la santé passe par le développement de la télémédecine. Et investir dans le spatial, c'est une réponse concrète à l'utilisation de la télémédecine pour se départir des problèmes de distance que nous avons aujourd'hui sur le continent. Donc, c'est juste une question de perspective. Le spatial aide à résoudre toutes ces questions et nous devons peut-être renforcer même l'investissement. Et pour l'amélioration des rendements agricoles, pour l'anticipation des sécheresses et des inondations, ça peut servir ? Tout à fait. Aujourd'hui, on parle d'agriculture intelligente. Je donne le cas du Sénégal. Nous sommes en train de mettre en œuvre un projet avec le soutien de la Banque ouest-africaine de développement. Ce projet a pour motivation le développement de l'agriculture intelligente partout sur le territoire, la gestion de la transhumance. Aujourd'hui, quand vous surveillez le bétail, il faut une vue globale également, et la surveillance donc des sols. Donc, toutes ces questions liées à l'agriculture trouvent une réponse pertinente dans l'utilisation des satellites. Les capteurs nous permettent de détecter la qualité des plantes, la qualité des sols et ne plus attendre la saison des pluies qui est aujourd'hui très éphémère, moins de trois mois pour certaines régions, mais plutôt anticiper grâce à une bonne météorologie qui dépend aujourd'hui des données satellitaires. Alors, vous parlez de la connexion à Internet, notamment pour les centres de santé et la télémédecine, mais pour cela, on a déjà les câbles sous-marins, non ? Oui, mais les câbles sous-marins n'arrivent pas à toutes les zones et, aujourd'hui, on a pas mal d'endroits qu'on appelle des zones blanches où vous ne pouvez pas avoir cette connectivité. Le satellite permet d'accéder, en tout cas, à ces dernières zones reculées où la connexion câblée ne peut pas arriver. Donc, aujourd'hui, c'est complémentaire. Nous devons faire en sorte que la distribution, donc, de la connexion soit équitable et que chaque citoyen, où que ce soit dans le territoire national, puisse avoir accès à ces services. Et ça, c'est le satellite qui nous permet de compléter les manquements liés à la connexion câblée. Il y a déjà une trentaine de pays africains qui ont fait lancer dans l'espace une soixantaine de satellites civils, mais ça coûte cher, non seulement pour payer les sociétés étrangères qui lancent ces satellites, mais aussi pour exploiter les données. Pourquoi les pays africains n'arrivent-ils pas à mutualiser toutes ces dépenses ? C'est la dynamique dans laquelle nous sommes. Aujourd'hui, l'Afrique réagit de cette façon en créant l'Agence spatiale africaine qui permet de coordonner les ressources, les synergies. Ça ne remplace pas du tout les efforts nationaux. Mais ce qu'il faut savoir, c'est que l'Afrique a pris le train en marche depuis pas très longtemps. Aujourd'hui, nous sommes non seulement dans la phase de structuration au niveau national, mais au niveau continental, les collaborations se multiplient. Beaucoup de projets satellitaires sont développés entre plusieurs États. Je cite l'exemple aujourd'hui d'un projet sur lequel nous sommes au Sénégal avec le Rwanda, le Kenya et le Ghana, et donc ça montre en fait cette dynamique de mutualiser les efforts et les ressources. Et ça, je pense que c'est ce qui va continuer avec le démarrage des activités de l'Agence spatiale africaine. Maram Kairé, vous rentrez de Pékin et de nombreux satellites africains sont financés par la Chine notamment, pas seulement d'ailleurs, par la Russie, par les États-Unis, par l'Europe. Est-ce à dire que l'Afrique est sous leur dépendance technologique, financière ? Non, l'Afrique n'a aucune ambition d'être sous la dépendance de qui que ce soit dans le domaine du spatial, c'est une question de souveraineté. Chaque État est libre de choisir ses partenaires. Aujourd'hui, le spatial est un chantier extrêmement vaste. Nous avons aujourd'hui rejoint les accords Artemis avec les États-Unis pour le retour de l'homme sur la Lune. Nous avons rejoint le projet de station orbitale lunaire de la Chine. C'est pour dire qu'il y a de la place pour tout le monde et nous travaillons juste avec les meilleurs. Ce que nous souhaitons aujourd'hui, c'est de pouvoir faire de notre pays une nation spatiale et nous travaillons avec les meilleurs partenaires, où qu'ils soient. Aujourd'hui, les satellites africains sont lancés depuis l'étranger, depuis Kourou par exemple en Guyane française. Quand est-ce que l'Afrique va pouvoir se doter de sa propre base de lancement ? Il y a eu des initiatives dans le passé et il faut rappeler, aujourd'hui, qu'une base a déjà existé au Kenya, par exemple, avec le soutien de l'Agence spatiale italienne. Nous sommes dans la dynamique de multiplier les bases au niveau du continent africain. Djibouti est sur un projet et la réflexion est menée également au niveau du Sénégal actuellement. Il faut être sur la côte avec une façade sur l'océan et, aujourd'hui, le Sénégal est en train donc d'étudier cette possibilité. Djibouti étudie et le Kenya est en train de réactiver sa base avec le soutien de l'Agence spatiale italienne. Donc, cette ambition, elle est là, et je pense que ça ne devrait pas tarder, que l'Afrique puisse lancer depuis son propre continent. Et vous avez trouvé déjà un site entre Dakar et Saint-Louis ? Pour le moment, c'est confidentiel. Nous sommes dans la phase de réflexion et nous espérons en tout cas pouvoir déterminer un site de lancement, pourquoi pas offshore. À lire aussiAu sommet sur l'espace à Paris, la gouvernance mondiale spatiale au cœur des échanges

Au Mali, l'intelligence artificielle (IA) est de plus en plus sollicitée par les belligérants, dans la guerre de propagande, mais aussi dans la guerre des drones. C'est ce que révèle un rapport du Timbuktu Institute publié ce mercredi 9 septembre. Pourquoi l'intelligence artificielle risque-t-elle de faciliter le recrutement de jeunes Sahéliens dans les rangs jihadistes ? Bakary Sambe est directeur du Timbuktu Institute et enseignant-chercheur à l'université Gaston Berger de Saint-Louis du Sénégal. RFI : Vous dites qu'au Mali, les belligérants investissent le champ informationnel et s'approprient de nouveaux outils technologiques. Que leur apporte l'intelligence artificielle ? Bakary Sambe : Ce qu'on observe, c'est que l'intelligence artificielle générative est en train de devenir un nouveau front de la guerre de l'information au Mali. Chacun s'approprie l'outil à sa manière, selon ses moyens, son niveau de sophistication technique et ses objectifs. Avec l'intelligence artificielle sur ce front malien, on passe d'un usage assez artisanal, chez les groupes jihadistes par exemple, à une véritable machine professionnelle du côté des Russes. Du côté des jihadistes du Jnim, vous dites que l'usage de l'intelligence artificielle reste artisanal, mais que celle-ci nourrit quand même des campagnes de propagande ? Absolument. Si je devais résumer, je dirais que l'intelligence artificielle ne crée pas de nouvelles fractures au Mali. Elle amplifie celles qui existaient déjà. Par exemple, comme vous le dites, avec le Jnim, c'est l'usage le plus rudimentaire : des affiches de propagande générées par l'intelligence artificielle diffusées par sa branche médiatique sur Telegram et sur Signal. Donc un peu à l'image de ce qui se faisait déjà du côté de l'État islamique, il y a quelques années, à des fins de propagande et de recrutement. Dans leurs vidéos, les jihadistes du Jnim s'exprimaient jusqu'ici en arabe classique. Qu'est-ce que peut changer l'intelligence artificielle ? C'est vrai que le vrai danger, c'est la personnalisation à grande échelle des profils ciblés pour le recrutement djihadiste. Aujourd'hui, avec la traduction automatique par l'intelligence artificielle, un groupe comme le Jnim décline un message de recrutement en une quinzaine de langues du Sahel : le fulfulde, le bambara, le wolof, le tamasheq. Surtout, on peut adapter le discours selon le public visé. C'est-à-dire : un message sur la fierté pastorale pour les jeunes Peuls, un message sur la dignité sociale pour les jeunes urbains marginalisés... Et avec le doublage vocal, aujourd'hui, on peut même toucher des populations qui ne savent ni lire ni écrire, qui étaient jusqu'ici hors de portée de la propagande écrite. Du côté des indépendantistes du FLA, le Front de libération de l'Azawad, vous dites que l'intelligence artificielle permet de créer des personnages synthétiques. Quels personnages, par exemple ? Oui, le Front de libération de l'Azawad, lui, joue plutôt la carte de la décentralisation. On trouve des personnages entièrement synthétiques sur TikTok, par exemple, comme ce fameux compte « Azzghim ». Ces comptes sont relayés et amplifiés par tout un réseau de comptes, qui se renvoient la balle pour humaniser la cause de l'Azawad. Comment ces personnages synthétiques s'invitent-ils dans les faits de guerre de ces dernières années ? On pense, par exemple, à la bataille de Tinzaouatène en juillet 2024. Ces personnages sont utilisés selon les objectifs des belligérants. Par exemple, durant cette bataille de Tinzaouatène, il y avait des personnages manipulés, des personnages qui peuvent crier victoire, des personnages qui peuvent donner l'impression que la bataille était gagnée. Cela se fait du côté du FLA. Mais la propagande, elle, est encore d'une autre ampleur si l'on se penche sur le cas de l'Africa Corps russe. Du côté des Forces armées maliennes, les FAMa, et des paramilitaires russes de l'Africa Corps, qu'apporte l'intelligence artificielle de plus à des acteurs qui font déjà une propagande très sophistiquée sur Internet depuis plusieurs années ? Le cas de l'Africa Corps est sans doute le cas le mieux documenté de toute l'étude. L'Africa Corps s'appuie sur un relais médiatique African Initiative qui a été identifié comme le sous-traitant d'une opération baptisée « AI-Freak ». Un rapport conjoint a été publié par le renseignement britannique, mais aussi le service extérieur européen. Cette opération a notamment utilisé récemment des modèles OpenAI pour inventer de toutes pièces un faux commentateur universitaire censé diffuser un narratif pro-Kremlin sur le Mali. Le fil remonte jusqu'au réseau de l'ex-chef de Wagner, Evgueni Prigojine. Ce n'est pas un cas isolé du tout. On parle de 19 campagnes de désinformation russes qui ont été recensées depuis 2018 au Mali, au Burkina Faso et au Niger, produites, je cite, à une échelle industrielle. Avec l'IA, la désinformation russe change complètement d'échelle. On passe de l'artisanat à l'industrie, avec le déni plausible en prime. L'intelligence artificielle permet-elle aux paramilitaires russes de l'Africa Corps de transformer la défaite militaire de Kidal, le 25 avril dernier, en victoire informationnelle sur Internet ? Absolument. C'est ce qui s'est passé. Avec des deepfakes qui sont documentés, avec des campagnes coordonnées. Passant sous silence certaines choses comme la négociation entamée par les Russes de l'Africa Corps lors de l'offensive du FLA et du Jnim, lors des offensives comme à Tessalit, etc. C'est tout un autre narratif fondé sur la création de personnages, la diffusion de deepfakes, de la part de l'Africa Corps, qui montrent toujours l'Africa Corps dans une bonne posture, pour montrer bonne figure, pour ne pas perdre la face dans cette bataille. Vous dites que les paramilitaires russes convoquent l'intelligence artificielle pour affirmer que la France et l'Ukraine ont soutenu et équipé les assaillants du Jnim et du FLA pendant la bataille de Kidal du 25 avril ? Absolument. C'est tout le narratif sur l'implication de forces extérieures qui veulent nuire au Mali, en citant la France et l'Ukraine, pour montrer qu'il y a un complot extérieur contre le Mali, en relayant le discours officiel sur le terrain, mais aussi en rajoutant ce narratif qui permet de justifier la présence de l'Africa Corps comme un groupe paramilitaire qui est là pour protéger le Mali et protéger, en plus, les régimes de l'Alliance des États du Sahel. Vous dites que l'intelligence artificielle est utilisée dans la guerre informationnelle. Mais n'intervient-elle pas aussi dans la guerre tout court, dans la guerre qui tue, dans la guerre qui fait des morts et notamment dans la manipulation des drones kamikazes ? Absolument. On a vu récemment, rien que dans la récente crise au Niger, l'importance des drones kamikazes dans le dispositif sécuritaire dans ces pays. Aujourd'hui, la manipulation des drones prend toute une autre tournure avec les possibilités qu'offre l'intelligence artificielle sur le plan technologique, mais aussi sur le plan informationnel. Parce que la guerre ne se passe pas sur le champ de bataille, mais se passe par cette guerre des algorithmes. Vous dites qu'avec l'intelligence artificielle, il est plus facile, notamment pour les paramilitaires russes, de repérer des cibles dans le Nord-Mali et de faciliter les attaques des drones ? Absolument. L'intelligence artificielle permet aux paramilitaires de doubler leurs forces, de repérer des cibles, mais, hélas, a aussi causé beaucoup de bavures et beaucoup de dégâts. Notamment dans les massacres de certaines communautés, y compris parfois contre des non-combattants et contre les populations civiles. Pourquoi dites-vous que l'intelligence artificielle est un multiplicateur de forces ? C'est un multiplicateur de forces, notamment de forces communicationnelles. C'est-à-dire que, par exemple, le jihadisme de demain ne va plus recruter en masse. Il va recruter personne par personne et sur mesure, ce que n'offraient pas les canaux de communication officiels, avec le doublage des messages via les différentes langues du Sahel. C'est un multiplicateur de forces communicationnelles, mais aussi avec le ciblage, l'usage des drones, cela devient un multiplicateur de forces sur le plan militaire. À lire aussiMali: le Timbuktu Institute analyse l'intégration de l'intelligence artificielle dans la guerre informationnelle

« En Centrafrique, il n'y aura pas de paix durable sans un dialogue permanent et inclusif entre toutes les parties au conflit », affirme l'ancienne présidente Catherine Samba Panza, qui a conduit avec succès une médiation, de 2014 à 2016, pour mettre fin à la guerre civile de l'époque. Vendredi dernier, l'ancienne cheffe de l'État centrafricain était l'invitée à Paris de la seconde édition de la Fabrique de la diplomatie, organisée par le Quai d'Orsay et la Sorbonne nouvelle. Elle était accompagnée de Monseigneur Dieudonné Nzapalainga, le cardinal-archevêque de Bangui. Tous deux ont répondu aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Catherine Samba-Panza, pourquoi dites-vous qu'une paix négociée au sommet ne sert à rien si la population ne se l'est pas appropriée ? Vous pensez notamment au conflit actuel dans les Grands Lacs et dans l'est de la RDC, où vous êtes impliquée au nom de l'Union africaine ? Catherine Samba-Panza : Oui, par exemple, tout à fait. Dans le cadre de ma mission de facilitateur, je me bats justement pour que les accords signés à Washington, à Doha, soient vraiment disséminés, pour que les populations puissent être au courant. Qu'est-ce qui a été décidé dans ces accords ? Comment ils vont être mis en œuvre et dans l'intérêt de qui ? Il est important qu'il y ait des relais en faveur des populations. Mais concrètement, comment les populations du Nord-Kivu et du Sud-Kivu peuvent-elles s'approprier l'accord de Washington du mois de décembre dernier ? Catherine Samba-Panza : Nous avons prévu, dans le cadre de nos missions de facilitateur, d'avoir des consultations au niveau de Kinshasa, mais également d'avoir des consultations éclatées dans l'est de la République démocratique du Congo, notamment à Goma, à Bukavu, dans l'Ituri, etc. Nous avons prévu des missions de terrain. Mais, en dehors des missions de terrain, il y a des relais de la société civile, il y a également les confessions religieuses, les chefs coutumiers, les femmes, les jeunes qui peuvent faire connaître le contenu de ces accords par les populations. Pourquoi dites-vous que les femmes sont exclues de beaucoup de négociations de paix ? Catherine Samba-Panza : Vous savez, quand on regarde les statistiques de l'ONU, des organisations régionales, il y a très peu de femmes qui sont à un certain niveau des processus de paix au niveau formel. Mais les femmes sont présentes dans les processus de paix au niveau local. Ce sont les femmes qui mènent le travail de terrain. Ce sont les femmes qui mènent le travail de médiation avec les groupes armés. Elles sont exclues au niveau formel des processus de médiation, mais elles sont là. Un accord est plus durable si les femmes se l'approprient ? Catherine Samba-Panza : Exactement. Toutes les études du monde sont unanimes : un accord n'est durable que si les femmes ou les communautés concernées ou affectées par le conflit sont impliquées. Monseigneur Dieudonné Nzapalainga, vous êtes également présent à cette Fabrique de la diplomatie à Paris, parce que vous êtes aussi un homme de paix, notamment en Centrafrique. Nous sommes donc à côté de la présidente Catherine Samba-Panza. Peut-on dire qu'entre 2014 et la présidentielle de 2016, quand elle a présidé la RCA, elle a conduit l'un des rares processus de paix qui a abouti à quelque chose de concret ? Dieudonné Nzapalainga : On peut le dire parce que nous étions à une étape charnière, marquée par une crise où la violence était au sommet. Il a fallu baisser les tensions. Il fallait apaiser les cœurs, faire converger les énergies, mobiliser les gens et leur indiquer une vision commune, aller aux élections. Pendant deux ans, ce travail a été fait de manière méthodique, courageuse, avec abnégation et détermination. Nous avons vu le résultat puisque nous sommes allés aux élections comme si on était dans un pays civilisé, sans tirer un coup de fusil. Les gens étaient alignés les uns derrière les autres. Ils ont voté au premier tour, voire au deuxième tour. Et moi, j'avais les larmes en voyant cette situation. Oui, il est possible que, si les hommes se fixent un destin commun, ils se l'approprient. Ils peuvent aussi tenir des paris. Et on l'a tenu en 2016. Je crois que le pape a aussi un petit peu aidé, puisque le pape François a visité Bangui un mois avant le premier tour de la présidentielle. Catherine Samba-Panza a-t-elle des qualités de médiatrice particulière qui font que des fois ça marche, des fois ça ne marche pas ? Dieudonné Nzapalainga : Mais nous sommes allés à la présidence. La présidente avait parlé et le pape a parlé. Le pape a encouragé tout le parterre des hommes et des femmes politiques à pouvoir transcender leur situation pour dire qu'il est temps de nous unir. Madame la présidente, quel est le message que vous avez retenu de votre rencontre avec le pape en ce jour de novembre 2015 ? Catherine Samba-Panza : Comme vous l'avez dit, la visite du pape en Centrafrique a été pour beaucoup dans l'apaisement des cœurs. Le pape nous a encouragés à travers son partage de paroles de paix. Les Centrafricains, de manière unanime, ont accueilli les messages de paix qui ont été apportés par le pape. Nous avons bénéficié d'une période exceptionnelle avec l'ouverture de la Porte Sainte à Bangui. Tout cela a apporté une certaine cohésion, une certaine réconciliation nationale. Il y a le pape, mais il y a votre propre action. Avec le recul, aujourd'hui, quel est, à votre avis, la principale qualité d'une médiatrice ? Catherine Samba-Panza : Beaucoup d'écoute, beaucoup de disponibilité. Avoir une vision et avoir la volonté de la paix et de la réconciliation nationale. Sans écoute, on ne peut pas savoir ce que l'autre attend de vous. Sans dialogue, on ne peut pas non plus échanger sur les questions essentielles qui divisent. Il est important de dialoguer, d'avoir un consensus sur la plupart des grandes décisions à prendre. C'est ce que j'ai fait pendant la transition, encouragée d'ailleurs par la Charte constitutionnelle de transition qui a prévu toutes ces étapes dans ses textes. Il y a eu en effet ce moment exceptionnel dans l'histoire de la Centrafrique, cette élection de 2016 gagnée par Faustin-Archange Touadéra. Et puis, quatre ans plus tard, votre pays a replongé dans la guerre civile avec la rébellion de François Bozizé et l'arrivée des troupes russes. Est-ce un cycle infernal ? Catherine Samba-Panza : Ce n'est pas un cycle infernal, mais je pense qu'après la transition et surtout les grandes orientations qui ont été apportées par le Pacte de paix et de réconciliation, il fallait consolider les acquis de la transition. C'était important. Le Pacte de réconciliation, qui a été adopté lors du Forum national de Bangui, avait tracé les grandes lignes de la conduite du pays pour les dix prochaines années. Les recommandations du Forum national de Bangui devaient constituer la base de toutes les décisions durant les dix prochaines années. C'était le cadre idéal de référence en termes de réconciliation nationale, en termes de développement économique pour la paix et la cohésion nationale. Malheureusement, nous n'avons pas su consolider les acquis du Forum national de Bangui et, évidemment, nous sommes retombés dans le cycle que vous appelez infernal. Aujourd'hui, beaucoup pensent que, sans l'intervention de troupes étrangères, il ne peut pas y avoir de paix en République centrafricaine. Que leur répondez-vous ? Catherine Samba-Panza : Les Centrafricains, fondamentalement, veulent la paix et ont confiance dans leur capacité de ramener la paix, de s'unir et de travailler pour le développement de leur pays. Il suffit de leur faire confiance. Mais il suffit également de créer la confiance à tous les niveaux : au niveau des partenaires, au niveau des investisseurs, mais surtout au niveau des Centrafricains eux-mêmes. Si on crée la confiance et que l'on ramène les Centrafricains autour d'une table pour un dialogue inclusif qui prenne en compte toutes leurs préoccupations et les propositions de sortie de crise, nous pouvons y arriver. Donc refaire la conférence de Khartoum. Que faut-il faire pour ramener la paix ? Catherine Samba-Panza : Nous n'avons pas besoin de refaire la conférence de Khartoum. Vous savez, il y a eu le dialogue politique inclusif qui s'est tenu il y a quelques années. Vous savez quelles sont les décisions qui en sont issues ? Les participants ont tout renvoyé aux recommandations du Forum national de Bangui. On dit que ce n'était pas la peine de perdre du temps à élaborer d'autres recommandations, alors que nous avons une foultitude de recommandations dans les tiroirs du pays. Je pense qu'on peut envisager cela autrement. Un dialogue permanent, une concertation permanente permettent déjà d'être en contact avec toutes les parties, tous les antagonistes de la crise, et d'essayer de trouver une solution commune à notre situation difficile. De ce point de vue, le pouvoir actuel ne fait pas assez pour le dialogue ? Catherine Samba-Panza : Nous constatons qu'il y a beaucoup de demandes pour un dialogue réel, inclusif. Il y a beaucoup de demandes à ce niveau. Maintenant, il appartient aux autorités légalement mises en place de voir dans quelle direction s'orienter pour un retour réel à la paix et à la relance économique du pays. Vous avez dit, dans votre discours ce vendredi à Paris, que vous pensiez que la France avait un rôle à jouer dans les conflits militaires en Afrique. Quel rôle la France peut-elle jouer ? Catherine Samba-Panza : Quand je parle de la France, il n'y a pas que la France, il y a toute l'Union européenne derrière. Vous savez, sans la communauté internationale, sans la France, sans l'Union européenne, notre sortie de crise en 2016 en République centrafricaine ne serait pas allé loin. On a besoin de la communauté internationale. On a besoin des partenaires comme la France pour nous appuyer dans notre démarche stratégique de sortie de crise en termes financiers, en termes d'appui logistique, en termes également de soutien économique. Cela est très important. Nous sommes dans un monde interconnecté et nous avons besoin des uns et des autres pour pouvoir avancer. À lire aussiRDC: devant ses partenaires régionaux, Félix Tshisekedi expose sa stratégie sécuritaire

