Du lundi au vendredi, Christophe Boisbouvier reçoit un acteur de l'actualité africaine, chef d'Etat ou rebelle, footballeur ou avocate... L'invité Afrique, c'est parfois polémique, mais ce n'est jamais langue de bois.

Alors que l'épidémie d'Ebola continue d'affecter la République démocratique du Congo et la région des Grands Lacs, la riposte sanitaire et humanitaire s'organise, notamment avec l'aide de l'Union européenne qui a mis 170 millions d'euros sur la table. Le week-end dernier, la commissaire européenne à la coopération internationale, à l'aide humanitaire et à la réaction aux crises s'est rendu une nouvelle fois dans l'est du pays, à Bunia, l'épicentre de la maladie. Hadja Lahbib est la Grande Invitée Afrique de RFI. RFI : Vous étiez à Bunia la semaine dernière dans l'épicentre de l'épidémie d'Ebola. Quels enseignements en tirez-vous sur la situation ? Hadja Lahbib : L'Union européenne est un partenaire fiable, loyal, fidèle à l'Afrique. Dès l'apparition de l'épidémie, on a envoyé 100 tonnes de matériel médical, de tentes, de protection personnelle pour les travailleurs humanitaires. Mais aller sur place, témoigner de sa solidarité, communiquer, voir comment aussi l'aide est distribuée, comment elle est mise en place, c'est autre chose. Et je crois que ça a été très bien reçu par les communautés en place. Et votre bilan concernant l'arrivée de l'aide et sa gestion sur place ? Tout d'abord, l'aide est bien parvenue, j'ai pu le constater moi-même. Le corridor Bukavu-Uvira est toujours ouvert. Une liaison aérienne humanitaire d'Entebbe à Bunia a été établie. Et donc pour les communautés qui sont actuellement touchées par cette épidémie d'Ebola, c'est extrêmement important car ça permet évidemment, grâce à l'ouverture de ces infrastructures logistiques, de faire parvenir l'aide au plus vite. C'est vraiment une ligne de vie. Et ensuite la communication : j'ai vu les infrastructures sanitaires mises en place. C'est très important. Il y a eu beaucoup de désinformation dans les communautés qui ont conduit malheureusement à des faits de violence. Vous savez que des tentes médicales ont été brûlées. Un hôpital a été attaqué parce qu'il y avait des rumeurs qui disaient que les corps étaient enlevés pour qu'on prélève, par exemple, les organes vitaux, etc. Donc on a pu installer des infrastructures transparentes qui permettent aux familles de garder un contact avec leurs proches quand ils sont suspectés d'avoir été contaminés ou qu'ils sont contaminés de façon avérée. Et donc ces parois transparentes permettent d'arrêter de nourrir les peurs fantasmagoriques et de rassurer les familles. Finalement, avoir des solutions africaines pour des problèmes africains, c'est ce qui est le plus important, avec bien sûr le soutien de l'Union européenne. Et ça, ce n'est possible que si les communautés, les populations locales sont dans une relation de confiance avec le corps médical et avec les ONG sur place. Il y a une semaine, le docteur congolais et prix Nobel de la paix, Denis Mukwege, écrivait dans le journal Le Monde que cette 17ᵉ épidémie d'Ebola en RDC pourrait devenir la plus meurtrière jamais enregistrée, notamment du fait que la souche Bundibugyo soit très rare. Vous qui étiez sur place, vous partagez ce constat alarmant ? La dernière épidémie, même si on n'en a pas parlé ici en Europe, elle date seulement d'il y a cinq mois. Ça montre la nécessité d'avoir une réponse durable. Ce qu'on a construit pour l'instant, ce sont des infrastructures qui ne sont pas pérennes. Or, vous le savez, à cause de la guerre qui sévit dans cette région de l'Ituri, entre autres, mais aussi de Goma, le système de santé est à genoux. On compte à peu près trois millions de déplacés dans toute la région. Rien que dans le Sud-Kivu, le Nord-Kivu et l'Ituri, c'est près d'un million de personnes déplacées. J'ai moi-même été dans les camps où des dizaines de milliers de personnes sont rassemblées, alors que le camp a une capacité seulement de la moitié ou voire d'un dixième, avec des conditions sanitaires extrêmement précaires. C'est comme si on était assis sur un volcan qui, à un moment ou un autre, va exploser. Donc il est essentiel d'avoir une approche durable, d'avoir un cessez-le-feu aussi qui soit respecté par toutes les parties prenantes au conflit et de cesser aussi des déforestations sauvages, des exploitations sauvages des mines de matériaux critiques qui, finalement, retranchent les animaux sauvages qui deviennent contagieux, car vous savez que ces zoonotiques, c'est une maladie transmise par les chauves-souris, qui est le résultat de la dégradation du milieu naturel. Parlons du rôle des États-Unis. Il y a la construction très controversée d'un centre d'accueil Ebola au Kenya, voulu par les Américains et contesté par les populations sur place, alors que le Kenya est épargné par le virus. Washington exige également de la part de votre pays, la Belgique, de ne plus accueillir sur son sol des ressortissants congolais et de pays touchés par Ebola. Comment l'Europe fait-elle face aux pressions de Washington sur la gestion de ses propres frontières ? L'Europe a une approche basée sur l'expertise scientifique. Nous avons créé, suite au Covid-19 et la pandémie, la Haute autorité pour la réponse aux épidémies. Nous monitorons tous les virus qui circulent, par exemple dans les eaux usées. Nous avons boosté la recherche scientifique. Nous avons aussi notre propre centre de contrôle des maladies infectieuses. Nous collaborons main dans la main avec Africa CDC, qui est notre partenaire sur place. Les États-Unis, eux, ont une toute autre approche American First. Nous Européens, nous avons plutôt une approche qui vise à soutenir une réponse africaine pour une urgence africaine, mais aussi internationale.

Le coltan extrait dans l'est de la RDC sous le contrôle du mouvement rebelle AFC/M23 se retrouve dans les téléphones, les ordinateurs et les voitures vendus dans le monde entier, selon un rapport publié mercredi 10 juin par Global Witness, après un an d'enquête. L'ONG identifie les entreprises rwandaises qui exportent ce minerai de conflit, les fonderies chinoises qui le transforment et les grandes marques mondiales – dont Microsoft, Apple, Amazon ou Sony – qui se retrouvent en bout de chaîne. Le système international de traçabilité censé garantir des approvisionnements propres a, selon les enquêteurs, servi à blanchir le minerai plutôt qu'à l'en empêcher. Alex Kopp, chercheur à Global Witness, répond aux questions de RFI. RFI : Vous affirmez avoir des preuves directes que cinq des sept principaux exportateurs rwandais ont acheté des coltan de conflit à Rubaya. Ces preuves reposent essentiellement sur les témoignages des contrebandiers. Comment garantissez-vous la fiabilité de ces sources ? Alex Kopp : Si vous voulez comprendre la contrebande, il faut parler avec les négociants qui y sont impliqués. Ce n'est pas une tâche facile. Dans le cas de contrebande entre la RDC et le Rwanda, parler avec plusieurs négociants qui nous ont confirmé de vendre eux-mêmes du coltan lié au conflit à ces entreprises. Et nos chercheurs ont vu de leurs propres yeux le trafic des minerais en contrebande. Et il y a même eu des cas dans lesquels les acheteurs ont demandé à notre enquêteur de leur vendre des minerais de Rubaya, en pensant qu'il était un négociant. Vous identifiez Apple, Microsoft, Amazon, Sony et d'autres grandes marques comme utilisateurs potentiels de coltan de conflit, mais, mais vous reconnaissez vous même que le tantale est mélangé dans les fonderies et que la traçabilité est perdue à ce stade. Sur quoi reposez-vous précisément les liens entre ces marques et Rubaya ? Ces entreprises, eux-mêmes, ils informent sur les fonderies dont ils s'approvisionnent dans des rapports qui sont publics. Avec nos recherches, nous avons pu connecter ces fonderies au coltan de Rubaya à travers des témoignages avec des négociants sur le terrain, mais aussi avec des données sur les douanes, des données d'exportation, le coltan d'origine différent et mélangé au niveau des fonderies. Et l'obligation de ces entreprises serait d'arrêter l'achat de fonderies s'il y a des risques clairs que les minerais sont liés au conflit. Le Rwanda nie systématiquement les accusations. Le Rwanda Development Borde revendique une production annuelle de 8000 à 9000 tonnes pour justifier ses exportations. Vous, vous dites que ces chiffres sont contredits par des données indépendantes. Pourquoi ces données indépendantes ne sont-elles pas rendues publiques dans votre rapport ? Ce sont même des institutions rwandaises qui contredisent l'affirmation de Rwanda Development Board. Par exemple, l'Institut national de la statistique du Rwanda. Et ceci, c'est une affirmation des Nations unies que nous citons dans notre rapport. Et les sources sont dans le rapport des Nations unies qu'on peut vérifier là-bas. Le coltan, qui, selon vous, finance l'AFC/M23 finit dans nos téléphones. Qui concrètement peut arrêter ça aujourd'hui et pourquoi ça n'a pas été fait ? Les entreprises le long de la chaîne d'approvisionnement peuvent améliorer leur diligence raisonnable. Elles peuvent arrêter d'acheter du coltan. Si elles concluent que c'est lié au conflit ou qu'il y a un risque insignifiant. Les systèmes de diligence, eux, ils devraient exclure des entreprises ceux qui ne suivent pas leurs règles, qui fournissent des minerais liés aux conflits. Il y a des mesures que les entreprises pourraient prendre. On observe depuis 25 ans ou plus que ce conflit continue, et les entreprises continuent à acheter souvent sur les mêmes entreprises. Donc, il paraît qu'il y a très peu de volonté de prendre ces mesures qui seraient nécessaires. Mais je crois qu'il faut aussi avoir une pression forte de la communauté internationale sur le Rwanda, qui est au centre de ce conflit et de la contrebande, et on propose, on recommande que les gouvernements suspendent les exportations du matériel militaire vers le Rwanda, qu'ils conditionnent toute aide publique au développement, à l'arrêt du soutien du Rwanda au M23. Et aussi que les pays sanctionnent les commandants du M23 et les hauts responsables rwandais, ainsi que les entreprises qui profitent des ressources issues du conflit. L'AFC/M23, génère 800 000 dollars par mois grâce au coltan, selon l'ONU, et vous donnez ces chiffres dans votre rapport. Est-ce que couper cette filière changerait le rapport de force militaire sur le terrain, d'après vous ? Bon, le coltan, c'est une source de revenus clé pour le M23. Couper ce lien aurait certainement un impact, mais à la fin, la solution ne se trouve pas dans les combats sur le terrain. Mais il faudrait trouver une solution par des processus de paix et de médiation plutôt.

Alors qu'Israël continue ses frappes sur le Liban, RFI se penche sur la communauté des domestiques vivant sur place. Selon l'ONU, environ 250 000 étrangers constituent le personnel de maison au Liban. En grande majorité des femmes, dont beaucoup sont originaires d'Afrique. Mais ces personnes travaillent sous le système dit « la kafala » qui les privent de leurs droits les plus élémentaires. Et la guerre lancée par Israël depuis 2024 ne les épargne pas. Julie El Khoury, coordinatrice des programmes de l'ONG Kafa qui leur vient en aide, est la Grande Invitée Afrique. RFI : Tout d'abord, expliquez-nous en quoi consiste le système de la kafala ? Julie El Khoury : La kafala, c'est un système qui régit l'emploi et le séjour des travailleuses domestiques migrantes au Liban, qui les place dans une situation de dépendance vis-à-vis de leur employeur. Ca crée une relation de pouvoir qui renforce considérablement les vulnérabilités à l'exploitation et aux abus. On observe de nombreuses pratiques abusives : la confiscation des passeports, la restriction à la liberté de mouvement, l'isolement... Il y a aussi le non-paiement des salaires, de longues heures de travail aussi, et l'absence de la vie privée. Et cela peut, dans plusieurs situations, aboutir à des violences psychologiques, physiques et même sexuelles. C'est pour cette raison que, en tant qu'organisation de défense des droits des femmes et des travailleuses migrantes domestiques, nous considèrons le système de la kafala comme une forme d'esclavage moderne. L'attaque terroriste du Hamas le 7 octobre 2023 va déstabiliser la région, avec le pilonnage de l'armée israélienne d'abord à Gaza, puis au Liban : 4 000 morts et 43 000 logements détruits fin 2024 d'après les autorités libanaises. Comment ces domestiques ont-elles vécu cette guerre ? Les migrantes travailleuses domestiques ont été touchées par les conséquences de la guerre en termes de déplacements forcés. Il y a aussi un nombre de travailleuses qui ont été abandonnées par leurs employeurs dans des zones ciblées par Israël, donc leur situation s'est aggravée en quelques jours. Elles étaient exclues des centres de refuge collectifs et se sont retrouvées à la rue pour quelques nuits. Après ça, les organisations non gouvernementales et des collectifs communautaires se sont organisés pour accueillir ces travailleuses domestiques migrantes déplacées de force de leur région de résidence. Maintenant que les bombardements israéliens ont repris sur le Liban, quelle est leur situation aujourd'hui ? Bien que l'État ait annoncé une décision gouvernementale d'accueillir toutes les personnes dans les refuges, même si elles sont non-libanaises, les domestiques ont toujours connu l'exclusion. Mais encore une fois, des centres collectifs gérés par des ONG ont accueilli un grand nombre de femmes migrantes, certaines ont trouvé refuge dans des logements partagés de type d'hébergement informel, où les conditions ne sont pas du tout adéquates en ce qui concerne la sécurité, l'intimité et aussi l'accès aux services essentiels. Contrairement à 2024, cette fois-ci, nous n'avons pas reçu de rapport sur des travailleuses domestiques migrantes abandonnées par les familles comme en 2024. Comment interviennent les gouvernements des pays dont ces femmes sont originaires ? Il y a des ambassades qui se sont mobilisées rapidement et parmi les ambassades, quelques-unes ont pu ouvrir aussi des centres de refuge et aider dans le processus de rapatriement. Mais ça, c'était surtout en 2024 et 2025, il n'y a pas eu autant d'initiatives en 2026. Ces femmes que vous assistez, que vous racontent-elles de leur état d'esprit, vu le traitement qui leur est réservé ? Nous travaillons avec des femmes leaders communautaires qui ont émergé au sein des travailleuses domestiques migrantes. Et ces femmes en particulier jouent un rôle très essentiel dans l'orientation d'autres femmes vers les services de soutien. Leur courage et leur motivation pour faire ce travail en temps de guerre est extrêmement important. Elles trouvent la force pour résister, pour soutenir et être en solidarité avec d'autres femmes de toutes nationalités, incluant les femmes libanaises et les personnes déplacées de force libanaises, pas seulement la communauté migrante. Bien sûr qu'elles souffrent d'un malaise psychologique de stress, comme toute la population au Liban, mais en même temps, elles savent bien comment être en solidarité pour dépasser cette période de crise et rester fortes et disponibles pour aider les autres.

Le nouveau président béninois Romuald Wadagni a mené la semaine dernière une tournée régionale qui l'a mené successivement au Nigeria, au Niger, au Burkina, au Togo et en Côte d'Ivoire. Une tournée de « bon voisinage », alors que les relations entre le Bénin et le Niger, et plus globalement entre les pays ouest-africains de la Cédéao et ceux de l'AES, sont particulièrement tendues, voire hostiles. Des régimes militaires putschistes se maintiennent au pouvoir sans élections au Niger, au Burkina et au Mali. Le président béninois fraîchement élu est cependant dans une démarche de normalisation des relations du Bénin avec ces pays. Quel bilan tirer de cette tournée ? La frontière Bénin-Niger, fermée après le coup d'État militaire de 2023 au Niger, pourrait-elle enfin rouvrir ? À quelles conditions ? Pourquoi le Mali n'a-t-il pas fait partie du programme ? Le politologue béninois Mathias Hounkpè est l'un des responsables de l'EISA, l'Institut électoral pour la démocratie durable en Afrique. Il est l'invité du jour. RFI : Romuald Wadagni s'est rendu successivement au Nigeria, au Niger, au Burkina Faso, au Togo et en Côte d'Ivoire. Une démarche du président béninois qui n'est pas directement liée aux initiatives de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao) ou de l'Union africaine pour renouer avec les pays de l'AES, l'Alliance des États du Sahel. Pour le Bénin, est-ce une nécessité ? Mathias Hounkpè : D'abord, réserver les premières visites des nouveaux présidents élus aux pays frontaliers, c'est comme une tradition au Bénin. Je suis d'accord avec vous qu'il faut souligner le fait qu'il est allé dans les pays de l'AES. Surtout que, depuis que les tensions ont commencé entre ces pays de l'AES et le Bénin, son prédécesseur n'a pas pu aller dans ces pays-là. Vous parlez de Patrice Talon, l'ancien président béninois. N'avait-il pas pu ou n'avait-il pas voulu ? Un peu des deux. Je pense qu'il voulait, mais je pense que les autres ne semblaient pas disposés non plus à le recevoir. C'est ce que j'ai cru comprendre. Je considère donc l'arrivée du président Wadagni comme une nouvelle opportunité pour relancer les discussions. Au Niger, Romuald Wadagni et Abdourahamane Tiani ont déclaré vouloir œuvrer pour la réouverture de la frontière. Un comité d'experts a été mis en place. Il a deux semaines pour rendre ses conclusions. Est-ce que cette réouverture pourrait survenir rapidement ? Et concrètement, quels sont les obstacles à lever ? C'est difficile de dire si les conclusions de ce comité pourraient amener immédiatement à la réouverture des frontières. Si ça révèle qu'il y a des préalables qu'il faut remplir pour rassurer les uns et les autres, ça pourrait prendre un peu plus de temps. Mais je pense que les garanties ne sont pas infinies. Dans ce désaccord, le Bénin n'avait pas véritablement de griefs vis-à-vis du Niger, mais le Niger avait le sentiment que le Bénin pouvait servir de base pour le déstabiliser. Donc, si à la suite du travail de ce comité, il pouvait être clairement montré que matériellement ni les intentions ni les capacités n'étaient réunies pour déstabiliser le Niger, je pense qu'on pourrait aller assez rapidement vers le rétablissement des relations de collaboration entre les deux pays. Justement, il y a quatre mois, le général Tiani accusait encore le Bénin, comme la Côte d'Ivoire et la France, d'être à l'origine de l'attaque de l'aéroport de Niamey, revendiquée par l'État islamique. Selon vous, comment les populations au Bénin et au Niger perçoivent-elles ce revirement radical et inexpliqué du chef de l'État nigérien ? Les populations ne souhaitent qu'une chose : le dégel entre le Bénin et le Niger. Et ces populations ne sont pas « tellement préoccupés » par la plupart des questions qui sont soulevées au niveau des leaders politiques. Et donc, si aujourd'hui, le Niger et le Bénin se mettent d'accord pour rouvrir les frontières, permettre la circulation libre des personnes et des biens, de mon point de vue, les populations ne seraient que heureuses. Et du coup, est-ce qu'une coopération militaire vous semble envisageable ? Ce que je sais, c'est que pour le succès de la lutte contre le terrorisme, aussi bien du côté du Bénin que de celui du Niger, il vaut mieux que les pays frontaliers ne soient pas en désaccord, comme ça a été le cas ces derniers temps. Du partage de renseignements, par exemple. Ce serait un début ? Le partage de renseignements, oui. Ça peut même être des interventions militaires ponctuelles. C'est vraiment utile pour les deux pays dans la lutte contre le terrorisme, qu'ils s'entendent. Et vous savez très bien que lorsque vous êtes en désaccord avec l'un ou l'autre des pays de l'AES, vous avez d'une certaine manière des problèmes avec le reste. Le président béninois s'est rendu au Niger et au Burkina Faso, mais pas au Mali, troisième pays de l'AES, qui fait d'ailleurs souvent figure de locomotive de cette Alliance. Comment est-ce qu'on doit le comprendre ? Le ministre des Affaires étrangères du Mali était à l'investiture du président Wadagni. Mais le Mali a connu des difficultés du point de vue de l'insécurité. Vous pensez aux attaques du 25 avril menées par les jihadistes du Jnim (Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans) et les indépendantistes du FLA (Front de libération de l'Azawad) ? Exactement. Et donc je pense que peut-être que, même dans l'intérêt du Bénin et du Mali, il vaut mieux ne pas prendre des risques pour le moment. Donc, il n'y a pas de rupture. C'est simplement que le Mali a trop de choses à gérer de son côté ? Absolument, c'est ce que je dirais. Romuald Wadagni s'est ensuite rendu au Togo, qui a une position de médiateur entre l'AES et le reste de l'Afrique de l'Ouest, puis en Côte d'Ivoire, pays hostile aux régimes militaires putschistes. Concrètement, que pensez-vous que le président béninois cherche à obtenir ? Quand vous regardez la composition de l'équipe qui l'a accompagné, vous voyez des responsables militaires. Mais vous voyez aussi des responsables liés aux questions de commerce. De mon point de vue, les préoccupations du président étaient au moins deux : la question de l'AES et la question économique et commerciale. À lire aussiRéouverture de la frontière Niger-Bénin: «Des deux côtés, on redoute des infiltrations»

Comment se rendre réellement compte de ce qu'ont vécu pendant la traite négrière les personnes transformées en esclaves et transportées à travers l'Atlantique pour être vendues à des planteurs ? Un livre d'histoire qui vient d'être traduit en français nous plonge dans la brutalité du quotidien des esclaves. Cet ouvrage est intitulé Le Zorg, du nom d'un navire négrier à bord duquel s'est déroulé un épisode d'une rare cruauté à la fin du 18e siècle. Une tragédie qui, une fois connue, a joué un rôle déterminant dans le combat des abolitionnistes. Pour en parler, nous recevons l'auteur du livre Siddharth Kara, universitaire à Harvard et à Nottingham. RFI : Que s'est-il passé à bord du Zorg à la fin de l'année 1781 ? Siddharth Kara : Le navire s'est égaré. Il a été détourné par des tempêtes et, au cours de son voyage vers la Jamaïque, il a semblé manquer d'eau. L'équipage a dû prendre une décision… et pour réduire la consommation d'eau, cette décision a été de jeter par-dessus bord plus de 130 esclaves africains. Ils ont commencé, par les femmes et les enfants qu'ils ont jetés directement à la mer, il y avait un bébé. Ensuite, ils ont sélectionné les hommes les plus malades, un par un, deux par deux, enchaînés, entravés. Après de longs mois passés dans l'enfer de la cale de ce navire négrier, ils ont été jetés à la mer. L'équipage a agi ainsi parce qu'il craignait de manquer d'eau et de ne pas atteindre la Jamaïque à temps. Cette histoire a été révélée au public parce que les armateurs ont demandé une indemnisation pour ce qu'ils ont décrit, dans un déni total d'humanité, comme une « cargaison perdue ». Pouvez-vous nous expliquer ce qui s'est passé ensuite ? Le marchand d'esclaves, le propriétaire du navire, était cupide, il était attaché à son argent. Plus de la moitié des esclaves du Zorg étaient morts, alors que le taux de mortalité habituel sur un navire négrier britannique était d'environ 15%... Il n'a pas pu accepter cette perte. Or, à l'époque, les navires et leur cargaison étaient assurés pour la traversée de l'Atlantique. Il a donc déposé une demande d'indemnisation, en réclamant une compensation pour la perte de plus de 130 esclaves. L'assureur a refusé, parce qu'il était surpris par ce taux de mortalité aussi élevé. Le marchand aurait pu en rester là, mais la cupidité l'a poussé à engager un procès. Il a gagné : il a été décidé que l'assurance devait indemniser la perte des esclaves assassinés. Mais quelqu'un assistait à l'audience ce jour-là et s'est demandé pourquoi on parlait d'assurance plutôt que de meurtre. Il a écrit une lettre anonyme posant cette question, publiée le lendemain dans les journaux londoniens. Cette lettre a été remarquée par un groupe naissant d'abolitionnistes en Angleterre, qui y ont vu la preuve des horreurs de la traite. Ils se sont réunis, sous la direction de Granville Sharp, une figure fondatrice de l'abolitionnisme anglais, et ont convaincu les assureurs de demander un nouveau procès. Lors de ce second procès, une question fondamentale a été débattue : ces Africains étaient-ils des biens ou des personnes ? Des animaux ou des êtres humains ? Ce débat, porté devant le Lord Chief Justice de l'Empire britannique, a contribué à lancer le premier mouvement abolitionniste. L'une des forces de votre travail réside dans la précision avec laquelle vous décrivez l'expérience vécue par les personnes capturées et vendues comme esclaves. L'horreur de l'esclavage est démultipliée par des violences constantes : les coups de fouet, les viols, la vie dans la puanteur des excréments, l'enfermement dans les cales. Pouvez-vous donner quelques exemples tirés de votre livre ? Nous savons ce qu'est l'esclavage, nous en connaissons l'existence, mais nous ne plongeons jamais dans l'horreur brute de la traversée forcée des Africains à travers l'Atlantique. À bord des navires, de nombreux instruments de torture étaient utilisés pour maintenir le contrôle. Les violences sexuelles contre les femmes et les enfants étaient constantes. Un ancien capitaine négrier devenu abolitionniste, John Newton, racontait qu'il voyait ses marins assouvir leurs pulsions sur des fillettes de neuf ou dix ans. Dans les cales, les captifs étaient enchaînés, contraints de vivre dans leurs excréments et leur urine, avec à peine quelques seaux inaccessibles. Tous contractaient la dysenterie. Imaginez le mal de mer, les vomissements continus, sans même pouvoir s'asseoir. Ils étaient entassés comme des livres sur une étagère, dans la chaleur, la putréfaction et les immondices. Voilà pourquoi les taux de mortalité étaient si élevés. La puissance des intérêts financiers liés à la traite apparaît clairement dans votre livre. On a l'impression que la traite occupait une place majeure dans l'économie britannique à la fin du 18e siècle. Absolument. Prenons un indicateur : en 1775, juste avant la guerre d'indépendance américaine, les exportations de sucre de la Jamaïque vers l'Angleterre étaient cinq fois supérieures à l'ensemble des exportations des treize colonies américaines réunies. Le sucre était la ressource stratégique de l'époque, produite grâce au travail forcé des esclaves. Comment évaluez-vous la manière dont le monde traite aujourd'hui la mémoire de l'esclavage ? Existe-t-il une conscience globale de ce que cela a représenté, ou observe-t-on encore des formes de déni ? Nous restons encore à la surface de notre reconnaissance de ce qui s'est passé durant ces 350 années, cette tâche sur la conscience humaine. Il existe encore un certain déni quant à l'ampleur et à la gravité des faits. J'espère que l'histoire du Zorg contribuera à une compréhension plus complète, car on ne peut envisager de réparer cette période sans en mesurer pleinement la violence et l'ampleur. Et nous n'y sommes pas encore. Le 25 mars dernier, le Ghana a conduit l'Assemblée générale de l'ONU à qualifier la traite négrière de crime le plus grave contre l'humanité. Cette qualification vous paraît-elle justifiée et utile ? Absolument. Elle est justifiée. Césaire a déclaré que l'Europe se tient devant la communauté mondiale, responsable du plus grand amas de cadavres de l'histoire humaine. Et il parlait de la traite négrière. Des millions de personnes ont été torturées, violentées et tuées, et des millions d'autres condamnées à une vie de travail forcé. La culture du sucre était l'une des formes de travail les plus dures et violentes. C'est l'un des crimes les plus graves en raison de son ampleur, de sa durée — plus de trois siècles et demi — et de ses conséquences encore visibles aujourd'hui en Afrique. Il doit y avoir une forme de réparation entre les pays du Nord et les pays africains. Le Zorg, de Siddharth Kara, un ouvrage publié aux éditions Paulsen, 304 pages, 2026. À écouter aussiDes rives de la Méditerranée au Sahara : vérités et tabous des esclavages dans le monde musulman À lire aussiL'odyssée des Tinchant, de l'esclavage à la résistance: une histoire-monde

Le gouvernement mozambicain a dénoncé cette semaine la mort de cinq de ses ressortissants lors « d'attaques xénophobes » en Afrique du Sud. Il s'agit des premiers morts recensés dans le pays depuis le début de l'actuelle flambée de violences xénophobes. Après 2008, 2015, 2018, l'Afrique du Sud est secouée par une nouvelle vague de manifestations et d'actions coups de poing antimigrants. Pour en parler, Cécile Perrot, maître de conférences à l'université de Rennes 2, est la grande invitée Afrique de RFI. RFI : On assiste ces dernières semaines à une recrudescence des violences xénophobes en Afrique du Sud. Est-ce inquiétant ? Cécile Perrot : L'organisme Xeno Watch a enregistré plus de 1 000 instances d'attaques depuis 1994, avec une explosion à partir de 2008. Mais là, on a plein de formes d'attaques différentes. Cela peut être des attaques individuelles, des coups et blessures, des magasins détenus par des migrants pillés, brûlés au titre de l'appartenance à une nationalité étrangère. Qu'est-ce qui déclenche ces violences ? Probablement, au niveau macro, le contexte de pauvreté et de chômage endémique, avec un sentiment que les migrants sont responsables de cette situation de vie dégradée. Une tendance alimentée en plus par les réseaux sociaux qui amplifient le discours de haine à l'égard des migrants. Les migrants jouent le rôle de bouc émissaire dans ce contexte. Qui sont les auteurs ? Ils semblent organisés. On voit des groupes comme March and March ou Operation Dudula, des groupes avec des figures connues. Tout à fait. Ce sont des mouvements qui sont alimentés par des organisations civiles. Operation Dudula est née en 2021-2022 et s'est fait connaître notamment par le blocage des accès aux hôpitaux et aux écoles. Leur pratique a d'ailleurs été déclarée illégale par la justice sud-africaine l'année dernière. Cela leur a donné une certaine stature politique. Plus récemment, l'année dernière, il y a eu le mouvement March and March qui a été lancé par Jacinta Ngobese-Zuma, une présentatrice radio avec une certaine audience. Toutes ces organisations bénéficient d'un contexte favorable dans le pays. La société civile dans son ensemble se montre soit indifférente au sort des migrants, soit favorable à l'expulsion, notamment des migrants illégaux. Parallèlement, le gouvernement, lui aussi, se montre assez passif face à ces mouvements, voire peut parfois manifester son soutien. Ces organisations, qui visent-elles ? Officiellement, le discours est plutôt orienté vers les migrants illégaux dont le nombre fait l'objet de tous les fantasmes. Par définition, les chiffres sont sujets à caution. On voit des estimations osciller entre 4 millions et 15 millions. Des migrants illégaux qui « voleraient des emplois » et « profiteraient d'une protection sociale très développée en Afrique du Sud au détriment des locaux ». Dans les faits, ce n'est pas le cas puisqu'ils s'en prennent à des petits commerçants qui travaillent légalement ? Tout à fait. Les attaques touchent tous les migrants, quel que soit leur statut. Cette idée que les migrants voleraient les emplois apparaît infondée au vu des emplois occupés par les migrants. Très souvent, ce sont des petits commerces ou tout ce qui concerne les services à la personne, faire des heures de ménage dans les maisons. Ces violences xénophobes sont-elles spontanées ? On a l'impression qu'ils sont organisés, qu'ils ont des moyens. Il y a un certain nombre d'organisations qui cadrent ces manifestations, ces mouvements. On a évoqué Operation Dudula. Toutes ces organisations tirent un profit politique de ces mouvements. D'ailleurs, Operation Dudula, par exemple, a commencé comme un mouvement de la société civile pour ensuite s'établir comme un mouvement politique. Au sein de ces mouvements, il y a un certain nombre de figures qui tirent profit de ce contexte antimigrant pour acquérir une certaine stature et se lancer dans la politique. D'où viennent leurs financements ? De levées de fonds en direct. Par exemple, si on va sur le site de March and March, il y a des appels aux dons. Il y a eu également des articles sur des soutiens et des financements de certains mouvements politiques. Le gouvernement sud-africain réagit-il ? Prend-il des mesures concrètes ? Dans les faits, il y a peu d'actions. Cette fois-ci, le gouvernement est réellement critiqué, notamment à l'international, pour son manque d'action, pour son déni de réalité. Par exemple, récemment, les attaques xénophobes ont été qualifiées par le ministre de l'Intérieur de crimes et non de xénophobie, c'est-à-dire que le terme de xénophobie a été écarté. Il y a probablement une part de stratégie politique. Le fait que les migrants jouent le rôle de bouc émissaire détourne aussi l'attention des faiblesses et des errements du gouvernement en termes d'emploi, d'éducation, de santé. Cela permet d'avoir, disons, un coupable facile. Ces violences ont-elles un impact sur les relations de l'Afrique du Sud avec les pays voisins ? De plus en plus. Déjà parce que les différents gouvernements du continent africain sont eux-mêmes sous pression de leur opinion publique qui trouve qu'ils ont parfois tardé à réagir aux attaques en Afrique du Sud. On voit se multiplier les marques d'agacement, au mieux, ou de colère, au pire, de la part des différents gouvernements. Cela a un impact politique pour l'Afrique du Sud qui essaye de se positionner comme un leader sur le continent. Cela a aussi une incidence économique, parce qu'il faut quand même rappeler que 25% des échanges de l'Afrique du Sud s'effectuent avec le reste du continent africain. À lire aussiÀ la Une: la vague xénophobe en Afrique du Sud

