Du lundi au vendredi, Christophe Boisbouvier reçoit un acteur de l'actualité africaine, chef d'Etat ou rebelle, footballeur ou avocate... L'invité Afrique, c'est parfois polémique, mais ce n'est jamais langue de bois.

Au Cameroun, le gouvernement brise le silence sur l'absence prolongée du président Paul Biya, depuis 56 jours hors du pays. Le ministre de la Communication René Emmanuel Sadi, également porte-parole du gouvernement, dans une interview exclusive à RFI, annonce pour imminent le retour de Paul Biya au Cameroun. Aux informations qui disent ce dernier malade et hospitalisé dans une clinique genevoise, il n'en est rien, répond le membre du gouvernement, qui rejette les spéculations sur l'idée de la vacance du pouvoir, entretenue par l'opposition. René Emmanuel Sadi est au micro de Polycarpe Essomba. RFI : Le président de la République, Paul Biya, est absent depuis le 7 juin. Que répondez-vous à l'opposition qui demande que soit constatée par le Conseil constitutionnel une vacance du pouvoir ? René Emmanuel Sadi : La question de la vacance du pouvoir à la tête de l'État ne devrait pas se poser. D'abord pour la simple raison que cette question est bel et bien encadrée par notre Constitution, qui précise clairement les conditions à partir desquelles on peut parler de vacance du pouvoir. Par ce propos, en effet, la Constitution parle de décès, de démission, d'empêchement définitif, et tout ceci doit être préalablement et formellement constaté par le Conseil constitutionnel. Je tiens à vous faire remarquer que nulle part, on ne parle de séjour prolongé. Alors, les figures de l'opposition qui réclament à corps et à cris une constatation de la vacance des pouvoirs à la tête de l'État, et qui sont du reste, vous le savez, pour la plupart de brillants juristes, devraient, me semble-t-il, avoir une lecture de la loi fondamentale qui soit plus rigoureuse et plus objective. Une lecture qui colle à la lettre et non pas qui procède d'une interprétation manifestement biaisée. Autrement dit, le Conseil constitutionnel ne s'est pas prononcé pour déclarer une vacance du pouvoir à la tête de l'État. Le président Paul Biya est en vie et n'a pas démissionné. Je dois le dire : le président Paul Biya va bientôt rentrer au Cameroun et donc on ne peut pas parler à ce stade de vacances à la tête de l'État. « Le président va bientôt rentrer au Cameroun », pouvez-vous préciser ? Est-ce qu'il y a une échéance ? Une date ? Je ne peux pas vous dire avec exactitude quand est-ce que le président Paul Biya reviendra. Et même si je le savais, il ne m'appartient pas de l'annoncer ici. Je peux au moins me permettre de vous dire qu'il revient très bientôt. Quand le président a quitté le Cameroun le 7 juin dernier, la présidence avait déclaré à l'époque qu'il partait pour un court séjour privé en Europe. Plus de 50 jours plus tard, est-ce qu'on peut encore soutenir la thèse d'un court séjour privé en Europe ? Je vais vous faire remarquer que même en l'absence du président de la République, les institutions de notre pays fonctionnent normalement. Les principaux responsables de l'administration vaquent à leurs occupations et c'est la preuve que notre pays est stable. Et il me semble qu'il est tout à fait normal que les Camerounais, notamment celles et ceux qui sont de bonne foi, de mon point de vue, et qui l'ont massivement élu, réélu en octobre dernier, il est tout à fait normal que toutes celles et tous ceux-là se soucient du président de la République. Comme je dis, c'est bien, les gens sont contents quand leur président est là, c'est le père de la nation. Et quand le père est absent, ça peut préoccuper les membres de la famille. C'est tout à fait normal. Mais il peut s'absenter pour des raisons qui parfois sont indépendantes de sa volonté. Il peut prolonger son séjour pour des cas de force majeure, mais en s'assurant que la famille continue de fonctionner dans de bonnes conditions. Selon plusieurs sources, le président aurait été opéré du genou. Pouvez-vous nous dire si cette opération est effective ? A-t-elle eu lieu et comment voir le président aujourd'hui ? Il a fait une intervention, il y a quelque temps. J'ai bien précisé que le président était bien à Genève, mais qu'il n'était pas hospitalisé. Et ceci, je ne vois pas en quoi cela pourrait être un problème. J'ai dit que le président peut très bien juger l'opportunité de saisir sa présence, son séjour à Genève, pour envisager quelques consultations simples. Alors, si le président est à Genève, comme vous l'admettez, il est plutôt à l'hôpital ou à l'hôtel ? Je ne suis pas à Genève avec le président. Ceux qui sont à Genève pourraient vous donner des éclairages là-dessus de façon plus précise. Parmi les chantiers à venir, il y a la formation d'un nouveau gouvernement, comme cela avait été promis et annoncé par le chef de l'État lui-même le 31 décembre dernier, après sa réélection en octobre. Huit mois plus tard, pourquoi cela traîne ? Celui qui apprécie l'opportunité de former un nouveau gouvernement, c'est le président de la République. S'il ne l'a pas fait jusqu'à présent, c'est sans doute qu'il a des raisons pour ne pas l'avoir fait. Je ne peux pas me mettre à sa place pour vous donner une réponse péremptoire là-dessus. Depuis 8 mois, tous les ministres sont sur un siège éjectable, y compris vous-même, en tant que porte-parole du gouvernement. Est-ce que, par conséquent, cette situation ne paralyse pas un peu l'action du gouvernement ? Les ministres qui ne seraient plus tout à fait sereins se livreraient, comme beaucoup disent, à des batailles ? Le président a fait une annonce. Il n'a pas décidé que dorénavant les ministres devraient se contenter de gérer les affaires courantes. C'est ainsi que ça se passe quand on vous dit que vous n'êtes plus en poste. Il a fait une annonce, mais tous les ministres sont en poste. Le Premier ministre est en poste. Je pense qu'au lieu de faire une fixation sur ce nouveau gouvernement, les uns et les autres devraient s'atteler à conduire les tâches qui sont les leurs dans leurs différentes administrations ministérielles. Et tant qu'ils sont là, ils sont ministres. Au mois d'avril dernier a été adoptée une révision constitutionnelle instituant un poste de vice-président. Pour l'instant, le poste n'est pas pourvu. J'ai encore envie de vous demander : qu'est-ce qui bloque ? Le président de la République prend son temps pour apprécier l'opportunité de désigner tel ou tel à tel ou tel poste, a fortiori s'agissant d'un vice-président de la République. On peut convenir qu'il est tout à fait normal qu'il prenne son temps pour confier une charge aussi élevée à un de ses concitoyens. Quel pourrait être le profil de ce vice-président ? Un homme ou une femme d'expérience, ou plutôt un jeune homme ? Je n'ai rien contre les jeunes gens. Moi-même, j'ai été jeune et on peut être jeune et compétent. On peut être jeune, mais en toute sincérité, je pense qu'il y a un terme qu'on utilise ces derniers temps qui n'est pas un slogan, mais c'est un terme qui véritablement est lourd de sens, c'est l'expérience. C'est quelque chose qui se conquiert avec le temps. Celui qui a décidé de créer ce poste, je peux vous dire, et je le dis sans détour, est mieux placé que quiconque pour savoir qui il devra désigner à ce poste de très grande importance. Vous êtes candidat à la vice-présidence, Monsieur Sadi ? Moi, je ne m'agite pas. Justement, je ne me considère pas parmi ceux qui s'agitent parce que je sais, comme je vous le dis, que ce sont des choses qui ne dépendent pas de nous. À lire aussiCameroun: l'absence prolongée de Paul Biya continue de susciter interrogations et inquiétudes

Il y a un an disparaissait une grande figure malienne, Tiébilé Dramé, qui fut deux fois ministre des Affaires étrangères et qui négocia plusieurs accords de paix avec les rebelles touaregs du nord du Mali. Aujourd'hui paraissent ses mémoires aux éditions Cauris Livres, sous le titre Tiébilé Dramé, Une vie de lutte. L'économiste et polytechnicien sénégalais Mamadou Lamine Diallo, qui a été vice-président de l'Assemblée nationale du Sénégal et qui a publié notamment Les Africains sauveront-ils l'Afrique ?, chez Karthala, a été un ami très proche du défunt. Il témoigne au micro de Christophe Boisbouvier. RFI : Pourquoi ce titre, Une vie de lutte, à propos du défunt Tiébilé Dramé ? Mamadou Lamine Diallo : C'est un titre qui a été validé par Tiébilé Dramé, lui-même, avec son épouse Kadiatou Konaré. Il correspond, je pense, objectivement, à ce qu'il a vécu depuis sa tendre enfance à Nioro et par la suite à Bamako, à travers donc les mouvements estudiantins et le mouvement démocratique. Cela correspond vraiment à la vie de Tiébilé. Sous la dictature du général Moussa Traoré, Tiébilé Dramé s'est engagé très jeune dans la lutte syndicale et il l'a payé de plusieurs années de bagne dans l'extrême nord du Mali. Puis, il a dû s'exiler. Pourquoi a-t-il été un acteur clé de la « Révolution » démocratique de 1991 ? Le mouvement étudiant, qu'il a dirigé en étant secrétaire général de l'Union nationale des étudiants et élèves du Mali, a été un peu le fer de lance de la lutte contre le régime militaire dictatorial du général Moussa Traoré. Il faut le dire. C'étaient des luttes violentes parce que les manifestations étaient réprimées. Et puis, ils ont arrêté beaucoup de dirigeants étudiants, des enseignants également. C'est ainsi que lui-même a été à Kidal, à Ménaka, dans les prisons au nord du pays. Et ensuite à son retour d'exil, évidemment, il a été l'un des principaux acteurs de la « Révolution » de 1991 ? Oui, c'est-à-dire qu'en exil à Paris au tournant des années 1980 et 1982, il était organisé avec d'autres Maliens au sein des étudiants maliens en France et des travailleurs immigrés. C'est tous ces mouvements qui ont conduit petit à petit au renversement du régime du général Moussa Traoré. Les manifestations ont été organisées à Bamako sous le couvert de la lutte anti-apartheid ou de la nécessité de la démocratie et du pluralisme politique. Et c'est tout cela qui a conduit à la chute du régime en 1991. Il a été un acteur décisif. Et on peut dire que ces années de bagne à Taoudeni, à Kidal, à Ménaka mais aussi que ces années de ministre des Zones arides, que tout ce parcours l'a conduit à devenir un homme de dialogue avec les groupes rebelles du nord du Mali ? Certainement, mais aussi son passage à Amnesty International. Il a eu à travailler avec Amnesty International à Londres pendant quelque temps, et je crois que c'est là où il a pris la fibre diplomatique. Cette fibre est également très sensible aux droits de l'homme, notamment avec ce qu'il a vu avec la répression en Mauritanie, avec les Négro-africains de Mauritanie. Là, il a été convaincu qu'il était important effectivement de dialoguer. C'est ça qui l'a conduit à être très actif dans les accords de Ouagadougou et d'Alger. Les accords de Ouagadougou de 2013, qui ont mis fin pendant quelque temps au conflit dans le nord du Mali. À la fin de sa vie, Tiébilé Dramé a vécu le retour des militaires au pouvoir et il a pris des risques. C'est lui par exemple en mars 2022 qui a prononcé l'oraison funèbre de Soumeylou Boubèye Maïga, après la mort de ce grand homme d'État malien dans une prison de la junte. Est-ce que son parcours et son combat pour la démocratie contre les militaires peuvent résonner encore pour la jeunesse malienne d'aujourd'hui ? Sa vie, son parcours, les principes autour desquels il a organisé son action politique devraient aider les jeunes Maliens à aider le Mali, qui est quand même au bord de l'effondrement, c'est le moins qu'on puisse dire. Ces principes-là sont fondés sur le respect de l'autre, la lutte contre les injustices, sur le pluralisme démocratique qui est une nécessité, mais aussi sur l'unité du territoire. Je crois que pour les accords de Ouagadougou, ils étaient au centre de ces négociations : chercher à obtenir la paix pour pouvoir organiser des élections basées sur l'unité du territoire, mais également sur le fait que les populations, les communautés du nord devraient être mieux traitées dans un Mali uni. Je crois que les jeunes Maliens devraient s'intéresser beaucoup plus à ce qu'il a écrit et à ce qu'il a fait. Cet ouvrage devrait être lu. À partir de ce moment-là, c'est à eux de trouver les solutions aujourd'hui pour sortir de la situation actuelle. Peut-on dire que Tiébilé Dramé était à la fois un grand démocrate et un homme intraitable sur l'intégrité territoriale du Mali ? Grand démocrate, oui, assurément. Personne ne peut en douter. Maintenant, en ce qui concerne le principe d'un Mali uni, unitaire, pour lui, ce n'était pas négociable. Avec ce principe-là, on doit pouvoir dialoguer, y compris avec des jihadistes, pour éviter le chaos.

Le Bénin se dote d'un Sénat et c'est ce jeudi que cette deuxième chambre va être installée à Porto-Novo. Mais pourquoi ce Sénat ? Est-ce pour protéger l'ancien président Patrice Talon de toute poursuite judiciaire, grâce à son nouveau mandat de sénateur ? Ou est-ce pour lui permettre de continuer à peser sur le cours des événements politiques, surtout s'il est élu président de cette haute assemblée ? Le professeur Gilles Badet a été le secrétaire général de la Cour constitutionnelle. Aujourd'hui, il enseigne le droit public à l'université d'Abomey-Calavi. En ligne du Bénin, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : le Bénin est un pays où les institutions fonctionnent. Qu'est-ce que ce nouveau Sénat pourra apporter de plus ? Gilles Badet : Ce Sénat est la deuxième chambre du Parlement béninois. En tant que deuxième chambre, cela apporte un élément de contrôle de qualité du travail qui est fait par l'Assemblée nationale. Autrement dit, le Sénat va désormais veiller à ce que la loi, qui va être votée par le Parlement, soit d'une qualité meilleure, parce que le Sénat a la possibilité de demander une deuxième lecture lorsque la loi votée lui paraît comporter des points de difficulté pour sa mise en œuvre. Deuxièmement, ce Sénat va apporter un droit de regard sur tout ce qui concerne la paix, la démocratie et l'unité nationale. Le Sénat s'est vu reconnaître une possibilité d'émettre un droit de veto sur les lois de révision de la Constitution, les lois électorales ou les lois sur le fonctionnement des partis politiques qui pourraient remettre en cause les acquis démocratiques. Vous savez que le Bénin s'est fait remarquer par son respect de l'alternance démocratique, par la limitation stricte des mandats, par l'impossibilité de faire des révisions qui permettent à ceux qui dirigent de se maintenir au pouvoir. Et donc ce Sénat va veiller à ce que ce genre de dispositions ne soient pas remises en cause, parce que toute révision de la Constitution désormais doit avoir le « OK » du Sénat avant de devenir une réalité. Et je crois que ce Sénat aura aussi un pouvoir de sanction ? Oui, ce pouvoir de sanction vient d'abord de son pouvoir de contrôle, disons, de la discipline, de l'éthique des hommes politiques. Vous savez que les hommes politiques peuvent parfois être portés à prononcer des propos qui pourraient remettre en cause l'unité nationale. Ils pourraient être portés à faire des activités de soulèvement, d'insurrection, toute chose qui pourrait perturber le fonctionnement normal des institutions, la paix et l'unité nationale. Il est ainsi demandé que, chaque fois qu'un acteur politique se retrouve auteur de comportements susceptibles de rompre la paix ou l'unité nationale, que le Sénat puisse apprécier la situation et décider s'il y a lieu de suspendre les droits ou de supprimer les droits politiques, compte tenu de la gravité des faits qui auraient été identifiés par ce Sénat-là. Peut-on parler d'un conseil de discipline ? Oui, on peut dire que le Sénat joue désormais un rôle de conseil de discipline des acteurs politiques. C'était une fonction de régulation qui était entièrement confiée à la Cour constitutionnelle, qui était, dans l'ancien texte de la Constitution, l'organe régulateur du fonctionnement et de l'activité des pouvoirs publics. Mais aujourd'hui, la Cour constitutionnelle a gardé sa fonction d'arbitrage dans les conflits entre les institutions. Mais maintenant, l'appréciation du comportement des acteurs politiques est réservée désormais au Sénat, qui est un organe plus politique que juridictionnel. Les quelque 25 membres de ce nouveau Sénat sont tous désignés, aucun n'est élu. De ce fait, l'opposition les Démocrates affirme que c'est une chambre antidémocratique... Cela dépend de comment on regarde la démocratie. Vous savez que les personnes qui ont été élues par le passé ont toujours une légitimité électorale, même si elle est passée. Les anciens présidents de la République se sont tous présentés devant le suffrage universel. Les anciens présidents de l'Assemblée nationale ont tous bénéficié du suffrage universel pour pouvoir être à leur poste. Les anciens présidents de la Cour constitutionnelle l'ont été conformément à la Constitution. Et l'ensemble des membres du Sénat est désigné conformément à une Constitution qui a été validée par le peuple. Tout dépend de ce qu'on met dans l'anti-démocratique. Le Sénat du Canada a pratiquement le même mode de désignation. Il s'agit plutôt de regarder la légitimité par la sagesse, parce que toutes les personnalités qui sont au Sénat ont une longue expérience dans la gestion des affaires publiques. Et c'est ce côté qui est le plus important dans cette affaire, et non pas forcément une légitimité électorale fraîche. À lire aussiBénin: le gouvernement dévoile la composition du Sénat, Paul Hounkpè nommé «au titre de personnalité de haut rang» Alors concrètement, sur ces quelques 25 membres, il n'y aura qu'un opposant et demi, l'ancien président Boni Yayi, qui est un véritable opposant, et l'ancien candidat à la présidentielle Paul Hounkpè, que beaucoup qualifient de figurant. Ce Sénat ne risque-t-il pas de devenir une simple chambre d'enregistrement ? Non. Pour pouvoir dire que le Sénat est une simple chambre d'enregistrement, il faudrait réussir à positionner les anciens présidents d'institutions depuis le renouveau démocratique, donc depuis les 35 dernières années, dans le camp du pouvoir en place. Quand on parle du pouvoir Talon, il date d'il y a seulement dix ans. Ce n'est pas le président Talon qui avait désigné Madame Élisabeth Pognon comme présidente de la Cour constitutionnelle, qui avait désigné le président Robert Dossou, ni le président Théodore Holo, encore moins les anciens présidents de l'Assemblée nationale, Bruno Amoussou, Adrien Houngbédji, Mathurin Nago, etc. Vous avez un certain nombre de personnalités qui ne doivent pas leur désignation au président Talon. Si on prend le repère du président Talon pour analyser, on pourrait se tromper. Toutes ces personnalités-là, qui aujourd'hui n'ont plus rien à perdre, je ne pense pas que ces personnalités vont aller s'asseoir dans une institution pour perdre devant l'opinion toute la considération qu'on avait pour eux et tout le mérite qu'ils ont eu à gérer les pouvoirs. Je pense que c'est aller trop vite en besogne que de dire que tous les membres du Sénat sont forcément d'un camp donné. Je pense que, quand on a leur âge et leur expérience, on est plutôt porté à laisser de bonnes traces dans l'histoire politique de son pays. Il y a six mois, l'ancien président Boni Yayi annonçait qu'il boycotterait ce Sénat, mais il vient de changer d'avis en disant qu'il siègerait pour défendre notamment les libertés publiques. Est-ce que ce Sénat peut devenir l'enceinte où résonnent notamment les noms des opposants politiques Reckya Madougou et Joël Aivo, qui sont en prison depuis plus de cinq ans maintenant ? Oui, compte tenu de la qualité des personnalités qui sont dans ce Sénat, et du fait que ces personnalités ont envie de laisser une trace positive dans l'histoire parce qu'elles n'ont plus rien à perdre. Ce ne sont pas des personnes qui ont faim et qui ont besoin de positionnement politique. Ils ont déjà occupé les plus hautes fonctions de l'État, ayant des pensions suffisantes. Je pense que leur envie aujourd'hui, c'est d'apporter une contribution pour la paix. Et il n'est pas exclu, effectivement, que les débats sur les personnes qui sont en conflit avec la loi, ou qui sont en prison, que ces débats-là reviennent au sein du Sénat et que, par leur sagesse, les sénateurs contribuent à ce que tous les enfants du pays participent au développement de ce pays dans l'unité nationale. Ce qui frappe beaucoup d'observateurs, c'est que Patrice Talon va être membre de ce Sénat et qu'il l'a fait créer juste avant de quitter le pouvoir, il y a six mois. Est-ce que ce n'est pas une façon pour lui de se protéger contre d'éventuelles poursuites judiciaires ? Je ne peux pas le dire de manière radicale, parce que, de toutes les façons, en cette matière, c'est l'Assemblée nationale qui a la totalité de la maîtrise de la procédure pour mettre en jeu la responsabilité d'un ancien président de la République. C'est au niveau de l'Assemblée nationale qu'il y a la procédure de poursuite, c'est l'Assemblée nationale qui autorise la poursuite, c'est l'Assemblée nationale qui autorise la mise en accusation et donc je vois mal le Sénat bloquer une procédure de mise en accusation alors que l'Assemblée nationale l'aurait autorisée. À mon avis, la question de la responsabilité des anciens présidents de la République se joue plus au niveau de l'Assemblée nationale qu'au niveau du Sénat. Si Patrice Talon est élu aujourd'hui président de ce nouveau Sénat, est-ce qu'il ne va pas continuer d'exercer une influence politique importante sur le cours des événements ? L'influence politique peut-être, mais cette influence politique, il l'aurait eue de toutes les façons, comme tous les anciens présidents de la République. Mais il faut qu'on rappelle que le Sénat n'a pas un pouvoir direct sur le président de la République. Le Parlement a ses attributions à part, le président a ses pouvoirs propres. Le président a des pouvoirs exceptionnels qu'il peut lever lorsqu'il ne s'entend pas avec les chambres du Parlement. Et le président de la République ne peut pas être sanctionné par le Sénat. Donc dire qu'il sera sous l'influence décisive ou contraignante du Sénat, ce n'est pas possible. Il appartient au président de la République d'assumer, dans le cas du régime présidentiel que nous avons, la totalité de son pouvoir. Quant à l'influence, elle existe même lorsqu'on n'est pas dans une institution. Certes, cependant le poste de président du Sénat va devenir prestigieux au Bénin. Est-ce qu'à la longue, si c'est Patrice Talon qui l'occupe, cette influence politique de l'ancien chef de l'État ne risque pas de devenir encombrante pour le nouveau président Romuald Wadagni ? Je crois qu'il y a un véritable équilibre entre les pouvoirs. L'organe qui peut faire peur au président de la République le plus, c'est encore l'Assemblée nationale, qui a le pouvoir de faire une sorte d'impeachment au président de la République. Un impeachment à l'américaine, c'est-à-dire le pouvoir de l'envoyer devant la Haute Cour de justice. On ne peut pas laisser l'Assemblée nationale et la Haute Cour de justice, qui sont les organes de poursuite et de jugement du président de la République, et regarder vers le Sénat qui explicitement n'a pas le pouvoir de sanctionner le président de la République, qui ne peut pas intervenir dans le fonctionnement du pouvoir exécutif, qui n'a pas d'attribution en matière financière, en matière budgétaire et que le président de la République peut contourner s'il n'est pas d'accord en prenant ses pouvoirs de mesures exceptionnelles. Le Sénat n'est pas véritablement le Léviathan, ou l'animal sauvage qui viendrait dévorer le président de la République. Je pense qu'il y a plutôt un équilibre et que le Sénat est là pour l'accompagner. Quant à l'influence, qu'est-ce que vous voulez ? Je pense qu'il ne faut pas avoir peur d'une influence quelconque, alors qu'en matière juridique, cette influence n'est pas contraignante pour le président de la République. Il faut plutôt voir les choses de manière positive. Il faut voir le Sénat comme un organe d'accompagnement et de sagesse qui va donner des conseils, qui va accompagner le président dans la réussite de son mandat. À lire aussiBénin: le Sénat, nouvelle chambre du Parlement, a pris ses fonctions ce jeudi

Le numéro un malien Assimi Goïta et le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye ont évoqué la crise sécuritaire au Sahel, mardi 28 juillet, à Bamako. Depuis au moins deux ans, les activités subversives se multiplient sur ce théâtre d'opération, à coups de drones et de conseillers militaires. Outre la Russie, quelles sont les puissances extérieures à la manœuvre ? Vincent Crouzet est un ancien collaborateur de la DGSE, les services secrets français. Aujourd'hui, il est expert en renseignement et vient de publier Le jour où je suis devenu espion aux Éditions de l'Observatoire. RFI : Dans la guerre au Nord Mali, comment expliquez-vous l'échec militaire des Russes à Kidal il y a trois mois ? Vincent Crouzet : Il y a de nombreuses raisons. La première, c'est que les Russes et les forces armées maliennes ne bénéficient pas du soutien de la population locale dans cette partie-là du Mali. Ensuite, les Russes, tout de même, fonctionnent en mode dégradé depuis quelques mois sur cette zone et n'ont plus la puissance qu'ils avaient quand ils ont commencé leurs opérations à partir de la fin de l'année 2022. Et puis ensuite, il y a évidemment cette alliance entre les mouvements touaregs de l'Azawad et les mouvements jihadistes. Pourquoi dites-vous que les Russes sont en mode dégradé ? Tout simplement parce que l'Etat russe et parce que la puissance militaire russe sont en mode dégradé partout dans le monde. Et les Russes pâtissent, malheureusement pour eux, de leur grande faiblesse structurelle sur le plan militaire. L'Africa Corps qui nous est proposé aujourd'hui est beaucoup moins puissant que la force Wagner en 2022-2023. Lors d'une première défaite des Russes au Nord Mali, c'était à Tinzaouatène, il y a deux ans, la Direction générale du renseignement ukrainien a reconnu avoir fourni une assistance militaire aux rebelles touaregs. De quel soutien pouvait-il s'agir ? D'abord, ce ne sont pas des aides massives. C'est un soutien qui n'est pas visible. Sinon, il serait beaucoup plus dénoncé par la puissance russe. Et c'est certainement, comment dire, l'appui, le soutien de quelques conseillers militaires avec peut-être des livraisons de matériels aux groupes touaregs. Voulez-vous dire que les Ukrainiens aident les rebelles à piloter des drones ? C'est possible, mais très honnêtement, je n'en sais rien. Y a-t-il des conseillers militaires ukrainiens sur le terrain ? Certainement, mais en nombre limité. Et y a-t-il des conseillers militaires français auprès des insurgés, comme l'affirme Bamako ? Non, c'est de la propagande. C'est de la propagande des trois juntes sahéliennes. L'Afrique de papa, c'est terminé. Donc nous ne menons plus d'activités subversives dans ces trois pays. Et parmi les conseillers militaires ukrainiens, peut-il y avoir d'anciens légionnaires français, qui parlent donc français ? Alors dans la Légion étrangère française, il y a de très nombreux Ukrainiens qui ont quitté la Légion en 2022 pour se mettre au service, naturellement, de leur pays, avec leur savoir-faire, leurs compétences, leur formation. C'est possible. Donc, il est possible que d'anciens légionnaires ukrainiens se trouvent parmi ces éléments du renseignement militaire ukrainien qui seraient présents au Sahel. Mais pour l'instant, rien n'est confirmé de ce côté-là. Des armes russes viennent d'être débarquées au port de Lomé à destination du Mali. Est-ce à dire que le Togo est en train de tomber dans l'orbite de Moscou ? Je ne pense pas que le Togo tombe dans l'orbite de Moscou. Ce que l'on sait précisément, on sait que des drones Shahed ont été livrés au Mali pour lutter contre les rebelles touaregs et les rebelles jihadistes. Ça, c'est un fait. On n'a pas encore confirmation de l'engagement de ces drones Shahed sur le théâtre des opérations, mais ça ne saurait tarder. Et donc ce sont principalement des vecteurs aériens qui seraient livrés via le Togo. Y a-t-il des conseillers militaires russes au nord du Togo pour combattre les jihadistes ? Je suis incapable de répondre à votre question en la matière, mais il est possible que l'influence russe s'étende à certains États de l'Afrique de l'Ouest, et le Togo pourrait être une cible prioritaire au cours des prochains mois. Le coup d'État raté au Bénin au mois de décembre dernier, qui pouvait être derrière ? Éventuellement ou naturellement, ou évidemment les Russes. Evidemment, les Russes, à peu de frais, essayent de déstabiliser encore des pays qui ne sont pas tombés sous leur coupe, tout naturellement. Maintenant, les Russes ont ciblé certains pays d'Afrique de l'Ouest. Le chef putschiste de Cotonou, le colonel Tigri, après l'échec de son opération, s'est enfui par la frontière togolaise. Est-ce que vous savez où il pourrait être aujourd'hui ? Absolument pas. Mais vraisemblablement dans un des trois pays sahéliens, le Mali, le Niger ou le Burkina, vraisemblablement plus au Burkina Faso. Ce qui ressort des documents de la compagnie russe Africa Politology, révélés notamment par RFI en mars dernier, c'est que la Côte d'Ivoire est dans le viseur des Russes qui auraient pris contact avec des proches de l'ancien président Gbagbo et avec l'ancien Premier ministre Guillaume Soro lui-même. Est-ce que cela vous paraît crédible ? Ça me paraît crédible. Alors Africa Politology, c'est une structure qui succède à Africa Initiative ou qui vient en complément d'Africa Initiative. Donc une structure d'influence, notamment d'amplification des fausses informations, des fake news sur les réseaux sociaux, une structure de propagande panafricaniste prorusse. Il est tout à fait possible que la Côte d'Ivoire soit ciblée. Pourquoi ? Parce que la Côte d'Ivoire reste quand même un terrain propice aux partenariats stratégiques et économiques avec la France. Et évidemment, cela devient une cible naturelle pour les Russes, malheureusement. Les Russes n'ont pas su peser sur l'élection du président Ouattara l'année dernière. Mais néanmoins, ils souhaitent bien déstabiliser par des opérations subversives de guerre informationnelle et autres. Voilà ce qui continue à fonctionner en Afrique de l'Ouest. Et savez-vous où se trouve Guillaume Soro aujourd'hui ? Absolument pas.

Le président sénégalais se rend au Mali ce mardi 28 juillet pour une visite de travail. Depuis le 19 juillet, il est aussi le président en exercice de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest. Va-t-on vers un rapprochement entre la Cédéao et l'AES, l'Alliance des États du Sahel ? Et Bassirou Diomaye Faye pourrait-il jouer un rôle de médiateur dans la guerre civile qui déchire actuellement le Mali ? Pape Ibrahima Kane, expert des questions géopolitiques, répond aux questions de RFI. RFI : Qu'est-ce qu'on peut attendre de la visite du président sénégalais ce mardi à Bamako ? Pape Ibrahima Kane : Le réchauffement des relations entre les pays de l'Alliance des États du Sahel (AES) et de la Cédéao, à un moment où, au niveau des États de l'AES, on montre une bonne volonté à vraiment reprendre le fil du contact avec les États de la Cédéao. C'est vraiment bien que le président en exercice profite de cette opportunité pour commencer à jeter les ponts d'un vrai dialogue entre les deux institutions. Sur le plan sécuritaire, qu'est-ce que Bamako et Dakar peuvent faire de mieux ensemble pour lutter contre les terroristes ? Vous savez que la zone de frontière entre le Sénégal, le Mali et la Mauritanie est une zone secouée par des attaques de jihadistes. Donc il y a aussi matière à discussion pour au moins que les États, non seulement arrivent à endiguer toutes ces attaques, mais aussi arrivent à s'organiser pour que la crise ne déteigne pas sur les deux autres pays que sont le Sénégal et la Mauritanie, ça, c'est aussi une question importante. Et un dernier point qui est vraiment vital pour le Sénégal, ce sont les relations économiques. Le port de Dakar ne vit pratiquement que grâce aux importations et exportations du Mali. Donc il faut discuter de la meilleure façon de réorganiser la sécurité pour que le transport des marchandises puisse s'effectuer le plus normalement possible. Alors, cette visite à Bamako, le président sénégalais la fait trois jours seulement après la création de son nouveau parti à Dakar, Kiiraay. Est-ce à dire que Bassirou Diomaye Faye veut s'affirmer sur tous les terrains ? La création de Kiiraay, c'est essayer de s'affirmer sur le terrain sénégalais. Mais la création de Kiiraay relève d'un grand défi pour Bassirou Diomaye Faye. Et j'ai comme l'impression que ce défi-là va être très, très, très compliqué à relever. Jusqu'à présent, c'est Ousmane Sonko qui gérait la relation entre le Sénégal et les États de l'AES. Est-ce que Bassirou Diomaye Faye veut chasser sur les terres de son ancien Premier ministre ? Je ne pense pas qu'il veuille chasser, parce que le travail que Sonko avait mené au niveau de la sous-région n'a pas été totalement concluant. Je me rappelle encore de la visite qu'il avait menée à Bamako et qui avait même suscité beaucoup, beaucoup de remous au sein de la classe politique malienne ainsi qu'au sein de la classe politique sénégalaise. Je pense que Bassirou Diomaye Faye, il sait que le défi de la sécurité est un défi important à relever et que, au moins, s'il relève ce défi en étant président de la République du Sénégal, il pourra laisser à la postérité l'image de quelqu'un qui a contribué à la recherche de la paix et de la sécurité dans la sous-région. Parce que rien n'est sûr pour le président de la République actuel du Sénégal pour sa réélection. Donc, au moins pour ça, on pourra le remercier d'avoir fait quelque chose pour le Sénégal et ses relations avec les voisins. Voulez-vous dire que Bassirou Diomaye Faye est plus diplomate qu'Ousmane Sonko ? Tout à fait. Ce n'est pas le même type de personnalité. Et en plus, Bassirou Diomaye Faye donne l'impression de quelqu'un qui a de l'écoute, de quelqu'un qui ne se précipite pas à parler ou à prendre des décisions. Maintenant, est-ce que ce sera efficace ? Ça, c'est un tout autre problème. Parce que ce qui manque le plus dans le Sahel, c'est les moyens humains pour entamer un dialogue entre les insurgés et les militaires dans les trois pays. Parce que croyez-moi, et je pense que ça va être l'un des points sur lesquels le président va insister, c'est vrai que l'expérience des deux années montre que le tout militaire n'est pas une solution dans le Sahel et qu'il faudra trouver les moyens de discuter avec les insurgés pour au moins aborder la question de la réconciliation. Pas seulement au Mali, mais au Niger et aussi au Burkina. Et c'est en ce sens que je comprends le regain de collaboration avec l'Algérie, parce qu'il faut maintenant passer au dialogue. Peut-être que le Sénégal peut être l'un de ces intermédiaires. Est-ce à dire qu'après le grave revers militaire subi par la junte malienne il y a trois mois à Kidal, Bamako se résout peut-être à une solution politique avec l'aide du président sénégalais Bassirou Diomaye Faye ? Tout à fait. Mais je pense que même la réconciliation avec l'Algérie montre que Bamako n'a plus d'option. Je ne serais pas surpris si le président Bassirou Diomaye Faye décidait d'aller aussi en Algérie pour avoir des conversations avec les dirigeants algériens, parce que déjà la Mauritanie a assisté au sommet de Freetown. Donc la Mauritanie est déjà dans le jeu que le Sénégal est en train de déployer à l'heure actuelle. À lire aussiSénégal: une première visite de Bassirou Diomaye Faye au Mali en tant que président de la Cédéao

Au Niger, il y a trois ans, le 26 juillet 2023, le président Mohamed Bazoum était renversé par un coup d'État militaire. Il est toujours retenu à Niamey avec son épouse. Depuis, le pays est dirigé par le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), avec à sa tête le général Abdourahamane Tiani, officiellement investi président l'an dernier pour une durée de cinq ans renouvelables. L'économiste Kiari Liman-Tinguiri, directeur de l'institut West Africa and Sahel Development Institute (Wasdi), ex-ambassadeur du Niger aux États-Unis sous la présidence Bazoum est l'invité de RFI. RFI : Quel bilan trois ans après l'arrivée du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie au pouvoir au Niger ? Kiari Liman-Tinguiri : Les arguments avancés pour expliquer le coup d'État au Niger étaient doubles. Il y avait d'abord la situation sécuritaire et ensuite ce qu'ils ont appelé la gouvernance. Du point de vue de la sécurité, malheureusement, le constat est que la situation s'est détériorée de façon incontestable par rapport à 2023. Quels sont les éléments factuels dont vous disposez pour dire que la situation s'est détériorée au niveau sécuritaire ? Je me base sur des données publiques : les données de la base d'Acled. Il y a eu une hausse du nombre d'incidents sécuritaires. Il y a eu une augmentation du nombre de pertes en vies humaines. Il y a eu une augmentation du nombre d'attaques contre les forces armées. Et il y a eu une extension géographique de la violence jihadiste. Comment peut-on expliquer cette détérioration de la situation sécuritaire ? Est-elle est liée au contexte régional peut-être ? Sauf que dans le même temps, la région de Tillabéri est devenue la région la plus affectée par la violence terroriste. C'est là où il y a le plus de morts. Il n'y a aucune région, ni du Mali, ni du Burkina Faso, qui a enregistré cela. Sur le plan politique, tous les partis ont désormais été dissous au Niger, en 2025. Est-ce qu'il y a encore, à ce jour, une vie politique dans le pays ? Malheureusement, non. Si ce n'était que la dissolution des partis politiques… Il y a au Niger un rétrécissement extrême de l'espace civique. Vous avez des arrestations arbitraires en grand nombre. Vous avez une suppression de toute possibilité de liberté d'expression, l'interdiction des médias même internationaux, le mépris des décisions de justice, la dissolution des organisations non-gouvernementales et leur soumission à un système de contrôle sans précédent. Donc, un régime autoritaire. C'est ça la réalité. Cela fait trois ans que Mohamed Bazoum est détenu à Niamey. Quelles sont les nouvelles que vous avez du président renversé ? Comment se porte-t-il aujourd'hui ? J'espère qu'il se porte bien, mais le président Bazoum n'a pas de contact. Il a été privé des moyens de communication depuis très longtemps. Sa situation est préoccupante. D'abord la détention injuste, injustifiable. Il n'y a pas de précédent dans notre pays. Le président Bazoum, à l'heure où nous parlons, a été détenu plus longtemps qu'il n'a gouverné le pays. Sa détention est arbitraire. Ça, ça a été décidé par un groupe de travail des Nations unies. Il n'a pas été jugé. Il n'y a aucun grief public contre lui. Mais il y a d'autres personnes détenues : son ministre de l'Intérieur Hamadou Adamou Souley, Moussa Tchangari un activiste de la société civile... Il faut libérer tout ce monde. Économiquement en tout cas, malgré les prédictions des plus pessimistes, le pays ne s'est pas effondré. Comment décririez-vous aujourd'hui l'économie nigérienne ? Oui, sur le plan factuel, on a une croissance économique forte. En 2024, c'est remarquable, entre 9% et 10 %. En 2025, les estimations la placent autour de 7 %. Ça, c'est pour la croissance macroéconomique. Grâce au pétrole ? C'est le pétrole. Le pétrole représente à peu près 9 % du PIB. Le deuxième contributeur à la croissance, c'est l'agriculture. Mais les deux sources font qu'il ne s'agit pas d'une performance de politique publique ou de stratégie économique. Qu'il s'agisse du pipeline Niger-Bénin, qu'il s'agisse des investissements pétroliers, tout cela a été négocié et était sur le point d'entrer en production quand le coup d'État est intervenu. Transformer une croissance de nature pétrolière en réduction de la pauvreté ou en bien-être des populations, ça, ça demande des politiques publiques. De surcroît, il y a une baisse drastique de l'aide. Et tout ça, sur fond d'une augmentation de nos dépenses en matière de défense. Il y a quand même un autre élément à prendre en compte, c'est cette fermeture de la frontière entre le Niger et le Bénin. Que fait perdre cette fermeture de la frontière à Niamey ? C'est l'une des choses les plus incompréhensibles. Il semble que la querelle procéderait de la possibilité qu'il y ait des forces françaises basées au Bénin, qui constitueraient une menace. Mais on ne peut pas réclamer pour soi la souveraineté et décider qui peut aller chez les autres. Par bonheur, le pétrole passe quand même par le Bénin. Donc, la frontière est fermée, mais juste la frontière terrestre, au niveau de Malanville. Avec les militaires, le CNSP tient au pouvoir trois ans après. Comment d'après vous et pourquoi ? Il n'y a pas qu'au Niger. C'est le cas au Mali, c'est le cas au Burkina Faso. Je ne pense pas que le fait de perdurer au pouvoir soit lié à la performance. C'est davantage lié à l'atonie de l'élite. Les gens s'accommodent de la situation sur place. Et puis, compte tenu de la situation sécuritaire, ce ne serait un cadeau pour personne, j'imagine. C'est une tragédie de penser comme ça. La pression jihadiste est si forte que je ne sais pas si le pouvoir attire. À lire aussiTrois ans après le coup d'État, le Niger toujours en proie à l'instabilité et au terrorisme