En RDC, le changement ou non de Constitution est au cœur d'une vive polémique entre le pouvoir et l'opposition, car une nouvelle loi fondamentale permettrait au président Félix Tshisekedi de briguer en 2028 un troisième mandat. Aujourd'hui, sur RFI, le Premier vice-président de l'Assemblée nationale, Isaac Jean-Claude Tshilumbayi Musawu, déclare que le peuple congolais va être bientôt consulté sur ce point. Pour ce faire, une nouvelle loi va passer en septembre afin de pouvoir organiser un référendum constitutionnel. De passage à Paris, le numéro deux de l'Assemblée congolaise répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Les rebelles du M23 ne pourront pas participer en tant que composante politique au futur dialogue national, a déclaré le président Félix Tshisekedi. Mais à quoi va servir ce dialogue s'il ne peut pas ramener la paix au Congo ? Isaac Jean-Claude Tshilumbayi Musawu : Les rebelles du M23 ne sont pas une composante politique. C'est une composante militaire associée à un État étranger qui agresse le Congo. Il y a pour cela un cadre international issu des résolutions du Conseil de sécurité qui a été établi et qui a conduit à l'accord de Washington, mais aussi aux discussions qui se déroulent à Doha. Donc, on ne peut pas aller autour d'une table républicaine, Kalachnikov en main, pour l'utiliser comme moyen de chantage, parce que le dialogue, on le veut républicain. Est-ce que le premier but d'un dialogue politique, c'est tout de même pas de ramener la paix dans votre pays ? Oui, mais le débat est de savoir s'il est rationnel de tenir un dialogue républicain, un dialogue politique avec une Kalachnikov en main. C'est la question qui se pose. Il est exclu que l'on vienne s'asseoir armes en main à la table républicaine pour tenter de convertir une brutalité, une sauvagerie en une légitimité politique. Une autre composante politique est exclue du dialogue national annoncé par le président Félix Tshisekedi, c'est le FCC de l'ancien président Joseph Kabila, lui-même condamné à mort il y a un an pour trahison. Mais le FCC, par la voix de Marie-Ange Mushobekwa, réplique qu'il ne fait pas partie de la rébellion du M23 et qu'il n'a jamais pris les armes. Il faut faire la part des choses. Une chose est vraie, c'est que, parmi ces individus, il y a une grande partie qui s'affiche très clairement avec le Rwanda et la rébellion, en l'occurrence le chef du FCC lui-même, Joseph Kabila. Il est clair que, parce qu'il est dans cette posture, il ne pourra pas participer au dialogue républicain. Mais s'ils sont de ces personnes qui savent être capables de se désolidariser de cette pratique, de ce recours récurrent aux armes pour revendiquer ce qu'ils estiment être de droit, alors bien évidemment, ils peuvent être invités. Concernant la condamnation à mort par contumace de Joseph Kabila l'an dernier, une mesure de clémence peut-elle être envisagée au titre des gestes de décrispation que pourrait prendre le président ? Nous sommes en pleine découverte des fosses communes à Uvira et dans tous les territoires que le M23 avec Joseph Kabila ont fréquentés. Ce n'est pas dans ces conditions et comme cela que les choses vont être réglées. Ce n'est pas en se comportant ainsi que la paix va revenir au Congo. Donc, pas de mesure de clémence envisagée pour Joseph Kabila ? J'imagine que c'est l'une des insultes que nous ne devons plus continuer d'administrer à la mémoire de nos morts. Et les leaders du FCC qui sont en prison depuis l'an dernier : Aubin Minaku, Emmanuel Ramazani Shadary, Dunia Kilanga et plusieurs autres. Ne serait-il pas temps de faire un geste à leur égard ? Je crois qu'un geste a été posé parce que j'ai appris qu'ils ont été placés devant le parquet qui les poursuit pour des faits que j'ignore, bien évidemment. C'est la meilleure des choses qu'un prévenu puisse avoir, celle de se présenter devant un juge qui va l'entendre. C'est de cette façon qu'il faut trouver une solution au problème. Au lendemain de l'adresse à la nation du président Félix Tshisekedi, l'opposition de la coalition C64 a dit qu'elle n'irait pas au dialogue national dans les conditions proposées par le pouvoir. Un compromis est-il possible ? Faut-il que je vous explique que le dialogue n'est pas une institution au Congo ? Il n'y a pas dans notre constitution une institution qui s'appelle dialogue. Si un dialogue est convoqué, il faut le situer dans les compétences du président de la République, agissant comme chef de l'État, parce qu'il est le garant du bon fonctionnement des institutions, mais aussi l'arbitre. C'est de cette façon qu'il appartient à lui seul, l'arbitre, de définir les conditions de déroulement d'un dialogue, et non à l'opposition, à ceux qui ont perdu les élections, de venir fixer leurs conditions. L'une des causes de la grande méfiance de l'opposition à l'égard de ce dialogue national, c'est la volonté de nombreux cadres de la majorité de changer la Constitution pour permettre à Félix Tshisekedi de briguer en 2028 un troisième mandat. Où en êtes-vous de ce projet ? Cette volonté qui peut être exprimée est un droit pour tout Congolais d'imaginer que son texte fondamental peut être changé. Changer la Constitution ou la modifier, c'est une fonctionnalité souveraine de tout peuple qui se gouverne. Il s'agira de voir si, au moment venu, cette décision sera prise. Il appartiendra au seul peuple congolais de décider s'il change sa constitution ou pas, comme cela s'est fait ici en France et ailleurs. Nous pensons que ce n'est pas pour cela que l'opposition tente de boycotter le dialogue. Vous savez pourquoi l'opposition tente de boycotter le dialogue ? Parce que le porte-parole de l'opposition, Jean-Marc Kabund, vous l'avez écouté – pas seulement lui, tous les leaders de l'opposition –, ont fait savoir que le dialogue avait pour finalité de partager le pouvoir et de leur permettre d'entrer dans les institutions. Le fait que le président Félix Tshisekedi ait fermé cette porte en disant que le dialogue n'avait pas pour rôle de remettre en question des institutions républicaines et démocratiquement élues les a refroidis. Comment pouvez-vous imaginer que des personnes qui sont allées aux élections, j'en connais qui ont concouru avec moi dans ma circonscription, qui n'ont pas atteint 1 000 voix, viennent prétendre qu'elles doivent accéder aux fonctions du gouvernement, tout simplement parce qu'elles ont parlé sur une chaîne de télévision, et cela au détriment de notre peuple ? Cette porte fermée a verrouillé le principal objectif que l'opposition suivait en réclamant le dialogue, l'entrée dans des institutions. À partir du moment où on leur dit qu'il n'est pas question de partager le pouvoir au dialogue, il n'y a plus d'intérêt pour l'opposition. Vous confirmez qu'il va y avoir changement de constitution par référendum ? Si notre peuple le décide ainsi parce qu'il en a le pouvoir, on va changer la Constitution. Ce qui permettra notamment à Félix Tshisekedi de briguer un troisième mandat ? Mais si telle est la volonté de ce peuple qui est le seul souverain, comme la Constitution le prévoit, si c'est le peuple qui décide ainsi, vous et moi, qui sommes-nous pour l'en entraver ? Pour organiser ce référendum, il faut que le Parlement adopte la proposition de loi Ngondankoy. À quand l'adoption de cette proposition ? La loi a déjà été adoptée. Elle a été transmise au chef de l'État pour promulgation. Le chef de l'État, en vertu des pouvoirs et compétences qu'il tient de la Constitution, a souhaité avoir la compréhension ou l'avis de la Cour sur la conformité de la loi à la Constitution par rapport aux débats que cette loi avait soulevés. La Cour a déclaré que la loi est conforme à la Constitution, moyennant quelques réserves qui sont des observations d'interprétation et de compréhension, et la loi est retournée au Parlement pour uniformiser cela, afin que le Parlement puisse conformer la compréhension de certaines dispositions à l'interprétation que la Cour en a donnée. Voilà. À quel niveau se trouve la procédure ? Cela est intervenu pendant que le Parlement était en vacances. Il reprend le 15 septembre et donc les procédures vont continuer. L'adoption de la deuxième lecture, c'est donc pour le 15 septembre ? C'est pour la session de septembre. La session est de trois mois. Elle est essentiellement budgétaire. Et parce qu'il y a une loi qui a été retournée pour cette seconde lecture, elle est foncièrement une priorité. Nous allons nous y atteler. Ce sera dans la deuxième quinzaine de septembre ? Cela dépendra du calendrier du Parlement et des priorités qui vont être accordées à tout ce que nous avons comme charge pendant cette session. Le secrétaire général de l'UDPS, votre camarade Augustin Kabuya, vient de déclarer que « pour que Félix Tshisekedi quitte le pouvoir, il faut que Paul Kagame le quitte d'abord ». Vous savez qu'il y a au Congo un président démocratiquement élu, c'est différent du Rwanda. Un président dont le mandat a été interrompu par cette barbarie diligentée par un État étranger, le Rwanda. Lorsque le secrétaire général dit cela, il n'interprète pas autrement la constitution de la République. Il veut tout simplement signifier que l'on n'éjecte pas le capitaine lorsque le bateau est attaqué. Si un compromis n'est pas trouvé sur ce dialogue national et si le pouvoir continue de vouloir changer la Constitution, l'opposition annonce une manifestation à Kinshasa le 15 septembre. Au vu de la répression brutale de la manifestation du 12 juin – il y a eu plusieurs blessés, l'ONU parle même d'un mort –, ne craignez-vous pas de nouvelles violences ? D'abord, tout cela est faux. Je ne sais pas de quelle ONU vous parlez. Qui parle de morts ? Il y a des personnes qui se sont organisées parce qu'elles ne représentent plus rien dans un pays où, de plus en plus, le peuple croit en son chef qui réalise des choses extraordinaires : écoles, routes, universités, électricité, eau, et ce dont le peuple a besoin. Dans ce contexte, une opposition dont la voix ne porte plus n'avait besoin que de monter de tels scénarios pour tenter de s'attirer l'intérêt ou l'attention de l'étranger. Il n'y a jamais eu de répression brutale d'une manifestation en RDC sous le président Félix Tshisekedi, et nous avons rassuré l'opposition : la liberté de manifester dans un État démocratique comme le Congo est absolument garantie. Donc l'opposition va se mobiliser pour marcher. Il arrivera notre tour à nous de mobiliser pour soutenir les politiques publiques menées par le président de la République. C'est cela la démocratie. L'opposition n'est pas interdite de manifester. En 2016, quand le président Joseph Kabila a décidé de rester au pouvoir au-delà du terme de son deuxième mandat, l'opposition – dont vous-même, Monsieur Tshilumbayi Musawu, l'Église catholique aussi… – est descendue massivement dans la rue, Il y a eu plusieurs dizaines de morts et finalement le pouvoir de l'époque a reculé. Ne craignez-vous pas que le même scénario se reproduise ? Il faut faire la différence. Nous sommes en 2016, fin de mandat. Il y a un président qui n'a pas organisé les élections, qui ne justifie cela par rien. Il n'y a pas de guerre au pays, il n'y a rien qui empêche qu'il organise les élections. Il décide de ne pas les organiser, de rester au pouvoir. C'est différent d'un président élu démocratiquement en plein mandat électif démocratique. Ceux qui ont perdu les élections choisissent soit de prendre les armes pour l'empêcher de gouverner, soit de faire du bruit pour s'inviter dans la gouvernance par ce qu'ils appellent le partage du pouvoir. C'est différent. Deuxième chose, lorsque le président Joseph Kabila dit qu'il change la Constitution, il fait des subterfuges autour de la loi électorale pour procéder à un changement subtil. La Constitution ne fait nullement allusion au peuple souverain qui en a le pouvoir. Je vous ai rappelé, le président de la République l'a dit à maintes reprises, qu'une telle hypothèse ne peut être envisagée que si le seul peuple congolais est consulté par référendum. Il n'y a pas de comparaison – ou tout simplement la comparaison s'arrête là – lorsqu'il faut parler des manœuvres du président Kabila et de ce qui se fait aujourd'hui. À lire aussiRDC: le Front commun pour le Congo «campe sur ces exigences» et «exige des mesures de décrispation» du chef de l'État

Au Soudan, et précisément à Khartoum, dans les années 2000, elle a entrepris un projet photographique, avec une recherche consacrée aux vestiges de la culture cinématographique et aux traces d'une scène du cinéma autrefois florissante. Frédérique Cifuentes, photographe, réalisatrice et commissaire d'expositions, revisite ses archives et en ressort des œuvres imprimées sur textile exposées à l'Institut Goethe à Paris, à l'occasion de la deuxième rencontre du cinéma soudanais. RFI : Vous exposez des photos que vous avez prises à Khartoum au Festival du film soudanais à Paris. Pour l'occasion, vous avez choisi de présenter des clichés imprimés cette fois-ci sur des tissus. Comment l'idée vous est-elle venue ? Frédérique Cifuentes : La série photo originale que j'ai commencée en 2004, 2005, 2006, à Khartoum, je l'ai déjà présentée. Je voulais présenter les tirages de l'époque d'une autre manière. Depuis à peu près deux ans, je commence à travailler la photo à travers le textile et pas seulement la photo, mais les archives photographiques. Dans ces tirages, vous faites référence à deux films présentés dans le cadre de ce festival, à savoir The Dislocation of Amber de Hussein Shariffe (1975) et Tajouj de Gadalla Gubara (1977). Il y a des paroles sur les photos, de la poésie ? Il y a beaucoup de symbolique sur les panneaux réalisés en référence à ces deux films. Par exemple, pour Tajouj, j'ai pris une partie d'un dialogue en arabe. Tous les appliqués qui reproduisent les dialogues des films ou la poésie qui est récitée dans The Dislocation of Amber, je les ai donc écrits en arabe. Pour Tajouj, j'ai repris un dialogue qui dit : « Nous voyons la beauté du monde à travers ces yeux. » Et ça fait référence aux yeux de Tajouj, qui est l'héroïne du film et qui est une actrice magnifique qui, effectivement, nous fait voir le monde à travers un prisme de la beauté et montre la richesse du pays. En ce qui concerne Dislocation of Amber, c'est un film conceptuel dans lequel il n'y a pas de dialogues, mais un poème du poète soufi du 13e siècle Ibn Al Farid est récité tout au long du film. Qu'est-ce qui a déclenché l'idée d'aller filmer ces cinémas en plein air à Khartoum ? Je suis allée pour la première fois au Soudan en 2002 pour un festival soufi, complètement par hasard. J'ai été subjuguée par la beauté du pays, les gens. Venant de France, de Paris, je n'avais jamais vu une luminosité aussi incroyable et une telle richesse culturelle magnifique. J'ai été happée par (la culture soufie) et j'y suis retournée. J'ai continué à faire des recherches sur les soufis pendant plusieurs années. Et puis je me suis aussi intéressée à l'architecture coloniale de Khartoum. Khartoum a été traversée par plusieurs vagues de colonisation. Il y a eu les Turcs, les Anglais à l'époque coloniale britannique ; il y a eu une série de constructions de cinémas en plein air. J'ai rencontré ensuite le cinéaste Gadalla Gubara, un pionnier du cinéma en Afrique et au Soudan. Cela a été aussi un grand projet à long terme que j'ai réalisé. Et puis j'avais envie de le réinterpréter, de le redécouvrir d'une autre façon. Et pourquoi pas le textile? Parce que finalement, avec le textile, on peut explorer d'autres possibilités qui peuvent aider à exprimer d'autres choses et apporter d'autres éléments de la richesse culturelle du Soudan, comme la poésie. Vous parlez de la fragilité des textiles et aussi de ces lieux dont on ne sait pas aujourd'hui ce qu'ils deviennent. Effectivement, la fragilité, on peut la percevoir à travers ces formes de tissu. C'est comme un puzzle qui est démantelé. Et cela peut effectivement faire référence au patrimoine architectural du Soudan, qui est certainement maintenant anéanti à cause de la guerre. Mais ce n'est pas parce que physiquement, on ne voit plus les bâtiments que l'âme des bâtiments n'existe plus. C'est aussi cela que je voulais mettre en valeur à travers ce travail. C'est montrer que cela a existé et cela continue à exister dans la mémoire des gens, que cela continue à exister surtout dans le ressenti et les émotions. À lire aussiÀ Paris, un festival sur le cinéma soudanais relate les guerres et bouleversements du pays

C'est la lune de miel entre la République démocratique du Congo et Israël. Après la visite cette semaine de Félix Tshisekedi dans l'État hébreu, la RDC annonce qu'elle va déplacer son ambassade en Israël de Tel Aviv à Jérusalem, tandis que l'ouverture d'une ambassade israélienne à Kinshasa est à l'étude. Que cherche le président Tshisekedi en se rapprochant d'Israël ? Jason Stearns, directeur de recherches à l'institut Ebuteli et professeur à l'université Simon Fraser à Vancouver, au Canada, répond aux questions de RFI. RFI : Israël n'est pas toujours bien vu en Afrique. On le voit notamment à l'Union africaine. Pourquoi la RDC fait-elle exception ? Jason Stearns : Tout d'abord, je pense qu'il faut nuancer un peu ce qui se passait. En lisant de très près le communiqué de presse, ils sont en consultation pour ouvrir des ambassades. Donc, je pense, il n'y a aucun calendrier qui est annoncé. Cela est exprimé d'une façon assez prudente. Par ailleurs, ce n'est pas totalement nouveau. Il y a trois ans, un accord a été annoncé entre entre Félix Tshisekedi et Benyamin Netanyahu, presque identique. Or, jusque-là, rien n'a été fait dans ce sens. Donc, je pense qu'il faut nuancer un peu ce qui s'est passé aujourd'hui. Mais vous avez raison, c'est rare, surtout de déménager son ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem. Je pense qu'il y a seulement dix autres pays qui l'ont fait dans le monde et c'est surtout rare pour l'Afrique. Tshisekedi est parmi les seuls dirigeants africains aussi proches d'Israël. Je pense qu'il y a plusieurs raisons à cela. Premièrement, ça renforce l'alliance de la RDC avec son allié primaire qui est Washington et Donald Trump, et ça l'aide à se présenter de cette façon auprès des Républicains. Deuxièmement, je pense que, surtout aujourd'hui, la RDC est sous pression militaire de la part du Rwanda, du M23. Et on connaît les capacités d'Israël en cette matière. Donc, je pense que c'est aussi une façon pour Félix Tshisekedi de nouer de nouvelles relations avec une puissance militaire. Félix Tshisekedi n'a pas caché que dans ces discussions avec Benyamin Netanyahu, ils avaient parlé sécurité et questions militaires. Est-ce qu'Israël a déjà fourni une assistance militaire à la RDC et, si oui, est-ce qu'elle va l'augmenter ? Je ne sais pas. Il y a eu plusieurs discussions entre une délégation congolaise et ses interlocuteurs israéliens cette semaine. Je suis sûr que parmi ces discussions figurait justement cette question de soutien militaire. Il y a un soutien en termes de renseignement, en termes de drones. C'est surtout ça que, je pense, que les Congolais cherchent. Par le passé, ce n'était pas très transparent ce qu'il se passait en RDC à ce niveau. Il y a eu beaucoup de rapports, mais pas souvent confirmés, d'un soutien - surtout à l'époque de Joseph Kabila, à la garde présidentielle de Kabila - à une sécurité rapprochée pour Kabila et Tshisekedi. Et donc, il est sûr qu'il y avait un soutien militaire pas très clair par le passé. Mais il est clair qu'ils cherchent davantage d'implication. Félix Tshisekedi est très soucieux de sa sécurité personnelle. Est-ce qu'Israël peut lui offrir une protection ? Je pense que c'est parmi leurs spécialités. Surtout sur le renseignement en termes de protection personnelle, avec des professionnels qui ne sont pas vus d'un mauvais œil par les Congolais. Il faut dire que Tshisekedi a un problème au sein de sa propre population. Il est difficile d'avoir toujours confiance. Il a mis sous arrêt des dizaines de généraux, des centaines d'officiers supérieurs pour des soupçons de trahison, de corruption. Et donc, c'est dans ce contexte que ça peut valoir la peine de chercher un soutien extérieur comme Israël. Et est-ce qu'Israël peut fournir aussi des garanties en termes de cybersécurité ? Oui, je pense que c'est parmi leurs spécialités. Et Tshisekedi a vraiment déplacé le centre de pouvoir sécuritaire vers son agence de cybersécurité à Kinshasa, qui est devenue notoirement connue pour arrêter, pour rechercher, pour faire des investigations. Et c'est surtout cette agence-là, je pense, qui pourrait être renforcée par une aide israélienne en la matière. Est-ce qu'il y a des agents de sécurité israéliens aujourd'hui à la présidence congolaise à Kinshasa ? À l'époque de Kabila, ils étaient là. Actuellement, je ne pourrais pas le confirmer, mais ça ne m'étonnerait pas. Est-ce que cette proximité entre Kinshasa et Jérusalem fait grincer quelques dents dans la classe politique congolaise ? Je pense que, pour l'instant, Tshisekedi a deux grands combats qu'il est en train de mener. Il a le combat militaire contre le M23 et ses alliés rwandais à l'est, et un combat politique à Kinshasa par rapport à son propre avenir. Il y a les élections de 2028. Il a promis un dialogue national. Il y a une grande pression de la part de sa propre coalition pour changer la Constitution, pour qu'il puisse briguer un troisième mandat. Et donc, je pense que, dans ce contexte-là, ça vaut la peine d'avoir des alliés. Surtout l'allié américain qui est son soutien primaire dans ces deux combats-là, je pense. Et c'est dans ce contexte-là, je pense, qu'il faut également voir Israël. Le grand paradoxe, c'est que le Rwanda est également très proche d'Israël. Comment peut-on expliquer que les autorités israéliennes soient à la fois amies avec le Rwanda et la RDC, alors que ces deux pays sont quasiment en guerre ? Je pense que pour Israël, il n'y a pas de contradiction. Israël cherche à étendre son influence en Afrique en général. On le voit très clairement dans la Corne de l'Afrique. Pour eux, il n'y a pas de contradiction. Ils ont des relations étroites avec le Rwanda d'ailleurs depuis très longtemps. Avec la RDC aussi, depuis très longtemps. Donc pour eux, il s'agit seulement de pouvoir trouver des alliés là où ils peuvent. Surtout dans ce contexte mondial où il n'y a pas beaucoup de pays très favorables à Israël. Pour la RDC, je pense que c'est justement cette alliance entre le Rwanda et Israël qui pousse aussi Tshisekedi à chercher un soutien à Tel-Aviv. C'est d'ailleurs parmi les questions que je me pose : est-ce que durant les entretiens avec Netanyahu et son équipe cette semaine, Tshisekedi a justement demandé qu'il y ait peut-être une diminution des relations et du soutien entre Israël et Kigali ? Je ne sais pas... Mais je pense que cela figure certainement parmi les questions que les dirigeants congolais se posent. On peut imaginer donc que Félix Tshisekedi promette de bouger l'ambassade à Jérusalem ou d'accueillir une ambassade d'Israël à Kinshasa, à condition qu'Israël prenne ses distances par rapport au Rwanda ? Je pense que si les Congolais ont été malins dans les discussions, ça a dû figurer, je pense, parmi les leviers. Il faut dire que le Rwanda, surtout du point de vue sécuritaire, devient un peu isolé. Il est sous sanctions américaines. Toute leur armée est sous sanctions américaines. Il y a des milliers de soldats déployés à l'est de la RDC. Il faut ravitailler ces soldats. Il faut acheter du matériel militaire pour ces soldats. Il est difficile actuellement de le faire parce que toute transaction en dollars est interdite. C'est très difficile pour le Rwanda de trouver une banque internationale qui pourrait faciliter une quelconque transaction pour leur armée. Donc, je pense que, pour Kinshasa, ça vaut la peine d'essayer d'isoler davantage Kigali. Et c'était sans doute le premier objectif du voyage de Félix Tshisekedi en Israël ? C'était parmi les objectifs, je pense. Le premier objectif, pour moi, c'était de renforcer une alliance avec Washington à travers Israël. À lire aussiLa RDC annonce le transfert de son ambassade en Israël de Tel-Aviv à Jérusalem

En Guinée Conakry, beaucoup sont choqués par la découverte le 24 août, près de Forécariah, d'une fosse commune avec six corps qu'on a retrouvés les mains ligotées et les yeux bandés. S'agit-il d'exécutions extrajudiciaires ? Saura-t-on un jour la vérité ? L'ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo, contraint à l'exil, préside toujours l'Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), malgré sa dissolution officielle, en mars dernier, par le régime du président Doumbouya. De passage à Paris, le principal opposant guinéen répond aux questions de RFI. RFI : Vive émotion en Guinée et à l'étranger après la découverte le 24 août près de Forécariah d'une fosse commune où se trouvaient six corps, les mains ligotées et les yeux bandés. Mais cette semaine, la commission défense et sécurité, qui dépend directement de la présidence guinéenne, a promis que toute la lumière serait faite. Est-ce que cela vous rassure ? Cellou Dalein Diallo : Cela ne me rassure pas dans la mesure où il y a eu beaucoup de cas déplorables qui appelaient des enquêtes sérieuses pour identifier les auteurs et commanditaires des crimes. Il y a eu les disparitions forcées. Le procureur a été saisi. La justice a promis de faire la lumière sur ces cas. Jusqu'à présent, on n'a aucune information. Donc aujourd'hui, les disparitions forcées, il y a au moins une douzaine de jeunes, de citoyens portés disparus et jusqu'à présent, on n'a pas de résultats. N'oubliez pas que cette fosse commune a été découverte non loin du camp de Kalia, le camp occupé par les forces spéciales. Donc, qu'est-ce que vous espérez ? Nous avons appelé à conduire des enquêtes, mais déjà les premiers signes sont source d'inquiétude dans la mesure où on a enterré à nouveau les corps sans faire d'autopsie, sans avoir cherché à identifier les corps. Donc il y a vraiment aucun signe d'espoir par rapport à ça. Cellou Dalein Diallo, on entend depuis le mois dernier sur les réseaux sociaux une conversation téléphonique que vous auriez eue avec le magistrat guinéen Algassimou Diallo. Est-ce que vous confirmez avoir échangé avec lui au téléphone ? Je confirme que je n'ai pas échangé avec Algassimou, avec lequel je n'ai aucune relation personnelle. Je pense que le souci est d'inventer un complot. Vous savez, la Guinée est habituée au complot permanent. Et de trouver le moyen peut-être de m'inculper puisqu'ils ont tout essayé avec le dossier Air Guinée qui était un dossier bidon. Ils n'ont pas pu. Maintenant peut-être qu'on va me coller un complot pour pouvoir peut-être obtenir une décision de justice, je ne sais pas. Mais moi je ne connais pas Algassimou. Je connais Algassimou à travers les médias mais je ne le connais pas physiquement et je n'ai pas échangé avec lui. Cellou Dalein Diallo, vous êtes aujourd'hui à la tête d'un parti, l'UFDG, qui a été officiellement dissous. Et aux législatives du 31 mai dernier, aucun député de votre camp n'a pu être élu. Est-ce que dans le paysage politique guinéen, vous n'êtes pas désormais hors jeu ? Mais attendez, ne dites pas élu. On n'avait même pas le droit de présenter de liste puisque le parti était dissous avant. Donc le parti ne pouvait pas présenter de candidat. Et moi-même je suis exclu, je suis radié du fichier électoral. Donc est-ce que le parti, malgré la dissolution, existe ? Bien sûr, il existe. C'est une adhésion à des idées, à des principes, à des convictions. Et n'oubliez pas que la moitié des fédérations sont à l'extérieur. En Guinée, compte tenu du climat de terreur, c'est difficile de critiquer. Nous ne sommes pas d'accord avec la confiscation du pouvoir. Nous ne sommes pas d'accord avec la restriction drastique des libertés publiques. Nous ne sommes pas d'accord avec la violation récurrente et massive des droits de l'homme. Donc le parti existe, c'est une revendication, c'est une aspiration du peuple que nous incarnons. Et à l'étranger, étant donné que la moitié des structures du parti se trouvaient à l'étranger, 60 à 70 % de la diaspora guinéenne milite au sein de l'UFDG. Ça donne une force et ça permet au parti de continuer d'exister et de se battre, en commençant par, bien entendu, dénoncer cette folie liberticide. Alors vous contestez fortement le régime du président Doumbouya, mais depuis que celui-ci est au pouvoir, l'argent arrive en Guinée. Et d'après la CNUCED, c'est-à-dire l'ONU, votre pays est en 2025 celui d'Afrique subsaharienne qui a attiré le plus d'investissements directs étrangers, quelque 8 milliards de dollars grâce notamment au projet des mines de fer de Simandou. Oui, c'est une réalité. Le problème, c'est que ce n'est pas le résultat d'une politique judicieuse. C'est la conjoncture internationale favorisée par une demande forte de nos mines. Ce n'est pas le fait d'une politique particulière d'attraction des investisseurs étrangers. Est-ce que ceci, pour l'instant, contribue à l'amélioration des conditions de vie des Guinéens ? Non. Puisqu'entre temps, la Banque mondiale note que la pauvreté s'est aggravée dans le pays. Entre la Russie et l'Occident, le régime du président Doumbouya refuse de choisir. Il y a deux mois, par exemple, il s'est opposé au débarquement à Conakry d'un lot important de matériels militaires russes à destination du Mali. Est-ce que ce n'est pas de sa part une façon habile de s'attirer les bonnes grâces de la France qui du coup hésite à condamner ses dérives ? Je pense qu'il réussit à ménager les uns et les autres. La France ? Oui, c'est peut-être une des raisons pour lesquelles elle ferme parfois les yeux, ou fait des communiqués plutôt timides par rapport à la condamnation des disparitions forcées. Donc je pense que les dirigeants guinéens essayent de ménager toutes les grandes puissances. Donc vous reconnaissez une certaine habileté diplomatique de la part du régime du président Doumbouya ? Oui, je crois que le régime exploite cet intérêt de toutes les grandes puissances par rapport aux mines. Je pense que la junte a braqué un pays riche en minerai notamment. On parle beaucoup du fer de Simandou, mais notre bauxite aussi est la bauxite qui a la plus grande teneur actuellement en aluminium. Donc il joue, je pense, pour que les gens ferment les yeux et essaient de ménager tout le monde. À lire aussiDissolution des partis en Guinée: l'opposant Cellou Dalein Diallo appelle l'opposition à «l'union sacrée»