Au Mali, cela fait un mois que Mountaga Tall, avocat, ancien ministre et défenseur de la démocratie, a été enlevé par la Sécurité d'État, et qu'il est détenu au secret en dehors de tout cadre légal. Son fils a subi le même sort, ainsi que d'autres militants pro-démocratie, des militaires et des religieux. Ces enlèvements ont commencé après les attaques massives du 25 avril, menées par les jihadistes du Jnim et les indépendantistes du FLA. Mamadou Ismaïla Konaté est avocat, ancien ministre malien de la Justice et opposant des militaires au pouvoir depuis six ans sans élections. Interrogé par David Baché, il évoque le sort de Mountaga Tall, l'instrumentalisation de la lutte antiterroriste et la soumission de la justice malienne. Il rappelle également son aversion pour le terrorisme jihadiste, la responsabilité du régime de transition et explique les raisons pour lesquelles il n'a pas rallié la Coalition des forces pour la République (CFR), la coalition d'opposition de l'imam Dicko. RFI : Cela fait tout juste un mois que Maître Mountaga Tall a été enlevé et qu'il est détenu dans un lieu inconnu par la Sécurité d'État. Sa famille, ses avocats, la Conférence internationale des barreaux demandent en vain qu'il soit libéré ou présenté à un juge, le respect du droit. Pensez-vous que les autorités de Transition entendent ces appels ? Maître Konaté : Si je suis personnellement sceptique, pour autant, ces autorités doivent entendre raison et loi. Elles doivent se rendre compte que nul ne doit être privé de sa liberté en dehors du cadre de la loi. Même si dans le contexte actuel on n'est pas dans un État de droit, il faut quand même rappeler à ces autorités que l'État de droit se mesure notamment à la manière dont il traite ses opposants, ses critiques et ses avocats. Il est inadmissible qu'un citoyen, politique par ailleurs mais avocat de son état, n'ait jamais été visité, ni par des médecins, encore moins par des avocats et encore moins par le bâtonnier de l'ordre des avocats. Après le communiqué virulent du bâtonnier lui-même, les autorités militaires du Mali n'ont pas trouvé mieux que de s'en prendre à son fils et de l'enlever. C'est une escalade qui n'est pas supportable. Effectivement, après Mountaga Tall, son propre fils et d'autres opposants politiques ont connu le même sort. Des militaires et des responsables religieux aussi. On sait que la Justice militaire enquête sur des soupçons de complicité avec les groupes armés lors des attaques du 25 avril. Aucun lien n'a été fait officiellement entre cette enquête et ces enlèvements, mais la stratégie implicite des autorités, relayée par leurs soutiens, c'est de justifier cette pratique par la lutte antiterroriste… Et ça semble convenir à une partie des Maliens, non ? Il faut expliquer à ces Maliens que la lutte contre le terrorisme ne saurait justifier l'insécurité juridique. Un camp militaire n'est pas une juridiction. La détention régulière se prouve, l'arbitraire, lui, se dissimule et on est dans un contexte d'arbitraire total. Aujourd'hui, il s'agit de Mountaga Tall mais, demain, il s'agira de bien d'autres personnes et c'est bien pour cela que même dans un contexte de lutte contre le terrorisme, il est important que le cadre juridique soit préservé, que la justice soit au début et à la fin. Justement, au-delà de cette affaire, on voit que la justice malienne a condamné l'ancien premier ministre Moussa Mara à un an de prison ferme pour un tweet – il exprimait son espoir que « le jour » succède à « la nuit » –, alors que les soutiens de la Transition peuvent appeler à lyncher des militants pro-démocratie ou à brûler les boutiques tenues par des Mauritaniens. Est-ce que la justice malienne est acquise ou soumise aux autorités de Transition ? Bien évidemment, cette justice, qui doit préserver l'ordre et la sécurité publique, donne l'impression de se coucher et d'être plutôt soumise aujourd'hui. Et cette justice doit prendre conscience qu'elle n'est pas au service d'un régime, fut-il militaire. Elle est au service de l'État, de la nation, des populations. Il ne faut pas que les juges perdent ce principe de vue. Mais est-ce que les juges ont le choix ? Est-ce qu'ils n'ont pas peur, eux aussi ? La loi donne aux juges la possibilité de se mettre en retrait. Au-delà de tout, sous le couvert de la peur, les juges aujourd'hui se laissent aller, jouent un rôle qui est maléfique pour eux, qui est maléfique pour l'idée même de justice. Et de ce point de vue-là, qu'ils se rendent compte simplement qu'aujourd'hui est aujourd'hui, mais demain la justice sera. Après les attaques du 25 avril, la mort du ministre Sadio Camara, la prise de Kidal, certains ont cru les militaires au pouvoir au Mali fragilisés. Finalement le pouvoir ne semble pas vaciller tant que ça ? Il vacille ! Évidemment, le terrorisme n'a pas sa place dans la cité, il constitue la négation même du pacte social, du droit et de la paix civile. Mais il devient difficile aujourd'hui d'ignorer la responsabilité d'un pouvoir qui, lui, est issu de la force et qui se maintient par la force et la terreur. Et l'exposition du pays, de ses citoyens, à des périls grandissants ne saurait être dissociée des décisions qui sont prises par ceux-là qui gouvernent depuis six ans. Vous êtes un opposant, on l'a bien compris, aux autorités maliennes de transition, mais vous n'avez pas rallié la CFR (Coalition des forces pour la République), la coalition de l'imam Dicko. Pourquoi ? Pour la simple raison qu'aujourd'hui, on est entre le képi et la chéchia. Le képi, c'est la prise du pouvoir par la force, c'est l'exercice de ce pouvoir de façon autoritaire. Et en face, nous avons les chéchias, et faut-il leur rappeler, 2012 est passée par là. 2012, c'est quand même des mains et des pieds coupés dans les régions du nord du Mali… Pendant la période d'occupation par les groupes djihadistes… Exactement. Ces pieds et mains coupés sont encore dans l'esprit des gens. Alors, je veux bien qu'au nom de l'unité nationale, au nom du dialogue, on se mette tous ensemble aujourd'hui dans le but ultime de rétablir l'ensemble national. Mais pour moi, il y a des préalables qui sont absolus. On ne peut pas sortir d'un terrain de guerre, muni d'armes et de munitions, pour venir se retrouver autour de la table et faire table rase de tout ce qui s'est passé. De la même manière que je combats avec la dernière vigueur ce régime militaire, violateur de tous les droits et de toutes les libertés, de cette même manière, je ne saurais véritablement accompagner des actes de terreur et les terroristes. Il y a un préalable absolu : il faut que l'on évoque 2012. Il faut que cette jonction maléfique entre le FLA et le Jnim, on l'évoque. Il faut aujourd'hui qu'il y ait des préalables d'adhésion à des principes et des valeurs absolues qui, pour moi, fondent la République, fondent la démocratie, fondent la justice. Les régimes de l'AES, au Mali, au Niger et au Burkina, martèlent que s'opposer à eux, c'est s'opposer à la souveraineté de ces trois pays, c'est être du côté des ennemis de la nation, des terroristes, des ingérences extérieures, de la guerre médiatique… Vous êtes Maliens. Vous en pensez quoi, vous répondez quoi ? Personne ne peut aujourd'hui me décoller le label de Malien d'une part, de patriote d'autre part et de citoyen engagé. Ce qui gêne ces régimes en place, qui eux-mêmes sont issus de l'illégalité et de la fraude, c'est qu'ils ne supportent pas qu'on leur rappelle ce que c'est que le droit. Ils ne supportent pas qu'on leur rappelle leurs propos, leurs engagements. Mais les vrais antipatriotes, c'est ceux qui affament les citoyens et qui aujourd'hui pervertissent les libertés et anéantissent le droit. À lire aussiMali: frappes aériennes de l'armée dans le centre et dans le nord du pays, arrivée de citernes à Bamako

Au Sénégal, le nouveau gouvernement nommé par le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô divise. Sans le Pastef dirigé par Ousmane Sonko (qui refuse d'y participer), l'équipe de trente ministres est composée de technocrates et d'alliés du président Bassirou Diomaye Faye. Sans aucun poids lourd du parti Pastef, dont le président est pourtant lui-même membre, cette nouvelle équipe entérine la rupture entre le président Diomaye Faye et Ousmane Sonko. À la tête de la coalition Diomaye Président, la superviseure générale Aminata Touré réagit à la formation du nouveau gouvernement. Elle est la Grande invitée Afrique de notre envoyée spéciale permanente à Dakar, Léa-Lisa Westerhoff. RFI : 30 ministres, dont certains sont membres du Pastef, mais aucun poids lourd. Ce nouveau gouvernement ne soulève-t-il pas des interrogations sur sa légitimité démocratique ou électorale ? Aminata Touré : Je pense qu'il faut rappeler quand même les principes démocratiques. Le président Bassirou Diomaye Faye a été élu démocratiquement à 54 % par les Sénégalais et bien évidemment, il nomme le Premier ministre. Et voilà, il valide le gouvernement que lui propose le Premier ministre. On est tout à fait dans ce cas de figure, dans le choix du président, en concertation avec son Premier ministre. Ce gouvernement, c'est le choix de l'efficacité, parce que, au-delà de tout ce qu'on pourrait dire, les Sénégalais ne sont préoccupés que par une chose, c'est qu'on se mette au travail. Justement, le Pastef est majoritaire à l'Assemblée nationale dirigée par Ousmane Sonko. Dans ce contexte que tout le monde qualifie déjà de cohabitation, est-ce que vous ne craignez pas qu'il puisse être difficile pour l'exécutif de gouverner ? D'abord, il faut rappeler une chose, c'est que le président Bassirou Diomaye Faye est membre du Pastef. Plusieurs ministres [qui participent au gouvernement] sont aussi membres du Pastef. Donc, c'est une question interne à un parti. La deuxième chose, c'est que si tout le monde reste dans le respect de ses prérogatives et met en avant les intérêts du Sénégal, on ne devrait pas avoir de problèmes. J'espère qu'on ne sera pas dans une situation où on va utiliser une institution pour assouvir des intérêts personnels. On ne peut pas être dans des scènes de ménage éternelles, ce n'est pas possible. Si chacun met en avant les intérêts des populations qui justement ont besoin de tout sauf d'une crise institutionnelle, chacun jouera son rôle. L'Assemblée nationale jouera son rôle, l'exécutif jouera son rôle, le judiciaire jouera son rôle, y compris le Conseil constitutionnel qui va connaître de la constitutionnalité des lois. C'est ce que les Sénégalais attendent et je pense qu'ils jugeront sur pièce. Sur les points de désaccord entre Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye, un membre du Pastef me parlait notamment de désaccord sur la question de la reddition des comptes, et notamment la crainte d'un manque de fermeté sur cette question. Est-ce que ce gouvernement marque la fin de la moralisation de la vie politique qu'avait promise le Pastef ? Et pourquoi ce serait la fin ? Peut-être que ce serait le début d'une reddition des comptes en ligne avec l'indépendance de la justice. Reddition des comptes ne veut pas dire règlement de comptes. C'est deux choses différentes. J'ai été ministre de la Justice, je sais de quoi je parle. Vous pouvez avoir un adversaire politique que vous n'aimez pas, que vous aimeriez voir disparaître de la scène politique. Ça ne suffit pas pour que le juge condamne cette personne. Le président Bassirou Diomaye Faye est plus que jamais pour la reddition des comptes, mais pas pour le règlement des comptes. Il y a aussi la question de la dette, pour laquelle Ousmane Sonko a toujours refusé d'envisager une restructuration avec le Fonds monétaire international. Ce nouveau gouvernement aura-t-il une nouvelle approche sur cette question ? Ce n'est pas une question idéologique, c'est une question très pratique. Vous devez de l'argent à des créanciers. Vous avez du mal à les payer parce que peut être qu'on avait sous-estimé cette dette ou on l'avait caché, enfin, vous pouvez utiliser tous les termes qu'on veut… Mais à l'arrivée, il faut voir comment la payer. Et il faut parler certainement de reprofilage et il faut discuter avec les partenaires. Mais dans cette discussion là également, il faut que les partenaires comprennent qu'on ne peut pas scier la branche sur laquelle on est assise, parce que le mot « restructurer » rappelle les affres de la restructuration des années 1980, où on a coupé les programmes sociaux, où on a licencié, etc et on a plongé dans des niveaux de pauvreté. Il a fallu au moins 20 ans pour sortir de cet ajustement structurel des années 1980, on ne parle pas de ça, évidemment… Mais une dette, il va falloir la reprofiler, il va falloir discuter avec des partenaires pour avoir une stratégie soutenable pour les pays et pour les populations. Est-ce que le refus du Pastef de participer à ce gouvernement peut être vu comme une façon de chercher à saboter l'action gouvernementale de Bassirou Diomaye Faye pour privilégier Ousmane Sonko dans la course à la présidentielle en 2029 ? On sait bien que tout le monde, à cet horizon de 2029 en tête ? Et c'est légitime que chacun veuille y aller et être président en 2029. Donc, on ne peut pas accuser qui que ce soit de vouloir être président, tout comme on ne peut pas justement empêcher le président Bassirou Diomaye Faye de dire : « Je veux continuer ce que j'ai commencé » à travers un deuxième mandat. Donc, ce n'est pas ça la question à mon avis. La question centrale, c'est que les électeurs eux-mêmes n'ont pas envie de s'engager dans une campagne électorale de trois ans. Ce serait vraiment, de ce point de vue-là, les trahir. Je crois que ce que les Sénégalais veulent maintenant, c'est qu'on se penche résolument sur la résolution des nombreux problèmes auxquels ils font face. C'est ça, l'objectif du nouveau Premier ministre, c'est d'agir, c'est de transformer… Ensuite la compétition électorale, elle se fera. Donc vouloir saboter, ce serait saboter les Sénégalais dans leur ambition. J'espère que ce n'est pas du tout l'objectif de qui que ce soit. Comme je l'ai dit, la démocratie, il faut la laisser fonctionner. On n'est pas obligé d'avoir les mêmes avis, mais, que l'on mette en avant les intérêts du pays.

En République démocratique du Congo, la Commission électorale nationale indépendante vient de publier son rapport annuel. Il dresse un tableau financier préoccupant : la Céni dit manquer de moyens pour préparer sereinement les élections de 2028. Elle évoque des dettes héritées du cycle électoral de 2023, mais aussi son positionnement sur l'organisation d'un éventuel référendum pour changer la Constitution. Son président est notre Grand invité Afrique ce matin. Denis Kadima répond aux questions de Patient Ligodi. RFI : Des cadres de l'Union sacrée évoque publiquement un glissement du calendrier. Est-ce que vous, président de la Céni, vous excluez un glissement du calendrier électoral ? Denis Kadima : Comme en 2023, moi je ne travaille jamais en fonction d'un report. J'ai été nommé à ce poste pour organiser les élections et je n'ai jamais voulu avoir dans mon vocabulaire le mot « glissement ». Pourtant, vous n'avez pas d'argent ? Il est important que le pays ne rate pas un cycle parce qu'il n'y a pas eu diligence du côté de la Céni. Chacun doit jouer sa partition parce que dès l'instant, où on commence à reporter les élections, vous connaissez le pays, il y a beaucoup de tensions, il y a beaucoup de violence qui s'ensuivent. Et puis ce n'est pas bien pour la consolidation de la démocratie dans notre pays. Et pourtant, la feuille de route que vous avez élaborée est aujourd'hui hors délai pour certaines opérations notamment ? Cela est vrai. Mais n'oublions pas quand même que le pays fait face à une guerre qui dure et une guerre très sévère, très intense. Et les moyens sont orientés vers les efforts pour préserver l'intégrité territoriale de la RDC. Et si cela entraîne que le gouvernement ait moins de moyens pour s'occuper des questions électorales, nous comprenons, mais cela ne nous empêche pas de chaque fois qu'on a l'occasion, d'attirer l'attention du gouvernement sur le fait qu'il y a lieu de commencer déjà les préparatifs pour les élections, sinon nous risquons de rater l'échéance. Une année est même déjà perdue ? Une année est perdue. C'est vrai. Mais nous devons faire des ajustements. Je ne pense pas qu'il soit déjà trop tard, donc nous pouvons faire des ajustements et avancer un peu plus vite. Mais ça peut aussi signifier avoir un peu plus de moyens que ce que nous aurions pu demander si les choses avaient commencé bien avant. Votre première recommandation au gouvernement, c'est de garantir des décaissements réguliers. C'est aussi la recommandation de votre rapport de 2023 et probablement le rapport de 2022. Qu'est-ce qui vous permet de croire que cette fois ça sera différent ? Je suis mal placé pour répondre à cette question. Je pense que le ministre des Finances pourrait mieux vous expliquer la situation. Évidemment, nous, nous sommes parmi ceux qui demandent l'argent, et évidemment, le gouvernement ne peut nous les donner qu'en fonction de ses priorités et d'autres considérations, peut être que nous ne maîtrisons pas. L'actualité en RDC aujourd'hui, c'est aussi ce projet de référendum pour éventuellement changer la Constitution. Quel est le positionnement de la Céni ? La Céni a le mandat et là je parle de la Constitution. La Constitution nous donne le mandat d'organiser les élections et les référendums. Nous sommes tenus à être toujours prêts pour les élections et pour les référendums. Evidemment, c'est une question politique. S'il faut un référendum ou pas, ça, on laisse aux politiciens. Mais une fois qu'ils se sont mis d'accord, la Céni est tenue d'être prête pour pouvoir organiser. Je pense que l'expertise est là, mais il faut que on ait assez de temps. Techniquement, c'est quelque chose qu'on peut faire. D'ailleurs, un référendum est plus facile qu'une élection. Il n'y a que deux choix c'est oui ou non. C'est beaucoup plus facile. Référendum évidemment facile à faire. Mais il y a toujours cette question d'argent, des conflits armés, ces épidémies ? Bon, évidemment, là, je risque de glisser dans un champ qui n'est pas totalement le mien. Nous, la façon de voir les choses, c'est que, bon, il y a une élection qui est prévue et nous allons faire une analyse des risques. Quels sont les risques, la sécurisation, le financement et les réformes ? Enfin, ça, ce n'est pas un risque, mais c'est une contrainte parce qu'il faut améliorer toujours. Oui, ça nous pouvons le faire. Mais, évidemment, l'épidémie c'est aussi une réalité. Ça ce sont des choses à prendre en considération. Mais il reste que le Congolais, ça c'est mon analyse, le Congolais tient beaucoup à ses élections, à son cycle électoral. Le Congolais n'accepterait pas un glissement parce que ça sera perçu comme de la manipulation politique pour peut-être éterniser un groupe de gens au pouvoir. Donc il faut quand même que nous fassions notre part. L'épidémie est quand même assez localisée. Le pays a l'expérience dans cette matière-là. Mais il y a certes, je reconnais, il y a des contraintes, l'insécurité à l'est, c'est aussi un problème majeur. Et là, la Céni seule ne peut pas se prononcer. Il faut que les autres et la défense, la santé, tout le monde entre dans la danse. Mais chacun doit faire sa part. Et nous, nous nous préparons toujours, mais en tenant compte de tout ce que vous avez énuméré là comme contraintes. On tient compte de tout cela. Mais l'essentiel c'est d'avancer, parce que le Congolais veut des élections. Le Congolais n'acceptera pas que des élus restent au pouvoir au-delà de leur mandat.

Après neuf ans d'hésitation, les députés et sénateurs français ont fini, le 7 mai 2026, par voter à l'unanimité une loi-cadre sur la restitution des objets pillés pendant la colonisation. C'est une victoire pour les anciennes colonies françaises comme le Bénin. Mais le retour en Afrique de ces biens culturels ne risque-t-il pas d'être stoppé l'année prochaine s'il y a un changement de majorité en France ? C'est l'une des questions que Christophe Boisbouvier a posées à l'historienne franco-béninoise Marie-Cécile Zinsou, qui préside la Fondation Zinsou à Ouidah, près de Cotonou. RFI : Avec tous ces lieux de mémoire, avec tous ces musées, quelles sont les ambitions du Bénin de Romuald Wadagni ? Marie-Cécile Zinsou : Alors écoutez, le Bénin s'est engagé depuis quelques années dans une préservation de son patrimoine et dans une nouvelle politique qui est totalement axée à la fois sur son histoire et sur l'avenir. Donc, je crois que le nouveau président va s'inscrire dans le chemin qu'il avait tracé aux côtés de Patrice Talon, notre précédent président, ces dernières années. On est un peu dans la continuité, c'est ça ? Il me semble qu'on est effectivement dans la continuité je pense, le président Wadagni était notre ministre des Finances pendant les dix dernières années. Donc, il me semble qu'on est dans quelque chose qui ressemble à une continuité. À l'origine de ce renouveau mémoriel, il y a l'action initiale du ministre Aurélien Agbenonci, il y a dix ans déjà, quand il a réclamé à la France de François Hollande la restitution des trésors royaux du Bénin. Est-ce que la loi-cadre votée par la France répond à vos attentes ? Ce qui est absolument fondamental, c'est ce que le courrier du Bénin a déclenché en France. Et la réponse qu'Emmanuel Macron y a apportée à Ouagadougou en 2017. Puisqu'on peut vraiment dater le début du processus de restitution à partir de ce discours. Donc aujourd'hui, la loi-cadre, après neuf ans d'attente, arrive pour donner une forme à ces restitutions et pour éviter les lois d'exception qui avaient eu lieu jusqu'alors pour à la fois le Bénin, le Sénégal et la Côte d'Ivoire. Oui, c'est-à-dire que jusqu'à présent il fallait une loi par restitution ? Oui, il fallait des lois spécifiques. Et la loi-cadre, elle va être efficace très rapidement puisque le gouvernement français est motivé et l'a fait savoir. Les parlementaires ont voté à l'unanimité cette loi, ce qui montre bien que la représentation nationale française est tout aussi concernée par les questions de restitution. Et il y a de nombreuses demandes en cours du côté du continent. Donc, c'est une loi qui, avec un gouvernement et une représentation nationale française motivés, peut être extrêmement efficace. Est-ce qu'il y a des failles malgré tout dans cette loi ? Alors cette loi, elle propose qu'il y ait des commissions bi-nationales, donc entre l'État demandeur et l'État français pour examiner le cas des biens qui ont été pillés illicitement. Evidemment, si la France est motivée, elle met en place une commission qui regarde avec intérêt, objectivité et bienveillance les demandes de restitutions. Si le prochain gouvernement était moins motivé par les restitutions, ces commissions pourraient être nettement plus dures et pourraient bloquer certains processus. Je pense que c'est pour ça que c'est très important qu'il y ait des premières restitutions assez rapidement, parce que, après, ce sera un phénomène inarrêtable. Et le président français l'a dit à Nairobi, a priori, c'est une loi irréversible. On ne reviendra pas sur les restitutions. Il faut créer une dynamique ? Il faut créer une dynamique et il faut créer des précédents pendant cette année où toutes les étoiles semblent alignées. Quels sont les pays développés les plus réticents à restituer les œuvres qui ont été pillées au 19ᵉ et au XXᵉ siècle ? Alors chaque pays est complexe. En Europe, le plus réticent est peut-être celui qui a le plus restitué, et les gens ne s'en rendent pas forcément compte. Mais aujourd'hui, on peut dire que le Royaume-Uni est celui qui se protège le plus. Notamment parce que les Britanniques sont face à des demandes de restitutions européennes, et notamment des Grecs qui réclament les frises du Parthénon, qui sont au British Museum. Et donc, à la fois, le Royaume-Uni refuse de légiférer et bloque une partie des demandes. Et en même temps, c'est le Royaume-Uni qui a restitué plus de 70 biens déjà à travers ses musées non nationaux, donc à travers ses musées universitaires et ses musées régionaux. Donc, le Royaume-Uni est peut-être celui qui, dans la loi, est le moins ambitieux, mais qui restitue le plus. Alors qu'il y a des pays comme la Belgique qui ont restitué officiellement, massivement, puisqu'il y a plus de 1 200 objets qui sont déjà concernés par la loi belge, et en même temps, il y a un seul masque qui a fait le voyage de retour au Congo. Est-ce que les différentes institutions béninoises qui ont été créées ces derniers mois, notamment le Comité scientifique national auquel vous appartenez… Est-ce que tout cela peut encourager les pays qui détiennent des biens culturels et qui ne veulent pas s'en séparer ? Est-ce que cela peut les encourager à les restituer à des pays demandeurs comme le vôtre ? Il me semble que l'exemple du Bénin a été important, notamment avec la première restitution, avec la première loi d'exception de la France, quand les 26 objets du Trésor royal d'Abomey sont revenus, le Bénin a fait une démonstration assez éclatante de ce que pouvait être le retour du patrimoine et le partage à tous de ces collections. Donc, je pense que ça a aussi permis de faire sauter des verrous qui étaient bien souvent des préjugés sur une base raciste, ou sur juste une base de se dire que l'Afrique n'était pas intéressée à son patrimoine, que les Africains n'allaient pas au musée. Ça, c'était des propos qu'on entendait dans la société française. Tout à coup, à partir du moment où on a fait la démonstration que les gens se sont passionnés pour cette exposition, qu'elle a été ouverte à tous en grand, je crois que les gens ont réalisé ce que c'était, en fait, que d'être privé de son patrimoine depuis des dizaines ou des centaines d'années, et d'y avoir enfin un accès. Donc, je crois qu'évidemment certains pays, qui prenaient la question très à la légère, ont vu la preuve devant leurs yeux que c'étaient des questions fondamentales et qu'on ne pouvait pas rester sur des préjugés souvent racistes qui étaient prédominants.

Des briques de terre rouge, un imposant baobab et un système de ventilation naturel, le dernier bâtiment de l'architecte burkinabè et allemand Francis Kéré, l'institut Goethe, le centre culturel allemand de Dakar, un bâtiment ultramoderne de 3,4 millions d'euros, veut servir d'exemple pour convaincre que l'architecture à base de briques de terre crue est possible pour des bâtiments publics de grande ampleur et avec étage. Francis Kéré interrogé par Léa-Lisa Westherhoff.