Au Cameroun et en République démocratique du Congo, des efforts sont faits dans la gestion du secteur aurifère, mais ils restent insuffisants et les revenus de l'or sont de moins en moins reversés dans les caisses de l'État. C'est en somme la conclusion d'un rapport de l'Institut d'études de sécurité (ISS) publié ce mois-ci. Selon l'ITIE (Initiative pour la transparence dans les industries extractives), le Cameroun a par exemple déclaré en 2023, 22 kilos d'or exportés, alors que les importateurs affirment en avoir acheté 15 tonnes. On en parle ce matin avec la professeure Aïcha Pemboura, chercheuse à l'Observatoire du crime organisé et de la violence en Afrique centrale de l'ISS. Elle répond aux questions de Magali Lagrange. RFI : Comment fonctionne au Cameroun l'exploitation des sites aurifères ? Qui les exploite ? Aïcha Pemboura : Il y a beaucoup d'acteurs sur le terrain de l'exploitation de l'or au Cameroun : des étrangers – des opérateurs notamment chinois – mais aussi des entreprises minières camerounaises. Cet ensemble d'acteurs ont jusqu'ici souvent évolué dans une forme d'opacité. C'est pour cela que les autorités camerounaises, ayant reconnu ce dysfonctionnement, ont déployé des forces pour sécuriser certains sites illégaux et suspendre des activités illégales, dans un certain nombre de sites identifiés. Des autorisations sont délivrées aux exploitants des sites aurifères. Comment ces exploitants obtiennent-ils les autorisations, y compris d'ailleurs des exploitants étrangers ? Il y a eu, jusqu'ici, beaucoup d'opacité dans le secteur parce que, dans le contexte de fragilité de la gouvernance minière, l'existence d'un certain nombre de réseaux d'influence locaux économiques, administratifs ou parfois politiques, peut contribuer à limiter l'effectivité des contrôles et à faciliter certains contournements de la réglementation. Vous parlez dans votre document, par exemple, d'intermédiaires camerounais. Est-ce qu'on sait quel type d'intermédiaires agissent dans ce secteur ? Il faudrait davantage d'investigation pour vous donner des réponses encore plus précises. Vous parlez aussi de plusieurs entreprises chinoises, notamment, qui sont protégées par de puissantes élites. Est-ce qu'on a plus de précisions sur ces protections dont bénéficient certains opérateurs, y compris chinois ? Il a été documenté que certaines entreprises chinoises ont pu bénéficier des faiblesses des dispositifs de contrôle. En réalité, dans notre article, nous évoquons le cas de deux pays : le Cameroun et la République démocratique du Congo. Les problèmes sont très semblables, mais avec quelques différences contextuelles. Nous évoquons, en ce qui concerne ces opérateurs étrangers, chinois notamment, que les défis ont conduit ces autorités camerounaises et congolaises à renforcer progressivement leur dispositif de gouvernance. L'enjeu ici est également d'assurer un suivi, d'évaluer leur application réelle sur le terrain et de renforcer les capacités institutionnelles afin de garantir leur efficacité, leur impact et leur durabilité dans le temps. C'est tout l'enjeu. En République démocratique du Congo, vous notez aussi une présence dans le secteur aurifère, une présence chinoise dans les provinces de l'est notamment. Est-ce que ce sont les mêmes opérateurs qu'au Cameroun ? Est-ce que ce sont les mêmes réseaux d'exploitation ? Certes, les opérateurs de nationalité chinoise, nous pouvons les retrouver tant en République démocratique du Congo qu'au Cameroun. Mais les contextes étant différents, il faut préciser qu'en RDC, certaines zones minières sont affectées par la présence de groupes armés, ce qui complexifie fortement la gouvernance du secteur. Dans ce pays, les mesures sont plus développées en raison de l'importance du secteur aurifère et des risques de financement de groupes armés. Dans les deux pays, Cameroun comme RDC, l'exploitation de l'or échappe en grande partie au contrôle, et donc aux réglementations en vigueur, avec quelles conséquences pour les communautés riveraines ? La situation est préoccupante : destruction des terres, pollution au mercure, au cyanure. Il faut que les opérateurs nationaux comme étrangers rendent des comptes et que les communautés soient indemnisées. Concernant l'activité elle-même, ces communautés riveraines des sites aurifères participent-elles à l'exploitation ou sont-elles complètement exclues de ces activités ? Il est difficile de dire qu'elles sont véritablement exclues, parce qu'il y a l'exploitation artisanale. Il faudrait donc pouvoir avoir une vue d'ensemble des acteurs. Est-ce qu'on connaît le circuit de l'or qui est extrait du Cameroun et de RDC ? Le rapport ITIE a mentionné le marché de Dubaï, comme l'un des principaux débouchés. Il y a beaucoup de difficultés dans la compréhension de tout ce processus, dans la transparence et dans la traçabilité de cette chaîne de valeur. Il faut un renforcement des capacités administratives et une meilleure coordination entre les différents services de l'État pour qu'on puisse avoir une transparence des attributions de permis, déclaration des volumes produits, des flux commerciaux et des débouchés. Au Cameroun, par exemple, le gouvernement dit vouloir assainir le secteur. Qu'est-ce qu'il faut faire pour assainir durablement le secteur de l'exploitation aurifère ? Plusieurs actions sont déjà en cours. Il s'agit notamment de renforcer les inspections sur les sites miniers, d'améliorer la traçabilité de l'or, de formaliser davantage l'exploitation artisanale et d'assurer un meilleur suivi des opérateurs. Mais ces efforts gagneraient à être accompagnés d'une coopération régionale plus étroite. Les réseaux de contrebande ne s'arrêtent pas aux frontières, on le sait. La réponse doit donc également être régionale, notamment entre les pays de la communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC). À lire aussiCameroun: les mesures annoncées pour assainir le secteur de l'or jugées insuffisantes par la société civile

Dans exactement 100 jours sera donné le coup d'envoi des Jeux Olympiques de la Jeunesse de Dakar 2026. Premier événement olympique organisé en Afrique, sportif bien sûr, mais qui dépasse le simple cadre des terrains. La mobilisation et l'engagement de la population, la découverte de disciplines et l'incitation à la pratique sportive dès le plus jeune âge sont les autres enjeux de ces JOJ qui auront lieu du 31 octobre au 13 novembre. Infrastructures, recrutement des volontaires, futur parcours de la flamme. Où en sont les préparatifs ? Ibrahima Wade, le coordonnateur général du Comité d'organisation, est le Grand Invité Afrique. Il fait le point avec Christophe Diremszian. RFI : Plus que 100 jours avant le coup d'envoi des JOJ 2026, où en est la préparation et la livraison des sites de compétition ? Ibrahima Wade : La préparation se passe bien. Tout ce qui devait être testé a déjà démarré. Pour parler spécifiquement des sites de compétition, sur les douze sites olympiques, quatre faisaient l'objet de travaux de réhabilitation ou de construction. Sur la plupart d'entre eux, aujourd'hui, les travaux sont achevés. Il s'agit notamment du stade Iba Mar Diop, de la piscine olympique du Tour de l'Œuf et du centre équestre. Le seul site sur lequel nous avons encore un suivi à faire concerne le village olympique qui est au niveau de l'université Amadou Mahtar Mbow, où en plus des six bâtiments qui devaient être construits, il a été question de faire une remise à neuf des sept bâtiments qui étaient occupés par les étudiants jusqu'ici. Ils ont été libérés, il y a de cela bientôt un mois. Une date est programmée pour finir les travaux, exactement le 31 juillet 2026. À Dakar et dans le reste du Sénégal, sentez-vous que la mobilisation et l'intérêt pour ces Jeux ont monté d'un cran ces dernières semaines ? Oui, on le sent. Il y a une ambiance qui monte aujourd'hui, à la fois en termes de ferveur, mais aussi en termes de partenaires qui s'impliquent, que ce soit la ville de Dakar, les communes de Diamniadio et de Saly. Il y a également toutes les autres communes à travers des programmes comme le Brevet olympique, civique et sportif qui nous ont permis de toucher l'ensemble des établissements scolaires du pays auprès de plus d'un million d'élèves. Nous avons également engagé des partenariats forts à travers les collectivités territoriales qui ont été visitées, notamment avec la caravane Diambar 2026 qui est l'appel à l'inscription aux volontaires. Cela se présente bien et nous sentons qu'aujourd'hui, de plus en plus de personnes, de partenaires, tapent à nos portes pour dire quel est le rôle que nous pouvons jouer. Ces volontaires durant les Jeux, ils seront quelques 6 000. Combien de candidatures avez-vous reçues ? Est-ce que cela a finalement dépassé vos espérances ? Près de 24 000 personnes se sont enregistrées. Ces personnes sont issues de 107 pays. Sur le total des candidatures, des personnes qui ont demandé à devenir volontaires ; nos équipes ont conduit le processus d'interview pour exactement 11 100 personnes. C'est à la fois réconfortant, mais cela montre aussi l'engouement et l'intérêt que suscitent les JOJ Dakar 2026. La billetterie vient d'ouvrir pour ces Jeux. Comment fonctionne-t-elle concrètement ? Combien de billets vont être mis à disposition ? Est-ce que toutes les catégories de population, y compris les plus défavorisées, pourront accéder au site ? Le comité d'organisation s'attend, globalement, pour toutes les sessions, depuis la cérémonie d'ouverture, jusqu'à toutes les compétitions sportives, à environ 1 million de personnes. Sur la base de ces estimations, nous avons mis sur le circuit 800 000 billets Sur ces 800 000 billets, 300 000 billets seront destinés au programme Jeunesse en jeu. C'est un programme qui permet de mobiliser 300 000 élèves à travers tout le pays, y compris dans le Sénégal des profondeurs. Ils auront accès à de la billetterie gratuite pour participer à des activités, non pas seulement aux compétitions, mais aux activités d'animation culturelle et d'exhibitions sportives également. 300 000 autres billets seront mis gratuitement sous réservation à travers des structures comme les collectivités locales, comme les associations ou les mouvements pour les organisations sportives, pour permettre également à cette catégorie de pouvoir y accéder. Et il reste un volant de 200 000 billets qui seront mis en vente à des tarifs extrêmement abordables. Pour les sessions sportives, c'est entre 1 000 francs CFA et 3 000 francs CFA. Le temps fort de l'avant-jeu, ce sera évidemment l'allumage de la flamme à Athènes, le 10 septembre prochain. Elle arrivera au Sénégal le 12, avant le début de son parcours. En tant qu'organisateur et ancien athlète olympien, comment abordez-vous cet événement ? C'est un moment que nous attendons avec énormément de plaisir. Ce sera un grand moment de rencontre entre l'olympisme et le Sénégal des profondeurs, avec les populations et avec la jeunesse du Sénégal. Nous avons prévu de visiter les 14 régions. Ce sera un grand moment émouvant pour moi, pour tout le monde, pour le Sénégal entier. C'est peut-être le premier pas qui nous connectera à la réalité des Jeux, mais ce n'est pas le seul moment. Un autre grand moment à venir, sera la cérémonie d'ouverture, suivie d'autres grands moments, que seront les compétitions sportives. À 100 jours des JOJ, l'organisateur que vous êtes depuis longtemps, ressent-il plus que jamais la pression de la réussite de ces premiers jeux organisés en Afrique ? La pression, elle est là, je dois l'avouer, elle monte. Quand nous étions à 1 000 jours, on se disait que le temps était devant nous. Quand nous étions à 365 jours, soit un an, nous disions que le temps était devant nous. Aujourd'hui, à 100 jours, la pression monte, mais elle monte pour montrer une ferveur positive et heureuse. Il est évident que l'anticipation a été la règle dans tout ce que le comité d'organisation a fait jusqu'ici. Et justement, parce que les anticipations ont été faites dans les temps, nous savons, aujourd'hui, que ce moment est attendu avec beaucoup de plaisir ; pour montrer au monde entier, et à toute la communauté olympique, ce que le Sénégal sait faire, comment le Sénégal s'apprête à accueillir la jeunesse du monde pour cette première sur le continent africain, dans le plus grand esprit de solidarité et surtout d'amitié, d'excellence et de respect. À lire aussiJOJ à J‑100: «Toute une société se mobilise derrière Dakar 2026», selon le CIO

C'est l'un des plus grands projets miniers au monde, porté par des investissements de près de 20 milliards de dollars. L'exploitation du gisement de fer de Simandou, en Guinée, a été lancée en novembre dernier. Des promesses de croissance économique. Mais qui doivent s'accompagner de retombées concrètes pour les populations, pour ne pas reproduire la situation de Boké. Zone d'exploitation de la bauxite où le manque de services de base se fait régulièrement sentir. C'est l'une des conclusions d'un rapport que vient de publier le Timbuktu Institute de Dakar, intitulé Au-delà de Simandou - La Guinée, une fragilité à plusieurs visages. Pour en parler, son directeur régional Bakary Sambe est notre invité. Il répond aux questions de Magali Lagrange. RFI : L'exploitation du gisement de fer de Simandou est lancée. Est-ce qu'elle peut faire décoller la Guinée ? Bakary Sambe : Oui, les attentes économiques autour de cette exploitation sont quand même considérables. On anticipe aujourd'hui, avec la Banque mondiale, une croissance guinéenne parmi les plus élevées du continent. Le risque qui a été identifié dans cette étude n'est donc pas que Simandou échoue économiquement. Le risque, c'est que la réussite macroéconomique du projet masque, comme à Boké [région de l'ouest de la Guinée qui concentre de fortes réserves de Bauxite, NDLR], un dénuement local assez persistant. C'est cette tension entre promesse macroéconomique et attente locale immédiate qui constitue le véritable test politique de Simandou dans les prochaines années. Qu'est-ce qu'il faut dans cette région pour satisfaire les populations. De quoi ont-elles besoin ? Les populations ont besoin d'hôpitaux, d'écoles, d'infrastructures. C'est la redistribution rapide et visible de la richesse, ce qui n'est pas évident. Et ce qu'on voit dans les chiffres annoncés, c'est qu'une croissance est attendue. Mais d'un autre côté, on ne dit pas la manière dont cette croissance sera partagée, comment cette zone-là va bénéficier, immédiatement et directement, des retombées de Simandou et des ressources qu'elle génère. Bref, il s'agit de tout un ensemble de demandes en termes de services sociaux de base dont la Guinée manque cruellement, notamment dans les régions fragiles de Kankan et de Nzérékoré, où le minerai est certes là, où les promesses sont quand même assez importantes, mais où les résultats sont attendus par la population. Vous avez cité l'exemple de Boké, qui est une zone d'exploitation de bauxite. Quel bilan fait-on là-bas et quelle est la situation aujourd'hui dans cette zone ? Dans le rapport, nous parlons de Boké comme le laboratoire du paradoxe minier. Boké détient à elle seule près des deux tiers des réserves de bauxite guinéennes, mais souffre en même temps d'un déficit criant en routes, en eau, en électricité, en infrastructures éducatives, et les routes se dégradent à chaque saison des pluies. Des explosions de colère s'y succèdent depuis près d'une décennie, avec récemment des émeutes pour le retour de l'eau et de l'électricité qui ont fait un mort et une trentaine de blessés. En décembre 2025, la grève des enseignants a dégénéré, et je crois que c'est le signe que la colère sociale à Boké se retourne désormais aussi vers des catégories locales, au-delà du seul État ou des compagnies minières. Qu'est-ce qu'il faut faire pour que les retombées soient plus palpables et que les richesses soient mieux redistribuées ? Qu'est-ce qui manquait jusqu'ici ? Ce qui manque - au-delà des discours de souverainisme sur une emprise annoncée de l'État et des Guinéens sur leur propre richesse - c'est de gérer cette fragilité plurielle, notamment dans des zones minières. Rappelons que Simandou se trouve dans les zones les plus fragiles en termes de velléités ethniques et qu'aujourd'hui, si le projet Simandou n'est pas accompagné d'une politique sociale définie qui puisse, à moyen terme, générer des retombées concrètes pour les populations, alors Simandou ne pourra pas effacer les fragilités structurelles de la Guinée. L'autre recommandation est de considérer que cette fragilité en Guinée a plusieurs visages. La situation n'est pas identique selon qu'on soit à Ratoma [près de la capitale, Conakry, NDLR], à Dalaba [dans le centre-ouest du pays, NDLR], à Boké, ou ailleurs. Il faut désormais une approche différenciée de cette fragilité structurelle en Guinée afin de répondre aux besoins spécifiques de toutes les régions. Une autre fragilité que vous identifiez dans le rapport, c'est la situation politique en Guinée. Certes, dites-vous, il y a eu un retour à la normalité institutionnelle avec les élections de fin d'année. Mais vous estimez que tout cela reste encore fragile. Oui, il y a en Guinée un changement de statut, plus qu'un changement de nature du pouvoir. Le retour à l'ordre constitutionnel a modifié le statut juridique de la Guinée, du pouvoir, sans transformer les pratiques. Par exemple, l'interdiction des manifestations est en vigueur depuis mai 2022. On voit que les partis politiques et les médias indépendants ont été suspendus. Et le point le plus sensible aujourd'hui, à mon avis, reste les disparitions et d'autres phénomènes qu'on voit en Guinée, qui montrent qu'il y a une fermeture de l'espace civique qui n'est pas seulement anecdotique. Elle prive les mécanismes informels de médiation, comme le travail des sages ou des leaders religieux, de leur capacité à dialoguer avec un État perçu, jusqu'à présent, comme étant un État qui réduit les libertés et les droits des citoyens. La Guinée, de manière générale, ne peut pas être aujourd'hui seulement analysée avec Simandou et toutes les promesses économiques. Il faut une politique d'inclusion sociale, et l'un des sujets les plus importants aujourd'hui en Guinée, c'est la question de la cohésion sociale. À lire aussiSimandou: miracle ou mirage pour l'économie guinéenne?

Le Sénégal soutient officiellement la candidature de Macky Sall au poste de secrétaire général des Nations unies. Elle n'avait pas été soumise par son pays, mais par le Burundi, qui assure la présidence tournante de l'Union africaine. L'annonce intervient 3 jours après la visite de Macky Sall à Dakar, la première depuis qu'il a quitté le pouvoir en 2024. Il avait alors été reçu par son successeur Bassirou Diomaye Faye. Une visite, sur fond de rivalité entre l'actuel chef de l'État et son ancien Premier ministre Ousmane Sonko. Pour en parler, notre invité ce matin : Papa Fara Diallo, maitre de conférences en sciences politiques à l'université Gaston Berger de Saint-Louis. RFI : Comment expliquer le soutien de Bassirou Diomaye Faye à la candidature de Macky Sall au poste de secrétaire général des Nations unies ? Papa Fara Diallo : C'était prévisible, parce que la première fois que le président de la République Bassirou Diomaye Faye s'est prononcé sur cette candidature, il avait posé sur la table des problèmes d'égo. C'est-à-dire qu'il n'est pas venu lui parler directement de cette candidature alors qu'il est le chef de l'État du Sénégal. Et que si sa candidature n'est pas portée par le Sénégal, cela risque un peu d'entacher cette candidature. Il avait dit qu'il avait appris l'information venant d'autres chefs d'État. Il s'attendait à ce que le président Macky Sall vienne directement lui parler de cette candidature pour espérer son soutien. C'est la raison pour laquelle il n'avait pas soutenu cette candidature au niveau du sommet de l'Union africaine. C'est donc la visite à Dakar de Macky Sall qui a permis ce soutien ? Oui, c'était d'abord pour satisfaire cette demande du président de la République. Mais l'autre chose qui a facilité cette visite, c'est que le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, est dans la logique de construire une grande coalition autour d'une majorité présidentielle. Et il est en train de ratisser large, c'est-à-dire de recruter des militants, des maires de l'APR - dont le président Macky Sall reste toujours le président du parti - mais aussi au niveau du PDS, le Parti démocratique sénégalais. En témoigne sa rencontre très récemment avec M. Karim Wade au Qatar. Bassirou Diomaye Faye a donc à gagner, en retour, des soutiens politiques pour ce nouveau parti, dont il va d'ailleurs annoncer normalement le nom dans les prochains jours ? Oui, le 25 juillet. Depuis la rupture entre le président Bassirou Diomaye Faye et son ancien Premier ministre Ousmane Sonko, Bassirou Diomaye Faye est dans une stratégie en trois mouvements : le débauchage des responsables du parti Pastef dont il a revendiqué la paternité de la structuration en tant que secrétaire général et responsable du mouvement des cadres, la constitution d'une large coalition autour de sa personne et du parti politique qu'il va mettre en place, et la « dé-sonkorisation » de l'administration publique et du gouvernement. Ce soutien à la candidature de Macky Sall, c'est aussi un pas de plus dans la rupture avec Ousmane Sonko ? Oui, clairement, parce qu'il y a deux éléments. Le premier, c'est la justice pour les victimes de la répression entre 2021 et 2024, quand le président Macky Sall était au pouvoir. Le parti Pastef lui-même avait été dissous. Le président de la République et Ousmane Sonko, ancien Premier ministre, ont été mis en prison. Et le président Bassirou Diomaye Faye disait, dans un de ses discours, qu'il ne peut y avoir de pardon sans justice. L'autre élément, c'est la dette cachée et le déficit budgétaire. Quand ils sont arrivés au pouvoir, le président Bassirou Diomaye Faye avait dit : « On a trouvé le pays au quatrième sous-sol. » Ousmane Sonko, aussi, avait confirmé cela. Et donc, voir que Macky Sall, on lui a déroulé le tapis rouge au palais de la République, c'est quelque chose que le parti Pastef digère très mal. Et par conséquent, Ousmane Sonko digère très mal cela. Pour la base de ses électeurs, ce positionnement, ce soutien apporté à Macky Sall, peut-il être vu comme une trahison, pour certains ? Oui, clairement. En posant ce genre d'acte, il est en train de mettre de l'eau dans le moulin de ces critiques. Et donc de renforcer la critique du parti Pastef à l'égard d'un président de la République qui avait pris des engagements qu'il est en train de fouler aux pieds à cause de considérations électoralistes. C'est quelque chose que l'opposition, notamment le parti Pastef, va utiliser. Est-ce que vous pensez que l'Alliance pour la République (APR) peut apporter son soutien à Bassirou Diomaye Faye et son nouveau parti ? Ou est-ce qu'ils seront davantage dans une position d'observation ? Une neutralité bienveillante de l'APR, mais aussi, probablement, un soutien formel. Parce qu'effectivement, le président Macky Sall reste toujours le chef du parti APR. Sa visite au palais de la République peut donc se comprendre comme étant un soutien tacite. Mais on ne sait pas. D'ici les prochaines élections locales, le président de la République va demander un avis au Conseil constitutionnel pour le couplage des élections locales et législatives en 2027. Parce qu'il y a de fortes chances que l'Assemblée nationale soit dissoute au début du mois de décembre, il voudrait avoir le soutien explicite de l'APR. Le président Bassirou Diomaye Faye cherche à construire une large majorité présidentielle et pour cela, il a besoin des soutiens de partis qui ont exercé des mandats présidentiels. Pour Macky Sall, est-ce que ce soutien de Bassirou Diomaye Faye, c'est une victoire ? Est-ce que cela peut marquer un tournant dans sa campagne pour le secrétariat général des Nations unies ? Oui, c'est un soutien qui est de taille. Mais je ne pense pas que cela soit un soutien qui va fondamentalement changer la donne. L'Union africaine n'a pas soutenu officiellement la candidature du président Macky Sall. Le président Bassirou Diomaye Faye, aussi, a attendu trop longtemps. Mais dans tous les cas, le président Macky Sall avait besoin d'avoir le soutien de son pays où il a été président pendant 12 ans. Cela peut avoir une influence. Mais l'influence, pour moi, ne sera pas une influence décisive. À lire aussiLe Sénégal apporte son soutien à la candidature de l'ex-président Macky Sall au secrétariat général de l'ONU

Le président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema entame le 20 juillet à Paris sa visite d'État en France. Petit pays pétrolier niché au cœur de l'Afrique centrale et riche de plusieurs ressources – notamment minières –, le Gabon entretient depuis toujours une relation privilégiée avec la France, loin de pâtir des volontés de réajustements de certains axes de coopération entre Paris et le continent. Bergès Mietté est enseignant de sciences politiques à l'université internationale de Libreville et analyse cette exception gabonaise dans la politique africaine de la France. RFI : Le président Brice Clotaire Oligui Nguema est à Paris pour une visite d'État de trois jours. Est-ce pour vous la preuve qu'entre Libreville et Paris le ciel est sans nuages ? Bergès Mietté : Effectivement, le ciel est sans nuages entre Libreville et Paris depuis le coup d'État [en août 2023 contre le président Ali Bongo Ondimba, NDLR] d'ailleurs. Donc, cette visite consacre l'idée selon laquelle tout va très bien entre les deux États. Comment analysez-vous le choix de Paris de placer justement cette séquence diplomatique sous le sceau de la visite d'État ? Ce qui est quand même, il faut le rappeler, le plus haut niveau protocolaire pour des visites de ce type… Vous faites bien de le mentionner, parce qu'au mois de mai 2024, Brice Clotaire Oligui Nguema, alors président de la transition, avait effectué une visite officielle à Paris. La différence, c'est que cette visite est effectivement une visite d'État, puisqu'elle s'inscrit au lendemain de l'élection présidentielle d'avril 2025, ayant porté officiellement Brice Clotaire Oligui Nguema à la magistrature suprême. C'est une première du genre depuis les élections qui ont suivi le renversement d'Ali Bongo. Contrairement aux gens du Sahel, qui ont rompu de manière brutale avec Paris, le Gabon reste, lui, désireux de maintenir une relation fluide avec la France. Comment expliquez-vous cette exception gabonaise dans la politique africaine de la France ? Ce qu'il faut dire, c'est que depuis le coup d'État sans rupture préalable, le Gabon s'inscrit résolument dans une trajectoire de continuité affichée et assumée avec la France. Le Gabon se distingue des trajectoires d'autres États ayant enregistré des coups d'État sur le continent africain par l'absence d'une séquence de rupture avec la France. Le président de la transition avait été reçu en grande pompe par Emmanuel Macron fin-mai 2024. Peu de temps après, au mois de novembre 2025, Macron est venu personnellement saluer la fin de la transition à Libreville. Donc, il est vrai qu'à la différence d'autres États africains, notamment ceux de l'Afrique de l'Ouest, le Gabon n'est pas en proie au terrorisme pouvant justifier une coopération militaire de substitution de la France. C'est pourquoi je pense, par hypothèse, qu'en Afrique subsaharienne, l'insécurité pousse à chercher des partenaires alternatifs. Sur les sujets qui pourraient intéresser le Gabon, il y a les suites à donner à la politique très volontariste et même souverainiste du président Oligui, qui prône sur les matières premières plus de transformation locale, notamment avec le manganèse opéré avec le géant français Eramet. Y a-t-il des attentes précises sur ce point ? Oui, je pense que c'est l'un des trois principaux enjeux de la visite du président gabonais à Paris. Il s'agit de l'enjeu ferroviaire et minier, en particulier le projet de réhabilitation du Transgabonais, qui s'étend sur environ 700 kilomètres reliant les communes d'Owendo et de Franceville. Il s'agit pour le Gabon d'un projet vital pour l'économie nationale, car, comme vous le savez, c'est par ce chemin de fer vieillissant que transitent au quotidien l'essentiel des ressources naturelles du pays vouées à l'exportation. Pour financer ce vaste projet de modernisation, le Gabon a effectivement besoin des capitaux étrangers. Et l'une des raisons de cette visite du président gabonais, c'est justement de voir dans quelle mesure, avec le soutien naturellement de la France, le Gabon pourra mener à terme ce vaste projet de développement. Et comme vous l'avez rappelé, il y a effectivement l'ambition affichée par les autorités gabonaises de transformer localement certaines ressources, en particulier le manganèse qui est exploité depuis la fin des années 1960 par le groupe Eramet. Cette question avait justifié, si j'ai bonne mémoire, la présence du président français au Gabon. Et ce sera l'occasion, lors de cette visite justement, de voir dans quelle mesure cette ambition-là pourra se concrétiser, puisque cette idée-là fait consensus au sein de la population gabonaise. La France, on le sait, a déjà acté le retrait de ses forces du camp de Gaulle qui a été rétrocédé à l'armée gabonaise. Mais, selon des sources proches de l'Élysée, il y a un nouvel accord de défense qui est en négociation et qui pourrait être signé pendant cette visite ou tout prochainement. Qu'est-ce qu'on peut en attendre ? Moi, je ne parlerai pas de retrait des troupes françaises stationnées à Libreville. Il s'agit plutôt d'une politique de restructuration puisqu'il est vrai que les effectifs ont été réduits mais les troupes françaises sont encore stationnées à Libreville. Peut-être pas dans les mêmes proportions, mais elles y sont toujours. L'un des enjeux de cette visite officielle du président gabonais à Paris, c'est justement de voir dans quelle mesure on peut réorganiser ce dispositif français dans la sous-région d'Afrique centrale, dans un contexte, vous l'avez si bien dit, marqué par des critiques acerbes et par le rejet de la politique africaine de la France, notamment dans les pays de l'Alliance des États du Sahel [Burkina Faso, Mali et Niger, NDLR]. Pensez-vous que le président Oligui va profiter de cette visite d'État pour solliciter des autorités françaises un soutien dans les tractations en cours pour la restructuration avec le Fonds monétaire international (FMI) de la dette gabonaise ? Oui, je pense, parce que le président, lors de son adresse devant les parlementaires réunis en congrès le 30 juin dernier, a clairement indiqué que le Gabon avait acté la présence du FMI à Libreville. Et je pense que, au regard des relations historiques avec la France, cette question-là fera l'objet du débat. À lire aussiGabon: les enjeux de la visite du président Brice Oligui Nguema en France

L'actuel chef de l'État sénégalais Bassirou Diomaye Faye reçoit vendredi 17 juillet son prédécesseur Macky Sall, candidat déclaré au poste de secrétaire général des Nations unies. En quête de parrainages, Macky Sall cherche des soutiens, dans un contexte politique marqué par l'accentuation de la rivalité entre Bassirou Diomaye Faye et le président de l'Assemblée nationale Ousmane Sonko. La rencontre pourrait aussi masquer des enjeux de politique interne à Dakar. Moussa Diaw, professeur émérite de sciences politiques à l'université Gaston-Berger de Saint-Louis, analyse les enjeux de cette visite. Il est l'invité de Polycarpe Essomba. RFI : Est-ce que l'annonce de cette rencontre entre Bassirou Diomaye Faye, l'actuel président sénégalais, et son prédécesseur, Macky Sall, vous a surpris ? Moussa Diaw : Oui, cela m'a surpris. Comme cela a surpris aussi beaucoup de Sénégalais. Le président Diomaye Faye avait exprimé son avis sur la candidature de l'ex-président Macky Sall, sur le fait qu'il n'avait pas été informé, qu'il n'a pas été sollicité pour un éventuel soutien. Donc, il avait une position sur cette candidature qu'il considérait comme ne le concernant pas. Quels bénéfices politiques le président Diomaye Faye peut-il tirer du fait de recevoir Macky Sall ? Le bénéfice politique, il est dans le fait que le président Diomaye cherche à créer un parti, un appareil politique. Et d'ailleurs, la date est annoncée : le 8 août, pour la campagne de lancement de ce parti. Il est donc dans une posture politique où il cherche des alliés, où il cherche à associer un certain nombre de leaders politiques qui pourraient lui permettre de renouveler son mandat, parce qu'il y pense et c'est ça, justement, l'objectif de ce point de vue-là. L'audience avec le président Macky Sall serait une occasion d'aborder cette question d'alliance entre le président Diomaye et le parti APR que dirige Macky Sall pour pouvoir mener une campagne électorale pour les élections locales, législatives, présidentielles en 2029. Dans l'autre sens, quelle peut être la motivation de Macky Sall, au-delà de la question d'un possible soutien à sa candidature à l'ONU ? Macky Sall a quitté le pouvoir. Il avait soutenu Amadou Ba [ex-Premier ministre du Sénégal, NDLR] pendant la campagne présidentielle de 2024. Ce dernier n'a pas réussi. Son parti était devenu pratiquement orphelin parce qu'il n'y avait pas de numéro deux. L'APR souffre de l'absence de son chef qui est à l'extérieur, qui vit au Maroc. Ce qui fait que le parti était livré à lui-même. Et maintenant, ce retour pourrait permettre à ce parti-là de nouer des relations de coalition avec Diomaye qui va fonder sa formation. Cela lui permettrait d'abord d'accéder à des ressources. Vous savez, un parti qui perd le pouvoir, c'est aussi une perte de ressources, parce que la politique ici fonctionne par le clientélisme. Il faut avoir suffisamment de ressources pour pouvoir entretenir une clientèle politique. Cette rencontre se tient dans un moment où le bras-de-fer entre Bassirou Diomaye Faye et l'ex-Premier ministre Ousmane Sonko, actuel président de l'Assemblée nationale et président du parti Pastef, bat son plein à Dakar. Est-ce que, du coup, Ousmane Sonko fait les frais de toutes ces manœuvres dont vous parlez, du rapprochement entre Diomaye Faye et Macky Sall ? Ousmane Sonko est dans sa logique. Il a réussi à organiser son congrès et il est en train de mener un combat sur le terrain, dans la vente des cartes à ses militants, et il les exhorte à une remobilisation des forces pour pouvoir tenir les engagements qu'il avait pris devant les Sénégalais. Donc, oui, il y a cette rivalité de pouvoir, cette concurrence entre les deux leaders. Chacun cherche à se consolider dans l'espace politique sénégalais. Au niveau de l'opposition, elle s'est fragmentée... C'est pour cela que chacun d'eux se bat, c'est la raison pour laquelle ils cherchent à les rassembler, à créer une dynamique politique pour pouvoir constituer une sorte de rampe de lancement politique. Pour vous, Ousmane Sonko n'a pas à s'inquiéter outre mesure de manœuvres qui sont orchestrées en ce moment autour du président Diomaye Faye ? Je ne crois pas, pour la simple raison que sa popularité n'est pas affectée. Son dernier voyage, pour inaugurer la permanence de son parti à Touba, montre bien cette capacité de mobilisation, l'adhésion massive des jeunes à son parti, à sa personne. Tout cela montre qu'il a encore une popularité auprès des jeunes et des militants, et qu'ils sont attachés à sa personne. Le venue de Macky Sall à Dakar fait aussi son lot de mécontents, notamment auprès des familles des victimes de la répression de l'ancien régime. Elles appellent à ne pas sacrifier « la mémoire à l'autel de la diplomatie ». Comment entendez-vous ces cris ? C'est un cri de tristesse, un cri de désarroi. Ces familles ont perdu leurs enfants. D'autres ont eu des effets collatéraux sur leurs propres personnes, handicapées à vie. D'autres ont perdu leur emploi. Donc il y a eu beaucoup de victimes. Or, jusqu'à présent, la justice ne s'est pas prononcée sur ce dossier-là. Et Macky Sall, est considéré comme un responsable : c'était lui le président de la République. Ces citoyens-là ne souhaitent pas la venue de Macky Sall. C'est ce qui fait que ce climat est lourd. Cette visite est contestée par ces organisations-là et par ces personnes qui sont des victimes des répressions qui ont eu lieu entre 2021 et 2024.