Au Sénégal, après deux ans d'âpres négociations, le Fonds monétaire international et Dakar ont trouvé un accord sur un prêt de 2,2 milliards de dollars pour appuyer le pays, qui se débat avec une dette vertigineuse de plus de 130% du PIB. Alors que la huitième mission du FMI depuis l'élection de Bassirou Diomaye Faye et la révélation en septembre 2024 des dettes cachées par l'administration précédente s'est achevée mardi 1ᵉʳ septembre, Majdi Debbich, le représentant du FMI au Sénégal, décrypte ce nouvel accord de coopération. RFI : Le Fonds monétaire international s'est mis d'accord avec le Sénégal pour l'obtention d'un nouveau prêt d'un montant de 2,2 milliards de dollars. Ce prêt, c'est une bonne nouvelle pour le Sénégal. Et pourquoi ? Majdi Debbich : Effectivement, c'est une excellente nouvelle. Cela fait deux ans que nous travaillons avec les autorités sénégalaises, d'abord sur la question du fameux « misreporting » de la dette cachée. En octobre 2025, les autorités sénégalaises ont demandé au FMI un nouveau programme. Aujourd'hui, c'est une étape importante, une première étape dans tout le process qui, in fine, doit conduire à la validation par notre conseil d'administration de ce nouveau programme. Vous parlez de première étape. Ça veut dire que le Sénégal va devoir attendre encore plusieurs mois avant que les premiers décaissements tombent sur ses comptes ? Généralement, vous avez donc dans nos process un certain nombre de mois qui s'écoulent entre un accord au niveau des services et la présentation au conseil d'administration du nouveau programme. Puisque les autorités doivent réaliser un certain nombre de mesures avant que l'on puisse présenter ce dossier au conseil d'administration. Généralement, pour vous donner une estimation, sur des programmes typiques, on est sur 2 à 3 mois. Donc, dans le cas du Sénégal, on peut imaginer des premiers décaissements à partir du mois de décembre. Ça reste dans le domaine du possible. Le Sénégal a bénéficié pour la dernière fois d'un financement du FMI fin 2023, il y a près de trois ans. Ces 20 derniers mois, les discussions étaient difficiles, voire quasi inexistantes. Concrètement, qu'est-ce qui a changé pour qu'un accord puisse être trouvé ? Les discussions ont été très intenses et nous avons un dialogue très étroit avec les autorités depuis la révélation de la dette cachée. Vous avez eu plusieurs étapes réalisées par les autorités sénégalaises pour traiter cette question de la dette cachée. Nous les avons accompagnées. Avec les autorités, on a convenu d'un package de réformes qui doit être mis en place pour que ce type de situation ne se répète pas. Les discussions sur le nouveau programme ont commencé il y a moins d'un an, donc c'est plus l'aboutissement d'un processus que vraiment un déblocage à court terme. On a quand même le sentiment que les choses se sont accélérées. Qu'est-ce qui s'est passé ? Le départ d'Ousmane Sonko de la Primature a-t-il aidé ? Je ne commenterai pas les développements politiques du Sénégal. En revanche, ce que je peux vous dire, c'est qu'on arrive à la fin d'un process. Des développements récents, notamment en matière de réformes menées par les autorités, y ont certainement contribué. Pour vous donner un exemple, la consolidation de toutes les fonctions liées à la gestion de la dette au sein d'un même ministère et d'une même direction générale a grandement contribué à ce qu'on ait plus de visibilité sur l'endettement du pays. Il y a eu des gages donnés par le Sénégal et lesquels ? Je ne parlerai pas de gages, mais disons qu'on s'est mis d'accord avec les autorités. D'abord sur un cadrage macroéconomique, sur un diagnostic de la situation, sur leurs besoins de financement à moyen terme, sur les politiques économiques et les grandes réformes qu'ils doivent mener dans le cadre du traitement de la question du « misreporting » ou des dettes cachées. On a d'autres mesures correctives importantes qui ont été mises en place et qui continueront à se mettre en place, notamment dans le cadre du programme. La dette cachée du Sénégal, c'est la plus importante de l'histoire du FMI. Est-ce que ce n'est pas un drôle de signal que le Fonds monétaire international envoie en accordant un nouveau prêt au Sénégal, alors que le pays a dissimulé ou échoué à déclarer une importante partie de sa dette, au moins 11 milliards de dollars ? Non, je pense que c'est le contraire. Nous travaillons très étroitement avec les autorités depuis deux ans. On salue la décision qui a été la leur, qui a été une décision difficile en septembre 2024, de révéler cette dette cachée. Et au cours des deux années passées, pour rappel, on a eu trois vagues d'audit : l'Inspection générale des finances, la Cour des comptes et ensuite un inventaire réalisé par le cabinet d'audit Mazars. Donc, je pense que les autorités ont montré qu'elles souhaitent tourner la page de cet épisode et être davantage transparentes. Ensuite, c'est un pays qui connaît une situation économique et financière difficile. La dette du Sénégal n'est plus soutenable ? Alors, il est évident, et je pense que c'est un diagnostic partagé avec les autorités, que le fardeau de la dette sénégalaise est considérable. On parle d'un niveau qui avoisine les 130 % du PIB, avec des dépenses d'intérêts qui représentent un quart des recettes fiscales. Ce sont autant de dépenses qui ne sont pas consacrées à des dépenses sociales ou à des investissements qui sont générateurs de croissance et d'emplois. Les autorités ont annoncé qu'elles souhaitent traiter cette dette avec leurs créanciers. Nous en prenons acte, notamment dans le cadre du programme que nous allons accompagner. Les autorités ont annoncé leur intention de solliciter un traitement de la dette afin de rétablir sa viabilité. Ça veut dire quoi concrètement ? Défaut de paiement et restructuration ? Ça veut dire que les autorités, effectivement, reconnaissent que le niveau d'endettement qui est celui aujourd'hui du Sénégal est un fardeau qui pèse sur le budget et qu'il est nécessaire de traiter cette dette afin de pouvoir dégager des marges de manœuvre pour des dépenses prioritaires plus importantes. À lire aussiLe FMI et le Sénégal reprennent leur coopération, un prêt de 2,2 milliards de dollars en vue pour Dakar

« Un dialogue national oui, mais avec tout le monde et à l'extérieur de la RDC ». Voilà en substance la position du Front commun pour le Congo (FCC) de l'ancien président Joseph Kabila, qui vit en exil depuis qu'il a été condamné à mort pour trahison à Kinshasa il y a un an. Jeudi dernier, dans une adresse à la nation, le président Tshisekedi a proposé un dialogue national ouvert à l'opposition, mais à l'exclusion des rebelles du M23 et de « ceux qui agissent au service du Rwanda ». De passage à Paris, Marie-Ange Mushobekwa, porte-parole du FCC, est l'invitée de RFI. RFI : Dans son adresse à la Nation du 27 août, Félix Tshisekedi a dit que seraient exclus de ce dialogue national ceux qui agissent au service d'une puissance étrangère, en l'occurrence le Rwanda. Et visiblement, il pensait très fort à Joseph Kabila, non ? Marie-Ange Mushobekwa : Non, il ne l'a pas cité. Il a parlé de l'AFC/M23. Il vous souviendra que le président Joseph Kabila avait dit clairement qu'il n'a jamais fait partie du M23 et que, s'il en faisait partie, la situation serait différente sur le terrain, étant donné qu'il a dirigé la République démocratique du Congo pendant 18 ans, militaire de son état. Il l'a dit et répété plusieurs fois : il ne fait pas partie du M23 et il n'a pas pris les armes contre la République. Et dernièrement, à travers un communiqué, son cabinet a réitéré sa position. Donc, je pense que vous faites une mauvaise analyse. Le président Tshisekedi, en tout cas dans son discours, n'a pas cité le nom du président Joseph Kabila. Il a parlé de l'AFC/M23 dont le président Kabila ne fait pas partie et je continue à l'affirmer jusqu'aujourd'hui. L'une des raisons de l'échec des rebelles du M23 à poursuivre leur offensive vers Kinshasa, c'est le soutien des États-Unis à Félix Tshisekedi. On l'a vu en janvier dernier lors du retrait de l'armée rwandaise et des rebelles du M23 de la ville d'Uvira au Sud-Kivu. Est-ce que vous n'avez pas intérêt, au niveau du FCC, à en tirer les conséquences stratégiques que le M23 n'arrivera jamais à renverser le régime de Félix Tshisekedi tant que Donald Trump sera à la Maison-Blanche ? Mais quel rapport entre le FCC et l'AFC/M23 ? Il n'y a pas de rapport. Quelles conséquences devons-nous en tirer ? Il n'y a aucun lien entre le FCC et l'AFC/M23. Et il n'y a aucune conséquence que nous devrions retirer de cette situation. Nous, nous menons un combat politique, démocratique et républicain. Nous résidons à Kinshasa, même si certains de nos camarades, Aubin Minaku, Emmanuel Shadary, Dunia Kilanga et autres sont détenus illégalement. Vous-même, vous résidez à Kinshasa. Moi-même, je réside à Kinshasa et je souligne que, le 21 décembre 2025, mes enfants ont été séquestrés, torturés dans la parcelle d'un directeur de l'ANR parce que c'étaient les enfants de Marie-Ange Mushobekwa, ils avaient 18 et 17 ans. Le pouvoir a organisé un procès inique où on a condamné les policiers qui ont reçu l'ordre du directeur de l'ANR de torturer mes enfants. Mais lui, il a été acquitté. Mais j'ai décidé de rester à Kinshasa, aux côtés de plusieurs camarades du FCC qui ont décidé de poursuivre la lutte à Kinshasa. Le FCC est une plateforme politique, républicaine et démocratique. Nous n'avons aucun lien avec l'AFC et le M23. Pour l'instant, la coalition C64, dans laquelle se trouvent notamment Moïse Katumbi et Martin Fayulu, ne veut pas aller au dialogue national que Felix Tshisekedi a proposé jeudi dernier. Mais si jamais des accommodements sont trouvés, si jamais cette opposition accepte de s'asseoir avec le pouvoir, est-ce que vous, le FCC, vous ne risquez pas de vous retrouver très isolé ? Je doute fort que la coalition C64 irait participer à ce dialogue parce qu'elle s'est exprimée clairement, qu'elle n'ira pas. Nous, FCC, nous n'irons pas. Même si les autres décidaient d'y aller sans nous, nous resterons campés sur nos exigences. Nous exigeons que le président Felix Tshisekedi prenne des mesures de décrispation politique, comme il l'a promis. Nous exigeons une médiation neutre et indépendante avec l'appui de l'Union africaine ou de l'ONU. Nous exigeons un dialogue inclusif qui accepte que toutes les parties au conflit puissent s'exprimer. Ce dialogue doit se tenir dans un pays tiers. Il ne peut pas se tenir en République démocratique du Congo pour des raisons de sécurité. Toutes les personnalités politiques qui sont en exil ne pourront participer au dialogue que si celui-ci se tient dans un pays étranger. Et pour nous, le FCC, le mandat du président Felix Tshisekedi prend fin le 31 décembre 2028. Il devra organiser les élections et passer la main à son successeur qui sera choisi par le peuple congolais. S'il tente par la force de changer la Constitution, de s'octroyer un troisième mandat, le FCC a déjà dit clairement qu'il participera, aux côtés des groupes laïcs catholiques, à toutes les manifestations pacifiques, mains nues qui vont empêcher l'Union sacrée et le régime en place de changer la Constitution. À lire aussiRDC : que doit-on attendre de ce nouveau dialogue national inclusif ?

Au Niger, le régime du général Tiani a été rudement secoué samedi 29 août par la rébellion de plusieurs unités militaires qui ont tenu l'aéroport de Niamey et ont tenté de s'emparer du palais présidentiel. Finalement, le coup a échoué et le régime issu du putsch de juillet 2023 reste en place. Mais la junte du général Tiani n'est-elle pas fragilisée et ne devient-elle pas redevable aux paramilitaires russes d'Africa Corps ? Éléments de réponse avec Yvan Guichaoua, chercheur senior au Bonn International Center for Conflicts Studies, centre international de Bonn pour les études de conflits. Vous penchez plutôt pour le mouvement d'humeur ou pour la tentative de coup d'État ? Compte tenu du déroulement des événements et du fait qu'ont été ciblés le palais présidentiel, la télévision nationale et l'aéroport, on pense quand même plutôt à une tentative de coup d'État qu'à une mutinerie qui aurait escaladé. Alors pourquoi les insurgés ont-ils échoué à s'emparer du palais présidentiel et de la radiotélévision nationale comme ils le souhaitaient ? Visiblement, il y avait un rapport de force militaire qui leur était défavorable. Le palais présidentiel est bien défendu. La garde présidentielle, qui est l'unité la plus loyale au général Tiani, est bien dotée. Donc s'en prendre à elle était visiblement un trop gros poisson pour les putschistes, et ils se sont cassé les dents sur la résistance de la garde présidentielle. Dans le cas de la télévision, c'était un petit peu plus ambigu. Il n'était pas évident que ce soit la garde présidentielle qui la défendait. On a parlé plutôt de la Garde républicaine. Et là, il y a eu un petit flou pour savoir, en cours de journée, de quel côté penchait la garde républicaine. Parce qu'on a vécu toute une journée de rumeurs sur le basculement ou non de certains corps d'armée en faveur des putschistes. Et il est évident que dans ces circonstances-là, il y a beaucoup d'hésitants. En 2023, au moment de la chute de Bazoum, c'était déjà un petit peu ce qui s'était passé. L'affaire ne s'était pas jouée en quelques minutes, ça avait pris deux ou trois jours, et on voyait des corps d'armée se rallier du côté des putschistes, sans doute par pragmatisme et opportunisme, en se disant « On mise sur le cheval qui a le plus de chances de gagner ». Samedi soir, les fidèles du général Tiani ont réussi à reprendre la base militaire 101 sur l'aéroport international de Niamey. Est-ce que l'aide des Russes d'Africa Corps a pu être déterminante ? Il semble bien que ça ait été le cas. D'ailleurs, il y a eu des déclarations officielles de l'ambassadeur russe au Niger disant qu'il avait été sollicité, que l'aide d'Africa Corps a été sollicitée et que cette aide a été fournie. Quelle forme a pris cette aide ? On ne le sait pas de sources officielles en provenance du régime. On le sait de la part d'observateurs, de sources sécuritaires mais pas forcément déclarées et qui cherchent à préserver leur anonymat. Mais il y a visiblement eu un usage assez intense de drones kamikazes qui auraient décidé les officiers et les soldats rebelles à se rendre parce que ça causait beaucoup trop de dommages dans leurs rangs. Donc il ne me semble pas totalement exagéré de dire que les Russes ont sauvé la mise, ou en tout cas permis de circonscrire cette rébellion, cette tentative de putsch. C'est la première fois depuis son arrivée au pouvoir, il y a trois ans, que le général Tiani est confronté à une insurrection dans sa propre armée. Est-ce un signe de fragilité ou pas ? À court terme, il obtient une victoire. On ne peut pas le nier. Il a réussi à préserver son régime et à neutraliser les soldats rebelles. À plus long terme, même à moyen terme, on voit bien que ça va quand même compliquer un petit peu son affaire pour différentes raisons. D'une part, l'implication des Russes et leur rôle décisif dans la reprise de la base rendent le régime dépendant des Russes. Tiani a désormais une dette vis-à-vis des Russes. Et, par la suite, on voit bien que c'est la garde présidentielle, c'est-à-dire les soldats loyaux à Tiani qui ont été à la manœuvre, qui ont opéré de manière finalement assez autonome, assez indépendante, main dans la main avec les Russes, sans qu'on sache trop ce que le reste de l'état-major de l'armée pensait. On n'a pas encore de grande clarté sur la décision de lancer l'assaut contre la base 101, mais toute la journée de samedi, il y a eu des rumeurs selon lesquelles tous les hauts gradés n'étaient pas forcément d'accord avec l'idée d'éliminer ces jeunes soldats qui avaient manifesté leur mécontentement. Donc, une conséquence probable de la situation, c'est qu'il va y avoir quand même du colmatage à faire dans les rangs pour retrouver un petit peu de cohésion. Alors, d'un côté, on pourrait dire qu'il y a un signal qui est envoyé contre quiconque chercherait à contester le régime et que ça va être certainement un petit peu dissuasif. De l'autre, on a une sorte de clivage un peu plus net qui s'établit entre la garde présidentielle, les Russes d'un côté, le reste de l'armée de l'autre, et le général Tiani manifeste quand même beaucoup de paranoïa vis-à-vis des interférences étrangères, des risques de déstabilisation. On peut imaginer que cette paranoïa va être encore accentuée et qu'il y aura ce qu'on appelle de plus en plus de coup-proofing, c'est-à-dire de dispositions prises pour la protection du régime. Et comme on est dans un monde à ressources finies, tout ce qui sera mis au service de la protection du régime ne sera pas mis au service de la protection du territoire et de la lutte contre les mouvements jihadistes et contre les rebelles qui se multiplient dans l'est du pays. Donc ça fait beaucoup de défis pour le Niger dans les semaines et mois à venir.

Il fête ses 70 ans ce dimanche. Depuis près d'un demi-siècle, Ismaël Lô fait voyager sa musique bien au-delà du Sénégal, avec des chansons comme « Tajabone » ou « Jammu Africa ». Il revient avec nous sur son parcours, ses chansons et cette envie de continuer à créer. Il répondait aux questions de Clothilde Hazard. RFI : Ismaël Lô, vous fêtez vos 70 ans ce dimanche, quand vous regardez votre carrière, aujourd'hui, une carrière de près de 50 ans. Quel sentiment avez-vous ? Ismaël Lô : Un sentiment de satisfaction et de rendre grâce aussi à Allah qui m'a donné cette possibilité d'exister, de continuer à aimer ce que je fais, c'est à dire évoluer dans le domaine de la musique. Est ce qu'il y a un souvenir qui vous revient en premier quand vous regardez votre parcours ? Ce qui me vient en premier, c'est mon premier passage à la télévision, le premier jour, j'avais un trac fou. J'étais au studio de la RTS avec Maguette Wade, un animateur de la télévision sénégalaise et l'émission s'appelait Télé Variétés, c'était mon premier passage à la télévision. J'étais juste passé en tant qu'artiste et j'avais très peur à l'époque de passer à la télévision. C'est la musique qui est venue à moi. Parce que, au départ, moi je me fixais comme objectif d'avoir une carrière similaire à mon père qui était un douanier. Je pensais que je serai médecin ou quelque chose dans ce genre. Et finalement, je me suis donné à la musique. Et au début de votre carrière internationale, quand vous êtes allé à la rencontre du public en dehors du Sénégal, qu'avez-vous avez ressenti vous en souvenez-vous ? Là, je me plonge vraiment, vraiment très loin à ma première sortie en France, en Europe. J'avais la volonté de rencontrer des gens, de voir le voisin de palier, dire bonjour. Mais ce n'était pas la même culture. Et ça m'a bouleversé, parce que les gens couraient de gauche à droite. C'était limite, ton voisin tu lui dis bonjour, il ne te répond même pas. En France, on court beaucoup. Et donc j'ai commencé à apprendre à vivre différemment, me dire que si je ne connais pas quelqu'un, je ne lui dis pas bonjour. J'ai tout de suite eu envie de retourner chez moi, parce que là-bas, il y a l'hospitalité, les gens sont ouverts, il y a de l'ambiance. J'ai composé une chanson qui signifiait « j'ai envie de retourner chez moi », Xalat. Et sur la naissance de ce tube mondial Tajabone. Avez-vous une anecdote ? Tajabone, c'est le début de l'année musulmane. Je me rappelle quand nous étions petits, dans le quartier, c'était la fête. Après le couscous, le dîner le soir, on se déguisait. En général, si je me rappelle bien, les hommes se déguisaient en femme, les femmes en homme. Ce sont des choses qui m'ont marqué et donc qui m'ont poussé à écrire une chanson sur ce jour mémorable. Mais aujourd'hui, ce titre me fascine et me dépasse. Parce que la chanson Tajabone est mondialement connue. Y-a-t-il d'autres morceaux dont vous êtes fier avec le recul ? Je suis fier de toutes mes chansons. C'est comme si vous me demandiez si je suis plus fier de tel ou tel enfant. Mes compositions sont comme mes enfants. Et donc c'est vrai qu'il y a des enfants qui ont plus de chance que d'autres, mais ça reste quand même mes enfants. Tajabone est sortie du lot, Dibi Dibi Rek est sortie du lot, Diamond Africa est sortie du lot. Comment l'expliquez-vous qu'elles soient sorties du lot ? Mais c'est ça, c'est divin. Je ne peux pas l'expliquer. C'est difficile à expliquer parce que quand tu écris, tu écris pour toi d'abord et pour le public après, c'est un partage. Vous avez aussi souvent utilisé vos chansons pour parler de paix, de tolérance, de justice et de l'Afrique. Pensez-vous que vous avez réussi à faire passer un message ou à faire bouger des choses. Mais bien sûr, c'est ça mon idéal, c'est ça qui me pousse à écrire. Aujourd'hui, si tu écris, il faut écrire quelque chose avec du sens, qui peut amener les gens à être tolérants, à vivre d'amour et de partage, pas de haine, et que les armes se taisent pour que les enfants puissent grandir dans le bonheur et dans la joie. La chanson contribue à l'apaisement des cœurs, à sensibiliser. Ça vient naturellement. À partir de ce moment-là, tu peaufines, tu réarranges, tu dis non, c'est mieux de dire ça. Ma passion pour la musique est spontanée. Et à 70 ans. Quels sont vos projets aujourd'hui ? Je ne sais pas. En tout cas, vous insistez sur mes 70 ans. Quand on me dit que j'ai 70 ans, je dis ah bon, j'ai 70 ans. Dans ma tête, j'ai 35 ans ou 25 ans. Je continue à écrire de nouvelles chansons. J'ai toujours cet amour, cette envie de continuer à écrire de nouvelles chansons, écrire et de sortir un nouvel album, Inch'Allah. Dans combien de temps on pourra écouter votre album ? Inch'Allah bientôt. Moi je dis toujours bientôt.

En RDC, la proposition de loi sur l'organisation du référendum reste au cœur de la bataille politique autour de l'avenir de la Constitution. Adopté par le Parlement, le texte a été déclaré conforme par la Cour constitutionnelle, mais avec des réserves portant sur treize articles. Félix Tshisekedi a depuis demandé une nouvelle délibération. L'opposition y voit toujours une voie vers un changement de Constitution et redoute une remise en cause de la limitation des mandats présidentiels. Son auteur, le député de la majorité, Paul-Gaspard Ngondankoy, défend au contraire un texte destiné, dit-il, « à encadrer l'exercice de la souveraineté populaire ». Il est interrogé par Patient Ligodi. Pourquoi la RDC avait-elle besoin aujourd'hui d'une loi sur l'organisation du référendum ? Quel problème vouliez-vous régler avec ce texte ? Tout simplement parce que ça fait 20 ans maintenant, depuis la promulgation de la Constitution en 2006, que le pays ne s'est pas encore doté de cette loi, alors que l'alinéa 3 de l'article 5 prévoit que le Parlement adopte une loi fixant les conditions d'organisation du référendum. Et, comme je suis devenu député national seulement en 2023, c'était pour moi le moment qui était le plus indiqué pour régler cette question qui m'intéresse depuis des années : qu'on puisse avoir une loi qui organise ce mécanisme démocratique. Vous avez cité l'article 5, alinéa 3 de la Constitution de votre pays, et votre texte ne se limite pourtant pas à organiser les consultations sur le transfert de la capitale, les questions territoriales ou la révision de la Constitution, comme prévu dans la loi fondamentale. Vous avez aussi prévu un mécanisme permettant d'aller jusqu'à l'adoption d'une nouvelle Constitution. Pourquoi avoir introduit cette possibilité ? D'abord, c'est une fausse interprétation de la Constitution de considérer que les matières du référendum sont limitativement énumérées dans la Constitution. La Constitution cite à titre indicatif les matières sur lesquelles il faut absolument consulter le peuple. Mais il n'existe aucune disposition dans la Constitution qui dit qu'il s'agit d'une énumération limitative. D'ailleurs, l'article 5 de la Constitution affirme le pouvoir souverain du peuple. Cet article permet que le peuple puisse exercer son pouvoir sur toutes les matières, parce que le pouvoir lui appartient. Il y a quand même lieu de vous rappeler que cet article, à son alinéa premier, dit que tout pouvoir émane du peuple, en commençant donc par les pouvoirs constituants, c'est-à-dire le pouvoir d'établir une constitution pour le pays. Et c'est lui qui a le pouvoir d'établir mais aussi le pouvoir de modifier, de réviser, sans aucune limite. Et on sait qu'en droit constitutionnel, le pouvoir constituant est initial, autonome, insubordonné, inconditionné. Et donc, il n'y a aucune limite à la souveraineté du peuple en cette matière-là. Mais s'il n'y a aucune limite, pourquoi le constituant a prévu des matières bien précises, comme justement les consultations sur le transfert de la capitale, les questions territoriales ou la révision de la Constitution ? Ça, c'est à l'occasion de l'examen de ces questions-là dans les articles définis dans la Constitution. Ce n'est pas une liste. À l'article 2 de la Constitution, en parlant de la capitale, le constituant a dit que, oui, la capitale, c'est Kinshasa. Mais si vous voulez la transférer à un autre lieu de la République, il faut le consulter. De même, à l'article 214, lorsque le constituant réglemente la question des traités et accords internationaux, il a dit que, lorsqu'il s'agit des traités qui portent cession, qui portent adjonction, qui portent échange et territoire, il faut absolument que le peuple soit consulté. De même, à l'article 218 concernant la révision de la Constitution, c'est-à-dire la modification des matières qui sont autorisées au pouvoir constituant dérivé, le constituant a dit que, lorsqu'il s'agit de réviser ces articles-là, il faut le consulter. Il s'agit là des dispositions qui sont tout à fait éparses dans la Constitution. Vous ne trouverez aucune disposition de la Constitution qui vous dit que ces matières-là sont limitativement énumérées. Certains opposants vous disent de garder une loi sur l'organisation du référendum comme les textes que vous avez proposés, mais de retirer tout ce qui permettrait de changer la Constitution et notamment de remettre en cause la limitation du nombre et la durée du mandat présidentiel. Quand ils demandent cela, il faut qu'ils aillent au bout de leur logique. Ça veut dire qu'ils doivent accepter à ce moment-là, qu'on dise que le peuple n'est plus souverain. La Constitution de 2006 a été soumise à référendum. Donc, la souveraineté du peuple a été déjà manifestée par le vote de ces textes de la Constitution. Oui, pour le vote de la Constitution. Mais la loi ici, c'est de la compétence du Parlement. Et ce que nous faisons justement, ce n'est pas organiser un référendum constituant. Et c'est là où se trouve le problème. Nous, nous adoptons un cadre général qui prévoit les règles pour pouvoir consulter le peuple. Et le jour où il s'agira de consulter le peuple en matière de changement de Constitution, c'est ce même peuple souverain qui s'est prononcé en 2005, qui se prononcera également à ce moment-là. Donc, on ne peut pas être démocrate et refuser de prévoir une loi qui accorde la parole au peuple. C'est paradoxal. Je ne pose pas la question au professeur de droit. Je demande votre position politique comme député de la majorité : souhaitez-vous que Félix Tshisekedi puisse être candidat à la présidence après 2028 ? En tout cas, le président de la République lui-même s'est déjà prononcé. Il a dit qu'il n'est pas demandeur d'un troisième mandat. Mais si le peuple lui demande, il ne dira pas non. Si le peuple lui demande, nous poserons la question au chef de l'État, s'il accepte. Mais vous, Paul-Gaspar, êtes-vous favorable ou opposé à cette possibilité ? Moi, je suis député de la majorité. Le jour où le chef de l'État se prononcera clairement sur le sujet à la demande de la population, je me rallierai.