Ce vendredi, Abdoulaye Wade fête ses 100 ans. Avec son épouse Viviane, l'ancien président du Sénégal est retiré à Versailles, près de Paris, mais il est toujours alerte selon Jeune Afrique, qui lui a rendu visite il y a quelques jours. Quel souvenir laisse-t-il aux Sénégalais ? Sera-t-il appelé au téléphone, aujourd'hui, par le président Bassirou Diomaye Faye et par l'ex-Premier ministre Ousmane Sonko ? Témoignage d'Amadou Sall, son ancien garde des Sceaux et son ancien porte-parole, qui milite aujourd'hui dans l'opposition avec le PLD, le Parti des Libéraux et Démocrates, en ligne de Dakar. RFI : Quel héritage Abdoulaye Wade va-t-il laisser au peuple sénégalais ? Amadou Sall : Abdoulaye Wade va laisser un immense héritage au peuple sénégalais. Premièrement, sa forte conviction en la démocratie, dans le combat démocratique. Pendant 27 ans, il était opposant. Il s'est présenté à des élections présidentielles cinq fois, sans jamais se décourager. Tout a été fait dans le calme, dans la tranquillité, dans la démocratie, en excluant toute violence. Il l'avait dit dès le départ : « Je n'engendrerai pas des cadavres pour arriver au pouvoir. » Le premier héritage de Wade, c'est la conquête démocratique et pacifique du pouvoir. Mais aussi son exercice démocratique. C'est un héritage énorme, dans un contexte qui n'était pas facile. Quelles sont les deux principales qualités d'Abdoulaye Wade ? La première découle de ce que je viens de dire : la résilience, la persévérance, l'endurance, la croyance en la démocratie. La deuxième qualité d'Abdoulaye Wade, c'est que rien n'était trop beau ou trop bien pour le pays. À chaque fois qu'il a voyagé, qu'il avait un projet, quelque chose d'intéressant, il disait : « Le Sénégal mérite d'avoir cela. » Il a travaillé à doter notre pays d'infrastructures incroyables de dernière génération, en tout cas de première qualité. C'est un infatigable travailleur. Il a consacré sa présidence au travail. Il n'avait pas de repos. Il ne dormait pas. Il travaillait nuit et jour, à n'importe quelle heure. Il pouvait appeler n'importe lequel de ses collaborateurs pour lui soumettre une idée et travailler avec lui. C'est un infatigable travailleur. C'est une qualité énorme. Et quels sont ses deux principaux défauts ? Des défauts, il en a comme tout le monde. À un moment, on peut dire : « Mais ça, c'est l'âge. » Abdoulaye Wade a pris le pouvoir après qu'il était d'un certain âge et autour de lui, il avait pour l'essentiel des gens qui avaient l'âge de ses enfants. Il était autoritaire. Parfois, il pouvait être très autoritaire. Cela le poussait à avoir des colères jupitériennes. Le deuxième défaut, c'est peut-être que, quand il avait une idée, il n'en démordait pas. Pour parler vulgairement, on peut dire qu'il était un peu entêté. S'il n'était pas entêté, il n'aurait pas brigué un dernier mandat. Abdoulaye Wade, c'est d'abord l'homme qui a imposé la première alternance démocratique dans l'histoire du Sénégal et de l'Afrique francophone. Ce grand basculement politique de l'année 2000 serait-il arrivé de toute façon, quel que soit le leader de l'opposition ? Ou est-ce sa personnalité qui a forcé le destin ? Il y a le combat qui a été mené d'une manière générale par toute l'opposition sénégalaise. À cette époque, le Sénégal avait une opposition très active. Mais Abdoulaye Wade a joué un rôle important parce que l'opposition de l'époque, d'une manière générale, était très à gauche. Les méthodes étaient des méthodes plus radicales. Il est arrivé avec des méthodes plus feutrées, des méthodes plus démocratiques. Il était, comme disent les Anglais, un peu plus « smooth », peut-être. Sans Abdoulaye Wade, on y serait arrivé, mais peut-être pas en 2000, plus tard. Sa personnalité aussi a beaucoup compté. Pourquoi cette obsession à vouloir organiser une succession dynastique en faveur de son fils Karim ? Pourquoi un tel entêtement, pour reprendre votre mot, au risque de perdre l'élection suivante, ce qui est arrivé en 2012 ? Abdoulaye Wade a pu penser un moment que c'était un bon choix. Au résultat, l'histoire ne semble pas lui avoir donné raison. En mars 2000, quand Abdou Diouf a perdu, il a appelé Abdoulaye Wade pour le féliciter. En mars 2012, quand Abdoulaye Wade a perdu à son tour, il a appelé Macky Sall pour le féliciter aussi. Pourquoi ces gestes de grande courtoisie républicaine n'arrivent-ils qu'au Sénégal et presque nulle part ailleurs ? Nous avons une spécificité sénégalaise. Pendant longtemps, Dakar a été le centre de l'Afrique occidentale française. Toute l'administration coloniale était basée à Dakar. Il y avait énormément de facteurs qui ont fait que la démocratie s'est rapidement acclimatée dans ce pays. Les joutes oratoires, les joutes politiques ont toujours existé, j'allais dire, dans la bonne humeur, en tout cas à l'intérieur des familles. Les familles étaient éclatées politiquement, mais restaient unies. C'est une spécificité sénégalaise, notre ancrage à la démocratie, à la liberté. Aujourd'hui, quand on regarde l'évolution de certains pays africains, on se rend compte aussi que cela ne se passe pas seulement au Sénégal. Regardez ce qui s'est passé au Bénin, au Ghana. C'est cela aussi la règle en démocratie. Avec le Pastef et la dispute actuelle entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, pensez-vous que cette tradition républicaine va durer ou au contraire va disparaître ? Tant que cela reste une crise politique, cela se règle politiquement. Au Sénégal, la première fois qu'il y a eu une crise au sommet de l'État, une crise institutionnelle, les parachutistes étaient en face des gendarmes. J'espère que l'on n'arrivera pas à cette crise des institutions. Il y a une crise politique. Que cette concurrence se fasse dans les règles du jeu et qu'elle n'aboutisse pas à une crise des institutions. Pour vous, la crise actuelle est moins grave que celle de 1962 entre Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia ? Ce n'est pas la même forme, ni le même fond. En 1962, c'était une crise des institutions. Aujourd'hui, il y a un combat politique dans lequel on ne sait pas bien qui prend l'ascendant. Probablement, les conseillers du président l'ont mal conseillé, pensant que c'était la mort d'Ousmane Sonko. Ousmane Sonko, c'est comme l'hydre à plusieurs têtes. On lui a coupé une tête au gouvernement, une autre tête a poussé à l'Assemblée nationale. Il est là, il est bien vivant, il survit à cette crise. Ils sont l'un en face de l'autre. On est dans une autre crise politique, avec ceci de particulier qu'ils n'ont pas la même expérience. Ils sont beaucoup plus jeunes, beaucoup plus fougueux. Les égos sont très développés. Espérons que cela n'arrêtera pas la crise politique et que cela ne va pas dégénérer. À la fin, qui gagnera ? Je donne ma langue au chat. On attend de voir à la fin qui va gagner. Vous avez l'air de dire que c'est Ousmane Sonko ? Pour le moment, il n'est pas mort. C'est tout ce que je peux dire. Le PDS d'Abdoulaye Wade ne compte plus que quelques députés à l'Assemblée. Est-ce à dire que ce parti risque de ne pas survivre à son fondateur ? Vous savez, c'est difficile pour le PDS. Beaucoup de partis sont sortis des flancs du PDS. Le libéralisme – disons l'idéologie politique fondée sur l'économie de marché telle qu'elle a été défendue par Abdoulaye Wade – est une idéologie bien présente au Sénégal, représentée par plusieurs partis. Ensemble, ils sont significatifs. Macky Sall fait partie de ceux qui sont sortis des flancs du PDS. De sorte que c'est vrai, il est possible, peut-être pas de voir le PDS survivre tel qu'il existait avant, mais peut-être que quelque chose est possible au niveau de ses frères libéraux dans le cadre d'une grande coalition. Peut-on dire que le PLD, le Parti des libéraux et des démocrates dont vous êtes le vice-président, est l'un des héritiers du PDS d'Abdoulaye Wade ? Oui, nous sommes l'un des héritiers de PDS d'Abdoulaye Wade, comme Macky Sall l'est, comme d'autres partis le sont : Samuel Sarr, Madické Niang, Babacar Gueye, Macky Sall, Modou Diagne Fada, Karim Wade. Nous sommes tous des héritiers d'Abdoulaye Wade ce vendredi. Pensez-vous qu'Abdoulaye Wade, qui vit actuellement à Versailles, près de Paris, va recevoir quelques appels téléphoniques ou non ? J'imagine qu'il va recevoir beaucoup d'appels, de ses disciples et de nous-mêmes. Vous allez l'appeler vous-même ? Oui, bien sûr. J'imagine que Macky Sall va l'appeler, l'un de ses disciples. J'imagine que quelques-uns de ses amis qui l'ont rejoint dans l'Internationale libérale, notamment le président Alassane Ouattara, vont l'appeler. J'imagine aussi que son ami et petit frère, Denis Sassou-Nguesso, va l'appeler. Peut-être aussi le président Abdou Diouf. Entre Abdoulaye Wade et Abdou Diouf, ce sont des relations très particulières. Je vais vous raconter une anecdote. Lorsqu'il a pris le pouvoir et a été élu, il est allé rendre visite à la mère d'Abdou Diouf. Il est venu et lui a dit : « Écoutez, vous êtes une mère chanceuse parce que vous avez deux enfants – parce qu'ils ont des liens de parenté – vous avez deux enfants, l'un était président de la République et a été battu par l'autre. Vos deux enfants se sont succédé à la tête de l'État. J'imagine que pour cette raison, Abdou Diouf va l'appeler. Ils ont gardé de bonnes relations. Ce sont des républicains et des démocrates. C'est une belle histoire. Et Idrissa Seck ? Ah oui, mais pourquoi pas ? Idrissa Seck fait partie de l'héritage et des héritiers. Il va l'appeler. Oumar Sarr va l'appeler. Nous allons tous l'appeler parce que c'est notre guide. Il nous a tous mis le pied à l'étrier. Nous sommes ses disciples. Et Bassirou Diomaye Faye ? Il devrait. Parce qu'il est président de la République et que la République du Sénégal a pris une part importante dans l'organisation de cet événement, qui est un événement important. Cent ans, ça n'est pas donné à n'importe qui, surtout à un ancien président de la République. J'imagine qu'il va l'appeler. Et Ousmane Sonko ? Pourquoi pas ? Ousmane Sonko est un homme politique. J'ai le souvenir précis, en 2019, lorsque Ousmane Sonko était candidat à l'élection présidentielle et que notre candidat Karim Wade avait été recalé. C'est moi-même qui ai reçu Ousmane Sonko à l'hôtel Terrou-bi, qui était venu demander le soutien d'Abdoulaye Wade. C'est vrai, il a eu des mots parfois durs à ses débuts contre Abdoulaye Wade, contre tous les hommes politiques d'ailleurs. Mais je mets cela sur le compte du manque d'expérience et de la fougue qui était la sienne à l'époque. Aujourd'hui, avec le recul, Abdoulaye Wade mérite bien qu'il l'appelle, au moins pour cet événement. C'est la République du Sénégal qui sortira grandie de cette situation. À lire aussiLes 100 ans d'Abdoulaye Wade: l'itinéraire hors normes de l'ancien président sénégalais en huit dates

Après trois ans de fermeture, va-t-on vers une réouverture de la frontière entre le Niger et le Bénin ? C'est l'espoir de nombreux habitants de ces deux pays, après la visite du Premier ministre nigérien, Ali Lamine Zeine, à Cotonou. C'était dimanche dernier pour l'investiture du nouveau président du Bénin, Romuald Wadagni. « Entre le Niger et le Bénin, c'est une nouvelle voie qui s'ouvre », a déclaré à cette occasion le Premier ministre du Niger. L'économiste français Olivier Vallée a été conseiller technique au Niger, où il a gardé de précieux contacts. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : « Entre le Niger et le Bénin, c'est une nouvelle voie qui s'ouvre », a déclaré le Premier ministre du Niger, Ali Lamine Zeine, lors de son déplacement dimanche à Cotonou pour l'investiture du président Wadagni. Qu'est-ce que cela signifie concrètement ? Olivier Vallée : Ça signifie que, malgré les tensions qui ont existé entre les deux États, il reste la profonde relation entre les deux pays dans la mesure où le Bénin est le débouché naturel du Niger et vice versa. Et je pense que ce qui aide beaucoup à cette décrispation entre les deux pays, c'est sans doute le fait que le président (du Niger, Abdourahamane) Tiani, qui avait eu des propos assez durs à l'égard du Bénin et du président Patrice Talon, n'ait pas fait le voyage. Donc, ça a évité d'évoquer des passifs ou des mots douloureux. Depuis l'arrivée au pouvoir au Niger du général Tiani, la frontière Niger-Bénin est fermée. Pourrait-elle rouvrir ? Je crois qu'elle est d'une certaine façon contournée. Donc, ce n'est pas absolument une priorité. Elle est contournée parce qu'une bonne partie des marchandises qui viennent du Bénin passent par le Nigeria et rentrent un peu plus haut au Niger. Donc, ce n'est pas simplement la mauvaise volonté du président Tiani du point de vue de la fermeture de cette frontière, il y a aussi que, des deux côtés, on redoute des infiltrations. Pour la partie nigérienne, la présence d'éléments américains et d'éléments français très visibles. Les Français utilisent des hélicoptères, utilisent des drones, surveillent le Niger. Donc, du côté de l'armée nigérienne, il y a le sentiment d'une menace. Et, en sens inverse, du côté béninois, bien entendu, on a peur de la pénétration du Jnim et de l'État islamique au Sahel. Il y a en effet des militaires français qui sont présents sur le sol béninois et on l'a vu notamment lors de la mise en échec du putsch du mois de décembre dernier à Cotonou. Mais qu'est-ce qui prouve que les Français et les Béninois veulent agresser le Niger, comme le dit le ministre de l'Intérieur du Niger, le général Toumba ? Le ministre de l'Intérieur est peut-être obligé pour un certain nombre de raisons de faire peut-être de la surenchère. Mais, malgré tout, sans parler d'agression, il est indéniable que cette frontière est surveillée par la partie française. Et, du côté du Niger, on ressent que ces missions de reconnaissance par drone ou par hélicoptère surveillent de près les éléments armés nigériens. Donc, il y a une méfiance qui finira par être levée. Donc, je pense que, sur la frontière, il y a des axes sûrs qui finiront par être ménagés. Mais la présence française - vu le comportement diplomatique du gouvernement français, ou peu diplomatique, je dirais, du gouvernement français vis-à-vis du Niger - ne fait rien pour faciliter la réouverture de cette frontière. C'est sans doute au Niger que le colonel béninois Pascal Tigri a trouvé refuge après son coup d'État manqué de décembre 2025 à Cotonou. La présence du Premier ministre du Niger au Bénin le 24 mai, est-elle le signe que le pouvoir du Niger a renoncé à soutenir les candidats putschistes chez son voisin du sud ? Je pense qu'il n'y a pas eu de soutien de cette opération de renversement du président Talon. Et je pense que le refuge du putschiste était un petit peu induit par la géographie plus que par le soutien que lui aurait apporté le Niger. Bon, aucune preuve n'a été fournie dans ce sens. Et son séjour au Niger aura été de courte durée. Et le passage de témoin au nouveau président est, par la présence du Premier ministre nigérien, Ali Lamine Zeine, l'occasion sans doute d'effacer l'ardoise sur cet épisode comme sur d'autres. Donc, espérons que le signal donné par la sympathie de l'accueil fait au Premier ministre nigérien sera le début d'une réconciliation, peut-être par le bas. Une visite du nouveau président béninois à Niamey n'est pas du tout une chose impossible. Donc, une visite de Romuald Wadani à Niamey est programmée ? Elle est en tout cas sur les tablettes des relations de bon voisinage qu'a annoncées le Premier ministre nigérien. Et le colonel putschiste Pascal Tigri, savez-vous où il est passé ? Aux dernières informations, il n'est plus au Niger. Il est sans doute dans l'AES [au Mali ou au Burkina Faso, NDLR], mais pas au Niger. À lire aussiBénin-Niger : vers un réchauffement des relations après le changement de président béninois?

Au Sénégal, comment le président Diomaye Faye va-t-il pouvoir gouverner si l'Assemblée nationale lui est hostile ? La question se pose après l'élection au perchoir, mardi matin, de son rival politique Ousmane Sonko. Celui-ci a promis de ne pas « créer une crise institutionnelle », mais a prévenu que « l'Assemblée ne serait pas une chambre d'enregistrement ». Va-t-on vers une dissolution de cette Assemblée et des législatives anticipées ? Mamadou Lamine Sarr enseigne les sciences politiques à l'université numérique Cheikh Hamidou Kane de Dakar. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : La brillante élection d'Ousmane Sonko à la présidence de l'Assemblée nationale, est-ce que c'est une démonstration de force ? Mamadou Lamine Sarr : Oui, on peut en partie l'interpréter ainsi. Ça montre à mon avis deux choses. La première, c'est je ne sais pas si on peut parler de centralité d'Ousmane Sonko sur la scène politique sénégalaise. Et l'autre, c'est la force que représente quand même le Pastef, notamment au sein de l'Assemblée nationale, qui a pu permettre cette transition-là. Donc oui, ça démontre une certaine capacité, une certaine force, oui, du parti Pastef. On va voir maintenant où est-ce que ça va se terminer tout ça. Est-ce à dire que le Sénégal entre dans une période de cohabitation peut-être difficile ? Oui. Cohabitation très certainement, parce que les deux hommes, même s'ils partagent les mêmes idées qui les ont amenés à adhérer au même parti, à former le même parti, à accéder au pouvoir, ont eu des divergences ces derniers mois et donc on peut parler effectivement peut-être de cohabitation un peu particulière, mais on est vraiment dans l'incertitude. Je pense que c'est un mot qui décrit bien la situation, parce que la cohabitation peut être également très difficile, c'est sûr, mais elle peut également être gérable ou en tout cas paisible selon la posture que les uns et les autres auront. Donc, il ne faut pas verser dans le catastrophisme, tout en restant bien évidemment lucide et éveillé par rapport à tous les scénarios qu'on pourra avoir par rapport à cette cohabitation-là. Alors lundi soir, le président Diomaye a nommé comme nouveau Premier ministre, Ahmadou Mohamed Lo, un ancien cadre de la BCEAO, donc un expert des questions financières. Mais est-ce que ce Premier ministre et son nouveau gouvernement ne risquent pas d'être censurés par l'Assemblée nationale sur ordre d'Ousmane Sonko ? Oui, c'est un risque comme également il est plausible que le nouveau gouvernement ne soit pas sanctionné par l'Assemblée nationale et par la majorité Pastef. Donc là, actuellement, ce serait extrêmement difficile d'avoir une position confirmée là-dessus. Ce qui est certain, c'est qu'il y a un risque effectivement, et je pense que ça dépendra, un, de la composition du gouvernement et, deux, de l'orientation que le gouvernement voudra donner à sa politique générale. C'est ça qui fera que le parti Pastef adhérera ou pas. Parce que si on écoute bien le discours – et je l'ai écouté – du nouveau président de l'Assemblée nationale, il a clairement souligné dans son discours plusieurs fois que l'objectif, ce n'est pas de bloquer le pays, ce n'est pas de mener à une crise institutionnelle. Donc, je pense qu'ils sont quand même ouverts à ce qu'un nouveau gouvernement soit mis en place et que ce gouvernement puisse travailler en étant contrôlé bien évidemment par l'Assemblée nationale. Donc, encore une fois, je fais partie, en tout cas, même si c'est une minorité, je ne sais pas, des gens qui ne versent pas totalement dans les situations de crise tout de suite, même s'il ne faut pas l'exclure, mais je pense que même la classe politique sénégalaise a longtemps montré une certaine responsabilité quand certaines situations se présentaient. Je pense que ça peut être le cas également. Donc vous pensez que les deux anciens camarades du Pastef vont essayer d'éviter le blocage du pays afin de ne pas mécontenter la population sénégalaise ? Oui, je pense que, en fait, aucun des deux n'a intérêt à ce que soit le cas, aucun des deux n'a intérêt à ce que le pays soit totalement paralysé. Ni le président de la République qui a besoin, même s'il a beaucoup de prérogatives, du Parlement pour faire passer des lois pour tout simplement gérer le pays, ni l'Assemblée nationale qui a besoin du président de la République, parce que, si le pays est bloqué, le président de la République également peut être amené dans quelques mois à dissoudre l'Assemblée nationale. Visiblement, vous ne croyez pas, vous, à ce scénario de nouvelles élections législatives dans les trois mois qui viennent ? En tout cas, présentement, non. Et je pense que, si mes souvenirs de droit constitutionnel sont bons, je pense que le président est obligé quand même d'attendre au moins jusqu'au mois de novembre, parce que les dernières élections se sont tenues au mois de novembre 2024. Donc il est obligé quand même d'attendre cette période-là pour pouvoir dissoudre l'Assemblée. La dissolution de l'Assemblée, ce n'est pas un scénario à exclure, bien évidemment, parce que si tout est bloqué et que le président se retrouve dos au mur, il peut prendre cette décision-là bien évidemment. Donc, c'est un scénario possible, mais pour Bassirou Diomaye Faye, je ne vois pas tout de suite l'intérêt de dissoudre le Parlement parce que, s'il y a des élections, rien ne garantit que sa coalition va gagner les élections. Je rappelle que Pastef est quand même la première force politique du pays, quoi qu'on dise, et donc il n'a pas de garantie qu'il remportera ces élections-là. Donc, je crois qu'aucun des deux n'a intérêt à ce que la situation soit bloquée et qu'on soit amené à organiser des élections législatives anticipées. Alors, dans la bataille de l'opinion justement, qui est le plus populaire aujourd'hui du président Diomaye ou de l'ancien Premier ministre Sonko ? Oh, bonne question. En tout cas, je n'ai pas encore vu de sondage d'opinion ces derniers mois, mais ce qui est certain, c'est que oui, le premier, Ousmane Sonko, reste la figure emblématique politique première du pays, ça c'est indéniable. Et depuis la violente répression du mouvement étudiant à Dakar au mois de février, est-ce qu'Ousmane Sonko n'a pas perdu une partie de son prestige auprès de la jeunesse ? Oui, il y a eu quand même quelques voix effectivement dissonantes qui ont montré une certaine déception par rapport à cela. Je pense que la crise étudiante des derniers mois n'a pas été bien gérée par le gouvernement et je pense que ça a eu un effet sur les jeunes quand même. On a entendu des voix un peu dissonantes, n'est-ce pas, même au sein du Pastef, pour dire que le problème devait être bien géré. Mais je pense que globalement, chez les jeunes étudiants ou pas, la personnalité d'Ousmane Sonko reste quand même la personnalité politique de référence. Au moment où on se parle, je pense quand même que l'ancien Premier ministre est encore une fois la figure de proue de la politique sénégalaise aujourd'hui. À lire aussiSénégal : l'élection d'Ousmane Sonko à la présidence de l'Assemblée ouvre une période d'incertitude politique

C'est un témoignage exceptionnel, celui de Joseph Figueira, le chercheur belgo-portugais qui a été arrêté par des mercenaires russes de Wagner il y a 2 ans jour pour jour – c'était à Zemio, dans le sud-est de la République centrafricaine – et qui a été finalement libéré le 7 avril dernier pour raisons humanitaires. A-t-il été arrêté par hasard ou a-t-il été une cible soigneusement choisie à des fins de propagande politique ? A-t-il vu sa dernière heure arriver dans les cachots secrets de Wagner et dans les prisons centrafricaines ? En ligne du Portugal, où il se reconstruit en famille, le chercheur répond à Christophe Boisbouvier. RFI : Nous sommes le 26 mai 2024, à Zemio, dans le sud-est de la Centrafrique, vous êtes en train de terminer une expertise de terrain pour l'ONG américaine FHI 360 dans le cadre d'un appel à projet de l'Usaid. Vous buvez une bière dans une « guest house » avec plusieurs autres humanitaires et là vous voyez arriver trois Russes du groupe Wagner accompagnés d'un gendarme centrafricain. Qu'est-ce qui se passe à ce moment-là ? Joseph Figueira : À ce moment-là, je ne comprends pas trop. Ils arrivent, ils me signalent que je dois les suivre et donc ils me forcent à les suivre. Ils me mettent sur une moto qui nous emmène jusqu'à l'aérodrome où ils avaient une petite base temporaire. Très vite, vous êtes embarqué dans un avion, direction Bria, dans le centre du pays. Pourquoi Bria ? Alors, je ne sais pas, je pense que c'est parce qu'ils ont ce qu'on peut appeler un « black site », un site noir, qui échappe à tout contrôle de l'État. Et je sais que c'est un lieu où plusieurs personnes ont disparu et sont régulièrement torturées. C'est un ancien bâtiment construit par des diamantaires et là, vous subissez des coups, des sévices. Vous êtes menacé de mort ? Oui, oui, je suis menacé de mort plusieurs fois. Je suis frappé. J'ai aussi le poignet menotté à la cheville pendant deux jours. Est-ce qu'il y a un moment où vous avez vraiment cru que vous alliez mourir ? Oui, oui, plusieurs fois, ils m'ont mis en joue et puis ils m'ont dit aussi que j'allais mourir. Donc oui. Et puis, j'entendais des cris d'appel à l'aide, des supplications d'autres personnes qui étaient en train de se faire torturer. Et puis, après mon transfèrement au camp de Roux, à Bangui, j'ai aussi connu plusieurs personnes qui avaient fait l'objet de tortures de la part du groupe Wagner. Dès votre arrestation à Zemio, vos deux téléphones portables sont confisqués. Est-ce que vous pensez que les Russes de Wagner vous ont pris par hasard parce que vous étiez un des rares Européens qui circulait à Zemio ? Où est-ce que vous pensez qu'ils vous ciblaient personnellement ? Oui, je comprends tout de suite que j'étais ciblé, parce que dès que je suis emmené à l'aérodrome, on me montre deux photos de moi qui proviennent d'un groupe WhatsApp où il y a des ministres et des ex-ministres centrafricains qui sont présents dans le groupe. Je comprends tout de suite que ces photos ont été transmises au groupe Wagner et donc, je comprends que c'est un commando qui est venu me chercher. Voulez-vous dire qu'ils vous ciblaient grâce à des complicités au sein du gouvernement centrafricain ? Oui, et donc ils m'accusent tout de suite d'être un membre de la CPC, Coalition des patriotes pour le changement. Ce qui frappe pendant vos deux ans de détention, c'est l'acharnement des Russes de Wagner contre votre personne. Les sévices en prison dès l'étape de Bria, les pressions sur vous et sur le procureur lors de votre procès à Bangui, qui se termine en novembre dernier par une condamnation à dix ans de travaux forcés, malgré la défense acharnée de maître Nicolas Tiangaye. Qu'est-ce que les Russes voulaient prouver à travers votre personne ? Je pense qu'ils veulent surtout diaboliser les ONG, les médias, les partenaires occidentaux de façon générale, parce qu'il y a certaines ONG qui documentent les exactions qui sont commises par le groupe Wagner et donc évidemment ce n'est pas dans leur intérêt d'avoir ces personnes présentes sur le territoire centrafricain. Il faut diaboliser les Américains ? C'est cela. Mais vous n'êtes pas Américain ? Non, je ne suis pas Américain. Non, mais pour les Wagner, c'était suffisant. Parce que vous aviez eu l'occasion de travailler dans des projets financés par l'Usaid, en fait ? Et aussi notamment à cause du soutien que je fournissais au travail d'enquête du bureau du greffe de la CPI. La Cour pénale internationale... Oui. Qui a un bureau à Bangui... Oui. Qui dans le groupe Wagner jouait un rôle actif pour vous mettre en accusation et vous faire condamner ? Alors, je ne sais pas qui exactement, mais je sais que c'étaient des gens assez haut placés au sein du groupe qui sont assez bien connus à Bangui. Qu'est-ce qui vous le laisse penser ? Toute la campagne de diffamation, de diabolisation qui a été mise en place, notamment à travers plusieurs comptes Twitter, des articles placés dans la presse… Ça correspond au mode opératoire du groupe Wagner. Après deux ans de détention, Joseph Figuera, vous avez fini par être libéré le 7 avril pour raison humanitaire, officiellement. Qu'est-ce qui a joué en faveur de cette mesure de clémence ? Je pense que ce sont principalement les efforts menés par le Portugal et la Belgique. Et puis aussi la pression des ONG derrière, mais pas que. Il y a aussi eu des rapports publiés par le groupe de travail de l'ONU sur les mercenaires, sur la détention arbitraire. Et je crois que vous avez pu recevoir la visite de représentants consulaires de la Belgique et du Portugal... Oui, dès le début. Et aujourd'hui, à qui voulez-vous dire merci ? Eh bien, merci à mes deux pays, à toutes les ONG, à mes amis, à la famille et puis aux médias aussi, comme RFI, parce que je pense que, sans vous, je ne serais pas là aujourd'hui. Avez-vous eu des moments de désespoir ? Oui. Vous savez, le camp de Roux à Bangui, ce sont vraiment des conditions inhumaines. Donc, il y a eu des jours très, très compliqués. On a eu plusieurs décès aussi à l'intérieur. On se rend bien compte que, dans ce genre d'endroit, la vie est très fragile. Mais voilà, j'avais tout ce monde derrière moi et c'est ce qui m'a permis de tenir. Et dans ces moments-là, on tient comment ? Grâce à la foi et à l'idée de savoir que la famille nous attend dehors. À lire aussiCentrafrique : comment Wagner a ciblé l'humanitaire Joseph Figueira dans une campagne d'instrumentalisation

Bonne nouvelle pour le Sénégal. Quinze supporters de l'équipe nationale de football, qui étaient en prison au Maroc, viennent d'être graciés par le roi Mohammed VI. Le président est allé les accueillir à l'aéroport de Dakar samedi soir. Bassirou Diomaye Faye est-il en train de miser sur le football pour remporter le match de la popularité contre Ousmane Sonko, le Premier ministre qu'il vient de limoger ce vendredi ? Abdoulaye Thiam est journaliste à Sud Quotidien et président de la section Afrique de l'Association internationale de la presse sportive. En ligne de Dakar, il répond à Christophe Boisbouvier. RFI : Dix équipes africaines à la Coupe du monde 2026, un record historique. Est-ce à dire que le football africain monte en puissance ? Abdoulaye Thiam : Absolument. On peut l'apprécier ainsi. Cela commence avec les exploits du Cameroun en 1990 – pour la première fois, une sélection africaine atteint les quarts de finale –, suivi du Sénégal en 2002, qui a réalisé la même performance. En 2010, le Ghana arrive jusqu'au stade des quarts de finale. En 2022, le Maroc réalise une performance XXL en rentrant dans le carré d'as. Le record historique de cette année correspond-il à de nouveaux investissements dans les infrastructures ou dans l'encadrement technique ? Oui, on peut prendre le cas du Maroc qui a fait un très grand bond en avant. Mais on peut parler aussi du projet « Goal », initié par Sepp Blatter, renforcé aujourd'hui par le projet « Forward », et qui a permis à de nombreuses fédérations africaines de disposer d'abord de sièges et, deuxièmement, d'utiliser cet argent pour se renforcer. Ce sont les centres de formation, pour reprendre encore le cas du Sénégal avec Génération Foot en 2000, mais aussi et surtout le centre Diambars qui a été installé par un ancien international français d'origine sénégalaise, Patrick Vieira. Aujourd'hui, les centres pullulent un peu partout en Afrique, aussi bien en Côte d'Ivoire, au Maroc qu'au Mali. Je crois que l'Afrique est en train de rattraper son retard par rapport à l'Occident. Pour les Lions du Sénégal, le contentieux avec la CAF et le Maroc, à la suite de la finale de la CAN en janvier dernier, ne risque-t-il pas de perturber les joueurs dans leur préparation ? Non, je ne le crois pas. Les Sénégalais ont compris que le jury d'appel de la CAF s'est trompé parce qu'il ne disposait pas d'une base légale pour pouvoir statuer. Mais la décision finale va revenir au Tribunal arbitral du sport. Elle n'est pas encore prise. En attendant, les Lions du Sénégal ne risquent-ils pas d'être déconcentrés dans leur préparation ? Non, je crois que les Sénégalais sont restés focus sur la Coupe du monde. On attendra effectivement après cette Coupe du monde, au mois d'août certainement – ou bien au mois de septembre, je ne sais pas exactement –, pour que le Tribunal arbitral du sport finisse par trancher cette question. Mais j'ose espérer que la décision ira dans le sens du jury disciplinaire, qui a déjà eu à trancher en premier ressort en sanctionnant le Sénégal. C'est la jurisprudence actuelle. C'est-à-dire que, quand une équipe refuse de jouer et finit par rejoindre le terrain, ce que l'on peut prendre comme sanction, c'est de sanctionner le sélectionneur. Il a reçu des sanctions, des joueurs sénégalais aussi ont reçu des sanctions. Cela devrait s'arrêter là, mais on ne peut pas retirer un trophée après avoir déjà remporté la Coupe d'Afrique des nations. Il y a eu une bonne nouvelle pour le Sénégal ce week-end, la grâce du roi du Maroc pour les quinze derniers supporters sénégalais qui étaient emprisonnés. La présence de Bassirou Diomaye Faye, samedi soir, à l'aéroport Blaise-Diagne de Diamniadio, pour accueillir les supporteurs libérés, est-elle le signe que le président veut mettre les Lions du Sénégal dans son camp, au moment où il vient de limoger son Premier ministre, Ousmane Sonko ? Non, je ne le vois pas ainsi. Je pense que, même si Ousmane Sonko était encore Premier ministre, rien ne s'opposerait à ce que le président de la République puisse se déplacer lui-même. Parce que la diplomatie sénégalaise avait été mise en branle. Aujourd'hui, c'est un apaisement des cœurs à la veille de la fête de l'Aïd. Tous les Sénégalais n'arrêtent pas de féliciter et de remercier encore Sa Majesté le Roi Mohammed VI pour cet acte d'une grande mansuétude. Mais de fait, la présence du président à l'arrivée des supporters ce week-end à Dakar, n'est-ce pas une façon pour Bassirou Diomaye Faye de s'attribuer le mérite de leur libération et donc de peser dans l'opinion face à Ousmane Sonko ? Je crois que, s'il le fait, c'est tout à fait normal et naturel. Je me souviendrai toujours de cette sortie du président Abdoulaye Wade qui disait à tout le monde : « J'ai misé sur l'équipe nationale du Sénégal et je récolte la mise. » On est en Afrique. On sait que dans tous les pays africains, l'équipe nationale, la sélection A, est une véritable vitrine. Quand il y a une performance, que ce soit au Sénégal ou ailleurs, il y a toujours le premier de cette nation, c'est-à-dire le chef de l'État, qui essaie de se mettre en avant pour communier avec son peuple. Je n'y vois pas un acte politique. Même si tel était le cas, je ne vois pas de problème par rapport à cela. Dans la compétition entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko pour avoir la plus grande popularité au Sénégal, peut-on dire que cette grâce royale tombe bien pour le président de la République ? Absolument. Cela tombe bien pour le président de la République de s'approprier une telle victoire diplomatique. C'est important parce que, comme vous le savez bien, depuis un certain temps au Sénégal, on constate qu'il y a eu beaucoup de défaites sur le plan international. On se souviendra toujours qu'au niveau de la Banque africaine de développement (BAD), c'est un Sénégalais qui n'a pas pu gagner [en 2025]. Les gens aussi ont remis sur la table la défaite d'Abdoulaye Bathily au niveau de la Commission de l'Union africaine [en 2017]. C'est important pour le chef de l'État, surtout dans un contexte politique actuel. C'est tout à fait normal qu'il monte au créneau pour communier avec son peuple en perspective de la Coupe du monde. Pour les Léopards du Congo, l'épidémie d'Ebola ne risque-t-elle pas de compliquer leur préparation, au moment où la Maison-Blanche veut imposer un isolement de trois semaines à la sélection congolaise ? Je ne vois pas en quoi les joueurs sont directement concernés. Ce sont tous des internationaux évoluant dans les championnats les plus huppés en Europe. Je ne vois pas en quoi ils sont concernés directement, d'autant plus que leur camp de base, qui devait avoir lieu à Kinshasa, a été annulé. Ils ne se déplacent pas au Congo, ils vont rester en Belgique. Je ne vois pas pourquoi ils mériteraient un tel traitement. Restez-vous optimiste pour leur venue aux États-Unis le 11 juin ? Oui, je pense qu'ils seront aux États-Unis. Ils viendront à Houston le 11 juin. J'ose espérer aussi qu'ils vont transformer cette situation en démonstration de force à la face du monde. Ce n'est pas un virus Ebola qui va les empêcher de démontrer à tout le monde que c'est une belle équipe qui mérite sa qualification à cette Coupe du monde. En tout cas, je leur fais confiance. J'espère que cela ne va pas affecter l'équipe nationale de la République démocratique du Congo. Le président de la CAF, Patrice Motsepe, croit à la victoire d'une équipe nationale africaine à la Coupe du monde 2026. Y croyez-vous aussi ou pas ? Il n'est pas le seul à y croire. Moi j'y crois. J'ai rappelé le retard que l'Afrique est en train de rattraper par rapport à l'Europe. Il y a beaucoup plus de rigueur. Les fédérations maîtrisent aujourd'hui la haute compétition. Les États ne lésinent pas sur les moyens pour mettre les sélections africaines dans d'excellentes conditions de performance et de séjour. Le Maroc a réussi à rentrer dans le carré, c'est-à-dire les demi-finales, avant son élimination contre la France [en 2022]. À l'époque, nous avions cinq équipes. Nous en avons dix et non des moindres. Je pense que, pas uniquement une seule équipe africaine, mais deux, voire trois, pourraient même atteindre les demi-finales et pourquoi pas monter sur la plus haute marche du podium au soir du 19 juillet dans le New Jersey. À lire aussiCAN 2025: le roi du Maroc Mohammed VI gracie les supporters sénégalais emprisonnés