Le Premier ministre Sébastien Lecornu est au Maroc depuis mercredi 15 juillet, conduisant une importante délégation d'une douzaine de ministres. Alors que plusieurs accords relatifs devraient être signés, la visite coïncide aussi avec une soudaine crispation sur la question des droits humains, Rabat ayant engagé des procédures contre un journaliste et un artiste. Mehdi Alioua, sociologue à l'université internationale de Rabat, titulaire de la chaire Migrations, mobilités et cosmopolitisme, analyse ces rapports Paris-Rabat, notamment en rapport avec le reste de l'Afrique, au micro de Polycarpe Essomba. RFI : Un match France-Maroc semble se jouer de manière subtile depuis quelques années en Afrique subsaharienne : là où la France perd pied ou fait des ajustements, le Maroc s'installe et investit. Le Royaume chérifien est-il devenu l'adversaire que la France n'a pas vu venir sur ces terres qui lui étaient jusqu'ici préférentielles ? Mehdi Alioua : Oui et non. C'est-à-dire que, non, d'abord, parce qu'une grande partie des investissements marocains se font en joint-venture avec des entreprises françaises ou d'un commun accord avec la diplomatie française. Donc, il y a quand même une coopération forte Sud-Sud qui passe aussi par une coopération Nord-Sud à travers les liens d'amitié entre Rabat et Paris. Mais, oui, parce que le Maroc est allé plus loin que ça, avec des investissements à 100 % marocains, mais surtout une diplomatie et une volonté clairement affichée par le chef de l'État, le Roi du Maroc, d'une politique africaine pour l'Afrique. Dans le Sahel, on sait les rapports dégradés entre la France et les États de l'AES, une zone où l'influence du Maroc est grandissante. Rabat peut-il du coup jouer un rôle dans une perspective d'amélioration de ces relations ? Oui, Rabat essaye de tout cœur de jouer un rôle. Après je ne pense pas que la situation soit dégradée au niveau des peuples. C'est plus compliqué que ça. Il y a beaucoup de Franco-Maliens - par exemple, pour prendre le Mali - pour lesquels, je pense par exemple que ça s'est dégradé au niveau politique. Et surtout avec de nouveaux régimes politiques et de nouveaux pouvoirs politiques qui ont joué de manière très populiste, il faut le dire clairement, sur une anti-France, sur un sentiment anti-France. Ce n'est pas du tout que comme ça que fonctionne la diplomatie marocaine. En revanche, il faut bien comprendre que nous avons des relations entre le Maroc et les pays sahéliens qui sont millénaires, qui datent bien avant l'Islam et qui n'ont fait que se renforcer avec l'Islam. Il ne faut pas oublier que nous avons au moins une dynastie célèbre qui donnera le mot français « marabout », al-mourabitoune, qui viennent du Sahel et qui ont régné à partir d'une ville, Aghmat, à côté de Marrakech, sur un empire qui allait de l'Espagne jusqu'en Guinée et au Mali actuel compris. Donc, on a des relations séculaires qui font qu'il y a bien sûr une diplomatie marocaine qui sait réactiver ces relations-là. Nous sommes voisins, nous sommes séparés par une mer de sable, le Sahara, mais dans laquelle nous savons naviguer depuis des siècles. Sur un plan interne, les autorités marocaines ont fait arrêter ces derniers jours de voix, parmi les plus critiques du gouvernement : le journaliste franco-marocain Ali Lmrabet et le rappeur Mehdi Black Wind. Faut-il s'en inquiéter ? Il faut toujours s'inquiéter lorsque des journalistes ou des artistes finissent en prison. Ici, pour les autorités en question, il s'agit de la justice qui mène ses enquêtes de manière, en principe, indépendante. Les personnes interpellées peuvent se défendre. Le journaliste a été libéré, mais il est toujours sous examen. Donc, les gens vont se défendre. Ce n'est pas très clair pour l'autre dossier, mais il y a déjà des associations d'avocats et des défenseurs des droits humains au Maroc qui se mobilisent pour défendre, et la justice présentera en fait les griefs qu'elle leur porte. Le Maroc a fait un bond en avant assez considérable depuis des années sur la question du respect des droits humains et des procédures. Mais, malheureusement, il y a parfois des vieux réflexes. Pensez-vous qu'aujourd'hui Rabat exerce le même attrait ? Pour revenir un peu sur le concept que nous avons évoqué au début de match France-Maroc, est-ce que Rabat exerce aujourd'hui sur les Subsahariens le même attrait, la même attraction, qu'exerçait ou qu'exerce encore jusqu'aujourd'hui Paris ? Non, pas du tout. En revanche, le Maroc attire de plus en plus. C'est une volonté très claire des autorités marocaines de d'attirer plus. On le voit avec la Coupe d'Afrique des nations de football : le Maroc a énormément investi pour faire une CAN formidable, mais on voit à quel point c'est fragile et comme quoi ça peut se retourner rapidement contre le Maroc. D'un côté, la société marocaine, les jeunes ont dit : « Mais pourquoi investir dans les stades autant d'argent alors qu'on a encore des problèmes endémiques de pauvreté ? » Et d'un autre côté, sur le continent, il a suffi d'une finale et d'une mésentente entre Maroc et Sénégal pour retourner une partie de l'opinion africaine contre le Maroc. Il faut dire aussi que ceux qui répètent qu'on a des pelouses comme en Europe, qu'on est les meilleurs d'Afrique, en bien ceux qui disent ça sans humilité sont quand même des personnes portant atteinte à la diplomatie africaine du Maroc. Donc, ça se retourne contre le Maroc. C'est toujours compliqué. Le Maroc attire et en même temps fait peur. Le Maroc n'attirera jamais autant que la France tant qu'il restera un pays à revenu intermédiaire faible. Le jour où le Maroc aura beaucoup plus de richesses et qu'il sera beaucoup plus développé économiquement, de fait, le Maroc attirera autant, si ce n'est plus, que la France. À lire aussiLe Premier ministre français à Rabat pour sceller un nouveau traité bilatéral France–Maroc

Après plus d'un an de crise aiguë, le Mali et l'Algérie ont annoncé vendredi dernier le rétablissement de leurs liens diplomatiques. Une décrispation qui a surpris, alors qu'aucun signal ne l'avait laissé présager et que le Mali accusait avec virulence l'Algérie de « complicité » avec les « groupes terroristes » actifs à la frontière entre les deux pays : les jihadistes du Jnim, liés à al-Qaïda, et les indépendantistes du FLA. Quel rôle ont joué la Russie ou le Niger dans ce dégel ? La stratégie essentiellement militaire du Mali face aux groupes armés pourrait-elle évoluer avec l'implication d'Alger, qui prône le dialogue ? Ce rapprochement est-il crédible ou s'agit-il d'une énième péripétie diplomatique ? Michaël Béchir Ayari est analyste principal sur l'Algérie au sein de l'International Crisis Group (ICG), et auteur d'un rapport à paraître ce mercredi, intitulé Algérie-Mali : consolider la détente. RFI : Après plus d'un an de rupture diplomatique, le Mali et l'Algérie ont annoncé le retour de leurs ambassadeurs et la réouverture de leurs espaces aériens mutuels. Un dégel que l'on n'avait pas vraiment vu venir. Beaucoup d'observateurs y voient la main de la Russie, qui aurait exigé de Bamako une position plus conciliante avec son voisin algérien. Est-ce que c'est le cas ? Michaël Ayari : Il y a beaucoup de suppositions. D'après nos sources, il semblerait qu'il y ait déjà depuis un moment, même avant avril, c'est-à-dire les attaques coordonnées d'avril [menées conjointement par le Jnim et le FLA, NDLR], et surtout après avril, une médiation claire et nette du Niger. Le Niger qui a lui-même renoué récemment avec l'Algérie. Exactement, en début d'année. Donc ça partirait de là. Mais bon, il y a beaucoup de rumeurs, vous savez, il y a tellement d'acteurs investis au Mali... Les Russes, à mon avis, n'ont pas joué de rôle direct, même si évidemment il y a eu certainement des discussions entre Alger et Moscou, ça c'est clair. Bamako a rompu l'accord de paix de 2015, qui avait été conclu entre l'État malien et les groupes armés indépendantistes du Nord, et qui avait été largement négocié à Alger. Les autorités maliennes de transition refusent tout dialogue avec les groupes armés, djihadistes ou indépendantistes, et n'envisagent qu'une réponse militaire. Cette position pourrait-elle évoluer à la faveur du dégel entre le Mali et l'Algérie ? Forcément, il y a eu un deal quelque part. Il y a un contenu de ce deal. Forcément, le primat de la logique politique sur la logique militaire doit être une des clauses. À mon avis, c'est clair. Le retour à l'accord d'Alger, ça m'étonnerait beaucoup. Mais qu'il y ait une initiative politique, directement, pour une discussion, notamment avec le FLA... parce que l'État se délite. Et personne n'a intérêt à ce que le Mali tombe, y compris l'Algérie. Donc vous pensez que, malgré leur discours guerrier, les militaires au pouvoir à Bamako depuis bientôt six ans pourraient faire un pas vers les rebelles indépendantistes du FLA ? C'est peut-être un peu prématuré de dire ça. Vous savez, il y a plein de choses qui peuvent empêcher cela. Il faudra voir quelle forme ça prend. Si donc il y a eu un deal et qu'il est respecté, les prochaines étapes du deal, c'est : un retour de la coordination sécuritaire, un renforcement de l'échange de renseignements et une implication d'Alger, qui a quand même des contacts avec certains leaders du FLA, pour peut-être calmer les choses. Mais tout ça reste quand même conditionné. Beaucoup de choses peuvent arriver. Il peut y avoir des spoilers [des éléments perturbateurs, NDLR] au niveau international, il peut y avoir une opinion publique au Mali totalement opposée à ça, il peut y avoir aussi à l'intérieur du régime, ou du système, des forces qui refusent ça aussi... Donc on est à un moment où le choc frontal n'a pas l'air de marcher, et tout le monde essaie de mettre de l'eau dans son vin pour donner une chance à la paix, ce qui est très positif. Vous envisagez une reprise de la coopération sécuritaire entre les deux États, mais il faut quand même rappeler que le pic de la crise avait été atteint en avril 2025, lorsque le Mali avait accusé l'Algérie d'avoir abattu un drone sur son territoire. L'Algérie assurait que le drone se trouvait dans le ciel algérien. L'affaire est donc soldée ? Ou enterrée ? Il y a beaucoup de dossiers qui sont encore en suspens. Alors, ce qu'il y a d'intéressant, c'est qu'entre le Mali et l'Algérie, il n'y a pas de gros dossiers historiques. On est surtout sur du conjoncturel. Mais par contre, ce qui s'est passé ces quinze mois, les accusations qui ont été lancées de part et d'autre, il y aura des choses à clarifier, c'est sûr. Justement, il est notoire que l'Algérie sert de refuge à des combattants et à des chefs du Jnim, liés à al-Qaïda, ou à des indépendantistes du FLA, depuis des années. Et ça exaspère les autorités maliennes de transition, qui ont accusé l'Algérie de « complicité » avec les « groupes terroristes ». Est-ce que quelque chose a changé ? En fait, ça a toujours été pareil. Vous avez une Algérie qui, dès les années 1980, a essayé de se positionner entre les rebelles et les autorités maliennes. S'ils sont trop du côté des autorités maliennes, ils perdent toute influence auprès des rebelles. Et s'ils sont trop près des rebelles, ils perdent toute influence par rapport aux autorités maliennes et toute crédibilité. Donc ils essaient d'être entre les deux, parce qu'ils savent très bien que ce qui se passe au Mali concerne le sud de leur territoire et que tout mouvement indépendantiste ou séparatiste peut, à un moment donné, commencer à revendiquer une partie du sud de l'Algérie. Et donc de ce point de vue, ils veulent être au milieu. Ça veut dire que de temps en temps, on ferme les yeux sur certaines activités, mais ça ne veut pas dire qu'on soutient totalement les acteurs qui veulent en découdre avec le gouvernement malien ou alors qui veulent atteindre à l'unité du pays. La présence en Algérie de l'imam Dicko, opposant malien en exil qui prône la chute des militaires au pouvoir, est-ce qu'elle pourrait être remise en cause ? Il va devoir être plus discret, tout simplement. Si l'accord tient, évidemment, on n'entendra pas parler de l'imam Dicko. À mon avis, il n'y aura pas d'extradition, ça c'est sûr. Et si par contre l'accord ne tient pas, on entendra parler de lui, voilà ! La reconnaissance récente par le Mali du plan marocain pour le Sahara occidental : Alger n'en tient pas trop rigueur à Bamako, c'est sans conséquence ? Ça a été très mal perçu, évidemment. Tout le monde s'est dit : « Voilà, c'est une concession faite au Maroc, peut-être que le Maroc a promis quelque chose », et on se rend compte que le Maroc n'a pas donné grand-chose. Donc ils ne vont pas revenir et reconnaître à nouveau la République arabe sahraouie démocratique, mais ils ne vont pas non plus avoir une voix très active sur le dossier sahraoui. Ce dégel Mali-Algérie, en fin de compte, vous y croyez ou c'est une énième péripétie ? Quand il y a des communiqués comme ça qui sortent, c'est qu'il y a quelque chose de profond qui a été réglé. Mais ça ne veut pas dire que ça va être linéaire. Il peut y avoir des rechutes et puis ça dépend du terrain aussi. Il peut y avoir un Jnim qui tout d'un coup devient incontrôlable, un Jnim qui gagne des batailles, il peut y avoir des tensions internes à droite et à gauche... Donc voilà, les choses maintenant sont à faire et il faut attendre les prochaines étapes. Et si le deal a été conclu, la première chose qu'on verra, c'est un accroissement et une amélioration de la coopération sécuritaire entre le Mali et l'Algérie. À lire aussiAlgérie-Mali: comment expliquer le dégel diplomatique? Algérie-Mali : consolider la détente, à lire sur le site d'International Crisis Group

Que se passe-t-il à Madagascar ? Depuis plusieurs semaines le pays connaît une flambée de violences et de faits criminels qui traumatisent les populations et inquiètent les autorités. Des disparitions et des assassinats - en particulier d'enfants - sont régulièrement rapportés sur les réseaux sociaux : 90 signalements pour disparitions ces dernières semaines à Antananarivo. Sur ce total, 43 personnes ont été retrouvées. Les autorités malgaches ont depuis pris un certain nombre de mesures pour combattre le phénomène. Le 7 juillet dernier, la présidence a annoncé le déploiement immédiat de la garde présidentielle et de 400 éléments des forces de défense et de sécurité. Ces mesures sont-elles à la hauteur du climat de psychose ambiant à Madagascar et notamment à Antananarivo, la capitale ? Ketakandriana Rafitoson, la numéro deux de Transparency International Initiative Madagascar, est au micro de Polycarpe Essomba. RFI : Récemment, Madagascar a fait face à une vague inédite de disparitions, d'homicides violents, notamment d'enfants. Que se passe-t-il exactement dans le pays ? Ketakandriana Rafitoson : Nous assistons à une montée très préoccupante de l'insécurité. On vit dans une sorte de psychose, surtout à Antananarivo, la capitale. Mais je pense qu'il serait réducteur, en même temps, de considérer ces événements uniquement comme une succession de faits divers. Ils révèlent, selon moi, une crise de conscience profonde entre les citoyens et les institutions chargées de leur protection. Lorsque les citoyens ont le sentiment que les enquêtes n'aboutissent pas suffisamment vite, que des auteurs ne sont pas identifiés, ou que certaines formes de criminalité deviennent plus audacieuses, cela nourrit un climat de peur qui dépasse largement chaque affaire prise isolément, et c'est le cas ici à Antananarivo. Mais qui sont les auteurs de ces actes de violence ? Est-ce qu'on a pu identifier les origines de ce phénomène ? Ce serait irresponsable de désigner des coupables sans preuve, c'est précisément le rôle des enquêteurs de la justice. Et malgré certaines arrestations sporadiques ici et là, l'opinion publique n'est pas convaincue que les auteurs ou les commanditaires réels de ces événements aient été appréhendés. En revanche, ce que l'on peut dire, c'est que lorsqu'une criminalité devient organisée ainsi, cela suppose souvent l'existence de réseaux de complicité, de capacités logistiques, qu'il appartient justement, aux autorités, d'identifier. Vous parlez de réseaux dans la rue. À Antananarivo, on parle souvent de complicité à haut niveau lors des kidnappings ou des trafics de ressources, comme les élus dans le sud du pays. Est-ce qu'on peut envisager que le manque de transparence institutionnelle empêche de démanteler ces réseaux-là ? La transparence est une condition essentielle de l'efficacité de l'État. Cela va sans dire. Quand les institutions fonctionnent de manière opaque, lorsque les responsabilités sont mal établies et lorsque les mécanismes de contrôle sont affaiblis, il devient plus difficile de lutter efficacement contre les réseaux criminels ou les réseaux de corruption. D'ailleurs, et cela est en lien avec la capture de l'État, certaines institutions cessent progressivement de fonctionner exclusivement dans l'intérêt général et peuvent être influencées par des intérêts privés ou particuliers. « Nous sommes en guerre », a indiqué la semaine précédente le Premier ministre sur un ton qui se voulait très offensif. Il a par ailleurs annoncé qu'aucune tolérance ne sera accordée aux auteurs de ces crimes. Une telle sortie vous semble-t-elle justifiée au regard de la situation ? Je comprends parfaitement que les autorités souhaitent envoyer un message de fermeté, devant la gravité de cette situation, puisque les citoyens attendent de l'État qu'il réagisse avec détermination face à des crimes aussi graves. Les mots du Premier ministre ont été justes. Les mots aussi ont un poids. L'important n'est pas seulement de parler de guerre, mais surtout de gagner durablement la bataille contre l'insécurité. Transparency International Madagascar a récemment alerté sur le concept de capture de l'État. Vous l'avez évoqué dans l'entretien, pouvez-vous nous expliquer comment la confiscation des institutions privées ou publiques aggrave l'insécurité des citoyens au quotidien ? La capture de l'État, c'est simplement le fait qu'une petite portion de l'élite, ou bien un groupe d'intérêt, utilise les institutions, mais aussi les finances publiques et l'administration en général, à des fins privées, au lieu de les utiliser à des fins d'intérêt général. L'utilisation des deniers publics, des moyens de l'État, sont tous faits à des fins de prédation, si vous voulez. Qu'attendez-vous des autorités de la transition aujourd'hui ? À court terme, il faut évidemment mobiliser tous les moyens nécessaires aujourd'hui pour retrouver les auteurs des crimes qui ont été perpétrés et protéger la population, accompagner les familles des victimes et communiquer de manière transparente aussi. Mais il faut également profiter de cette période de refondation pour reconstruire des institutions plus fortes, plus transparentes, plus indépendantes et davantage tournées vers le bien commun. Sur le plus long terme, redonner un sens moral à l'État, rééquilibrer le pouvoir, refonder la démocratie par la base. Et puis il faut investir dans le capital humain, construire une culture de responsabilité à l'échelle nationale. C'est peut-être sur une bonne voie, je dirais sur les déclarations de principe, mais on s'attend à davantage d'actions de la part des pouvoirs publics. À lire aussiMadagascar: forte inquiétude à Antananarivo après une vague de disparitions

C'est ce lundi 13 juillet que doit s'ouvrir en Ouganda le procès du docteur Kizza Besigye, 70 ans, qui est l'opposant historique au président Museveni. Pour sa défense, ses avocats ne vont pas manquer de rappeler qu'en novembre 2024, Kizza Besigye a été kidnappé au Kenya puis livré à l'Ouganda. Peut-on parler, comme notre invitée de ce matin, d'une « est-africanisation » de la répression ? Florence Brisset-Foucault est maîtresse de conférence en sciences politiques à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et chercheure à l'Institut des mondes africains. Elle répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Kizza Besigye encourt-il la peine de mort à l'issue de son procès ? Florence Brisset-Foucault : C'est ce qui est prévu dans le code pénal ougandais. En effet, la punition pour les crimes de trahison, c'est la peine de mort. Cependant, la peine de mort n'a pas été appliquée en Ouganda depuis une trentaine d'années, mais c'est ce qu'il risque officiellement. La seule chose rassurante pour lui, est-ce le fait qu'il ne passe pas devant un tribunal militaire ? Son cas avait été d'abord traité par un tribunal militaire, au moment de son arrestation en novembre 2024. Mais la situation a changé à partir de février 2025 et son cas est maintenant traité, de nouveau, devant des tribunaux civils. Il passe ainsi ce 13 juillet devant des juges civils. Exactement. Il est accusé de sédition et de volonté de soulèvement contre l'État. Ces accusations sont-elles sérieuses ? Ce que l'on constate en Ouganda, c'est qu'il y a depuis des années une instrumentalisation du système judiciaire. Ce que disent ses avocats, c'est que c'est un exemple criant, encore une fois, d'instrumentalisation du système judiciaire, et que ce sont des accusations qui sont montées de toutes pièces. À voir… Mais, en tout cas, ce n'est pas la première fois qu'il est accusé de crimes de ce type devant les tribunaux et les autres procédures qui ont été lancées contre lui n'ont jamais abouti à quoi que ce soit de concret. Où Kizza Besigye trouve-t-il cette énergie, ce courage pour tenir tête à Yoweri Museveni, depuis 25 ans ? Ce qui est en effet très étonnant, intéressant, avec la figure de Kizza Besigye, c'est cette continuité de l'engagement, malgré ces coups de massue, à la fois judiciaires mais aussi coercitifs ; malgré ces attaques sur sa personne à plusieurs reprises lors d'épisodes de manifestations ; malgré cette période où il a été sous résidence surveillée, de manière extrêmement resserrée, dans la banlieue de Kampala. On se souvient notamment d'un épisode très spectaculaire où il avait été attaqué à bout portant par un membre des services secrets qui lui avait envoyé une dose de gaz lacrymogène, à bout portant, directement dans les yeux, ce qui fait qu'il a été hospitalisé pendant un certain temps au Kenya. C'est quelqu'un qui, à chaque fois, revenait. Il bénéficie d'une vraie assise et popularité dans les rues, du fait de cette position un peu sacrificielle qui le caractérise depuis 25 ans. À l'origine de ce procès, il y a l'arrestation de Kizza Besigye au Kenya, puis sa livraison à l'Ouganda, il y a presque deux ans. Pourquoi le président kényan William Ruto, qui a lui-même été longtemps un leader d'opposition, a-t-il trahi les combattants de la démocratie en Ouganda ? Effectivement, cela ne touche pas d'ailleurs que Kizza Besigye. Son épouse, Winnie Byanyima, qui s'exprimait dans la presse il y a quelques mois, avait qualifié Nairobi de « paradis des kidnappeurs ». Une formule extrêmement puissante, puisqu'elle désigne une sorte d'ensemble. Cela touche toute l'Afrique de l'Est, et évidemment aussi la Tanzanie, avec depuis l'année dernière les événements absolument tragiques qui se sont déroulés dans le contexte de la dernière élection présidentielle [plusieurs centaines de Tanzaniens avaient été tués durant la répression de manifestations post-électorales, NDLR]. Cette « est-africanisation » de la répression en Tanzanie rappelle des années très sombres, celle ses années 1970, années de dictature militaire en Ouganda pendant lesquelles des militants et exilés ougandais pouvaient aussi se faire kidnapper au Kenya et être ramenés de force en Ouganda. Pensez-vous que ce procès à Kampala va être suivi par la communauté internationale et que cela pourra peut-être protéger, un peu, Kizza Besigye ? Je pense qu'il sera suivi. Après, est-ce que la communauté internationale et ses différentes incarnations vont se manifester ? Et, si oui, comment ? C'est une autre question. L'Ouganda est une clé de voûte du système sécuritaire international dans la région de l'Afrique des Grands Lacs et de l'Afrique de l'Est. Évidemment, la communauté internationale et la communauté diplomatique sont extrêmement prudentes dans la manière dont elles s'adressent au régime. Elles suivent sans aucun doute. À voir comment elles se manifestent. On a vu, il y a quelques jours, le chef de la commission des Affaires étrangères du Sénat aux États-Unis remettre en cause le partenariat militaire avec l'Ouganda. Cela a fait couler un petit peu d'encre. On sait que la communauté internationale regarde, mais comment va-t-elle réagir ? Est-ce que les autorités ougandaises vont être perméables à ces pressions internationales ? C'est autre chose. Est-ce que c'est cette intervention de la commission des Affaires étrangères du Sénat américain fait suite au lobbying anti-Museveni que pratique aux États-Unis, depuis quelques mois, l'autre grand opposant Ougandais, Bobi Wine, qui a officiellement perdu la présidentielle de janvier dernier ? On sait que Bobby Wine essaie d'activer des leviers pour faire connaître la situation dans son pays. En tout cas, c'est sur cette scène internationale qu'il a choisi de poursuivre le combat depuis sa fuite, suite à la répression violente dont il a été l'objet après l'élection de janvier 2026. Faut-il donc s'attendre à des années très difficiles pour la démocratie ougandaise ? Je ne suis pas du tout optimiste. Je suis même très inquiète sur ce qu'il va se passer. Je pense que tous les observateurs et personnes qui sont attachés au respect des libertés fondamentales le sont.

Depuis la tenue du sommet du G7 à Evian entre le 15 et le 17 juin dernier auquel le président français Emmanuel Macron n'a pas invité son homologue sud-africain, un irritant s'est immiscé dans les relations franco-sud-africaines. Alors que Cyril Ramaphosa est en visite officielle à Paris ce vendredi 10 juillet, les deux dirigeants vont-ils en parler ? Quels sont par ailleurs les autres enjeux de ce déplacement ? Chercheuse à International Crisis Group, la Sud-Africaine Liesl Louw répond pour l'occasion aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Est-ce que les relations franco-sud-africaines se sont distendues depuis qu'Emmanuel Macron a oublié d'inviter Cyril Ramaphosa au dernier G7, à Evian, en France ? Liesl Louw : Oui, il y avait des tensions, c'est sûr, parce qu'initialement, apparemment, Ramaphosa a reçu une invitation pour assister au G7, mais il a été désinvité, ou comme vous avez dit, on a oublié de l'inviter au dernier moment. Donc Ramaphosa aussi n'est pas allé au sommet de Nairobi, le Africa Forward du mois de mai dernier. Donc il y avait ces deux rendez-vous et je pense que l'Afrique du Sud est déçue par cette situation. Mais on a compris que la pression du président Trump, qui menaçait de ne pas venir à Evian, si Ramaphosa assistait à cette réunion, était principalement la cause de cette situation par le fait que Ramaphosa finalement n'a pas été invité pour venir au G7. Vu la proximité stratégique entre la France et les États-Unis, on l'a encore vu cette semaine à Ankara lors du sommet de l'Otan, quel est l'intérêt pour Cyril Ramaphosa de venir en France ? Oui, il y a beaucoup d'intérêts. D'abord économique, pour attirer des investissements. Le plus grand problème aujourd'hui pour Ramaphosa, c'est le manque de croissance économique. L'Afrique du Sud n'attire pas d'investissements étrangers, mais il y a des sociétés françaises implantées en Afrique du Sud et l'Afrique du Sud aimerait bien augmenter ces investissements et le commerce entre les deux pays. On fait face à des graves problèmes de chômage. Ça aussi, c'est une des causes de ces graves émeutes et des manifestations xénophobes en Afrique du Sud. Donc, Ramaphosa veut montrer que, malgré ces tensions géopolitiques, l'Afrique du Sud reste un pays important sur le plan international et africain, même si les relations entre l'Afrique du Sud et le reste du continent passent un très mauvais moment actuellement. Malgré l'attaque de l'Ukraine par la Russie en 2022, l'Afrique du Sud maintient son alliance stratégique avec Moscou. Est-ce que ce n'est pas un sérieux point de divergence entre l'Afrique du Sud et la France ? Est-ce que ça ne va pas finir par fragiliser les relations entre les deux pays ? Oui, c'est vrai que, depuis l'invasion de l'Ukraine en 2022, l'Afrique du Sud a été très critiquée par les pays européens pour sa position. Surtout certains individus au sein de l'ANC [le parti au pouvoir, NDLR] qui sont ouvertement pro-russes. L'Afrique du Sud aussi a présidé un sommet des Brics où la Russie joue un rôle important. Mais je pense que c'est ça qui fait que l'Afrique du Sud est un peu au cœur de ce jeu géopolitique. Parce que d'un côté, certains sont vus comme pro-russes, mais en même temps, le président Ramaphosa est très ouvert aux Occidentaux. L'Afrique du Sud a quand même montré une position non alignée, neutre quelque part dans ce jeu géopolitique. Je pense que ce sentiment pro-russe a un peu diminué avec le temps depuis 2022. Les relations avec l'Europe se sont améliorées depuis. Depuis un mois, le gouvernement sud-africain est accusé par plusieurs autres gouvernements africains, notamment ceux du Nigeria et du Ghana, de fermer les yeux sur les graves violences xénophobes en Afrique du Sud. En allant à Paris, est-ce que Cyril Ramaphosa vient aussi rompre un certain isolement diplomatique ? Oui, absolument, l'Afrique du Sud et son image sur le continent souffrent énormément de ces violences xénophobes. Ramaphosa, lui-même, je pense, n'a pas su être à la hauteur pour dénoncer ces manifestations, mais pas uniquement les manifestations, la violence contre les étrangers africains en Afrique du Sud. En ce qui concerne son isolement diplomatique, c'est très intéressant de voir l'Afrique du Sud renouer des liens avec des pays comme le Rwanda où, depuis très longtemps, l'Afrique du Sud n'avait pas eu de bonnes relations. Le ministre des Affaires étrangères rwandais était en Afrique du Sud pour la première fois en visite officielle depuis douze ans. Et du fait de cet isolement diplomatique, est-ce que le business en souffre ? Est-ce qu'il y a moins d'investissements en Afrique du Sud ? Je pense que, pour le moment, on ne sent pas encore ça. Le manque d'investissement en Afrique du Sud, depuis très longtemps, est lié à d'autres facteurs, notamment les problèmes d'infrastructures et d'approvisionnement en électricité. Là où on peut voir peut-être à l'avenir un problème économique lié à ces violences xénophobes, c'est pour les entreprises sud-africaines implantées sur le continent, comme le groupe de télécom MTN par exemple au Nigeria, qui est parfois mis en difficulté par le gouvernement nigérian à cause de ce qu'il se passe en Afrique du Sud et des violences xénophobes.

Le 9 juillet 2024, en pleine nuit, Foniké Menguè et Mamadou Billo Bah, deux des principaux dirigeants du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), étaient brutalement arrêtés en Guinée. Ils auraient été brutalisés, voire torturés, selon le témoignage de l'un de leurs codétenus désormais libre. Deux ans après, Foniké Menguè et Mamadou Billo Bah sont toujours portés disparus. À l'occasion d'une conférence consacrée au sort des deux militants guinéens ce jeudi 9 juillet à Dakar, le défenseur des droits de l'homme sénégalais Alioune Tine, fondateur du think tank Afrikajom Center, est le grand invité Afrique de RFI. Il répond aux questions de Guillaume Thibault. RFI : La société civile guinéenne marque ce jeudi 9 juillet les deux ans des disparitions de Mamadou Billo Bah et de Foniké Menguè. Deux ans sans aucune information, deux ans de silence. Comment jugez-vous cette situation ? Alioune Tine : C'est scandaleux. C'est révoltant parce que Billo Bah et Foniké Menguè, c'étaient les leaders de la société civile guinéenne qui ont travaillé avec beaucoup de courage, qui ont permis la démocratie et puis qui ont été enlevés par des personnes. Ils les ont amenés à la gendarmerie de Hamdallaye et puis au palais Mohammed V, et puis dans les îles Fotoba. Et on ne les a plus revus. Il y a un rescapé qui est là à Dakar, que je connais, Mohamed Cissé. C'est le seul survivant de cette histoire. Il est temps de mettre un terme à cette situation, parce que la vie des Guinéens, ça compte. Les familles des disparus estiment que le système judiciaire ne joue pas son rôle. Est-il encore possible d'enquêter en Guinée sur ce cas ? Difficilement. En Guinée, je pense que ce soit les institutions judiciaires, tout est sous contrôle. La seule possibilité aujourd'hui, c'est au niveau africain. La Cour africaine des droits de l'homme et des peuples, la Cour de justice de la Cédéao et même les plaintes qui sont déposées en France. Vous venez de le dire, une plainte a été déposée en France par les avocats en juillet 2024, il y a deux ans. Cette procédure, d'après vous, peut-elle aboutir ? Tant que les gens sont au pouvoir, c'est extrêmement difficile. Et maintenant, j'ai l'impression que l'influence que la France avait à l'époque a beaucoup baissé. Donc la France fait vraiment attention quand elle est en Guinée. Et cette situation, elle ne peut pas continuer en Guinée. On ne peut pas développer la Guinée par la peur et par les violations des droits de l'homme. L'organisation Tournons La Page Guinée qui affirme avoir documenté 35 cas de disparitions forcées et 12 cas d'enlèvements arbitraires depuis la prise de pouvoir des militaires en 2021, estime que c'est un retour au régime répressif du temps de Sekou Touré… Maintenant, dès que vous êtes opposant, activiste des droits de l'homme ou même journaliste d'investigation, vous n'avez plus la possibilité de vivre en Guinée. Sois vous êtes obligé d'être dans un exil forcé, c'est le cas de Cellou Dalein Diallo, de Sidya Touré qui étaient les principaux opposants. C'est le cas également de nombreux membres de la société civile guinéenne qui sont dans la sous-région ou en Europe, parce qu'ils ne peuvent plus vivre en Guinée Conakry du fait de leurs idées, du fait de leurs croyances. Ça se fait dans un silence qui est extrêmement inquiétant aujourd'hui, ni l'Union européenne, ni l'Union africaine, ni même les Nations unies, c'est vrai qu'il y a eu des interventions des Nations unies, mais timide. Je pense que la communauté africaine et internationale a besoin de regarder ce qui se passe en Guinée sous le règne du général Doumbouya. Mais on a l'impression qu'on est en train de revivre les pires moments de Sekou Touré. Comment vous expliquez ce silence continental, ce silence international ? Il y a un véritable basculement géopolitique. La chute du mur de Berlin avait permis le développement des droits de l'homme, le développement de la démocratie. Mais maintenant, avec les conflits armés que nous avons en Afrique, puis aussi le fait que les pays occidentaux n'aient pas eu la possibilité, les capacités de mettre un terme à ces conflits... La sous-région, c'est une espèce de proie pour la plupart des puissances impériales de venir chercher les matières premières. Il y a beaucoup de ressources en Guinée. La Guinée est très riche en ressources. Tant que les gens font du business, ça marche et c'est ça. C'est scandaleux. Il est temps aussi de mettre un terme à l'impunité. La Cour pénale internationale est très critiquée sur le continent africain, mais est-ce que vous estimez néanmoins que la CPI doit enquêter sur la situation en Guinée ? C'est vrai que la CPI a été affaiblie par certaines grandes puissances aujourd'hui, il ne faut pas l'oublier… Trump, les États-Unis… Mais, je pense que la CPI s'était impliquée déjà quand il y a eu les événements du 28 septembre, le stade de Conakry. Aujourd'hui plus que jamais, la CPI doit investiguer en Guinée, se saisir de ce qui se passe en Guinée. Je pense que ce serait franchement une bonne prévention des violations des droits de l'homme. Et puis également lutter contre l'impunité des crimes internationaux comme les disparitions forcées, comme les détentions arbitraires en Guinée Conakry. Pour revenir à Foniké Menguè et à Mamadou Billo Bah, l'inquiétude sur le sort des deux militants grandit chaque jour depuis deux ans. Vous gardez néanmoins espoir de les revoir vivant ? Ecoutez, moi, je garde espoir de les voir vivants. Je connais bien les deux, je connais bien leurs familles. La famille de Billo Bah est venue me voir ici il n'y a pas si longtemps, avec ses enfants. Donc vraiment, nous continuons à garder espoir et continuerons à mettre la pression pour qu'on nous dise ce que sont devenus Foniké Menguè et Mamadou Billo Bah.