En Guinée-Bissau, les électeurs sont appelés aux urnes ce 30 août pour se prononcer sur une nouvelle Constitution. Le scrutin est organisé par les autorités de transition. Le pays est dirigé par des officiers militaires depuis le coup d'État de novembre 2025. Cette réforme constitutionnelle pourrait profondément modifier l'équilibre des pouvoirs dans le pays, alors que la Guinée-Bissau est marquée depuis des années par les crises politiques et institutionnelles. Pour Ibrahima Niang, analyste politique et enseignant-chercheur basé à Dakar, ce référendum n'est pas assez préparé. RFI : La Guinée-Bissau est à un tournant constitutionnel. Ce 30 août 2026, les citoyens sont appelés à se prononcer sur une nouvelle constitution lors d'un référendum. Déjà, pour comprendre le contexte, pourquoi ce référendum arrive-t-il maintenant ? Ibrahima Niang : C'est une question que tout le monde se pose. On s'interroge par rapport à cette urgence qui tenaille les dirigeants militaires à vouloir coûte que coûte organiser un référendum sur une question aussi importante que le changement de la nature du régime politique et juridique des institutions à Bissau. On a noté dès leur prise du pouvoir, que la junte s'était inscrite dans une dynamique transitoire consistant à organiser des élections présidentielles et législatives, mais aussi de préparer la transition en impliquant tous les acteurs politiques et aussi les membres de la société civile. À cette époque-là, il n'était nullement mentionné l'organisation d'un référendum. C'est à partir de janvier 2026 que le Comité national de transition a publié un projet de loi portant modification de la Constitution. C'est pourquoi il est tout à fait légitime de s'interroger sur l'urgence d'un référendum aujourd'hui et maintenant, et pourquoi on ne laisse pas les acteurs discuter ensemble, délibérer ensemble, et essayer de soumettre un projet de loi qui prend en compte toutes les aspirations des populations de Bissau. Selon vous, le processus est trop rapide, pas assez démocratique ? On s'est rendu compte que la date a été rapprochée pour être organisée au mois d'août. Et, au regard de ce qui est en train de se passer sur le terrain, on note qu'il y a une impréparation dans l'organisation du processus, et les documents en question ne sont pas traduits dans les différentes langues pour permettre aux populations de lire les points importants qui vont être opérés, au regard aussi du déploiement du matériel qui doit en fait servir à l'organisation de ce référendum-là. Il y a donc une grande part d'impréparation qui est notée sur le terrain et qui pourrait, à mon avis, un peu, jouer sur la légitimité même de cette élection-là. Est-ce qu'on peut dire quand même que ce référendum va vraiment permettre de légitimer un changement de constitution ? Un référendum, c'est un acte qui consiste à appeler les électeurs à se prononcer sur un texte. Mais il faut que les électeurs aussi soient censés comprendre un peu, discuter dans un cadre de dialogue qui est inclusif, mais aussi apporter des amendements si c'est nécessaire. Et je pense qu'au regard de ce qu'on a noté, il y a une absence de dialogue. Il y a une non implication des différentes organisations des sociétés civiles. Par conséquent, la légitimité de ce référendum pose problème. Mais cette légitimité aussi, on va pouvoir en fait la mesurer à l'aune du taux de participation et des tendances qui se dégageront au moment du dépouillement des résultats. Si on regarde son contenu, qu'est-ce que cette réforme change concrètement dans les institutions ? Quel nouvel équilibre des pouvoirs instaure-t-elle ? Si on regarde bien la nature juridique et politique du régime à Bissau, c'est un régime en quelque sorte semi-présidentiel avec une Assemblée nationale qui a véritablement des pouvoirs dans la gestion du pays. Avec cette nouvelle Constitution là, on va verser vers un hyper présidentialisme qui va donc instaurer un déséquilibre des différents pouvoirs. L'essentiel des pouvoirs va se retrouver aux mains de l'exécutif. Ce qui veut donc dire que l'Assemblée nationale à Bissau, qui a toujours joué son rôle de contrepoids dans la démocratie, va voir l'essentiel de ses pouvoirs s'amenuiser. On va aller vers la réduction du nombre des parlementaires de 102 député aujourd'hui, à 61-62 députés. Cette réorganisation-là va impacter beaucoup plus les petits partis politiques, parce que ça permettait en fait d'avoir une carte électorale où l'essentiel des partis politiques pouvait se retrouver au niveau de l'Assemblée nationale. Avec le référendum, ces « petits » partis politiques vont disparaître. La Guinée-Bissau a connu beaucoup d'instabilité institutionnelle, de crises politiques. Est-ce que cette réforme va quand même, malgré les failles que vous pointez, stabiliser les institutions ? L'objectif en fait, pour les dirigeants de la junte, c'est-à-dire les militaires qui sont au pouvoir, c'est de faire sorte qu'il n'y ait plus d'instabilité politique et constitutionnelle à Bissau à partir du moment où ce référendum serait voté. Le problème se situe à ce niveau-là. Il y a beaucoup de vulnérabilité au sein du pays et je pense que ce sont ces vulnérabilités-là qui continuent, à mon avis, à être pointées, indexées, analysées. Il aurait fallu élargir le débat, prendre le temps nécessaire, discuter avec les différentes parties et voir un peu comment asseoir une constitution qui ne ferait pas l'objet de rejet ou de critiques des différentes parties du pays, et permettre de construire un pays qui va connaître une certaine stabilité politique et sociale.

Les Émirats arabes unis sont devenus, en quelques années, un acteur économique et stratégique majeur en Afrique. Une enquête publiée par le Financial Times, au début du mois, décrit une stratégie d'influence qualifiée d'« impérialiste », qui mêle investissements dans les ports et les mines, mais aussi intérêts militaires et soutien à certains acteurs dans les conflits africains. Alors quelle est réellement la stratégie des Émirats en Afrique ? Éclairage de Jean-Loup Samaan, chercheur spécialiste des pays du Golfe, au Middle East Institute de l'Université de Singapour. Il répond aux questions de Clothilde Hazard. RFI : Le journal d'investigation anglais Financial Times a enquêté sur les Émirats arabes unis en Afrique et sur leurs investissements très importants. En dix ans, ils sont devenus le quatrième investisseur sur le continent dans de nombreux secteurs portuaires mais aussi sécuritaires. L'enquête parle d'une poussée impérialiste. Abou Dhabi a même réagi par le biais de son ministère des Affaires étrangères et refuse le terme d'impérialisme. Est-ce que, selon vous, l'expression est justifiée ? Jean-Loup Samaan : L'expression « impérialiste » est peut-être un petit peu trop forte, parce que la relation entre les Émirats et les pays africains n'est bien évidemment pas celle que l'on pourrait qualifier entre un empire et ses États inféodés. Ce qui est intéressant dans l'enquête du Financial Times, et plus généralement sur un certain nombre d'enquêtes sur les Émirats ces dernières années, c'est de voir comment, en l'espace d'une dizaine d'années, Abou Dhabi et Dubaï se sont positionnées sur le plan économique, sur le plan des infrastructures, mais aussi sur le plan stratégique, géopolitique pour être un acteur de premier plan en Afrique. Et ça, ce sont des choses qui vont bien au-delà de l'aide au développement. Ça crée des relations de dépendance entre les pays africains et les Émirats. Et donc, on pourrait se poser la question, au même titre qu'avec la Chine ou les États-Unis, d'une économie prédatrice d'Abou Dhabi à l'égard des pays africains. Donc, c'est plus dans ce sens-là que je qualifierais les relations aujourd'hui entre les Émirats et les pays africains. Pourquoi est-ce que les Émirats arabes unis investissent autant dans les ports ? Il y a deux dynamiques véritablement. Au tout début, je dirais qu'il y a 15 ou 20 ans, c'était une dynamique qui était avant tout commerciale, qui venait de Dubaï. Il faut voir que Dubai Ports World est l'un des principaux acteurs internationaux en termes d'infrastructures portuaires, et donc c'était une façon pour la compagnie, qui est une compagnie souveraine de Dubaï, de remporter des parts de marché et donc de tisser sa toile à travers le monde, et en particulier sur un continent africain où les infrastructures portuaires étaient encore très émergentes. Après, ce qu'on a vu plus récemment, c'est une logique proprement militaire et notamment dans la Corne de l'Afrique. Ça s'est dessiné durant la guerre au Yémen [qui a débuté en 2014, NDLR], où les Émiriens ont décidé de coupler leurs investissements commerciaux dans les infrastructures portuaires sur place - que ce soit en Érythrée, au Somaliland - avec une dimension militaire qui leur permettait de déployer leurs forces pour être ensuite envoyées vers le Yémen. Donc, ça, c'est plus récent. Mais ça montre d'une certaine façon comment la logique, qui est initialement commerciale, est devenue au fil du temps stratégique au sens politico-militaire. L'enquête montre aussi que les Émirats sont impliqués dans le conflit au Soudan et soutiennent les Forces de soutien rapide du général Hemedti. L'implication des Émirats dans le conflit commence à être très documentée. Pourquoi les Émirats se sont autant impliqués dans le conflit ? Pour Abou Dhabi, il s'agit non seulement de soutenir des militaires avec lesquels ils avaient tissé des liens au Yémen, mais aussi des militaires qu'ils considèrent être le rempart à ce qu'ils voient comme la menace de l'islam politique qui serait derrière le gouvernement légitime à Khartoum. C'est un élément dénominateur commun dans la politique émirienne, en Afrique comme au Moyen-Orient : à savoir de soutenir ce qu'ils considèrent être les hommes forts et souvent des militaires contre des gouvernements ou des acteurs jugés trop proches de la mouvance des Frères musulmans ou de l'islam politique. Au milieu de ça, il y a aussi l'or : Dubaï est une plaque tournante de l'or africain. Trente milliards de dollars d'or artisanal non-déclaré en provenance du continent sont exportés vers les Émirats. Que représente cet or pour le pays ? Est-ce que c'est au cœur de sa stratégie économique ? Oui, et ça, c'est là où l'on voit l'interpénétration entre les logiques géopolitiques - à savoir de soutenir les régimes militaires, notamment les Forces de soutien rapide - avec une logique qui est beaucoup plus mercantile, voire de l'ordre de la prédation économique, avec le trafic d'or. Il faut mettre ça d'une certaine façon dans la perspective du rang des Émirats. À l'échelle internationale, sur le marché de l'or, on estime qu'aujourd'hui, entre 20 et 30 % du commerce de l'or passe par Dubaï. C'est un élément extrêmement important en termes de positionnement international, de diversification de l'économie, parce qu'il faut quand même se souvenir que Dubaï, contrairement à Abou Dhabi, n'a pas de rente énergétique. Donc, tout cela, effectivement, contribue à, disons, faire de l'Afrique, et là, en l'occurrence le Soudan parmi d'autres pays, une zone d'intérêt pour les acteurs émiriens.

Alors que l'Afrique manque de médecins, d'infirmiers et de sages-femmes, plusieurs pays africains sont désormais parmi les meilleurs au monde pour recenser leurs personnels de santé. Dix des vingt pays les mieux renseignés sont africains : la Zambie est troisième mondiale, le Burkina Faso cinquième, et le Kenya sixième. Comment expliquer cette progression dans la collecte des données ? Et surtout, à quoi servent ces chiffres pour lutter contre la pénurie de soignants ? Kouadjo San Boris Bediakon est responsable de l'information stratégique au Bureau Afrique de l'Organisation mondiale de la santé. Il répond aux questions de Clothilde Hazard. RFI : Dix des vingt pays au monde qui disposent des données les plus récentes sur leur personnel de santé sont africains. Comment expliquer ces bons résultats en Afrique ? Kouadjo San Boris Bediakon : Premièrement, cela montre que l'Afrique n'est plus seulement un continent confronté à des déficits de personnel de santé. Les déficits existent, mais ce n'est plus ce qu'il faut voir. L'Afrique devient également une source majeure de données permettant de comprendre et de piloter les déficits. Deuxièmement, cela signifie en fait que de nombreux pays africains sont en train de passer d'une logique de planification fondée sur des estimations, parfois qui sont un peu grégaires, à une logique de décisions fondées sur des données nationales. Comment ces données sont-elles utilisées pour prendre des décisions ? Est-ce que vous avez un exemple de décision ? Au-delà des dialogues politiques qui ont été organisés dans environ douze pays africains, il y a neuf pays qui ont élaboré des plans de développement des ressources humaines en santé qui sont vraiment budgétisés et qui sont vraiment fondés sur des estimations objectives des besoins et des déficits ainsi que des investissements requis. Plus important encore, ces processus ont conduit à des engagements concrets. Pour environ six pays, il y a eu des engagements de création de 200 000 emplois dans le secteur de la santé. Est-ce que ces recrutements aujourd'hui, les États peuvent les faire, les financer et surtout former ces personnels ? Je prends le cas par exemple du Zimbabwe. À la suite de leur analyse du marché du travail, ils ont fait et organisé bien évidemment un dialogue politique et un certain nombre de partenaires se sont engagés à travers ce qu'on appelle le pacte d'investissement dans les ressources humaines en santé. Et aujourd'hui, le Zimbabwe a pu augmenter son budget pour les ressources humaines en santé de 30 % et chaque année, ils mettent à disposition environ 8000 postes budgétaires pour recruter. Et ces données sur le personnel soignant, qu'est-ce qu'elles changent concrètement pour les patients et les services de santé ? On sait bien que les hôpitaux tout seul ne peuvent pas fournir les services de santé. C'est plus ou moins comme des cathédrales construites dans le désert, et les médicaments à eux seuls ne sont que des, disons que des produits chimiques, s'ils ne sont pas prescrits par des personnels compétents et motivés et aussi disponibles en quantité. Est-ce que ces données peuvent rendre les systèmes de santé plus réactifs face aux épidémies par exemple ? Est-ce que ça aurait pu rendre les autorités plus réactives face à l'épidémie d'Ebola en RDC ? Oui, plus on a de données fiables et disons exhaustives, plus on peut anticiper en fait les déficits et anticiper un certain nombre de prises en charge de certaines urgences. Et nous sommes à pied d'œuvre pour aider les pays à disposer des systèmes d'information permettant de pouvoir leur donner au jour le jour, des informations essentielles à travers des tableaux de bord pour l'anticipation d'un certain nombre de déficits, et aussi un certain nombre de pandémies ou d'épidémies qui pourraient aggraver, en fait, cette disponibilité de personnel de santé. Ces données ont permis d'identifier des pénuries ? La pénurie qui existe actuellement est à hauteur de 5.8 millions de personnels de santé. Ça, c'est seulement sur la base des besoins sanitaires des populations. Si on vient greffer les aspects liés à la migration, les recrutements massifs des pays occidentaux dans les pays africains, cette pénurie-là va au-delà de 5.8 millions de personnes de santé. Comment éviter justement cette fuite des cerveaux ? C'est d'abord un engagement que les pays ont pris à travers ce qu'on appelle le code de recrutement des personnels de santé, qui a été adopté à une Assemblée mondiale de l'Organisation mondiale de la santé, qui stipule que les pays qui ont un indice de couverture sanitaire universelle très bas ou une densité de personnel de santé très bas, sont épargnés ou doivent être écartés du recrutement agressif et massif des pays qui ont déjà des indicateurs de couverture sanitaire universelle élevés et une densité relativement élevée par rapport à ces pays-là. Ce n'est pas un document qui est contraignant, mais c'est plutôt basé sur le respect de ces principes-là. Est-ce que justement il est respecté ? Il y a de bons exemples quand même où certains pays, par exemple le Royaume-Uni, a signé des accords de coopération bilatéraux, de recrutement de personnel de santé entre le Kenya, le Nigeria et le Ghana qui essaient de compenser en fait ces recrutements-là. Mais à vrai dire, le fléau est beaucoup plus profond parce que on sait que les données prouvent que dans les dix prochaines années, les pays occidentaux, surtout les pays de l'OCDE, auront un tiers de leur personnel de santé qui iront à la retraite. Et donc, face à cela, certains pays qui ne sont pas de bons exemples, continuent toujours de recruter de façon agressive et massive, mais en utilisant plutôt des institutions ou des agences privées pour ne pas que cela leur revienne au visage comme étant des pays qui enfreignent en fait cette réglementation-là.

En République démocratique du Congo, le dialogue national promis par Félix Tshisekedi reste encore sans cadre précis. Le chef de l'État assure qu'il sera différent des précédents et qu'il permettra de renforcer la cohésion nationale. Mais plusieurs questions demeurent : qui pourra y participer, qui en fixera les règles et quels sujets seront mis sur la table ? L'opposant Martin Fayulu réclame notamment la participation de Joseph Kabila et de Corneille Nangaa, chef de l'AFC/M23, tandis que le pouvoir exclut de dialoguer avec ceux qu'il considère comme liés au Rwanda. Martin Fayulu appelle également à une mobilisation nationale le 15 septembre. Il répond aux questions de Patient Ligodi. RFI: Félix Tshisekedi promet un dialogue différent de tous les dialogues qu'a connus ce pays pour vous. En quoi doit-il justement être différent, ce dialogue ? Martin Fayulu : Pour nous, le dialogue doit être un dialogue sincère, un dialogue qui aborde toutes les questions qui concernent le Congo. Un dialogue qui aborde les causes profondes de la crise congolaise, les causes internes lointaines et récentes, les causes externes lointaines et récentes, afin de trouver des solutions pour mettre le pays sur les rails. Ce que vous évoquez là, c'est un tout petit peu le synonyme de la Conférence nationale souveraine organisée au Zaïre en 1990. Vous pouvez le comprendre comme ça, mais pas avec la durée de la Conférence nationale souveraine, pas avec 2850 participants. C'est une réunion, un dialogue qui doit être court dans le temps. Ce dialogue ne peut pas durer plus de trois semaines, ou en tout cas pas plus d'un mois. Il faut un format réduit avec nos pères spirituels, les leaders religieux comme médiateurs, mais un dialogue qui a un seul objectif, c'est-à-dire comment sortir le Congo du trou dans lequel il est mis aujourd'hui. Le gouvernement avait annoncé qu'une ordonnance présidentielle fixerait les modalités de ces dialogues. Acceptez-vous sur le principe que Félix Tshisekedi fixe par ordonnance le cadre d'un dialogue auquel il est lui-même partie prenante ? Non, ce n'est pas à Félix Tshisekedi de fixer le cadre ou de fixer les matières à traiter. Nous, nous savons ce que nous devons aborder, toutes les questions concernant le pays. Mais c'est à lui de voir avec les évêques et les pasteurs comment on convoque cette réunion. C'est à lui de voir, c'est aux évêques. Nous, nous pensons que depuis le 17 juillet dernier, les évêques et les pasteurs ont reçu le « GO » pour l'organisation de ce dialogue national inclusif. C'est-à-dire que vous n'attendez pas une ordonnance ? On n'attend pas forcément une ordonnance, mais on attend que le dialogue soit convoqué le plus rapidement possible. Le dialogue est évoqué depuis plusieurs mois. Le 17 juillet, vous venez de les rappeler. Félix Tshisekedi en a accepté le principe. Une ordonnance est annoncée, mais elle n'est toujours pas publiée. Maintenant, le président annonce une prochaine adresse à la nation pour préciser les contours justement du dialogue. N'avez-vous pas le sentiment d'être entraîné dans une succession d'annonces pendant que le temps passe ? Nous pensons que Félix Tshisekedi est en train de vouloir gagner du temps, mais il doit savoir qu'il y a une échéance. L'échéance, c'est 2028. En décembre 2028, qu'il le veuille ou pas. Qu'il y ait organisation de dialogue ou pas, qu'il y ait élection ou pas, Félix doit partir. Nous l'avons dit, qu'il n'y a pas de troisième mandat possible pour Monsieur Tshisekedi et pour quiconque. En 2028, que Tshisekedi le veuille ou pas, il doit partir. Donc, s'il pense gagner du temps en essayant de trouver des subterfuges pour nous court-circuiter et donner un coup de massue après, je crois qu'il se trompe. Vous avez explicitement demandé la participation de l'ancien président Joseph Kabila et de Corneille Nangaa, qui est le coordonnateur de l'AFC/M23. Le mouvement politico-militaire qui contrôle une partie de l'est de la République démocratique du Congo. Tous deux ont été condamnés par la justice congolaise. Concrètement, comment rendez-vous leur participation possible ? Je vois que ça fait polémique et Monsieur Tshisekedi et son gouvernement discutent avec l'AFC/M23 à Doha. Ils ont élaboré huit protocoles d'accord et ces huit protocoles d'accord, les belligérants, c'est-à-dire l'AFC/M23 et le gouvernement congolais à la tête duquel se trouve Monsieur Tshisekedi, ils veulent nous les imposer, ils vont imposer ça à la société civile congolaise, ils vont imposer ça à l'opposition congolaise. Non, nous disons qu'il faut que tout le monde y soit. Tous ceux qui ont contribué à la déstabilisation du Congo, qui ont des raisons, qu'ils viennent évoquer ces raisons. Vous demandez comment les gens qui ont été condamnés doivent participer. Mais moi, j'ai été à la Conférence nationale souveraine. Il y a des gens qui étaient condamnés à mort. On a pris des mesures de décrispation, on a pris des mesures adéquates pour que ces gens-là y soient. À lire aussiDialogue national en RDC: ce qui est acquis, ce qui ne l'est pas

L'effondrement meurtrier survenu sur un site d'exploitation minière à la frontière entre le Cameroun et la République centrafricaine a fait plusieurs dizaines de victimes. Des centaines, voire des milliers de personnes travaillent sur le site de Zamboï, une zone d'exploitation artisanale de l'or. Pourquoi les mineurs sont-ils aussi exposés et quelles leçons tirer de ce drame ? Samuel Nguiffo, spécialiste des questions minières au Cameroun, juriste et directeur du Centre pour l'environnement et le développement, répond aux questions de Clothilde Hazard. RFI : L'éboulement de la mine qui a eu lieu sur un site minier à la frontière entre la République centrafricaine et le Cameroun a fait plusieurs dizaines de victimes. Qu'est-ce qui s'est passé exactement ? Est-ce que vous avez des informations là-dessus ? Samuel Nguiffo : Il y a eu un accident, c'est un éboulement. Des vidéos ont très vite circulé. C'est également inhabituel que l'on ait des vidéos. Ce sont des images très dures. Ce qu'on voit de l'éboulement, on voit des personnes qui sont ensevelies. On en voit quelques-unes qui sont recouvertes de terre. Mais ce que l'on ne voit pas, c'est tous ces artisans qui se trouvaient dans les galeries souterraines et qui ont été totalement ensevelis, sans même comprendre ce qui leur arrivait. C'est une catégorie d'accident très fréquente, surtout au cours de la saison des pluies, parce que les sols sont imbibés d'eau et on peut avoir assez rapidement des sols qui s'affaissent. C'est quelque chose qui arrive souvent, mais jamais, absolument jamais, à cette ampleur. Comment on explique justement qu'il y ait autant de victimes ? Il y a beaucoup de personnes qui travaillent dans ce chantier. C'est la période des vacances, on est assez proche de la rentrée. Là aussi, il y a beaucoup de gens, y compris beaucoup de jeunes, qui sont à la recherche d'argent pour préparer les rentrées scolaires. En temps normal, ce sont des sites qui sont extrêmement bondés de personnes. En période de vacances, ces personnes sont encore plus nombreuses. C'est une exploitation artisanale, illégale ? Qu'est-ce que c'est comme type de mine ? C'est une exploitation artisanale. Donc, c'est un site assez informel, mais beaucoup plus grand que ce que l'on pourrait attendre d'un site informel, avec des modes de gestion, des modes de fonctionnement qui restent informels. C'est une forme d'illégalité qu'il est assez difficile de combattre parce qu'il s'agit parfois de milliers de personnes. Les mettre hors du site serait assez mal perçu par les natifs, par les locaux, qui ne sont pas les seuls dans le site. Parce que bien sûr, ces personnes estiment que l'or fait partie de ce que la nature leur a donné et qu'ils peuvent l'exploiter pour subvenir à leurs besoins. Est-ce que ces personnes sont protégées quand elles travaillent ? Est-ce qu'il y a la présence de sécurité ou de secours à proximité ? On est dans une zone frontalière. De part et d'autre de la frontière, les États mettent les moyens pour s'assurer de la sécurité des personnes, mais également pour contrôler les flux de personnes et de biens, en particulier dans une zone comme celle-là, où on a un nombre important de personnes dont on n'a pas forcément l'identité exacte - pas parce qu'ils la cachent, mais parce que parfois, ils n'ont pas de papiers d'identité. Souvenons-nous qu'ils sont dans des villages, des villages parfois assez reculés. Étant une zone frontalière, il y a des forces de sécurité de part et d'autre. On voit quand même que sur le site, en tout cas sur la vidéo, qu'il n'y a aucune infrastructure, rien pour soutenir les parois. Est-ce que c'est normal selon vous ? Dans un chantier informel, il n'y a pas un responsable qui organise toutes ces questions. Les constructions dont vous parlez coûtent plus cher que ce qu'on pourrait attendre d'un artisan minier particulier. Alors, il y a un nombre important d'artisans miniers indépendants sur ces sites-là. Ce qu'ils font, c'est que chacun essaie de trouver un peu d'or, mais pas d'investir dans des infrastructures de cette nature. Il est question d'exploiter le plus rapidement et de s'en aller. Et je crois que le débat au Cameroun, qui consiste depuis le début de cette année à assainir le secteur minier, le secteur artisanal, le secteur de la petite mine, de la mine semi-mécanisée, va reprendre de plus belle. Et sans doute, on arrivera très rapidement à réfléchir finalement sur la question de la sécurité. Quelles leçons tirer de ce drame ? Est-ce qu'il faut mettre des mesures en place ? Est-ce qu'il faut améliorer la sécurité ? J'ai l'impression que cet accident agira comme une piqûre de rappel pour tous nos décideurs, mais aussi pour les compagnies qui achètent de l'or, qui doivent pouvoir investir ou être obligées d'investir pour améliorer les conditions de production. Depuis le début de cette année, on comprend bien qu'il y a des efforts de la part du gouvernement, des efforts pour améliorer la transparence de la production, la transparence des flux d'or vers l'exportation, mais également pour réduire l'impact social et environnemental. Travailler pour qu'il y ait moins d'enfants dans la mine, que les enfants puissent aller à l'école. Avoir cet accident rappellera l'importance de la question sécuritaire. Il faut s'assurer qu'il n'y ait plus d'accidents de cette nature. Et je crois que si on pouvait arriver à ce que ceci soit le dernier accident dans le secteur minier, au Cameroun et en Centrafrique, ce serait un grand succès, si l'on peut le dire dans cette circonstance extrêmement triste. À lire aussiÀ la frontière entre le Cameroun et la RCA, un éboulement dans une mine d'or fait plus d'une centaine de morts