Retour sur la condamnation de l'État belge pour crime contre l'humanité pour sa politique systématique d'enlèvement d'enfants métis pendant la colonisation. Une condamnation historique prononcée fin 2024 et définitive depuis vendredi 22 mai 2026 puisque la cour de cassation de Bruxelles a rejeté le pourvoi de l'État belge. Une victoire pour les cinq femmes qui avaient assigné la Belgique en justice. Toutes, nées au Congo d'une mère noire et d'un père blanc, ont été arrachées à leurs familles pendant la colonisation belge, alors qu'elles n'avaient que deux à cinq ans, au nom d'une politique de ségrégation raciale. Le documentaire Métisses, cinq femmes contre un crime d'État retrace leur combat, et revient sur leur parcours mêlant animation et prises de vues réelles. RFI reçoit Quentin Noirfalisse, co-réalisateur du film avec Jean-Charles Mbotti Malolo. RFI : Les cinq femmes que vous filmez ont attendu des décennies avant d'assigner l'État belge en justice pour des faits qui sont aujourd'hui qualifiés de crime contre l'humanité. Comment expliquez-vous un tel silence pendant si longtemps ? Quentin Noirfalisse : Je pense qu'il y a eu une chape de plomb dès l'indépendance du Congo en 1960, côté belge, sur ce qui s'était passé pendant la colonisation, l'ensemble des crimes en général. La « question métisse », comme on l'appelait à l'époque coloniale, était d'abord un rapport raciste aux enfants métis et en même temps une manière de gérer l'inévitable puisque les colons, dès le début, ont fait des enfants, très souvent de façon non consentie, avec de très jeunes femmes, puisque les mères de ces cinq dames ont quinze, seize ans parfois. C'est évidemment un épisode pas très glorieux dont les Belges n'ont pas beaucoup parlé. Mais comme le reste de l'histoire, puisque, aujourd'hui encore, on peine à enseigner l'histoire de la colonisation dans les écoles primaires et secondaires en Belgique. Connaissiez-vous déjà cette page de l'histoire coloniale belge avant ce film ? Non, pas du tout. C'est un film qu'on m'a proposé de reprendre. C'est un épisode que je ne connaissais pas, alors que je pensais quand même connaître un peu les basiques de l'histoire. J'ai appris énormément de choses. Beaucoup de choses qui m'ont révolté aussi. Je pense que la chose qui m'a le plus surpris, c'est à quel point l'État belge est allé loin dans la démarche de vouloir séparer et retirer les métis à leur milieu, à leur village, à leur mère. Cela a été un voyage assez fascinant, à la fois dans leur témoignage personnel, mais aussi dans la grande Histoire qu'elles incarnent. Elles ont en commun d'avoir été placées dans des institutions religieuses, notamment à Katende, dans l'actuelle province du Kasaï central où, après l'indépendance, ont eu lieu d'énormes troubles. C'est là qu'elles sont abandonnées ? Voilà. On dit souvent que l'indépendance au Congo s'est passée de façon relativement apaisée, peut-être par rapport à d'autres pays. Des pillages, beaucoup de Belges sont partis, etc. Mais la réalité, c'est qu'il y a eu cinq ans de guerre civile jusqu'à l'avènement de la dictature. Tout cela est une histoire que l'on ne raconte pas dans le film. Mais elles se retrouvent au milieu de cela, avec l'abandon par l'État belge qui est un tuteur. D'ailleurs elles le disent encore aujourd'hui : « On nous a dit que l'État belge était notre tuteur. » Elles se rappellent avoir eu des dons du couple royal, des lits offerts par la reine Fabiola, etc. Et après, le « tuteur », quand il s'agit de faire son rôle de tuteur et de protéger, n'est plus là. Il s'en va parce que finalement, ce n'était pas vraiment l'objectif, protéger ces enfants. C'était avant tout pour protéger une forme d'ordre établi – l'ordre établi catholique –, le fait de ne pas vouloir parler du fait que dans toute colonisation il y a cette « création » entre guillemets d'enfants métisses. Chaque État colonisateur peut offrir une réponse par rapport à cela, une réponse parfois très dure. On a des cas en Indochine, en Côte d'Ivoire aussi de placement d'enfants dans des orphelinats. Aux Pays-Bas, on fait la même chose. Mais au Congo belge, l'État est allé particulièrement loin dans l'aspect systématique de cette discrimination. On voit que cette question de l'eugénisme, du racisme et en même temps de la peur, entre guillemets, des rébellions… – puisqu'il y a des exemples de rébellions de métisses, qui terrorisent certaines personnes –, ce mélange de racisme et de crainte des métis de la société est très présent et l'État belge lui donne une réponse terrible. Dans quelles conditions vivaient ces femmes dans ces instituts religieux ? Quel impact cela a-t-il eu sur leur vie ? Les recherches des historiens et historiennes qui travaillent sur cette question montrent que, selon les orphelinats et les pensionnats, les lieux de placement, les conditions étaient parfois différentes. Pour les cinq femmes du film, elles sont à Katende dans un endroit relativement perdu au milieu du pays, même s'il y a beaucoup de plantations de coton, il y a du commerce, il y a quand même du monde. Mais à Katende, la situation n'est pas bonne. D'ailleurs, les sœurs elles-mêmes s'en plaignent dans des courriers qu'on a pu lire, où elles disent qu'elles ne reçoivent pas assez d'argent de la part de l'État belge. Elles racontent également les sévices qu'elles ont subi. Elles racontent deux types de sévices. Il y a d'abord des sévices par la faim, l'absence de nourriture correcte. Et il y a aussi des sévices plutôt, je dirais, moraux, mentaux. Il y a un abandon. Il y en a une qui a cette phrase très forte qui dit : « Les sœurs ont voulu remplacer nos mères, mais une mère, une maman, cela ne se remplace pas. Une maman, c'est une maman. » Il y en a une effectivement qui dit avoir subi un ou deux sévices physiques. Il y en a qui étaient mises de côté. C'était compliqué pour elle, comme on les appelait « les enfants du péché ». Un enfant du péché, quand on grandit dans un milieu catholique, c'est très dur parce qu'on leur parle de péché toute la journée. Moi, j'ai retenu l'abandon, la malnutrition qui ont fait du mal à certaines. Mais avant tout, c'est cette espèce de déracinement d'un milieu familial dont elles se rappellent par bribes. Mais elles en ont des souvenirs assez heureux. C'est cela qu'on leur a enlevé. Sur le plan juridique, pourquoi parle-t-on de crime contre l'humanité s'agissant de ce qu'elles ont vécu ? Sur le plan juridique, l'idée des avocats, c'était de dire que, à la même époque, la Belgique, une des parties prenantes du procès de Nuremberg, a poussé pour la condamnation de l'État allemand dans le cadre de crimes similaires qui étaient des enlèvements d'enfants germano-polonais à l'époque du Reich, pour les placer dans des maisons d'« éducation » entre guillemets, et donc dans une institution allemande. Des personnes membres de cette institution ont été condamnées pour crime contre l'humanité dans les procès de Nuremberg en 1948. Évidemment, la Belgique a reconnu ce jugement. Et donc les avocats s'appuient là-dessus pour dire : « Oui, mais au même moment, la Belgique faisait la même chose au Congo. » Puisque ces actes d'enlèvements ont continué quasiment jusqu'à l'indépendance. Parmi les femmes qui sont dans le film, certaines sont nées en 1950-1951. Il y avait une concomitance de temps. Les avocats disaient que l'État belge ne peut pas dire qu'il n'était pas au courant que ce qu'il faisait à ce moment-là n'était pas problématique. C'est pour cela qu'il y a cette recherche de la condamnation au titre de crime contre l'humanité. Après ce film, qu'aimeriez-vous que le public retienne en priorité ? Je pense que le premier but est de mettre au courant. C'est un premier prisme, sans doute parce qu'il est vu du point de vue des enfants. Pour les jeunes, pouvoir se rendre compte que tout cela a existé. Ce n'est pas si loin, 1950-1960. Et de rendre hommage à ces femmes. J'espère que, grâce à cela, leur témoignage se retrouvera dans les livres d'histoire. À lire aussiLes mères dépossédées de leurs enfants métis dans le Congo colonial

Ebola, restrictions américaines, gestion de l'épidémie dans les zones sous contrôle de l'AFC/M23... Il y a moins de trois mois, la RDC et les États-Unis signaient un protocole d'accord de coopération sanitaire de 1,2 milliard de dollars sur cinq ans. Aujourd'hui, Washington classe l'Ituri en zone interdite, détourne des vols commerciaux et impose des restrictions d'entrée aux ressortissants congolais. L'épidémie d'Ebola Bundibugyo, déclarée urgence sanitaire mondiale le 17 mai, a atteint Goma et Butembo, des zones sous contrôle de l'AFC/M23 où l'aéroport de Goma est fermé et les frontières aussi. Patrick Muyaya, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement congolais, reconnaît que l'accord avec Washington n'a pas encore commencé à produire ses effets. RFI : Le 26 février 2026, la RDC et les États-Unis ont signé un protocole d'accord de coopération sanitaire sur cinq ans, d'un montant de 1,2 milliard de dollars. Concrètement, qu'est-ce que cet accord change aujourd'hui dans la réponse à l'épidémie d'Ebola en Ituri ? Patrick Muyaya : C'est un accord qui vient dans la suite de plusieurs autres accords que nous avons avec le gouvernement américain. Il prévoit, entre autres, l'extension des financements pour donner des réponses à des épidémies, comme celle que nous avons en cours. Mais c'est un accord qui doit commencer à produire ses effets. Nous n'y sommes pas encore et nous avons déjà la situation que nous connaissons actuellement. Cela dit, parallèlement, le gouvernement américain s'est déjà mobilisé auprès de certains partenaires pour apporter son appui à la riposte que nous organisons actuellement. Et nous pensons que dans les jours qui viennent, cet appui devrait s'accroître. Soyons concrets. Ce protocole prévoit explicitement la mise en place d'un système national intégré de surveillance et de réponse aux épidémies, avec un réseau de laboratoires capables de détecter et d'investiguer une épidémie dans un délai de sept jours. Concrètement, où en est-on avec ce système de surveillance promis dans l'accord ? Nous sommes dans un système de surveillance qui existe déjà. N'oubliez pas que nous avons des laboratoires. Par exemple, à Goma, nous avons deux laboratoires de référence, et d'autres dans plusieurs parties du pays. L'accord a été signé depuis le mois de février. Nous ne sommes qu'au mois de mai. On n'est peut-être pas encore entré dans la phase d'exécution qui permet de voir tout cela se mettre en place, mais je crois que l'urgence de cette épidémie pourra nous permettre, dans le cadre des discussions en cours avec les autorités américaines, de voir comment on peut aller plus rapidement. À lire aussiEbola en RDC: en Ituri, Bambu touchée par l'épidémie, l'OMS confirme une situation «bien plus vaste» Malgré ce protocole d'accord, l'administration américaine a classé l'Ituri au niveau quatre, interdit à ses ressortissants de s'y rendre et imposé des restrictions d'entrée aux détenteurs de passeports non américains ayant séjourné en RDC, en Ouganda et au Soudan du Sud. On a même cette illustration avec ce vol Air France, qui a été dérouté vers Montréal parce qu'un passager congolais avait été embarqué par erreur. Vous avez dit vous-même que le dialogue est engagé avec Washington. Où en sommes-nous aujourd'hui ? Le ministre de la Santé, encore hier, discutait avec les responsables américains à Kinshasa et ceux des Centers for Disease Control. Il faut considérer qu'il y a comme une forme de traumatisme que l'humanité a subi au moment de la pandémie de la Covid. Et je crois qu'aujourd'hui, tous les États du monde essaient de prendre le maximum de précautions, parce que la question de la santé devient, par exemple pour les Américains, une question de sécurité nationale. Nous le comprenons, mais en même temps, nous leur disons : écoutez, il y a la connaissance de la maladie qu'il faut avoir, parce qu'aujourd'hui, il ne faut pas confondre le mode de contamination du Covid, qui s'est fait essentiellement par aérosol, c'est-à-dire par la salive et par la respiration, avec la nature de la contamination d'Ebola, qui se passe par les contacts physiques. Concrètement, ces discussions n'ont rien donné ? Non, on ne peut pas dire que les discussions n'ont rien donné. La mesure a été prise il y a quelques jours et je vous dis que nous nous sommes pleinement déployés avec notre expertise et notre expérience pour essayer de contenir la transmission. Nous avons des discussions avec le gouvernement américain qui leur permettront de se rendre compte du fonctionnement de notre dispositif de riposte, d'avoir davantage d'éléments sur l'épidémie. Et je pense qu'à partir de ce moment-là, une évaluation pourra être faite. Parce que n'oubliez pas que pour nous, comme République démocratique du Congo, nous avons la Coupe du monde qui arrive. Nous avons une équipe qualifiée. Il serait bien pour nous de pouvoir nous y rendre pour que notre équipe puisse être pleinement soutenue. Et je pense que dans la discussion avec les autorités américaines, c'est une question qui sera sur la table. Justement, en parlant de votre équipe nationale. La RDC vient de se qualifier pour la Coupe du monde de football. Des milliers de supporters congolais voudront sans doute se rendre aux États-Unis pour soutenir les Léopards. Avec les restrictions américaines actuelles liées à Ebola, comment cela va-t-il se passer concrètement ? Concrètement, il faut d'abord considérer qu'il y a la problématique des visas pour ceux qui veulent partir de Kinshasa principalement. Mais n'oublions pas que nous avons de fortes communautés congolaises, à la fois aux États-Unis et au Canada. Ce sont aussi des bassins de supporters sur lesquels on peut compter. Mais nous, ici, l'idée, c'est de nous assurer que les Congolais de partout dans le monde, pour ceux qui le veulent et dans la mesure du possible, puissent se rendre aux États-Unis. Il est donc question pour nous de voir comment, d'ici le démarrage de la Coupe du monde et à partir de l'évolution de la riposte, nous pouvons faire une évaluation avec les autorités américaines pour voir comment cette mesure peut être levée. À lire aussiEbola: aux États-Unis, les voyageurs passés par la RDC, d'Ouganda et du Soudan du Sud forcés d'atterrir en Virginie Cela veut dire qu'à moins d'un mois, vous n'avez pas de réponse à donner aux Congolais sur cette question ? Mais non, ce n'est pas que nous n'avons pas de réponse à donner aux Congolais. Les Congolais qui sont aux États-Unis ou au Canada ne sont pas concernés par ces restrictions. Pour ceux qui sont sur le territoire congolais, ce sera tributaire des mesures prises par les Américains à partir des éléments d'information dont ils disposent. Mais nous, à partir des éléments de la riposte, nous sommes dans des discussions, y compris au niveau stratégique et politique. Je voudrais être optimiste : on pourra trouver une solution pour ceux qui voudront partir de Kinshasa pour assister à la Coupe du monde au mois de juin prochain. Restons dans la riposte. Washington a annoncé 23 millions de dollars en aide bilatérale d'urgence. Londres a versé un million de livres à l'OMS. Pretoria a contribué à hauteur de 2,5 millions de dollars au Fonds africain contre les épidémies. L'OMS dit avoir débloqué près de 4 millions de dollars depuis ses réserves internes. Lors de la conférence de presse du 20 mai, le ministre de la Santé Roger Kamba avait confirmé qu'un premier montant avait été décidé en Conseil des ministres. Mais le chiffre exact n'a pas été rendu public. Quel est ce montant ? Une chose est claire : pour cette épidémie, le premier qui s'est mobilisé, c'est le président de la République lui-même. Je rappelle que le cas index a été rapporté au ministère de la Santé le 5 mai. Les spécialistes disent généralement qu'il faut respecter une période dite sept-un-sept : sept jours pour identifier la souche, un jour pour faire la déclaration de l'épidémie, et sept autres jours pour mettre en place la riposte. Lorsque vous regardez, on a découvert le premier cas index le 5 mai, et au 15 mai, des prélèvements étaient déjà en mesure de confirmer la souche. Et le ministre de la Santé s'est rendu deux jours après en Ituri pour s'assurer de l'effectivité de la riposte. Nous accueillons favorablement tous les financements qui arrivent. Plus on a de moyens, plus on peut être efficace sur le terrain. Parce que nous avons, comme je l'ai dit tout à l'heure, l'expérience et l'expertise. Je pense qu'aucun autre pays n'a connu autant d'épidémies que nous. La question portait sur les chiffres. Combien le gouvernement congolais a-t-il débloqué ? Mon collègue de la Santé vous communiquera les premiers chiffres qui ont été décaissés et l'ensemble des apports qui ont été reçus. Mais le principe, pour nous, c'est la transparence. L'épidémie touche aussi des zones sous contrôle de l'AFC/M23. Le mouvement n'a pas rouvert l'aéroport de Goma malgré l'appel de Denis Mukwege, prix Nobel de la paix. Selon nos informations, l'AFC/M23 prépare sa propre task force de riposte, avec le Dr Freddy Kaniki au niveau politique et Benjamin Mbonimpa à la coordination technique. Comment le gouvernement congolais organise-t-il la réponse sanitaire dans des zones qu'il ne contrôle pas ? La première chose que je dois relever, c'est que les supplétifs du Rwanda, l'AFC/M23, n'ont aucune compétence en matière de gestion des épidémies. Premièrement. Deuxièmement, vous avez vu que le Rwanda s'est tout de suite empressé de fermer la frontière. Vous avez l'aéroport qui est fermé. Rappelez-vous qu'au 30 octobre, nous étions ici à Paris pour la conférence humanitaire. L'aéroport devait être ouvert pour des besoins humanitaires. Ça ne l'a pas encore été. Frontières fermées, aéroports fermés. Comment arrive-t-on à déployer la riposte ? Il est évident que l'attitude affichée par le Rwanda et le M23 démontre qu'ils ne sont pas en mesure, et ne seront jamais en mesure, d'apporter les réponses qu'il faut dans la mise en place de la riposte. Parce que lorsqu'il y a eu les événements de Goma en janvier 2025, nous recevions des données des différentes zones de santé dans la province du Nord-Kivu, et à la suite de cela, nos médecins qui étaient sur place ont été intimidés. Certains ont même été arrêtés. Aujourd'hui, il va se poser un problème clair de sécurité pour ceux qui sont responsables sur place. La meilleure manière, pour nous, de déployer la riposte et d'y envoyer, pourquoi pas, le ministre de la Santé et le Dr Muyembe, c'est que le Rwanda sorte de notre territoire. Lorsque cette population a besoin de soutien et de mesures de santé, la première chose qu'ils font, c'est fermer la frontière. Le Rwanda ne donne aucune attention ni à la sécurité sanitaire ni à la sécurité physique de la population. La meilleure solution serait qu'il quitte. Comme ça, nous serons en mesure de gérer l'épidémie et les soins de santé de nos populations. À lire aussiEbola en RDC: un incident éclate au centre de soins de Rwampara, deux tentes mises à feu Au-delà des postures politiques, techniquement, il y a des passerelles entre l'AFC/M23 et le gouvernement. Nous avons un médiateur et nous sommes en train de discuter de la question, y compris avec les médiateurs. Mais si le Rwanda décide de fermer la frontière, si les échantillons doivent être envoyés à Kinshasa pour davantage d'examens, si Kinshasa doit envoyer des équipes sur place, comment ces équipes arriveront-elles là-bas ? Frontières fermées, aéroports fermés. Mais il y a des passerelles entre vous et l'AFC/M23. On peut prendre l'exemple des épreuves du baccalauréat, qui se déroulent en même temps dans les zones sous contrôle AFC/M23 et dans les zones gouvernementales. Comment ce type de coopération fonctionne-t-il ? Il est clair que nous avons un système éducatif bien organisé. Il est hors de question de perturber davantage les parcours scolaires de nos enfants. Mais ici, nous sommes devant une urgence de santé publique qui requiert un renforcement des capacités sur place, et ce renforcement ne peut arriver que par voie aérienne. Avec un aéroport fermé, c'est compliqué. Je ne peux pas vous dire actuellement comment ça se passe, parce qu'il y a un risque d'exposer les personnels sanitaires qui sont sur place. Mais une chose est sûre : nous suivons la situation, que ce soit en Ituri, au Sud-Kivu ou au Nord-Kivu. On va terminer avec cette question. Dans ce contexte de guerre à l'est, d'épidémie d'Ebola déclarée urgence internationale, la plateforme au pouvoir maintient sa campagne pour une révision de la Constitution et un troisième mandat possible pour le président Félix Tshisekedi. Comment justifiez-vous cette priorité politique en ce moment ? Il faut faire la nuance entre ce qui relève de la politique et ce qui relève du gouvernement. Nous sommes un gouvernement redevable et transparent. Le Président a abordé ce sujet publiquement dans sa communication. Il a fixé le cadre. Il ne devrait pas y avoir de sujets tabous parce que les Congolais sont en droit de débattre de tout, y compris de la Constitution, pour autant que ces débats ne soient pas confisqués. C'est un débat qui doit se faire dans l'écoute. Si nous parlons de la qualification à la Coupe du monde, tous nos compatriotes de la diaspora veulent la double nationalité. Et pour y arriver, on doit passer par la Constitution. Il faut éviter de personnaliser ces débats parce qu'au bout de vingt ans depuis la promulgation de la Constitution, nous sommes en droit de nous interroger sur les mécanismes qui peuvent nous permettre d'assurer l'efficacité de l'État. Lorsque vous regardez les démembrements des provinces, en termes d'élus qui doivent en sortir dans l'esprit de la Constitution, on peut être dans les 8 à 10 000. C'est très lourd politiquement, y compris pour la prise en charge et la complexité de l'organisation des élections. Mais la priorité pour nous, c'est que nous puissions obtenir rapidement le départ des troupes rwandaises et de leurs supplétifs, qui maintiennent nos populations dans un état de terreur. Lorsque nous pourrons recouvrer notre intégrité territoriale, nous pourrons faire ces débats avec nos compatriotes de Goma et de Bukavu. Parce que si c'est un débat national, eux aussi ont le droit au chapitre. Ce que vous dites, c'est que le référendum, s'il a lieu, ne pourra avoir lieu qu'après le règlement de la question sécuritaire ? Le référendum est une élection. Une élection est précédée toujours par une identification et un enrôlement des électeurs. Et je pense que vous avez, dans votre question, répondu à la question. Donc vous n'organiserez pas ce référendum avant que la paix soit complètement rétablie ? Il est clair que le l'objectif de la paix, c'est l'objectif prioritaire.