Dix terroristes présumés ont été arrêtés lundi 6 juillet au Maroc lors d'une opération d'envergure menée dans tout le pays. Les autorités les soupçonnent d'appartenir à une cellule liée à l'État islamique au Sahel et d'avoir tenté de préparer un projet d'attentat. Des armes, des documents de propagande et du matériel pouvant servir à fabriquer des explosifs ont été saisis lors des perquisitions. Pour en parler, l'auteur du livre Maroc, le défi de la puissance, Abdelmalek Alaoui, qui préside également l'Institut marocain d'intelligence stratégique basé à Rabat, est le grand invité Afrique de RFI, ce mercredi 8 juillet. Il répond aux questions de Guillaume Thibault. RFI : Des interventions dans sept villes du pays, dix arrestations, un laboratoire pour concevoir des bombes découvert : cette cellule, indique les autorités, ne formait pas des terroristes pour partir à l'étranger mais pour frapper le territoire marocain. Abdelmalek Alaoui : La chose qui est certaine, c'est qu'il y a une inversion du centre de gravité tel qu'on le connaissait jusqu'à présent. Jusqu'à présent, il y avait une exportation de jihadistes vers la région du Sahel. Et là nous sommes dans une situation qui est assez inédite et qui marque une transformation de l'État islamique au Sahel, en donnant les instructions à ces unités combattantes de rester dans les pays qui étaient des pays de missions, avec un niveau de sophistication de plus en plus élevé. C'est très vraisemblablement une cellule qui était prête à passer à l'action. Tout le monde a en mémoire les attentats d'ampleur, notamment celui de Marrakech en 2011. L'État islamique cherche-t-il à frapper le royaume marocain car il y a aussi une réelle confrontation idéologique ? Il y a une confrontation qui est une confrontation fondamentale, puisqu'au Maroc, le Roi, qui est commandeur des croyants, promeut un Islam du milieu, de rite malékite. Et donc, depuis les attentats de 2003, le Maroc a toujours joué sur un aspect tridimensionnel : le renseignement, la théologie, mais également le social. Car, évidemment, la pauvreté est souvent le terreau de la radicalisation. Et donc, évidemment, frapper le Maroc, c'est frapper le symbole de l'islam du milieu tel qu'il est porté par le roi Mohammed VI. La Fondation Mohammed VI des oulémas africains forme des centaines d'imams pour tout le continent, ce qui constitue un antidote doctrinal au jihadisme sahélien. Vous évoquiez le niveau de sophistication de la cellule démantelée, composée de trois équipes : la première chargée de valider les cibles, la seconde en charge des achats, la troisième gérait l'assemblage des explosifs, le tout étant coordonné par des cadres de l'État islamique à l'étranger. Peut-on parler d'un fonctionnement militaire ? C'est un fonctionnement typique des organisations terroristes, lorsqu'elles arrivent à maturité et lorsqu'elles ont pu obtenir également du financement. Parce que là, on parle de communications cryptées, on parle de cellules qui sont étanches entre elles. La cellule n'en était plus à un stade d'endoctrinement. C'est une structuration avancée qui montre que le groupe n'en était plus à ce stade-là, mais à celui de la planification tactique. Il y a une sophistication de plus en plus importante de l'État islamique et des différentes cellules avec lesquelles il essaie d'organiser ses projections sur les territoires extérieurs. L'État islamique continue son expansion au Sahel, notamment au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Comment les autorités marocaines collaborent avec les juntes militaires qui sont au pouvoir dans ces États ? On en a des marqueurs extérieurs. On le voit, le Maroc se met en position de médiateur, a poursuivi le dialogue avec les différents pays de l'AES lorsque ceux-ci ont voulu rompre la discussion avec Paris. Et donc, le Maroc s'est trouvé en tiers de confiance qui permet de vasculariser une relation tridimensionnelle entre le Maroc, le Sahel et la France, mais aussi d'autres grandes puissances. Le Maroc a cette doctrine basée d'abord sur le fait qu'il faut désenclaver le Sahel. C'est pourquoi il y a une initiative atlantique très importante qui est promue par le Roi Mohammed VI pour permettre au commerce de mieux fonctionner dans ces zones-là. Car, encore une fois, l'insécurité est nourrie par la précarité économique. Le Maroc a également signé des accords de coopération sécuritaire avec Israël, les États-Unis, la France. Cette coopération internationale est-elle également essentielle dans la lutte contre le terrorisme ? Sur la coopération avec les États-Unis, évidemment, elle est très importante. C'est une relation qui est très ancienne. D'ailleurs, l'exercice African Lion se déroule traditionnellement au Maroc chaque année, car il permet de reproduire des théâtres d'opérations dans lesquels il y a à la fois le désert, la montagne et le Maroc offre cette richesse-là. Sur la coopération avec Israël, il n'y a rien de public, d'autant plus que le Maroc est sur une ligne extrêmement ferme sur la solution à deux États [un israélien et l'autre palestinien, NDLR]. Avec la France, enfin, la coopération sécuritaire a bien repris depuis la reprise de la relation et de cette embellie diplomatique qui a eu lieu à l'automne 2024 et la reconnaissance par le président Macron de l'intégrité territoriale du Maroc et donc de la souveraineté marocaine sur le Sahara. Rappelons que le Maroc a toujours joué un rôle très important en matière de renseignement et de coopération avec la France, la localisation du terroriste Abaaoud [Abdelhamid Abaaoud, acteur-clé des attentats de novembre 2015 en France, NDLR] avait été rendue en grande partie possible grâce à un renseignement de la DGST. La DGST marocaine a également formé des officiers au Gabon, en Côte d'Ivoire, en Guinée-Conakry, à Madagascar et en Tanzanie. Vu la pression des groupes terroristes, cette coopération panafricaine doit-elle absolument se renforcer ? Le modèle marocain est basé sur le fait qu'il refuse le tout technologique. L'aspect humain du renseignement reste extrêmement important dans la technicité. Eh oui, effectivement, la coopération y joue un rôle essentiel. Car même si le Maroc a développé des services de renseignements parmi les plus efficaces et les plus respectés au monde, la menace, elle, ne dort jamais. Donc, il est important de pouvoir continuer à discuter avec tous les partenaires et de pouvoir aller au-delà des frontières, lorsque cela est nécessaire.

Notre grand invité Afrique du jour nous emmène au Sénégal, en plein tourment politique. Vendredi 3 juillet, le chef de l'État, Bassirou Diomaye Faye, a annoncé la création prochaine de son propre parti politique, décision qui accentue la confrontation avec son ancien mentor et désormais président de l'Assemblée nationale, Ousmane Sonko. Les deux hommes cherchent visiblement à assoir leurs statures et se diriger tout droit vers un duel pour la présidentielle de 2029. Professeur agrégé de sciences politiques à l'Université Gaston-Bergé de Saint-Louis, Maurice Soudieck Dione répond aux questions de Guillaume Thibault. RFI : Ce parti politique n'a pas encore de nom, de logo… Bassirou Faye est-il en train d'officialiser sa candidature à la présidentielle de 2029 ? Maurice Soudieck Dione : Bien entendu, les actes qu'ils posent vont dans le sens d'officialiser sa candidature pour la présidentielle de 2029, qui est une échéance électorale cruciale. Je crois que le duo s'est transformé en duel. Et aujourd'hui, je crois qu'on va vers une clarification politique des forces qui gravitent autour de l'une et de l'autre personnalité. Et ce combat politique devra être tranché par le vote du peuple. En annonçant la création de son parti, Bassirou Diomaye Faye quitte officiellement le Pastef ? Oui, naturellement, puisqu'on ne peut pas être à la fois membre de deux partis politiques qui sont concurrents. Ça n'a pas beaucoup de sens. Donc, le président était dans une logique de dire qu'il est dans le Pastef. Aujourd'hui, la stratégie semble avoir évolué pour un parti politique qui lui est propre et qui va naturellement chercher à capter des soutiens au niveau du Pastef, mais aussi avec d'autres forces politiques qui gravitent sur la scène nationale. Le chef de l'État est déjà à la tête de la coalition Diomaye président. Pourquoi, au Sénégal - on l'a vu avec Abdoulaye Wade, avec Macky Sall - diriger son propre parti est fondamental pour mener sa carrière ? Le président de la République a besoin d'un appareil politique pour asseoir son pouvoir. Et cela, c'est une réalité. On l'a vu lorsque le président Abdou Diouf s'est départi de son appareil politique en 1996. C'est ainsi qu'il a perdu le pouvoir en 2000. Parce que, évidemment, son parti a été marqué par des départs de barons. Donc, un chef de l'État qui n'a pas de soutien politique à travers une formation qu'il dirige, c'est une manière de fragiliser son pouvoir. Dans cette bataille politique, il y a aussi la vaste réforme constitutionnelle votée à l'Assemblée le 29 juin, à la demande d'Ousmane Sonko, qui prévoit notamment d'interdire au chef de l'État de présider un parti politique. Est-ce que cette réforme peut affaiblir Bassirou Diomaye Faye ? Naturellement, cette disposition ne semble pas arranger le président de la République. Il y a aussi cette question de la mise en œuvre de la réforme, puisque le président est l'acteur principal qui doit permettre l'effectuation de ladite réforme, puisque c'est le président qui choisit en dernière instance si la réforme doit être approuvée par l'Assemblée nationale ou soumise à référendum. Le président a opté pour le référendum, mais la Constitution ne lui impose pas de délai. Et de ce point de vue, il est fort probable que ce référendum n'ait finalement pas lieu. Ou alors que le président, sur la base de l'article 51, propose un autre projet de référendum et le soumette au peuple. Les deux hommes avaient promis de réformer le système, qui est un système où le président a beaucoup de pouvoir. Aujourd'hui, le chef de l'État n'a aucun intérêt à modifier la Constitution ? Je crois qu'il faut peut-être voir les choses avec un peu plus de nuances. Parce qu'à la vérité, l'hyperprésidentialisation du système politique sénégalais nous a permis d'avoir une stabilité politique près de 63 ans. Le président de la République doit rester la clé de voûte des institutions et chercher à tempérer son pouvoir avec celui d'un Premier ministre qui n'est pas élu, mais qui est nommé, ne fera que nous mener encore à des crises. Et l'histoire nous l'a montré, à travers toutes les confrontations qu'on a connues au sommet de l'État depuis Senghor et Mamadou Dia, en passant par Idrissa Seck, Abdoulaye Wade, Macky Sall, etc. Le Sénégal traverse une période difficile, notamment au niveau économique. Est-ce que cette lutte des chefs entre Bassirou Faye et Ousmane Sonko ne va pas frustrer un peu plus les populations ? Bien entendu, parce que là, on est dans une situation alarmante pour les finances publiques qui plombent les capacités d'investissement de l'État, les capacités de financer les projets de l'État, alors que on ne peut pas exécuter le programme qui a été promis aux Sénégalais, notamment sur le plan économique, s'il n'y a pas de financement. Et à côté de cette situation-là, vous avez le coût de la vie qui augmente. Et si en plus de cela, on doit avoir une guerre des chefs, un conflit au sommet de l'État qui va se traduire par des luttes de positionnement pour les échéances électorales à venir, naturellement, l'électorat peut se dire que les hommes politiques sont tous les mêmes et que ce qui les intéresse, c'est finalement leur propre égo et la conquête du pouvoir...

Un collectif d'organisations de la société civile congolaise et internationale, regroupées sous l'appellation « Le Congo n'est pas à vendre » (CNPAV) et engagées dans la lutte contre la corruption, a dénoncé dans un rapport publié le 29 juin « les disparités des rémunérations entre agents publics », sources, selon ce mouvement, des « inégalités et des injustices sociales en République démocratique du Congo ». RFI : Vous documentez dans votre rapport des dépassements allant jusqu'à 659% sur certaines lignes de dépenses sur l'année 2024 sur laquelle vous avez travaillé. Comment cela est-il possible ? Jean Keba : Cela est dû au manque de respect ou à la violation de la loi des finances, puisque dans la loi des finances, les dépenses sont plafonnées avec des crédits attribués à chaque institution, ministère ou service, et les dépenses sont engagées, avec l'autorisation d'abord du ministère du Budget qui doit vérifier la conformité de la dépense, et enfin par le ministère des Finances sur autorisation du ministère du Budget. Et ce qui se fait, c'est qu'apparemment, la dépense n'est pas respectée ou il y a une légèreté ou négligence dans l'exigence donnée par la loi des finances puisque les dépenses dans le budget des dépenses sont plafonnées à 100 %. Mais nous avons remarqué qu'il y a des rubriques comme les dépenses de fonctionnement, les fonds spéciaux d'intervention ou de recherche, même la masse de rémunération où il y a toujours le dépassement. Je crois que la responsabilité incombe premièrement, d'abord aux deux ministres du Budget et des Finances et aussi aux gestionnaires de crédits, parce qu'ils connaissent bien le plafond qui est autorisé. Et, si on va jusqu'à dépasser, c'est qu'il y a eu négligence ou la volonté de mal gérer. Pour un auditeur qui ne connaît pas le circuit budgétaire congolais, je me permets d'insister. Pouvez-vous décrire concrètement comment un dépassement de 200 ou 600% devient possible sans sanction ? Cela devient possible parce qu'il y a l'impunité. Sur presque toutes les années, les organisations qui travaillent sur la gouvernance budgétaire relèvent les frais de dépassement et interpellent les services de contrôle qui devaient le constater pour appliquer les sanctions. Mais malheureusement, faute de sanctions, ces pratiques sont encouragées et continuent à se faire. Vos enquêtes, Maître Jean Kéba, vous ont-elles permis de savoir ce que gagne par mois le président de la République, par exemple, le président de l'Assemblée nationale ou le Premier ministre ? Le rapport est parvenu, a constaté qu'il y a le manque de transparence non seulement dans la détermination, dans le calcul de répartition de la masse, de la rémunération, mais il y a aussi un manque de transparence dans la non-publication des salaires de certains personnages de l'État et principalement le personnel politique. Le salaire du président de la République n'est pas connu, de la Première ministre, et même des députés, des ministres. Il n'y a aucun document accessible au public qui renseigne sur la rémunération ou le salaire qui est accordé à chacun dans cette catégorie des agents publics. Quelles recommandations faites-vous pour essayer de stopper ce que vous qualifiez d'hémorragie financière ? Il faut que le pays se dote d'un cadre légal d'harmonisation des rémunérations de tous les agents publics de l'État, de manière à pouvoir assurer une redistribution équitable de la masse des rémunérations qui est donnée. Et on doit harmoniser l'ensemble des salaires et tous les éléments de rémunération pour plus d'équité. Nous recommandons aussi la réduction du temps de vie institutionnel qui consomme suffisamment d'argent. Et là, nous demandons à ce que les dépenses de fonctionnement, par exemple, soient plafonnées de 10 à 15% puisque ce sont des dépenses qui sont gonflées. Quand vous arrivez dans l'administration, il y a beaucoup de services qui manquent pratiquement de tout. Tu arrives à la police, c'est toi le justiciable ou le citoyen plaignant qui doit chercher les papiers pour les OPJ parce qu'ils manquent de fournitures alors que les frais de fonctionnement sont débloqués chaque année. On doit encadrer les fonds spéciaux et qu'on définisse quelle est leur destination de manière à ce qu'ils puissent être justifiés et tracés. Alors, ce sont des recommandations qui ne sont pas forcément nouvelles. On a souvent entendu diverses institutions congolaises aller dans le même sens, mais qu'est-ce qui, structurellement, bloque leur mise en application ou du moins leur mise en place ? Vous avez raison de dire que ce sont des recommandations qui ne sont pas formulées pour la première fois, car ces pratiques datent d'il y a plusieurs années. Elles sont ancrées dans la culture de certains gestionnaires. Vous avez des gens, des fonctionnaires qui peuvent se retrouver dans dix ou quinze commissions non permanentes et qui ont des primes qui peuvent atteindre jusqu'à 40 à 50 000 dollars le mois, alors qu'au même moment, il y a des fonctionnaires dans certains coins perdus du pays qui ne peuvent même pas atteindre 100 dollars. Je crois que tous ceux qui profitent de cette situation ne peuvent pas vouloir que ces recommandations soient appliquées. Il faut un engagement ferme et une volonté politique au sommet de l'État et au niveau des ministères clés qui gèrent, qui interviennent dans la gestion des ressources publiques pour que l'on puisse arriver à un changement. À lire aussiRDC: un rapport dénonce le train de vie des élites politiques

Ce mois de juillet 2026, l'une des grandes plumes de la littérature francophone aura 85 ans : l'écrivain congolais Emmanuel Dongala, né en 1941. Son parcours l'a fait traverser toute l'histoire du Congo-Brazzaville, de l'indépendance aux déchirements de la guerre civile, en passant par l'âge d'or de la littérature et du théâtre dans les années 70 à 90. C'est cette histoire qu'il a racontée à RFI, à la première personne. RFI : Vous êtes né en juillet 1941, il y a 85 ans. Est-ce que pendant votre enfance se mettent déjà en place des choses importantes pour votre vie d'écrivain ? Emmanuel Dongala : D'abord, quand j'étais petit, à l'époque, il n'y avait pas de télévision et le soir, en saison sèche, il faisait froid. On était dehors, autour du feu, sous le clair de lune, et notre mère, ma mère, nous racontait des histoires, des contes. Et ça me fascinait. Je me disais : « Il faut qu'un jour moi aussi je me mette à inventer mes propres contes. » Et c'est incroyable comme cette femme analphabète m'a poussé à devenir écrivain. Et mieux encore, mon père était instituteur et il avait des livres à la maison que je feuilletais. Je ne comprenais pas la moitié de ce qu'il y avait dans ces livres-là. Mais l'objet était là et fascinant… … Fascinant. Je lisais, je passais de la littérature aux sciences, vous savez, ces grosses encyclopédies de l'époque, Larousse. Je me souviens très bien. Et être fils d'instituteur a été très important pour moi. C'est ce qui a fait ce que je suis aujourd'hui. … Et être bercé par les contes de votre mère. Oui aussi. Il y a un conte qui vous a marqué ? Oui, plusieurs. Et quelquefois la grand-mère, qui était encore vivante, nous racontait ces contes-là sur les animaux de la brousse, les hommes et les sorciers. C'était vraiment fascinant. À lire aussiL'écrivain congolais Emmanuel Dongala Dans les années 70, vous devenez enseignant-chercheur en chimie à l'université de Brazzaville. Le pays est alors en pleine République populaire, pétri de principes marxistes-léninistes, sous la direction de Marien Ngouabi. Quel souvenir personnel est-ce que vous gardez de cette période révolutionnaire ? Ouh là là ! D'abord tout était caporalisé. Parti unique. « Le pouvoir est au bout du fusil » : c'est le slogan qu'on voyait partout dans les rues. « Le parti dirige l'État ». Même à l'université, au Conseil de l'université, il y avait un représentant du parti qui faisait face au recteur. Il y avait quand même une ferveur révolutionnaire. On croyait vraiment qu'on allait changer le monde. Mais à la fin, c'était beaucoup plus des slogans et de la répression qu'autre chose. Est-ce qu'il y a des anecdotes qui vous ont marqué sur ce quotidien pendant la période révolutionnaire ? Oui. Par exemple, une fois, il y avait un grand meeting du parti et le représentant du parti, habillé en col mao, se lève, crie : « À bas l'impérialisme ! » La foule répond : « À bas ! » « À bas le colonialisme ! » La foule crie : « À bas ! » « À bas le néocolonialisme ! » « À bas ! » « C'est bien, nous sommes maintenant libres », a répondu à la suite le représentant du parti. Voilà, c'était fini pour lui. La parole était performative. C'était marrant ! Et puis il y avait beaucoup de ces slogans-là qui nous font rire aujourd'hui. Par exemple : « Il faut se serrer la ceinture aujourd'hui pour mieux vivre demain. » Parce qu'il y avait la pénurie, il n'y avait rien, il y avait des retards de salaires. Donc pour amadouer la population ou pour expliquer, on disait : « Il faut se serrer la ceinture aujourd'hui pour mieux vivre demain. » À lire aussiRetour au Congo, avec Emmanuel Dongala Et quel était justement votre quotidien d'enseignant-chercheur dans ces années 70 à Brazzaville ? Moi, j'étais assez indépendant parce que j'étais en chimie. Mais mes collègues de philosophie, par exemple, disent que la philosophie marxiste primait sur tout. Les autres philosophes, les Kant, les Sartre, c'était des « philosophes bourgeois », ça ne comptait pas. Et c'était terrible cet encadrement de la pensée à l'époque pour des universitaires. Tout le monde devait être marxiste. Ils parlaient du socialisme scientifique et ils parlaient des lois du mouvement social, je ne sais pas quoi. Moi qui suis chimiste et physicien, je ne connais que les trois lois de Newton. Mais eux, ils avaient une loi du socialisme, etc. Il y avait une contrainte intellectuelle. L'espace intellectuel était assez restreint. Est-ce que c'est le moment où vous entrez en écriture ou est-ce que vous êtes entré en écriture plus tôt ? Ah non, j'ai commencé tout simplement, tout bêtement au lycée, en écrivant des poèmes – des mauvais poèmes. Parce qu'à l'époque on envoyait des poèmes aux filles, vous voyez ? J'ai commencé par ça : imiter les Baudelaire, Rimbaud, etc. Et je lisais beaucoup, énormément. C'est ça qui m'a donné vraiment le goût d'écrire. En 1973, vous publiez Un fusil dans la main, un poème dans la poche qui raconte le parcours d'un jeune révolutionnaire africain, de la lutte anticoloniale à l'exercice du pouvoir. Et vous montrez dans ce livre comment l'idéal de libération se déforme jusqu'à produire de nouvelles formes d'oppression. Comment ce texte a-t-il été accueilli à l'époque par vos lecteurs congolais et par le pouvoir ? Les lecteurs congolais, c'était extraordinaire. Une réception incroyable, parce que le livre a été publié par Albin Michel et après on ne le trouvait plus. J'ai vu des gens qui le faisaient circuler par photocopie. Et autre anecdote que je trouve très intéressante : le livre avait été traduit en portugais et des années plus tard, j'ai retrouvé des combattants du MPLA, le parti angolais, et il y en a un qui m'a dit : « J'ai lu votre livre dans le maquis. C'était vraiment très bien. C'était exactement ce qui se passait. Mais vous, vous étiez dans quel maquis ? » Moi j'ai dit : « Non, je n'ai jamais combattu. Je ne sais même pas par quel bout on tient un fusil ! » Il était étonné que j'aie si bien décrit la réalité du maquis. Quand l'imaginaire rencontre la réalité, ça fait vraiment plaisir pour un écrivain. Au Congo, le livre a été censuré, banni parce qu'il y avait une liste de livres interdits. Je ne sais pas pourquoi, je n'ai jamais compris. Autant je comprenais la censure pour Jazz et vin de palme, mais pour Un fusil dans la main, un poème dans la poche, je n'ai pas compris pourquoi c'était censuré. À lire aussi«Un fusil dans la main, un poème dans la poche», par Emmanuel Dongala De quand date votre engagement dans le théâtre, sur la scène brazzavilloise, et pourquoi le théâtre ? Et bien parce que ça fait partie de la littérature, de tout ce que j'aimais et de toute la vie qui était autour de moi. Parce que c'est très théâtral, la vie congolaise, la vie au Congo. Et c'était vraiment une période bénie, cette époque-là des années 70-90 où le théâtre congolais était vraiment florissant. Je ne prétends pas que c'est nous qui avons créé le théâtre congolais. Non, ça existait bien avant nous. Il y avait beaucoup de petites troupes. Il y avait le théâtre national. Mais vraiment, à cette époque-là, parmi les groupes qui existaient, beaucoup montaient plus des scénettes que du théâtre. Et il y a trois groupes qui ont émergé : la troupe de Sony [Sony Labou Tansi, NdlR]. Sony a fait un travail remarquable pour mettre le théâtre congolais sur la scène internationale. La troupe qui s'appelait Ngunga, de mon ami Matondo aussi, qui était très bien, et la mienne s'appelait l'Éclair. Et ça avait tellement d'impact sur les autres que les jeunes, les autres troupes, nous taquinaient ou se moquaient de nous – ils nous jalousaient un peu d'ailleurs – en nous qualifiant de « So-ma-do », acronyme de Sony, Matondo et Dongala. Et chacun de nos groupes travaillait de façon différente. Matondo était spontané, dur, pour confronter la réalité. Sony jouait ses très beaux textes. Il venait à Limoges tout le temps. Et moi je m'intéressais beaucoup plus au théâtre international. Mais j'ai joué des pièces congolaises de Sylvain Bemba et d'autres. Mais tout de suite, j'ai monté « Sartre ». Et quand un de mes livres, Le Feu des origines, a été traduit au Japon, j'ai été invité au Japon. Je me suis mis à lire la littérature japonaise et j'ai découvert une pièce de Yukio Mishima qui s'appelle « Sotoba Komachi », qui m'a plu. Je l'ai montée à Brazzaville. Donc voilà la différence un peu entre nous trois, mais c'était vraiment vibrant. C'était une rivalité fraternelle. Vous diriez qu'il y a eu un âge d'or du théâtre congolais dans ces années 70, peut-être 80 ? Jusqu'en 90, oui. Le théâtre continue aujourd'hui, je ne vais pas dire que ça n'existe plus, mais cette époque particulière a quand même marqué et a été une période importante parce qu'il n'y avait pas que nous. Je parlais du parti unique, il avait aussi des pièces révolutionnaires, et puis ça passait à la radio, c'était très populaire, très suivi. Il n'y avait pas qu'à Brazzaville, il y avait aussi à Pointe-Noire, à Dolisie et puis il y avait des scènes dans les lycées, il y avait des troupes. Jusqu'à aujourd'hui, le théâtre est très aimé au Congo. Est-ce que vous pouvez nous raconter l'histoire du théâtre de l'Éclair dont vous êtes le principal animateur dans les années 80 ? Comment est-ce qu'il est né ? Il y avait un embryon, une petite troupe qui était là, qui végétait un peu, et on est venu me voir. On m'a demandé de prendre la direction de cette troupe. On a commencé à travailler d'abord sur la gestuelle, parce qu'on a eu la chance d'avoir le mime Marceau qui est passé à Brazzaville et on a fait un petit stage avec lui. Ensuite, on a eu d'autres comédiens, d'autres metteurs en scène français qui sont passés à Brazzaville. Donc le théâtre de L'Éclair, ce qui le caractérisait aussi, c'était beaucoup la gestuelle, surtout quand j'ai monté « Sotoba Komachi » de Yukio Mishima, il y avait beaucoup de ces pas glissés. Je tenais beaucoup à ça. J'ai monté « Sartre », comme je l'ai dit tout à l'heure, ce n'était pas rien : « Les mains sales ». S'il y avait cette scène théâtrale aussi riche, ça veut dire aussi qu'il y avait un vivier d'acteurs importants dans le Brazzaville de l'époque ? Oui, oui. Le grand théâtre, à l'époque, c'était le théâtre national. Il était subventionné par l'État et les acteurs étaient payés, professionnels. Donc c'est pour vous dire que l'État donnait une importance à ça. Nous, on était des théâtres indépendants, des groupes indépendants. Moi, comme j'étais professeur à l'université, j'avais un peu d'argent, je finançais ça moi-même et les prix des billets étaient vraiment modiques, évidemment. À lire aussi2. Emmanuel Dongala Est-ce qu'il y a des anecdotes qui vous ont marqué sur cette période théâtrale ? Oui, absolument, parce qu'à cette époque-là, je vous ai dit, on vivait sous une dictature de parti unique et il y avait des flics partout. Ils venaient écouter ce qu'on disait, etc. Évidemment, ils ont mis quelqu'un pour suivre Sony. « Ce qu'il fait dans son théâtre, c'est suspect », disaient-ils. Et Sony les a repérés tout de suite. Ces gens-là, ils n'étaient pas malins et on les repérait tout de suite. C'est lui qui me raconte : il me dit qu'il a conçu une scène avec un comédien. Il allait parcourir trois mètres sur le plateau, s'arrêter, bailler, puis retourner et un autre refaisait la même chose, et la même chose… et la même chose. Et là, au bout d'une demi-heure, le gars commençait à s'ennuyer. Il a dit : « Mais si c'est ça le théâtre, pourquoi on nous demande d'espionner ? » Puis il n'est plus jamais revenu. Mais moi, mon plus grand coup, ce n'était pas dans le théâtre. C'était quand j'étais professeur de chimie à l'université de Brazzaville, directeur des affaires académiques. J'organisais des conférences académiques. Et à l'époque, il y avait un grand débat dans le parti pour savoir qui était de droite, qui était de gauche. Il y avait un combat idéologique dans le parti. Il se trouve que je suis professeur de chimie et en chimie, il y a des molécules qu'on appelle énantiomères. Ça veut dire tout simplement que les molécules sont exactement les mêmes. La seule chose qui les distingue, c'est que, quand vous faites passer la lumière, l'une dévie la lumière à droite, l'autre dévie la lumière à gauche. Donc ce sont des molécules droites et gauches. Donc je me suis dit : « Ah ah ah ! Je vais faire une conférence académique de chimie organique avec le titre "De la notion de droite et de gauche". » Voilà le titre de ma conférence. Oh là là… alors qu'il y a un débat qui était de droite, de gauche dans le parti, les gens se sont dit : « Ça y est, qu'est-ce qu'il va dire celui-là ? » Je n'ai jamais vu un tel engouement parmi les services de sécurité de Brazzaville, il y avait trois ou quatre agents dans la salle pour voir ce que j'allais dire, sur la notion de droite et de gauche. Je me suis bien amusé. Ils se sont ennuyés à mort. D'ailleurs, ils n'ont rien compris. Est-ce que vous pourriez nous parler de vos relations avec Sony Labou Tansi et Matondo Kubu Turé, qui étaient donc les deux autres grands animateurs de la scène théâtrale de l'époque ? Oui, ce sont des frères. Dans le théâtre, on a combattu ensemble, on a fait des choses ensemble. Et ce qui est remarquable, c'est que nous avions des divergences politiques profondes. Par exemple, Sony était dans un parti politique et moi je ne l'étais pas, etc. Mais ça, ça ne nous divisait absolument pas. On se retrouvait, on discutait quelquefois, on copiait un peu les uns sur les autres… parce que j'ai vu quelquefois que Sony piquait quelque chose chez Matondo par exemple. Donc c'est pour ça que ces trois groupes sont restés si emblématiques pour les jeunes Congolais. Il y avait une forme d'émulation aussi entre vous ? Absolument. Rivalité, jalousie fraternelle. Sony avait un peu plus de succès que nous parce qu'il était connu à l'étranger. Il avait des pièces qui étaient jouées à Paris et chaque année il venait à Limoges. Mais c'est bien, parce que ce succès nous a entraînés aussi, nous a fait travailler plus fort encore. Donc voilà ce que c'était le « So-ma-do ». Qu'est-ce que vous retenez de la scène littéraire de cette époque à Brazzaville ? C'est aussi la grande époque de la littérature congolaise. Il y avait des écrivains avant, je vais citer les Letembet Ambily, les Jean Malonga, etc. Mais là, notre génération, ce groupe d'écrivains, je cite quelques noms : Tati Loutard, Henri Lopez, Sony Labou Tansi, Sylvain Bemba, Tchicaya U Tam'si – Bon, il était un peu plus âgé que nous, il n'était pas tout à fait dans notre groupe – et j'en passe… C'est vraiment à ce moment-là qu'il y a eu un véritable corpus de la littérature congolaise, connu à l'étranger, parce qu'on commençait à gagner des prix à l'étranger, à être traduit. Je suis traduit dans une douzaine de langues, par exemple. Et ce qui est encore une fois très intéressant, c'est qu'on était sous la dictature et on arrivait quand même à produire ces œuvres… qui étaient censurées. Comme je vous ai dit, Jazz et vin de palme a été censuré. Sony Labou Tansi a eu des livres censurés, mais on produisait quand même. Il y avait une forme de tolérance, finalement, du pouvoir. Oui, c'est ça qui est paradoxal. En fait, le pouvoir ne savait pas trop. Comme on disait à l'époque : « Il censurait les livres, mais ne censurait pas les écrivains. » C'était ça la formule qu'on avait trouvée. Il y avait une sorte de tolérance et puis je dois dire, quelqu'un qui était très bien, qui était ministre, membre du parti, mais qui nous protégeait, c'est le poète Jean-Baptiste Tati Loutard. Il nous protégeait vraiment. Il a protégé Sony pendant longtemps. Sony était fonctionnaire. Quelquefois, il partait à Limoges pour le théâtre, il abandonnait son boulot… Mais il nous a protégé, Tati Loutard, et je lui suis très reconnaissant pour ça. Est-ce que vous vous rencontriez entre auteurs ? Est-ce que vous formiez un cercle de gens qui se retrouvaient régulièrement ? Oui, on se retrouvait quand un livre des nôtres paraissait et on en discutait. C'est pour ça que Sylvain Bemba a créé ce mot qu'il appelle « la phratrie », la fraternité des lettres entre nous. Et ça a tenu, malgré les guerres civiles, les répressions politiques. C'est le seul endroit où la politique ne nous a pas divisés. Jusqu'à la guerre civile de 98 où nous sommes partis. Sony était mort. Et puis nous sommes partis, dispersés. Quelles sont les anecdotes dont vous vous souvenez sur cette « phratrie » des lettres ? On faisait lire nos manuscrits, les uns aux autres. On se passait les manuscrits. Il y a un point central autour duquel nous tournions, c'était Sylvain Bemba. C'était lui, vraiment le patriarche, c'est lui qu'on allait voir pour passer nos manuscrits. Et j'avais créé aussi une revue, Les Cahiers de théâtre de L'Éclair, qui n'a produit que trois numéros, malheureusement. Dedans, il y avait les contributions de Sony et des autres intellectuels de la place qui s'intéressaient au théâtre. Voilà encore un lieu d'échanges. C'était ça l'époque. Mais bon, on rencontrait des difficultés quand même pour imprimer. Il fallait taper, dactylographier à la machine. Je ne sais pas si vous savez ce que c'est de taper à la machine avec le papier carbone. Et puis quand on voulait faire des tracts, il fallait ronéotyper avec de l'encre sale. Donc c'était difficile, mais on réussissait quand même à faire circuler nos manuscrits, nos idées, les discussions sur la place. Le parti unique avait ce qu'il appelait l'Union nationale des écrivains et artistes du Congo. Tout le monde devait y être, tous les artistes, les écrivains, etc. Et nous, on ne voulait pas faire partie de cette UNEAC caporalisée par le parti. Nous avons créé à part, de façon tout à fait indépendante, ce que nous appelions l'ANEC, Association nationale des écrivains du Congo. Et tous les bons écrivains y étaient… j'exagère, parce que Tati Loutard est resté à l'UNEAC. Mais tous les autres, les Sony, les Matondo, tous les autres écrivains étaient avec nous dans cette association pour laquelle je dis fièrement que j'étais le président et le cocréateur. Et le pouvoir a laissé faire ? Oui, je pense que c'est arrivé au moment où déjà le parti unique était en fin de course. Les années 90 voient une explosion de violence politique au Congo au travers des milices que vous décrivez dans l'une de vos œuvres majeures, Johnny chien méchant. Quelle expérience personnelle, intime, est-ce que vous avez eue de ces milices, vous, Emmanuel Dongala ? Je les ai vécues… Un beau jour, vous voyez dans la rue des gamins avec des fusils plus hauts qu'eux, qui intimident les adultes, qui les font s'agenouiller dans la rue, dans les barrages. Mais vous vous dites : « Dans quel monde nous vivons ? » C'était terrible. Donc, avec ma famille, nous avons fui pour aller vers Pointe-Noire à pied, à travers la forêt. C'est terrible. C'est ça qui m'a donné l'idée d'écrire Johnny, chien méchant. Des gamins comme ça qui ont terrorisé des adultes, leur première expérience amoureuse est un viol. Mais qu'est-ce qu'on peut faire des gamins comme ça ? Comment les récupérer ? C'était vraiment terrible à vivre. Et c'est là où j'ai vraiment vu la souffrance humaine, la cruauté humaine. En ce sens que, par exemple, j'ai vu à un barrage où, pour passer, il fallait donner une pièce de 100 francs. 100 francs CFA, ce n'est rien. Et il y a un pauvre vieil homme, à l'époque, qui n'avait pas d'argent du tout. Et je vois quelqu'un à côté de lui qui dit : « Il n'a pas d'argent, je vais payer, je paie à sa place. » Et le petit milicien, là, avec son fusil, dit : « Non, ce n'est pas ton argent qu'on veut, c'est SON argent à lui. » Vous vous rendez compte… Ils se sont mis à battre le vieil homme. C'était cruel. C'est quelque chose qui a complètement échappé aux politiciens. En plus de ça, ce qui m'a touché personnellement, c'est qu'il y a eu des pillages partout. Ma bibliothèque a été pillée. J'avais des livres signés d'Aimé Césaire, de Jorge Sabato, le Portugais. Et en plus de ça, j'avais de la correspondance parce que j'ai fait des études aux États-Unis à une époque où il y avait les Civil Rights, donc j'ai eu une correspondance avec Malcolm X. Tout ça, ça a été détruit. Mais dans tous ces trucs-là, il y a toujours des moments cocasses. Un jour, en me promenant dans un grand marché de Brazzaville qu'on appelle le marché Total, je vois par terre mes livres pillés. Je dis : « Ce n'est pas possible, il faut que j'aille appeler la police pour récupérer mes bouquins. » Je vais voir la police. Je dis : « Voilà, j'ai vu à Total par terre mes livres. Je veux que vous veniez avec moi en tant que policier pour récupérer mes livres », l'agent de police appelle son chef. Son chef vient, je répète. Il me dit : « Ah, attendez, précisons : vos livres, ils ont été pillés ou volés ? » Je dis : « Pardon ? ». « Ah oui, parce que si ça a été volé, d'accord. Nous faisons une enquête. Mais si ça a été pillé, c'est la guerre, on ne peut rien faire. » [Il rit] Donc, c'est ça la guerre civile… À lire aussiEmmanuel Dongala, une sonate des Lumières