C'est une consécration historique pour Angélique Kidjo. La chanteuse béninoise vient de dévoiler son étoile sur le célèbre « Walk of Fame », à Hollywood. Elle est la première artiste africaine à recevoir cette distinction. Quelques minutes après la cérémonie, encore dans l'émotion, elle a répondu à RFI au micro de Clothilde Hazard. RFI : Vous sortez de la cérémonie sur le « Walk of Fame de Hollywood », vous venez d'inaugurer votre étoile. Qu'est-ce que vous avez ressenti quand vous l'avez découverte ? Angélique Kidjo : Beaucoup d'émotion, beaucoup d'émotion et d'incrédulité. Parce que si on m'avait dit un jour que je serais sur le « Hollywood Walk of Fame », je ne l'aurais jamais cru. C'est le pouvoir aussi de la musique. La musique vous fait voyager dans des endroits incertains, fait que les choses se passent. Je ne sais pas trop quoi dire, je suis encore dans l'émotion du moment. C'est aussi un moment historique puisque vous êtes la première chanteuse africaine à avoir une étoile sur l'avenue des célébrités. Qu'est-ce que cela représente pour vous ? Ça représente pour moi une porte qui s'ouvre, en fait. Au vu du timing, je n'aurais jamais pensé qu'un jour je serais ici. Jamais. Dans ce moment de chaos que l'on vit, il y a des moments comme ça qui me donnent de l'espoir, pour dire que, quand on travaille ensemble et qu'on laisse les rhétoriques de haine et de division, on crée de la beauté partout. Le monde a besoin de beauté. Il y a de la beauté dans le monde, il y a de la bonté dans le monde, il y a de la dignité, de la fierté, et du respect dans le monde. Vous avez 40 ans de carrière, une vingtaine d'albums et de nombreuses récompenses, dont cinq Grammy Awards. Quelle étape cette étoile sur l'avenue des célébrités marque-t-elle dans votre carrière ? Je ne sais pas, je ne sais pas. Je suis encore en train d'absorber ce qui vient de se passer. Et peut-être que dans le futur, je pourrai en parler. Mais pour l'instant, je n'ai pas de mots qui vous disent ce que ça représente pour moi. À cette occasion, est-ce que vous avez un message que vous avez envie de faire passer aux chanteuses, aux musiciennes du continent africain qui ont envie de se faire connaître comme vous à l'international ? Ma musique a influencé et inspiré beaucoup de jeunes artistes aujourd'hui. Aujourd'hui, eux, ils m'inspirent en retour. C'est un cercle vertueux. Il faut continuer ce travail qu'on fait. Il faut que la musique du continent africain soit partout et qu'on puisse la célébrer partout. Et aussi sur mon parcours, la France a joué un rôle incroyable puisque j'ai recommencé ma carrière en France quand je suis arrivée en 1983. Cette étoile n'est pas seulement pour l'Afrique et mon pays, mais c'est aussi pour la France, parce que j'ai passé beaucoup de temps en France, j'ai épousé un Français. La culture française a aussi fait partie de mes inspirations de différentes façons, avec les paroliers, les gens comme [Claude] Nougaro, comme [Charles] Aznavour… Il y a beaucoup d'artistes que j'écoutais quand j'étais petite, qui m'ont accompagnée aussi dans le travail que je fais. Donc, cette étoile est pour tout le monde, en fait. Est-ce que vous pensez que la nouvelle génération d'artistes du continent africain a encore besoin de se battre comme vous l'avez fait ou est-ce que ce rapport de force justement a changé ? Le rapport de force a changé depuis longtemps parce qu'avec Internet, aujourd'hui, les enfants, les jeunes d'aujourd'hui, ils ont du succès instantanément. Et c'est ça qui est bien parce qu'ils peuvent être qui ils ont envie d'être, et ne pas dépendre du poids que moi j'ai eu, et qui était quand même aussi important. Ce qui m'a permis de créer et d'avoir une carrière. Aujourd'hui, l'afrobeats est mondial. La pop africaine connaît un vrai essor avec des artistes comme Burna Boy, Ayra Starr, Wizkid, avec qui vous avez fait des duos. Vous avez le sentiment d'avoir contribué à ce changement de perception ? Probablement, par ce que j'ai fait avant, et parce qu'ils ont écouté ma musique quand ils grandissaient. Ça leur a donné aussi une éthique de travail, je crois. À lire aussiAngélique Kidjo: «Sans espoir, il n'y a pas d'amour, il n'y a pas de société»

Au Tchad, le pouvoir veut tourner la page des tensions politiques. Succès Masra, l'ancien Premier ministre et principal opposant au président Mahamat Idriss Déby, vient d'être gracié après plusieurs mois de prison. À peine libéré, il propose un gouvernement d'union nationale, mais cette proposition « n'est pas du tout à l'ordre du jour » pour les autorités, répond le porte-parole du gouvernement et ministre de la Communication, Gassim Cherif Mahamat. RFI : Il y a quelques jours encore, Succès Masra, ex-Premier ministre et chef du principal parti d'opposition, a été gracié avec huit autres opposants. Il a proposé sur France 24 ce week-end la mise en place d'un gouvernement d'union nationale. Vous vous êtes dit ouvert. Qu'est-ce que cela signifie ? Est-ce que vous êtes prêt à recevoir succès Masra pour en discuter ? Gassim Cherif Mahamat : Tout d'abord, nous nous réjouissons de la nouvelle de la grâce de Succès Masra et d'autres leaders du GCAP. C'est un regroupement d'acteurs politiques qui ont tous été graciés par le chef de l'État lors de la fête de l'indépendance. Donc, ce geste entre en résonance avec sa volonté de décrisper la situation politique dans notre pays, d'ouvrir la géopolitique et de donner la chance à la réconciliation et à la paix dans notre pays. À lire aussiTchad: l'ex-Premier ministre et opposant Succès Masra gracié par le président Déby et libéré Maintenant, en ce qui concerne Succès Masra, le chef de l'État a fait un message dimanche 16 août en disant qu'il renouvelle sa confiance au gouvernement actuel et au Premier ministre, l'ambassadeur Allamaye Halina. Donc, la question du partage du pouvoir ou du gouvernement d'union nationale n'est pas du tout à l'ordre du jour. Succès Masra est un citoyen tchadien, il peut jouir de ses droits comme tout le monde. Mais pour le moment, dans l'agenda du président de la République, il n'est pas question d'un gouvernement d'union nationale ou d'un partage du pouvoir, parce qu'il a été élu par le peuple tchadien sur la base d'un programme. Et on doit conduire ce programme sur les cinq années à venir. Cela veut-il dire que le gouvernement, aujourd'hui, ne considère pas Succès Masra comme un interlocuteur politique ? Il le considère comme un interlocuteur politique, comme tout autre. Mais ce n'est pas à Succès Masra d'imposer son agenda, d'imposer le tempo, et je ne vois pas en quoi, ni au nom de quelle exigence ou légitimité politique il peut imposer un gouvernement d'union nationale. Je pense que c'est quelque chose qui n'est pas réaliste dans les faits parce que parfois on peut dire des choses mais qui ne répondent pas aux faits. Et dans les faits, Succès Masra n'est pas le chef de file de l'opposition, il n'est pas opposant. Je suis désolé de vous corriger, il a été le dernier Premier ministre avant d'aller en prison. Maintenant, il y a un chef de file de l'opposition qui est l'ex-Premier ministre, Pahimi Padacké Albert, qui se retrouve dans ce qu'on appelle le cadre de dialogue politique et dans lequel vous avez des partis de l'opposition et des partis de la majorité. Donc, je ne sais pas sur quelle base il prétend être opposant, en quoi il a le monopole de l'opposition, puisque l'opposition est représentée à l'Assemblée nationale et au Sénat à travers des députés et des sénateurs. Il y a aussi des conseillers provinciaux et des conseillers municipaux. Donc, je ne vois pas en quoi Succès Masra aurait la légitimité et puis le monopole de l'opposition. La grâce a été présentée, effectivement, vous l'avez dit, comme un geste de réconciliation nationale. Est-ce que cette réconciliation doit maintenant se traduire par d'autres gestes politiques ? Quelle va être la prochaine étape politique de cette réconciliation après ces grâces ? Écoutez, il y a quelques voix qui s'élèvent pour demander une amnistie, parce que la grâce n'absout pas tout et n'efface pas la condamnation. C'est ça la différence avec l'amnistie. Donc, il y a quelques opposants qui demandent l'amnistie. Et ça, c'est le chef de l'État qui va examiner cette situation. Il prendra la décision en temps voulu. Qu'est-ce que vous attendez finalement de ces opposants que vous avez graciés ? Est-ce que vous attendez d'eux qu'ils participent justement à cette réconciliation nationale ? Bien sûr, je veux qu'ils y participent, qu'ils exercent leur travail. En tout cas, qu'ils prennent leur place d'opposants. Nous sommes un régime, un gouvernement ouvert à la critique, à l'opposition. Tant que c'est une opposition constructive avec des idées qui peuvent nous aider à avancer. Mais, souvent on se jette dans les invectives, dans les discours un peu radicaux, avec des accents un peu régionalistes, un peu confessionnels, etc. Je pense que cette posture doit changer. Nous sommes une jeune démocratie qui se consolide et on doit faire attention à certains discours de haine et de division. Parmi les autres grandes actualités qui concernent le Tchad, récemment. Le Tchad a annoncé son retrait de la Cour pénale internationale fin juillet. Qu'est ce qui a changé en 2026 pour que le Tchad décide finalement de se retirer de la Cour pénale internationale (CPI) ? C'est un examen que le gouvernement tchadien a fait sur des années. Nous nous sommes questionnés sur l'utilité d'abord de la CPI vis-à-vis de notre pays et vis-à-vis de l'Afrique de manière générale. Nous estimons que la CPI est injuste envers les Africains. Il n'y a aucun autre chef d'État qui a été condamné, si ce n'est un chef d'État africain. On est dans une logique souverainiste. Ça, nous l'assumons entièrement. Il n'y a pas que le Tchad, mais aussi d'autres pays du Sahel. En Afrique, c'est un mouvement global de fond qui s'exprime. Ce regain de souverainisme et cette lutte contre le néocolonialisme, c'est quelque chose qui irrigue notre société, qui irrigue nos gouvernements. C'est cela qui nous a conduits à quitter la CPI. Sur quels mécanismes existants peuvent s'appuyer aujourd'hui les victimes qui auraient voulu saisir la CPI ? Nous avons une justice qui est indépendante et nous entendons encore renforcer son indépendance. Par exemple, aujourd'hui au Tchad, le président de la République ne nomme plus le président de la magistrature suprême. La justice est indépendante, les institutions fonctionnent. Et puis, il y a un mécanisme au niveau de l'Union africaine qui est là, la Cour de justice de l'Union africaine. Je pense, à mon avis, qu'il faut renforcer cette cour pour régler nos problèmes africains, nos problèmes au niveau de notre continent. 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La SADC peut-elle encore peser sur les crises qui secouent l'Afrique australe ? Cette organisation régionale, qui réunit seize pays du sud du continent, tient son sommet des chefs d'État ce lundi 17 août à Durban, en Afrique du Sud. Alors que le conflit dans l'est de la République démocratique du Congo a profondément mis à l'épreuve sa capacité à agir militairement et diplomatiquement, quel rôle peut-elle encore jouer face aux crises de la région ? Al Kitenge, expert en stratégie économique et en innovation, répond aux questions de Clothilde Hazard. RFI : Ce lundi se réunissent les chefs d'État de la SADC, l'Organisation régionale d'Afrique australe. Ces dernières années, la région a été secouée par de nombreuses crises importantes. La plus importante dans l'est de la RDC. Mais la SADC semble peiner à apporter des réponses efficaces à ces crises. Est-ce qu'elle est devenue impuissante ? Al Kitenge : Effectivement, la SADC est devenue quasi impuissante parce qu'elle n'a pas été en mesure de régler le problème géopolitique. Et cela a un impact complet sur tout le reste. Et les questions économiques et les questions de politique générale. Pour ce qui est de la crise à l'est de la RDC, comment vous expliquez l'échec de la SADC ? L'échec de la SADC est de n'avoir pas été en mesure de régler de manière frontale les questions qui opposaient ses propres membres. Donc, il est inacceptable que des questions d'instabilité se soient fait remarquer dans la région et que la SADC n'ait pas été en mesure de prendre des dispositions correctes. L'Angola a essayé, mais c'était des échecs successifs. Et le cas de la RDC est un cas non isolé. Quels sont les autres cas ? Le cas du Burundi avec le Rwanda, les grandes difficultés que l'on a aujourd'hui en Afrique du Sud avec les questions d'immigration. Comment vous expliquez que la SADC, justement sur le plan géopolitique, n'arrive pas à trouver des solutions ? La SADC n'est pas organisée pour régler ces situations. À la première épreuve, on s'est rendu compte qu'elle est extrêmement faible. Et ça, on le remarque également quand vous regardez les échanges commerciaux. Il n'y a aucune préférence d'échanges commerciaux entre les pays de la SADC et aujourd'hui, c'est la plus grosse faiblesse. On a les faiblesses géopolitiques, on a des faiblesses économiques. Ces pays n'ont pas les mêmes intérêts financiers. Lorsque vous regardez les pays anglophones, ils sont tournés vers le Royaume-Uni et les pays francophones sont tournés vers la France et la Belgique. Et cette dissension, justement, fait que dans les échanges commerciaux, les intérêts ne sont pas les mêmes. Regardez la question énergétique qui aurait pu être une question qui pouvait être réglée de manière claire. La SADC n'a pas de politique intégrée qui puisse être en mesure de résoudre les choses. Comment faire pour que les intérêts soient convergents justement ? Faire un petit peu ce qu'a échoué l'Union africaine, s'assurer que, du point de vue de l'intégration économique, les pays soient plus proches. En ayant une intégration économique, on peut avoir l'intégration politique et géopolitique. Il faudrait avoir une mutualisation d'un certain nombre d'éléments, en l'occurrence les infrastructures, les transports et l'énergie. Mais il y a quelque chose de très simple qu'il faudrait être en mesure de regarder. Aujourd'hui, nous avons le grand choc lié au détroit d'Ormuz. Et on se rend bien compte que, comme des gens sans intelligence collective, nous avons tous perdu. Et ce qu'il faut regarder aujourd'hui, c'est que, nous devrions avoir la possibilité de développer des solutions locales - quand je dis locales, ça veut dire régionales. Et cette question de Covid qui nous a pratiquement bousculé, la guerre entre l'Ukraine et la Russie, même chose, mais nous sommes en troisième choc frontal exogène qui aurait bien pu nous questionner. Mais si les gens ne se questionnent pas, ce sera très difficile qu'ils aient des résultats conjoints. Concrètement, est-ce qu'on parle de corridors ? Est-ce qu'on parle de politiques communes ? Quelles sont les marges de manœuvre de la SADC ? Les seules marges de manœuvre sont financières et économiques. Je donne un exemple très simple : l'Union africaine a échoué, en tout cas dans les dix dernières années, à mettre en place le centre d'échange financier. Rien qu'à cause de ça, nous sommes toujours sur le swift, qui est un élément qui ne permet pas des échanges locaux. C'est ce genre de choses qui auraient pu être des soudures entre les pays. Et tant que nous n'en sommes pas encore là, tant que nous n'avons pas les mêmes intérêts économiques et financiers, il est très difficile que le déséquilibre politique ou géopolitique d'un pays intéresse les autres. Est-ce que vous pensez que la SADC aujourd'hui s'attelle justement à régler ce problème d'intérêts différents ? Les citoyens de ces pays sont en train de regarder. Ce qui se passe en Afrique du Sud est une honte générale. Et si on n'arrive pas à résoudre toutes ces questions en même temps, la SADC aura perdu son crédit. Oui, le sommet a lieu à Durban, en Afrique du Sud. Les tensions anti-migrants dans le pays touchent directement plusieurs pays de la SADC, puisque beaucoup des migrants concernés viennent des pays voisins. Est-ce que c'est justement un dossier sur lequel l'organisation pourrait davantage intervenir et sur lequel elle pourrait discuter à l'occasion de ce sommet ? Déjà, pour qu'ils aient la capacité de se regarder droit dans les yeux, il faudrait qu'ils règlent et qu'ils parlent de manière frontale de la question et qu'elle soit traitée. Parce que le vivre ensemble des populations engendre les échanges commerciaux et les échanges des biens des personnes. Vous vous rendez bien compte, par exemple, pour le Congo : une grande part de Sud-Africains travaille dans le secteur minier. Imaginez que du jour au lendemain, on commence à chasser ces personnes. Ce sera la catastrophe la plus générale. Est-ce qu'aujourd'hui on a quand même des exemples de corridors de ces infrastructures partagées ? Si on prend des exemples concrets ? Le corridor de Lobito est en train d'en devenir un. Il part de Johannesburg, il passe par la Zambie, il va jusqu'en Angola. C'est une première opportunité. Et la deuxième opportunité, c'est le développement des nouvelles infrastructures. En RDC, par exemple, tout ce qui est Moanda et la RN1. Le corridor de Lobito sert des intérêts connus qui sont les intérêts des États-Unis, qui ont investi à la fois dans les infrastructures en Zambie, en Angola, même en termes de production d'énergie, mais également en termes de rail. Et cela voudrait justement aider la Zambie et la RDC à augmenter leur capacité de production en métaux stratégiques pour être en mesure d'alimenter le marché international. Ça touche la Zambie, ça touche la RDC et ça touche l'Angola, qui sont trois pays de la SADC. Et la capacité à résoudre des problèmes conjoints peut permettre justement que nous soyons en mesure de pouvoir consolider à la fois les relations pour que les uns et les autres soient interconnectés. La seule chose qui peut mettre les pays ensemble, ce sont leurs intérêts.

En Côte d'Ivoire, les icônes du zouglou, Yodé & Siro, fêtent leurs 30 ans de carrière. Le groupe met en pratique une « danse philosophique », tout en abordant des sujets de la vie quotidienne, mais aussi des questions de société. À la veille de leur concert à Abidjan, samedi 15 août, au Sofitel Abidjan Hôtel Ivoire, le duo répond aux questions de RFI. RFI : Vous célébrez 30 ans de carrière. En 30 ans, comment est-ce que vous avez vu le zouglou évoluer ? Siro : Vous savez, le zouglou a fait face à beaucoup de diversité de musique, mais le Zouglou est comme un arbre qui a de bonnes racines. Et vraiment, on a vu le zouglou évoluer. On a vu les premiers Zouglou avec Bilé Didié, Poignon, Sur'Choc et autres. Là, on voit la nouvelle génération qui n'a pas connu les tam-tams mais qui s'adaptent et qui font quelque chose de bon. Il y a 30 ans et aujourd'hui 2026, qu'est-ce que vous avez pu adapter, changer dans votre style musical ? Siro : Le zouglou s'adapte à tout, ça peut se chanter sur du zouk, du coupé-décalé, de la salsa. Le zouglou ce sont des chants philosophiques qui permettent à l'être humain de se recueillir et d'oublier ses soucis. Quels sont les tubes que vous voulez nous faire revivre sur scène au cours du concert ? Yodé : Il y a plein de chansons cultes et comme « La vie », comme « Antilaléca », comme « Victoire ». « Victoire », on dirait que ça a traversé les frontières. Donc plein, plein de tubes. Dans votre album Héritage qui est sorti en 2020, vous interprétez « Président, On dit quoi », ce titre posait un regard très critique par rapport à la gouvernance. Ça dénonçait notamment les mauvaises conditions de détention. Six ans plus tard, est-ce que vous avez l'impression que les choses ont réellement changé dans le pays ? Siro : Quand on dénonce, je pense que ça avance. Aujourd'hui, tout le monde est là, le président Gbagbo est là, Blé Goudé est là, tout le monde est là. Notre pays avance, notre pays et notre pays grandit. Qu'est-ce que vous répondez à ceux qui trouvent qu'aujourd'hui vous êtes de moins en moins critiques ? Siro : Mais on ne peut pas critiquer tout le temps, on critique de manière objective. Donc une fois que tu as critiqué de manière objective, que tu vois que les choses s'améliorent, tu vas. Mais en même temps, faut faire attention parce que c'est un pays où il y a du monde. À chaque fois que tu vas envoyer des choses qui peuvent envenimer le pays, ce n'est pas bon, ce n'est pas à tout moment qu'il faut le faire. Ces derniers jours, une partie du milieu culturel est vent debout par rapport à un décret publié par le ministère de la Culture, qui concerne notamment l'octroi de licences et le paiement d'une caution qui peuvent aller jusqu'à 10 millions de francs CFA pour organiser des spectacles. Est-ce que vous, vous comprenez ces inquiétudes ? Est-ce qu'elles sont fondées ? Yodé : C'est une nouvelle qui m'a frappée comme ça. Je pense qu'il faut peser le pour et le contre. Ils n'ont qu'à attendre un peu d'abord. Après on va parler de ça. Voilà. Siro : Vous voyez que même Yodé et moi, nous ne sommes pas du même avis. Le milieu du showbiz, c'est un travail et n'importe qui se lève pour devenir un promoteur. Quand il a un peu d'argent, il devient promoteur. Je pense que ça a été fait pour assainir le milieu. Mais en même temps, qu'ils prennent en compte aussi souvent des anciennetés, parce que 80 % des concerts en Côte d'Ivoire sont des pertes. Pourquoi ? Parce que ce sont des petites structures qui les organisent ? Elles ne sont pas solides, pas formées ? Siro : Les spectacles, ça ne rapporte pas toujours. Vous partez au Palais de la culture. 90 % des concerts du Palais de la culture sont des échecs. Les coûts des salles sont énormes et ce n'est pas facile. Et du coup, qu'est-ce que vous vous suggérez en tant qu'artiste pour mieux structurer ce secteur ? Siro : En fait, la démarche n'est pas mauvaise, mais qu'ils tiennent aussi de l'ancienneté de certains promoteurs qui se sont ruinés à force d'organiser des spectacles. Il faut qu'on trouve aussi une alternative pour que ces personnes restent toujours dans le milieu et qu'ils aient leur licence pour se relancer. Au-delà de la musique, vous avez aussi un engagement au niveau de l'environnement ces dernières années. Vous faites du reboisement, vous êtes à près de 1200 hectares, reboisé si je ne me trompe pas. Mais en Côte d'Ivoire, on le sait, le couvert végétal a diminué de 90 %. On est encore loin du compte. Quand vous êtes sur le terrain, quelles sont les difficultés auxquelles vous vous heurtez ? Siro : C'est la responsabilité des citoyens et ils n'ont pas un comportement éco-citoyen. On avait fait un reboisement à Assinie par exemple. Tu vois quelqu'un qui sort là-bas, qui met du feu à notre reboisement. Il y a tellement de choses et il manque aussi beaucoup de plants. Donc cette année, nous sommes en train d'ouvrir une pépinière que nous allons mettre à la disposition des gens gratuitement avec un suivi. Yodé, voulez-vous ajouter un mot ? Yodé : Ce que je voulais ajouter, c'était pour dire aux jeunes que ce que nous faisons comme reboisement, c'est pour notre pays. Donc ils n'ont qu'à se mettre en tête aujourd'hui que ce que nous faisons, c'est pour nos enfants. C'est pour que la Côte d'Ivoire retrouve son couvert forestier.