« Les Russes sont en train de négocier leur départ du Mali et la junte au pouvoir à Bamako va tomber dans quelques semaines ou quelques mois. » C'est du moins ce qu'affirme sur RFI le député français centriste Bruno Fuchs, qui préside à l'Assemblée nationale la commission des Affaires étrangères. La semaine dernière, Bruno Fuchs a accompagné le président français Emmanuel Macron au sommet Afrique-France de Nairobi, au Kenya. Aujourd'hui, il fait une analyse comparée des atouts de la France et de la Russie en Afrique. Et pronostique un prochain duel à Madagascar. RFI : « L'Afrique a besoin d'investissements plutôt que d'aides publiques. Et cela tombe bien, car on n'a plus totalement les moyens », a déclaré Emmanuel Macron la semaine dernière à Nairobi, au Kenya. Mais à l'heure de l'épidémie d'Ebola, comment empêche-t-on la baisse de 37 % des fonds de la chaîne de surveillance des épidémies en Afrique ? Bruno Fuchs : On fait avec 37 % de moins immédiatement, et on fait un plaidoyer auprès de tous les acteurs qui ont de l'influence – des parlementaires, des scientifiques, des ministres, des présidents de la République – pour réaugmenter cette dotation. On voit bien que l'intérêt du monde – pas uniquement d'une partie de l'Afrique, vous parlez d'Ebola, mais il existe d'autres situations – est de multiplier et de renforcer les coopérations, d'avoir une vision multilatérale de la résolution des grands sujets qui touchent l'humanité. La santé, mais également l'environnement, qui est un sujet crucial. Démontrer à ceux qui, délibérément, baissent leurs contributions que ce n'est pas à leur bénéfice. Ils pensent qu'en baissant leur contribution, ils s'avantagent. C'est une erreur, car nous verrons que, sur les épidémies ou sur le climat, les conséquences pour ceux qui baissent sont aussi importantes que pour les autres. On fait avec ce qu'on a, aujourd'hui. C'est vrai pour l'ONU, pour les réfugiés, pour tous les grands budgets d'entraide. Et vite, on fait le plaidoyer pour réaugmenter ces budgets en démontrant que c'est au détriment de tout le monde, notamment de ceux qui baissent leur budget. Le sommet Afrique-France de Nairobi de la semaine dernière, vous y étiez, a mis l'accent sur l'économie. Mais en désertant le terrain politique, la France ne risque-t-elle pas de se banaliser en Afrique et de laisser le champ libre à des concurrents stratégiques comme la Russie ? Non, on n'abandonne pas le champ politique. Je pense qu'on a deux grandes zones : la zone des pays anglophones comme le Kenya et Nairobi, où nous sommes l'un des partenaires en concurrence avec les autres. Et la partie francophone. Là, nos relations sont plus compliquées parce qu'on n'est pas encore sortis complètement – et je pense que le discours de Nairobi nous en fera sortir, j'espère, définitivement – d'une relation coloniale, puis postcoloniale, françafricaine, toutes les étapes que l'on connait. Ces deux situations sont différentes. Ce qu'on a pris comme engagement depuis un moment – et le président à Nairobi l'a clairement dit quand on parlait de relations politiques –, dans l'imaginaire des gens, c'était de l'ingérence : on place des présidents, etc. Il m'est arrivé à Dakar, dans la rue, de croiser des étudiants ou des gens dans la rue qui m'ont dit : « De toute façon, notre président, c'est Macron. » À l'époque de Macky Sall. Je leur ai dit : « Mais vous rigolez. » Mais c'est encore l'imaginaire. Il faut couper entièrement avec cela. Mais cela ne veut pas dire que l'on n'a pas de relations politiques avec les États. Mais des relations politiques en reconnaissant la souveraineté et l'identité des États africains, notamment francophones. Les relations politiques existent, mais l'ingérence est maintenant clairement et définitivement arrêtée. On a également supprimé nos emprises militaires. On supprime l'ingérence, on n'a plus d'emprise militaire et donc les relations deviennent forcément principalement économiques, et également – c'est l'une des grandes forces de la France – culturelles, sportives. Il y a d'autres sources d'influence et de diplomatie. Mais c'est principalement l'économie. C'est un raisonnement assez logique. Maintenant, la question qui se pose : avons-nous les entreprises, la volonté, les entrepreneurs pour aller investir plus fortement en Afrique que l'on ne le fait aujourd'hui ? Auquel cas, ce sont les autres pays concurrents qui rafleront la mise et qui auront des relations privilégiées avec l'Afrique. Donc, la balle est dans le camp des opérateurs économiques français ? Et des politiques qui doivent créer les conditions pour que les chefs d'entreprise aient envie d'y aller. Par exemple, j'ai envoyé une mission parlementaire en RDC à Kinshasa, qui est revenue il y a quelques jours et qui va finaliser la semaine prochaine un traité de coopération économique entre la France et la RDC. La Chine a un traité de coopération [avec la RDC] avec des avantages fiscaux, de stabilité, sociaux, etc. Nous, nous n'avons pas de traité de coopération économique. Voilà typiquement un rôle dans lequel nous, politiques, sommes capables de créer un cadre dans lequel on peut favoriser l'arrivée d'entreprises françaises en sécurisant leurs investissements. Vous parliez du Sénégal. Vous qui étiez à Nairobi la semaine dernière, comment expliquez-vous que des chefs d'États souverainistes comme le Sénégalais Bassirou Diomaye Faye, ou même ouvertement pro-russes comme le Centrafricain Faustin Archange Touadéra, aient fait le déplacement pour ce sommet Afrique-France ? Je pense – j'en suis même certain et je le constate tous les jours quand je me déplace en Afrique – que la France – l'Europe, on va dire, pour ne pas être immodestes non plus – propose le meilleur modèle de partenariat à ses partenaires, notamment africains. Qui fait plus que la France sur la biodiversité ? Qui fait plus que la France sur la santé, les vaccins ? Qui fait plus que la France sur l'enseignement, sur l'entrepreneuriat ? Ce modèle universaliste, ce ne sont pas les Russes qui le font, ce ne sont pas les Américains qui le font, ce ne sont pas les Chinois qui le font. Je pense que ce modèle trouve un écho en Afrique. Là où il y a des problèmes, c'est notre comportement qui date de la colonisation, toute l'histoire qu'on a pas soldée avec l'Afrique francophone, et je pense qu'on est en train de le faire. Mais si on élimine tous les irritants – le franc CFA, la question des visas, etc. – on redeviendra une puissance désirée. Autre facteur : quand vous voyez les crises actuelles dans le monde, qui est fiable dans ses engagements ? Ce ne sont pas les Américains, demandez aux pays du Golfe qui n'ont pas été protégés par les Américains ! Ce ne sont pas les Russes qui sont en train de quitter le Mali parce que cela ne se passe pas bien pour eux, ils ne résistent pas, ils partent. La France est là, la France est fiable et elle fait face à ses engagements, quelles que soient les circonstances. Ce modèle, je pense, les pays africains l'entendent. Concernant la Centrafrique, on a normalisé nos relations, on a retrouvé des relations normales avec le président Faustin Archange Touadéra. Les Russes sont là-bas. Nous aussi. Il faut qu'on apprenne à travailler avec tout le monde. La France – et aucun pays occidental – n'est à l'échelle des besoins des pays africains. La France seule ne peut pas répondre à l'ensemble des besoins d'un pays, et a fortiori de tous les pays africains. Donc, il faut travailler avec tout le monde, il faut apprendre cela. Il y avait une contradiction côté français : les Français sont les chantres du multilatéralisme, c'est vrai, on y croit. Sauf pour un espace dans le monde, l'Afrique francophone, où nous avons été, jusqu'à Nairobi, unilatéraux. On impose nos vérités, on impose nos vues et on ne supporte pas que l'on nous résiste. Je pense que cette contradiction est en train d'être résolue et je pense qu'elle l'a été définitivement à Nairobi. Le 25 avril dernier, le Mali a été frappé par une offensive conjointe des jihadistes du Jnim et des rebelles touaregs du FLA. La semaine dernière, à Nairobi, Emmanuel Macron a eu cette phrase : « Le départ des militaires français n'est sans doute pas la meilleure décision que les putschistes ont prise pour leur pays. » Est-ce à dire que la France se réjouit de l'échec militaire des Russes au nord du Mali ? Les Sahéliens en général – la situation au Burkina Faso et au Niger n'est pas non plus extraordinaire en termes sécuritaires – s'aperçoivent finalement que d'avoir sorti et chassé le partenaire français, c'est contre-productif. Parce que la junte malienne, je pense, a quelques jours à vivre ou quelques semaines à vivre. Aujourd'hui, elle est en position de faiblesse par rapport au FLA et au Jnim. Et donc le régime au Mali va changer dans quelques semaines, quelques mois, c'est inéluctable. Pour les Maliens, ils ont le choix entre les jihadistes intégristes – pas pour tous, mais ils sont quand même aujourd'hui les plus forts – et les rebelles du FLA, d'un côté, et de l'autre la vie démocratique, les libertés publiques, la vie d'avant au Mali, qui sont en danger. La vie au Mali risque de changer. Bien sûr, le président n'a pas fait la conclusion que vous avez tirée, mais c'est un constat clair. Si les Français étaient restés… Certainement avec une meilleure gouvernance d'Ibrahim Boubacar Keïta, qui faisait défaut parce que son action politique était insuffisante. C'est peut-être l'une des erreurs de Barkhane que d'avoir fait reposer la réussite de l'opération militaire sur un pouvoir politique faible qui n'était pas capable d'assurer les accords d'Alger. C'est l'erreur principale. Mais aujourd'hui, le Mali, dans quelques mois, ne sera plus le Mali d'il y a cinq ou six ans. Quel est, à votre avis, le scénario le plus probable dans les mois qui viennent au Mali ? Il y a plusieurs scénarios, je vais en donner deux pour être rapide. Le premier : si la junte et le président Assimi Goïta sont raisonnables, ils ouvrent les négociations. Il y aurait une période de transition de trois à six mois avec l'un des militaires de la Transition – je ne vais pas donner de noms, mais qui ne serait pas Assimi Goïta –, qui va jusqu'aux élections avec une période électorale dans trois ou six mois. C'est là que la question se pose : dans la gouvernance, dans le travail commun, comment intégrer le Jnim ? Le FLA, c'est peut-être plus facile, mais il faudra intégrer le Jnim. Je pense que le Jnim est prêt à déposer les armes et à arrêter la lutte armée, à condition de participer à la vie politique du pays. Pas de prendre le contrôle du Mali, mais de participer à la vie politique. La question qui va se poser pour nous, Européens ou Français, que fait-on ? Supporte-t-on cette transition dans laquelle le Jnim a un rôle politique ou on ne la supporte pas ? Je n'ai pas la réponse, mais c'est un vrai problème de conscience et un vrai problème politique. Deuxième scénario : la junte veut résister absolument, ne discute pas et, à un moment ou un autre, se retrouve en position de faiblesse. Les Russes sont en train de négocier leur départ, contrairement à ce qu'ils disent, mais des éléments montrent qu'il y a là les conditions des leur départ. Là, à un moment, la junte tombera. Si ce n'est pas négocié, ce sera certainement pire que s'il y avait eu une négociation. Après, pour prendre des exemples, on peut être dans un schéma à la mauritanienne, c'est-à-dire un régime religieux, un schéma nigérian, c'est-à-dire un État fédéral au Mali dans lequel quelques États ou un État appliquent la charia – c'est le cas au Nigeria – et d'autres non. Donc un État fédéral finalement, avec des régimes différents, qui garantit la représentativité et le rôle de chacune des communautés dans la vie du pays, la vie politique du pays, comme au Nigeria par exemple. C'est un schéma. Et après il y a le schéma ultime qui est celui de l'Afghanistan. Je ne souhaite pas qu'on puisse avoir un Afghanistan en plein cœur du Sahel, parce qu'après cela aura des conséquences sur toute la zone. Vous avez les pays du Sahel, mais vous avez la Guinée, le Sénégal, la Côte d'Ivoire, le Bénin, le Togo. Cela devient compliqué. Vous avez des éléments qui vous indiquent que les Russes sont sur le départ de Bamako ? Ils négocient. Ils ont replié leurs positions. Il y a des négociations actuellement – après, tout dépend du Jnim, tout dépend de la junte – à la faveur desquelles ils seraient prêts à rentrer, moyennant quand même un certain nombre de garanties sur les actifs qu'ils exploitent aujourd'hui au Mali. Les mines d'or, par exemple, pour lesquelles ils n'ont pas très envie de se sentir spoliés, même si leur légitimité à les exploiter, à mon avis, est assez discutable. À Madagascar, où vous vous êtes rendu il y a six mois, le nouveau régime dirigé par le colonel Michael Randrianirina se tourne de plus en plus vers la Russie, notamment vers les militaires de l'Africa Corps et vers les techniciens russes de la Commission électorale de Moscou en vue de la présidentielle de 2027. Qu'en pensez-vous ? J'en pense plusieurs choses. La première, c'est que, avec la perte d'influence, le départ ou en tout cas la minoration des Russes au Sahel, les Russes vont tout jouer sur Madagascar. Cela va être leur modèle, leur laboratoire, parce qu'ils ont des positions là-bas et que c'est une porte sur l'océan Indien. Il y a aussi une volonté et une vision stratégique. Nous, Français, avons intérêt à faire vraiment un gros focus avec beaucoup de moyens sur Madagascar pour contrer cela. Concernant leur influence réelle, les Russes ont très peu d'argent à donner, ils profitent beaucoup, notamment sur la question armée. Si on est très présents, nous, à Madagascar, pas sûr que les Russes réussissent à faire une grosse entrée et à établir une grosse emprise à Madagascar. Pour comprendre cela, il faut se mettre à la place des présidents : le président – Faustin Archange Touadéra, quand il a pris le pouvoir en 2016, ou Michael Randrianirina, ici – est désarmé. Il a besoin de développer son pays. Que fait-il ? Il va voir les uns et les autres. Il va voir le président Poutine qui lui dit : « Je te donne des instructeurs. » Le président Macron qui lui dit : « Je te propose un certain nombre d'actions économiques. » Donc le président Macron, la France en tout cas, n'est pas capable de donner ou de vendre au président Michael Randrianirina l'intégralité de ses besoins. On peut aussi le voir de façon moins conflictuelle, où un président africain, comme tout président, va chercher ses partenaires là où c'est le moins cher et là où il a des besoins. Madagascar, c'est un petit peu différent parce que les Russes, justement, vont vouloir jouer Madagascar comme une sorte de laboratoire de ce qu'ils peuvent faire en Afrique, compte tenu de leurs échecs au Sahel. Ne pensez-vous pas que les Russes vont tenter d'avoir une relation d'exclusivité avec Madagascar ? Les Malgaches ne le souhaitent pas parce que la culture malgache, la culture d'un certain nombre de dirigeants malgaches, n'est pas tournée vers la Russie. Certains le sont, mais majoritairement non. Et l'intérêt du président Michael Randrianirina n'est pas de tout mettre dans le panier russe. On le voit, les Russes sont en Guinée depuis 1960. Ils ont fait zéro route, zéro école, zéro hôpital. Ils ont fait des routes pour les mines, mais pas pour la population. Tout le monde voit l'apport quasi nul, souvent prédateur, des Russes dans les pays africains. Les Russes donnent des armes. Nous, on ne donne pas d'armes, on les vend. Et parfois on ne le fait pas parce que, quand les militaires locaux ne sont pas formés, on ne donne pas d'armes à des gens qui ne sont pas formés. Les Russes le font. On ne donne pas les mêmes services, j'allais dire. Mais si la France prend conscience qu'il y a un enjeu stratégique majeur à Madagascar, notre présence actuelle, économique, politique, culturelle, devrait suffire à limiter en tout cas l'impact des Russes. Mais il faut prendre conscience de cela. Il ne faut pas les laisser faire. À lire aussiMadagascar: l'ambassadeur de l'UE défend le rôle de l'Europe dans un pays qui se rapproche de la Russie

En République démocratique du Congo, la riposte s'organise face à l'épidémie d'Ebola qui touche depuis plusieurs jours différentes zones de l'est du pays. L'épicentre se situe en Ituri, où est arrivé Florent Uzzeni, responsable adjoint des urgences pour Médecins sans frontières – Suisse (MSF), afin de coordonner la réponse de son organisation. Il décrit l'ampleur des besoins, particulièrement en Ituri. RFI : Vous venez d'arriver. Qu'avez-vous sur place ? Florent Uzzeni : J'ai vu beaucoup d'acteurs qui sont ici pour apporter leur aide. J'ai vu une coordination qui se met en place par le ministère de la Santé, par l'Organisation mondiale de la Santé (OMS). Mais concrètement, il n'y a pas encore d'action très efficace sur le terrain. L'Ituri est éloignée. C'est long avant de pouvoir acheminer du matériel et des ressources humaines. Il y a une volonté que les choses changent, mais il reste encore beaucoup de travail à faire. Quand vous dites qu'il reste beaucoup de travail à faire, que manque-t-il concrètement ? L'exemple le plus frappant, c'est qu'aujourd'hui, dans Bunia, il n'y a plus de place dans les différents isolements des structures de santé. C'est-à-dire que si quelqu'un pense avoir Ebola ou a des symptômes, il ne peut pas être accueilli dans les hôpitaux, dans les centres de santé puisque tout est plein. Une des urgences est de mettre en place des centres de traitement, de pouvoir tester les malades qui sont suspects pour soit les prendre en charge dans le centre, soit les renvoyer chez eux, les libérer. C'est un problème majeur aujourd'hui sur Bunia, sur Mungwalu. Quand vous parlez de centres qui sont pleins aujourd'hui, de quel centre parlez-vous ? Je vous parle du centre d'isolement, de l'hôpital général de Rwampara, mais aussi des autres plus petits centres de santé ou petits hôpitaux ou cliniques privées de la ville de Bunia, qui avaient quelques lits pour isoler les patients. Il n'y a plus de place pour en accueillir de nouveaux. Parlons de Mungwalu. Quelle y est la situation actuellement ? La situation à Mungwalu est tout aussi catastrophique, dans le sens où le centre qui pourrait accueillir ces patients est plein, et donc les malades restent dans la communauté au risque d'en infecter d'autres. C'est toute notre urgence et tout le travail que l'on essaie de faire avec le ministère de la Santé pour rapidement augmenter la capacité d'isolement des patients Ebola. Combien de patients Ebola sont aujourd'hui à l'hôpital général de Mungwalu ? Aujourd'hui, il y a 24 patients hospitalisés dans ce centre. Les chiffres fluctuent régulièrement, mais clairement, il y a un besoin d'augmenter, de doubler, de tripler la capacité de prise en charge des patients ayant la souche « Bundibugyo » d'Ebola. Les cas suspects ont aussi besoin d'être hospitalisés dans un isolement spécifique. Nous avons aussi ce problème que les tests prennent énormément de temps avant d'être acheminés à Bunia, d'être traités. Les patients occupent des places d'isolement pendant longtemps avant que l'on puisse confirmer ou infirmer leur statut sérologique et donc qu'ils soient, ou non, malades de la souche « Bundibugyo » d'Ebola. Combien de temps faut-il attendre pour que les tests quittent Mungwalu pour arriver à Bunia? Il faut attendre plusieurs jours avant que les tests soient faits. C'est quelque chose de commun en tout début d'épidémie. Maintenant, les choses s'accélèrent et on espère que, d'ici à la fin de la semaine, le processus sera en place pour que l'on ait des résultats en moins de 24 heures, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Il y a également deux signalements à Fataki. Selon nos informations, MSF déploie également des équipes pour des cas suspects. Nous avons des équipes qui travaillent depuis des mois dans le camp de réfugiés de Fataki, un immense camp de plus de 65 000 personnes. Nos équipes, avec celles du ministère de la Santé, ont participé à la prise en charge de cas très suspects de la souche « Bundibugyo » d'Ebola. Malheureusement, un cas est décédé. Actuellement, nous faisons le suivi des contacts pour vérifier si les patients, les personnes qui ont été en contact avec ce cas, développent des symptômes ou non. Nous avons monté un petit isolement pour potentiellement pouvoir prendre en charge les cas suspects. Nous appelons tous les acteurs à ne pas oublier les besoins de la communauté qui ne sont pas que liés à la souche « Bundibugyo » d'Ebola. Vous avez toujours des femmes enceintes qui ont besoin de soins, des enfants qui ont besoin de vaccination, des cas de paludisme qui doivent être traités. C'est un vrai besoin des populations de Fataki. L'accès à l'eau est extrêmement faible. Nous appelons tous les acteurs qui sont mobilisés dans cette réponse à l'épidémie à avoir une vision globale et à offrir des soins de santé à l'ensemble de la population.

Ce mercredi 20 mai c'est, comme tous les ans, la Fête de l'unité au Cameroun. Le président Paul Biya, 93 ans, présidera un défilé imposant sur l'une des grandes avenues de la capitale, Yaoundé. Ce jour de fête nationale est l'occasion de faire le point sur les attentes des Camerounais, sept mois après la présidentielle du 12 octobre, qui a vu Paul Biya se faire réélire officiellement pour un huitième mandat. Y a-t-il de l'impatience ? Voire de l'inquiétude ? Armand Leka Essomba dirige le département de sociologie à l'université de Yaoundé 1. En ligne de la capitale camerounaise, il répond à Christophe Boisbouvier. RFI : Quel est l'état d'esprit des Camerounais sept mois après l'élection présidentielle ? Armand Leka Essomba : Sept mois après, beaucoup s'attendaient à… Notamment après avoir écouté les différents discours du chef de l'État, car il avait évoqué un certain nombre de réformes institutionnelles urgentes, il était revenu sur les processus de rajeunissement du personnel politique. Sauf que, sept mois effectivement après, il y a toujours une attente, une attente qui s'exprime parfois dans des formes d'impatience. Certaines de ces formes d'impatience sont de temps à autre reprises par les médias locaux et les courants d'opinion, parfois sous la forme de dérision. Et donc finalement, c'est toujours l'attente, mais il y a beaucoup qui pensent que sept mois après, c'est un peu long. Alors, cette présidentielle a été marquée par un résultat officiel vivement contesté par l'opposition. Le candidat Issa Tchiroma lui-même est en exil en Gambie, à plusieurs milliers de kilomètres de votre pays. Est-ce que cela ne complique pas la tâche de l'opposition pour mobiliser ? Il est évident que c'est monsieur Issa Tchiroma qui est la figure qui a su incarner un peu les espoirs de ceux qui travaillaient à une forme d'alternance, au regard de son résultat. Sauf que, effectivement, vous avez raison de souligner que son exil africain en Gambie complique absolument tout. Associé au fait que lui-même n'avait pas un appareil politique qui avait une implantation nationale. Donc son exil, effectivement, a laissé absolument orphelins la plupart de ceux qui espéraient organiser une expérience de rupture. Depuis la réélection officielle de Paul Biya, il n'y a eu aucun changement au niveau du gouvernement, aucun remaniement. Comment les Camerounais expliquent-ils cet immobilisme ? Alors, les Camerounais, on a bien senti au lendemain de l'élection présidentielle qu'il y avait une forme d'impatience. Puisque, de l'avis de tout le monde, effectivement, il y a une sorte de blocage de manière générale. Beaucoup aujourd'hui parlent, disons, d'un pays qui fait du surplace, qui n'avance pas. Tout le monde pointe une certaine fatigue. Mais je pense que de manière générale, le plus urgent, ce qui semble perceptible lorsqu'on écoute un peu les uns et les autres, c'est comment est-ce qu'on va organiser, disons, le processus de transition inévitable si quelque chose survenait ? Si le président venait à ne plus avoir la capacité physique de conduire l'État, que se passerait-il ? Alors, certains évoquent l'arrivée au gouvernement d'anciens candidats de l'opposition. Est-ce que ce serait possible ? Ce ne serait pas la première fois que cela arriverait. Des rumeurs circulent et un certain nombre de ces candidats, parfois dans leurs interventions, ont laissé la porte ouverte à cette possibilité. Je pense notamment au candidat Cabral Libii et à bien d'autres. Alors, la seule nouveauté depuis octobre dernier, c'est la création le mois dernier au sommet de l'État d'un poste de vice-président qui n'est pas encore pourvu. Il sera désigné par le chef de l'État et, en cas de vacance du pouvoir, il achèvera le mandat en cours jusqu'en 2032. Aux yeux des Camerounais, c'est plutôt un signe d'ouverture ou au contraire une opération de verrouillage ? Alors, là-dessus, il y a une certaine ambivalence liée au fait que beaucoup auraient bien souhaité que celui qui deviendra vice-président soit élu. Mais de manière générale, je pense que l'introduction du poste de vice-président a été globalement appréciée. Cependant, je pense que quelque chose qui a également pu échapper à beaucoup, c'est que l'article en question n'a pas, me semble-t-il, une valeur impérative. L'article nouveau indique très bien que le président peut se faire assister. Il s'agit d'une possibilité et non d'une obligation. Il pourrait donc ne pas pourvoir au poste de vice-président qu'il ne violerait pas la Constitution. Et on peut tout à fait imaginer une hypothèse où cette disposition peut être maintenue durant de longues années sans que le vice-président soit pourvu. Et qui tient la corde pour occuper ce poste ? Certains parlent du fils de Paul Biya, d'autres de l'un de ses proches au sein de la présidence ou de l'un de ses ministres actuels, ou peut-être encore d'une personnalité anglophone pour faire équilibre avec les francophones au pouvoir. Alors, nous n'avons aucun élément pour pouvoir nous prononcer. Le président Biya n'a jamais mis en avant son fils, ça peut être un facteur. Donc, il s'agit de spéculations, mais ce sera probablement quelqu'un de particulièrement proche dont il aura l'assurance que cette personne pourrait lui organiser une sortie des plus honorables et garantir à lui-même, à sa famille, à son entourage immédiat, une fin tout à fait heureuse. Un fidèle parmi les fidèles ? Absolument. À lire aussiCameroun: la fête de l'Unité nationale célébrée dans un climat d'impatience

D'après Amnesty International, c'est l'une des régions « les plus polluées de la planète ». Dans le sud du Nigeria, le delta du fleuve Niger est une éponge à pétrole, mais c'est aussi un désastre écologique. Ce mardi 19 mai, les ONG veulent profiter de l'assemblée générale des actionnaires de la compagnie pétrolière Shell, qui se tient à Londres, pour alerter sur les dangers de cette marée noire. Kathryn Nwajiaku-Dahou, chercheuse britannique d'origine nigériane, enquête sur ce fléau depuis trente ans. Aujourd'hui, elle est l'une des cadres du think tank ODI Global, basé à Londres. Les ONG veulent profiter de l'assemblée générale des actionnaires de Shell ce mardi à Londres pour alerter l'opinion sur la pollution du delta du fleuve Niger. Mais est-ce que les actions de dépollution, de nettoyage, n'ont pas quand même commencé à produire leurs effets ces dernières années ? Kathryn Nwajiaku-Dahou : J'ai eu l'occasion d'être à la tête d'une commission d'enquête qui, pendant cinq ans, a cherché à documenter le problème et a fait des recommandations il y a deux ans pour que Shell et d'autres compagnies nettoient avec des coûts assez précis. Depuis la publication de ce rapport-là, pour ce qui est au moins de l'État de Bayelsa, un État qui produit au moins un quart du pétrole au Nigeria, rien n'a été fait. Donc, je crois que les ONG, elles ont raison d'alerter, surtout à un moment où les compagnies comme Shell notent des profits incroyables à la suite de la guerre récente en Iran. Et je crois qu'il est temps de commencer réellement le nettoyage qu'il faut. Alors, vous dites que rien n'a été fait dans l'État de Bayelsa, est-ce que quand même des actions ont été faites dans d'autres États comme l'État de Rivers ? Certainement, à Bodo, suite à un accord à l'amiable entre certaines communautés vivant à Bodo, il y a eu le début d'un processus de nettoyage. Mais l'État de Rivers et la région du Bodo représentent un pourcentage infime de l'échelle du problème. À l'origine des marées noires, il y aurait dans 83% des cas des fuites provoquées par les voleurs de pétrole, dit l'agence Nosdra, qui est l'agence fédérale chargée d'identifier les fuites de pétrole. Qu'est-ce que vous en pensez ? Je crois que ces chiffres-là sont des faux chiffres, tout simplement, et j'ai des preuves. Parce que la manière dont Nosdra enquête sur l'origine, la provenance des fuites est très suspecte. Nosdra dépend des compagnies en général. Nosdra dépend à 100% de la logistique des compagnies pour pouvoir enquêter. Donc, nous, on trouve que les statistiques de Nosdra sont très biaisées. Et certes, ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas une partie des fuites liées aux voleurs, au vol, mais là, pour la plupart, il s'agit d'une infrastructure dilapidée, pas suffisamment entretenue, qui est à l'origine d'un problème endémique dans le delta du Niger, où on a une infrastructure qui date dans certains cas de 60 ans. Donc, c'est trop facile de mettre tout ça sur les épaules des voleurs, parce que, souvent, il a été trop courant de parler du problème de la pollution dans le delta comme un problème de sabotage et de criminalité. Moi, je recadrerais en disant que les compagnies pétrolières qui sont au Nigeria, pour la plupart depuis 70 ans, ont la responsabilité première. Depuis quelques années, Shell essaie de vendre la plupart de ses actifs pétroliers dans le delta à une compagnie nigériane, Renaissance. Est-ce que vous ne craignez pas qu'avec ce nouvel exploitant pétrolier les opérations de nettoyage soient encore plus compliquées ? Certainement. Depuis dix ans, Shell, Eni et d'autres essaient de vendre leurs licences d'abord et maintenant leurs actions. Ce qui est intéressant pourtant, ces sociétés n'ont pas vendu à une compagnie dans le cas de Shell, elles ont vendu à un consortium de cinq compagnies. Et pour pouvoir accéder à cette vente, c'est Shell qui a prêté 70% des fonds à ces compagnies qui se sont mises en consortium pour acheter. Donc, est-ce qu'on peut parler d'une vraie vente ou pas ? Ça, c'est de un. Et de deux, dans les tribunaux en Angleterre actuellement, cet argument que, une fois que la compagnie vend ses actions, la compagnie n'est plus responsable, cet argument a été démontré faux. Shell reste, malgré la vente, « liable », justiciable, redevable par rapport aux pollutions liées à ces infrastructures avant la vente. Certes, on a des exemples où les nouvelles compagnies sont encore moins réactives que Shell ou Eni par le passé, mais je trouve que les multinationales, comme Shell et Eni, sont toujours impliquées dedans. Donc, Shell ne va pas si facilement échapper à ses responsabilités devant les tribunaux britanniques ? C'est ce qu'on va voir, on attend le jugement. Je crois que c'est l'année prochaine, en mars 2027. Mais ce n'est pas une chose aussi claire et facile d'imaginer qu'une fois qu'on vend les actions, qu'on va s'extirper, s'exonérer de ses responsabilités envers les populations du delta. À lire aussiEnvironnement: le pétrolier Shell traîné en justice par des habitants du delta du Niger au Nigeria

Jean-Jacques Muyembe est une figure mondiale de la virologie. Congolais, il fait partie de l'équipe qui a co-découvert le virus Ebola en 1976. Depuis, il a géré épidémie après épidémie en RDC, souvent dans des zones de guerre, parfois en véhicule blindé. Ce lundi, le directeur de l'Institut national de recherche biomédicale (INRB) de Kinshasa répond aux questions de Patient Ligodi sur cette dix-septième épidémie. Il exprime un regret : la détection trop tardive. Et lance un avertissement : personne ne connaît encore l'ampleur réelle de ce qui se passe en Ituri. Quand on est l'Institut national de recherche biomédicale (INRB), comment gère-t-on une épidémie dans une zone qui est contrôlée par la rébellion ? Est-ce facile pour vous de pouvoir recevoir les échantillons et faire les suivis comme il le faut, sachant qu'administrativement et politiquement, il y a des défis ? Nous avons eu cette expérience en 2018-2020, quand nous avons géré l'épidémie à Mangina, Beni et Butembo. C'était vraiment un grand défi. C'est le plus grand défi, je peux dire, de ma vie, de pouvoir travailler sur un terrain miné par des groupes armés. Mais on parvient toujours à s'entendre, à trouver des solutions pour que le travail puisse se faire dans les meilleures conditions possibles. D'ailleurs, pendant l'épidémie, par exemple, de Beni et Mangina, nous avions perdu un médecin de l'OMS qui a été assassiné, nous avons également perdu une infirmière à Biakato, qui a été attaquée par des groupes armés en pleine nuit. Ils sont entrés dans le dortoir où se trouvaient nos agents et ils ont massacré et blessé beaucoup de personnes là-dedans. Donc, c'est un grand risque. D'ailleurs, moi-même, quand je partais là-bas, je circulais dans un véhicule blindé parce que vous faites la route de Beni à Butembo, la route la plus dangereuse du monde. Donc il faut avoir un véhicule blindé ou bien des hélicoptères qui ont des mitrailleuses. C'était à l'époque de la Monusco. Maintenant, je ne sais pas comment nous allons faire, mais je crois que le ministre va donner des instructions pour que l'on utilise le personnel local. Au lieu de prendre des personnels de Kinshasa – la logistique serait très compliquée –, il vaut peut-être mieux utiliser le personnel local pour avoir la confiance de la population, vous voyez ? Parce que quand nous travaillions là-bas, même nous qui venions de Kinshasa, on nous appelait les étrangers. Alors, j'ai dû changer de stratégie pour donc engager les enfants et le personnel local, pour avoir confiance en la population et travailler en toute confiance avec eux. Il y a également Kinshasa. On sait qu'il y a une connexion aérienne entre Bunia et Kinshasa. Il y a eu dans un premier temps un premier cas qui a été signalé comme étant positif. Pour les cas qui étaient venus de Bunia, c'était un cas qui était parti à l'enterrement de son père décédé à Bunia. Puis, quand il est revenu, quand on a commencé à parler de cette épidémie, il est venu se présenter spontanément à l'INRB pour faire le test. Mais le test est négatif. Pour le moment, il est gardé en surveillance. Eu égard au niveau de propagation, à ce qu'on sait de cette épidémie, s'il y a des actions urgentes à faire pour limiter la propagation et l'évolution de cette épidémie, que faut-il faire ? Franchement, pour le moment, personne ne peut donner un chiffre. Personne n'a la maîtrise des chiffres. On ne peut pas dire combien de cas il y a, combien de contacts, combien de décédés d'Ebola. Ils sont en train de travailler. Maintenant, on va faire la liste linéaire de tous les cas suspects et tracer s'il y a des liens entre ces cas. Nous saurons exactement quelle est l'ampleur du problème. Mais pour le moment, c'est simplement la panique parce qu'on dit que c'est une souche nouvelle. En fait, elle n'est pas si nouvelle que cela. Ce n'est pas la souche la plus meurtrière. Même les organismes internationaux doivent mettre un peu d'eau dans leur vin, se calmer et attendre que les premières investigations nous disent exactement quand cette maladie a commencé, combien de cas, quels sont les contacts, et ainsi de suite. Nous commencerons alors à parler de l'ampleur de l'épidémie. À lire aussiEbola: de Mongbwalu à Goma, comment une épidémie a traversé une ligne de front

Une nouvelle épidémie d'Ebola déclarée en République démocratique du Congo, dans la province de l'Ituri, ainsi que dans deux pays voisins, l'Ouganda et le Soudan du Sud. L'information a été confirmée par l'OMS et l'agence sanitaire de l'Union africaine, Africa CDC. Plusieurs dizaines de cas ont déjà été recensés et de nombreux décès enregistrés. La RDC reste le foyer principal de cette épidémie, et une nouvelle souche de contamination y a été découverte. Cette dernière, explique le Dr Jean Kaseya, épidémiologiste et directeur général du Centre africain de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC), ne dispose pour le moment ni de vaccin, ni de traitement. RFI : Le 5 mai 2026, l'Organisation mondiale de la santé a reçu un signal de cas suspects et a envoyé une équipe sur le terrain. Les premiers échantillons testés à Mungbwalu étaient négatifs. Ce n'est que le 15 mai que l'Institut national de recherche biomédicale a confirmé les cas positifs. Deux jours se sont écoulés. Ce délai a-t-il aggravé la situation ? Dr Jean Kaseya : On peut dire que tout délai dans une flambée d'Ebola est préoccupant, mais que les premiers échantillons négatifs ne suffisent pas à exclure une flambée. Cela peut dépendre du moment du prélèvement, de la qualité de l'échantillon, du choix des cas testés, du transport ou de la dynamique de transmission. Nous devons examiner la chronologie complète avant de conclure que ce délai a aggravé la situation. Ce que nous savons, c'est qu'Ebola exige une réponse immédiate dès le signal et cela signifie l'investigation, l'isolement, la recherche des contacts, le contrôle des infections et la communication communautaire. Voilà pourquoi Africa CDC travaille avec les gouvernements à accélérer la confirmation, à renforcer les laboratoires, à reconstituer les chaînes de transmission et à réduire tout nouveau délai opérationnel. Le patient zéro a-t-il été identifié ? Le patient zéro n'a pas été publiquement confirmé. À ce stade, les enquêtes épidémiologiques sont en cours pour établir la chronologie des premiers cas, les expositions possibles, les événements communautaires, les soins reçus. Vous savez, les funérailles et les déplacements sont aussi d'autres facteurs. Les informations venant de la communauté sont importantes et doivent être écoutées. Nos équipes travaillent avec le gouvernement et d'autres partenaires pour que nous puissions vérifier scientifiquement avant de parler du patient zéro. On parle de la RDC, mais d'autres pays seront également impactés, l'Ouganda et le Soudan du Sud notamment. Vous confirmez ? Effectivement, la situation est confirmée en Ouganda. On parle de la même souche qui vient d'être confirmée en RDC. Il s'agit de la souche « Bundibugyo » et on parle de cas importés en Ouganda venant de la RDC, dont une personne est déjà morte. Actuellement, nous sommes en train de travailler sur la détection rapide pour renforcer la surveillance. On est en train de rechercher les contacts, de faire de la prévention et le contrôle des infections. Nous avons aussi la communication avec les communautés, bien sûr, les enterrements sûrs et dignes au niveau du Soudan du Sud. Nous activons la pression maximale en termes de prévention et surtout de détection accélérée s'il y avait un cas. Pour revenir à la RDC, c'est la 17e épidémie que connaît le pays depuis 1976. Mais cette fois, ce n'est pas la souche Zaïre. Le séquençage est en cours. Vous avez évoqué tout à l'heure le nom de la nouvelle souche. Pouvez-vous nous rappeler de quelle souche il s'agit ? Généralement, nous parlons des trois souches. Il y en a une vingtaine, mais généralement on parle de trois souches pour Ebola : la souche « Zaïre », que l'on connaît, la souche « Soudan », et la souche « Bundibugyo ». C'est de celle-là dont on parle. Cette souche n'a pour le moment aucun vaccin disponible, aucun médicament disponible. Nous avons des vaccins candidats, des médicaments candidats sur lesquels nous sommes en train de travailler. Aujourd'hui (vendredi 15 mai, NDLR), mon équipe a eu une réunion avec tous les partenaires et les industriels pharmaceutiques qui ont des produits sur lesquels on fait des études, et donc nous saurons vous informer un peu plus dans les prochains jours. Dernière question, quelle est votre plus grande crainte dans les prochaines 72 heures ? La crainte des chaînes de transmission invisibles, des contacts qui ne sont pas listés, des personnes exposées qui se déplacent vers Bunia, vers l'Ouganda, vers le Soudan du Sud, des soignants qui sont exposés sans protection suffisante et surtout des décès communautaires sans enterrements. Les prochaines 72 heures doivent servir à passer d'un signal inquiétant à une réponse structurée, où nous allons lister les contacts. On va prendre des soins sécurisés, on va renforcer les laboratoires et on va avoir des communautés informées. À ce moment-là, je peux commencer à dire que nous pourrions contrôler cette épidémie dans les semaines qui viennent. À lire aussiRDC: nouvelle épidémie d'Ebola en cours en Ituri, la société civile appelle à éviter le pire