Le Mali, le Niger et le Burkina Faso, les trois pays membres de l'Alliance des États du Sahel (AES), ont formalisé auprès des Nations unies leur intention de retrait de la CPI. L'AES reproche à cette instance onusienne basée à la Haye aux Pays-Bas de manquer d'impartialité et de politiser la question des droits humains. Antonio Guterres, le secrétaire général de l'ONU, a acté leur départ le mardi 30 juin. Le retrait devrait être consommé dans un an. En attendant, la CPI a déjà invité les trois pays à rester et à discuter en son sein. Sur les implications et les conséquences de ce retrait, Julien Antouly, maître de conférences en droit international, spécialiste des pays du Sahel, répond à nos questions. RFI : Les raisons avancées par les régimes militaires des États de l'AES sur le manque d'impartialité et les accusations d'instrumentalisation des droits humains pour justifier leur retrait de la CPI vous semble-t-elle pertinentes ? Julien Antouly : Ces critiques sont assez anciennes. Elles ont été déjà formulées par de nombreux États, dont certains d'ailleurs ont quitté la CPI depuis. Elles ne sont pas totalement dénuées de pertinence. Toutefois, dans le cas précis des États de l'AES, qui ont également qualifié la CPI de juridictions transformées en instruments de répression néocoloniale, elles me semblent un tout petit peu abusives puisque la CPI n'a pas mené d'action extrêmement hostile à l'encontre de ces trois États. Parmi les accusations, il y a celle selon laquelle la CPI ne s'intéresse qu'aux pays africains. Oui, là encore, c'est une accusation assez ancienne. Il est vrai que, durant ses premières années, la Cour a ouvert principalement des enquêtes sur des situations qui concernaient des pays africains. Toutefois, il faut reconnaître que les choses ont changé depuis et aujourd'hui, plus de la moitié des enquêtes qui sont ouvertes devant la CPI concernent des situations géographiques en-dehors du continent. On peut penser par exemple au conflit en Ukraine, en Palestine, ou encore plus récemment aux Philippines. Est-ce que l'objectif caché de ces retraits n'est pas la crainte pour les régimes militaires de ces trois pays de se voir eux-mêmes poursuivis pour des exactions commises par les armées nationales, notamment malienne et burkinabè, au regard des exactions documentées et dénoncées dans ces pays par diverses ONG ? Exactement, et c'est comme ça que j'explique également cette décision. Mais en ce sens, il faut préciser que le retrait, qui a été annoncé et qui est maintenant formalisé, ne change pas fondamentalement la situation sur le plan juridique. D'une part, ce retrait ne sera effectif que dans un an. Et d'autre part, la Cour conserve une compétence pour les éventuels crimes qui ont été commis ou serait commis entre aujourd'hui et le retrait. Et sur ce point, il faut bien distinguer la situation du Mali de celle du Niger et du Burkina Faso. Concernant le Mali, il y a déjà une situation sous enquête ouverte depuis 2012, puisqu'à l'époque le gouvernement avait renvoyé la situation à la CPI. Et donc, le procureur peut facilement ouvrir des enquêtes spécifiques à propos de certains événements ou contre des personnalités qui seraient impliquées dans des massacres. Les enquêtes déjà ouvertes par la CPI vont-elles être affectées par ce retrait ? Là encore, il faut distinguer le plan juridique et le plan opérationnel. Sur le plan juridique, ce n'est pas affecté puisque la Cour préserve sa compétence. Mais d'un point de vue opérationnel, on peut imaginer que la Cour aura du mal à mener des enquêtes dans les pays sahéliens s'il n'y a aucune coopération avec les États. Ce retrait peut-il, du coup, prêter à conséquence pour les citoyens de ces pays, en matière de lutte contre l'impunité ? Oui, mais il faut relativiser les conséquences. Les situations sous enquête devant la CPI sont extrêmement marginales. Il y a actuellement seulement trois affaires concernant le Mali, dont deux qui ont été jugées. Et, en réalité, devant les différents massacres et les crimes qui ont été commis, ce sont plutôt les juridictions nationales ou les juridictions régionales qui doivent se saisir de la situation. La CPI n'intervient qu'en complémentarité. Donc, on ne peut pas attendre de la CPI qu'elle poursuive tous les criminels. Et donc, à l'inverse, ce n'est pas parce que ces États se retirent de la CPI que les différentes voies de justice se referment totalement. Mais il faut reconnaître qu'au Sahel, elles sont actuellement très difficiles à trouver. D'autres pays africains pourraient-ils être tentés de suivre le chemin du Mali, du Burkina et du Niger ? Oui, c'est possible. Même si là aussi, il faut relativiser les conséquences de ces décisions. Il y a pour l'instant relativement peu d'États qui ont effectivement quitté la CPI. Que ce soit sur le continent africain ou en-dehors. Et certains États qui avaient annoncé quitter la Cour étaient finalement revenus sur leur décision. Donc, nous verrons à l'avenir, mais je n'imagine pas en tout cas un retrait massif de la trentaine d'États africains qui sont parties à la Cour et au statut de Rome actuellement. Les victimes des crimes de guerre ou crimes contre l'humanité risquent-elles de perdre une voie de recours ? Oui, c'est une des voies qui se referme. Mais, à mon sens, ça n'a jamais été la voie la plus efficace pour les victimes de crimes, et plus particulièrement au Sahel. D'autres voies peuvent être explorées, notamment du point de vue régional, avec par exemple la Cour africaine des droits de l'homme et des peuples, puisqu'une affaire a récemment été ouverte à l'encontre du Mali devant cette Cour. Donc, c'est en effet une voie qui se referme, mais c'est loin d'être la seule voie et encore moins la plus efficace. 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Le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, est l'invité de la rédaction. La semaine dernière, Kigali et Kinshasa ont tenu à Londres la sixième réunion de leur Comité conjoint de suivi de l'accord de paix. Les deux pays s'y sont engagés à désamorcer les tensions, notamment autour de Minembwe, et à élargir le mandat du mécanisme de vérification du cessez-le-feu. Mais cet engagement intervient alors que Washington multiplie les sanctions contre des responsables et des entreprises rwandaises, accusés de complicité dans le trafic de l'or et du coltan issus des zones contrôlées par l'AFC/M23. Devant le Conseil de sécurité, l'émissaire américain Massad Boulos a lui-même mis en cause le respect des engagements de Kigali. Le Rwanda maintient-il sa version des faits face à ces accusations convergentes ? Olivier Nduhungirehe répond aux questions de Patient Ligodi. RFI : On a suivi, notamment au cours de la dernière réunion du Conseil de sécurité des Nations Unies, Massad Boulos, qui a déclaré que la RDC n'avait pas neutralisé les FDLR et que le Rwanda n'avait pas retiré ses forces de défense ni cessé son soutien au M23. Que répondez-vous justement au médiateur ? Olivier Nduhungirehe : Il faut prendre ces déclarations en combinaison avec la déclaration du secrétaire d'État Marco Rubio, le 5 juin, lors de l'audition à la Chambre des représentants. Il avait dit que le Rwanda est en train de mettre en œuvre ses engagements, même si ce n'est pas suffisant, c'est ce qu'il avait dit. Mais il n'avait rien dit sur la RDC. Mais le problème, c'est que les engagements de la RDC font aussi partie intégrante des accords de Washington. Et jusqu'à présent, il n'y a pas le moindre commencement d'exécution de ces engagements. En ce qui concerne Massad Boulos, le problème qui est présent, c'est que l'accord de paix est un accord qui a été signé par deux parties avec des obligations, des engagements sécuritaires. Même les Américains disent que le gouvernement congolais ne s'est jamais engagé dans la mise en œuvre de son obligation sécuritaire principale. À lire aussiRDC et Rwanda «ont convenu de mesures concrètes» sur l'application de l'accord de paix, selon Washington L'accusation contre le Congo est là. Le Congo n'a pas neutralisé les FDLR. Les FDLR sont localisées sur le territoire congolais. Les FDLR, on les retrouve notamment à Walikale. Les FDLR ont dit qu'ils ne vont pas désarmer. Ça, c'est factuel. Pourquoi vous ne quittez pas les territoires congolais comme le dit Massad Boulos ? Est-ce que vous pensez que l'accord de Washington est un accord unilatéral qui ne regarde que le seul Rwanda ? Pourquoi, dans un accord de paix, tout en reconnaissant que l'une des parties n'a pas mis en œuvre ces accords, continue de soutenir les FDLR, continue d'utiliser les drones pour tuer des populations civiles ? Mais dans le même temps, on dit que l'autre partie doit mettre en œuvre ses obligations, comme si c'était un accord qui ne concernait que le seul Rwanda. Donc il faut quand même, à un certain moment, être cohérent. Toutes les deux parties, comme l'exigent les accords de Washington, doivent mettre en œuvre ces obligations. Ce n'est pas le seul Rwanda qui doit le faire. À lire aussiEst de la RDC: Kigali affirme que toutes les parties doivent respecter leurs engagements Les États-Unis ont sanctionné Gasabo Gold et plusieurs autres entreprises rwandaises qu'ils accusent d'avoir participé au trafic provenant des zones contrôlées par la M23 dans l'est de la RDC. Quelle est votre réponse par rapport à ça ? Les États-Unis admettent que la partie congolaise n'a pas mis en œuvre ses obligations de neutralisation des FDLR. Les États-Unis admettent même qu'il y a eu une intensification des attaques de drones. Vous avez vu la dernière déclaration du groupe international de contact qui parle de ces attaques de drones. Mais lorsqu'il s'agit de sanctions, il n'y a que le Rwanda qui est sanctionné. Donc, il y a un problème. Ça nous ramène à une autre opinion sur la médiation. Nous sommes déçus par la partialité de cette médiation. La partialité de plus en plus flagrante, de plus en plus criante, où, malgré les preuves sur le terrain, malgré les éléments que nous avons fournis aux Américains depuis l'année passée, quasiment chaque jour sur les violations quotidiennes de Kinshasa dans l'application de l'accord de paix. Mais à la fin, il n'y a que le Rwanda qui est sanctionné. C'est un problème. Qu'est-ce qui explique cela ? Il faut demander à ceux qui prennent les sanctions. Ce n'est pas nous. Et ce n'est pas la première fois puisque là, on a eu l'armée rwandaise qui a été sanctionnée. On a eu des officiers rwandais qui ont été sanctionnés. Gasabo Gold a été sanctionné par l'Union européenne, on se rappelle l'année dernière, et là maintenant par les États-Unis, ça fait quand même beaucoup. Oui, justement, c'est ça la question qu'il faut poser à ceux qui prennent des sanctions. Si les Américains ou les Européens disaient que la RDC mettait en œuvre ses obligations, je comprendrais qu'ils ne prennent pas de sanctions contre la RDC. Mais le problème, c'est qu'ils admettent eux-mêmes que la RDC n'a rien fait dans la neutralisation des FDLR. Et d'ailleurs, au lieu de s'acheminer vers cette solution, la RDC prend le chemin inverse. Par exemple, à la mi-mars, lors de la première réunion entre les trois parties, donc la RDC, le Rwanda et le Burundi après la prise d'Uvira, l'armée congolaise, les commandants des FARD, ont déclaré le 29 mars à Kisangani qu'ils allaient engager des actions contre les FDLR. Mais qu'est-ce qui s'est passé ? C'est que deux jours après le 31 mars, ils ont plutôt envoyé des hélicoptères à Walikale pour donner des armes, des munitions, de l'argent aux mêmes FDLR. Nous avons donné cette information aux Américains. Donc, il y a un problème dans cette médiation qui fait que la partialité de la médiation américaine ne présage rien de bon dans une mise en œuvre effective des accords de Washington, et aussi ne présage rien de bon pour une paix durable à l'est de la RDC et dans les Grands Lacs africains. À lire aussiRwanda-RDC: un an après, l'accord de paix de Washington peine à se concrétiser sur le terrain, selon un rapport

Il est le Grand invité Afrique de RFI ce mercredi. Patrick Muyaya, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement congolais, répond aux questions de Patient Ligodi, au lendemain du discours de Félix Tshisekedi sur l'état de la nation. Riposte contre Ebola, accords de paix de Washington et de Doha, saisine de la Cour internationale de Justice contre le Rwanda : le chef de l'État congolais a multiplié les annonces. Nous reviendrons aussi sur l'interdiction de sortie du territoire visant l'opposant Delly Sesanga, sur le débat autour de la révision constitutionnelle, et sur la candidature congolaise à la tête de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF). RFI : Félix Tshisekedi a déclaré qu'Ebola n'est ni une rumeur, ni une honte, et qu'elle exige responsabilité, solidarité et vérité. Quand se rendra-t-il à Bunia pour incarner justement cette solidarité sur le terrain ? Patrick Muyaya : Dès que les conditions seront réunies, n'oubliez pas que lorsque le Président de la République se déplace, il se déplace avec une logistique particulière qui implique par exemple d'avoir un dispositif sécuritaire assez élevé en termes de chiffres. Justement, ici, le risque, ce ne serait peut-être pas le président ou sa délégation directement, mais tous les dépendants qui pourront être dans une ville où il y a encore les virus qui circulent. Ça veut dire qu'il va se rendre ? Bien sûr que le président de la République s'y rendra. La question des accords de paix et comment on explique, par exemple, le fait qu'aujourd'hui encore, sur le terrain, particulièrement dans la zone de Minembwe, il y a l'armée congolaise et ses alliés qui continuent à bombarder certaines zones ? Bon, écoutez, d'abord, ce qu'il faut savoir, c'est que ce n'est pas parce que nous sommes engagés dans un processus de paix que nous ne devons pas répondre à notre devoir régalien de protection de nos populations. Sur Minembwe, on en parle beaucoup, mais il se passe des choses inacceptables à Minembwe. Je pourrais vous partager des images sur lesquelles le Rwanda utilise les ambulances pour transporter des drones et faire des attaques en partant de l'utilisation des matériels médicaux d'une ambulance. C'est une accusation grave. C'est une accusation qui est étayée. C'est un crime de guerre. Est-ce que cette accusation est portée à la médiation ? Évidemment, il existe des mécanismes qui rapportent évidemment tous les incidents sur le terrain. Récemment, à Londres, il y a eu une réunion du comité conjoint de surveillance. Je crois que, le 8 juillet prochain, il y aura une réunion du mécanisme conjoint de la gestion de l'accord de Washington, où toutes ces informations sont relayées. L'Américain Massad Boulos a affirmé la semaine dernière, devant le Conseil de sécurité, que Kinshasa n'avait pas lancé d'opération de neutralisation contre les FDLR. De son côté, le ministre rwandais des Affaires étrangères vous accuse également d'organiser politiquement ces FDLR… On a identifié six zones où se trouvent les résidus des FDLR. Cinq zones sont situées dans les parties du territoire sous contrôle du Rwanda et du M23. Nous avons soumis le rapport en novembre 2025, de tous les processus qu'on a commencés sur la zone d'intérêt 1 et sur les cinq zones d'intérêt. Comprenez que le préalable, c'est le départ. Finalement, que reste-t-il de ces accords ? Que ce soit l'accord de Washington, l'accord de Doha, que ce soit les engagements de Montreux ? Pour revenir sur les accords de Doha et l'engagement de Montreux ici, le premier préalable sur lequel nous devons commencer à bâtir, c'est le cessez-le-feu. À Montreux, on s'est mis d'accord par mémorandum sur comment le cessez-le-feu devrait se faire. Deuxième chose, il y avait justement la question de la libération de prisonniers. Au moment où je vous parle, il y a le premier groupe de prisonniers qui se trouve déjà à Beni. N'eût été la question d'Ebola, ils auraient déjà transité en Ouganda et ils auraient rejoint Goma. Combien sont-ils ? Une quinzaine. Vous parlez de quinze personnes qui seraient affiliées à l'AFC/M23 ? Qui sont identifiées comme telles. Qui étaient dans les prisons congolaises gérées par le gouvernement congolais, que vous avez identifiées ? Voilà, que nous avons identifiées. Parce que la question de la libération des prisonniers était parmi les mesures de confiance. Nous les avons ramenés à Beni et, au moment où je vous parle, une discussion se fait avec les autorités ougandaises pour définir le protocole, parce qu'il s'agit de faire un mouvement dans une région qui est touchée par Ebola, pour être sûr que les protocoles ou les screenings nécessaires sont respectés. Je crois que ça, c'est un signe de bonne foi. Le président Tshisekedi a évoqué un débat politique normal dans une démocratie vivante où le désaccord est naturel et la contradiction est utile. Mais pourquoi dans ces cas, l'opposant Delly Sesanga est-il interdit de quitter le territoire ? J'ai appris de source judiciaire qu'il y avait un dossier qui avait été ouvert. Parce que figurez-vous, que nous, au niveau du gouvernement, nous ne pensons pas que la violence a sa place en démocratie. Vous avez vu les communiqués que nous avons faits consécutifs à la manifestation du 12 juin. Par la suite, il y a eu des prises de position des uns des autres. Certains disaient qu'il y avait dix morts, certains disaient qu'il y avait autant de blessés. Certains disaient qu'il y avait des portés disparus. Le parquet s'est saisi du sujet. Aujourd'hui, des enquêtes en cours nécessitent sûrement que Delly Sesanga ou d'autres puissent présenter leurs moyens de défense. Donc c'est une procédure judiciaire normale, consécutive aux déclarations qui ont été faites par certains d'entre eux. Parce que s'il y a eu des allégations de ce type et que le parquet voudrait avoir des éclairages, c'est tout à fait évident. Je pense qu'il existe des voies de recours qui peuvent permettre à M.Sesanga d'avoir l'autorisation de voyager. C'est une question de routine, à mon avis.

En Afrique du Sud, ce 30 juin est l'échéance de l'ultimatum lancé par les militants anti-immigration aux populations étrangères (principalement les ressortissants subsahariens et asiatiques en situation irrégulière) pour quitter le pays. De nombreux groupes anti-immigration illégale ont annoncé des marches dans les grandes villes sud-africaines. Des manifestations que redoutent les autorités. L'Ivoirien Marc Gbaffou, fondateur et ancien président du Forum de la diaspora africaine, a résidé durant deux décennies en Afrique du Sud – qu'il a été contraint de quitter en 2019 – pays qu'il dit aimer. Il dénonce le laxisme des autorités sud-africaines sur cette question, un manque d'action qui selon lui favorise la montée de la xénophobie dans le pays. Il répond aux questions de Polycarpe Essomba. RFI : Pourquoi cette question de l'immigration suscite-t-elle autant de tensions et régulièrement en Afrique du Sud ? Marc Gbaffou : Depuis pratiquement 2008, la diaspora africaine n'a pas cessé d'interpeller le gouvernement là-dessus. On a besoin en Afrique du Sud de voter une loi contre la xénophobie, pour arrêter ces pratiques-là. Il n'y a pas cette loi jusqu'aujourd'hui. C'est comme si on encourageait parce que si on n'encourageait pas, on aurait pris des dispositions pour arrêter ces attaques. Craignez-vous, vous qui avez vécu en Afrique du Sud, qui avez expérimenté par vous-même ces tensions, redoutez-vous qu'aujourd'hui la situation soit complètement hors de contrôle ? Mais chaque année c'est la même chose, la situation n'est pas maîtrisée. Vous pouvez vous même écouter le discours que tiennent les membres du gouvernement, les élus dans les différentes villes. Quand vous écoutez ces discours-là, vous vous dites si les élus peuvent tenir ces discours-là, c'est qu'ils n'ont pas la volonté d'arrêter la xénophobie. En fait, c'est comme si le gouvernement soufflait sur le froid et le chaud. Donc, vous voulez dire qu'il y a un contexte général, une parole publique qui est complètement débridée et qui laisse prospérer ces agissements, ces agressions, sur les populations immigrées ? Bien sûr que oui, parce que l'ironie, c'est que les migrants sont présentés comme des gens qui vivent en Afrique du Sud sans papiers. C'est très difficile pour le Sud-Africain de comprendre qu'un migrant qu'il a rencontré détient un document pour vivre de manière légale en Afrique du Sud. Quand un Sud-Africain te croise dans la rue, il se dit, si tu es migrant noir africain, il se dit que tu n'as pas tes papiers pour vivre là. Pour nous, le gouvernement n'a pas cette volonté aujourd'hui d'arrêter cette montée de xénophobie que nous constatons, que nous observons en Afrique du Sud. Alors vous parlez des gens qui sont chassés. Est-ce que dans votre cas, vous avez quitté Johannesburg, l'Afrique du Sud, en raison de ces menaces xénophobes ? Alors moi je suis parti volontairement, certes, mais ça a été l'une des raisons. Pourquoi ? Parce que les Sud-Africains, certains Sud-Africains ont commencé même à dire que le Forum de la diaspora africaine organisait pour faire venir les migrants, pour faire rentrer les migrants à Johannesburg, en Afrique du Sud, ce qu'on ne comprenait pas. Et on nous présentait comme des gens qui encourageaient l'entrée des « migrants illégaux » en Afrique du Sud. Donc, comme on n'avait pas des résultats positifs par rapport au travail qu'on faisait nous autres, j'étais parti parce que j'étais découragé d'un travail qui ne produisait rien. Et chaque année, il y avait des attaques sur les migrants. Comment peut-on aujourd'hui travailler à reconstruire la sérénité, la cohésion sociale entre les différentes communautés, les populations issues de l'immigration et puis les communautés locales ? Il faut déjà que l'on accepte qu'il y a une montée de la xénophobie en Afrique du Sud. Il faut que ça soit reconnu et il faut que le gouvernement accepte de faire un effort. Et l'effort, c'est juste de prendre une loi qui va condamner les gens qui sont auteurs de ces attaques et de ces manipulations xénophobes. Si on accepte déjà à la tête de l'Etat, si on accepte de le faire, ça va se passer. Si on a pu arrêter l'apartheid, ce n'est pas la xénophobie qu'on ne peut pas arrêter, mais c'est parce qu'il n'y a pas cette volonté politique. Alors vous parlez de l'absence de réaction des autorités sud-africaines et vous évoquez tantôt la timidité de la réaction de l'Union africaine. Qu'est-ce que vous espérez de ces différentes autorités au niveau sud-africain et au niveau continental ? Au niveau continental, qu'on attire l'attention du gouvernement sud-africain que ce qui est fait en Afrique du Sud, il faut que ça s'arrête. On voit aujourd'hui que beaucoup de Sud-Africains sortent aussi pour faire des affaires aussi bien dans le continent qu'à l'extérieur du continent. Mais nous parlons du continent africain, aujourd'hui, un peu partout ou tu vas en Afrique, dans beaucoup de pays, il y a des investisseurs sud-africains, des travailleurs sud-africains qui se déplacent et donc il faut que l'Union africaine attire l'attention du gouvernement sud-africain sur ce fait que les Africains se déplacent dans leur continent, soit pour faire des affaires, soit pour chercher une meilleure vie. Il faut que, au niveau de l'Afrique du Sud, le gouvernement prenne des sanctions contre ceux qui pratiquent ces attaques xénophobes sur les migrants africains et asiatiques. Voilà, je crois que ces deux choses-là, si elles sont faites, il n'y a pas de raison qu'on assiste à cette discrimination, à cette montée de xénophobie là.

C'est une séance plénière très attendue qui va se dérouler aujourd'hui à Dakar, au Sénégal. Les députés vont plancher - en vue de son adoption - sur une proposition de révision constitutionnelle devant ouvrir la voie à une nouvelle séquence institutionnelle dans le pays. Entre rééquilibrage des pouvoirs, modernisation de la vie des institutions, règles de gouvernance et effets potentiels sur les ambitions présidentielles de 2029, que propose le nouveau texte, et que dit-il de cette séquence politique à Dakar ? Papa Fara Diallo, maître de conférences en sciences politiques à l'université Gaston-Bergé de Saint-Louis, répond aux questions de Polycarpe Essomba. RFI : La réforme de la Constitution sénégalaise attendue au cours de la plénière de ce jour, était-elle nécessaire de votre point de vue ? Y avait-il besoin de toiletter le texte ? Papa Fara Diallo : Oui, clairement. Il y avait besoin de réformer le système politique sénégalais en profondeur. Il y avait clairement un déséquilibre institutionnel au profit du pouvoir exécutif, notamment un hyperprésidentialisme caractérisé par des pouvoirs exorbitants du président de la République comparé aux autres institutions. Donc, l'enjeu de cette réforme, c'est de créer un meilleur équilibre entre les différents pouvoirs exécutif et législatif, pouvoir judiciaire, et de voir dans quelle mesure tempérer l'hyperprésidentialisme qui a caractérisé le système politique sénégalais depuis au moins 1962. La réforme, c'est aussi la concrétisation d'une promesse électorale lors de l'avènement du pouvoir du président Bassirou Diomaye Faye en 2024. Mais aujourd'hui, on se demande bien qui porte le projet. Est-ce toujours le président Diomaye Faye ou alors le président du Pastef et président de l'Assemblée nationale, Ousmane Sonko ? Oui, cette question, elle est intéressante parce qu'on a l'impression que c'est le parti Pastef à travers le président de l'Assemblée nationale, président du parti Pastef, qui semble porter ses réformes malgré le fait que le 31 décembre dernier, le président de la République avait annoncé qu'avant la fin du premier trimestre de 2026, il allait introduire les projets de réformes à la Constitution. Parce qu'on a déjà eu un dialogue national sur la réforme du système politique. On a déjà eu les assises sur la réforme du système judiciaire. Donc, il ne restait que le fait de proposer aux Sénégalais ou à la représentation nationale les projets de réforme. Et, malheureusement, jusque-là, on a eu droit qu'à un avant-projet de réforme. Et, malheureusement, les points qui étaient dans l'avant-projet de réforme ont fait l'objet d'amendements de la part même du Président de la République, notamment du pouvoir exécutif, à travers le ministère de la Justice, qui était allé proposer ces amendements à l'Assemblée nationale. Beaucoup d'amendements ont été rejetés par la majorité Pastef. Cette réforme, c'est évidemment son contenu, mais c'est aussi, on ne peut l'ignorer, le contexte politique dans lequel elle intervient. Elle profite à qui, dans le jeu de pouvoir qui est en cours à Dakar en ce moment ? Oui, il y a un jeu de pouvoir. D'aucuns disent qu'il y a une crise institutionnelle, mais clairement, il n'y a pas de crise institutionnelle au Sénégal. Il y a crise quand il y a une dislocation des régulations routinières. Au Sénégal, les régulations routinières opèrent correctement. Mais il y a un jeu institutionnel qui fait le charme de la démocratie sénégalaise. Chacune des deux institutions, notamment l'exécutif et le législatif, utilise les prérogatives constitutionnelles qui lui sont dévolues. Et donc, de ce point de vue, l'Assemblée nationale entend jouer pleinement son rôle de contre-pouvoir, mais aussi de contrôle de l'action gouvernementale et d'évaluation des politiques publiques, mais aussi d'adoption et de vote de la loi. Et donc, de ce point de vue, les réformes qui ont été proposées par le pouvoir exécutif et pour certaines d'entre elles, le pouvoir exécutif lui-même est en train de proposer des amendements qui sont rejetés par l'Assemblée nationale. Cela montre que l'exécutif veut avoir un certain nombre de réformes. Le législatif aussi considère qu'il y a certains amendements à ces réformes qui ne cadrent pas avec le programme politique de départ pour lequel le président Bassirou Diomaye Faye a été élu. Donc, ce jeu institutionnel est aujourd'hui en train de se jouer au Sénégal et clairement, c'est au profit de l'Assemblée nationale. Au-delà de son architecture institutionnelle, le texte nouveau parmi les innovations, fait interdiction au chef de l'État d'exercer simultanément une fonction dirigeante dans un parti politique. La réforme peut-elle ainsi avoir des conséquences sur la prochaine élection présidentielle ? Oui. Il semblerait d'ailleurs que le Président de la République ou le pouvoir exécutif ait introduit un amendement pour revoir cette disposition du projet de réforme, parce que le président Bassirou Diomaye Faye a l'ambition de briguer un second mandat. Et donc, de ce point de vue, il est en train, en tant que « président d'honneur » de la coalition du président, de prendre des actes de nomination pour restructurer cette coalition qui sera vraisemblablement le cadre politique qui va l'amener à l'élection présidentielle de 2029, là où clairement il y a eu un désaccord avec le parti Pastef sur des options de gouvernance, mais aussi sur la perspective de l'élection présidentielle de 2029. Et donc, de ce point de vue, cette réforme qui prévoit que le président de la République ne peut pas avoir des fonctions exécutives dans un parti politique, ni diriger une coalition de partis politiques. Cela peut avoir une incidence sur les élections locales à venir qui pourraient être le premier tour de l'élection présidentielle de 2029. Les débats en commission ont été très animés. De manière un peu plus exhaustive, est-ce qu'on peut avoir les points qui ont été les plus disputés ? Oui. Parmi les points qui ont été les plus discutés, il y a eu le point sur la réforme du Conseil constitutionnel qui va devenir une Cour constitutionnelle. Il y a aussi le point sur la déclaration de patrimoine. Il est dit dans le projet de réforme que le président de la République doit déclarer son patrimoine avant d'entrer en fonction, mais aussi à la fin de son mandat. Et il y aurait un amendement du président de la République demandant à ce que ce point-là soit retiré du projet de réforme. Ça, ça a été rejeté par les députés du parti parce que, entre autres points qui ont fait l'objet d'amendements de la part de l'exécutif et qui ont été rejeté par l'Assemblée nationale.

Prenons la direction du Maroc et de la mystique ville côtière d'Essaouira. Essaouira où se déroule jusqu'à dimanche 28 juin le Festival Gnaoua. C'est la 27e édition de cet événement créé à l'époque pour défendre et faire connaître cette tradition séculaire. Une musique mystique, une musique thérapeutique qui était en train de disparaître. Abdeslam Alikane est l'un des maâlems les plus respectés du Maroc. Une immense voix qui fait partie de l'équipe fondatrice du Festival Gnaoua et qui est toujours co-programmateur de l'événement. En venant avec son instrument, son guembri, il raconte avec délicatesse, avec humilité sa vie et son lien unique avec la tradition gnaoua. RFI : Comment se présente cette édition du festival ? Quelles sont les valeurs que vous souhaitez mettre en avant ? Abdeslam Alikane : On dit que la musique gnaoua est un rituel. On est arrivé aujourd'hui à faire connaître la musique gnaoua, même aux Marocains, parce qu'avant elle était cachée. Maintenant, c'est présent dans les maisons, dans les voitures. On a vu un développement car il y a un grand respect. C'est quelque chose d'un peu spirituel, de l'ordre du soufisme. On découvre des choses dans cette musique. Il y a 30 ans, quand le festival a été créé, cette tradition gnaouie, cet instrument, le guembri, étaient à deux doigts de disparaître. C'est aussi pour ça qu'est né le festival ? Oui, on voit que le festival a donné une valeur. Aujourd'hui, chaque maâlem a son entourage. À l'époque, je me rappelle, la musique gnaouie était pauvre. Mes filles ne pouvaient pas dire que mon père est Gnaoui parce qu'être Gnaoui, c'est être pauvre. Je suis fier d'être Gnaoui parce que je suis arrivé à faire des tournées partout dans le monde et à être directeur artistique du festival Gnaoua et à faire la création du festival Gnaoua. Tout cela n'est pas mon choix, c'est l'expérience, c'est la vie. C'est l'ouverture de la musique gnaoua sur la musique du monde. On peut jouer avec le jazz, on peut jouer avec le blues. Mais avant tout ça, on peut jouer avec les Aïssawa, on peut jouer avec les Ahmadiyya, on peut jouer avec les Dakarois. Qui sont des grandes confréries du Maroc. Oui, ce sont des grandes confréries. Mais la musique gnaoua n'est pas une confrérie parce que c'est une culture qui a inspiré plusieurs confréries. C'est la racine. La culture gnaoua, c'est un mélange africain, subsaharien et marocain. Est-ce qu'il y a une chanson, une musique qui fait entendre justement ces liens entre l'Afrique subsaharienne, le Maroc ? Oui. J'ai une chance de trouver Ali Farka Touré. C'est un grand musicien du Mali. À l'époque, j'étais au festival du désert à Tombouctou. Dans la musique gnaoua, il y a quatre dialectes : le bambara, le peul (aussi appelé le pulaar), l'haoussa, le tamasheq. Moi j'ai chanté une chanson qui s'appelle « Kingoma ». On parle de Mohammed, du Prophète et tout cela. Ali Farka Touré est un croyant. Le moment que je chante « Kingoma », lui met sa main sur le cœur. Je lui dis : « Écoute-moi, Ali, qu'est-ce que ça veut dire Kingoma ? » Il m'a dit : "Tu ne sais pas ce que ça veut dire Kingoma ? "Kingoma veut dire que tu aimes quelqu'un." » Quelle belle histoire ! J'ai fait le Mali, le Niger, le Ghana, le Togo, le Burkina Faso, la Côte d'Ivoire… Je cherche toujours les origines et les choses comme cela. À l'époque, il y avait des Africains qui venaient ici par le port, par Tombouctou parce qu'on est en Afrique. Ils étaient aussi des gens qui viennent comme à l'époque, comme des esclaves qui sont chez les grandes familles. Ici, on dit : « Soudanais Manayo », cela signifie la famille soudanaise qui vient parce que le nom de l'association Yerma qui organise le festival, c'est moi qui ai donné ce nom-là. Yerma signifie « On y va ». Donc « On y va gnaoua ». À lire aussiAu Maroc, le Festival Gnaoua 2026 promet «des concerts inédits qu'on écoutera nulle part ailleurs»

En Côte d'Ivoire, pour la première fois depuis quatre ans, le pouvoir et l'opposition se sont rencontrés. C'était lundi dernier à la Primature, où le Premier ministre a présenté l'architecture du prochain système électoral, suite à la dissolution le mois dernier de la Commission électorale indépendante (CEI). Mais cette rencontre veut-elle dire que le dialogue est rétabli entre le pouvoir et l'opposition ? Pas si simple, explique Séverin Kouamé, sociologue et enseignant-chercheur à l'Université Alassane Ouattara de Bouaké. RFI : Séverin Kouamé, la réunion du 22 juin 2026 à la Primature, est-ce le début d'un dégel entre le pouvoir et l'opposition en Côte d'Ivoire ? Ou bien, est-ce une rencontre sans lendemain ? Séverin Kouamé : Je pense que c'est une rencontre dont on devra questionner déjà la tenue, dans la mesure où il est vrai que certaines organisations de la société civile, certains partis politiques ont été présents. Mais on note déjà des éléments de couacs puisque le PPA-CI [le Parti des peuples africains – Côte d'Ivoire, la formation de l'ex-président Laurent Gbagbo, NDLR] a fait un communiqué dans lequel il dit n'avoir pas été informé de l'ordre du jour de la réunion et donc ne voyait pas de raison d'y participer. Là-dessus, je crois que les tensions qui subsistent entre l'opposition, notamment certaines composantes de cette opposition portées par le PPA-CI, restent assez manifestes. Est-ce que cela faisait plusieurs années que le pouvoir et l'opposition ne s'étaient pas rencontrés ? Oui, je pense que le dernier cycle de rencontres relativement formelles date de 2021-2022. Depuis lors, on n'a pas eu de vraies rencontres. Quoi que depuis quelques semaines, on voit la première dame [Dominique Ouattara, NDLR] rencontrer certaines figures de l'opposition, notamment madame Simone Gbagbo [Simone Ehivet Gbagbo, présidente du parti Mouvement Générations capables et ex-première dame, NDLR]. Mais, depuis la tenue des dernières élections, il n'y a pas eu de rencontres formelles. De ce point de vue, est-ce un changement ? Un changement peut être pas... Je crois que pour toute personne qui observe le contexte sociopolitique ivoirien, la question électorale reste une question qui crispe les rapports, notamment entre l'opposition et le pouvoir. Et donc, cette rencontre vise justement à adresser cette question de l'organe qui doit être en charge des élections, mais n'épuise pas toute la problématique du dialogue politique. Parce que, de mon point de vue, le vrai problème, c'est de rétablir la confiance entre les acteurs politiques. On est dans un contexte où, depuis près de 30 ans, le constat qui est fait, c'est que, autour des scrutins, il y a un regain de tension qui se transpose même sur le terrain communautaire, parce qu'il y a une crise de confiance profonde entre les acteurs, mais aussi et surtout, de mon point de vue, il y a un consensus politique qui est très faible autour des règles du jeu. Le Premier ministre Robert Beugré Mambé a expliqué pourquoi il avait dissous la Commission électorale indépendante (CEI) et a présenté la nouvelle architecture du système électoral ivoirien. Il y aura trois piliers : un organe chargé exclusivement de l'organisation matérielle des élections, un organe chargé du recensement des votes pour s'assurer de la qualité et de la sincérité des résultats, et un organe pour superviser et contrôler l'ensemble du processus. À vos yeux, est-ce un vrai changement ou une réforme en trompe l'œil ? Je pense que ce qu'il faut regretter dans cette communication de la Primature, c'est qu'elle n'ait pas véritablement été précédée d'un vrai dialogue sociétal. Je pense que la Côte d'Ivoire aujourd'hui est en souffrance d'un réel dialogue, d'une vraie culture de la concertation, pour s'accorder justement sur ce type de points qui fâchent. Le gros problème en Côte d'Ivoire, c'est moins l'organe en charge du scrutin, l'ingénierie du scrutin, que la confiance et la sincérité des acteurs. Le PPA-CI de Laurent Gbagbo, qui n'est pas venu à la réunion du 22 juin, pointe le fait que, lors de cette rencontre, il n'y a pas eu de dialogue, que le Premier ministre a parlé, puis il est parti sans donner la parole à ses invités. S'il n'y a aucun dialogue à venir sur le contenu de cette réforme, craignez-vous que les relations ne se crispent à nouveau entre le pouvoir et l'opposition ? C'est ce que je disais dès l'entame de mon propos. Je crois que l'on est dans un processus qui aurait dû démarrer par une vraie consultation, un vrai dialogue. Je pense que l'État a pris la pleine mesure qu'il y a, autour de la chose électorale, un problème. Et ça, c'est déjà bien de le noter, qu'il y a un problème. Et l'État propose sa solution que monsieur le Premier ministre est venu restituer. Maintenant, quand on se retrouve dans ce type d'approche qui peut être considérée presque comme une approche d'imposition, ça peut continuer à générer des crispations et des tensions. Et désormais, tout va se jouer dans le rapport de force. Aujourd'hui, dans le rapport de force qui oppose le gouvernement aux partis d'opposition, c'est clair que ce rapport de force est en faveur du pouvoir. Sur cette réforme électorale, pour l'instant, il n'est pas prévu de table ronde pouvoir/ opposition. Le Premier ministre devrait déposer un projet de loi qui serait examiné par les députés. Dans ce type de processus, c'est clair aussi qu'on a un niveau de représentation politique de l'opposition qui n'est pas suffisant. Je parlais de rapport de force dans l'hémicycle. Les rapports de force sont largement en faveur du pouvoir. Donc, là-dessus, ça va passer comme une lettre à la poste, et on va se retrouver à initier un nouveau cycle de conflits ou de tensions parce que, justement, le consensus politique est faible. Le gros problème qu'on a, c'est la faiblesse du consensus politique en Côte d'Ivoire. Les acteurs politiques ne sont pas suffisamment en accord sur le minimum. Donc, pour vous, un débat sur cette réforme à l'Assemblée nationale ne suffira pas ? Il faut un débat de société. Parce que, quand on regarde depuis 40 ans, on souffre de notre chose électorale et celui qui souffre, c'est l'Ivoirien lambda. Toutes les crises violentes que le pays a connues sont du fait de cette faiblesse, du consensus politique autour de la chose électorale.