Il y a 70 ans jour pour jour, le 13 août 1956, la Tunisie adoptait son Code du statut personnel, l'un des textes les plus progressistes du monde arabe pour les droits des femmes : interdiction de la polygamie, divorce judiciaire pouvant être aussi à l'initiative de la femme, consentement obligatoire de la femme au mariage. Aujourd'hui, alors que la Tunisie célèbre sa Journée nationale de la femme, que reste-t-il de cet héritage et quels sont les combats des féministes tunisiennes ? Hela Ben Salem, secrétaire générale de l'Association tunisienne des femmes démocrates, répond aux questions de RFI. RFI : Le Code du statut personnel a 70 ans, est-ce que les avancées qu'il avait permises sont menacées aujourd'hui ? Hela Ben Salem : Le Code du statut personnel a été en 1956 une décision politique et réformatrice qui a profondément transformé la situation des femmes et la société tunisienne de manière générale. Sauf qu'aujourd'hui, lorsqu'on parle des droits des femmes, on ne peut pas les dissocier de la situation démocratique générale, du recul des libertés, de l'État de droit, de l'indépendance, de la justice, de la liberté d'expression et évidemment les droits des femmes de manière générale. Quels sont les acquis les plus fragilisés aujourd'hui selon vous ? C'est la structure et la symbolique du CSP principalement qui est en danger. Les tentatives de noyer les femmes à des rôles traditionnels, de remettre en question l'égalité et les acquis obtenus au cours de décennies de lutte. Ce qui est préoccupant, malheureusement, c'est qu'il y a des discours conservateurs aujourd'hui, malheureusement en Tunisie, et ces discours ne sont plus uniquement marginaux. Lorsque les institutions de l'État et les espaces religieux officiels ouvrent leurs portes à des discours réactionnaires et discriminatoires, nous devons nous poser la question : quelle est la position de l'État dans la protection de ces acquis ? Le Code statut personnel est en vigueur depuis sa promulgation en 1956, et évidemment, une grande partie des réformes ont été portées à l'époque par la volonté politique, surtout après la révolution. Nous avons eu des acquis depuis toujours attendus et portés par le mouvement féministe. Et depuis 2019, malheureusement, nous n'avons eu aucun acquis de ce gouvernement, de ce pouvoir politique, et le risque est de voir le discours conservateur se réinstaller, et se normaliser et devenir progressivement acceptable dans un silence complice de l'État. Du pouvoir, tout simplement. Quels sont ces thèmes conservateurs qui reviennent sur la place publique ? C'est principalement ceux qui sont relatifs au statut des femmes. Donc la polygamie ou encore le statut de chef de famille. On ne parle plus non plus de l'égalité en matière d'héritage. La bataille est éminemment politique. Elle n'est pas moins importante que celle pour les libertés individuelles et collectives, parce que, pour nous, en tant que femme démocrate, en tant que féministe, il n'y a pas de démocratie sans égalité. Il n'y a pas d'égalité réelle sans État de droit. On ne veut pas seulement protéger le Code du statut personnel contre tout recul, mais nous voulons poursuivre et approfondir ce projet. Car 70 ans après, les discriminations, les violences, la pauvreté et la précarité persistent. Quelles sont les réformes que vous défendez, en particulier ? L'égalité dans l'héritage, l'égalité dans la responsabilité des familles pour abolir l'institution du chef de famille, le droit de la famille de manière générale, parce qu'il y a aujourd'hui des dispositions, par exemple, qui maintiennent encore des différences de traitement entre les femmes et les hommes. Le père est toujours le tuteur des enfants, même en cas de divorce. L'inégalité successorale, c'est l'une des formes de violence économique. C'est important aujourd'hui qu'on consacre des textes pour mettre la femme sur un pied d'égalité avec l'homme, en matière justement d'accès à la terre, d'accès aux ressources, d'égalité dans l'héritage. Tout cela. Quels sont les courants politiques, par exemple à l'Assemblée, qui mettent en danger les droits des femmes ? Le discours de certains députés à l'ARP, pas mal de députés qui ont proposé la réforme du Code du statut personnel pour des raisons démographiques, chose qui est étonnante. Chose qui est choquante parce que les femmes ne sont pas des machines de reproduction. Donc, il faut respecter aussi la dignité des femmes, leurs corps, leurs droits sexuels et corporels. Parce que la Tunisie, qu'on le veuille ou pas, possède un héritage réformateur réel. Le Code du statut personnel a profondément transformé le droit de la famille dès 1956. L'espoir aussi dépend d'une chose essentielle, c'est d'être toujours vigilants et vigilantes en tant que citoyens et citoyennes tunisiens. Après 70 ans, nous ne voulons pas seulement protéger ce qui a été obtenu, mais nous voulons aussi poursuivre le projet d'émancipation et faire de l'égalité une réalité pour toutes les Tunisiennes, tout en sachant que les combats des femmes se poursuivent depuis plus de 36 ans, même au sein de l' ATFD, [l'Association tunisienne des femmes démocrates, ndlr] , depuis sa création. Donc, de génération à l'autre, ce projet et ce combat est porté par toutes les générations et peu importe le pouvoir politique en place. À écouter aussiMaroc, Tunisie, Liban : où en est l'égalité hommes-femmes?

Après 15 mois de crise diplomatique, l'Algérie et le Mali amorcent un rapprochement. Ce lundi 10 août, le Premier ministre algérien a invité son homologue malien à Alger, après le retour de l'ambassadeur malien dans la capitale algérienne début juillet. Des gestes qui démontrent un réchauffement des relations, après la grave crise provoquée en 2025 par la destruction d'un drone malien par l'armée algérienne. Pierre Vermeren, professeur d'histoire contemporaine du Maghreb et du Moyen-Orient à la Sorbonne, est au micro de RFI. Pourquoi ce rapprochement maintenant ? Et quels sont, pour Alger comme pour Bamako, les enjeux de ce nouveau dialogue au Sahel et dans le Sahara ? RFI : Ce lundi, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a invité son homologue malien à venir en Algérie pour une rencontre de haut niveau. Début juillet, Bamako avait annoncé le retour de son ambassadeur à Alger. Pourquoi ce rapprochement entre les deux pays intervient-il maintenant ? Qu'est-ce qui a rendu possible ce dégel ? Pierre Vermeren : Oui, vous avez raison. Et Alger envoie un ambassadeur aussi très expérimenté à Bamako... Je crois qu'il faut prendre en compte, un peu comme dans le cas de la crise avec l'Espagne, même si ça paraît loin, la situation du Sahara occidental qui va être discutée à l'ONU en septembre. Je pense que l'Algérie veut reconstituer un front d'alliés pour faire face à cette question, à l'offensive marocaine, qui promet d'être soutenue par les grandes puissances et qui vise à régler le dossier saharien. Donc, Alger se doit de renouer avec ses voisins. Alors bien sûr, il y a des raisons locales. Ce n'est pas que de la raison liée à l'ONU, avec des raisons internationales. Mais je pense que cette question onusienne liée au dossier saharien est très importante, aussi bien pour Rabat que pour Alger. Maintenant, en un mot sur la cause locale. Il y a un an, la crise était montée entre Alger et le régime de Bamako, alors même que les deux s'étaient alliés pour chasser l'opération Barkhane et la France il y a quelques années grâce à leurs amis russes. Mais entre-temps, il y a eu une sorte de retournement d'alliance où les Russes et Bamako se sont retournés contre Alger en l'accusant de « soutenir » les groupes terroristes. Le Mali avait même accusé à l'ONU l'Algérie de soutenir le terrorisme au Sahara. Donc, c'est une situation qui n'est pas acceptable à long terme pour Alger. Et on voit aujourd'hui les relations reprendre sur une base assainie, nous dit-on... Vous venez de le rappeler, les relations entre Alger et Bamako avaient été très dégradées. Est-ce que ces différends importants sont réellement dépassés aujourd'hui ? Écoutez, le régime de Bamako, toujours allié aux Russes apparemment sur place, combat durement et difficilement ces groupes. Et ces groupes, Alger a toujours eu des liens avec eux directement, ou plutôt peut-être indirectement. Alger se veut un peu comme le protecteur des Touaregs, mais de là à ce qu'il y ait une forme d'hégémonie régionale des Touaregs maliens qui se retournent contre Bamako et au fond qui créent un foyer de déstabilisation pour la région, je pense que ce n'est pas quelque chose qui intéresse Alger, qui veut toujours plutôt avoir des groupes sous sa tutelle et pas forcément qui s'autonomisent. Il y a d'autres ingérences dans la région, il y a les pays du Moyen-Orient, il y a le Maroc, il y a forcément les pressions américaines aussi. Donc, tout ça incite finalement Alger à revenir, à reprendre langue avec le régime de Bamako, qui manifestement est plutôt dans de bonnes dispositions, d'autant plus que ses amis russes ne tiennent pas forcément leurs promesses sur place. Vous l'avez mentionné, l'Algérie a longtemps été un médiateur entre Bamako et les groupes armés du Nord. Est-ce qu'elle peut retrouver aujourd'hui ce rôle de médiateur justement, et pas seulement d'ailleurs avec le Mali ? Oui, c'est assez naturel dans la mesure où Alger est une puissance centrale au Sahara. C'est même la puissance centrale au Sahara, dans tout l'ouest de l'Afrique, et qu'elle dispose du plus grand domaine touareg dans son grand Sud, et que les Touaregs maliens, comme d'ailleurs ceux du Niger souvent, ont des passeports algériens. Donc il y a une circulation qui est très ancienne. Tamanrasset est un peu une des capitales de toute cette région. Alger ne veut évidemment pas que ses voisins, tout simplement, lui tournent le dos, parce que pour elle, c'est aussi une question intérieure. Et en plus, elle a des accords avec ses voisins, elle a des ambitions économiques, avec le projet d'oléoduc au Sahara qui pourrait éventuellement passer par le Niger. Tout ça, évidemment, exige une forme de paix et de bonnes relations avec ses voisins. Par quel levier l'Algérie cherche-t-elle à reconquérir son influence au Sahel ? Quels sont les secteurs les plus stratégiques pour Alger ? Alors, Alger est confrontée à des puissances islamiques. Le Maroc use beaucoup de son crédit confrérique dans la région, de la statue du Commandeur des croyants très ancienne qui est à l'origine d'ailleurs de l'islamisation d'une partie de cette région. Et puis il y a l'influence des monarchies aussi, du Golfe, voire des Turcs qui, eux, agissent par des réseaux salafistes plutôt. Et Alger ne peut pas utiliser ce capital religieux, même si la religion n'est jamais loin - parce qu'il y a aussi des confréries en Algérie, évidemment. Mais surtout, Alger va utiliser sa force militaire, sa situation géostratégique et axer sur ce qu'elle peut faire. Par exemple, elle vient d'offrir des hélicoptères au Niger. Il faut rappeler qu'Alger est la première puissance militaire de la région, de très loin, qu'elle a un budget militaire considérable et qu'elle peut apparaître comme une force de stabilisation, de sécurisation et aider des régimes comme celui de Bamako ou du Niger aussi, qui n'ont pas beaucoup de moyens. Il y a une disproportion tellement grande entre l'armée algérienne et ses voisines du Sud qu'Alger, évidemment, va utiliser sa force -pétrole aussi peut-être- mais surtout sa force militaire et géostratégique pour jouer la force de stabilisation. Ce n'est pas le même plan évidemment que le plan religieux de ses adversaires. À lire aussiRapprochement entre le Mali et l'Algérie: «Le primat du politique sur le militaire doit être une clause du deal»

De nouveaux combats ont eu lieu début août dans l'ouest du Tigré, à la frontière avec le Soudan. Il s'agit des deuxièmes affrontements signalés entre les forces fédérales éthiopiennes et les forces tigréennes depuis le début de l'année. Alors que le gouvernement fédéral et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) ont multiplié les déclarations de plus en plus hostiles ces derniers mois, faut-il craindre une reprise du conflit entre Addis-Abeba et le Tigré ? Réponses avec René Lefort, chercheur spécialiste de l'Éthiopie. RFI : Il y a eu de nouveaux combats le samedi 1ᵉʳ août au Tigré, dans le nord de l'Éthiopie, entre l'armée fédérale et le Front de libération du peuple du Tigré, le TPLF. Que s'est-il passé exactement ? Est-ce que c'est le début d'une nouvelle guerre au Tigré ? René Lefort : Ce qui s'est réellement passé là-bas reste largement mystérieux. On sait simplement qu'il y a eu des combats qui ont commencé un matin et qui ont fini dans l'après-midi, qui ont impliqué des drones, de l'aviation et de l'artillerie. Maintenant, le problème numéro un, c'est qu'Addis-Abeba est totalement mutique, n'a pas dit un mot sur ces affrontements. Donc, tout ce que l'on sait vient du Front populaire de libération du Tigré. Alors, bien sûr, le Front populaire du Tigré a expliqué que c'est une immense victoire, qu'il avait écrasé l'ennemi qu'il avait attaqué. Quelle a été réellement l'ampleur des combats ? On ne le sait pas. Quelles étaient les forces impliquées dans ces combats ? Il n'y a pas de troupes régulières tigréennes dans cette partie du pays. Elles sont à 100 kilomètres plus à l'est. Ceux qui seraient intervenus seraient ce qu'on appelle l'armée 70, c'est-à-dire une armée affiliée aux Tigréens qui s'est constituée au Soudan à partir de soldats tigréens qui, lors des combats de 2020, ont fui au Soudan, etc. D'un côté, il y aurait donc cette armée 70. De l'autre, il y aurait l'armée fédérale. Pourquoi ont-ils éclaté précisément dans le Tigré occidental ? En 1991, lorsque les Tigréens sont arrivés au pouvoir, ils ont donc décidé que le Tigré de l'Ouest serait Tigréen. C'est d'une très grande importance parce que cette région-là est une région extrêmement riche du point de vue agricole, en particulier pour la production du sésame que l'Éthiopie exporte largement. Lorsque la guerre s'est déclenchée en 2020, une des toutes premières choses que les forces fédérales ont faite, c'est d'annexer de facto l'Ouest tigréen et d'y procéder à une véritable épuration ethnique. Depuis ce moment-là, le million de réfugiés tigréens qui sont partis de l'Ouest du Tigré reste dans des camps de réfugiés au Tigré même. Est-ce que les deux camps ont les moyens militaires et politiques de reprendre une guerre d'ampleur aujourd'hui ? D'un côté, les forces fédérales sont complètement saturées parce qu'elles font face à des guerres internes à l'Éthiopie. L'État a perdu le contrôle de pans entiers de son territoire avec une insécurité grandissante partout. Ensuite, le moral au sein des forces fédérales serait extrêmement bas. Les désertions sont massives et lorsqu'il y a des combats, il semblerait que les troupes fédérales ne se battent pratiquement pas, se rendent ou s'en vont. De l'autre côté, la situation dominante au Tigré est celle de l'épuisement. Il faut rappeler que la guerre de 2020-2022 a fait 600 000 morts. S'y ajoute surtout un blocus terrible. C'est-à-dire que l'essence, il n'y en avait pratiquement plus. Les médicaments, il n'y en avait pratiquement plus. L'argent n'arrive plus parce que les fonctionnaires ne sont plus payés depuis l'automne. La population, elle-même, ne veut plus entendre parler d'une guerre. Elle aspire en tout et pour tout à enfin retrouver la paix. Cette aspiration à la paix est tellement forte qu'il y a une désertion massive des jeunes tigréens pour échapper à la conscription. Quels sont les objectifs du TPLF ? Qu'aurait-il à gagner avec une guerre contre le gouvernement ? Je pense que si le TPLF se lance dans une guerre, c'est qu'il estime que toute discussion avec le pouvoir d'Addis-Abeba est impossible ou ne mènera à rien, et qu'il n'a donc pas d'autre solution que la guerre pour arriver à lever ce blocus, tout simplement d'au moins que les biens et l'argent arrivent au Tigré. Addis-Abeba accuse le TPLF de se rapprocher de l'Érythrée. Que sait-on réellement de ce rapprochement ? Les Tigréens le présentent comme des relations seulement de peuple à peuple et sans vraiment de dimension officielle. C'est absolument faux. Leurs dirigeants se rencontrent régulièrement et donc discutent de cette coopération entre l'Érythrée depuis qu'Issayas Afewerki est au pouvoir. Ça veut dire presque 40 ans de jouer le rôle de parrain dans l'ensemble de la Corne de l'Afrique. En même temps, aujourd'hui, l'Érythrée sort de son ghetto. Il y a eu une rencontre entre Massad Boulos, l'envoyé spécial de Trump pour l'Afrique et les pays arabes qui a rencontré Issayas Afewerki. Il est clair qu'il y a là quelque chose qui se passe. Peut-on parler d'un risque de régionalisation du conflit avec le Soudan ? Il y a deux blocs qui se sont constitués. Un premier bloc comprend l'Égypte, essentiellement parce qu'elle est en bagarre depuis des années avec l'Éthiopie à propos du grand barrage de la Renaissance, dont elle estime qu'il risque de la priver de l'eau du Nil, qui pour l'Égypte est vitale. Donc un bloc qui comprend Égypte, Érythrée, Soudan, Al-Burhan du Soudan, et l'Arabie Saoudite, d'un côté, plus les guérillas du Tigré, de la région Amhara et de l'Oromia. L'autre camp consiste essentiellement en l'Éthiopie et les Émirats arabes unis, qui maintenant sont des soutiens presque déterminants de l'Éthiopie, en particulier depuis la guerre de 2020, les Forces de soutien rapides (FSR) et le Sud-Soudan. On assiste donc à une véritable polarisation régionale des conflits et, de fil en aiguille, la constitution d'alliances selon le vieux principe « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». Pour terminer, qu'est-ce qui pourrait aujourd'hui empêcher une nouvelle guerre ? Ce qui pourrait empêcher la guerre, c'est tout simplement la raison. Il est sûr et certain qu'une guerre entre le Tigré et Addis-Abeba, de fil en aiguille, s'étendrait à l'ensemble de la Corne étant donné le jeu des alliances, et serait absolument dévastatrice pour tout le monde. Donc on peut espérer que la raison prévaudra. Jusqu'à maintenant, en tous les cas, elle a prévalu. Le deuxième facteur qui pourrait empêcher cette guerre, c'est la pression extérieure. Or, la pression extérieure des États-Unis, surtout de l'Union européenne un peu, est très claire, surtout pas de guerre. L'Éthiopie a absolument besoin de l'aide internationale pour survivre économiquement. Cette aide nationale vient principalement aujourd'hui du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. Or, l'influence des États-Unis dans ces deux institutions est telle que, s'ils le veulent, ils pourraient freiner ou bloquer l'aide de ces institutions à l'Éthiopie. Et ça, ça serait un coup irréparable pour l'Éthiopie. À lire aussiÉthiopie: reprise des combats entre l'armée et les rebelles tigréens

En RDC, le gouvernement assure que les responsables politiques et militaires des FDLR ont donné leur accord au protocole de désarmement et de démobilisation annoncé fin juillet. Mais plusieurs questions restent ouvertes : le calendrier opérationnel n'est toujours pas validé, le nombre de combattants concernés reste inconnu et le sort de ceux qui refuseraient de rentrer au Rwanda doit encore être réglé. Kinshasa affirme avoir obtenu l'accord d'un pays africain pour accueillir certains d'entre eux, sans révéler lequel. Le ministre congolais de l'Intégration régionale, Floribert Anzuluni, est l'invité de RFI. RFI : Vous pilotez depuis plusieurs mois ce dossier sensible des FDLR. On va parler de votre protocole, celui que le gouvernement congolais a signé avec justement ces mouvements. Quelle est la principale nouveauté de ce protocole par rapport aux nombreuses autres initiatives précédentes sur FDLR ? Floribert Anzuluni : Ce protocole est un véritable tournant parce que dans ce protocole, à travers ce protocole, les FDLR s'engagent très clairement à participer à ce processus de désarmement, de démobilisation et de cantonnement par la sensibilisation. Cela implique donc un processus qui se fait de manière volontaire. Aujourd'hui, les leaders politiques et militaires des FDLR sont pleinement impliqués dans ce processus de démobilisation eux-mêmes. Donc, au-delà des combattants, c'est un premier élément. Deuxième élément important, c'est que ce protocole est signé dans un contexte complètement nouveau. Il est signé dans un contexte où la RDC a signé un accord de paix, le 4 décembre dernier (2025), sous la facilitation américaine du président américain avec le Rwanda. Mais sur le plan opérationnel, monsieur le ministre, ce protocole signé fin juillet porte la signature de Victor Byiringiro, qui est responsable politique de la branche FOKA. Le général Omega, commandant militaire de cette même branche, est présenté par les Nations Unies comme le chef suprême de l'ensemble des FDLR. A-t-il lui aussi signé ou adossé cette initiative ? Je peux vous assurer que dans tout ce processus de sensibilisation, que ce soit la branche politique ou militaire, les deux branches ont clairement donné leur accord pour pouvoir valider les principes qui se trouvent dans cet accord. Celui qui a signé est simplement celui qui est en tout cas officiellement habilité à représenter l'ensemble du mouvement dans ce genre de processus. À quelle échéance les opérations de démobilisation pourront-elles effectivement commencer ? Nous avons une proposition de plan d'opérationnalisation qui existe. Nous avons une proposition de chronogramme qui existe et nous avons une proposition de budget qui existe. C'est pour ça que je ne peux pas rentrer dans ces détails. Vous pouvez le comprendre. Aujourd'hui, la validation de tous ces éléments est en cours et je peux vous assurer que très prochainement, nous reviendrons avec les détails. Ce sera dans un mois, dans deux mois ... Nous arriverons beaucoup plus rapidement que ça. Il y a une urgence. Nous voulons, comme je vous l'ai dit, nous sommes déterminés à mettre un terme à cette question des FDLR qui, pour nous, nous l'avons toujours dit, est une instrumentalisation. Vous avez indiqué qu'un pays africain était prêt à accueillir les combattants qui refuseraient de rentrer au Rwanda. Quel est ce pays ? Là également, des discussions sont en cours. Un pays a effectivement donné son accord. Nous sommes en discussion continue et très prochainement – un peu de patience – nous allons prochainement officialiser le nom de ce pays. Mais le pays existe bel et bien. Et là aussi vous devriez noter l'alternative que nous avons trouvée au cas où le retour ne serait pas possible. Nous avons trouvé comme alternativ la relocalisation pour ne pas que cette question continue à être instrumentalisée. Donc ces FDLR qui vont être démobilisés. Ceux qui seront confortables pour un retour rentreront au Rwanda. Ceux qui ne le seront pas auront alors l'opportunité de pouvoir être relocalisés dans un ou plusieurs pays. Pour l'instant, je n'en dis pas plus. Mais comment avancer dans ce processus quand même les estimations du nombre de combattants FDLR varient fortement selon les sources, entre environ 3 000 et plus de 20 000 ? Quel chiffre votre gouvernement retient-il aujourd'hui pour planifier le cantonnement et la démobilisation ? Ce cadre que nous mettons en place va permettre à tous les combattants de pouvoir y participer. Maintenant qu'il y en ait... Aujourd'hui, nous, nous pourrons dire qu'il y en a 500. Les Rwandais pourront dire 10 000, d'autres 5 000. Le plus important aujourd'hui, c'est que ce processus puisse permettre à tous ces combattants qui vont, vous l'avez dit, être identifiés. Ça aussi, ça fait partie des étapes. Nous avons des idées de localisation. Il va falloir maintenant déterminer le nombre exact au-delà, on va dire, des éléments que chaque partie prenante détient. Et à partir de ce moment-là, ils seront démobilisés. À lire aussiRDC: après l'accord avec une branche des FDLR, des questions en suspens

Le directeur d'Africa CDC, le Centre africain de prévention des maladies, termine un déplacement en République démocratique du Congo. Jean Kaseya s'est rendu en Ituri, province qui est l'épicentre de l'épidémie d'Ebola, souche Bundibugyo, déclarée il y a presque 3 mois et qui a déjà enregistré plus de 3970 cas et 1800 décès. Aux côtés du directeur de l'Organisation mondiale de la santé, il a ensuite rencontré ce mercredi le président Félix Tshisekedi. Les trois hommes ont fait le point sur la riposte et les difficultés à maîtriser la propagation de la maladie. « Il faut changer de méthode », explique désormais Jean Kaseya. Il répond au micro de Paulina Zidi. RFI : Vous rentrez de Bunia, épicentre de l'épidémie d'Ebola ici en RDC. Quelle est la situation que vous avez trouvée sur le terrain ? Jean Kaseya : Je suis parti à Bunia pour écouter. Nous faisons souvent l'erreur de penser que, nous qui nous asseyons dans nos bureaux à Addis-Abeba, à Genève, à New York ou à Brazzaville, nous connaissons les solutions. C'est l'erreur que nous avions faite depuis le début de cette épidémie. Nous n'avons pas écouté les communautés. J'ai écouté, j'ai compris ce que la communauté demande et c'est ce qui a fait la base de nos discussions avec le président Tshisekedi. Aujourd'hui, la réponse n'est plus une réponse médicalisée, mais c'est devenu une réponse communautaire. Et cette réponse n'est plus au niveau des zones de santé, au niveau des provinces, mais ce sera maintenant au niveau des villages. Aujourd'hui, quasiment trois mois après le début de la déclaration de l'épidémie, les acteurs de terrain sont tous unanimes : on court encore après l'épidémie. C'est l'engagement communautaire qui a manqué pour arriver à rattraper cette épidémie ? Ce sont les moyens sur place ? Mais évidemment, c'est l'engagement communautaire qui a manqué. Même si vous amenez des tonnes de médicaments, même si vous amenez l'armée. Mais quand la communauté ne s'engage pas, vous n'allez pas réussir. Cette partie du pays a subi beaucoup de situations catastrophiques. Il y a des gens qui vivent dans des camps, qui sont des déplacés internes, qui n'ont pas accès à l'eau, à la nourriture et à des soins basiques. Donc, quand vous venez pour parler d'Ebola, ils vous disent qu'ils meurent d'abord d'autres choses. Donc, c'est ce qui rend tout cela complexe. Mais je crois que maintenant, en alliant la réponse sanitaire à la réponse humanitaire, en donnant la possibilité à la population de gérer elle-même cette épidémie et en faisant en sorte qu'il n'y aura plus de grèves, puisque le gouvernement va payer et même va donner des primes à tous les personnels de santé, que ce soit du public ou du privé, je pense que ces mesures vont totalement changer la donne. Sur le terrain, les acteurs disent manquer de moyens. Pourtant, d'énormes promesses de fonds ont été faites au début de l'épidémie. Comment vous expliquez ce décalage entre ce qui arrive sur le terrain et ce qui a été promis ? J'ai dit au président Tshisekedi que depuis que j'ai commencé ma carrière de santé publique – et ma première épidémie d'Ebola remonte en 1995, ça signifie 31 ans déjà – c'est la première fois que je vois les partenaires qui promettent des ressources et qui donnent les ressources. On est déjà au-delà de 60 % de décaissement des ressources promis et c'est beaucoup d'argent. Et cet argent, effectivement, nous avions décidé une traçabilité, on voudrait savoir, du donateur jusqu'à la périphérie, aux villageois, chaque dollar, comment il va. Les mécanismes que nous mettons en place, c'est de s'assurer la traçabilité de tous les fonds, que ce soit les fonds du gouvernement ou les fonds des partenaires. On a vu au début de l'épidémie, je vous le disais, ces promesses de fonds qui sont arrivées assez rapidement. C'est une épidémie qui va durer encore plusieurs mois au vu de son expansion. On n'est pas encore au niveau du plateau haut. Comment on garantit que les fonds suivront pendant toute cette période, ceux qui ne sont pas encore promis ? Et comment garde-t-on un intérêt pour la lutte contre cette épidémie et qu'elle ne passe pas au second plan de l'actualité ? Vous avez raison, cette épidémie pourrait durer, mais nous faisons un effort pour la raccourcir. Premièrement, les actions communautaires vont aider, mais deuxièmement, nous avons la recherche qui avance. Nous avons décidé d'utiliser de façon préventive les vaccins contre la souche Zaïre à toutes les personnes. Nous avons décidé d'accélérer la recherche pour les médicaments et de les mettre à la disposition de tout le monde, les médicaments qu'on appelle le Remdésivir. Avec ces mesures, nous pouvons considérer qu'on peut réduire le temps. Mais je dois être aussi dire la vérité : on ne va peut-être pas arrêter cette épidémie avant décembre 2026. Cela signifie qu'en faisant la meilleure chose, en utilisant rationnellement les ressources que nous avons, ça peut permettre à d'autres ressources de venir s'ils voient qu'il y a des résultats. On a vu que l'Ouganda avait annoncé la fin de l'épidémie d'Ebola. Pourtant, on n'est pas tout à fait 42 jours après la sortie du dernier patient. Alors, ils ont décidé de compter à partir de la contamination locale et non pas d'un cas importé. Est-ce que vous, Africa CDC, vous trouvez que ce genre de décision va dans le bon sens quand on parle de transparence sur une épidémie ? Je veux vous dire d'abord ce qui me choque, c'est qu'il y a des gens qui donnent des leçons à d'autres qui ne les appliquent pas. Nous savons que la France a eu un cas importé, testé en France. Il y a eu des cas contacts isolés en France et même dans un autre pays européen. Mais la France n'a jamais déclaré l'épidémie et la France ne fait pas de décompte. Alors je crois que l'Ouganda a fait un très bon travail. Personne ne peut jeter la pierre sur l'Ouganda quand eux-mêmes, surtout au niveau occidental, ils ne font pas le bon travail. À lire aussiEbola: contre le variant Bundibugyo, plusieurs essais lancés mais aucun traitement encore validé