Au Tchad, voilà un an que l'opposant Succès Masra est en prison. À la suite de son arrestation, l'ancien Premier ministre a été condamné à vingt ans de prison pour avoir diffusé en 2023 un message qui, selon le tribunal, aurait provoqué, deux ans plus tard, de graves violences intercommunautaires dans le sud du Tchad. À la tête de son parti les Transformateurs, Succès Masra est arrivé officiellement deuxième à la présidentielle de 2024, avec 18% des voix. Depuis un an, de nombreuses voix s'expriment en sa faveur. Parmi elles, il y a sa sœur, Chancelle Masra, qui vit en France. À lire aussiCondamnation de huit opposants au Tchad: «Le système en place souhaite qu'on ferme la bouche», assure leur coalition

Au Mali, les autorités de transition restent fermement résolues à combattre les groupes armés. Les jihadistes du Jnim, liés à al-Qaïda, et les rebelles indépendantistes du FLA ont mené le 25 avril une série d'attaques massives et, pour la première fois, conjointes, qui leur ont permis de tuer le ministre de la Défense, le général Sadio Camara, et de prendre le contrôle de Kidal. Depuis, le Jnim a décrété un blocus sur la capitale Bamako et multiplie les attaques. Pour autant, l'armée malienne et ses partenaires russes de l'Africa Corps poursuivent leurs opérations et affichent leur détermination. Moussa Ag Acharatoumane est membre du Conseil national de transition, qui fait office au Mali, en l'absence d'élections depuis bientôt six ans, d'organe législatif. Il dirige également le MSA, groupe politico-militaire de la région de Ménaka, allié des autorités de transition et qui combat avec l'armée malienne et l'Africa Corps russe dans le Nord. RFI : Depuis les attaques du 25 avril, les opposants au régime de transition estiment que les autorités sont fragilisées. Les soutiens des militaires au pouvoir appellent au contraire à faire bloc. Pour vous, j'imagine qu'Assimi Goïta est toujours le président dont le Mali a besoin ? Moussa Ag Acharatoumane : Bien sûr, Assimi Goïta est toujours le président dont le Mali a besoin. Il continue à gouverner normalement son pays. Je tiens quand même à rappeler que malgré les attaques du 25 avril, le Mali est un État qui est debout, est un État qui agit et les forces de défense et de sécurité ont repoussé les actions terroristes, malgré la complexité des attaques et particulièrement le lot de complices internes et externes. Aujourd'hui, nous avons une armée qui est très soudée, le commandement est ensemble, les soldats sur le terrain ont le moral et les opérations continuent sur l'ensemble du territoire. Les attaques des groupes armés continuent, Bamako est sous blocus, mais le régime est donc solide, prêt à faire face. Le régime est solide, j'irai même plus loin : c'est le peuple malien même qui est solide aujourd'hui. Les Maliens aiment leur armée, les Maliens aiment leur pouvoir et les Maliens aiment leur pays. L'alliance, sur le terrain, entre les jihadistes du Jnim et les indépendantistes du FLA, vous en pensez quoi ? Tout le monde connaît ce qu'on appelle al-Qaïda. Les frères qui ont fait ce choix de s'allier à al-Qaïda n'ont pas tiré les leçons de 2012 parce que, en 2012, il y a eu pratiquement la même tentative et le monde entier est témoin de ce qui s'est passé. Et une partie des frères, pas tous, parce qu'il y a une partie de nos frères, malheureusement, qui ne se sont jamais éloignés de la nébuleuse d'al-Qaïda, mais par contre, certains ont toujours été des grandes victimes de cette organisation, y compris certains de leurs premiers responsables, dont les familles ont été décimées par al-Qaïda. Et c'est le même al-Qaïda qui est là, et c'est le même al-Qaïda aussi qui est auteur de l'assassinat de Ghislain Dupont et Claude Verlon, les journalistes de RFI tués à Kidal (en 2013, assassinat revendiqué par al-Qaïda au Maghreb islamique, dont l'un des commanditaires, Seidane Ag Hitta, est aujourd'hui parmi les principaux dirigeants du Jnim, ndlr). On s'en souvient, bien évidemment. Cette alliance, c'est une très mauvaise chose. Je pense que nos frères doivent prendre conscience de l'erreur grotesque qu'ils sont en train de faire et revenir en arrière. Ils doivent faire exactement comme le MSA et le Gatia (deux groupes politico-militaires alliés du régime de transition). Ils se sont alliés à l'armée malienne pour combattre le terrorisme international. Les dirigeants du FLA assurent qu'il ne s'agit que d'une alliance militaire contre leur ennemi commun, l'armée malienne et l'Africa Corps, et qu'il n'y a pas, au-delà, de projet commun. Quand on voit l'organe officiel d'al-Qaïda à l'échelle internationale mentionner son alliance avec le FLA, quand on voit Iyad Ag Ghali (chef du Jnim, ndlr) coordonner lui-même les opérations sur Kidal à côté d'Alghabass Ag Intallah (l'un des dirigeants du FLA, ndlr), quand on voit les défilés qu'ils ont organisés dans les rues de Kidal, avec les drapeaux noirs mentionnant leur projet satanique. Je le répète, nos frères sont dans l'erreur. Ils ont été victimes de ces gens en 2012 et ce sont les mêmes acteurs qui continuent en 2026. Le Jnim et le FLA contrôlent désormais Kidal et Tessalit. L'armée malienne et l'Africa Corps russe restent présents à Aguelhoc et Anéfis. Est-ce qu'il faut s'attendre à une contre-offensive des forces nationales dans la région de Kidal ? Les forces de défense et de sécurité sont en pleine réorganisation et elles sont bel et bien présentes dans la région de Kidal. Ils sont déterminés, ils vont mener des opérations sur l'ensemble du territoire national et ils ne vont pas céder un centimètre de ce territoire à une organisation terroriste. Le général El Hadj Ag Gamou, nommé gouverneur de Kidal par les autorités de transition en 2023 et que vous connaissez bien : on le dit actuellement à Gao. Est-ce que c'est le cas ? Est-ce qu'il pourrait participer à la contre-offensive sur Kidal ? Le général El Hadj Ag Gamou va très bien, je tiens à rassurer tout le monde là-dessus. Il a le moral très haut, il a les pieds sur terre et la tête haute. Il est gouverneur de la région de Kidal. Les offensives, la réorganisation de l'armée, son redéploiement, les opérations, ça c'est l'armée qui s'en occupe. Lui, sa fonction, c'est d'être gouverneur de cette région. Il va très bien et il n'a pas de problème. Dans votre région de Ménaka, l'armée malienne et l'Africa Corps russe ont repoussé fin avril les offensives de l'État islamique, groupe jihadiste rival du Jnim. Depuis, quelle est la situation dans la ville ? Aujourd'hui, la situation est sous contrôle. L'administration a repris son travail, la vie normale a repris, les forces de défense et de sécurité et leurs partenaires contrôlent la ville, mènent des patrouilles régulièrement. Mais ceci étant dit, la menace est toujours là. Il ne faut pas se leurrer, nous sommes en guerre contre l'une des organisations terroristes les plus dangereuses au monde, donc nous restons sur le qui-vive. Mais pour le moment, à Ménaka, la situation est assez calme. Dialoguer, négocier avec le Jnim et le FLA, c'est aujourd'hui ce que prônent notamment des opposants au régime en place, comme la Coalition des forces pour la République (CFR) de l'imam Dicko. Mais c'est depuis une dizaine d'années une recommandation de toutes les concertations nationales, y compris du dialogue inter-malien organisé sous la Transition. Les autorités actuelles s'y refusent catégoriquement. Vous, vous y êtes favorable ou pas ? En fait il n'y a pas à discuter avec des gens qui ont un projet de destruction de notre pays. L'État malien protège sa population, protège son intégrité territoriale et il n'y a absolument rien à négocier avec ces gens-là en l'état actuel, sauf s'ils revoient leurs pensées et leurs projets. Ce sont des Maliens, s'ils reviennent à de meilleurs sentiments, je pense qu'il y a de la place pour tout le monde, mais pas dans ces conditions. 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Au Gabon, la présidence affirme n'être pour rien dans l'arrestation du principal opposant, Alain Claude Bilie-By-Nzé, et déclare même que les portes du Palais lui seront ouvertes le jour où il sera libéré. Le 15 avril, l'ancien Premier ministre Bilie-By-Nzé a été arrêté pour une affaire présumée d'escroquerie qui remonte à 2008. Après-demain, vendredi 15 mai, la justice doit se prononcer pour ou contre sa remise en liberté. S'agit-il d'un règlement de compte politique ? Théophane Nzame-Nzé Biyoghé est le porte-parole du président Oligui Nguema. De passage à Paris, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : L'opposant Alain-Claude Bilie-By-Nzé en prison pour l'histoire obscure d'une dette d'il y a 18 ans qu'il n'aurait jamais payée. Est-ce qu'on ne lui cherche pas des poux dans la tête ? Théophane Nzame-Nzé Biyoghé : Il faudrait se demander qui lui cherche des poux dans la tête. En tout cas, ce que nous, nous constatons en tant que présidence de la République gabonaise, c'est qu'il y a une affaire privée, qu'il y a une personne privée, une dame qui existe, qui est bien réelle, qui vit au Gabon et qui a déposé une plainte. Je note que nous avons des milliers de compatriotes qui sont sous mandat de dépôt, qui y sont depuis plusieurs années pour certains, et leur sort ne semble pas offusquer autant que celui d'Alain-Claude Bilie-By-Nzé. Et donc, je pense que ces justiciables sont tout aussi humainement dignes et méritent qu'on s'y intéresse aussi. Donc, il n'y a pas de cas particulier. La plaignante qui se réveille au bout de 18 ans pour réclamer une dette de quelque 5 millions de CFA, c'est-à-dire quelque 8 000 euros, est-ce qu'il n'y a pas derrière un règlement de compte politique ? Ce n'est pas notre sujet, ce n'est pas le sujet de la présidence de la République. En France, où un ancien chef d'État a été condamné par la justice française, personne n'a pointé du doigt le président Macron. En France, où une dirigeante de parti, à droite, je dirais même à l'extrême droite, a été condamnée par la justice française, personne n'a pointé du doigt une fois encore le président Macron. Pourquoi voulez-vous que, lorsqu'il s'agit du Gabon, lorsqu'un opposant est inquiété par la justice comme n'importe quel autre citoyen pourrait l'être, il faille pointer du doigt le président de la République ? Alors vous dites que Bilie-By-Nzé est un justiciable comme un autre, mais c'est tout de même le seul opposant d'envergure dans votre pays. S'il reste en prison, est-ce que vous ne craignez pas que cela ternisse l'image de la jeune démocratie gabonaise ? Alors vous dites opposant d'envergure, mais que doit-on faire ? Est-ce qu'on veut que, paradoxalement, la présidence, parce qu'il s'agit de Monsieur Alain-Claude Bilie-By-Nzé, décide de s'immiscer dans des affaires de justice pour demander sa libération ? Non, ce serait absurde et donc, nous nous occupons, le président de la République s'occupe d'animer l'exécutif, le système judiciaire est indépendant et il s'administre selon les règles prescrites et consacrées dans nos textes de loi. Et vous pensez que Alain-Claude Bilie-By-Nzé pourrait rester en prison plusieurs mois, voire plusieurs années ? Je n'ai rien à penser là-dessus. Nous constatons qu'il est sous mandat de dépôt et puis, lorsqu'il sera libéré par la justice gabonaise, eh bien, nous constaterons sa libération. Dans tous les cas, nous ne sommes pas là à souhaiter qu'un compatriote soit enfermé pour quelque fait que ce soit. Nous voulons simplement que la justice s'applique de la même façon à tout le monde. Il pourrait être libéré ce vendredi ? Aucune idée, ce sera à la justice gabonaise d'en décider. À lire aussiGabon: l'opposant Alain-Claude Bilie-By-Nze privé de visite, son parti dénonce une «opération politique» Lors de la présidentielle de l'année dernière, le président Oligui Nguema a promis la fin des coupures d'électricité. Mais malheureusement, ça continue. Est-ce que les Gabonais ne risquent pas de se lasser ? Mais ça fait un bon moment que les Gabonais sont las de la situation, de la fourniture de l'eau et de l'électricité. Et donc, c'est l'un des plus gros problèmes auxquels nous sommes aujourd'hui confrontés. C'est la raison pour laquelle, dans son projet de société, le premier pilier dudit projet était donc dédié à l'accès universel à l'eau et à l'électricité. Donc, des investissements considérables ont été apportés et continuent de l'être. Nous avons acté un certain nombre de solutions transitoires, notamment, je pense à l'accord avec Karpowership… C'est quoi Karpowership ? C'est une société [turque] qui a mis à disposition des plateformes flottantes de production d'énergie. Et donc, sur les mesures structurantes, il convient de dire une chose : aucun dirigeant au monde ne prend plaisir à priver sa population d'électricité et d'eau. La réalité, c'est d'abord de dire que, pendant plus de 40 ans, il y a des investissements qui auraient dû être faits, ils n'ont pas été faits. Et donc, il va falloir faire un effort collectif pour investir davantage, aussi avec le concours de partenaires. Lors d'un séjour au Nigeria, avec Afreximbank, l'État gabonais a pu négocier une enveloppe conséquente de plusieurs milliards de francs CFA pour la construction de centrales énergétiques dans trois villes : Libreville, Port-Gentil dans l'Ogooué-Maritime et Lambaréné dans le Moyen-Ogooué, c'est-à-dire à peu près vers le centre du pays. Et ça, ça prend du temps. On sent monter une grogne sociale au Gabon, on l'a vu notamment avec la grève dans l'Éducation nationale au début de cette année, avec ces délestages, avec ces coupures de réseaux sociaux. Est-ce que vous ne craignez pas que l'état de grâce soit terminé pour le président Oligui Nguema ? Mais personne n'a pensé, et je pense que le chef de l'État ne s'est pas dit, à un moment donné, que les Gabonais lui avaient fait un chèque en blanc et que donc on serait dans un état de grâce qui durerait tant ou tant de mois. Non, non, non. Dès le début, le président de la République, au sortir de l'élection présidentielle, avait dit que ces 94% [qu'il avait obtenus], c'était 94% de problèmes à régler. Le président de la République a, dès le début, pris le taureau par les cornes. Lorsque est survenue cette grève dans le secteur éducatif, tout de suite le président de la République a prôné le dialogue, mais le dialogue permanent. Donc on a défini une méthodologie qui nous a permis d'avoir des résultats. Et pour l'image du président « homme de dialogue », est-ce qu'il ne vaut mieux pas que l'opposant Bilie-By-Nzé sorte de prison ? Vous y revenez… Oui, le président de la République prend toujours plaisir à discuter avec tout le monde et donc le dialogue avait déjà cours, comme je vous l'indiquais, avec Alain-Claude Bilie-By-Nzé, pour qui les portes du palais de la présidence de la République ont toujours été ouvertes. Et donc, nous attendons de voir l'issue qui sera donnée à ses déboires judiciaires. Mais dans tous les cas, les portes de la présidence continueront d'être ouvertes pour lui et pour tous les autres. À lire aussiGabon : l'opposant et ex-Premier ministre Alain-Claude Bilie-By-Nze a été arrêté, annonce son parti

Tout juste nommé à la tête de l'Agence française de développement (AFD), Christophe Lecourtier participait au sommet Africa Forward à Nairobi, consacré aux partenariats économiques entre la France et les pays africains. Dans un contexte de restrictions budgétaires et de remise en question de l'aide publique au développement, il défend une nouvelle approche fondée sur les « intérêts mutuels », l'impact concret et la pédagogie de son action. Propos recueillis à Nairobi (Kenya) par Bruno Faure RFI : Quel est votre état d'esprit pour ce sommet Africa Forward, assez inédit dans sa forme, dans son message, alors que vous venez à peine d'être nommé à la tête de l'AFD ? Christophe Lecourtier : Je crois que c'est vraiment une grande chance de prendre mes fonctions aujourd'hui, parce que ce sommet arrive au terme de beaucoup d'années où l'on a réfléchi à tous les niveaux de l'État à ce que devait être une nouvelle relation avec le continent. Et aujourd'hui, par le foisonnement des événements, des initiatives, des rencontres, on a vraiment l'impression qu'on a là, dans nos filets, quelque chose qui a de la substance. La particularité, c'est que les entreprises et l'économie sont au centre du jeu. Le président Macron a annoncé un chiffre de 23 milliards d'euros d'investissements à la fin de cette journée. Le président kényan et le président Macron ont posé un cadre à l'intérieur duquel tous ces projets s'élaborent et tous ces contrats se signent. La deuxième chose, c'est que je suis extrêmement fier de ce que le groupe AFD, dans toutes ses composantes, ont joué un rôle très important dans la conception de ce sommet et dans toute une série d'événements, de signatures qui lui donnent de la substance. Donc non seulement c'est intéressant comme citoyen, par rapport à ma carrière de haut fonctionnaire, mais c'est extrêmement stimulant en arrivant dans les fonctions qui sont désormais les miennes. Est-ce qu'on fait des affaires un peu différemment avec le monde anglophone, puisqu'on est ici au Kenya, par rapport à ce que la France fait depuis des décennies avec les pays francophones ? Je ne voudrais pas tirer des conclusions hâtives d'une expérience qui est encore très fraîche, mais j'ai l'impression que l'AFD promeut la montée des coalitions associées sur des enjeux absolument critiques comme la souveraineté alimentaire, la souveraineté sanitaire, un certain nombre de projets d'infrastructures, par exemple l'électrification… C'est ici le lieu où se rassemblent autour d'une table, mais aussi dans des financements qui sont mis en œuvre, des banques multilatérales, des acteurs privés, parfois des fondations philanthropiques et évidemment l'AFD qui a l'avantage d'avoir un spectre assez large à travers ses trois composantes : l'agence elle-même, Proparco pour la partie secteur privé, et puis Expertise France qui apporte ici ou là finalement la petite maille sans laquelle les projets auraient souvent du mal à démarrer. Alors est-ce que c'est l'atmosphère anglo-saxonne qui est un peu moins verticale, un peu moins étatique peut-être que ce qu'on a l'habitude de faire ici en France ? Ou est-ce que c'est tout simplement l'évolution de cette problématique des partenariats internationaux ? En tout état de cause, ce qui me frappe et ce qui me stimule, c'est que je vois notre groupe AFD, au nom de la France, en pole position pour commencer à travailler de cette manière-là. À vous entendre, vous vous inscrivez dans la continuité de ce qu'a fait votre prédécesseur Rémy Rioux. Qu'est-ce que vous comptez apporter de plus dans un contexte de contraction budgétaire ? Je ne suis pas et je ne serai jamais un contempteur de ce que Rémy Rioux a fait très bien dans l'état du monde des dernières années. Et d'une certaine manière, on préférerait tous que le monde n'ait pas changé et que les ressources qui vont avec n'aient pas changé. Simplement, et malheureusement, le monde a changé. Le paradigme de l'aide au développement – j'y ai travaillé il y a vingt ans – a fait long feu. Cette notion de partenariat international, c'est d'être dans une logique où l'on mesure beaucoup plus les intérêts mutuels, donnant-donnant. Cela se fait effectivement sur fond de baisse assez conséquente des moyens qui sont accordés à l'agence et plus généralement à l'aide publique au développement. Il faut faire, comme le dit la formule un peu triviale, d'un risque une opportunité. Je crois qu'on a tout à fait les moyens de retrouver à la fois une stratégie claire, parlante pour nos parties prenantes – c'est-à-dire le gouvernement, le Parlement – mais aussi pour les équipes et pour nos partenaires. Certes, il est probable que le volume d'affaires ne sera sans doute pas en croissance pour des raisons évidentes, mais on peut faire un peu moins et tout aussi bien. Peut-être même, sur certains aspects, en termes de lisibilité et de relation avec la politique intérieure et extérieure française, un peu mieux encore. À écouter aussiSommet Africa Forward : « Les sources de financement destinées à l'Afrique menacées par la crise » Donc il n'y a pas besoin de se réinventer pour rester pertinent, même quand on fait face à une concurrence internationale, de prêteurs chinois par exemple ? Si, parce que c'est une maison qui a 85 ans et qui s'est réinventée en permanence. Il n'y a jamais vraiment eu, je crois, de plateau où l'on se serait installé dans une situation de confort. Dans le monde avec tous ses problèmes, il faut se réinventer sans cesse. Là, il est possible que le chapitre nouveau soit un peu plus marqué dans sa spécificité, mais les bases, les fondations de cette agence, je pense que la France en a vraiment besoin. C'est un grand atout. À charge pour nous d'être capables peut-être de l'expliquer davantage, y compris de sortir peut-être d'un certain cercle d'initiés, de gens de très bonne volonté, pour aller vers des publics qui sont un peu plus dubitatifs sur l'importance, l'enjeu, la pertinence de tout ça. Moi, j'en suis convaincu et on va vraiment essayer de les embarquer avec nous dans ce nouveau chapitre. Justement, la France, l'AFD et d'autres organismes français sont régulièrement critiqués pour ce qu'ils sont, les politiques qu'ils mènent en Afrique, dans les pays du Sahel en particulier. Comment vous positionnez-vous en tant qu'acteur avant tout économique et qui doit se démarquer de ces débats politiques ? Je pense que les Français, à tort ou à raison, sont assez critiques sur l'ensemble des institutions, quelles que soient leurs missions. Les Français mais les Africains aussi. C'est un défi qui nous est posé, mais qui est aussi le même. Les Français nous demandent la même chose : davantage d'impact, d'être capables de le démontrer. On voit aujourd'hui un nouveau paradigme qui me va très bien compte tenu de mon itinéraire professionnel : c'est un accent beaucoup plus fort mis sur la croissance économique, l'industrialisation, la création d'emplois. Et à partir du moment où l'on se fixe cet objectif, il faut aller vite. Il ne faut pas être rattrapé par la vague soit des populismes, soit de la fragmentation, soit de la déstabilisation d'un certain nombre de pays. Donc on a vraiment une exigence, mais on a un chemin. Et je crois vraiment que les équipes de l'AFD, fortes de leurs acquis, de leurs convictions, de leur solidarité, sont parmi toutes les agences de développement certainement celles ou parmi celles les mieux placées pour relever ce défi. C'est stimulant pour tout le monde. Il faut faire de la pédagogie. Ça va être ce à quoi je vais m'employer pour que personne n'ait l'impression qu'on est juste sur une histoire en peau de chagrin. C'est une pédagogie aussi qu'il faut que je fasse vis-à-vis de mes autorités. Mais voilà, on va le faire. Les agences de développement sont parfois accusées de mesurer le succès par les montants, par les volumes qui sont engagés sur le terrain, et pas forcément par les résultats. Qu'est-ce qu'on fait quand ça ne fonctionne pas ? Je crois que ça, c'était effectivement une page qui se tourne, qui répondait à un certain nombre d'objectifs internationaux de pourcentage de l'APD (Aide publique au développement) sur le PIB. J'y ai moi-même beaucoup contribué autrefois. Aujourd'hui, plus personne ne juge que c'est l'objectif essentiel. En revanche on peut, avec un peu moins, faire beaucoup mieux. C'est la ligne qui va nous guider. Donc je n'arrive pas comme quelqu'un qui va vous déchirer le voile et d'un seul coup faire connaître la vérité révélée. Simplement, on va davantage mettre l'accent sur un certain nombre de pays, un certain nombre de secteurs, parce qu'il faut faire des choix. Et on va aussi s'efforcer d'avoir une communication plus forte, plus volontaire et peut-être parfois plus simplifiée pour embarquer avec nous le plus grand nombre – en tout cas des gens de bonne volonté – que ce soient des dirigeants de notre pays, des élus ou aussi des citoyens. J'ai vraiment la conviction – et les études le montrent – que les Français n'ont pas renoncé à l'idée d'une solidarité internationale. Ils comprennent bien que si vous prenez la santé, vous voyez bien qu'il est absurde d'ériger des cordons sanitaires. C'est vrai aussi pour l'agriculture, la souveraineté alimentaire. On est une seule planète. Sans parler du climat. Cette logique-là, elle est majoritaire chez les Français. Il faut juste arriver à leur démontrer un peu plus qu'on ne l'a fait ces dernières années en quoi cette agence unique est vraiment le bras armé de la nation française, de l'État mais aussi de la nation française, pour accompagner cette transformation et en faire quelque chose dont on soit à la fois fiers et redevables à la fois à nos partenaires et à nos citoyens.

23 milliards d'euros d'investissements pour l'Afrique, c'est la promesse faite par Emmanuel Macron et William Ruto, hier soir, à Nairobi, au Kenya. « L'Afrique a plus besoin d'investissements que d'aide publique », a ajouté le chef de l'État français. Mais faut-il renoncer pour autant à l'aide publique ? Surtout pas, répond l'économiste français François Giovalucchi, car il n'y a pas d'investissements privés dans les pays les plus pauvres et dans les secteurs de la santé et de l'éducation. François Giovalucchi a été un cadre du Trésor français et de l'Agence française de développement. Aujourd'hui, il enseigne à l'université catholique de Madagascar et publie dans Politique africaine et Esprit. Il est l'invité de Christophe Boisbouvier. RFI : « L'Afrique a besoin d'investissements plutôt que d'aide publique », a dit Emmanuel Macron, hier, à Nairobi. Qu'est-ce que vous en pensez ? François Giovalucchi : Je crois que la remarque est pertinente. L'ensemble des sources de financements destinées à l'Afrique sont plus ou moins menacées par la crise. Bien sûr, comme l'a dit le président Macron, il s'agit de l'APD qui se réduit structurellement, mais… L'Aide publique au développement. L'Aide publique au développement. On doit penser aussi, si vous voulez, à une certaine réticence des marchés financiers internationaux dans la mesure où la crise de la dette africaine n'a pas été traitée, même s'il y a eu une grosse avancée avec le traitement de la dette éthiopienne. On peut parler des apports des migrants, des transferts de migrants, qui sont absolument majeurs, mais qui risquent d'être menacés à terme par les politiques restrictives dans les pays d'accueil des migrants. Quant aux investissements internationaux, ils sont extrêmement concentrés dans un certain nombre de pays et sur un certain nombre de secteurs, essentiellement les secteurs miniers, immobiliers et à un moindre degré énergie. Donc, il y a un véritable challenge pour élargir à la fois la liste des pays bénéficiaires et les secteurs concernés. Alors, l'an dernier, l'Aide publique au développement a chuté de près de 25% au niveau mondial. Apparemment, il y a donc un effet Donald Trump. Est-ce que c'est irréversible et est-ce que c'est dangereux à vos yeux ? Alors, ça me semble effectivement relever d'une nouvelle, si vous voulez, orientation de l'ordre international. Alors, ça se traduit très clairement côté américain, mais ça se traduit aussi côté européen avec plusieurs exemples. Il y a le « plan Mattei » pour l'Afrique de l'Italie, qui est un plan qui vise à restreindre l'immigration, favoriser du business italien en Afrique, notamment dans le secteur de l'énergie. En Espagne, on a la même tendance. Et en France aussi, on nous dit que l'aide ou les investissements solidaires, pour employer la nouvelle terminologie, doivent créer des marchés pour les entreprises françaises. D'ailleurs, on le voit très bien, Christophe Lecourtier, le nouveau directeur général de l'AFD, est l'ancien patron de Business France, donc un homme qui a voué une partie de sa carrière à l'expansion des entreprises françaises à l'étranger. Donc, c'est sans doute une inflexion de longue durée, il y aura un impact certain. Donc, les pays les plus pauvres, et qui sont souvent les moins endettables, vont être affectés le plus nettement par la baisse de l'Aide publique au développement. Et, au-delà des pays, il y a un problème sectoriel, c'est-à-dire que les investissements à l'étranger vont vers des secteurs rentables, qui offrent des marchés rémunérateurs aux entreprises européennes. Et il n'y a pas de marché rémunérateur, par exemple, dans le domaine de l'éducation, sans doute très peu dans le domaine de la santé et aussi pour faire face aux conséquences du réchauffement climatique, les investissements d'adaptation. Donc, on peut craindre, si vous voulez, que certains pays et certains secteurs soient particulièrement touchés par cette baisse de l'Aide publique au développement. On observe déjà les premiers impacts avec la baisse des aides d'urgence, notamment par exemple en matière alimentaire à Madagascar ou en RDC, où les ONG qui interviennent sur le terrain sont à court de financements et doivent diminuer leurs opérations avec une influence extrêmement néfaste sur la sécurité alimentaire des populations. À lire aussiSommet Africa Forward: Macron annonce 23 milliards d'euros d'investissements français et africains en Afrique À ce sommet de Nairobi, Emmanuel Macron et William Ruto annoncent toute une série de nouveaux investissements français en Afrique, mais ils espèrent aussi réformer l'architecture financière internationale. Quelle est leur véritable marge de manœuvre face à Donald Trump pour une telle réforme ? Alors les problèmes à résoudre sont ceux de la qualité des investissements, c'est-à-dire que la France a fait un certain nombre d'investissements en Afrique qui sont problématiques. J'ai en tête le barrage de Nachtigal au Cameroun, qui rencontre des difficultés puisque la société qui doit acheter l'énergie a des problèmes financiers. J'ai en tête le Train express régional de Dakar… Mais le Train express régional de Dakar, il est très fréquenté, non ? Alors, il est fréquenté, c'est à ce titre, effectivement, à cet égard un succès, mais il y a quand même des problèmes pour assurer le service de la dette, pour rembourser. Alors, en ce qui concerne le « challenge Trump », on a eu la Heritage Foundation qui était donc à l'origine de son programme, qui avait prôné le retrait des États-Unis du FMI et de la Banque mondiale. Ce qui aurait alors pour le coup été une révolution dans l'architecture financière internationale. Donc tel n'a pas été le cas et donc il y a une certaine continuité. Mais le véritable défi pour l'architecture financière internationale, c'est la crise en Iran. C'est la nouvelle guerre du Golfe qui va entraîner des conséquences économiques extrêmement graves dans le monde entier, avec des stagflations dues à la hausse du prix de l'énergie, donc des baisses de recettes fiscales, des accroissements de déficit budgétaire, des accroissements du déficit du commerce extérieur. Donc, si vous voulez, on essaie de trouver des solutions, mais dans une période qui est très peu favorable. À lire aussiChristophe Lecourtier, directeur général de l'Agence française de développement: « L'AFD ouvre un nouveau chapitre»