« Nous avons besoin rapidement de 1,4 milliard de dollars pour lutter contre le virus Ebola », affirme sur RFI le docteur Jean Kaseya, en ligne depuis Kinshasa. Il est le directeur général d'Africa CDC, le Centre africain de contrôle et de prévention des maladies, et qui sort d'une réunion de travail avec les présidents du Congo Kinshasa et du Burundi. Mais d'abord, le médecin congolais s'exprime sur le cas de son confrère qui vient d'être testé positif à Ebola à son arrivée à Paris en provenance du Congo. Pourquoi l'a-t-on laissé monter dans un avion ? RFI : Après le premier cas d'Ebola identifié en France et donc hors d'Afrique, est ce qu'il y a un risque mondial pour la santé publique ? Jean Kaseya : Le risque zéro n'existe pas et lorsque nous avons déclaré cette épidémie le 15 mai, nous avions déjà dit que, si jamais cette dimension régionale et cette dimension concentrée de l'épidémie au niveau de l'Ituri n'étaient pas considérées, il y aurait des risques que d'autres pays soient affectés. Donc, vous nous dites aujourd'hui qu'il y a quand même un risque pour toute la planète, c'est ça ? Nous vous disons aujourd'hui qu'il y a un risque. C'est pourquoi nous disons très clairement que c'est la solidarité qui va nous permettre d'arrêter cette épidémie. Et nous avons, l'OMS et Africa CDC, produit un travail. Ce travail demande aujourd'hui que nous puissions investir les moyens nécessaires, aussi bien pour l'Afrique que pour les autres pays. Et je réitère que la fermeture des frontières n'est pas la solution. La solution, c'est de permettre à ce que nous puissions avoir les moyens de répondre à cette épidémie afin d'éviter que d'autres pays soient affectés. Donc, ce qui s'est passé avec ce médecin arrivé à Paris, c'est une alerte en fait pour toute la communauté internationale ? D'abord, laissez-moi remercier ce médecin. Laissez-moi remercier son organisation Alima d'avoir été proche du peuple meurtri de l'Ituri. Ce médecin a beaucoup d'expérience dans la gestion des épidémies passées. Il est anesthésiste réanimateur et il a été au front du 19 mai au 22 juin. Il a quitté l'Ituri le 19 juin et a transité par Kinshasa. Quand il a quitté Kinshasa le 22, il ne présentait pas de symptômes. Et je voudrais aussi rappeler que le gouvernement de la RDC a mis en place des dispositifs de détection dans les aéroports de Bunia et de Kinshasa, qui permettent de savoir qui a les signes. Donc, à l'heure actuelle, nous ne pouvons pas parler d'un quelconque manquement. Nous devons juste dire que les signes se sont manifestés quand il a atterri à Paris. Et effectivement, pour répondre à votre question, ce sont des signaux d'alerte. Si jamais les partenaires et les autres gouvernements donateurs ne viennent pas, ces signaux d'alerte risqueront malheureusement de se multiplier. L'OMS dit que la transmission de l'épidémie d'Ebola s'accélère. Est-ce à dire qu'on n'a pas encore atteint le pic de cette épidémie ? A l'heure actuelle, nous ne pouvons pas encore dire que nous avons atteint le pic de cette épidémie. C'est vrai qu'il y a beaucoup de succès en termes de personnes qui sont guéries. Il y a des succès en termes de mobilisations communautaires. On commence à sentir que, de plus en plus, les communautés croient au message qu'on leur donne. Mais ce qui est compliqué, ce qui ne peut pas nous permettre de dire qu'on a atteint le pic, c'est la situation humanitaire qui est sérieuse. Nous avons des camps de déplacés internes qui contiennent près d'un million de personnes, et l'accès à ces camps est difficile, alors que nous savons que l'épidémie est dans ces camps. Et ça, c'est dans les camps de déplacés d'Ituri ? Effectivement, c'est dans les camps de déplacés, c'est dans l'épicentre, à Mongbwalu. Et c'est là où nous devons multiplier les efforts. Aujourd'hui, lors de la réunion des chefs d'Etat que nous avons eue, le mardi 23 juin à Kinshasa, avec le président Tshisekedi et le président Ndayishimiye du Burundi, nous nous sommes dit que l'aspect humanitaire compte maintenant pour 70 % de la réponse. L'aspect sanitaire compte pour 30 %. Ça signifie quoi ? Si nous n'arrivons pas à résoudre l'aspect humanitaire, nous n'allons pas arrêter cette épidémie. Au G7 d'Évian, la semaine dernière, en France, les sept pays les plus riches du monde ont promis une forte mobilisation contre cette souche d'Ebola jusqu'à quelque deux milliards de dollars. Est-ce que vous y croyez ? J'attends de voir ça. Les effets d'annonce ne m'impressionnent plus. Et je le dis aux pays du G7. Et j'ai eu l'opportunité d'en parler avec les autorités françaises qui président le G7. J'ai dit aujourd'hui que nous avions un plan de réponse à 518 millions de dollars, mais pas plus de 180 à 200 millions sont concrètement arrivés. Ça, c'était le volet sanitaire. Mais nous venons aussi de réévaluer le volet humanitaire. Aujourd'hui, nous avons besoin de 1,4 milliards de dollars pour nous assurer que nous parviendrons à avoir accès aux camps. Je vous ai dit que ce sont des camps de près d'un million de personnes où des maladies viennent, mais auxquels nous n'avons pas accès. Et ces camps-là, pendant longtemps, ont été abandonnés. Les gens n'ont pas d'eau courante, les gens n'ont pas de nourriture, les gens n'ont pas de toit. Et maintenant nous venons pour leur dire qu'il y a une épidémie. Et ces gens nous disent : pourquoi vous venez maintenant ? Donc, ça signifie que nous devons assurer leurs besoins primaires. Nous devons démanteler certains de ces camps, et nous devons nous assurer que tout le monde a accès aux soins. Et cela va nécessiter 1.4 milliards. J'attends voir venir aujourd'hui pour qu'on réponde à cette urgence rapidement. À lire aussiEbola en RDC: «Presque chaque épidémie a sa légende»

Quel est le rôle des femmes dans le groupe terroriste Boko Haram et dans ses déclinaisons les plus récentes, comme le groupe ISWAP ? La réponse se trouve dans un roman coup de poing, La fabrique à kamikazes, que vient de publier, aux éditions Saint Graal Ivoirien, le journaliste camerounais David Wanedam, qui a été rédacteur en chef à L'œil du Sahel. Ce livre-enquête est bâti sur les témoignages terribles de plusieurs jeunes femmes qui ont été kidnappées par les groupes jihadistes du nord-est du Nigeria et du nord du Cameroun. RFI : Dans votre livre La Fabrique à Kamikazes, vous racontez l'histoire d'une jeune femme nigériane, Falmata, qui est enlevée par les jihadistes de Boko Haram et qui est progressivement happée par les mécanismes de l'endoctrinement. Pourquoi ce focus sur une jeune femme et pas sur un combattant de Boko Haram ? David Wanedam : Parce que la guerre a d'abord été perçue comme une affaire d'hommes, dans la propagande, dans la vidéo, etc. Et tous les matériaux de communication de Boko Haram tournent essentiellement autour des hommes. Et donc ça fait plusieurs années que je couvre la question et ça m'a intrigué, évidemment, de savoir où étaient donc finalement les femmes. D'où cette question de savoir quel est le parcours de Falmata, comment elle est devenue une kamikaze, une arme intelligente destinée à détruire. La question vient vraiment de la vague des attentats kamikazes que nous avons eus, particulièrement au Cameroun, dans la région de l'Extrême Nord, sur la période 2016 jusqu'à 2019 C'est en avril 2014, lors de l'enlèvement de quelque 276 lycéennes à Chibok, dans le nord-est du Nigeria, qu'on a découvert le rôle des épouses forcées et des jeunes femmes kamikazes dans la stratégie de Boko Haram. Et vous dites que les malheureuses sont plutôt bien traitées après leur enlèvement. Falmata était, écrivez-vous, « une invitée de marque dans un palais de conte de fées » Vous savez, dans l'interprétation de l'Islam que font Boko Haram et ses autres déclinaisons, les femmes sont en réalité au centre de tout. On a pu par exemple entendre des éléments clés du mouvement fanfaronner que, tant que les femmes accouchent, Boko Haram ne peut pas disparaître. Et donc il est apparu que la femme est à la fois le socle biologique et le socle idéologique du groupe, et donc elles sont porteuses du mouvement dans son présent, mais également dans son futur. Elles sont très, très bien traitées, contrairement à ce que les hypothèses de départ nous donnaient. Et donc Falmata a trouvé dans cet environnement une famille nouvelle, qui l'honorait quasiment. Donc ces jeunes filles sont à la fois protégées, mais aussi instrumentalisées avant d'être plus tard transformées en armes de terreur. Vous racontez que Falmata, l'héroïne de votre roman, est une forte tête. Elle échappe de justesse à la mise à mort par lapidation. Elle réussit à s'évader. On croit qu'elle va s'en sortir, mais non, parce que, quand elle revient parmi les siens, dans la région où elle a été kidnappée, on la soupçonne d'être une fille de Boko Haram. Malheureusement, cette réalité-là, on la vit et on la vivra encore. Il y a une sorte d'ostracisme vis-à-vis de ceux qu'on soupçonne d'avoir été affiliés ou associés de quelque forme au groupe Boko Haram, et on vit déjà des situations où des femmes sont ostracisées, sont abandonnées à la périphérie du village, et qui préfèrent même parfois retourner au sein du groupe plutôt que de rester là où elles ne sont pas acceptées. Et donc oui, ça génère de la peur dans la communauté qui se dit qu'il y a peut-être une cellule dormante qui est en train de naître au sein du village ou bien de la communauté, au point où les Etats aujourd'hui arrêtent à peu près tout le monde au faciès ou bien au moindre soupçon. On ne va pas raconter la fin de votre livre, qui est haletant. Qu'en est-il aujourd'hui de ces femmes kamikazes qui se faisaient sauter sur les marchés du Nord Cameroun et du nord-est du Nigeria ? Nous sommes aujourd'hui cinq ans après la mort du chef terroriste Abubakar Shekau, qui a été tué dans la forêt de Sambisa en mai 2021 Le mouvement a su s'adapter. Et ça, c'est la capacité des mouvements djihadistes. Il y a eu un grand débat interne sur l'usage des kamikazes femmes qui avaient été utilisées de façon industrielle par Abubakar Shekau en son temps. Ça ne veut pas dire que c'est fini. Les attentats ont changé de forme, les groupes se sont sophistiqués. Ils savent utiliser désormais des drones armés pour collecter du renseignement, pour larguer des explosifs. Et l'intelligence des groupes est telle qu'aujourd'hui, ils n'ont pas besoin des femmes forcément pour aller faire des attentats kamikazes. Les femmes peuvent servir de vecteurs de renseignement, de vecteurs logistiques, notamment en ravitaillant de la nourriture. Elles peuvent entrer dans les marchés plus facilement. Les femmes peuvent se ravitailler en munitions parce qu'elles sont moins perçues comme étant suspectes. Il y a des attentats qui sont commis, notamment au véhicule bélier, qui sont chargés d'explosifs et qui ciblent des camps militaires. Ça, ça n'a pas changé. Ce qui a changé, par contre, c'est l'utilisation qu'ils font des femmes dans les groupes. Parce que oui, il y a des femmes aujourd'hui qui sont destinées à nettoyer, par exemple, des armes. Quand les combattants rentrent de leur bataille, elles nettoient les armes, elles font la cuisine, elles font les marchés, elles font les champs, bref, ce sont elles qui font tourner la machine djihadiste aujourd'hui. Et donc ne pas prendre en compte la question de la femme dans ces groupes, c'est prendre la question à moitié sur ce millefeuille qu'est la question djihadiste dans le bassin du lac Tchad. Mais voulez-vous dire qu'il y a, dans la direction de Boko Haram, des gens un tout petit peu moins extrémistes que les autres qui ont dit qu'il fallait arrêter d'utiliser les femmes comme kamikazes ? Ils n'ont pas renoncé totalement, ils ont juste trouvé des outils de substitution. Il y a des hommes qui sont kamikazes et qui sont célébrés après les attentats. Les attentats de type kamikaze existent toujours, mais ils ont juste changé de forme.

Au Soudan, il y a un risque imminent « d'atrocités de masse », à El-Obeid, affirme le département d'État américain dans un communiqué publié dans la soirée du 22 juin. El-Obeid, c'est la capitale de la région du Kordofan du Nord. Elle est assiégée par les rebelles des Forces de soutien rapide, les FSR. Et la grande crainte du secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, c'est que « les horreurs d'El-Facher, en octobre dernier, se répètent à El-Obeid ». Que faut-il redouter précisément ? Roland Marchal est chercheur à Sciences Po Paris et au CERI. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : l'ONU affirme qu'une concentration récente de troupes de la rébellion des Forces de Soutien Rapide laisse craindre une offensive imminente sur El-Obeid. Est-ce que vous avez les mêmes informations ? Roland Marchal : Oui, on le sait effectivement. Les observateurs soudanais, depuis pratiquement une semaine, mentionnent l 'arrivée au nord d'El-Obeid de troupes qui viennent soit de la frontière libyenne, soit du Darfour et qui constituent aujourd'hui une masse, disons, combattante, pour attaquer la capitale du Kordofan du Nord. Et pourquoi visent-ils cette ville de quelque un million d'habitants de El Obeid ? Parce qu'El-Obeid est la capitale historique du Kordofan, avant de devenir celle du Kordofan du Nord, et surtout le dernier grand verrou stratégique qui ouvrirait la route vers Khartoum, mais aussi vers la province du Nil Blanc, donc plus au sud de la capitale soudanaise, ce qui permettrait aux Forces de Soutien Rapide, si elles réussissaient, de reprendre pied dans les régions agricoles les plus riches du pays et peut être, à terme, de faire la jonction avec les troupes qui se battent dans la province du Nil Bleu. Ce qui, évidemment, constituerait une défaite stratégique importante pour les forces armées régulières et le gouvernement qui, aujourd'hui, est à Khartoum. Le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, déclare : « Nous ne devons pas permettre que les horreurs d'El-Fasher se répètent à El-Obeid » ? Alors, compte tenu de l'histoire de cette guerre, on peut évidemment craindre beaucoup. Cependant, un analyste doit quand même rappeler que la perception d'El-Obeid par les Forces de Soutien Rapide est quand même très différente de celle d'El-Fasher. El-Fasher était la capitale du groupe Zaghawa, qui a fourni l'essentiel des combattants aux forces conjointes alliées, des forces régulières qui se sont battues avec détermination dans tout le Darfour contre les Forces de Soutien Rapide, et qui se battent aujourd'hui également au Kordofan, et qui constituent sans doute l'un des alliés militaires les plus importants des forces armées régulières. Donc, l'identification d'El-Fasher comme la capitale de nos ennemis les plus jurés ne fonctionne pas pour El-Obeid. On peut imaginer, mais en étant optimiste ou très optimiste même, que du coup, les violences contre les populations civiles ne seront pas de la même intensité. Ceci dit, depuis ces dernières semaines, on voit les Forces de Soutien Rapide multiplier les frappes sur des infrastructures d'El-Obeid, des infrastructures civiles qui visiblement visent à terroriser la population et à l'inciter à fuir la capitale du Kordofan du Nord pour rejoindre Khartoum ou quelque autre endroit, de façon à ce qu'El-Obeid soit plus facile à prendre. En février dernier, une mission d'enquête de l'ONU a fait état d'actes de génocide commis en octobre dernier par les Forces de Soutien Rapide à El-Fasher. Est ce que cette accusation très grave peut dissuader le général Hemedti de commettre de nouvelles atrocités ? Écoutez, je ne crois pas que les atrocités qui ont été commises à El-Fasher, et autour d'El-Fasher, étaient au sens plein ordonnées par le général Hemedti. Lui a des ambitions politiques nationales dont on peut penser ce qu'on veut par ailleurs, mais il sait très bien que la communauté internationale intègre tout à fait ces violences dans son passif et que ces actes de génocide constitueront demain une difficulté très grande dans son approche de la communauté internationale. Donc, lui, certainement a été plus prudent, plus réservé. Le problème, c'est évidemment sa capacité de contrôler ses propres troupes, alors qu'à El-Fasher, c'était vraiment une vengeance historique contre le groupe Zaghawa. Vendredi dernier, l'envoyé spécial d'Antonio Guterres au Soudan a appelé au téléphone le général Hemedti pour lui demander d'éviter toute action qui pourrait aggraver la situation humanitaire. Est-ce que vous savez ce qu'a répondu le chef des Forces de Soutien Rapide ? Le général Hemedti a été, comme il sait l'être, quelqu'un de très responsable, à l'écoute des demandes de la communauté internationale. Il a évidemment souscrit à toutes ses demandes. Il a annoncé que ses troupes organiseraient et autoriseraient la sortie des civils de la capitale du Kordofan du Nord. Et que ces civils seraient protégés, qu'il n'y aurait pas de violence systématique contre ceux-ci. Mais si vous voulez, encore une fois, depuis le début de la guerre, le général Hemedti a multiplié les assurances sur le bon comportement de ses troupes. Et sauf à penser qu'il est un menteur irréductible, on peut imaginer qu'il a été, à certains moments, de bonne foi et qu'il a été trompé par ses propres troupes. Samedi dernier, le Conseil de sécurité de l'ONU a appelé, je cite, « tous les membres de l'ONU à s'abstenir de toute ingérence dans les affaires intérieures du Soudan ». Mais donc, les alliés des Émirats arabes unis que sont les Américains et les Français n'arrivent pas à être entendus par les Emiratis ? Je crois qu'ils sont entendus. Mais les Emiratis ont la volonté, en tous les cas, de changer sans doute la nature du pouvoir aujourd'hui au Soudan, ce qui les rend extrêmement réticents.

Au Niger, c'est la deuxième fois de l'année que l'aéroport international de Niamey est visé par un groupe jihadiste. La dernière attaque s'est produite jeudi dernier, et a fait treize victimes selon les autorités : onze militaires et deux civils. Mais cette fois-ci, apparemment, la junte au pouvoir au Niger n'a pas eu besoin de l'aide des Russes pour repousser l'assaut des terroristes. Alors peut-on parler d'un succès ou d'un échec pour les miliaires au pouvoir à Niamey ? Le chercheur nigérien Brimaka Abdoul Azizou Garba enseigne à l'Institut de sciences politiques de Louvain-Europe, en Belgique. Il a été aussi conseiller spécial du président Mohamed Bazoum. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : En janvier, les terroristes avaient attaqué l'aéroport de Niamey avec des motos. Cette fois-ci, ils ont essayé de s'y introduire par la ruse en se faisant passer pour des passagers. Pourquoi ce changement de stratégie ? Brimaka Abdoul Azizou Garba : Effectivement, lors de la première attaque, ils seraient arrivés à moto et pour cette deuxième, les informations, en tout cas, font état de l'usage de véhicules, notamment de taxis et de minibus. Donc, ce qui complique la détection et la prévention. C'est vrai qu'après la première attaque, des mesures avaient pourtant été prises pour renforcer la sécurité à l'intérieur et aux abords de l'aéroport. Mais, apparemment, cela n'a pas dissuadé les terroristes qui ont peut-être pu infiltrer la capitale pour mieux observer et tester les dispositifs et exploiter les moindres failles. Depuis quelques semaines, le régime militaire nigérien est en train de détruire un certain nombre de quartiers autour de l'aéroport pour mieux protéger celui-ci. Est-ce pour cela que les assaillants du 18 juin ont tenté de rentrer par la ruse en se déguisant en simple passagers ? Sûrement, parce qu'on a vu que ces mesures ont tendance à un peu dégager, décongestionner l'aéroport, en déguerpissant le quartier mitoyen. Et je pense que tout cela est observé de l'intérieur. Donc, c'est pour cela que je parle d'infiltration. Et ça, c'est typique des conflits asymétriques où l'on utilise l'effet de surprise. En janvier, l'attaque avait été revendiquée par l'EIS, l'État islamique au Sahara. Cette fois-ci, elle est revendiquée par le Jnim. Y a-t-il une coordination ou une compétition entre ces deux groupes terroristes ? Je ne pense pas que ce soit une coordination ou une compétition. Ce qui est sûr, c'est que les deux attaques à l'aéroport, c'est à cause des drones qui s'y trouvent et que les terroristes n'arrivent pas à se mouvoir comme ils veulent à cause de ces drones militaires. Je pense que l'objectif, c'est de tout faire pour détruire ces vecteurs aériens. Je dirais plutôt qu'il faut peut-être explorer un rapprochement entre l'Iswap [État islamique en Afrique de l'Ouest, NDLR] et le Jnim [lié à al-Qaïda, NDLR]. Je pense que, s'il y a coordination, peut-être c'est à ce niveau entre le Jnim et l'Iswap, du côté du bassin du lac Tchad, mais pas au niveau de l'EIS, l'État islamique au Sahara. Et est-ce que le Jnim et l'EIS, l'État islamique au Sahara, ont des ambitions politiques semblables ou différentes ? Je crois que, dans un premier temps, leur objectif, c'est d'affaiblir le Niger parce que c'est le pays quand même le plus solide des trois, où ils n'arrivent pas à prendre, à contrôler un espace. Et l'objectif, a priori, c'est de chercher à affaiblir l'État du Niger sur le plan militaire pour pouvoir s'en prendre facilement aux deux autres. C'est-à-dire qu'au Niger, les jihadistes n'arrivent pas à se tailler un fief comme au Mali ou comme au Burkina Faso ? Oui, les jihadistes n'arrivent pas à le faire parce que le Niger a vécu quand même 12 ans de stabilité politique, 12 ans de sécurité et de développement. Et je pense que le Niger a eu beaucoup d'acquis, y compris sur le plan militaire. Et ça, ça a fait que le Niger s'est largement démarqué des deux autres [pays membres de l'Alliance des États du Sahel, NDLR]. Et ça ne serait pas du tout facile pour les terroristes de pouvoir contrôler un espace au Niger, comme ils l'ont fait au Burkina Faso et au Mali. La résistance farouche des militaires nigériens le 18 juin, est-ce le signe que la junte commence à s'organiser face aux attaques terroristes, ou est-ce à votre avis un acte de désespoir sans lendemain ? Je connais bien nos militaires, je sais que ce sont des militaires qui sont braves. Il suffit de mettre les bonnes personnes à la bonne place pour qu'on puisse voir la différence. On a de très bons militaires, on a de très bons chefs militaires qui sont capables de bien planifier et de bien mener la résistance. Je crois que, dans les mesures que l'état-major a pu prendre, il y a sûrement eu des changements au niveau du dispositif et au niveau de la planification, et c'est ce qui a peut-être donné ce résultat. Au final, cette attaque terroriste repoussée devant l'aéroport ce jeudi 18, est-ce un échec ou un succès pour l'armée du Niger ? Moi, je pense que c'est un succès parce que, lors de la première attaque, on a vu que ce sont les Russes qui sont sortis pour dire : « Bon, on a sauvé le site, sans nous, ils allaient prendre votre aéroport. » Et le général Tiani [qui dirige le Niger depuis juillet 2023, NDLR] l'a dit lui-même dans le discours qu'il a fait : il a remercié les partenaires russes. Et je pense que, cette fois-ci, la riposte est venue des soldats nigériens et ils ont tout le mérite. Et ça montre une fois de plus que l'armée nigérienne est bel et bien capable d'assurer la sécurité de l'État. À lire aussiNiger: le Jnim revendique l'attaque de l'aéroport de Niamey qui a tué au moins 11 soldats et deux civils

Dans la capitale de la RDC Kinshasa se déroule depuis mercredi 17 juin et jusqu'à ce samedi 20 juin, le Kongo Music Expo. C'est la deuxième édition de cet événement qui réunit des artistes de la sous-région et des professionnels de la musique. Dans un monde qui se referme, ce festival vise à faire connaître des musiciens, à leur donner des clefs pour diffuser leurs musiques et pour en vivre. Le directeur du Kongo Music Expo, Christ Kisendo, répond aux questions de RFI.

Les restrictions de visas pour les supporters de football ivoiriens et africains qui veulent aller aux États-Unis sont « regrettables », a déclaré Mamadou Touré, le ministre porte-parole adjoint du gouvernement de Côte d'Ivoire sur RFI. Le ministre, qui est aussi en charge de la Promotion de la jeunesse, de l'Insertion professionnelle et du Service civique, s'exprime également sur le calendrier de la mise en place d'une nouvelle commission électorale, après la dissolution de la précédente le mois dernier. RFI : Vous êtes à Paris pour participer au salon Vivatech. Quelles sont les ambitions numériques de la Côte d'Ivoire ? Mamadou Touré : La Côte d'Ivoire entend être un hub numérique dans la sous-région ouest africaine. La Côte d'Ivoire compte se positionner au niveau africain, au niveau donc du numérique. D'ailleurs, Vivatech nous offre l'opportunité de mettre en évidence tous ces talents jeunes puisque nous avons avec nous à ce salon une trentaine de jeunes start-up PME qui viennent à la conquête du monde et qui apportent des solutions très concrètes dans différents domaines, que ce soit l'agriculture, le climat ou la Fintech. Il y a quelques jours, le ministre ivoirien de la Défense, Téné Birahima Ouattara, qui est vice Premier ministre, qui est aussi le frère du chef de l'Etat, a déclaré que la Côte d'Ivoire était prête à reprendre une coopération sécuritaire avec ses voisins du Sahel, notamment le Burkina Faso. Est-ce à dire que des opérations communes entre Ivoiriens et Burkinabés pourraient reprendre contre les groupes jihadistes ? La Côte d'Ivoire a toujours été dans cette posture. C'est ce que le vice Premier ministre a voulu rappeler. Rappelez-vous que, par le passé, nous avons eu d'excellentes relations avec ce pays dans le cadre de la coopération militaire et dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Malheureusement, ces relations se sont estompées, pas du fait de la Côte d'Ivoire. Et donc, ce que le vice Premier ministre exprime, c'est cette prédisposition permanente de la Côte d'Ivoire à œuvrer dans le sens d'un dialogue qui aurait pour effet de mutualiser les efforts en vue de traiter ce problème qui est un problème sérieux pour toute la sous-région. Le mois dernier, le gouvernement ivoirien a annoncé la dissolution de la CEI, la Commission électorale indépendante, qui est très décriée par l'opposition. À quoi ressemblera la nouvelle structure électorale ? Vous savez que, depuis plusieurs années, nous avons eu une commission électorale indépendante qui a été modifiée plusieurs fois et qui, en dépit donc de ces améliorations, n'a pas réussi à rassurer tous les acteurs en dépit de toutes les avancées obtenues. En dépit de cela, il y a une crise de confiance des acteurs. Tirant donc conséquence de cela, le gouvernement a décidé donc de dissoudre la commission électorale indépendante et va proposer une nouvelle architecture dans le but de mieux rassurer donc les différents acteurs. Alors pour cette nouvelle architecture, d'après certaines informations, le modèle sénégalais pourrait servir de base, à savoir une double structure où l'organisation matérielle des élections serait confiée à l'administration publique et le contrôle à une autorité indépendante composée de magistrats et de hauts fonctionnaires à la retraite ? Alors tout ce qui s'est dit aujourd'hui est de la spéculation et c'est normal. Mais il faut attendre quelques jours que le gouvernement propose officiellement l'ossature. Mais cette double structure, c'est une piste ? Écoutez, dans quelques jours, vous aurez l'architecture proposée par le gouvernement. Ce n'est pas impossible ? Attendez quelques jours. Les principaux partis d'opposition, notamment le PDCI, se félicitent de la disparition de la CEI, mais demandent une table ronde avec le pouvoir avant d'examiner une proposition à l'Assemblée nationale ? Écoutez, nous considérons que la Côte d'Ivoire n'est pas un Etat failli. La Côte d'Ivoire est un Etat avec des institutions depuis plusieurs années qui fonctionnent normalement. Et tout ce processus se fera donc dans le cadre normal du fonctionnement normal de l'Etat et de ses institutions. Pour le calendrier, donc, c'est le gouvernement qui l'annoncera. Mais quelle que soit la proposition du gouvernement, elle passera devant l'Assemblée nationale, elle sera discutée par les députés, l'opposition y est représentée. Donc dans le cadre du fonctionnement normal des institutions, la réforme se fera. Et quand est-ce que ça passera devant l'Assemblée nationale ? Mais il faut attendre déjà que la proposition soit adoptée par le gouvernement. En Conseil des ministres… Analysée en conseil de gouvernement et adoptée en Conseil des ministres, avant donc de passer à l'Assemblée nationale. Mais tout ce calendrier sera clairement défini et public au moment opportun. D'ici la fin du mois de juillet ? Je ne peux rien vous dire là-dessus. Mais pas de table ronde avant l'examen d'une proposition du gouvernement ? Je ne sais pas quelle sera la méthodologie choisie par le Premier ministre, qui est en charge d'initier la proposition au gouvernement et il revient au Premier ministre de définir l'approche. Mais ce que je dis, c'est que, quelle que soit l'architecture qui sera arrêtée, nous avons un pays qui fonctionne normalement, des institutions qui fonctionnent normalement, et différentes lois comme ça l'est pour des lois qui ont été déjà adoptées, donc, il y a un processus qui est défini, et je pense que ce processus sera respecté. Au Mondial de football, la Côte d'Ivoire a battu l'Équateur 1-0 lundi dernier. Félicitations ! Mais que pensez-vous du refus des Américains de laisser rentrer les supporteurs des Eléphants ? Il est clair que de milliers de supporters, qu'ils soient Ivoiriens ou Africains, auraient voulu partir aux Etats-Unis pour accompagner nos équipes africaines. Malheureusement, du fait des restrictions des visas, ces supporters ne peuvent pas y aller. Et on peut comprendre donc la douleur, la tristesse de ces supporters qui n'arrivent pas à y aller du fait donc de mesures administratives au niveau du gouvernement américain. Donc, on ne peut que regretter, cela est regrettable. Est-ce que cette politique de restriction des visas, vous la jugez discriminatoire à l'égard de certains pays ? Je ne ferai pas de commentaire.

Après plus de trois mois de flambée des prix, les billets d'avion vont-ils revenir à un coût raisonnable ? En Afrique, c'est l'espoir de beaucoup de voyageurs, au moment où l'on annonce la réouverture du détroit d'Ormuz. Mais attention, même si le détroit rouvre effectivement, le prix du baril de kérosène ne va pas baisser aussi vite qu'il est monté. Le Malien Abderrahmane Berthé, secrétaire général de l'Association des compagnies aériennes africaines (Afraa), le patron du ciel africain, explique pourquoi. RFI : Quel a été l'impact de la guerre au Moyen-Orient sur le trafic aérien en Afrique ? Abderrahmane Berthé : L'impact a été une baisse du trafic parce que beaucoup de compagnies ont revu leurs capacités sur beaucoup de routes. En raison de la hausse de carburant, qui a été de 150 % entre le début de la crise et début avril 2026. Oui, parce qu'en Afrique, le carburant d'aviation vient pour 70 % de la région du détroit d'Ormuz, c'est ça ? Exactement 40 % du kérosène passe par le détroit d'Ormuz. Et effectivement pour l'Afrique, 70 % par le détroit d'Ormuz. Et le prix du baril de carburant d'aviation a augmenté de combien depuis six mois ? Le prix du baril a augmenté de 150 % depuis le début de la crise, ce qui représente pour les compagnies aériennes un manque à gagner. C'est-à-dire qu'elles ont dû augmenter le prix de leurs billets d'avion au risque de perdre des clients ? Oui, exactement. Elles ont dû appliquer ce qu'on appelle les surcharges carburant pour compenser la hausse des prix du carburant. Mais ce n'est que partiel puisqu'elles ne pouvaient pas mettre toute l'augmentation du prix du carburant sur les prix des billets, ce qui aurait eu un impact assez négatif sur la demande. Donc, elles ont perdu de l'argent ? Clairement, elles ont perdu de l'argent en raison de cette crise. Elles continuent encore de perdre de l'argent. Et est-ce qu'elles ont dû fermer des liaisons aériennes ? Oui, certaines compagnies ont dû fermer des lignes aériennes sur le court courrier, ou en tout cas limiter le nombre de fréquences sur certaines destinations pour faire face à la crise. Alors quand on parle des compagnies, on pense à quoi ? On pense à Royal Air Maroc, à Ethiopian Airlines, à Mauritius ? Oui, toutes ces compagnies sont membres de l'Afraa et toutes ont été impactées par la crise du carburant. Il y a l'impact du prix du carburant, mais il y a aussi la disponibilité même du carburant sur certaines escales. Donc il y a eu des risques de pénurie sur certaines escales comme Addis-Abeba ou Nairobi par exemple. Et est-ce que certaines grandes compagnies africaines ont été fragilisées par ces derniers mois de crise ? Oui, elles ont été fragilisées. Je dirais qu'au début, la crise a été « positive » pour certaines compagnies qui ont des hubs, puisqu'il y a eu un transfert de trafic entre l'Afrique et l'Asie ou l'Europe sur les hubs africains comme Addis-Abeba et Nairobi. Mais ça n'a duré que trois ou quatre semaines. Après, en fait, les compagnies du Golfe ont repris leurs vols et les compagnies qui ont un réseau purement africain ont été très impactées dès le début de la crise. Et est-ce qu'il y a aujourd'hui des grandes compagnies aériennes du continent qui risquent de tomber en faillite ? Non, je ne pense pas, parce que les compagnies africaines ont quand même prouvé leur résilience, quand on pense à la crise du Covid. Donc je pense que c'est un moment difficile pour elles, mais ça ne va pas aboutir à des fermetures de compagnies aériennes. Alors aujourd'hui, au moment où l'on annonce la réouverture du détroit d'Ormuz, est-ce que vous êtes rassuré ? Oui, c'est une très, très bonne nouvelle. Et on a vu que depuis l'annonce en fait du cessez-le-feu, le prix du pétrole a déjà baissé de 15 %. Ceci dit, je ne pense pas qu'on aura un retour à la situation d'avant la crise, avant fin 2026. Donc on aura une reprise des approvisionnements progressivement, un réajustement des prix progressivement jusqu'à la fin de l'année. Donc ça veut dire que la crise va continuer plus ou moins à impacter les compagnies aériennes africaines. Et quelles leçons tirez-vous de cette crise du détroit d'Ormuz ? Est-ce que les compagnies africaines n'auraient pas intérêt à constituer des stocks plus importants de carburant d'aviation ? Oui, cette crise révèle une vulnérabilité énergétique des compagnies aériennes puisque la majorité du kérosène utilisé est importé hors d'Afrique. Et le paradoxe est que beaucoup de pays africains produisent du pétrole. Donc pour l'avenir, nous devons penser à mettre en place des raffineries sur le continent africain pour produire du Jet-A1 et aussi négocier des prix sur le long terme avec les raffineries sur trois ou cinq ans par exemple. Est-ce que les raffineries africaines existantes ont quand même pu approvisionner les compagnies africaines ? Oui, je pense à Aliko Dangote au Nigeria qui a pu approvisionner certaines compagnies aériennes. Et pour le futur, il y a des projets de création de raffineries en Afrique de l'Est par le groupe Dangote. Et au niveau de l'Afraa, nous avons engagé des discussions avec les institutions financières pour mettre en place une plateforme continentale pour l'approvisionnement en carburant du continent face à une nouvelle crise éventuelle.

C'est avec soulagement que beaucoup d'hommes d'affaires africains ont appris la signature à venir d'un accord États-Unis-Iran et la réouverture prochaine du détroit d'Ormuz. En effet, les économies de beaucoup de pays africains sont impactées, depuis 100 jours, par le conflit au Moyen-Orient. Coup de projecteur sur le Cameroun. Célestin Tawamba, qui dirige le groupe industriel Cadyst, est le président du GECAM, le Groupement des entreprises du Cameroun. C'est le patron des patrons camerounais. En ligne de Douala, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier. À lire aussiÀ la Une: l'Afrique victime collatérale de la guerre en Iran?