Depuis la fin du mois de juillet, les États-Unis multiplient les signes de rapprochement – tant économiques que diplomatiques – avec le Maroc. En 2020, les Américains avaient déjà apporté leur soutien au plan d'autonomie marocain pour le Sahara occidental, en échange d'une normalisation des relations du pays avec Israël. Aujourd'hui, Washington semble prêt à appuyer aussi les revendications marocaines sur les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. La pression sur l'Espagne est immense, alors que des dizaines de milliers de personnes (Marocains et migrants subsahariens) ont investi le territoire de Ceuta la semaine dernière. Riccardo Fabiani, directeur pour l'Afrique du Nord à l'International Crisis Group, revient sur le contexte géopolitique et l'influence des États-Unis dans la région. Il répond aux questions de Liza Fabbian. RFI : Il y a quelques jours, le roi du Maroc, Mohammed VI a annoncé que la voie express reliant Tiznit et Dakhla au sud du pays sera baptisée l'autoroute Donald J. Trump. Pourquoi un tel honneur ? Riccardo Fabiani : Cela fait partie de la stratégie du Maroc pour essayer de courtiser l'administration Trump et surtout de faire que cette administration continue de soutenir la position marocaine pendant les pourparlers pour la résolution du conflit au Sahara occidental. Cela constitue en fait l'objectif primaire du Royaume. Pour le Maroc, il s'agit de continuer de donner aux États-Unis des signaux, des petites concessions pour que les États-Unis et surtout le président Trump continuent de soutenir la position marocaine jusqu'au bout pendant ces pourparlers extrêmement délicats. Fin juillet, l'ambassadeur des États-Unis au Maroc s'est rendu à Laâyoune, au cœur du Sahara occidental, pour signer l'attribution d'une subvention américaine en vue de la création d'une unité de production d'hydrogène et d'ammoniac. Que sait-on des ambitions américaines, notamment économiques, au Sahara occidental ? Quand on parle de l'administration Trump, on parle aussi de l'administration qui est très intéressée par des accords économiques, qui puissent être dans l'intérêt des États-Unis et surtout des entreprises américaines. Cela fait vraiment partie du logiciel de cette administration. Je dirais que la construction de cette usine fait partie de cette approche et de cette stratégie américaine dans la région, mais aussi dans le reste du monde. Deux élus américains ont présenté un projet de loi. Ils viennent de le présenter pour étudier la désignation du Front Polisario comme une organisation terroriste étrangère. Que pensez-vous de cette initiative ? Il y a vraiment une stratégie à 360 degrés du Maroc pour essayer d'avancer ses pions au sein de l'administration Trump, mais aussi dans les autres institutions démocratiques américaines. Parce que le Maroc sent que c'est le moment ou jamais. Il y a vraiment une possibilité avec cette majorité républicaine d'arriver à exclure le Front Polisario des futurs pourparlers, des futurs efforts pour résoudre ce conflit. Justement, ces deux députés veulent que le Congrès examine les liens que le Polisario entretiendrait avec l'Iran. En quoi le conflit entre les États-Unis et l'Iran joue-t-il un rôle dans ce contexte ? Je dirais qu'il y a un effort de la part du Maroc et donc des lobbies marocains aux États-Unis d'essayer d'utiliser ce discours très anti-iranien – bien évidemment alimenté par le conflit actuel entre l'Iran et les États-Unis – pour donner encore plus de force au discours marocain sur le Sahara occidental. Dans la réalité et dans les faits, il n'y a vraiment rien qui lie le Polisario à la question de l'Iran ou à la question du Hezbollah au Liban. Il y a donc aussi ce lien avec Israël. Comme on le sait, en 2020, l'administration Trump a reconnu la souveraineté marocaine au Sahara occidental en échange de la normalisation des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël. Il y a toujours une tentative de la part du Maroc de lier le conflit mené par Israël dans la région avec ses efforts contre le Front Polisario et vis-à-vis de l'Algérie et cette tentative de faire une liaison entre des conflits qui sont en fait complètement séparés et différents. Vous avez évoqué l'Algérie. Le 20 juillet, le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez, s'est rendu à Alger, soutien des indépendantistes du Front Polisario. Lors de cette visite, le Premier ministre espagnol a dit vouloir approfondir les liens avec un « partenaire stratégique ». Comment cette visite a-t-elle été perçue au Maroc ? Il s'agit d'une visite qui avait été communiquée en avance de la part des Espagnols à leur partenaire marocain. Je doute donc qu'elle ait représenté une surprise pour le Maroc. En fait, la normalisation des relations diplomatiques entre l'Espagne et l'Algérie ne pose pas de problèmes aux intérêts marocains parce que la position espagnole en faveur du plan d'autonomie marocain au Sahara occidental n'a pas changé et ne changerait pas, simplement parce que Pedro Sanchez a visité Alger et a rencontré le président Tebboune. Donc vous, vous ne voyez pas un lien entre cette visite et la récente crise migratoire à Ceuta comme certains ? Selon moi, il ne s'agit pas en fait de l'hypothèse la plus crédible. Ceuta est considérée par le Maroc comme un territoire occupé. Et en même temps, Israël et les États-Unis considèrent l'Espagne comme un État qui continue de s'impliquer aux côtés des Palestiniens à Gaza et qui est resté neutre pendant le conflit avec l'Iran. Ce ne serait donc pas impossible d'imaginer que le Maroc ait essayé un peu d'envoyer des messages en même temps sur Ceuta et à Israël et aux États-Unis, en facilitant un mouvement migratoire vers Ceuta. Je ne crois pas que le Maroc ait fabriqué entièrement cette crise. Il s'agit probablement d'une crise plutôt spontanée qui a été facilitée par le Maroc et utilisée comme un message vers l'Espagne. À lire aussiAu Maroc, les États-Unis réaffirment soutenir la solution marocaine sur le Sahara occidental

À l'ONU, la course est encore longue, mais les choses se précisent. Le successeur d'António Guterres pour le poste de secrétaire général sera connu en octobre. D'ici là, des votes indicatifs vont s'enchaîner, ils permettent d'affiner les pronostics. Et pour le moment, les deux candidats du continent africain (le Sénégalais Macky Sall et l'Ougandais Olara Otunnu) n'ont pas convaincu. Professeur de droit en Afrique du Sud, Carlos Lopes a été secrétaire exécutif de la Commission économique de l'ONU pour l'Afrique. Il analyse les chances du continent pour obtenir ce poste prestigieux. Il répond aux questions de Guillaume Thibault. RFI : Le premier vote indicatif du Conseil de sécurité a vu la candidate du Costa Rica, Rebeca Grynspan, plébiscitée. Un vote décevant pour les deux candidats de l'Afrique, le Sénégalais Macky Sall et l'Ougandais Olara Otunnu ? Carlos Lopes : Le premier vote indicatif, à mon avis, ne bouleverse pas l'analyse politique des candidatures africaines qui étaient déjà un peu présentes. Il la confirme plutôt. Dans le cas de Macky Sall, le soutien officiel finalement apporté par le président Bassirou Diomaye Faye est venu un peu tard et n'a pas pu rétablir une cohérence institutionnelle, si je peux dire comme ça, parce que le Sénégal reste profondément divisé sur son héritage, sur sa candidature. Le Sénégal a également profondément divisé la sous-région et je pense que la candidature est mal partie. Pour Olara Otunnu, c'est très différent. Il reste une personnalité respectée dans l'histoire des Nations unies. Mais en tant que représentant permanent de l'Ouganda, il avait été un des principaux artisans de l'introduction de ce qu'on appelle maintenant le vote indicatif « straw poll » (un vote informel, ndlr). Mais cette contribution historique ne suffit pas à compenser son entrée tardive. Il a un parcours politique assez difficile à déceler, avec des zigzags, avec des difficultés dans ses relations avec le président actuel. Son prestige diplomatique appartient davantage à l'histoire qu'à son présent politique. Est-ce que cette candidature ougandaise vient affaiblir l'Afrique et donc affaiblir Macky Sall ? Je pense qu'il y a un autre élément qui mérite d'être souligné et qui affaiblit n'importe quelle candidature africaine. En maintenant ces candidatures dans une élection, le principe de rotation régionale favorise clairement l'Amérique latine et les Caraïbes. Je pense que l'Afrique prend le risque d'apparaître comme remettant en cause le principe dont elle a elle-même largement bénéficié par le passé. Les deux secrétaires généraux africains, Boutros Boutros-Ghali et Kofi Annan, avaient pu compter sur un soutien très large des autres régions du Sud, précisément parce qu'elles respectaient cette logique de rotation. Affaiblir aujourd'hui ce principe pourrait créer un précédent dont l'Afrique elle-même pourrait pâtir. Et je pense que c'est ça qui affaiblit au départ déjà ces deux candidatures. Est-ce que Macky Sall doit aller chercher le soutien officiel de l'Union africaine pour peut-être justement changer la donne ? D'abord, il n'y a pas vraiment de possibilité de le faire. Du point de vue des procédures, ce serait extrêmement compliqué. Cela exigerait presque une réunion exceptionnelle du Conseil exécutif de l'Union africaine, qui n'est pas prévue pour le mois prochain jusqu'à la fin de l'élection. Mais du point de vue politique aussi, ce serait très difficile de mobiliser les pays qui ont démontré de la résistance. Il y avait tous les grands pays qui étaient du côté de la Résistance, justement parce qu'ils ont invoqué le principe de la rotation régionale. Je pense donc que c'est vraiment difficile de pouvoir convaincre l'Union africaine après que le pays qui est responsable de la présidence rotative, le Burundi, ait dépassé un peu son rôle et proclamé cette candidature sans passer par les procédures habituelles. Il y a donc beaucoup de malentendus et de difficultés politiques qui ont été créés et qui rendent cet appui de l'Union africaine pratiquement impossible. Macky Sall, qui a rencontré depuis le mois de mars les quinze membres du Conseil de sécurité, a obtenu six bulletins favorables, sept bulletins défavorables et deux sans opinion. La candidature de Macky Sall est-elle encore légitime ? Doit-il la retirer ? Il a fait un communiqué en disant qu'il continue avec sa candidature et je pense que c'est une décision qui est logique pour lui. Les premières consultations servent davantage à mesurer les équilibres qu'à désigner un vainqueur. Mais bien sûr, si on regarde tous les candidats qui se sont présentés à ce premier vote indicatif, il est celui qui est en plus grande difficulté, de loin. Le turnover au poste de secrétaire général des Nations unies n'est pas obligatoire, mais il est souvent cité. Cette année, c'est au tour de l'Amérique latine. Peut-on espérer voir une femme obtenir pour la première fois le poste de secrétaire général ? Je pense que les deux mieux placées après ce premier vote sont Rebeca Grynspan et Carolyn Rodrigues-Birkett. Je pense qu'elles ont vraiment fait un parcours remarquable toutes les deux. Je pense donc qu'on a une vraie chance qu'une de ces deux puisse éventuellement obtenir le poste. C'est une dimension qui est devenue politique par ailleurs. Après près de 80 ans d'existence sans aucune femme au poste de secrétaire général, de nombreux États considèrent que le moment est venu de corriger cette anomalie historique. À lire aussiSecrétariat général de l'ONU: le Sénégalais Macky Sall en difficulté après un premier vote indicatif

La Fifa a finalement renoncé à son projet d'ouvrir à des investisseurs privés le capital d'une société commerciale liée à la Coupe du monde qui a suscité une forte opposition, notamment en Europe et en Amérique du Nord. En Afrique en revanche, la Confédération africaine de football (CAF) s'est montrée beaucoup plus prudente. Pourquoi cette différence ? Que révèle-t-elle du rapport de force entre la Fifa et le football africain ? Abdoulaye Thiam, journaliste sportif, est l'invité de Sophiane Amazian. RFI : Le projet de Gianni Infantino d'ouvrir une société commerciale pour vendre une partie de la Coupe du monde à des investisseurs étrangers est finalement abandonné, êtes-vous surpris de ce rétropédalage ? Abdoulaye Thiam : Non pas du tout. Je ne suis pas surpris. Je pense d'ailleurs que c'est une excellente chose de la part même du président Gianni Infantino, qui prône quand même l'unité du football. Quand on parle de l'unité avec un projet, qui a fini par diviser le monde entier, les 54 fédérations qui composent l'UEFA ont rejeté le projet. Il y a une quarantaine de fédérations de la CONCACAF qui ont fait la même chose. La Conmebol est en train de réfléchir. Je pense qu'il était de bon aloi pour lui de revoir sa copie, de faire du rétropédalage pour le bien du football mondial. La CAF, la Confédération africaine de football, de son côté a été plus souple dans sa communication et ne s'est pas vraiment opposée. Pourquoi cette prise de position ? Je crois que d'abord, les intérêts de la CAF ne sont pas les mêmes que les intérêts européens. Patrice Motsepe semble même pousser les fédérations africaines à aller vers cette direction-là. Ce serait seulement l'argument économique et financier qui expliquerait pourquoi les fédérations africaines n'étaient pas vent debout ces derniers jours contre ce projet ? Absolument. Il suffit tout simplement de jeter aujourd'hui un coup d'œil sur le calendrier qu'on n'arrive plus à maîtriser. Notre dernière CAN devait avoir lieu aux mois de juin-juillet 2025, mais à cause de la Coupe du monde des clubs, très chère à Gianni Infantino, l'Afrique a basculé sur deux années, fin 2025 et début 2026. Il y a donc un double standard, là, de la CAF ? D'un côté elle appuie les décisions du patron de la Fifa, de l'autre elle voit son tournoi continental passer au second plan ? Absolument. Mais bon, quand vous regardez quand même l'apport de la Fifa, on peut comprendre certains présidents africains qui ont besoin de cet argent-là. Mais il y avait quand même un énorme danger parce qu'il fallait faire attention à l'exigence de la rentabilité des actionnaires qui vont certainement prendre des décisions futures, notamment sur le calendrier de la Coupe du monde, sur son format, sur les droits de télévision, sur le développement des compétitions. C'est là-bas qu'il fallait mettre particulièrement le curseur. La Coupe du monde de football doit rester un sport très populaire. Que représente le président de la Fifa, Gianni Infantino, sur le continent africain ? Je pense que s'il y a une élection, il fera le carton plein. C'est 54 sur 54 pays qui vont voter pour lui. Il est vu ici comme étant quelqu'un qui apporte énormément d'argent. Sauf que les gens, ce qu'ils ne disent pas, c'est que ce qu'on donne au Sénégal, ce qu'on donne à la Mauritanie, ce qu'on donne au Maroc, c'est la même chose qu'on donne à la France. C'est quelque chose qui a été voté par le Conseil de la Fifa. Malheureusement, la CAF aujourd'hui, les 54 sont considérés tout simplement comme étant un bétail électoral. Mais quand il s'agit de prendre des décisions, on préfère tourner le dos ailleurs. Surtout encore, vu les dernières décisions qui ont été prises par Gianni Infantino sur le football africain, notamment la non-maîtrise de notre calendrier, notamment les changements de périodes, on va basculer de deux ans vers quatre ans. Ça, c'est un projet qui est très cher à Gianni Infantino. Or, beaucoup de décideurs ne sont pas d'accord avec ce projet-là. Finalement, il a fini par s'imposer parce qu'à partir de 2028, c'est terminé. Il n'y aura plus une CAN tous les deux ans, mais plutôt tous les quatre ans. Vous dites que le football africain doit se prendre en main et ne plus dépendre des décisions de Gianni Infantino ? Absolument. Moi, je pense qu'aujourd'hui, c'est une grosse aberration. Je trouve même que c'est une honte de voir qu'en 2022 il y a eu 62 matchs qui ont été joués au Maroc, parce que tout simplement il y a plusieurs pays en Afrique, au sud du Sahara, qui ne disposent même pas d'un seul stade répondant aux normes de la Fifa et aux exigences de la CAF. Ça, c'est inacceptable pour un pays qui se dit émergent. Pour un pays qui aime la jeunesse. Parce que quand même, la jeunesse représente plus de 75 % dans la plupart des pays en Afrique, au sud du Sahara. Mais quand il s'agit de jouer un match de football, tout le monde externalise pour aller au Maroc. Là, ce n'est pas la faute de Gianni Infantino, ce n'est pas non plus la faute du Maroc. C'est tout simplement parce que les autorités n'ont pas fait le travail pour lequel elles ont été élues. Il va falloir quand même balayer devant sa porte avant de chercher un bouc émissaire. À lire aussiFifa: perte de confiance, appel à la démission, Infantino peut-il tenir ?

Au Cameroun, le gouvernement brise le silence sur l'absence prolongée du président Paul Biya, depuis 56 jours hors du pays. Le ministre de la Communication René Emmanuel Sadi, également porte-parole du gouvernement, dans une interview exclusive à RFI, annonce pour imminent le retour de Paul Biya au Cameroun. Aux informations qui disent ce dernier malade et hospitalisé dans une clinique genevoise, il n'en est rien, répond le membre du gouvernement, qui rejette les spéculations sur l'idée de la vacance du pouvoir, entretenue par l'opposition. René Emmanuel Sadi est au micro de Polycarpe Essomba. RFI : Le président de la République, Paul Biya, est absent depuis le 7 juin. Que répondez-vous à l'opposition qui demande que soit constatée par le Conseil constitutionnel une vacance du pouvoir ? René Emmanuel Sadi : La question de la vacance du pouvoir à la tête de l'État ne devrait pas se poser. D'abord pour la simple raison que cette question est bel et bien encadrée par notre Constitution, qui précise clairement les conditions à partir desquelles on peut parler de vacance du pouvoir. Par ce propos, en effet, la Constitution parle de décès, de démission, d'empêchement définitif, et tout ceci doit être préalablement et formellement constaté par le Conseil constitutionnel. Je tiens à vous faire remarquer que nulle part, on ne parle de séjour prolongé. Alors, les figures de l'opposition qui réclament à corps et à cris une constatation de la vacance des pouvoirs à la tête de l'État, et qui sont du reste, vous le savez, pour la plupart de brillants juristes, devraient, me semble-t-il, avoir une lecture de la loi fondamentale qui soit plus rigoureuse et plus objective. Une lecture qui colle à la lettre et non pas qui procède d'une interprétation manifestement biaisée. Autrement dit, le Conseil constitutionnel ne s'est pas prononcé pour déclarer une vacance du pouvoir à la tête de l'État. Le président Paul Biya est en vie et n'a pas démissionné. Je dois le dire : le président Paul Biya va bientôt rentrer au Cameroun et donc on ne peut pas parler à ce stade de vacances à la tête de l'État. « Le président va bientôt rentrer au Cameroun », pouvez-vous préciser ? Est-ce qu'il y a une échéance ? Une date ? Je ne peux pas vous dire avec exactitude quand est-ce que le président Paul Biya reviendra. Et même si je le savais, il ne m'appartient pas de l'annoncer ici. Je peux au moins me permettre de vous dire qu'il revient très bientôt. Quand le président a quitté le Cameroun le 7 juin dernier, la présidence avait déclaré à l'époque qu'il partait pour un court séjour privé en Europe. Plus de 50 jours plus tard, est-ce qu'on peut encore soutenir la thèse d'un court séjour privé en Europe ? Je vais vous faire remarquer que même en l'absence du président de la République, les institutions de notre pays fonctionnent normalement. Les principaux responsables de l'administration vaquent à leurs occupations et c'est la preuve que notre pays est stable. Et il me semble qu'il est tout à fait normal que les Camerounais, notamment celles et ceux qui sont de bonne foi, de mon point de vue, et qui l'ont massivement élu, réélu en octobre dernier, il est tout à fait normal que toutes celles et tous ceux-là se soucient du président de la République. Comme je dis, c'est bien, les gens sont contents quand leur président est là, c'est le père de la nation. Et quand le père est absent, ça peut préoccuper les membres de la famille. C'est tout à fait normal. Mais il peut s'absenter pour des raisons qui parfois sont indépendantes de sa volonté. Il peut prolonger son séjour pour des cas de force majeure, mais en s'assurant que la famille continue de fonctionner dans de bonnes conditions. Selon plusieurs sources, le président aurait été opéré du genou. Pouvez-vous nous dire si cette opération est effective ? A-t-elle eu lieu et comment voir le président aujourd'hui ? Il a fait une intervention, il y a quelque temps. J'ai bien précisé que le président était bien à Genève, mais qu'il n'était pas hospitalisé. Et ceci, je ne vois pas en quoi cela pourrait être un problème. J'ai dit que le président peut très bien juger l'opportunité de saisir sa présence, son séjour à Genève, pour envisager quelques consultations simples. Alors, si le président est à Genève, comme vous l'admettez, il est plutôt à l'hôpital ou à l'hôtel ? Je ne suis pas à Genève avec le président. Ceux qui sont à Genève pourraient vous donner des éclairages là-dessus de façon plus précise. Parmi les chantiers à venir, il y a la formation d'un nouveau gouvernement, comme cela avait été promis et annoncé par le chef de l'État lui-même le 31 décembre dernier, après sa réélection en octobre. Huit mois plus tard, pourquoi cela traîne ? Celui qui apprécie l'opportunité de former un nouveau gouvernement, c'est le président de la République. S'il ne l'a pas fait jusqu'à présent, c'est sans doute qu'il a des raisons pour ne pas l'avoir fait. Je ne peux pas me mettre à sa place pour vous donner une réponse péremptoire là-dessus. Depuis 8 mois, tous les ministres sont sur un siège éjectable, y compris vous-même, en tant que porte-parole du gouvernement. Est-ce que, par conséquent, cette situation ne paralyse pas un peu l'action du gouvernement ? Les ministres qui ne seraient plus tout à fait sereins se livreraient, comme beaucoup disent, à des batailles ? Le président a fait une annonce. Il n'a pas décidé que dorénavant les ministres devraient se contenter de gérer les affaires courantes. C'est ainsi que ça se passe quand on vous dit que vous n'êtes plus en poste. Il a fait une annonce, mais tous les ministres sont en poste. Le Premier ministre est en poste. Je pense qu'au lieu de faire une fixation sur ce nouveau gouvernement, les uns et les autres devraient s'atteler à conduire les tâches qui sont les leurs dans leurs différentes administrations ministérielles. Et tant qu'ils sont là, ils sont ministres. Au mois d'avril dernier a été adoptée une révision constitutionnelle instituant un poste de vice-président. Pour l'instant, le poste n'est pas pourvu. J'ai encore envie de vous demander : qu'est-ce qui bloque ? Le président de la République prend son temps pour apprécier l'opportunité de désigner tel ou tel à tel ou tel poste, a fortiori s'agissant d'un vice-président de la République. On peut convenir qu'il est tout à fait normal qu'il prenne son temps pour confier une charge aussi élevée à un de ses concitoyens. Quel pourrait être le profil de ce vice-président ? Un homme ou une femme d'expérience, ou plutôt un jeune homme ? Je n'ai rien contre les jeunes gens. Moi-même, j'ai été jeune et on peut être jeune et compétent. On peut être jeune, mais en toute sincérité, je pense qu'il y a un terme qu'on utilise ces derniers temps qui n'est pas un slogan, mais c'est un terme qui véritablement est lourd de sens, c'est l'expérience. C'est quelque chose qui se conquiert avec le temps. Celui qui a décidé de créer ce poste, je peux vous dire, et je le dis sans détour, est mieux placé que quiconque pour savoir qui il devra désigner à ce poste de très grande importance. Vous êtes candidat à la vice-présidence, Monsieur Sadi ? Moi, je ne m'agite pas. Justement, je ne me considère pas parmi ceux qui s'agitent parce que je sais, comme je vous le dis, que ce sont des choses qui ne dépendent pas de nous. À lire aussiCameroun: l'absence prolongée de Paul Biya continue de susciter interrogations et inquiétudes

Il y a un an disparaissait une grande figure malienne, Tiébilé Dramé, qui fut deux fois ministre des Affaires étrangères et qui négocia plusieurs accords de paix avec les rebelles touaregs du nord du Mali. Aujourd'hui paraissent ses mémoires aux éditions Cauris Livres, sous le titre Tiébilé Dramé, Une vie de lutte. L'économiste et polytechnicien sénégalais Mamadou Lamine Diallo, qui a été vice-président de l'Assemblée nationale du Sénégal et qui a publié notamment Les Africains sauveront-ils l'Afrique ?, chez Karthala, a été un ami très proche du défunt. Il témoigne au micro de Christophe Boisbouvier. RFI : Pourquoi ce titre, Une vie de lutte, à propos du défunt Tiébilé Dramé ? Mamadou Lamine Diallo : C'est un titre qui a été validé par Tiébilé Dramé, lui-même, avec son épouse Kadiatou Konaré. Il correspond, je pense, objectivement, à ce qu'il a vécu depuis sa tendre enfance à Nioro et par la suite à Bamako, à travers donc les mouvements estudiantins et le mouvement démocratique. Cela correspond vraiment à la vie de Tiébilé. Sous la dictature du général Moussa Traoré, Tiébilé Dramé s'est engagé très jeune dans la lutte syndicale et il l'a payé de plusieurs années de bagne dans l'extrême nord du Mali. Puis, il a dû s'exiler. Pourquoi a-t-il été un acteur clé de la « Révolution » démocratique de 1991 ? Le mouvement étudiant, qu'il a dirigé en étant secrétaire général de l'Union nationale des étudiants et élèves du Mali, a été un peu le fer de lance de la lutte contre le régime militaire dictatorial du général Moussa Traoré. Il faut le dire. C'étaient des luttes violentes parce que les manifestations étaient réprimées. Et puis, ils ont arrêté beaucoup de dirigeants étudiants, des enseignants également. C'est ainsi que lui-même a été à Kidal, à Ménaka, dans les prisons au nord du pays. Et ensuite à son retour d'exil, évidemment, il a été l'un des principaux acteurs de la « Révolution » de 1991 ? Oui, c'est-à-dire qu'en exil à Paris au tournant des années 1980 et 1982, il était organisé avec d'autres Maliens au sein des étudiants maliens en France et des travailleurs immigrés. C'est tous ces mouvements qui ont conduit petit à petit au renversement du régime du général Moussa Traoré. Les manifestations ont été organisées à Bamako sous le couvert de la lutte anti-apartheid ou de la nécessité de la démocratie et du pluralisme politique. Et c'est tout cela qui a conduit à la chute du régime en 1991. Il a été un acteur décisif. Et on peut dire que ces années de bagne à Taoudeni, à Kidal, à Ménaka mais aussi que ces années de ministre des Zones arides, que tout ce parcours l'a conduit à devenir un homme de dialogue avec les groupes rebelles du nord du Mali ? Certainement, mais aussi son passage à Amnesty International. Il a eu à travailler avec Amnesty International à Londres pendant quelque temps, et je crois que c'est là où il a pris la fibre diplomatique. Cette fibre est également très sensible aux droits de l'homme, notamment avec ce qu'il a vu avec la répression en Mauritanie, avec les Négro-africains de Mauritanie. Là, il a été convaincu qu'il était important effectivement de dialoguer. C'est ça qui l'a conduit à être très actif dans les accords de Ouagadougou et d'Alger. Les accords de Ouagadougou de 2013, qui ont mis fin pendant quelque temps au conflit dans le nord du Mali. À la fin de sa vie, Tiébilé Dramé a vécu le retour des militaires au pouvoir et il a pris des risques. C'est lui par exemple en mars 2022 qui a prononcé l'oraison funèbre de Soumeylou Boubèye Maïga, après la mort de ce grand homme d'État malien dans une prison de la junte. Est-ce que son parcours et son combat pour la démocratie contre les militaires peuvent résonner encore pour la jeunesse malienne d'aujourd'hui ? Sa vie, son parcours, les principes autour desquels il a organisé son action politique devraient aider les jeunes Maliens à aider le Mali, qui est quand même au bord de l'effondrement, c'est le moins qu'on puisse dire. Ces principes-là sont fondés sur le respect de l'autre, la lutte contre les injustices, sur le pluralisme démocratique qui est une nécessité, mais aussi sur l'unité du territoire. Je crois que pour les accords de Ouagadougou, ils étaient au centre de ces négociations : chercher à obtenir la paix pour pouvoir organiser des élections basées sur l'unité du territoire, mais également sur le fait que les populations, les communautés du nord devraient être mieux traitées dans un Mali uni. Je crois que les jeunes Maliens devraient s'intéresser beaucoup plus à ce qu'il a écrit et à ce qu'il a fait. Cet ouvrage devrait être lu. À partir de ce moment-là, c'est à eux de trouver les solutions aujourd'hui pour sortir de la situation actuelle. Peut-on dire que Tiébilé Dramé était à la fois un grand démocrate et un homme intraitable sur l'intégrité territoriale du Mali ? Grand démocrate, oui, assurément. Personne ne peut en douter. Maintenant, en ce qui concerne le principe d'un Mali uni, unitaire, pour lui, ce n'était pas négociable. Avec ce principe-là, on doit pouvoir dialoguer, y compris avec des jihadistes, pour éviter le chaos.