Le sommet Afrique-France de Nairobi, c'est aujourd'hui, lundi 11 mai et demain, mardi 12 mai, avec quelque trente chefs d'État et de gouvernement et quelque deux mille chefs d'entreprise, qui sont attendus dans la capitale du Kenya. Mais après les revers qu'elle a subis ces dernières années, la France a-t-elle encore un rôle stratégique à jouer sur le continent ? Aïssata Tall Sall a été la ministre des Affaires étrangères du Sénégal de 2020 à 2023. Aujourd'hui, elle est députée et dirige le premier groupe de l'opposition à l'Assemblée nationale. En ligne de Dakar, Maître Aïssata Tall Sall répond aux questions de C. Boisbouvier. RFI : Aïssata Tall Sall, pour la première fois dans l'histoire des sommets Afrique-France, une édition se déroule en terre anglophone. Qu'en pensez-vous ? Aïssata Tall Sall : Je pense que c'est inédit et que nous devons lire cela sous le prisme d'une géopolitique africaine. La France, on doit le dire, n'est plus ce qu'elle était, il y a quelques années, en Afrique, pour ce qui est de ses relations, en tout cas avec ses anciennes colonies. Les pays de l'AES [le Burkina Faso, le Mali et le Niger qui forment l'Alliance des États du Sahel, NDLR] sont là. Les souverainistes sont là, avec de nouveaux pouvoirs. Il y a aussi notre société civile, notre opinion, qui est très très dure et exigeante vis-à-vis de la France. Il y a aussi ces bases militaires qui étaient là – je sais que celles du Sénégal sont déjà parties. Je pense que la France elle-même est en train de revoir sa relation avec l'Afrique. Et tout cela dans ce que les Africains, eux, résument par « ni exclusivité, ni exclusion » : c'est-à-dire dans une relation multilatérale libre, avec tous les États, dont le centre du monde n'est nulle part. Il est seulement là où vont les intérêts des pays africains. Le mot d'ordre de ce sommet de Nairobi, c'est l'économie. Est-ce que la France a encore un rôle à jouer dans le développement économique du continent ? Je pense que oui. C'est un rôle de leader, de conducteur, ou alors d'éveilleur de ce partenariat, sur des questions telles que la sécurité, telles que le climat, les questions de santé – on sort d'une pandémie de Covid. Il y a aussi les questions financières : est-ce que la France peut être ce grand messager qui pourra influer sur ses partenaires dans l'OCDE, dans le G7, pour que toutes ces règles puissent être allégées à la lumière des difficultés et surtout des besoins de financement des économies africaines. L'autre mot d'ordre de ce sommet de Nairobi, c'est la paix et la sécurité en Afrique. Or, les militaires français ont été chassés des trois États de l'AES et du Sénégal. Est-ce que le rôle stratégique de la France en Afrique de l'Ouest est fini ? Pour ce qui est du Sénégal, c'est peut-être trop forcé sur la caricature (elle rit). Les problèmes de sécurité sont prégnants, particulièrement en Afrique de l'Ouest, particulièrement pour moi, la Sénégalaise qui est frontalière du Mali. Donc, aujourd'hui, je pense que nous devons appréhender ces questions de sécurité sous un autre prisme : ce n'est pas celui de la présence de bases militaires qui vont garantir d'ailleurs, la plupart du temps – si on se dit la vérité – la sécurité des régimes en place. Nous, nous voulons la prévention. Et la prévention, c'est par le renseignement, c'est par un vrai échange discret, mais très fort dans le Sahel, et que la France, ainsi que les autres partenaires, puissent nous aider à cela, pour que nous soyons au-devant de la sécurité et pas attendre de subir, pour ensuite appeler à une quelconque intervention. Il y a deux ans, la président du Sénégal, Bassirou Diomaye Faye, a fait campagne pour l'émancipation de son pays par rapport à la France. Il y a 18 mois, il a annoncé la fermeture de la base militaire française de Dakar. Mais il est toutefois attendu au sommet Afrique-France de Nairobi. Est-ce que vous êtes surprise ? Je ne suis pas surprise et pour moi, ce n'est pas antinomique. Pour moi, le multilatéralisme est vraiment l'axe du partenariat et l'axe de la relation que nous devons avoir avec les États. Je vais vous raconter une anecdote. Il y a deux ans ou un peu plus, en tant que ministre des Affaires étrangères, j'avais accompagné le président Macky Sall au sommet Russie-Afrique [en juillet 2023 à Saint Petesbourg]. Et il y avait bien sûr le président russe Vladimir Poutine, mais il y avait le grand chef de l'Église orthodoxe, Cyril. Le patriarche Cyril s'est adressé aux Africains pour leur dire : « Nous avons les mêmes valeurs. » Et aujourd'hui, nous sommes en train d'implanter de petites églises orthodoxes un peu partout en Afrique. Et j'ai même vu des Africaines, comme des nonnes habillées en orthodoxes. Et j'ai compris que l'influence que la Russie était en train d'exercer dans nos États était une influence multiforme : pas seulement sur la sécurité, pas seulement sur l'économie, mais également sur le religieux. Et c'est à ça aujourd'hui que nous faisons face. Mais je pense que, fondamentalement, la relation historique que nous avons avec la France et avec l'Occident – les valeurs de démocratie, de droits de l'homme, que nous partageons avec la France et avec l'Occident – doit faire que nous puissions être à l'aise avec la France, avec les Occidentaux, bien avant qu'avec tous les autres. Et c'est peut-être la raison pour laquelle le président [Bassirou Diomaye Faye, NDLR] pense que, malgré tout ce qu'il a dit, malgré tout ce qu'il a fait, cette relation doit exister et qu'il doit se rendre là où elle doit s'exprimer : c'est-à-dire aujourd'hui à Nairobi. Est-ce que la présence de militaires russes dans les trois États de l'AES, et notamment au Mali, est bénéfique pour ces pays, selon vous ? Je ne peux pas répondre directement à cette question, parce que seuls ces pays-là peuvent apprécier si la présence leur est bénéfique ou pas. En tout cas, ce que j'observe, c'est que, malgré cela, les jihadistes sont toujours actifs et même très actifs. On a vu ce qui s'est passé le 25 avril [attaques coordonnées des jihadistes du Jnim et des rebelles du FLA, dans la plusieurs villes et localités maliennes, NDLR]. Je pense que le Mali a encore besoin de beaucoup de concours de tous les pays, pour arrêter cette escalade qui ne cesse de monter. Donc les Russes sont là-bas. C'est une appréciation souveraine des dirigeants du Mali. Mais je pense que c'est encore loin d'être suffisant pour garantir la paix et la sécurité dont nous avons besoin dans cette sous-région. À lire aussiAfrica Forward à Nairobi, un sommet coorganisé par Kenya et France à l'accent très économique

Le sommet Africa Forward s'ouvre lundi 11 mai à Nairobi. Et pour cette nouvelle formule des rencontres entre la France et ses partenaires africains, le sommet débute avec une session sur les industries culturelles et créatives, comme le jeu vidéo. «Assassin's Creed», «Aurion» ou encore «Safari City» ... l'Afrique inspire de plus en plus et ce sont les développeurs du continent qui s'en emparent le mieux. À l'instar du jeu sud-africain «Relooted» sorti en février 2026 dont les héros cambriolent les musées européens à la recherche des oeuvres pillées en Afrique, les récits historiques du continent s'invitent dans le ludique et, par la même occasion, créent des imaginaires et des mondes nouveaux à la portée du grand public. Le jeune Guinéen Serge Abraham Thaddée a fondé la startup «African Heroes» qui s'inspire des récits historiques et des fictions de son pays. Il est notre Grand Invité Afrique du jour. À lire aussiGrâce aux jeux vidéo, Teddy Kossoko raconte l'Afrique autrement et ambitionne de créer des emplois À lire aussiKalanoro: le jeu vidéo malgache qui n'a rien à envier à Zelda

Et si le bras de fer au Sénégal entre le président Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko finissait par porter préjudice à la fois à l'un et à l'autre ? C'est la thèse de l'essayiste sénégalais Mamoudou Ibra Kane qui publie aux éditions le Lys Bleu « Troisième alternance au Sénégal, mon double regard ». L'auteur est également le leader du mouvement politique Demain, c'est maintenant. Il s'exprime sur la crise à la tête de l'État sénégalais, mais aussi sur le prochain sommet Afrique-France à Nairobi. De passage à Paris, il répond aux questions de RFI. RFI : Dans votre dernier livre, vous dites que l'actuel bras de fer entre le président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko va tourner à l'avantage du premier. Pourquoi ? Mamoudou Ibra Kane : Oui, je crois que, du point de vue strictement institutionnel, ce combat entre le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko est un combat entre le pot de fer et le pot de terre. Et je crois que, du point de vue institutionnel, le président prendrait le dessus. Maintenant, du point de vue strictement politique, imaginons que tous les deux se présentent en 2029, on peut concéder à Ousmane Sonko une certaine popularité qui pourrait peser. Mais il ne sera pas le seul acteur. Il y a d'autres acteurs qui n'ont pas encore dit leur dernier mot. Quel est votre pronostic, Mamoudou Ibra Kane, est-ce qu'on va au clash entre les deux chefs de l'exécutif ? Est-ce que le président va démettre son Premier ministre ? Est-ce que celui-ci va carrément démissionner ? Moi, j'ai envie de dire au président Bassirou Diomaye Faye que le tigre n'a pas besoin de proclamer ou de crier sa tigritude. Il bondit sur sa proie et la dévore. Rappeler le décret qu'il a pour nommer ou démettre un Premier ministre, cela est déjà connu. C'est à lui de se déterminer dans un sens ou dans un autre. Quant au Premier ministre Ousmane Sonko, je crois que s'il garde intacte son ambition de diriger le Sénégal en 2029, si le peuple sénégalais lui fait confiance et qu'il fait le constat qu'il ne s'entend plus avec le président Bassirou Diomaye Faye, il doit en tirer les conséquences et démissionner. Donc le jeu, il est clair : soit l'un fait démissionner l'autre, soit l'autre démissionne de lui-même. Et si au terme de la nouvelle loi, Ousmane Sonko est à nouveau éligible et peut se présenter en 2029, est-ce qu'avec le soutien de son parti, avec celui des députés Pastef, il ne va pas naturellement écraser le candidat Diomaye Faye ? Mais je ne suis pas sûr que ce sera un jeu entre les deux. Parce qu'il y a aussi d'autres acteurs politiques qui ont des ambitions présidentielles légitimes. Ce que je crois, c'est que tous les deux risquent d'y laisser des plumes et cela se fait sentir, d'ailleurs. Les Sénégalais, qui étaient vraiment emballés par ce duo, aujourd'hui commencent à perdre espoir. Et cela se justifie d'autant plus qu'ils attendent des deux qu'ils attaquent de front les problèmes économiques et sociaux du pays. C'est plutôt le désespoir qui est en train de se faire jour et qui risque de leur coûter très cher et de les emporter tous les deux s'ils ne se ressaisissent pas. Et quels sont les autres candidats que vous voyez venir ? Dans notre échange, vous avez parlé d'Amadou Ba, mais il n'y a pas que lui. Il y a d'autres jeunes aux dents longues qui, peut-être, seront candidats. Dans quel parti ? Vous avez déjà des partis historiques, mais aussi il y a des partis émergents. Je pense par exemple au mouvement « Demain c'est maintenant », dont je suis le leader. Je pense à tous les autres, les Thierno Alassane Sall, les Anta Babacar Ngom, les Bougane Dany, et bien d'autres, que ceux que je n'aurais pas cités m'excusent. Ce lundi va s'ouvrir un sommet Afrique-France. Pour la première fois, ce sera en terre anglophone, à Nairobi. Le président Diomaye Faye y est attendu. Est-ce que ce n'est pas surprenant de la part d'un homme politique qui a fait campagne il y a deux ans pour une véritable émancipation du Sénégal par rapport à la France ? Clairement. Logiquement, on aurait pu s'attendre à ce que le président Bassirou Diomaye Faye ne participe pas à ce sommet, assimilé par Pastef, dans l'opposition, et qui continue d'ailleurs de maintenir cette position souverainiste, disant que ce sommet France-Afrique ou Afrique-France, c'est selon, c'est encore la Françafrique qui continue. Bassirou Diomaye Faye est peut-être rattrapé par la réalité du pouvoir. Ce souverainisme, proclamé sur tous les toits et sur tous les tons, a des limites dès l'instant qu'on est un pays qui s'appelle le Sénégal, qui a besoin de commercer avec le reste du monde. Et aujourd'hui, il faut quand même reconnaître un glissement de cette relation entre la France et l'Afrique vers un peu moins de charge émotionnelle. Parce qu'il ne s'agit plus de la France avec les pays anciennement colonisés, mais de l'Afrique dans sa globalité. Et je crois que, de ce point de vue, honnêtement, moi je pense que le président Bassirou Diomaye Faye peut y avoir sa place, même s'il est rattrapé par un discours souverainiste aujourd'hui qui fait qu'on lui reproche de se rendre à ce sommet de Nairobi. On dit souvent que la querelle entre Diomaye et Sonko est un combat de coqs. Vous l'écrivez vous-même d'ailleurs, mais est-ce que ce n'est pas aussi un conflit politique ? La realpolitik d'un côté, le souverainisme de l'autre ? Oui, qui s'entrechoquent et qui risquent d'être très préjudiciables à la stabilité des institutions et, au-delà, à la stabilité du Sénégal tout court. À écouter dans L'invité Afrique midiAu Sénégal, le président Diomaye Faye est «prêt pour la séparation» avec le Premier ministre Sonko

« Au Mali, il se passe des choses en coulisses, car il y a un mécontentement croissant au sein des forces armées », affirme la chercheuse Djénabou Cissé, douze jours après les attaques meurtrières des jihadistes et des rebelles touaregs. Mais pourquoi n'a-t'on vu aucun mouvement chez les militaires pendant les trois jours où la junte a complètement disparu, entre le 25 et le 28 avril dernier à Bamako ? Réponse de Djénabou Cissé, chercheuse associée à la Fondation pour la recherche stratégique, à Paris. À lire aussiAu Mali, la sécurité d'État poursuit ses enlèvements

Six civils devant la Haute Cour d'Abuja, 36 officiers supérieurs devant la cour martiale du Nigeria, tous poursuivis pour avoir fomenté le putsch manqué de fin d'année dernière. Cette tentative de coup d'État contre le président Bola Tinubu en octobre 2025 avait d'abord été démentie par Abuja et l'armée nigériane, avant que les autorités ne finissent pas l'admettre en ce début d'année. Le procès des accusés civils a commencé en début de semaine (lundi), celui des militaires s'ouvre ce vendredi 8 mai devant une cour martiale spécialement créée pour l'occasion. Qui sont véritablement ces hommes ? Que s'est-il vraiment passé en octobre 2025 ? Et pourquoi la présidence a tout fait pour cacher cette tentative de putsch ? Jibrin Ibrahim, chercheur principal au Centre pour la démocratie et le développement d'Abuja, est l'invité de Sidy Yansané. RFI : Revenons un peu en arrière, tout d'abord, au moment de la tentative de putsch d'octobre dernier. L'armée nigériane avait démenti l'existence même de cette tentative, avant de la reconnaître trois mois plus tard. Pourquoi, selon vous ? Jibrin Ibrahim : Pour un régime au pouvoir, parler d'une possibilité de coup d'État est quelque chose d'inquiétant. Le régime au départ ne voulait pas parler de cette tentative, mais par la suite il s'est senti piégé : s'il ne parle pas, qu'allait-il faire des suspects ? Je pense que c'était un peu ça la problématique. Pour l'instant, le bilan sécuritaire du président Bola Tinubu est, on peut dire, assez mauvais. L'attaque de Jos, des explosions coordonnées à Maiduguri, l'armée américaine qui s'autorise à bombarder le territoire nigérian... Cacher cette tentative de putsch, c'est cacher peut-être aussi un malaise au sein de l'appareil sécuritaire au Nigeria ? Absolument ! Dans l'histoire récente du Nigeria, l'état de la sécurité n'a jamais été aussi grave. Les attaques par les terroristes, par les bandits ou les groupes qui revendiquent une lutte politique sont à peu près partout dans le pays, et tout le monde s'interroge : où est l'État et où sont les forces de sécurité ? C'est une situation très inquiétante pour les Nigérians et tout le monde se demande si l'État est vraiment capable de protéger ses citoyens. À lire aussiNigeria: une quarantaine d'éleveurs peuls tués par des miliciens nigérians et béninois Une cour martiale a été mise en place spécialement pour juger les 36 officiers accusés. Dans un pays fortement militarisé, qui a connu plusieurs coups d'État il y 25 ans, pourquoi est-ce seulement maintenant qu'une telle cour est créée ? On ne sait pas vraiment puisque le gouvernement s'est efforcé de dissimuler ce putsch avorté. Jusqu'à présent, beaucoup s'interrogent sur la véracité des informations données par Abuja. On espère qu'avec cette cour martiale et le procès des civils qui vient de commencer, on pourra en apprendre un peu plus sur ce qui s'est passé. Mais pour moi, le gouvernement est inquiet, cette histoire est quelque chose qui est difficile à gérer pour lui. Pour une raison toute simple : le coup d'État est de nouveau tendance en Afrique de l'Ouest, beaucoup de pays en ont souffert récemment. L'idée du putsch grandit au Nigeria et c'est ça le problème de fond : si on en parle, est-ce qu'on l'encourage ? Si on n'en parle pas, quels sont les risques ? Les suspects poursuivis peuvent-ils reprendre leurs tentatives ? C'est une situation très difficile pour le gouvernement et ça se voit. Il y a beaucoup d'hésitations, de doutes et de difficultés pour être clair et net sur la situation. D'ailleurs, peu après la tentative de putsch, Bola Tinubu a complètement modifié son état-major dans l'armée. Est-ce que selon vous, il s'agissait d'une simple réorganisation, parce qu'il y a quand même 36 personnes poursuivies ? Ou alors vraiment d'une réforme en profondeur, sachant qu'on est à moins d'un an de la présidentielle ? Je pense que le président veut s'assurer le maximum de sécurité personnelle, il choisira qui va rester avec lui quoiqu'il arrive. Mais a-t-il tenu compte de la lutte contre les groupes armés, contre les bandits et contre les terroristes ? Tinubu pense avant tout à sa sécurité. La preuve est que la lutte contre le terrorisme et les bandits ne progresse pas. Ces bandits et ces terroristes font ce qu'ils veulent, ils attaquent l'armée, ils tuent même des officiers supérieurs de l'armée. Donc tous ces changements à la tête des armées n'ont pas abouti à une amélioration de la sécurité au Nigeria. Et dans ce cadre-là, il semble que l'objectif principal est la sécurité du chef de l'État lui-même. À lire aussiNigeria: six hommes, dont un général à la retraite, inculpés pour un projet de coup d'État

Quel est l'impact de la fermeture du détroit d'Ormuz sur les économies africaines ? Coup de projecteur ce matin sur le Cameroun, qui est un pays producteur de pétrole, mais qui est obligé d'importer le carburant qu'il consomme, car il n'a aucune capacité de raffinage. Hiram Samuel Iyodi est un jeune homme d'affaires de 39 ans, qui a travaillé plusieurs années dans le secteur pétrolier à Douala. Le 12 octobre dernier, avec son parti, le MP3, il était aussi candidat à la présidentielle, où il est arrivé officiellement huitième avec moins de 1% des voix. De passage à Paris, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Quelles sont les répercussions du conflit au Moyen-Orient sur un pays comme le vôtre, le Cameroun ? Hiram Samuel Iyodi : Le détroit d'Ormuz, c'est quand même 16 % des exportations du continent africain. Le Cameroun, en particulier, est un pays producteur de pétrole qui ne le raffine pas son pétrole, qui le commercialise sur les marchés internationaux. Depuis le démarrage de la guerre du côté de l'Iran, c'est un doublement des prix des produits pétroliers sur les marchés internationaux. L'Etat du Cameroun se retrouve donc de nouveau à devoir subventionner partiellement la mise à la consommation des produits pétroliers sur le marché. Il y a un impact qui ne va pas tarder à venir sur les coûts des transports et sur les coûts des produits alimentaires. Alors, depuis plus de deux ans, le Nigeria voisin dispose d'une méga raffinerie construite par le milliardaire Aliko Dangoté, près de Lagos. Vous qui avez travaillé plusieurs années dans le secteur pétrolier chez CAC International, qu'est-ce que vous conseillez ? Aujourd'hui, la réalité de la situation nous impose à peu près un appel de fonds de 1000 milliards de francs CFA pour pouvoir réparer la Sonara. Je pense que ça devrait être la priorité. C'est la raffinerie qui se trouve à Limbé. Et qui a pris feu… Et qui a pris feu en 2020. En plus, il y a la nécessité, avec le déploiement de la zone industrielle du port autonome de Kribi, de construire une deuxième raffinerie à Kribi. C'est vrai que le Nigeria a augmenté ses livraisons de produits pétroliers vers le Cameroun. On est pratiquement à 30 ou 40 % aujourd'hui. C'est notre premier fournisseur actuellement, notamment avec l'investissement de Dangoté. Mais pour une meilleure souveraineté énergétique, le Cameroun gagnerait à la fois à remettre en état la raffinerie de Limbé et à en construire une nouvelle au niveau de la zone industrielle du port de Kribi. Et que faut-il faire ? Globalement, il faut pouvoir mettre en place une stratégie industrielle qui nous permet de transformer nos matières premières localement. Nous continuons d'importer des denrées comme l'huile de palme, comme le sucre, alors que nous avons le territoire et les compétences pour les transformer localement. L'un des secteurs les plus touchés par la crise au Moyen-Orient, c'est aussi le transport aérien. La hausse du prix des billets d'avion, est-ce que c'est inéluctable ? C'est inéluctable. Si le kérosène flambe. Il y a un impact direct. Il y a le transport aérien, vous l'avez dit, il y a également le transport maritime. Donc, c'est un impact majeur sur un continent pour lequel le pouvoir d'achat est déjà relativement bas. On a déjà pratiquement une vingtaine de monnaies africaines qui ont été dépréciées depuis le début de l'année. Nous sommes fortement inquiétés par la situation. Alors vous parlez de ces monnaies nationales dont la valeur est dépréciée. Vous qui êtes hostile au franc CFA, est-ce que, momentanément, cette monnaie adossée à l'euro ne vous protège pas ? Si, elle assure, malheureusement ou heureusement, une certaine stabilité. Avant de pouvoir penser à une transformation ou un cheminement vers une monnaie autonome, africaine ou camerounaise, il faut un minimum de stabilité de l'économie. Et là, nous sommes donc obligés pour le moment de faire avec le franc CFA qui assure un minimum de stabilité pour nos économies. Vous êtes aussi un homme politique camerounais à la tête du Mouvement patriotique pour la prospérité du peuple, le MP3. Vous avez brigué la magistrature suprême le 12 octobre dernier. Au final, vous êtes arrivé huitième avec moins de 1 % des voix officiellement. N'êtes-vous pas déçu par ce score ? Déçu par le résultat. Mais je pense que les citoyens ont estimé que le candidat Issa Tchiroma était celui qui incarnait le mieux la rupture face au régime, ou alors qui avait le plus grand espoir de chance de victoire. Et donc le débat politique en 2025 ne s'est pas vraiment joué sur la qualité des offres politiques, mais sur la capacité à renverser le régime RDPC. En fait, beaucoup de sympathisants de l'opposition ont voté massivement Tchiroma c'est ça ? Absolument. Même dans notre camp. Nous avons des militants qui nous appelaient le matin pour nous prévenir qu'ils allaient voter en faveur du candidat Tchiroma. Pour combattre la fraude électorale dans votre pays, vous proposez une application de suivi du dépouillement des bulletins en temps réel ? C'est ce que nous avons proposé, ce qui nécessitait d'avoir une couverture de l'ensemble des bureaux de vote, avec une remontée instantanée des résultats qui permettrait que le même jour, à 22 h-23 h, on sache quelle est la tendance réelle des votes. Il y a un mois, le Parlement camerounais a révisé la Constitution de votre pays. Paul Biya va être désormais épaulé par un vice-président. Qu'est-ce que vous en pensez ? Deux choses. La première, c'est que cette loi a été votée par un Parlement dont le mandat est échu théoriquement depuis l'année 2025, qui se retrouve donc en train de voter une nouvelle architecture constitutionnelle d'une part. Et d'autre part, le président Biya n'avait pas présenté cette disposition-là dans le projet qu'il avait défendu devant les Camerounais au moment de la campagne électorale. Donc pour nous, c'est une violation de la légitimité populaire. Alors pour l'instant, personne ne sait qui va être désigné par Paul Biya comme son vice-président, mais certains, dans l'opposition, redoutent un choix dynastique… C'est ce que nous entendons dire. Pour être très précis, il est évoqué le nom du fils actuel du président de la République, qui est un citoyen camerounais comme les autres, donc qui pourra aspirer à une fonction politique. Pour nous, le problème réside dans la qualité nominative de cette vice-présidence. On pourrait donc se retrouver avec un citoyen camerounais à la tête de l'Etat, qui n'a pas été désigné par les électeurs camerounais. Donc si fonction de vice-président il devrait y avoir, cela devrait passer par un vote au cours d'une élection, au cours peut-être de la prochaine élection présidentielle avec un ticket président vice-président qui serait présenté aux citoyens camerounais. Le leader d'opposition Maurice Kamto, qui vous avait reçu pendant la campagne électorale, parle même d'une régression, d'un naufrage constitutionnel et politique… Ce que le président Kamto dit est exact. Nous devons rester mobilisés pour rappeler que ce qui se passe est extrêmement grave pour la démocratie camerounaise.

Réconcilier la France et l'Algérie par l'économie et le « doux commerce » cher au penseur français Montesquieu... C'est le pari de Patrick Martin, le chef du patronat français (Medef), qui rentre d'un séjour à Alger, où il a été reçu notamment par deux ministres. Sur RFI, le président du Medef s'exprime aussi sur les opérateurs chinois en Afrique, qui, selon lui, « sont des prédateurs et travaillent à perte ». Et il lance un appel contre « la sauvagerie » de la nouvelle guerre des droits de douane. Le « patron des patrons » français répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Vous rentrez d'Algérie où vous avez passé quatre jours et où vous avez été plutôt discret. Peut-être parce qu'il ne faut surtout pas dire des mots qui fâchent ? Patrick Martin : Je ne pense pas avoir été discret parce que les médias algériens, par exemple, ont assez largement couvert ce déplacement. Mais je crois avoir, en répondant à l'invitation de mon homologue algérien du Crea (Conseil du renouveau économique algérien), contribué quand même à ce que les relations importantes et historiques entre la France et l'Algérie se stabilisent. Depuis la brouille de 2024, l'Algérie importe beaucoup moins de produits français : par exemple des céréales, des bovins. Est-ce que ces exportations françaises vont reprendre après votre visite à Alger ? Je l'espère en tout cas. Enfin, il ne faut pas non plus exagérer. La France reste par exemple le deuxième investisseur étranger en Algérie. Moi, j'ai vu de très belles entreprises françaises implantées là-bas, souvent dirigées par des binationaux d'ailleurs. Donc, oui, il y a une baisse de nos exportations. D'autres prennent nos places. D'ailleurs, je pense à l'Italie. Mais c'est vrai également des Allemands, c'est vrai des Turcs. Donc, il faut qu'on y soit attentif parce que c'est un pays qui a un réel potentiel. Il y a un marché intérieur qui est important avec bientôt 47 millions d'habitants. Je le redis, il y a de très belles entreprises. Après, il y a un certain nombre de sujets sur lesquels il y a des interférences étatiques. On souhaite évidemment qu'elles se règlent. Après le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, voici le patron du Medef, Patrick Martin. Est-ce à dire que la France et l'Algérie se réconcilient grâce à la sécurité et grâce à l'économie ? À nouveau, moi, je crois beaucoup à ma place, à la diplomatie économique. C'est ce qui m'avait valu, par exemple, de me rendre en Chine l'année dernière avec le ministre des Affaires étrangères, pour contribuer à régler le problème très sensible de nos exportations de Cognac et d'Armagnac. C'est dans cet esprit également qu'il y a quelques années, on avait contribué à ce que la relation entre l'Italie et la France, qui s'était momentanément dégradée sur le plan diplomatique, se ressoude ou se consolide. J'étais allé également au Maroc à plusieurs reprises au premier semestre 2024, et je crois pouvoir dire qu'avec nos homologues du patronat marocain, on avait aidé à ce que la relation étatique se consolide également. Voilà, sans présumer de nos forces et de notre influence, je crois que cette diplomatie économique est importante dans les relations internationales. Vous êtes le ministre bis des Affaires étrangères ? Certainement pas. Moi, je pense que l'économie est suffisamment importante pour se suffire à elle-même. L'autre actualité économique, c'est le sommet Afrique-France de Nairobi, qui va s'ouvrir dans quelques jours au Kenya, avec notamment un grand forum d'hommes d'affaires où sont attendus 2 000 participants africains et français. Est-ce à dire que la France des chefs d'entreprises tourne le dos à l'Afrique francophone au profit des pays anglophones ? Non, certainement pas. Je voudrais rappeler que, par exemple, le Medef a pris l'initiative, il y a cinq ans, de créer l'Alliance des patronats francophones, qui est une logique d'affaires en parallèle de ce qui peut exister sur le plan politique et culturel de longue date. Mais dans le grand rebattage des cartes du commerce mondial, on se doit de s'intéresser à toutes sortes de pays qui, francophones ou non, sont demandeurs. Est-ce que quelquefois les opérateurs français ne sont pas un peu plus timides que leurs concurrents chinois ou turcs dans certains pays africains ? Je pense que les entreprises françaises ont une qualité - et c'est peut-être vrai des Français d'une manière générale - lorsqu'ils sont installés quelque part c'est d'y être pour longtemps. Moi, il ne m'a pas échappé qu'en particulier les Chinois étaient très offensifs dans certains secteurs d'activité. J'entends tout autant qu'ils peuvent partir aussi vite qu'ils sont arrivés. Les Chinois sont très offensifs parce qu'ils sont très prédateurs, très agressifs sur le plan tarifaire. On est à peu près convaincu que dans un certain nombre de cas, sur un certain nombre de gros marchés, ils travaillent à perte et ça s'inscrit probablement dans une stratégie étatique d'influence. Dans quels secteurs par exemple ? Dans le secteur des infrastructures. Ils construisent des stades, des routes, des ponts en perdant de l'argent ? En tous cas, on a du mal à comprendre comment ils peuvent gagner de l'argent au niveau des prix auxquels ils prennent un certain nombre d'affaires. En marge du G7 qui se tiendra cette année en France, le Medef va organiser ce 11 juin un B7, un sommet du business, « B » comme business, entre les patronats des sept pays occidentaux les plus riches. Quelles peuvent être les retombées pour l'Afrique ? Les retombées pour l'Afrique, elles sont indirectes d'une certaine manière. Nous, notre enjeu, qui est totalement partagé par mes sept homologues patronaux des États-Unis, d'Allemagne, de Grande-Bretagne, du Japon, d'Allemagne, d'Italie, c'est qu'on rétablisse des règles dans les relations économiques et commerciales, parce que ce qui se passe actuellement, c'est une forme de sauvagerie qui s'introduit dans les relations commerciales. À quoi pensez-vous ? Je pense aux droits de douane. Or, nous avons besoin du commerce international, nous avons besoin d'accords de libre-échange raisonnés, raisonnables. Sans quoi, pour imager mon propos, les 20 % de salariés français qui travaillent grâce aux exportations pourraient voir leurs emplois menacés. Donc, voilà, nous, les sept patronats que je viens d'évoquer, nous sommes très demandeurs et nous allons dire à nos pouvoirs publics, à nos gouvernements, qu'il faut rétablir des règles. Ça pourra profiter aussi aux entrepreneurs américains ? Mais bien sûr, eux même sont quand même perturbés. Je n'irai pas au-delà, mais ils sont quand même perturbés par les volte-face que leur propre administration crée dans les relations internationales.