En RDC, le changement de Constitution proposé par le pouvoir provoque une vive réaction de l'opposition, qui y voit une manœuvre du président Tshisekedi pour faire un troisième mandat. Vendredi à Kinshasa, une manifestation de la coalition « Article 64 » s'est terminée par des affrontements. Quatre leaders de l'opposition ont été blessés. Parmi eux, il y a Delly Sesanga, qui a été ministre du Plan de 2003 à 2006 et qui préside aujourd'hui le parti Envol. En ligne de Kinshasa, il témoigne au micro de C. Boisbouvier. RFI : Vous avez été blessé lors de la manifestation du 12 juin à Kinshasa. Qu'est-ce qui vous est arrivé ? Delly Sesanga : Nous avons été ciblés par les escadrons envoyés par le régime qui a visé le leadership de la C64, pour décourager le peuple, comme ils ont peur du peuple congolais. Ils ont voulu désamorcer la mobilisation et la démonstration que l'on voulait faire devant le Palais du peuple. Et donc, il y a eu ce tir qui m'a atteint dans mon intégrité physique et qui a conduit à une incapacité à ce jour. Une sonde m'a été placée et je suis mis au repos pour au moins une dizaine de jours. Alors vous dites que vous avez été touché par un tir. Un tir de quoi ? Ce que je sais, c'est que le premier engin, qui a atterri entre mes jambes et qui visiblement faisait l'objet d'un tir ciblé, est un engin à déflagration. Parce que quand il est arrivé, il a éclaté et on a eu des éclats dans les jambes qui faisaient très mal. Et le deuxième, ça a été un tir d'une balle qui m'a éraflé au bas-ventre et a touché mes appareils urinaires et ainsi de suite. Ce qui a nécessité les soins que je subis aujourd'hui. Et savez-vous qui a tiré ces deux projectiles sur vous ? Nous avions en face de nous une police qui était accompagnée des Forces du progrès, qui est la milice de Monsieur Tshisekedi et de l'UDPS [Union pour la démocratie et le progrès social, le parti du chef de l'État, NDLR], qui est enrôlée aujourd'hui pour faire de la répression contre l'opposition. Ceux qui ont tiré sur moi portaient les tenues de la police. Mais je ne peux pas certifier qu'il s'agit des policiers parce qu'aujourd'hui nous sommes dans un chaos créé par Monsieur Tshisekedi, où la police se confond avec les Forces du progrès parce que les Forces du progrès sont aujourd'hui habillées en tenue de la police pour faire usage de la force. Donc, ce sont les deux mélangées. Monsieur Tshisekedi utilise une milice privée dans les forces armées et dans les forces de l'ordre pour assurer son entreprise de répression. Le gouvernement provincial de la ville de Kinshasa fait état d'un bilan de 20 blessés légers, dont 15 policiers et cinq manifestants. Est-ce que vous confirmez ? C'est complètement faux. On a vu d'abord des cadavres qui ont été récupérés par la police. Ce que nous lui demandons de restituer. Ensuite, le nombre de blessés est au-delà de ce chiffre donné. Rien que parmi les leaders de la C64, vous avez Ados Ndombasi qui a été blessé, vous avez moi-même. Vous avez Martin Fayulu, vous avez Jean-Marc Kabund. Et quand je prends les deux gardes du corps qui ont été évacués en même temps que moi et tous ceux qui sont dans les établissements ici sur place, on est au-delà de ces chiffres. Donc, c'est un mensonge éhonté. D'ailleurs, ce mardi, nous allons nous réunir à la conférence des présidents de la C64 et nous allons rendre public le bilan complet. Vous parlez de cadavres : y a-t-il eu des morts ? Il y a eu un corps qui a été récupéré au niveau de la police. Nous lui demandons de pouvoir restituer celui-ci. Et puis il a été fait état d'autres victimes de la répression qui ont perdu la vie. Après le sit-in que vous avez organisé devant le siège du parti de Martin Fayulu, les autorités vous reprochent d'avoir voulu marcher en direction du Palais du peuple, c'est-à-dire du Parlement, alors que vous n'y étiez pas autorisés. D'abord, ce sont des grands irresponsables parce que ces autorités de la ville, nous leur avons demandé de faire le sit-in à l'esplanade du Palais du peuple, le lieu où ils ont autorisé, il y a encore quelques semaines, les membres de la majorité à pouvoir s'y présenter. Nous sommes des citoyens congolais. On ne peut pas nous interdire, au nom de l'égalité de droit, de jouir des mêmes droits que la majorité. Donc, nous voulions être à l'esplanade du Palais du peuple. Donc, il n'a jamais été question de marcher sur le Palais du peuple, mais d'être plutôt à l'esplanade du Palais du peuple. Votre coalition de l'opposition s'appelle Article 64. Pourquoi pointez-vous en particulier cet article de la Constitution congolaise ? Parce que l'article 64, c'est le dernier refuge de tous les démocrates pour assurer le respect de l'ordre constitutionnel. Cet article fait un devoir à chaque Congolais de faire échec à toute personne qui veut prendre le pouvoir en violation de la Constitution, ou l'exercer en violation de celle-ci. Et l'entreprise que Monsieur Tshisekedi a initiée actuellement de vouloir changer de constitution pour se donner un troisième mandat à la tête de notre pays, c'est une tentative de renversement de l'ordre constitutionnel, une violation de son serment, une violation intentionnelle de la Constitution. C'est pourquoi nous nous mobilisons sur ce dernier refuge de la loi et de la Constitution, pour faire échec à son entreprise et pour pouvoir le plaquer au sol. Parce que le nombre et la durée des mandats du président de la République ne peuvent pas faire l'objet d'une révision de la Constitution. Et nous nous mobilisons pour faire en sorte que l'ordre constitutionnel dans notre pays soit respecté. À lire aussiRévision de la Constitution en RDC: le Sénat adopte la proposition de loi pour un référendum

Ce lundi 15 juin, c'est la Journée mondiale contre la faim. Une journée instaurée par la FAO, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, et qui intervient dans un contexte de plus en plus préoccupant en Afrique. La baisse continue des financements internationaux, conjuguée à la coupe drastique de l'aide américaine, rend la lutte contre la faim et la malnutrition d'autant plus difficile que le changement climatique et les conflits régionaux s'accentuent. Kinday Samba, directrice régionale du Programme alimentaire mondial pour l'Afrique de l'Ouest et l'Afrique centrale (Tchad, RCA, Cameroun), est la grande invitée Afrique de ce lundi. RFI : Kinday Samba, pourriez-vous nous dresser un tableau général de la situation de la faim en Afrique de l'Ouest et en Afrique centrale ? Kinday Samba : La situation est très préoccupante. On peut déjà dire qu'on est dans une crise chronique qui est en train de devenir une crise beaucoup plus difficile à contenir, à cause de plusieurs facteurs qui s'accélèrent en même temps. On parle des conflits dans le Sahel, les chocs climatiques, les pressions économiques et les déplacements de populations. Les régions que je couvre abritent plus de 52 millions de personnes en situation d'insécurité alimentaire sévère, où l'instabilité et l'insécurité sont étroitement liées. Il y a un an, le PAM annonçait suspendre son aide alimentaire nutritionnelle vitale au Sahel central et au Nigeria, et ce, à cause d'un manque de financement urgent, avec deux millions de bénéficiaires directement impactés, notamment des réfugiés soudanais au Tchad, maliens en Mauritanie, ainsi que les populations vulnérables au Burkina Faso et au Niger. Un an plus tard, où en est la situation de ces aides dans ces zones ? La situation reste toujours difficile. On est toujours en train de vivre une contrainte financière qui n'a pas impacté que des activités nutritionnelles. Il y a d'autres activités qui ont été impactées. Si on parle concrètement pour cette année, on va réduire le nombre de personnes qui vont bénéficier des assistances. Par exemple, au Cameroun, plus de 500 000 personnes risquent de perdre l'accès à une assistance alimentaire et nutritionnelle. Au Mali aussi, on est contraint à une réduction de 25 % des bénéficiaires en 2026, comparé à 2025, et jusqu'à 55 % par rapport aux niveaux historiques récents. Et si on parle du Nigeria spécifiquement, nous ne pouvons aujourd'hui atteindre qu'une fraction des besoins. Nous prévoyons d'assister un peu moins d'un million de personnes dans un pays où plus de 34 millions de personnes sont en situation d'insécurité alimentaire. Le PAM estime d'ailleurs avoir besoin de 620 millions de dollars pour poursuivre l'apport de cette aide nutritionnelle. Est-ce que vous êtes encore loin de cet objectif ? Oui, on est loin de cet objectif. Parce que si on voit dans notre propre région pour cette année, on a besoin d'à peu près 1 milliard de dollars. Et, pour le moment, on n'a mobilisé que 25 % de cette somme. Donc, on est loin de ce chiffre. C'est une baisse globale qui se traduit en termes de nombre de personnes qu'on peut assister. Le PAM n'a pu assister que 7,6 millions de personnes dans le cadre de la réponse d'urgences en 2025. Donc, une partie importante a reçu des rations réduites. Aujourd'hui, ce que l'on observe dans le Sahel, c'est un véritable point de bascule. Donc, si on parle de 2026, le nombre de bénéficiaires prévus pour la réponse d'urgence a été revu à la baisse, passant de 6,9 millions en 2025 à 5,4 millions en 2026. Or, comme je l'ai dit, la région abrite plus de 52 millions de personnes en situation d'insécurité alimentaire. Un point de bascule, dîtes-vous, notamment dû à la coupe drastique de l'aide américaine qui affecte des programmes humanitaires dans le monde entier, dont les vôtres. Dans quelle proportion votre budget a-t-il diminué et comment vous êtes-vous réorganisé ? Ça ne concerne pas que les États-Unis. C'est une tendance beaucoup plus large. Avec une baisse globale des contributions au Sahel, les financements humanitaires ont chuté de près de 41 % en 2025, et certains pays ont été beaucoup plus affectés que d'autres. Donc, on a priorisé drastiquement nos opérations, allant jusqu'à ce que notre directrice exécutive finisse par décrire comme abandonner ceux qui ont faim pour nourrir les plus affamés. Donc, des analyses menées dans plusieurs pays montrent que les résultats sont préoccupants. Les ménages bénéficiant des rations complètes sont nettement mieux protégés contre la faim que ceux qui reçoivent des rations réduites. J'ai parlé du fait qu'on avait dû, pour certains, réduire nos rations. Donc, la priorisation s'est fortement renforcée et s'appuie davantage sur des données probantes, avec une concentration des ressources sur les populations les plus vulnérables, les plus à risque et les zones de plus fort impact. Voulez-vous dire qu'il y a un désintérêt de plus en plus croissant de la part des donateurs ? Oui, et depuis des années. Nous sommes à la mi-juin. C'est le début de la période de soudure dans de nombreuses régions que vous couvrez. Comment faites-vous face aux urgences durant cette période de soudure qui va durer trois mois ? Il y a des pays où le gouvernement – je peux citer la Mauritanie – couvre plus que 80 % des besoins, qui sont très, très importants. Donc, ça, c'est un des avantages de cette coupe de financement : les gouvernements sont en train de prendre davantage la responsabilité de répondre à ces situations. 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En Côte d'Ivoire, le premier laboratoire d'analyse ADN a ouvert ses portes en novembre 2025. Il est situé au Vitib, une zone industrielle dédiée aux entreprises des TIC. Cela permet de rendre plus accessibles les tests de paternité. Avec une perspective plus large : celle de développer la médecine génomique sur le continent. Pour en parler, le professeur David Tea Okou, le directeur de ce laboratoire. RFI : Pourquoi est-ce important d'avoir des laboratoires de test ADN, ici, en Côte d'Ivoire ? Professeur David Tea Okou : Le patrimoine génétique des Africains est le plus riche au monde entier. Tous les scénarios, tous les changements qui existent ne sont pas encore connus. Les informations que nous avons proviennent beaucoup plus des populations d'ascendance européenne, et c'est par rapport à leurs informations que nous recevons les traitements, les diagnostics et tout ça. Et donc, avoir un laboratoire d'ADN sur place peut servir à recenser tous ces scénarios qui vont être exploités pour une meilleure prise en charge des populations africaines. Comment expliquez-vous ce retard ? Est-ce lié à un manque d'intérêt ou bien à un manque de moyens ? Je dirais plus un manque de moyens qui comprend un manque d'infrastructures mais aussi une rareté de l'expertise. Il faut que nous mettions l'accent sur le transfert de compétences, le transfert de technologie pour que l'exploitation soit faite en Afrique par les Africains pour le bénéfice des Africains. Vous-même avez passé 34 ans aux États-Unis, vous avez pratiqué là-bas en revenant comme ça fraîchement en Côte d'Ivoire, quel est votre objectif pour ce domaine-là ? L'objectif est de pouvoir développer la médecine de précision, qui demande que chaque individu soit pris en charge sur la base de sa singularité génétique. Pour ce faire, il faut déjà recenser tout ce qui existe sur le continent africain en termes de changements qu'on ne sait pas, qu'on ne connaît pas, qu'on n'a pas encore recensés. Une fois que cela est fait, on pourra l'exploiter pour dire par exemple : « Voilà pourquoi tel médicament, pour la même maladie au monde, est moins efficace sur les Africains que sur les populations d'ascendance européenne ». À lire aussiCôte d'Ivoire: le pays s'équipe d'un premier laboratoire d'analyse d'ADN Alors, vous avez une clinique dans laquelle les patients ont l'opportunité aussi de faire des tests génétiques. Quelle est la visée de ces tests-là ? L'objectif, c'est de pouvoir offrir un diagnostic assez précoce pour dire que, pendant que vous êtes bien portant, nous avons identifié telle maladie naissante de façon que vous puissiez être suivi, qu'il y ait un protocole de suivi pour éviter ou retarder la maladie. Et l'objectif, c'est de pouvoir faire en sorte que chaque individu puisse avoir un traitement optimisé. Parce que l'individu peut avoir un changement d'ADN qui peut dire que ce traitement qui est proposé pour telle maladie n'est pas optimisé pour vous. Peut-être que pour vous on doit réduire la dose. Financièrement parlant, est-ce que c'est accessible pour les Ivoiriens lambda ? Les examens sont assez comparables en termes de coût à certains examens qui existent sur la place comme la chimiothérapie, les histoires d'IRM et tout ça. Donc les coûts se situent un peu dans la même tranche. Est-ce que vous avez noté une demande de patients qui viennent également, ou d'autres acteurs qui viennent aussi de la sous-région ? Oui, il y a des patients qu'on reçoit de la sous-région. J'ai même reçu un patient qui est venu de la Guinée hier. C'est malheureux qu'il fasse ce déplacement-là pour arriver en Côte d'Ivoire juste pour les tests génétiques. Ça souligne l'importance de la nécessité de vulgariser cette expertise dans les différentes régions. Vous parliez tout à l'heure dans votre labo aussi des tests liés aux enquêtes policières. Est-ce qu'aujourd'hui vous sentez également une demande à ce niveau-là ? Oui. Pour les tests d'identification, nous avons reçu d'un pays voisin des échantillons par rapport à une scène de crime sur demande de la police de la région, et nous avons fait le rapport que nous avons donné. Et récemment, j'ai été convié aux réseaux de la police scientifique de l'Afrique de l'Ouest pour parler de l'utilisation de l'ADN dans les enquêtes criminelles. Alors, on est tous unanimes sur le fait que l'ADN est un outil qui a fait ses preuves, qu'on a besoin d'utiliser. Mais il y a un manque d'expertise. Maintenant, il faut aller à la phase supérieure. Qu'est-ce qu'on fait pour acquérir ces capacités, ces ressources pour utiliser l'ADN dans les enquêtes policières ? À lire aussiCes scientifiques qui tentent de faire progresser la recherche génomique en Afrique

Il y a une semaine, l'Afrique du Sud lançait officiellement le lénacapavir, un antirétroviral utilisé dans le traitement de l'infection par le VIH, jugé révolutionnaire. Avec une seule injection tous les six mois, ce médicament préventif atteint une efficacité qui frôle les 100%. « Un signe d'espoir » s'est réjoui Cyril Ramaphosa, président du pays le plus touché au monde par le VIH, avec plus d'un Sud-Africain sur dix porteurs du virus. Un signe d'espoir également pour toute l'Afrique, qui concentrait, en 2024, 65% des personnes vivant avec le VIH dans le monde, selon les données d'Onusida. La Camerounaise Ndong Essomba Bitchoka, infectiologue à l'unité de prise en charge des patients VIH/SIDA à l'hôpital de Deido, à Douala explique ce que ce traitement peut changer. RFI : Les Sud-Africains porteurs du VIH peuvent désormais bénéficier du nouveau traitement Lenacapavir. Pourriez-vous expliquer comment fonctionne ce traitement ? Dr Ndong Essomba Bitchoka : Le Lenacapavir est un médicament antirétroviral. Il va empêcher l'assemblage des molécules ARN du virus du VIH, donc empêcher la formation de nouveaux virus du VIH. C'est à peu près comme ça qu'il fonctionne. Pour simplifier un peu, quelle est la grande avancée du Lenacapavir par rapport à la PrEP, le traitement le plus couramment utilisé ? La PrEP est un médicament qu'on va administrer aux personnes non-infectées au VIH pour leur éviter de le contracter. Il est beaucoup plus indiqué pour les personnes qui sont plus à risque de développer le VIH. Le Lenacapavir, par contre, peut être utilisé dans le traitement de l'infection au VIH pour contrôler le virus chez certaines personnes. C'est-à-dire qu'au lieu de prendre des comprimés tous les jours par exemple, vous allez avoir des injections qui vont permettre de limiter la réplication du virus dans votre organisme pendant environ six mois. Donc la PrEP est destinée à titre préventif aux personnes non-porteuses du VIH, tandis que le Lenacapavir peut aussi être un traitement pour les personnes porteuses. Et sa grande différence est qu'au lieu de comprimés, on donne des injections deux fois par an… Exactement ! La personne doit déjà au préalable être contrôlée avec des médicaments oraux, avec des comprimés. Puis le Lenacapavir vient appuyer l'action des antirétroviraux qui étaient déjà présents à la base, qui contrôlaient le virus. Sauf que ce même contrôle va se faire sur une longue durée d'action associée à d'autres médicaments. Donc le Lenacapavir pour une personne déjà porteuse du VIH, il faut déjà qu'il y ait un traitement antérieur au Lenacapavir ? C'est cela. Si on a un patient qui est dépisté séropositif au VIH aujourd'hui, le Lenacapavir ne sera pas la première intention qu'on pourra lui proposer en termes de traitement. Hormis l'Afrique du Sud qui cumule le plus grand nombre de personnes atteintes du VIH dans le monde (8 millions de Sud-Africains, NDLR), une grande partie des infectés vivent en Afrique. Vous avez une estimation du coût du traitement ? Comme je n'ai pas le coût exact, je ne pourrai pas vous donner une réponse exacte. Mais dans la majorité des cas, si je parle par exemple de mon pays, le Cameroun, le Lenacapavir n'est pas encore accessible par exemple. Mais pour l'instant, les États avec les partenaires financiers font le nécessaire pour que les médicaments soient subventionnés. Du coup, les patients ne les paient pas. Dans le cas de l'Afrique du Sud, je ne sais pas encore si ce sera le cas ou pas, mais je pense que les États se battent pour voir dans quelle mesure subventionner, ne serait-ce qu'en partie, l'accès à ces médicaments antirétroviraux. Pour l'instant, seules 40 000 doses ont été mises à disposition en Afrique du Sud. Le président Cyril Ramaphosa annonce la fourniture d'un million de doses d'ici fin 2027. Sauf que l'organisation Health Gap estime qu'il en faudrait le double de ces doses chaque année pour répondre aux besoins du pays. Au-delà du cas sud-africain, une pénurie plongerait-elle les patients bénéficiaires dans un nouveau désarroi ? Quelles seraient les conséquences s'ils étaient forcés de suspendre le traitement ? C'est bien de pouvoir commencer avec un certain nombre de doses et de sélectionner les patients qui sont vraiment nécessiteux par rapport à ce traitement au Lenacapavir. En fonction de comment la réponse à ce traitement se fera chez ces patients, on pourrait envisager d'augmenter le nombre de doses disponibles et même d'augmenter la population qui pourrait y avoir accès. Le risque, effectivement, c'est qu'en disponibilisant beaucoup de doses de médicaments et qu'après l'Etat ne puisse plus s'en procurer, ça va effectivement créer une rupture dans le traitement et la survenue de résistance à cet antirétroviral, qui est plutôt salutaire pour la prise en charge des patients. On rappelle que le Lenacapavir n'est pas un vaccin. Pourquoi y a-t-il plus de recherches sur le traitement plutôt que sur un vaccin ? Est-ce si compliqué à élaborer ? Le VIH est un virus qui est un petit peu sournois, dans le sens où il a beaucoup de mutations. Imaginez un cambrioleur qui visite différentes maisons, mais avec un mode opératoire différent. Il est identifié comme mesurant 1m80 quand il frappe dans la maison A, mais quand il va dans la maison B, il mesure plutôt 1m50. Ce qui lui permet d'entrer dans certaines ouvertures inaccessible pour un cambrioleur de 1m80. Il y a beaucoup de mutations. On n'arrive pas encore à identifier un vaccin qui pourrait bloquer l'action de ces différentes souches mutantes du VIH. C'est ce qui rend la chose difficile pour trouver un vaccin. Mais il y a quand même des essais qui donnent un petit peu espoir. Notamment l'essai BRILLIANT 011 en cours justement en Afrique du Sud, pour lequel on espère avoir de bons résultats d'ici quelques années.

Alors que l'épidémie d'Ebola continue d'affecter la République démocratique du Congo et la région des Grands Lacs, la riposte sanitaire et humanitaire s'organise, notamment avec l'aide de l'Union européenne qui a mis 170 millions d'euros sur la table. Le week-end dernier, la commissaire européenne à la coopération internationale, à l'aide humanitaire et à la réaction aux crises s'est rendu une nouvelle fois dans l'est du pays, à Bunia, l'épicentre de la maladie. Hadja Lahbib est la Grande Invitée Afrique de RFI. RFI : Vous étiez à Bunia la semaine dernière dans l'épicentre de l'épidémie d'Ebola. Quels enseignements en tirez-vous sur la situation ? Hadja Lahbib : L'Union européenne est un partenaire fiable, loyal, fidèle à l'Afrique. Dès l'apparition de l'épidémie, on a envoyé 100 tonnes de matériel médical, de tentes, de protection personnelle pour les travailleurs humanitaires. Mais aller sur place, témoigner de sa solidarité, communiquer, voir comment aussi l'aide est distribuée, comment elle est mise en place, c'est autre chose. Et je crois que ça a été très bien reçu par les communautés en place. Et votre bilan concernant l'arrivée de l'aide et sa gestion sur place ? Tout d'abord, l'aide est bien parvenue, j'ai pu le constater moi-même. Le corridor Bukavu-Uvira est toujours ouvert. Une liaison aérienne humanitaire d'Entebbe à Bunia a été établie. Et donc pour les communautés qui sont actuellement touchées par cette épidémie d'Ebola, c'est extrêmement important car ça permet évidemment, grâce à l'ouverture de ces infrastructures logistiques, de faire parvenir l'aide au plus vite. C'est vraiment une ligne de vie. Et ensuite la communication : j'ai vu les infrastructures sanitaires mises en place. C'est très important. Il y a eu beaucoup de désinformation dans les communautés qui ont conduit malheureusement à des faits de violence. Vous savez que des tentes médicales ont été brûlées. Un hôpital a été attaqué parce qu'il y avait des rumeurs qui disaient que les corps étaient enlevés pour qu'on prélève, par exemple, les organes vitaux, etc. Donc on a pu installer des infrastructures transparentes qui permettent aux familles de garder un contact avec leurs proches quand ils sont suspectés d'avoir été contaminés ou qu'ils sont contaminés de façon avérée. Et donc ces parois transparentes permettent d'arrêter de nourrir les peurs fantasmagoriques et de rassurer les familles. Finalement, avoir des solutions africaines pour des problèmes africains, c'est ce qui est le plus important, avec bien sûr le soutien de l'Union européenne. Et ça, ce n'est possible que si les communautés, les populations locales sont dans une relation de confiance avec le corps médical et avec les ONG sur place. Il y a une semaine, le docteur congolais et prix Nobel de la paix, Denis Mukwege, écrivait dans le journal Le Monde que cette 17ᵉ épidémie d'Ebola en RDC pourrait devenir la plus meurtrière jamais enregistrée, notamment du fait que la souche Bundibugyo soit très rare. Vous qui étiez sur place, vous partagez ce constat alarmant ? La dernière épidémie, même si on n'en a pas parlé ici en Europe, elle date seulement d'il y a cinq mois. Ça montre la nécessité d'avoir une réponse durable. Ce qu'on a construit pour l'instant, ce sont des infrastructures qui ne sont pas pérennes. Or, vous le savez, à cause de la guerre qui sévit dans cette région de l'Ituri, entre autres, mais aussi de Goma, le système de santé est à genoux. On compte à peu près trois millions de déplacés dans toute la région. Rien que dans le Sud-Kivu, le Nord-Kivu et l'Ituri, c'est près d'un million de personnes déplacées. J'ai moi-même été dans les camps où des dizaines de milliers de personnes sont rassemblées, alors que le camp a une capacité seulement de la moitié ou voire d'un dixième, avec des conditions sanitaires extrêmement précaires. C'est comme si on était assis sur un volcan qui, à un moment ou un autre, va exploser. Donc il est essentiel d'avoir une approche durable, d'avoir un cessez-le-feu aussi qui soit respecté par toutes les parties prenantes au conflit et de cesser aussi des déforestations sauvages, des exploitations sauvages des mines de matériaux critiques qui, finalement, retranchent les animaux sauvages qui deviennent contagieux, car vous savez que ces zoonotiques, c'est une maladie transmise par les chauves-souris, qui est le résultat de la dégradation du milieu naturel. Parlons du rôle des États-Unis. Il y a la construction très controversée d'un centre d'accueil Ebola au Kenya, voulu par les Américains et contesté par les populations sur place, alors que le Kenya est épargné par le virus. Washington exige également de la part de votre pays, la Belgique, de ne plus accueillir sur son sol des ressortissants congolais et de pays touchés par Ebola. Comment l'Europe fait-elle face aux pressions de Washington sur la gestion de ses propres frontières ? L'Europe a une approche basée sur l'expertise scientifique. Nous avons créé, suite au Covid-19 et la pandémie, la Haute autorité pour la réponse aux épidémies. Nous monitorons tous les virus qui circulent, par exemple dans les eaux usées. Nous avons boosté la recherche scientifique. Nous avons aussi notre propre centre de contrôle des maladies infectieuses. Nous collaborons main dans la main avec Africa CDC, qui est notre partenaire sur place. Les États-Unis, eux, ont une toute autre approche American First. Nous Européens, nous avons plutôt une approche qui vise à soutenir une réponse africaine pour une urgence africaine, mais aussi internationale.

Le coltan extrait dans l'est de la RDC sous le contrôle du mouvement rebelle AFC/M23 se retrouve dans les téléphones, les ordinateurs et les voitures vendus dans le monde entier, selon un rapport publié mercredi 10 juin par Global Witness, après un an d'enquête. L'ONG identifie les entreprises rwandaises qui exportent ce minerai de conflit, les fonderies chinoises qui le transforment et les grandes marques mondiales – dont Microsoft, Apple, Amazon ou Sony – qui se retrouvent en bout de chaîne. Le système international de traçabilité censé garantir des approvisionnements propres a, selon les enquêteurs, servi à blanchir le minerai plutôt qu'à l'en empêcher. Alex Kopp, chercheur à Global Witness, répond aux questions de RFI. RFI : Vous affirmez avoir des preuves directes que cinq des sept principaux exportateurs rwandais ont acheté des coltan de conflit à Rubaya. Ces preuves reposent essentiellement sur les témoignages des contrebandiers. Comment garantissez-vous la fiabilité de ces sources ? Alex Kopp : Si vous voulez comprendre la contrebande, il faut parler avec les négociants qui y sont impliqués. Ce n'est pas une tâche facile. Dans le cas de contrebande entre la RDC et le Rwanda, parler avec plusieurs négociants qui nous ont confirmé de vendre eux-mêmes du coltan lié au conflit à ces entreprises. Et nos chercheurs ont vu de leurs propres yeux le trafic des minerais en contrebande. Et il y a même eu des cas dans lesquels les acheteurs ont demandé à notre enquêteur de leur vendre des minerais de Rubaya, en pensant qu'il était un négociant. Vous identifiez Apple, Microsoft, Amazon, Sony et d'autres grandes marques comme utilisateurs potentiels de coltan de conflit, mais, mais vous reconnaissez vous même que le tantale est mélangé dans les fonderies et que la traçabilité est perdue à ce stade. Sur quoi reposez-vous précisément les liens entre ces marques et Rubaya ? Ces entreprises, eux-mêmes, ils informent sur les fonderies dont ils s'approvisionnent dans des rapports qui sont publics. Avec nos recherches, nous avons pu connecter ces fonderies au coltan de Rubaya à travers des témoignages avec des négociants sur le terrain, mais aussi avec des données sur les douanes, des données d'exportation, le coltan d'origine différent et mélangé au niveau des fonderies. Et l'obligation de ces entreprises serait d'arrêter l'achat de fonderies s'il y a des risques clairs que les minerais sont liés au conflit. Le Rwanda nie systématiquement les accusations. Le Rwanda Development Borde revendique une production annuelle de 8000 à 9000 tonnes pour justifier ses exportations. Vous, vous dites que ces chiffres sont contredits par des données indépendantes. Pourquoi ces données indépendantes ne sont-elles pas rendues publiques dans votre rapport ? Ce sont même des institutions rwandaises qui contredisent l'affirmation de Rwanda Development Board. Par exemple, l'Institut national de la statistique du Rwanda. Et ceci, c'est une affirmation des Nations unies que nous citons dans notre rapport. Et les sources sont dans le rapport des Nations unies qu'on peut vérifier là-bas. Le coltan, qui, selon vous, finance l'AFC/M23 finit dans nos téléphones. Qui concrètement peut arrêter ça aujourd'hui et pourquoi ça n'a pas été fait ? Les entreprises le long de la chaîne d'approvisionnement peuvent améliorer leur diligence raisonnable. Elles peuvent arrêter d'acheter du coltan. Si elles concluent que c'est lié au conflit ou qu'il y a un risque insignifiant. Les systèmes de diligence, eux, ils devraient exclure des entreprises ceux qui ne suivent pas leurs règles, qui fournissent des minerais liés aux conflits. Il y a des mesures que les entreprises pourraient prendre. On observe depuis 25 ans ou plus que ce conflit continue, et les entreprises continuent à acheter souvent sur les mêmes entreprises. Donc, il paraît qu'il y a très peu de volonté de prendre ces mesures qui seraient nécessaires. Mais je crois qu'il faut aussi avoir une pression forte de la communauté internationale sur le Rwanda, qui est au centre de ce conflit et de la contrebande, et on propose, on recommande que les gouvernements suspendent les exportations du matériel militaire vers le Rwanda, qu'ils conditionnent toute aide publique au développement, à l'arrêt du soutien du Rwanda au M23. Et aussi que les pays sanctionnent les commandants du M23 et les hauts responsables rwandais, ainsi que les entreprises qui profitent des ressources issues du conflit. L'AFC/M23, génère 800 000 dollars par mois grâce au coltan, selon l'ONU, et vous donnez ces chiffres dans votre rapport. Est-ce que couper cette filière changerait le rapport de force militaire sur le terrain, d'après vous ? Bon, le coltan, c'est une source de revenus clé pour le M23. Couper ce lien aurait certainement un impact, mais à la fin, la solution ne se trouve pas dans les combats sur le terrain. Mais il faudrait trouver une solution par des processus de paix et de médiation plutôt.

Alors qu'Israël continue ses frappes sur le Liban, RFI se penche sur la communauté des domestiques vivant sur place. Selon l'ONU, environ 250 000 étrangers constituent le personnel de maison au Liban. En grande majorité des femmes, dont beaucoup sont originaires d'Afrique. Mais ces personnes travaillent sous le système dit « la kafala » qui les privent de leurs droits les plus élémentaires. Et la guerre lancée par Israël depuis 2024 ne les épargne pas. Julie El Khoury, coordinatrice des programmes de l'ONG Kafa qui leur vient en aide, est la Grande Invitée Afrique. RFI : Tout d'abord, expliquez-nous en quoi consiste le système de la kafala ? Julie El Khoury : La kafala, c'est un système qui régit l'emploi et le séjour des travailleuses domestiques migrantes au Liban, qui les place dans une situation de dépendance vis-à-vis de leur employeur. Ca crée une relation de pouvoir qui renforce considérablement les vulnérabilités à l'exploitation et aux abus. On observe de nombreuses pratiques abusives : la confiscation des passeports, la restriction à la liberté de mouvement, l'isolement... Il y a aussi le non-paiement des salaires, de longues heures de travail aussi, et l'absence de la vie privée. Et cela peut, dans plusieurs situations, aboutir à des violences psychologiques, physiques et même sexuelles. C'est pour cette raison que, en tant qu'organisation de défense des droits des femmes et des travailleuses migrantes domestiques, nous considèrons le système de la kafala comme une forme d'esclavage moderne. L'attaque terroriste du Hamas le 7 octobre 2023 va déstabiliser la région, avec le pilonnage de l'armée israélienne d'abord à Gaza, puis au Liban : 4 000 morts et 43 000 logements détruits fin 2024 d'après les autorités libanaises. Comment ces domestiques ont-elles vécu cette guerre ? Les migrantes travailleuses domestiques ont été touchées par les conséquences de la guerre en termes de déplacements forcés. Il y a aussi un nombre de travailleuses qui ont été abandonnées par leurs employeurs dans des zones ciblées par Israël, donc leur situation s'est aggravée en quelques jours. Elles étaient exclues des centres de refuge collectifs et se sont retrouvées à la rue pour quelques nuits. Après ça, les organisations non gouvernementales et des collectifs communautaires se sont organisés pour accueillir ces travailleuses domestiques migrantes déplacées de force de leur région de résidence. Maintenant que les bombardements israéliens ont repris sur le Liban, quelle est leur situation aujourd'hui ? Bien que l'État ait annoncé une décision gouvernementale d'accueillir toutes les personnes dans les refuges, même si elles sont non-libanaises, les domestiques ont toujours connu l'exclusion. Mais encore une fois, des centres collectifs gérés par des ONG ont accueilli un grand nombre de femmes migrantes, certaines ont trouvé refuge dans des logements partagés de type d'hébergement informel, où les conditions ne sont pas du tout adéquates en ce qui concerne la sécurité, l'intimité et aussi l'accès aux services essentiels. Contrairement à 2024, cette fois-ci, nous n'avons pas reçu de rapport sur des travailleuses domestiques migrantes abandonnées par les familles comme en 2024. Comment interviennent les gouvernements des pays dont ces femmes sont originaires ? Il y a des ambassades qui se sont mobilisées rapidement et parmi les ambassades, quelques-unes ont pu ouvrir aussi des centres de refuge et aider dans le processus de rapatriement. Mais ça, c'était surtout en 2024 et 2025, il n'y a pas eu autant d'initiatives en 2026. Ces femmes que vous assistez, que vous racontent-elles de leur état d'esprit, vu le traitement qui leur est réservé ? Nous travaillons avec des femmes leaders communautaires qui ont émergé au sein des travailleuses domestiques migrantes. Et ces femmes en particulier jouent un rôle très essentiel dans l'orientation d'autres femmes vers les services de soutien. Leur courage et leur motivation pour faire ce travail en temps de guerre est extrêmement important. Elles trouvent la force pour résister, pour soutenir et être en solidarité avec d'autres femmes de toutes nationalités, incluant les femmes libanaises et les personnes déplacées de force libanaises, pas seulement la communauté migrante. Bien sûr qu'elles souffrent d'un malaise psychologique de stress, comme toute la population au Liban, mais en même temps, elles savent bien comment être en solidarité pour dépasser cette période de crise et rester fortes et disponibles pour aider les autres.