Le Bénin se dote d'un Sénat et c'est ce jeudi que cette deuxième chambre va être installée à Porto-Novo. Mais pourquoi ce Sénat ? Est-ce pour protéger l'ancien président Patrice Talon de toute poursuite judiciaire, grâce à son nouveau mandat de sénateur ? Ou est-ce pour lui permettre de continuer à peser sur le cours des événements politiques, surtout s'il est élu président de cette haute assemblée ? Le professeur Gilles Badet a été le secrétaire général de la Cour constitutionnelle. Aujourd'hui, il enseigne le droit public à l'université d'Abomey-Calavi. En ligne du Bénin, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : le Bénin est un pays où les institutions fonctionnent. Qu'est-ce que ce nouveau Sénat pourra apporter de plus ? Gilles Badet : Ce Sénat est la deuxième chambre du Parlement béninois. En tant que deuxième chambre, cela apporte un élément de contrôle de qualité du travail qui est fait par l'Assemblée nationale. Autrement dit, le Sénat va désormais veiller à ce que la loi, qui va être votée par le Parlement, soit d'une qualité meilleure, parce que le Sénat a la possibilité de demander une deuxième lecture lorsque la loi votée lui paraît comporter des points de difficulté pour sa mise en œuvre. Deuxièmement, ce Sénat va apporter un droit de regard sur tout ce qui concerne la paix, la démocratie et l'unité nationale. Le Sénat s'est vu reconnaître une possibilité d'émettre un droit de veto sur les lois de révision de la Constitution, les lois électorales ou les lois sur le fonctionnement des partis politiques qui pourraient remettre en cause les acquis démocratiques. Vous savez que le Bénin s'est fait remarquer par son respect de l'alternance démocratique, par la limitation stricte des mandats, par l'impossibilité de faire des révisions qui permettent à ceux qui dirigent de se maintenir au pouvoir. Et donc ce Sénat va veiller à ce que ce genre de dispositions ne soient pas remises en cause, parce que toute révision de la Constitution désormais doit avoir le « OK » du Sénat avant de devenir une réalité. Et je crois que ce Sénat aura aussi un pouvoir de sanction ? Oui, ce pouvoir de sanction vient d'abord de son pouvoir de contrôle, disons, de la discipline, de l'éthique des hommes politiques. Vous savez que les hommes politiques peuvent parfois être portés à prononcer des propos qui pourraient remettre en cause l'unité nationale. Ils pourraient être portés à faire des activités de soulèvement, d'insurrection, toute chose qui pourrait perturber le fonctionnement normal des institutions, la paix et l'unité nationale. Il est ainsi demandé que, chaque fois qu'un acteur politique se retrouve auteur de comportements susceptibles de rompre la paix ou l'unité nationale, que le Sénat puisse apprécier la situation et décider s'il y a lieu de suspendre les droits ou de supprimer les droits politiques, compte tenu de la gravité des faits qui auraient été identifiés par ce Sénat-là. Peut-on parler d'un conseil de discipline ? Oui, on peut dire que le Sénat joue désormais un rôle de conseil de discipline des acteurs politiques. C'était une fonction de régulation qui était entièrement confiée à la Cour constitutionnelle, qui était, dans l'ancien texte de la Constitution, l'organe régulateur du fonctionnement et de l'activité des pouvoirs publics. Mais aujourd'hui, la Cour constitutionnelle a gardé sa fonction d'arbitrage dans les conflits entre les institutions. Mais maintenant, l'appréciation du comportement des acteurs politiques est réservée désormais au Sénat, qui est un organe plus politique que juridictionnel. Les quelque 25 membres de ce nouveau Sénat sont tous désignés, aucun n'est élu. De ce fait, l'opposition les Démocrates affirme que c'est une chambre antidémocratique... Cela dépend de comment on regarde la démocratie. Vous savez que les personnes qui ont été élues par le passé ont toujours une légitimité électorale, même si elle est passée. Les anciens présidents de la République se sont tous présentés devant le suffrage universel. Les anciens présidents de l'Assemblée nationale ont tous bénéficié du suffrage universel pour pouvoir être à leur poste. Les anciens présidents de la Cour constitutionnelle l'ont été conformément à la Constitution. Et l'ensemble des membres du Sénat est désigné conformément à une Constitution qui a été validée par le peuple. Tout dépend de ce qu'on met dans l'anti-démocratique. Le Sénat du Canada a pratiquement le même mode de désignation. Il s'agit plutôt de regarder la légitimité par la sagesse, parce que toutes les personnalités qui sont au Sénat ont une longue expérience dans la gestion des affaires publiques. Et c'est ce côté qui est le plus important dans cette affaire, et non pas forcément une légitimité électorale fraîche. À lire aussiBénin: le gouvernement dévoile la composition du Sénat, Paul Hounkpè nommé «au titre de personnalité de haut rang» Alors concrètement, sur ces quelques 25 membres, il n'y aura qu'un opposant et demi, l'ancien président Boni Yayi, qui est un véritable opposant, et l'ancien candidat à la présidentielle Paul Hounkpè, que beaucoup qualifient de figurant. Ce Sénat ne risque-t-il pas de devenir une simple chambre d'enregistrement ? Non. Pour pouvoir dire que le Sénat est une simple chambre d'enregistrement, il faudrait réussir à positionner les anciens présidents d'institutions depuis le renouveau démocratique, donc depuis les 35 dernières années, dans le camp du pouvoir en place. Quand on parle du pouvoir Talon, il date d'il y a seulement dix ans. Ce n'est pas le président Talon qui avait désigné Madame Élisabeth Pognon comme présidente de la Cour constitutionnelle, qui avait désigné le président Robert Dossou, ni le président Théodore Holo, encore moins les anciens présidents de l'Assemblée nationale, Bruno Amoussou, Adrien Houngbédji, Mathurin Nago, etc. Vous avez un certain nombre de personnalités qui ne doivent pas leur désignation au président Talon. Si on prend le repère du président Talon pour analyser, on pourrait se tromper. Toutes ces personnalités-là, qui aujourd'hui n'ont plus rien à perdre, je ne pense pas que ces personnalités vont aller s'asseoir dans une institution pour perdre devant l'opinion toute la considération qu'on avait pour eux et tout le mérite qu'ils ont eu à gérer les pouvoirs. Je pense que c'est aller trop vite en besogne que de dire que tous les membres du Sénat sont forcément d'un camp donné. Je pense que, quand on a leur âge et leur expérience, on est plutôt porté à laisser de bonnes traces dans l'histoire politique de son pays. Il y a six mois, l'ancien président Boni Yayi annonçait qu'il boycotterait ce Sénat, mais il vient de changer d'avis en disant qu'il siègerait pour défendre notamment les libertés publiques. Est-ce que ce Sénat peut devenir l'enceinte où résonnent notamment les noms des opposants politiques Reckya Madougou et Joël Aivo, qui sont en prison depuis plus de cinq ans maintenant ? Oui, compte tenu de la qualité des personnalités qui sont dans ce Sénat, et du fait que ces personnalités ont envie de laisser une trace positive dans l'histoire parce qu'elles n'ont plus rien à perdre. Ce ne sont pas des personnes qui ont faim et qui ont besoin de positionnement politique. Ils ont déjà occupé les plus hautes fonctions de l'État, ayant des pensions suffisantes. Je pense que leur envie aujourd'hui, c'est d'apporter une contribution pour la paix. Et il n'est pas exclu, effectivement, que les débats sur les personnes qui sont en conflit avec la loi, ou qui sont en prison, que ces débats-là reviennent au sein du Sénat et que, par leur sagesse, les sénateurs contribuent à ce que tous les enfants du pays participent au développement de ce pays dans l'unité nationale. Ce qui frappe beaucoup d'observateurs, c'est que Patrice Talon va être membre de ce Sénat et qu'il l'a fait créer juste avant de quitter le pouvoir, il y a six mois. Est-ce que ce n'est pas une façon pour lui de se protéger contre d'éventuelles poursuites judiciaires ? Je ne peux pas le dire de manière radicale, parce que, de toutes les façons, en cette matière, c'est l'Assemblée nationale qui a la totalité de la maîtrise de la procédure pour mettre en jeu la responsabilité d'un ancien président de la République. C'est au niveau de l'Assemblée nationale qu'il y a la procédure de poursuite, c'est l'Assemblée nationale qui autorise la poursuite, c'est l'Assemblée nationale qui autorise la mise en accusation et donc je vois mal le Sénat bloquer une procédure de mise en accusation alors que l'Assemblée nationale l'aurait autorisée. À mon avis, la question de la responsabilité des anciens présidents de la République se joue plus au niveau de l'Assemblée nationale qu'au niveau du Sénat. Si Patrice Talon est élu aujourd'hui président de ce nouveau Sénat, est-ce qu'il ne va pas continuer d'exercer une influence politique importante sur le cours des événements ? L'influence politique peut-être, mais cette influence politique, il l'aurait eue de toutes les façons, comme tous les anciens présidents de la République. Mais il faut qu'on rappelle que le Sénat n'a pas un pouvoir direct sur le président de la République. Le Parlement a ses attributions à part, le président a ses pouvoirs propres. Le président a des pouvoirs exceptionnels qu'il peut lever lorsqu'il ne s'entend pas avec les chambres du Parlement. Et le président de la République ne peut pas être sanctionné par le Sénat. Donc dire qu'il sera sous l'influence décisive ou contraignante du Sénat, ce n'est pas possible. Il appartient au président de la République d'assumer, dans le cas du régime présidentiel que nous avons, la totalité de son pouvoir. Quant à l'influence, elle existe même lorsqu'on n'est pas dans une institution. Certes, cependant le poste de président du Sénat va devenir prestigieux au Bénin. Est-ce qu'à la longue, si c'est Patrice Talon qui l'occupe, cette influence politique de l'ancien chef de l'État ne risque pas de devenir encombrante pour le nouveau président Romuald Wadagni ? Je crois qu'il y a un véritable équilibre entre les pouvoirs. L'organe qui peut faire peur au président de la République le plus, c'est encore l'Assemblée nationale, qui a le pouvoir de faire une sorte d'impeachment au président de la République. Un impeachment à l'américaine, c'est-à-dire le pouvoir de l'envoyer devant la Haute Cour de justice. On ne peut pas laisser l'Assemblée nationale et la Haute Cour de justice, qui sont les organes de poursuite et de jugement du président de la République, et regarder vers le Sénat qui explicitement n'a pas le pouvoir de sanctionner le président de la République, qui ne peut pas intervenir dans le fonctionnement du pouvoir exécutif, qui n'a pas d'attribution en matière financière, en matière budgétaire et que le président de la République peut contourner s'il n'est pas d'accord en prenant ses pouvoirs de mesures exceptionnelles. Le Sénat n'est pas véritablement le Léviathan, ou l'animal sauvage qui viendrait dévorer le président de la République. Je pense qu'il y a plutôt un équilibre et que le Sénat est là pour l'accompagner. Quant à l'influence, qu'est-ce que vous voulez ? Je pense qu'il ne faut pas avoir peur d'une influence quelconque, alors qu'en matière juridique, cette influence n'est pas contraignante pour le président de la République. Il faut plutôt voir les choses de manière positive. Il faut voir le Sénat comme un organe d'accompagnement et de sagesse qui va donner des conseils, qui va accompagner le président dans la réussite de son mandat. À lire aussiBénin: le Sénat, nouvelle chambre du Parlement, a pris ses fonctions ce jeudi

Le numéro un malien Assimi Goïta et le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye ont évoqué la crise sécuritaire au Sahel, mardi 28 juillet, à Bamako. Depuis au moins deux ans, les activités subversives se multiplient sur ce théâtre d'opération, à coups de drones et de conseillers militaires. Outre la Russie, quelles sont les puissances extérieures à la manœuvre ? Vincent Crouzet est un ancien collaborateur de la DGSE, les services secrets français. Aujourd'hui, il est expert en renseignement et vient de publier Le jour où je suis devenu espion aux Éditions de l'Observatoire. RFI : Dans la guerre au Nord Mali, comment expliquez-vous l'échec militaire des Russes à Kidal il y a trois mois ? Vincent Crouzet : Il y a de nombreuses raisons. La première, c'est que les Russes et les forces armées maliennes ne bénéficient pas du soutien de la population locale dans cette partie-là du Mali. Ensuite, les Russes, tout de même, fonctionnent en mode dégradé depuis quelques mois sur cette zone et n'ont plus la puissance qu'ils avaient quand ils ont commencé leurs opérations à partir de la fin de l'année 2022. Et puis ensuite, il y a évidemment cette alliance entre les mouvements touaregs de l'Azawad et les mouvements jihadistes. Pourquoi dites-vous que les Russes sont en mode dégradé ? Tout simplement parce que l'Etat russe et parce que la puissance militaire russe sont en mode dégradé partout dans le monde. Et les Russes pâtissent, malheureusement pour eux, de leur grande faiblesse structurelle sur le plan militaire. L'Africa Corps qui nous est proposé aujourd'hui est beaucoup moins puissant que la force Wagner en 2022-2023. Lors d'une première défaite des Russes au Nord Mali, c'était à Tinzaouatène, il y a deux ans, la Direction générale du renseignement ukrainien a reconnu avoir fourni une assistance militaire aux rebelles touaregs. De quel soutien pouvait-il s'agir ? D'abord, ce ne sont pas des aides massives. C'est un soutien qui n'est pas visible. Sinon, il serait beaucoup plus dénoncé par la puissance russe. Et c'est certainement, comment dire, l'appui, le soutien de quelques conseillers militaires avec peut-être des livraisons de matériels aux groupes touaregs. Voulez-vous dire que les Ukrainiens aident les rebelles à piloter des drones ? C'est possible, mais très honnêtement, je n'en sais rien. Y a-t-il des conseillers militaires ukrainiens sur le terrain ? Certainement, mais en nombre limité. Et y a-t-il des conseillers militaires français auprès des insurgés, comme l'affirme Bamako ? Non, c'est de la propagande. C'est de la propagande des trois juntes sahéliennes. L'Afrique de papa, c'est terminé. Donc nous ne menons plus d'activités subversives dans ces trois pays. Et parmi les conseillers militaires ukrainiens, peut-il y avoir d'anciens légionnaires français, qui parlent donc français ? Alors dans la Légion étrangère française, il y a de très nombreux Ukrainiens qui ont quitté la Légion en 2022 pour se mettre au service, naturellement, de leur pays, avec leur savoir-faire, leurs compétences, leur formation. C'est possible. Donc, il est possible que d'anciens légionnaires ukrainiens se trouvent parmi ces éléments du renseignement militaire ukrainien qui seraient présents au Sahel. Mais pour l'instant, rien n'est confirmé de ce côté-là. Des armes russes viennent d'être débarquées au port de Lomé à destination du Mali. Est-ce à dire que le Togo est en train de tomber dans l'orbite de Moscou ? Je ne pense pas que le Togo tombe dans l'orbite de Moscou. Ce que l'on sait précisément, on sait que des drones Shahed ont été livrés au Mali pour lutter contre les rebelles touaregs et les rebelles jihadistes. Ça, c'est un fait. On n'a pas encore confirmation de l'engagement de ces drones Shahed sur le théâtre des opérations, mais ça ne saurait tarder. Et donc ce sont principalement des vecteurs aériens qui seraient livrés via le Togo. Y a-t-il des conseillers militaires russes au nord du Togo pour combattre les jihadistes ? Je suis incapable de répondre à votre question en la matière, mais il est possible que l'influence russe s'étende à certains États de l'Afrique de l'Ouest, et le Togo pourrait être une cible prioritaire au cours des prochains mois. Le coup d'État raté au Bénin au mois de décembre dernier, qui pouvait être derrière ? Éventuellement ou naturellement, ou évidemment les Russes. Evidemment, les Russes, à peu de frais, essayent de déstabiliser encore des pays qui ne sont pas tombés sous leur coupe, tout naturellement. Maintenant, les Russes ont ciblé certains pays d'Afrique de l'Ouest. Le chef putschiste de Cotonou, le colonel Tigri, après l'échec de son opération, s'est enfui par la frontière togolaise. Est-ce que vous savez où il pourrait être aujourd'hui ? Absolument pas. Mais vraisemblablement dans un des trois pays sahéliens, le Mali, le Niger ou le Burkina, vraisemblablement plus au Burkina Faso. Ce qui ressort des documents de la compagnie russe Africa Politology, révélés notamment par RFI en mars dernier, c'est que la Côte d'Ivoire est dans le viseur des Russes qui auraient pris contact avec des proches de l'ancien président Gbagbo et avec l'ancien Premier ministre Guillaume Soro lui-même. Est-ce que cela vous paraît crédible ? Ça me paraît crédible. Alors Africa Politology, c'est une structure qui succède à Africa Initiative ou qui vient en complément d'Africa Initiative. Donc une structure d'influence, notamment d'amplification des fausses informations, des fake news sur les réseaux sociaux, une structure de propagande panafricaniste prorusse. Il est tout à fait possible que la Côte d'Ivoire soit ciblée. Pourquoi ? Parce que la Côte d'Ivoire reste quand même un terrain propice aux partenariats stratégiques et économiques avec la France. Et évidemment, cela devient une cible naturelle pour les Russes, malheureusement. Les Russes n'ont pas su peser sur l'élection du président Ouattara l'année dernière. Mais néanmoins, ils souhaitent bien déstabiliser par des opérations subversives de guerre informationnelle et autres. Voilà ce qui continue à fonctionner en Afrique de l'Ouest. Et savez-vous où se trouve Guillaume Soro aujourd'hui ? Absolument pas.

Le président sénégalais se rend au Mali ce mardi 28 juillet pour une visite de travail. Depuis le 19 juillet, il est aussi le président en exercice de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest. Va-t-on vers un rapprochement entre la Cédéao et l'AES, l'Alliance des États du Sahel ? Et Bassirou Diomaye Faye pourrait-il jouer un rôle de médiateur dans la guerre civile qui déchire actuellement le Mali ? Pape Ibrahima Kane, expert des questions géopolitiques, répond aux questions de RFI. RFI : Qu'est-ce qu'on peut attendre de la visite du président sénégalais ce mardi à Bamako ? Pape Ibrahima Kane : Le réchauffement des relations entre les pays de l'Alliance des États du Sahel (AES) et de la Cédéao, à un moment où, au niveau des États de l'AES, on montre une bonne volonté à vraiment reprendre le fil du contact avec les États de la Cédéao. C'est vraiment bien que le président en exercice profite de cette opportunité pour commencer à jeter les ponts d'un vrai dialogue entre les deux institutions. Sur le plan sécuritaire, qu'est-ce que Bamako et Dakar peuvent faire de mieux ensemble pour lutter contre les terroristes ? Vous savez que la zone de frontière entre le Sénégal, le Mali et la Mauritanie est une zone secouée par des attaques de jihadistes. Donc il y a aussi matière à discussion pour au moins que les États, non seulement arrivent à endiguer toutes ces attaques, mais aussi arrivent à s'organiser pour que la crise ne déteigne pas sur les deux autres pays que sont le Sénégal et la Mauritanie, ça, c'est aussi une question importante. Et un dernier point qui est vraiment vital pour le Sénégal, ce sont les relations économiques. Le port de Dakar ne vit pratiquement que grâce aux importations et exportations du Mali. Donc il faut discuter de la meilleure façon de réorganiser la sécurité pour que le transport des marchandises puisse s'effectuer le plus normalement possible. Alors, cette visite à Bamako, le président sénégalais la fait trois jours seulement après la création de son nouveau parti à Dakar, Kiiraay. Est-ce à dire que Bassirou Diomaye Faye veut s'affirmer sur tous les terrains ? La création de Kiiraay, c'est essayer de s'affirmer sur le terrain sénégalais. Mais la création de Kiiraay relève d'un grand défi pour Bassirou Diomaye Faye. Et j'ai comme l'impression que ce défi-là va être très, très, très compliqué à relever. Jusqu'à présent, c'est Ousmane Sonko qui gérait la relation entre le Sénégal et les États de l'AES. Est-ce que Bassirou Diomaye Faye veut chasser sur les terres de son ancien Premier ministre ? Je ne pense pas qu'il veuille chasser, parce que le travail que Sonko avait mené au niveau de la sous-région n'a pas été totalement concluant. Je me rappelle encore de la visite qu'il avait menée à Bamako et qui avait même suscité beaucoup, beaucoup de remous au sein de la classe politique malienne ainsi qu'au sein de la classe politique sénégalaise. Je pense que Bassirou Diomaye Faye, il sait que le défi de la sécurité est un défi important à relever et que, au moins, s'il relève ce défi en étant président de la République du Sénégal, il pourra laisser à la postérité l'image de quelqu'un qui a contribué à la recherche de la paix et de la sécurité dans la sous-région. Parce que rien n'est sûr pour le président de la République actuel du Sénégal pour sa réélection. Donc, au moins pour ça, on pourra le remercier d'avoir fait quelque chose pour le Sénégal et ses relations avec les voisins. Voulez-vous dire que Bassirou Diomaye Faye est plus diplomate qu'Ousmane Sonko ? Tout à fait. Ce n'est pas le même type de personnalité. Et en plus, Bassirou Diomaye Faye donne l'impression de quelqu'un qui a de l'écoute, de quelqu'un qui ne se précipite pas à parler ou à prendre des décisions. Maintenant, est-ce que ce sera efficace ? Ça, c'est un tout autre problème. Parce que ce qui manque le plus dans le Sahel, c'est les moyens humains pour entamer un dialogue entre les insurgés et les militaires dans les trois pays. Parce que croyez-moi, et je pense que ça va être l'un des points sur lesquels le président va insister, c'est vrai que l'expérience des deux années montre que le tout militaire n'est pas une solution dans le Sahel et qu'il faudra trouver les moyens de discuter avec les insurgés pour au moins aborder la question de la réconciliation. Pas seulement au Mali, mais au Niger et aussi au Burkina. Et c'est en ce sens que je comprends le regain de collaboration avec l'Algérie, parce qu'il faut maintenant passer au dialogue. Peut-être que le Sénégal peut être l'un de ces intermédiaires. Est-ce à dire qu'après le grave revers militaire subi par la junte malienne il y a trois mois à Kidal, Bamako se résout peut-être à une solution politique avec l'aide du président sénégalais Bassirou Diomaye Faye ? Tout à fait. Mais je pense que même la réconciliation avec l'Algérie montre que Bamako n'a plus d'option. Je ne serais pas surpris si le président Bassirou Diomaye Faye décidait d'aller aussi en Algérie pour avoir des conversations avec les dirigeants algériens, parce que déjà la Mauritanie a assisté au sommet de Freetown. Donc la Mauritanie est déjà dans le jeu que le Sénégal est en train de déployer à l'heure actuelle. À lire aussiSénégal: une première visite de Bassirou Diomaye Faye au Mali en tant que président de la Cédéao