Le nouveau président béninois Romuald Wadagni a mené la semaine dernière une tournée régionale qui l'a mené successivement au Nigeria, au Niger, au Burkina, au Togo et en Côte d'Ivoire. Une tournée de « bon voisinage », alors que les relations entre le Bénin et le Niger, et plus globalement entre les pays ouest-africains de la Cédéao et ceux de l'AES, sont particulièrement tendues, voire hostiles. Des régimes militaires putschistes se maintiennent au pouvoir sans élections au Niger, au Burkina et au Mali. Le président béninois fraîchement élu est cependant dans une démarche de normalisation des relations du Bénin avec ces pays. Quel bilan tirer de cette tournée ? La frontière Bénin-Niger, fermée après le coup d'État militaire de 2023 au Niger, pourrait-elle enfin rouvrir ? À quelles conditions ? Pourquoi le Mali n'a-t-il pas fait partie du programme ? Le politologue béninois Mathias Hounkpè est l'un des responsables de l'EISA, l'Institut électoral pour la démocratie durable en Afrique. Il est l'invité du jour. RFI : Romuald Wadagni s'est rendu successivement au Nigeria, au Niger, au Burkina Faso, au Togo et en Côte d'Ivoire. Une démarche du président béninois qui n'est pas directement liée aux initiatives de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao) ou de l'Union africaine pour renouer avec les pays de l'AES, l'Alliance des États du Sahel. Pour le Bénin, est-ce une nécessité ? Mathias Hounkpè : D'abord, réserver les premières visites des nouveaux présidents élus aux pays frontaliers, c'est comme une tradition au Bénin. Je suis d'accord avec vous qu'il faut souligner le fait qu'il est allé dans les pays de l'AES. Surtout que, depuis que les tensions ont commencé entre ces pays de l'AES et le Bénin, son prédécesseur n'a pas pu aller dans ces pays-là. Vous parlez de Patrice Talon, l'ancien président béninois. N'avait-il pas pu ou n'avait-il pas voulu ? Un peu des deux. Je pense qu'il voulait, mais je pense que les autres ne semblaient pas disposés non plus à le recevoir. C'est ce que j'ai cru comprendre. Je considère donc l'arrivée du président Wadagni comme une nouvelle opportunité pour relancer les discussions. Au Niger, Romuald Wadagni et Abdourahamane Tiani ont déclaré vouloir œuvrer pour la réouverture de la frontière. Un comité d'experts a été mis en place. Il a deux semaines pour rendre ses conclusions. Est-ce que cette réouverture pourrait survenir rapidement ? Et concrètement, quels sont les obstacles à lever ? C'est difficile de dire si les conclusions de ce comité pourraient amener immédiatement à la réouverture des frontières. Si ça révèle qu'il y a des préalables qu'il faut remplir pour rassurer les uns et les autres, ça pourrait prendre un peu plus de temps. Mais je pense que les garanties ne sont pas infinies. Dans ce désaccord, le Bénin n'avait pas véritablement de griefs vis-à-vis du Niger, mais le Niger avait le sentiment que le Bénin pouvait servir de base pour le déstabiliser. Donc, si à la suite du travail de ce comité, il pouvait être clairement montré que matériellement ni les intentions ni les capacités n'étaient réunies pour déstabiliser le Niger, je pense qu'on pourrait aller assez rapidement vers le rétablissement des relations de collaboration entre les deux pays. Justement, il y a quatre mois, le général Tiani accusait encore le Bénin, comme la Côte d'Ivoire et la France, d'être à l'origine de l'attaque de l'aéroport de Niamey, revendiquée par l'État islamique. Selon vous, comment les populations au Bénin et au Niger perçoivent-elles ce revirement radical et inexpliqué du chef de l'État nigérien ? Les populations ne souhaitent qu'une chose : le dégel entre le Bénin et le Niger. Et ces populations ne sont pas « tellement préoccupés » par la plupart des questions qui sont soulevées au niveau des leaders politiques. Et donc, si aujourd'hui, le Niger et le Bénin se mettent d'accord pour rouvrir les frontières, permettre la circulation libre des personnes et des biens, de mon point de vue, les populations ne seraient que heureuses. Et du coup, est-ce qu'une coopération militaire vous semble envisageable ? Ce que je sais, c'est que pour le succès de la lutte contre le terrorisme, aussi bien du côté du Bénin que de celui du Niger, il vaut mieux que les pays frontaliers ne soient pas en désaccord, comme ça a été le cas ces derniers temps. Du partage de renseignements, par exemple. Ce serait un début ? Le partage de renseignements, oui. Ça peut même être des interventions militaires ponctuelles. C'est vraiment utile pour les deux pays dans la lutte contre le terrorisme, qu'ils s'entendent. Et vous savez très bien que lorsque vous êtes en désaccord avec l'un ou l'autre des pays de l'AES, vous avez d'une certaine manière des problèmes avec le reste. Le président béninois s'est rendu au Niger et au Burkina Faso, mais pas au Mali, troisième pays de l'AES, qui fait d'ailleurs souvent figure de locomotive de cette Alliance. Comment est-ce qu'on doit le comprendre ? Le ministre des Affaires étrangères du Mali était à l'investiture du président Wadagni. Mais le Mali a connu des difficultés du point de vue de l'insécurité. Vous pensez aux attaques du 25 avril menées par les jihadistes du Jnim (Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans) et les indépendantistes du FLA (Front de libération de l'Azawad) ? Exactement. Et donc je pense que peut-être que, même dans l'intérêt du Bénin et du Mali, il vaut mieux ne pas prendre des risques pour le moment. Donc, il n'y a pas de rupture. C'est simplement que le Mali a trop de choses à gérer de son côté ? Absolument, c'est ce que je dirais. Romuald Wadagni s'est ensuite rendu au Togo, qui a une position de médiateur entre l'AES et le reste de l'Afrique de l'Ouest, puis en Côte d'Ivoire, pays hostile aux régimes militaires putschistes. Concrètement, que pensez-vous que le président béninois cherche à obtenir ? Quand vous regardez la composition de l'équipe qui l'a accompagné, vous voyez des responsables militaires. Mais vous voyez aussi des responsables liés aux questions de commerce. De mon point de vue, les préoccupations du président étaient au moins deux : la question de l'AES et la question économique et commerciale. À lire aussiRéouverture de la frontière Niger-Bénin: «Des deux côtés, on redoute des infiltrations»

Comment se rendre réellement compte de ce qu'ont vécu pendant la traite négrière les personnes transformées en esclaves et transportées à travers l'Atlantique pour être vendues à des planteurs ? Un livre d'histoire qui vient d'être traduit en français nous plonge dans la brutalité du quotidien des esclaves. Cet ouvrage est intitulé Le Zorg, du nom d'un navire négrier à bord duquel s'est déroulé un épisode d'une rare cruauté à la fin du 18e siècle. Une tragédie qui, une fois connue, a joué un rôle déterminant dans le combat des abolitionnistes. Pour en parler, nous recevons l'auteur du livre Siddharth Kara, universitaire à Harvard et à Nottingham. RFI : Que s'est-il passé à bord du Zorg à la fin de l'année 1781 ? Siddharth Kara : Le navire s'est égaré. Il a été détourné par des tempêtes et, au cours de son voyage vers la Jamaïque, il a semblé manquer d'eau. L'équipage a dû prendre une décision… et pour réduire la consommation d'eau, cette décision a été de jeter par-dessus bord plus de 130 esclaves africains. Ils ont commencé, par les femmes et les enfants qu'ils ont jetés directement à la mer, il y avait un bébé. Ensuite, ils ont sélectionné les hommes les plus malades, un par un, deux par deux, enchaînés, entravés. Après de longs mois passés dans l'enfer de la cale de ce navire négrier, ils ont été jetés à la mer. L'équipage a agi ainsi parce qu'il craignait de manquer d'eau et de ne pas atteindre la Jamaïque à temps. Cette histoire a été révélée au public parce que les armateurs ont demandé une indemnisation pour ce qu'ils ont décrit, dans un déni total d'humanité, comme une « cargaison perdue ». Pouvez-vous nous expliquer ce qui s'est passé ensuite ? Le marchand d'esclaves, le propriétaire du navire, était cupide, il était attaché à son argent. Plus de la moitié des esclaves du Zorg étaient morts, alors que le taux de mortalité habituel sur un navire négrier britannique était d'environ 15%... Il n'a pas pu accepter cette perte. Or, à l'époque, les navires et leur cargaison étaient assurés pour la traversée de l'Atlantique. Il a donc déposé une demande d'indemnisation, en réclamant une compensation pour la perte de plus de 130 esclaves. L'assureur a refusé, parce qu'il était surpris par ce taux de mortalité aussi élevé. Le marchand aurait pu en rester là, mais la cupidité l'a poussé à engager un procès. Il a gagné : il a été décidé que l'assurance devait indemniser la perte des esclaves assassinés. Mais quelqu'un assistait à l'audience ce jour-là et s'est demandé pourquoi on parlait d'assurance plutôt que de meurtre. Il a écrit une lettre anonyme posant cette question, publiée le lendemain dans les journaux londoniens. Cette lettre a été remarquée par un groupe naissant d'abolitionnistes en Angleterre, qui y ont vu la preuve des horreurs de la traite. Ils se sont réunis, sous la direction de Granville Sharp, une figure fondatrice de l'abolitionnisme anglais, et ont convaincu les assureurs de demander un nouveau procès. Lors de ce second procès, une question fondamentale a été débattue : ces Africains étaient-ils des biens ou des personnes ? Des animaux ou des êtres humains ? Ce débat, porté devant le Lord Chief Justice de l'Empire britannique, a contribué à lancer le premier mouvement abolitionniste. L'une des forces de votre travail réside dans la précision avec laquelle vous décrivez l'expérience vécue par les personnes capturées et vendues comme esclaves. L'horreur de l'esclavage est démultipliée par des violences constantes : les coups de fouet, les viols, la vie dans la puanteur des excréments, l'enfermement dans les cales. Pouvez-vous donner quelques exemples tirés de votre livre ? Nous savons ce qu'est l'esclavage, nous en connaissons l'existence, mais nous ne plongeons jamais dans l'horreur brute de la traversée forcée des Africains à travers l'Atlantique. À bord des navires, de nombreux instruments de torture étaient utilisés pour maintenir le contrôle. Les violences sexuelles contre les femmes et les enfants étaient constantes. Un ancien capitaine négrier devenu abolitionniste, John Newton, racontait qu'il voyait ses marins assouvir leurs pulsions sur des fillettes de neuf ou dix ans. Dans les cales, les captifs étaient enchaînés, contraints de vivre dans leurs excréments et leur urine, avec à peine quelques seaux inaccessibles. Tous contractaient la dysenterie. Imaginez le mal de mer, les vomissements continus, sans même pouvoir s'asseoir. Ils étaient entassés comme des livres sur une étagère, dans la chaleur, la putréfaction et les immondices. Voilà pourquoi les taux de mortalité étaient si élevés. La puissance des intérêts financiers liés à la traite apparaît clairement dans votre livre. On a l'impression que la traite occupait une place majeure dans l'économie britannique à la fin du 18e siècle. Absolument. Prenons un indicateur : en 1775, juste avant la guerre d'indépendance américaine, les exportations de sucre de la Jamaïque vers l'Angleterre étaient cinq fois supérieures à l'ensemble des exportations des treize colonies américaines réunies. Le sucre était la ressource stratégique de l'époque, produite grâce au travail forcé des esclaves. Comment évaluez-vous la manière dont le monde traite aujourd'hui la mémoire de l'esclavage ? Existe-t-il une conscience globale de ce que cela a représenté, ou observe-t-on encore des formes de déni ? Nous restons encore à la surface de notre reconnaissance de ce qui s'est passé durant ces 350 années, cette tâche sur la conscience humaine. Il existe encore un certain déni quant à l'ampleur et à la gravité des faits. J'espère que l'histoire du Zorg contribuera à une compréhension plus complète, car on ne peut envisager de réparer cette période sans en mesurer pleinement la violence et l'ampleur. Et nous n'y sommes pas encore. Le 25 mars dernier, le Ghana a conduit l'Assemblée générale de l'ONU à qualifier la traite négrière de crime le plus grave contre l'humanité. Cette qualification vous paraît-elle justifiée et utile ? Absolument. Elle est justifiée. Césaire a déclaré que l'Europe se tient devant la communauté mondiale, responsable du plus grand amas de cadavres de l'histoire humaine. Et il parlait de la traite négrière. Des millions de personnes ont été torturées, violentées et tuées, et des millions d'autres condamnées à une vie de travail forcé. La culture du sucre était l'une des formes de travail les plus dures et violentes. C'est l'un des crimes les plus graves en raison de son ampleur, de sa durée — plus de trois siècles et demi — et de ses conséquences encore visibles aujourd'hui en Afrique. Il doit y avoir une forme de réparation entre les pays du Nord et les pays africains. Le Zorg, de Siddharth Kara, un ouvrage publié aux éditions Paulsen, 304 pages, 2026. À écouter aussiDes rives de la Méditerranée au Sahara : vérités et tabous des esclavages dans le monde musulman À lire aussiL'odyssée des Tinchant, de l'esclavage à la résistance: une histoire-monde

Le gouvernement mozambicain a dénoncé cette semaine la mort de cinq de ses ressortissants lors « d'attaques xénophobes » en Afrique du Sud. Il s'agit des premiers morts recensés dans le pays depuis le début de l'actuelle flambée de violences xénophobes. Après 2008, 2015, 2018, l'Afrique du Sud est secouée par une nouvelle vague de manifestations et d'actions coups de poing antimigrants. Pour en parler, Cécile Perrot, maître de conférences à l'université de Rennes 2, est la grande invitée Afrique de RFI. RFI : On assiste ces dernières semaines à une recrudescence des violences xénophobes en Afrique du Sud. Est-ce inquiétant ? Cécile Perrot : L'organisme Xeno Watch a enregistré plus de 1 000 instances d'attaques depuis 1994, avec une explosion à partir de 2008. Mais là, on a plein de formes d'attaques différentes. Cela peut être des attaques individuelles, des coups et blessures, des magasins détenus par des migrants pillés, brûlés au titre de l'appartenance à une nationalité étrangère. Qu'est-ce qui déclenche ces violences ? Probablement, au niveau macro, le contexte de pauvreté et de chômage endémique, avec un sentiment que les migrants sont responsables de cette situation de vie dégradée. Une tendance alimentée en plus par les réseaux sociaux qui amplifient le discours de haine à l'égard des migrants. Les migrants jouent le rôle de bouc émissaire dans ce contexte. Qui sont les auteurs ? Ils semblent organisés. On voit des groupes comme March and March ou Operation Dudula, des groupes avec des figures connues. Tout à fait. Ce sont des mouvements qui sont alimentés par des organisations civiles. Operation Dudula est née en 2021-2022 et s'est fait connaître notamment par le blocage des accès aux hôpitaux et aux écoles. Leur pratique a d'ailleurs été déclarée illégale par la justice sud-africaine l'année dernière. Cela leur a donné une certaine stature politique. Plus récemment, l'année dernière, il y a eu le mouvement March and March qui a été lancé par Jacinta Ngobese-Zuma, une présentatrice radio avec une certaine audience. Toutes ces organisations bénéficient d'un contexte favorable dans le pays. La société civile dans son ensemble se montre soit indifférente au sort des migrants, soit favorable à l'expulsion, notamment des migrants illégaux. Parallèlement, le gouvernement, lui aussi, se montre assez passif face à ces mouvements, voire peut parfois manifester son soutien. Ces organisations, qui visent-elles ? Officiellement, le discours est plutôt orienté vers les migrants illégaux dont le nombre fait l'objet de tous les fantasmes. Par définition, les chiffres sont sujets à caution. On voit des estimations osciller entre 4 millions et 15 millions. Des migrants illégaux qui « voleraient des emplois » et « profiteraient d'une protection sociale très développée en Afrique du Sud au détriment des locaux ». Dans les faits, ce n'est pas le cas puisqu'ils s'en prennent à des petits commerçants qui travaillent légalement ? Tout à fait. Les attaques touchent tous les migrants, quel que soit leur statut. Cette idée que les migrants voleraient les emplois apparaît infondée au vu des emplois occupés par les migrants. Très souvent, ce sont des petits commerces ou tout ce qui concerne les services à la personne, faire des heures de ménage dans les maisons. Ces violences xénophobes sont-elles spontanées ? On a l'impression qu'ils sont organisés, qu'ils ont des moyens. Il y a un certain nombre d'organisations qui cadrent ces manifestations, ces mouvements. On a évoqué Operation Dudula. Toutes ces organisations tirent un profit politique de ces mouvements. D'ailleurs, Operation Dudula, par exemple, a commencé comme un mouvement de la société civile pour ensuite s'établir comme un mouvement politique. Au sein de ces mouvements, il y a un certain nombre de figures qui tirent profit de ce contexte antimigrant pour acquérir une certaine stature et se lancer dans la politique. D'où viennent leurs financements ? De levées de fonds en direct. Par exemple, si on va sur le site de March and March, il y a des appels aux dons. Il y a eu également des articles sur des soutiens et des financements de certains mouvements politiques. Le gouvernement sud-africain réagit-il ? Prend-il des mesures concrètes ? Dans les faits, il y a peu d'actions. Cette fois-ci, le gouvernement est réellement critiqué, notamment à l'international, pour son manque d'action, pour son déni de réalité. Par exemple, récemment, les attaques xénophobes ont été qualifiées par le ministre de l'Intérieur de crimes et non de xénophobie, c'est-à-dire que le terme de xénophobie a été écarté. Il y a probablement une part de stratégie politique. Le fait que les migrants jouent le rôle de bouc émissaire détourne aussi l'attention des faiblesses et des errements du gouvernement en termes d'emploi, d'éducation, de santé. Cela permet d'avoir, disons, un coupable facile. Ces violences ont-elles un impact sur les relations de l'Afrique du Sud avec les pays voisins ? De plus en plus. Déjà parce que les différents gouvernements du continent africain sont eux-mêmes sous pression de leur opinion publique qui trouve qu'ils ont parfois tardé à réagir aux attaques en Afrique du Sud. On voit se multiplier les marques d'agacement, au mieux, ou de colère, au pire, de la part des différents gouvernements. Cela a un impact politique pour l'Afrique du Sud qui essaye de se positionner comme un leader sur le continent. Cela a aussi une incidence économique, parce qu'il faut quand même rappeler que 25% des échanges de l'Afrique du Sud s'effectuent avec le reste du continent africain. À lire aussiÀ la Une: la vague xénophobe en Afrique du Sud

Au Mali, cela fait un mois que Mountaga Tall, avocat, ancien ministre et défenseur de la démocratie, a été enlevé par la Sécurité d'État, et qu'il est détenu au secret en dehors de tout cadre légal. Son fils a subi le même sort, ainsi que d'autres militants pro-démocratie, des militaires et des religieux. Ces enlèvements ont commencé après les attaques massives du 25 avril, menées par les jihadistes du Jnim et les indépendantistes du FLA. Mamadou Ismaïla Konaté est avocat, ancien ministre malien de la Justice et opposant des militaires au pouvoir depuis six ans sans élections. Interrogé par David Baché, il évoque le sort de Mountaga Tall, l'instrumentalisation de la lutte antiterroriste et la soumission de la justice malienne. Il rappelle également son aversion pour le terrorisme jihadiste, la responsabilité du régime de transition et explique les raisons pour lesquelles il n'a pas rallié la Coalition des forces pour la République (CFR), la coalition d'opposition de l'imam Dicko. RFI : Cela fait tout juste un mois que Maître Mountaga Tall a été enlevé et qu'il est détenu dans un lieu inconnu par la Sécurité d'État. Sa famille, ses avocats, la Conférence internationale des barreaux demandent en vain qu'il soit libéré ou présenté à un juge, le respect du droit. Pensez-vous que les autorités de Transition entendent ces appels ? Maître Konaté : Si je suis personnellement sceptique, pour autant, ces autorités doivent entendre raison et loi. Elles doivent se rendre compte que nul ne doit être privé de sa liberté en dehors du cadre de la loi. Même si dans le contexte actuel on n'est pas dans un État de droit, il faut quand même rappeler à ces autorités que l'État de droit se mesure notamment à la manière dont il traite ses opposants, ses critiques et ses avocats. Il est inadmissible qu'un citoyen, politique par ailleurs mais avocat de son état, n'ait jamais été visité, ni par des médecins, encore moins par des avocats et encore moins par le bâtonnier de l'ordre des avocats. Après le communiqué virulent du bâtonnier lui-même, les autorités militaires du Mali n'ont pas trouvé mieux que de s'en prendre à son fils et de l'enlever. C'est une escalade qui n'est pas supportable. Effectivement, après Mountaga Tall, son propre fils et d'autres opposants politiques ont connu le même sort. Des militaires et des responsables religieux aussi. On sait que la Justice militaire enquête sur des soupçons de complicité avec les groupes armés lors des attaques du 25 avril. Aucun lien n'a été fait officiellement entre cette enquête et ces enlèvements, mais la stratégie implicite des autorités, relayée par leurs soutiens, c'est de justifier cette pratique par la lutte antiterroriste… Et ça semble convenir à une partie des Maliens, non ? Il faut expliquer à ces Maliens que la lutte contre le terrorisme ne saurait justifier l'insécurité juridique. Un camp militaire n'est pas une juridiction. La détention régulière se prouve, l'arbitraire, lui, se dissimule et on est dans un contexte d'arbitraire total. Aujourd'hui, il s'agit de Mountaga Tall mais, demain, il s'agira de bien d'autres personnes et c'est bien pour cela que même dans un contexte de lutte contre le terrorisme, il est important que le cadre juridique soit préservé, que la justice soit au début et à la fin. Justement, au-delà de cette affaire, on voit que la justice malienne a condamné l'ancien premier ministre Moussa Mara à un an de prison ferme pour un tweet – il exprimait son espoir que « le jour » succède à « la nuit » –, alors que les soutiens de la Transition peuvent appeler à lyncher des militants pro-démocratie ou à brûler les boutiques tenues par des Mauritaniens. Est-ce que la justice malienne est acquise ou soumise aux autorités de Transition ? Bien évidemment, cette justice, qui doit préserver l'ordre et la sécurité publique, donne l'impression de se coucher et d'être plutôt soumise aujourd'hui. Et cette justice doit prendre conscience qu'elle n'est pas au service d'un régime, fut-il militaire. Elle est au service de l'État, de la nation, des populations. Il ne faut pas que les juges perdent ce principe de vue. Mais est-ce que les juges ont le choix ? Est-ce qu'ils n'ont pas peur, eux aussi ? La loi donne aux juges la possibilité de se mettre en retrait. Au-delà de tout, sous le couvert de la peur, les juges aujourd'hui se laissent aller, jouent un rôle qui est maléfique pour eux, qui est maléfique pour l'idée même de justice. Et de ce point de vue-là, qu'ils se rendent compte simplement qu'aujourd'hui est aujourd'hui, mais demain la justice sera. Après les attaques du 25 avril, la mort du ministre Sadio Camara, la prise de Kidal, certains ont cru les militaires au pouvoir au Mali fragilisés. Finalement le pouvoir ne semble pas vaciller tant que ça ? Il vacille ! Évidemment, le terrorisme n'a pas sa place dans la cité, il constitue la négation même du pacte social, du droit et de la paix civile. Mais il devient difficile aujourd'hui d'ignorer la responsabilité d'un pouvoir qui, lui, est issu de la force et qui se maintient par la force et la terreur. Et l'exposition du pays, de ses citoyens, à des périls grandissants ne saurait être dissociée des décisions qui sont prises par ceux-là qui gouvernent depuis six ans. Vous êtes un opposant, on l'a bien compris, aux autorités maliennes de transition, mais vous n'avez pas rallié la CFR (Coalition des forces pour la République), la coalition de l'imam Dicko. Pourquoi ? Pour la simple raison qu'aujourd'hui, on est entre le képi et la chéchia. Le képi, c'est la prise du pouvoir par la force, c'est l'exercice de ce pouvoir de façon autoritaire. Et en face, nous avons les chéchias, et faut-il leur rappeler, 2012 est passée par là. 2012, c'est quand même des mains et des pieds coupés dans les régions du nord du Mali… Pendant la période d'occupation par les groupes djihadistes… Exactement. Ces pieds et mains coupés sont encore dans l'esprit des gens. Alors, je veux bien qu'au nom de l'unité nationale, au nom du dialogue, on se mette tous ensemble aujourd'hui dans le but ultime de rétablir l'ensemble national. Mais pour moi, il y a des préalables qui sont absolus. On ne peut pas sortir d'un terrain de guerre, muni d'armes et de munitions, pour venir se retrouver autour de la table et faire table rase de tout ce qui s'est passé. De la même manière que je combats avec la dernière vigueur ce régime militaire, violateur de tous les droits et de toutes les libertés, de cette même manière, je ne saurais véritablement accompagner des actes de terreur et les terroristes. Il y a un préalable absolu : il faut que l'on évoque 2012. Il faut que cette jonction maléfique entre le FLA et le Jnim, on l'évoque. Il faut aujourd'hui qu'il y ait des préalables d'adhésion à des principes et des valeurs absolues qui, pour moi, fondent la République, fondent la démocratie, fondent la justice. Les régimes de l'AES, au Mali, au Niger et au Burkina, martèlent que s'opposer à eux, c'est s'opposer à la souveraineté de ces trois pays, c'est être du côté des ennemis de la nation, des terroristes, des ingérences extérieures, de la guerre médiatique… Vous êtes Maliens. Vous en pensez quoi, vous répondez quoi ? Personne ne peut aujourd'hui me décoller le label de Malien d'une part, de patriote d'autre part et de citoyen engagé. Ce qui gêne ces régimes en place, qui eux-mêmes sont issus de l'illégalité et de la fraude, c'est qu'ils ne supportent pas qu'on leur rappelle ce que c'est que le droit. Ils ne supportent pas qu'on leur rappelle leurs propos, leurs engagements. Mais les vrais antipatriotes, c'est ceux qui affament les citoyens et qui aujourd'hui pervertissent les libertés et anéantissent le droit. À lire aussiMali: frappes aériennes de l'armée dans le centre et dans le nord du pays, arrivée de citernes à Bamako

Au Sénégal, le nouveau gouvernement nommé par le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô divise. Sans le Pastef dirigé par Ousmane Sonko (qui refuse d'y participer), l'équipe de trente ministres est composée de technocrates et d'alliés du président Bassirou Diomaye Faye. Sans aucun poids lourd du parti Pastef, dont le président est pourtant lui-même membre, cette nouvelle équipe entérine la rupture entre le président Diomaye Faye et Ousmane Sonko. À la tête de la coalition Diomaye Président, la superviseure générale Aminata Touré réagit à la formation du nouveau gouvernement. Elle est la Grande invitée Afrique de notre envoyée spéciale permanente à Dakar, Léa-Lisa Westerhoff. RFI : 30 ministres, dont certains sont membres du Pastef, mais aucun poids lourd. Ce nouveau gouvernement ne soulève-t-il pas des interrogations sur sa légitimité démocratique ou électorale ? Aminata Touré : Je pense qu'il faut rappeler quand même les principes démocratiques. Le président Bassirou Diomaye Faye a été élu démocratiquement à 54 % par les Sénégalais et bien évidemment, il nomme le Premier ministre. Et voilà, il valide le gouvernement que lui propose le Premier ministre. On est tout à fait dans ce cas de figure, dans le choix du président, en concertation avec son Premier ministre. Ce gouvernement, c'est le choix de l'efficacité, parce que, au-delà de tout ce qu'on pourrait dire, les Sénégalais ne sont préoccupés que par une chose, c'est qu'on se mette au travail. Justement, le Pastef est majoritaire à l'Assemblée nationale dirigée par Ousmane Sonko. Dans ce contexte que tout le monde qualifie déjà de cohabitation, est-ce que vous ne craignez pas qu'il puisse être difficile pour l'exécutif de gouverner ? D'abord, il faut rappeler une chose, c'est que le président Bassirou Diomaye Faye est membre du Pastef. Plusieurs ministres [qui participent au gouvernement] sont aussi membres du Pastef. Donc, c'est une question interne à un parti. La deuxième chose, c'est que si tout le monde reste dans le respect de ses prérogatives et met en avant les intérêts du Sénégal, on ne devrait pas avoir de problèmes. J'espère qu'on ne sera pas dans une situation où on va utiliser une institution pour assouvir des intérêts personnels. On ne peut pas être dans des scènes de ménage éternelles, ce n'est pas possible. Si chacun met en avant les intérêts des populations qui justement ont besoin de tout sauf d'une crise institutionnelle, chacun jouera son rôle. L'Assemblée nationale jouera son rôle, l'exécutif jouera son rôle, le judiciaire jouera son rôle, y compris le Conseil constitutionnel qui va connaître de la constitutionnalité des lois. C'est ce que les Sénégalais attendent et je pense qu'ils jugeront sur pièce. Sur les points de désaccord entre Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye, un membre du Pastef me parlait notamment de désaccord sur la question de la reddition des comptes, et notamment la crainte d'un manque de fermeté sur cette question. Est-ce que ce gouvernement marque la fin de la moralisation de la vie politique qu'avait promise le Pastef ? Et pourquoi ce serait la fin ? Peut-être que ce serait le début d'une reddition des comptes en ligne avec l'indépendance de la justice. Reddition des comptes ne veut pas dire règlement de comptes. C'est deux choses différentes. J'ai été ministre de la Justice, je sais de quoi je parle. Vous pouvez avoir un adversaire politique que vous n'aimez pas, que vous aimeriez voir disparaître de la scène politique. Ça ne suffit pas pour que le juge condamne cette personne. Le président Bassirou Diomaye Faye est plus que jamais pour la reddition des comptes, mais pas pour le règlement des comptes. Il y a aussi la question de la dette, pour laquelle Ousmane Sonko a toujours refusé d'envisager une restructuration avec le Fonds monétaire international. Ce nouveau gouvernement aura-t-il une nouvelle approche sur cette question ? Ce n'est pas une question idéologique, c'est une question très pratique. Vous devez de l'argent à des créanciers. Vous avez du mal à les payer parce que peut être qu'on avait sous-estimé cette dette ou on l'avait caché, enfin, vous pouvez utiliser tous les termes qu'on veut… Mais à l'arrivée, il faut voir comment la payer. Et il faut parler certainement de reprofilage et il faut discuter avec les partenaires. Mais dans cette discussion là également, il faut que les partenaires comprennent qu'on ne peut pas scier la branche sur laquelle on est assise, parce que le mot « restructurer » rappelle les affres de la restructuration des années 1980, où on a coupé les programmes sociaux, où on a licencié, etc et on a plongé dans des niveaux de pauvreté. Il a fallu au moins 20 ans pour sortir de cet ajustement structurel des années 1980, on ne parle pas de ça, évidemment… Mais une dette, il va falloir la reprofiler, il va falloir discuter avec des partenaires pour avoir une stratégie soutenable pour les pays et pour les populations. Est-ce que le refus du Pastef de participer à ce gouvernement peut être vu comme une façon de chercher à saboter l'action gouvernementale de Bassirou Diomaye Faye pour privilégier Ousmane Sonko dans la course à la présidentielle en 2029 ? On sait bien que tout le monde, à cet horizon de 2029 en tête ? Et c'est légitime que chacun veuille y aller et être président en 2029. Donc, on ne peut pas accuser qui que ce soit de vouloir être président, tout comme on ne peut pas justement empêcher le président Bassirou Diomaye Faye de dire : « Je veux continuer ce que j'ai commencé » à travers un deuxième mandat. Donc, ce n'est pas ça la question à mon avis. La question centrale, c'est que les électeurs eux-mêmes n'ont pas envie de s'engager dans une campagne électorale de trois ans. Ce serait vraiment, de ce point de vue-là, les trahir. Je crois que ce que les Sénégalais veulent maintenant, c'est qu'on se penche résolument sur la résolution des nombreux problèmes auxquels ils font face. C'est ça, l'objectif du nouveau Premier ministre, c'est d'agir, c'est de transformer… Ensuite la compétition électorale, elle se fera. Donc vouloir saboter, ce serait saboter les Sénégalais dans leur ambition. J'espère que ce n'est pas du tout l'objectif de qui que ce soit. Comme je l'ai dit, la démocratie, il faut la laisser fonctionner. On n'est pas obligé d'avoir les mêmes avis, mais, que l'on mette en avant les intérêts du pays.

En République démocratique du Congo, la Commission électorale nationale indépendante vient de publier son rapport annuel. Il dresse un tableau financier préoccupant : la Céni dit manquer de moyens pour préparer sereinement les élections de 2028. Elle évoque des dettes héritées du cycle électoral de 2023, mais aussi son positionnement sur l'organisation d'un éventuel référendum pour changer la Constitution. Son président est notre Grand invité Afrique ce matin. Denis Kadima répond aux questions de Patient Ligodi. RFI : Des cadres de l'Union sacrée évoque publiquement un glissement du calendrier. Est-ce que vous, président de la Céni, vous excluez un glissement du calendrier électoral ? Denis Kadima : Comme en 2023, moi je ne travaille jamais en fonction d'un report. J'ai été nommé à ce poste pour organiser les élections et je n'ai jamais voulu avoir dans mon vocabulaire le mot « glissement ». Pourtant, vous n'avez pas d'argent ? Il est important que le pays ne rate pas un cycle parce qu'il n'y a pas eu diligence du côté de la Céni. Chacun doit jouer sa partition parce que dès l'instant, où on commence à reporter les élections, vous connaissez le pays, il y a beaucoup de tensions, il y a beaucoup de violence qui s'ensuivent. Et puis ce n'est pas bien pour la consolidation de la démocratie dans notre pays. Et pourtant, la feuille de route que vous avez élaborée est aujourd'hui hors délai pour certaines opérations notamment ? Cela est vrai. Mais n'oublions pas quand même que le pays fait face à une guerre qui dure et une guerre très sévère, très intense. Et les moyens sont orientés vers les efforts pour préserver l'intégrité territoriale de la RDC. Et si cela entraîne que le gouvernement ait moins de moyens pour s'occuper des questions électorales, nous comprenons, mais cela ne nous empêche pas de chaque fois qu'on a l'occasion, d'attirer l'attention du gouvernement sur le fait qu'il y a lieu de commencer déjà les préparatifs pour les élections, sinon nous risquons de rater l'échéance. Une année est même déjà perdue ? Une année est perdue. C'est vrai. Mais nous devons faire des ajustements. Je ne pense pas qu'il soit déjà trop tard, donc nous pouvons faire des ajustements et avancer un peu plus vite. Mais ça peut aussi signifier avoir un peu plus de moyens que ce que nous aurions pu demander si les choses avaient commencé bien avant. Votre première recommandation au gouvernement, c'est de garantir des décaissements réguliers. C'est aussi la recommandation de votre rapport de 2023 et probablement le rapport de 2022. Qu'est-ce qui vous permet de croire que cette fois ça sera différent ? Je suis mal placé pour répondre à cette question. Je pense que le ministre des Finances pourrait mieux vous expliquer la situation. Évidemment, nous, nous sommes parmi ceux qui demandent l'argent, et évidemment, le gouvernement ne peut nous les donner qu'en fonction de ses priorités et d'autres considérations, peut être que nous ne maîtrisons pas. L'actualité en RDC aujourd'hui, c'est aussi ce projet de référendum pour éventuellement changer la Constitution. Quel est le positionnement de la Céni ? La Céni a le mandat et là je parle de la Constitution. La Constitution nous donne le mandat d'organiser les élections et les référendums. Nous sommes tenus à être toujours prêts pour les élections et pour les référendums. Evidemment, c'est une question politique. S'il faut un référendum ou pas, ça, on laisse aux politiciens. Mais une fois qu'ils se sont mis d'accord, la Céni est tenue d'être prête pour pouvoir organiser. Je pense que l'expertise est là, mais il faut que on ait assez de temps. Techniquement, c'est quelque chose qu'on peut faire. D'ailleurs, un référendum est plus facile qu'une élection. Il n'y a que deux choix c'est oui ou non. C'est beaucoup plus facile. Référendum évidemment facile à faire. Mais il y a toujours cette question d'argent, des conflits armés, ces épidémies ? Bon, évidemment, là, je risque de glisser dans un champ qui n'est pas totalement le mien. Nous, la façon de voir les choses, c'est que, bon, il y a une élection qui est prévue et nous allons faire une analyse des risques. Quels sont les risques, la sécurisation, le financement et les réformes ? Enfin, ça, ce n'est pas un risque, mais c'est une contrainte parce qu'il faut améliorer toujours. Oui, ça nous pouvons le faire. Mais, évidemment, l'épidémie c'est aussi une réalité. Ça ce sont des choses à prendre en considération. Mais il reste que le Congolais, ça c'est mon analyse, le Congolais tient beaucoup à ses élections, à son cycle électoral. Le Congolais n'accepterait pas un glissement parce que ça sera perçu comme de la manipulation politique pour peut-être éterniser un groupe de gens au pouvoir. Donc il faut quand même que nous fassions notre part. L'épidémie est quand même assez localisée. Le pays a l'expérience dans cette matière-là. Mais il y a certes, je reconnais, il y a des contraintes, l'insécurité à l'est, c'est aussi un problème majeur. Et là, la Céni seule ne peut pas se prononcer. Il faut que les autres et la défense, la santé, tout le monde entre dans la danse. Mais chacun doit faire sa part. Et nous, nous nous préparons toujours, mais en tenant compte de tout ce que vous avez énuméré là comme contraintes. On tient compte de tout cela. Mais l'essentiel c'est d'avancer, parce que le Congolais veut des élections. Le Congolais n'acceptera pas que des élus restent au pouvoir au-delà de leur mandat.

Après neuf ans d'hésitation, les députés et sénateurs français ont fini, le 7 mai 2026, par voter à l'unanimité une loi-cadre sur la restitution des objets pillés pendant la colonisation. C'est une victoire pour les anciennes colonies françaises comme le Bénin. Mais le retour en Afrique de ces biens culturels ne risque-t-il pas d'être stoppé l'année prochaine s'il y a un changement de majorité en France ? C'est l'une des questions que Christophe Boisbouvier a posées à l'historienne franco-béninoise Marie-Cécile Zinsou, qui préside la Fondation Zinsou à Ouidah, près de Cotonou. RFI : Avec tous ces lieux de mémoire, avec tous ces musées, quelles sont les ambitions du Bénin de Romuald Wadagni ? Marie-Cécile Zinsou : Alors écoutez, le Bénin s'est engagé depuis quelques années dans une préservation de son patrimoine et dans une nouvelle politique qui est totalement axée à la fois sur son histoire et sur l'avenir. Donc, je crois que le nouveau président va s'inscrire dans le chemin qu'il avait tracé aux côtés de Patrice Talon, notre précédent président, ces dernières années. On est un peu dans la continuité, c'est ça ? Il me semble qu'on est effectivement dans la continuité je pense, le président Wadagni était notre ministre des Finances pendant les dix dernières années. Donc, il me semble qu'on est dans quelque chose qui ressemble à une continuité. À l'origine de ce renouveau mémoriel, il y a l'action initiale du ministre Aurélien Agbenonci, il y a dix ans déjà, quand il a réclamé à la France de François Hollande la restitution des trésors royaux du Bénin. Est-ce que la loi-cadre votée par la France répond à vos attentes ? Ce qui est absolument fondamental, c'est ce que le courrier du Bénin a déclenché en France. Et la réponse qu'Emmanuel Macron y a apportée à Ouagadougou en 2017. Puisqu'on peut vraiment dater le début du processus de restitution à partir de ce discours. Donc aujourd'hui, la loi-cadre, après neuf ans d'attente, arrive pour donner une forme à ces restitutions et pour éviter les lois d'exception qui avaient eu lieu jusqu'alors pour à la fois le Bénin, le Sénégal et la Côte d'Ivoire. Oui, c'est-à-dire que jusqu'à présent il fallait une loi par restitution ? Oui, il fallait des lois spécifiques. Et la loi-cadre, elle va être efficace très rapidement puisque le gouvernement français est motivé et l'a fait savoir. Les parlementaires ont voté à l'unanimité cette loi, ce qui montre bien que la représentation nationale française est tout aussi concernée par les questions de restitution. Et il y a de nombreuses demandes en cours du côté du continent. Donc, c'est une loi qui, avec un gouvernement et une représentation nationale française motivés, peut être extrêmement efficace. Est-ce qu'il y a des failles malgré tout dans cette loi ? Alors cette loi, elle propose qu'il y ait des commissions bi-nationales, donc entre l'État demandeur et l'État français pour examiner le cas des biens qui ont été pillés illicitement. Evidemment, si la France est motivée, elle met en place une commission qui regarde avec intérêt, objectivité et bienveillance les demandes de restitutions. Si le prochain gouvernement était moins motivé par les restitutions, ces commissions pourraient être nettement plus dures et pourraient bloquer certains processus. Je pense que c'est pour ça que c'est très important qu'il y ait des premières restitutions assez rapidement, parce que, après, ce sera un phénomène inarrêtable. Et le président français l'a dit à Nairobi, a priori, c'est une loi irréversible. On ne reviendra pas sur les restitutions. Il faut créer une dynamique ? Il faut créer une dynamique et il faut créer des précédents pendant cette année où toutes les étoiles semblent alignées. Quels sont les pays développés les plus réticents à restituer les œuvres qui ont été pillées au 19ᵉ et au XXᵉ siècle ? Alors chaque pays est complexe. En Europe, le plus réticent est peut-être celui qui a le plus restitué, et les gens ne s'en rendent pas forcément compte. Mais aujourd'hui, on peut dire que le Royaume-Uni est celui qui se protège le plus. Notamment parce que les Britanniques sont face à des demandes de restitutions européennes, et notamment des Grecs qui réclament les frises du Parthénon, qui sont au British Museum. Et donc, à la fois, le Royaume-Uni refuse de légiférer et bloque une partie des demandes. Et en même temps, c'est le Royaume-Uni qui a restitué plus de 70 biens déjà à travers ses musées non nationaux, donc à travers ses musées universitaires et ses musées régionaux. Donc, le Royaume-Uni est peut-être celui qui, dans la loi, est le moins ambitieux, mais qui restitue le plus. Alors qu'il y a des pays comme la Belgique qui ont restitué officiellement, massivement, puisqu'il y a plus de 1 200 objets qui sont déjà concernés par la loi belge, et en même temps, il y a un seul masque qui a fait le voyage de retour au Congo. Est-ce que les différentes institutions béninoises qui ont été créées ces derniers mois, notamment le Comité scientifique national auquel vous appartenez… Est-ce que tout cela peut encourager les pays qui détiennent des biens culturels et qui ne veulent pas s'en séparer ? Est-ce que cela peut les encourager à les restituer à des pays demandeurs comme le vôtre ? Il me semble que l'exemple du Bénin a été important, notamment avec la première restitution, avec la première loi d'exception de la France, quand les 26 objets du Trésor royal d'Abomey sont revenus, le Bénin a fait une démonstration assez éclatante de ce que pouvait être le retour du patrimoine et le partage à tous de ces collections. Donc, je pense que ça a aussi permis de faire sauter des verrous qui étaient bien souvent des préjugés sur une base raciste, ou sur juste une base de se dire que l'Afrique n'était pas intéressée à son patrimoine, que les Africains n'allaient pas au musée. Ça, c'était des propos qu'on entendait dans la société française. Tout à coup, à partir du moment où on a fait la démonstration que les gens se sont passionnés pour cette exposition, qu'elle a été ouverte à tous en grand, je crois que les gens ont réalisé ce que c'était, en fait, que d'être privé de son patrimoine depuis des dizaines ou des centaines d'années, et d'y avoir enfin un accès. Donc, je crois qu'évidemment certains pays, qui prenaient la question très à la légère, ont vu la preuve devant leurs yeux que c'étaient des questions fondamentales et qu'on ne pouvait pas rester sur des préjugés souvent racistes qui étaient prédominants.