Notre Grand invité Afrique nous emmène en Côte d'Ivoire ce samedi 2 mai au matin. À Abidjan où se tient le Femua. Le Festival des musiques urbaines d'Anoumabo qui fête sa 18e édition est devenu un événement majeur sur le continent avec chaque année des concerts gratuits, Youssou N'Dour sur scène ce soir et des débats de société. Cette année c'est l'intelligence artificielle qui est au cœur des discussions avec cette interrogation : l'IA, menace ou opportunité pour l'Afrique ? La réponse des autorités ivoiriennes avec Djibril Ouattara, le ministre de la Transition numérique est au micro de notre envoyé spécial, Guillaume Thibault.

Au Sénégal, le leader syndical Mody Guiro veut bien donner deux ans encore au gouvernement d'Ousmane Sonko pour faire ses preuves sur le terrain social. Mais il commence à s'impatienter. Est-ce que la situation sociale était meilleure ou moins bonne du temps de Macky Sall ? Ce 1er mai, Mody Guiro, secrétaire général de la CNTS, la Confédération nationale des travailleurs du Sénégal, doit défiler avenue Lamine Gueye avec les travailleurs de Dakar. RFI : Pour vous, quelle est la principale revendication en ce 1ᵉʳ mai 2026 ? Mody Guiro : La revendication principale tourne autour du respect des accords signés avec le gouvernement sur le pacte de stabilité sociale. Il y a un an, vous avez signé avec le gouvernement de Ousmane Sonko un pacte de stabilité sociale par lequel vous vous êtes engagé à ne pas faire de grève pendant deux ans. Mais pour l'instant, cela ne marche pas très bien puisqu'il y a eu des grèves ces derniers mois, notamment dans le secteur de la santé et des transports. D'abord, il faut préciser qu'au départ, le pacte a eu lieu au niveau des centrales syndicales. Quand nous disons qu'il n'y aura pas de grève, c'est essentiellement au niveau des centrales syndicales. Mais cela ne signifie pas le renoncement à la grève. Quand vous signez un pacte, vous prenez des engagements en tant que partenaires sociaux. Si ces engagements ne sont pas respectés, vous ne pouvez pas demander à l'autre partie de respecter ses propres engagements. Il faut jouer correctement. En tant que centrale syndicale, depuis l'installation du gouvernement, cela fait quand même deux ans qu'il n'y a pas eu de remous, à l'exception des secteurs que vous venez de citer : le secteur de l'éducation, le secteur de la santé et, bien sûr, le secteur des transports qui vient de sortir de grève. Y a-t-il eu des avancées depuis l'arrivée au pouvoir du Pastef, il y a deux ans ? Il y a eu quelques avancées. Les discussions en cours ont permis de trouver des accords avec les syndicats de l'éducation, à l'exception de deux points qui restent à finaliser. L'accord a été conclu avec les syndicats du G7, le syndicat le plus représentatif dans l'éducation. Reste deux points sur lesquels ils se sont mis d'accord pour poursuivre la réflexion ultérieurement, à savoir la question de la retraite et la prise en charge de la santé des décisionnaires retraités. Au niveau du syndicat des transports, un accord a été trouvé avec eux. Il faut dire que nous avons commencé également les négociations sur les cas de licenciements, parce qu'il faut comprendre que ce qui a fait déborder le vase, c'est qu'il y a eu une vague de licenciements alors que nous avions signé un pacte. Ces licenciements ont touché pas mal de travailleurs. Des centaines de travailleurs dans différentes structures, notamment dans le port autonome de Dakar, le Grand Théâtre ou la Caisse des dépôts et consignations. Vous avez également des licenciements dans la société des transports publics de Dakar, au niveau du service des mines, partout. Pour le port, sur plus de 200 travailleurs licenciés qui étaient en contrat à durée déterminée, renouvelé plusieurs fois, ils en ont repris quand même 40. Nous demandons à ce que ces gens qui sont dans le droit soient repris. Il en est de même pour société des transports publics de Dakar où, également, des efforts ont été faits. Il y a des négociations qui sont passées à la Caisse des dépôts et consignations, avec des départs négociés. Au niveau des autres structures, comme le Grand Théâtre, des promesses ont été faites, mais non tenues. Ce sont des questions de fond auxquelles les organisations syndicales tiennent. Il faudrait quand même que ces travailleurs, qui sont dans leurs droits, soient gardés. Pour sa défense, le gouvernement d'Ousmane Sonko dit qu'il est pris à la gorge par la dette cachée que lui a léguée l'ancien président Macky Sall, et qu'il ne peut satisfaire toutes les demandes. Comprenez-vous cet argument ? Je le comprends. Nous pensons que la dette est une chose. Nous sommes des syndicalistes, nous savons que la dette existe. On parle de dette cachée, mais nous savons que nos pères ont été souvent endettés, que les conditions du Fonds monétaire international sont des conditions insoutenables ayant des conséquences sur les populations. Mais nous disons que les populations ont des droits, des droits à la survie, à l'éducation pour nos enfants, à la santé pour nous-mêmes et pour nos enfants. Nous méritons de bonnes conditions de travail. C'est également ce que les gouvernements et les institutions doivent comprendre. Tout en comprenant cette situation, il faudrait mettre en place des mécanismes de dialogue social. Ce qui ne peut être résolu tout de suite, il faudrait un échéancier pour dire dans quelles conditions nous pensons parvenir à des solutions. Nous ne disons pas que tout doit être réglé tout de suite, mais qu'il faut montrer la volonté de satisfaire les revendications sur sa table. Le début de l'année 2026 a été marqué par un grave conflit entre les étudiants et le pouvoir. L'étudiant Abdoulaye Bah a été tué au mois de février. Où en sommes-nous dans ce conflit ? Les étudiants ont négocié avec le gouvernement. Des solutions ont été trouvées entre eux. Ils ont repris le chemin de l'université. Mais nous disons que nous ne devrions plus enregistrer de décès dans notre pays. Une personne qui perd la vie, c'est une perte pour toute une nation. Je pense qu'il faut essayer de situer les responsabilités et que les coupables soient punis. Selon vous, la situation sociale des travailleurs est-elle meilleure aujourd'hui que du temps de Macky Sall, ou est-ce pareil ? La situation est difficile. Il y a l'inflation, la dette intérieure qui est due aux entreprises du bâtiment et du pétrole. Dans le secteur du bâtiment, nous avons des pertes de près de 20 000 emplois. C'est-à-dire que les patrons du secteur privé ne sont pas payés par l'État et ne peuvent plus employer leurs salariés. Ils ne peuvent plus les maintenir. Dans certains secteurs, l'État est obligé de négocier des baisses d'horaires de travail pour maintenir nos emplois. Au lieu de licencier ou d'aller en chômage technique. Il propose la réduction des heures de travail pour pouvoir au moins avoir une activité. C'est difficile. Regrettez-vous l'époque de Macky Sall ? Regretter ou ne pas regretter... Ce qui nous intéresse, c'est de régler les problèmes. Les hommes passent, mais les institutions demeurent. Nous nous adressons à un pouvoir en place et nous, ce qui nous intéresse, c'est de satisfaire nos préoccupations. Pour le moment, nous souhaitons que ces préoccupations soient réglées. Nous sommes restés avec Macky Sall pendant plusieurs années, ils ne sont arrivés que depuis deux ans. Nous avons essayé d'avoir la patience de les laisser s'installer et mettre les premières briques en place. Mais nous commençons à nous inquiéter des lenteurs apportées à la satisfaction de nos préoccupations. Il y a un mois, le gouvernement a fait passer une loi qui double les peines de prison pour les homosexuels. Est-ce que vous pensez, comme le député d'opposition Thierno Alassane Sall, que c'est une initiative pour faire diversion, pour détourner l'attention des travailleurs par rapport à leurs revendications prioritaires ? Ce sont des questions qui sont agitées depuis longtemps dans notre pays. C'est des questions qui reviennent. Nous ne sommes pas des politiciens. Ce qui nous intéresse le plus, ce sont les questions de survie, les salaires, la sécurité, la santé, la protection sociale, la baisse du pouvoir d'achat. Voilà les questions de fond qui nous intéressent. Nous sommes des syndicalistes, pas des politiciens. Ces débats sont agités par des politiciens. Vous ne nous entendrez pas nous prononcer sur ces questions parce que nous avons d'autres priorités. À lire aussiSénégal: le collectif «Y'en a marre» organise une conférence pour évaluer les actions du gouvernement

« Il faut que la France parle de son aide au développement avec une voix plus forte et plus politique », affirme Rémy Rioux, au terme de ses dix ans à la tête de l'AFD, l'Agence française de développement. Dans quelques jours, ce haut-fonctionnaire français va passer le relais à Christophe Lecourtier. Son agence est-elle impactée par la baisse de l'aide publique au développement ? Et que dit le Directeur général sortant de l'AFD à ceux qui l'accusent de soutenir financièrement des pays hostiles à la France ? Rémy Rioux répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Rémy Rioux, en dix ans, vous avez presque doublé le volume d'investissement de l'AFD dans le monde. Mais depuis deux ans, vous êtes sous pression budgétaire du gouvernement français qui a réduit son aide publique au développement de plus de 10 %. Est-ce que vous ne quittez pas l'AFD avec un gros sentiment d'inachevé ? Rémy Rioux : Pas du tout. On a maintenu la taille financière de l'AFD : 13,7 milliards d'euros en 2025, l'année dernière, exactement la même taille qu'en 2024. Donc cette ambition, cette capacité financière de la France à l'international, qui effectivement a doublé par rapport à 2016, quand je suis arrivé, elle est toujours là. Vos crédits sont donc en baisse, mais vous investissez encore quelque 13 milliards d'euros par an dans le monde, vous venez de le dire, dont la moitié en Afrique, c'est deux fois plus qu'il y a dix ans. Concrètement, combien de nouvelles personnes en Afrique ont accès aux soins médicaux grâce à l'action de l'AFD ? Alors, on est sur des millions de personnes, donc c'est de l'ordre de 20 millions de personnes qui ont eu un accès amélioré à des services de transport, dans la santé ce sont plusieurs dizaines de millions également. Et puis on mesure maintenant l'impact des projets terminés, c'est pas la promesse, c'est la réalisation d'impact. Et combien d'entreprises, de PME, aidez-vous à démarrer tous les ans en Afrique ? On a aidé de l'ordre de 50 000 PME et TPE en Afrique quand même, avec 3,5 milliards d'euros, je crois, d'investissement, beaucoup par notre filiale Proparco. Depuis cinq ans ? Oui, c'est ça, et c'est le chiffre 50 000. Alors, il n'y a pas que la France qui coupe dans son aide au développement, il y a l'Allemagne, la Grande-Bretagne, bien sûr les Etats-Unis. Est-ce que l'aide sans contrepartie, c'est une époque terminée avec notamment la suppression de l'USAID aux États-Unis ? Et est-ce qu'on passe aujourd'hui à une aide à la Trump, c'est-à-dire une aide transactionnelle avec en échange par exemple des marchés, des contrats pour les entreprises françaises ? C'est une discussion politique. Je pense qu'il faut admettre que dans la politique de développement, dans l'action internationale, il y a toujours eu trois intérêts. Il y a bien sûr l'intérêt des autres. C'est ça qu'on appelle la solidarité, l'altruisme. Il y a aussi l'intérêt national, l'intérêt du donateur, l'intérêt de notre société civile, de nos entreprises. Et puis, il y a un troisième intérêt. Moi, vous savez, j'ai beaucoup fait pour le climat, qui est l'intérêt mutuel, économiser des tonnes de CO₂ dans l'atmosphère, peu importe où on les économise, c'est bon pour tout le monde. Voyez, dans la politique de développement, il y a toujours ces trois intérêts. Ils se combinent, ils se cristallisent dans des paradigmes successifs et on est à l'évidence dans la négociation, s'agissant du G7, dans la définition d'un nouveau moment pour cette politique internationale, et c'est fascinant en vérité. Et quelle est la part de marché, conclu sur financement de votre Agence française de développement, qui est remportée par des entreprises françaises ? Alors, on estime que c'est à peu près 2 à 3 milliards d'euros par an. Donc, à l'issue des appels d'offres internationaux, des entreprises françaises remportent. EIles ne répondent pas toujours, mais quand elles répondent, elles gagnent sept ou huit fois sur dix. Rémy Rioux, vous êtes sous pression budgétaire. Vous êtes aussi sous pression politique depuis deux ans, l'extrême droite et une partie de la droite française vous reprochent d'aider financièrement des pays notoirement hostiles à la France comme l'Algérie, le Niger, le Burkina Faso, le Mali. Qu'est-ce que vous répondez ? Qu'Il s'agisse de l'Algérie, du Niger ou du Burkina Faso, c'est un mensonge. En fait, en Algérie, l'AFD n'a pas d'activités. Et au Niger et au Burkina Faso, dans le trouble politique dans lequel ces pays ont été plongés depuis quelques années, nous avons suspendu. Il n'y a pas de nouveaux projets financés par l'AFD dans ces pays, sur la base d'une décision des autorités de l'État en France. Donc, vous voyez, on ne peut pas me faire ce reproche. Ou alors il faut le faire de façon argumentée. Et le Mali ? Le Mali, c'est comme le Niger et le Burkina Faso. Dans les trois pays de l'AES, il n'y a pas de nouveaux projets. Vu le caractère de plus en plus politique de l'action de l'AFD dans le monde et notamment en Afrique, est-ce qu'il ne faudrait pas ressusciter un ministre de la Coopération qui pourrait s'appeler le ministre de la Solidarité internationale ? Je ne sais pas ce que vous entendez par politique. Mais oui, je crois que c'est important qu'on le fasse au nom du peuple français et en lien avec, encore une fois, l'AFD dans un pays qui parle au secteur privé, parle à la société civile, parle au maire. Notre argent passe toujours par une maîtrise d'ouvrage locale, par un acteur local à qui on fait confiance, en vérité. Donc, on crée cette qualité de lien-là qui est très singulière. Et après, vous avez raison, je trouve, notamment quand l'AFD a été attaquée l'année dernière, qu'il n'y a pas eu probablement une réponse politique assez forte. En fait, compte tenu de l'importance que j'attache à ce type d'action de la France dans le monde, il faut une voix politique là-dessus. Alors, nous avons une ministre du Développement, c'est madame Éléonore Caroit, qui est rattachée auprès du ministre Jean-Noël Barrot. Donc, il y a une incarnation politique, mais maintenant ça a été un sujet qui était très consensuel en vérité en France pendant très longtemps, et il est devenu peut-être un peu objet de division, un peu polémique. Donc ça veut dire qu'il faut mener la bataille politique. J'ai la faiblesse de penser qu'on a amené beaucoup d'arguments depuis dix ans qui, je l'espère, vont nourrir le débat public. 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Guerre civile, épidémie d'Ebola, Covid… Après une série de crises qui ont largement freiné le développement de la Sierra Leone, le pays sous programme du FMI, a engagé une série de réformes qui lui ont permis d'avoir une croissance qui dépasse les 4% et a fait reculer l'inflation. La Sierra Leone sera mise à l'honneur lors du sommet Africa Forward à Nairobi comme exemple dans le renouvellement des relations avec l'Afrique que souhaite la présidence française. Cependant, l'insécurité alimentaire reste toujours très importante et la guerre en Iran entraîne des coûts supplémentaires pour ce pays qui risquent de créer de nouvelles pressions sur sa dette. Le vice-président de la Sierra Leone, Mohamed Juldeh Jalloh, est le grand invité Afrique de ce matin - une interview qui a été réalisée avant les évènements du 25 avril au Mali. Il répond aux questions de Charlotte Cosset. RFI : La sécurité alimentaire est un sujet majeur en Sierra Leone. Plus de la moitié de la population souffre encore d'insécurité alimentaire. Quelles sont les initiatives prises concrètement par votre gouvernement ? Mohamed Juldeh Jalloh : Le projet phare pour le gouvernement, c'est « Feed Sierra Leone ». C'est-à-dire, c'est un projet de développer l'agriculture avec trois objectifs. Le premier, c'est d'être autosuffisant d'un point de vue alimentaire et je vois que là, on a fait beaucoup de progrès. On a diminué l'importation depuis quelques années. On a élargi le volet du « manufacturing ». Par exemple, dans les deux ou trois ans qui arrivent, je pense que la Sierra Leone sera en mesure de ne plus importer d'oignons. On a aussi augmenté la production domestique de riz. On a aussi fait beaucoup de progrès dans « l'agroprocessing ». Grâce à Jolaks [entreprise agro-industrielle de production d'huile de palme et de savons, NDLR] – qui est financée par Proparco [institution financière de développement française, NDLR] avec une enveloppe à hauteur de 20 millions d'euros aujourd'hui -, la Sierra Leone exporte même de l'huile végétale vers les pays comme le Mali, le Sénégal. Parce que ça, c'est un objectif phare pour le président sierra-léonais Julius Maada Bio d'être auto-suffisant. Ça va avoir un impact sur la création de l'emploi. On est en train de faire pas mal de choses dans ce domaine-là. Qu'est-ce qui vous manque ? Qu'est-ce qu'il faudrait pour aller encore un peu plus de l'avant ? Il faut créer des infrastructures, les routes qui lient aux zones agricoles et aussi l'accès aux marchés. C'est dans ce cadre-là qu'en juillet, j'étais à Paris pour faire un suivi parce que le président Maada Bio a demandé spécialement au président Macron de voir comment la France peut aider la Sierra Leone dans le domaine de l'agriculture. Un autre volet, c'est le volet énergétique qui est très important. Avant 2019, l'accès à l'électricité en Sierra Leone, c'était 16-18 %. Aujourd'hui, on a augmenté à 34 %, ce qui n'est pas totalement suffisant. On a toute une série de projets pour augmenter cet accès d'ici 2030 à 80 %. Ça va transformer les zones agricoles, le processing, et l'agrobusiness. Vous avez mentionné la relation avec la France. Mi-mai, le sommet Africa Forward se tient à Nairobi. La France n'est pas un partenaire traditionnel de la Sierra Leone. Qu'est-ce que vous attendez aujourd'hui d'un partenaire comme la France ? Beaucoup de choses. D'abord, du côté personnel, j'ai dit à l'autorité française en 2018 : quand vous avez un petit pays en Afrique où le vice-président a fait ses études à Bordeaux et le président a fait ses études militaires en France, ça, c'est déjà un lien. Comment peut-on transformer cela en un vrai partenariat stratégique qui peut aider le développement de la Sierra Leone ? Je suis vraiment ravi de voir aussi que, début 2020, la France a ouvert une antenne diplomatique ici. Et l'antenne est en train de pousser dans tous les sens : diplomatique, économique et aussi le volet sécuritaire. Ça aussi, c'est un volet qui a été discuté entre le président Julius Maada Bio et le président Macron. Là, on est en avance. J'ai été au mois de novembre à Paris, on a travaillé avec la France. La Sierra Leone est prête à envoyer deux compagnies en Haïti. Les Nations unies nous ont déjà écrit la lettre. On va envoyer 300 militaires à Haïti pour aider la force de répression des gangs là-bas. Pour l'autre volet de sécurité aussi, j'ai visité l'Académie internationale de lutte contre le terrorisme à Abidjan, qui est aussi appuyée par la France. Cette année, la Sierra Leone va envoyer six officiers là-bas. L'objectif, c'est de voir comment la Sierra Leone peut être en mesure de créer un centre international de maintien de la paix pour essayer d'entraîner les gens. On va commencer notre expérience à Haïti. J'espère que ça va aboutir. La France a changé de braquet sur sa politique économique. Elle prône le gagnant-gagnant des aides contre des marchés pour les entreprises françaises. Que pensez-vous de ce tournant ? Moi, je suis tout à fait content de ça, parce que c'est très important aujourd'hui. L'économie globale est en train de bouger, l'aide au développement est en train de diminuer, les priorités des grands partenaires, des grandes institutions mondiales, sont en train de changer. On ne peut plus attendre les aides au développement. Il faut que, nous-mêmes, en tant qu'Africains, nous créions des opportunités pour attirer les investissements occidentaux pour venir dans le pays, parce que c'est ça qui est soutenable et c'est ça qui est durable. Et avec ça, on peut créer les opportunités pour la jeunesse, on peut créer les emplois, on peut améliorer notre économie et être les zones compétitives. Ça, ça va changer la donne. La guerre au Moyen-Orient a des impacts très importants dans le monde entier sur les économies mondiales. Comment faites-vous face en Sierra Leone? Aujourd'hui, on a vu que le prix des carburants a augmenté. Le coût de l'électricité a augmenté. On a vu que les denrées alimentaires, les prix ont augmenté. Ça impacte aussi le transport, le transport maritime et le transport local. On a commencé les subventions sur le pétrole, on a fait des subventions sur l'électricité et aussi, on est en train de faire des subventions sur les transports locaux. Parce qu'on ne peut pas transférer l'augmentation directement aux consommateurs. Avant, bouger un sac de riz pour l'apporter dans les régions, on payait 20 leones [0,74 euro, NDLR]. Maintenant, ça a augmenté à 50 leones [1,86 euro, NDLR]. Rien que ça, c'est déjà plus de 50% d'augmentation sur le transport local. On souhaite que ça s'arrête parce que sinon, ça va être très difficile. Cela va avoir un impact sur les petites économies comme la Sierra Leone. Justement, quelles sont vos marges de manœuvre ? Le FMI ne recommande pas les subventions, justement parce que ça puise dans les trésoreries des États. Avez-vous déjà un plan de financement pour compenser ? Oui, tout à fait. D'abord, on est en train de discuter avec les partenaires, y compris le FMI et la Banque mondiale. On est en train de voir les projets déjà existants pour voir s'il y a des fenêtres de financement que l'on peut utiliser pour les subventions. Et en même temps, on a pris des mesures au niveau interne de délestage pour diminuer le coût d'utilisation de gasoil. On a aussi décidé de diminuer les voyages des fonctionnaires. En même temps, on est en train de discuter avec nos partenaires. Il y a une très forte délégation de la Banque mondiale qui est là. Et ça, ça va être un des sujets sur la table que l'on va discuter. Julius Maada Bio est à la tête de la Cédéao. Or, le président de la Cédéao, actuellement, doit faire face à un gros défi, la sortie du Burkina Faso, du Mali et du Niger de l'organisation. Comment ça se passe aujourd'hui avec ces trois États ? Comment le président apprécie-t-il la situation ?* La situation est vraiment grave. Aujourd'hui, le Sahel est confronté à des défis de stabilité. Ça nous préoccupe parce que ça commence à toucher les pays frontaliers, surtout quand on voit les pays comme la Côte d'Ivoire, avec tous les gens qui quittent le Burkina Faso, le Mali, il y a déjà une pression sur les infrastructures sociales. C'est la même chose avec la Guinée. Donc, nous, notre souhait, c'est de s'engager... Le président Maada Bio a déjà visité le Mali, il a visité le Burkina Faso deux fois. On est en train de discuter. Le président Maada Bio a proposé ce qu'il appelle un pacte de stabilité. On est en train de dire que voilà, vous faites partie de cette famille, on voudrait vous voir revenir. Le message est entendu ? On continuera à s'engager. Moi, personnellement, je suis en contact avec les dirigeants de ces pays-là parce que, comme vous le savez, j'ai déjà travaillé au Mali. J'ai été le conseiller du Sahel du Représentant spécial des Nations unies sur ce pays-là. Je connais les acteurs, ce sont des collègues qui ont fait des études en France, qui sont des ministres dans ce pays-là. Ce sont nos frères, c'est dans notre intérêt de les faire revenir, c'est dans notre intérêt de travailler ensemble. Et le président Maada Bio a rencontré le ministre des Affaires étrangères du Mali il y a quelques jours au Forum de paix à Dakar. Ils ont longuement discuté sur le sujet. On va continuer de pousser pour que nos frères voient la raison pour laquelle on devrait travailler ensemble. L'intégration régionale, c'est le seul véhicule pour faire face aux défis de stabilité auxquels la région est confrontée. Il était question de la création d'une brigade antiterroriste. Quelles en seraient les contours et à quel horizon? Le président Maada Bio va proposer aux pays du Sahel un pacte de stabilité. Ça va passer d'abord par les discussions, de voir aussi comment on va faire face à ces enjeux sécuritaires communs ? Comment on peut aider nos frères de l'AES ? Comment on peut les aider à faire face aux mêmes défis de stabilité auxquels sont confrontés ces pays-là ? Et aussi, à plus long terme, comment on peut discuter aussi de l'éventuel retour à l'ordre constitutionnel ? Parce qu'il ne faut pas le minimiser. L'ordre constitutionnel pour aider à reformuler le paysage politique, à ré-ouvrir une opportunité vers la Cédéao et aussi à ré-ouvrir l'opportunité vers le continent, y compris l'Union africaine. Nous voyons mal comment le Mali, le Burkina Faso, le Niger qui sont pères fondateurs de la Cédéao, quittent la Cédéao*. On les attend. On ne les attend pas seulement, on va aller les chercher pour qu'ils reviennent. *Cette interview a été réalisée avant les événements du 25 avril au Mali.

En République démocratique du Congo (RDC), « le pouvoir prépare un braquage constitutionnel », déclare l'un des principaux leaders de l'opposition. Vendredi dernier, le premier vice-président de l'Assemblée nationale, Isaac Jean-Claude Tshilumbayi Musawu, disait sur RFI vouloir changer la Constitution pour résoudre un certain nombre de problèmes avant la prochaine élection présidentielle de décembre 2028. L'ancien ministre Olivier Kamitatu réagit ce mardi 28 avril. Il est l'un des pères de la Constitution de 2006, actuellement en vigueur. C'est aussi le porte-parole de l'opposant Moïse Katumbi, qui est arrivé officiellement deuxième à la dernière présidentielle. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Olivier Kamitatu, « il faut changer la Constitution, notamment pour mieux répartir les compétences entre l'État central et les provinces » dit le premier vice-président de l'Assemblée nationale. Qu'est-ce que vous en pensez ? Olivier Kamitatu : tout ce qu'il faut dire, c'est un monument de contrevérités, un véritable catalogue de mensonges et je dirais même une leçon d'hypocrisie. Parce qu'en réalité, les problèmes institutionnels qu'il a relevés, l'élection des sénateurs, les compétences des provinces, la gouvernance locale, seraient bloqués par l'article 220. C'est juridiquement faux et manifestement de très mauvaise foi. L'article 220, effectivement, protège un nombre limité et précis de dispositions qui sont intangibles, parmi lesquelles la forme républicaine de l'État, le suffrage universel, le nombre et la durée des mandats présidentiels. Mais il ne protège nullement le mode d'élection des sénateurs ni les compétences des gouverneurs. Ces matières relèvent des lois organiques que le Parlement peut modifier à la majorité absolue sans toucher à un seul mot de la Constitution. Cette manipulation est d'autant plus grossière que monsieur Jean-Claude Tshilumbayi sait pertinemment que la vraie disposition intangible qui les embarrasse, c'est l'alinéa 2 de l'article 220, celui qui interdit formellement toute révision portant sur la limitation du nombre des mandats présidentiels. C'est cela et cela seul qu'ils veulent supprimer. Alors le premier vice-président ne dément pas que cette nouvelle Constitution pourrait permettre à Félix Tshisekedi de briguer un troisième mandat, mais il dit que c'est le vœu de la population et que même à Kinshasa, qui vote plutôt pour l'opposition, les gens ont dit oui à un troisième mandat, quand le président a félicité les footballeurs congolais pour leur qualification à la Coupe du monde. Écoutez, cet argument fait rire. Aucune démocratie sérieuse ne peut confondre l'acclamation des stades avec une délibération citoyenne. Là, monsieur Jean-Claude Tshilumbayi a touché véritablement à une indignité politique. Ce qu'on a entendu, effectivement, un petit nombre dans ce stade disait oui, allez, troisième mandat. « Tina trois » jusqu'au troisième. Et d'autres scandaient « Tina, Sénat » jusqu'au Sénat. Parce que finalement, après son mandat, il doit aller au Sénat, y dormir et y passer le reste de sa vie. C'est ça que les Congolais ont demandé au stade de Kinshasa. Alors vous parlez d'indignité politique, mais concrètement Olivier Kamitatu, qu'est-ce que vous pouvez faire pour empêcher le pouvoir congolais actuel de changer la Constitution par un vote du Congrès par exemple, vu que l'UDPS y dispose d'une majorité écrasante à l'Assemblée nationale comme au Sénat ? Écoutez, la même Constitution nous fait le devoir de nous opposer à un braquage constitutionnel, parce que c'est à cela qu'on assiste aujourd'hui. L'article 64 de la Constitution nous dit bien que tout Congolais a le devoir de faire échec à tout individu ou groupe d'individus qui prend le pouvoir par la force ou qui l'exerce en violation de la loi et de la Constitution. Ce que nous avons réussi il y a dix ans, et bien pour le Congo, nous le réussirons aujourd'hui contre ceux qui veulent faire ce braquage constitutionnel. Ce que vous avez réussi il y a dix ans, c'est-à-dire ? C'est-à-dire qu'il y a dix ans, il y avait exactement les mêmes velléités de vouloir changer la Constitution pour rester au pouvoir. Et c'est là où on doit s'élever contre le cynisme absolu de l'UDPS. Parce que, il y a dix ans, des jeunes Congolais sont descendus dans les rues de Kinshasa pour défendre exactement ce que Jean-Claude Tshilumbayi est en train de détruire : la limitation des mandats, le respect de la Constitution, le refus du glissement. Ces jeunes gens, je vous le rappelle, ils s'appelaient Rossy Mukendi Tshimanga, Thérèse Kapangala. Ils avaient pour eux leur jeunesse, leur courage, leur foi dans une Constitution que l'UDPS leur avait appris à considérer comme un bien sacré. Nous avions demandé à cette jeunesse de se lever pour défendre, au péril de sa vie, cette Constitution. Nous, le G7, à l'époque, l'UDPS était à nos côtés et aujourd'hui qu'est-ce qu'on voit ? Ces gens qui crachent sur la mémoire de Rossy Mukendi Tshimanga, qui piétinent le sacrifice de Thérèse Kapangala. Ils trahissent chacun de ceux qui ont cru dans leurs promesses, qui ont payé de leur liberté et de leur vie la fidélité à une cause que tous ces leaders ont abandonnée aujourd'hui, dès lors qu'elle ne leur servait plus. Nous leur devons au minimum de ne pas nous taire. Alors c'est vrai qu'il y a dix ans, Joseph Kabila s'est cassé les dents sur son projet de pouvoir briguer un troisième mandat. Face à la résistance de l'opposition du G7 et de l'Église catholique, il a dû renoncer. Mais le premier vice-président de l'Assemblée dit qu'à l'époque, le régime s'était discrédité par ses manœuvres pour se cramponner au pouvoir, ce qu'on appelait le glissement, et que la situation est complètement différente aujourd'hui. Mais il oublie un fait capital : c'est sous Félix Tshisekedi que la situation sécuritaire à l'Est s'est dramatiquement dégradée. Et donc ce régime voudrait se prévaloir de son bilan catastrophique pour se maintenir. Il n'y a pas de justification morale possible à un tel renversement des choses, en voulant dire que non, non, non, ça a totalement changé. Alors que la situation du pays, chaque Congolaise, chaque Congolais le sent dans sa vie quotidienne, a empiré au cours des dix dernières années. Olivier Kamitatu, je vous remercie. À lire aussiRDC: «Il faut changer de Constitution pour résoudre un certain nombre de problèmes» - Le grand invité Afrique

Le Mali est confronté à sa plus grave crise sécuritaire depuis 2012, après l'attaque samedi des jihadistes et des séparatistes touaregs sur la ville-garnison de Kati, près de Bamako, et sur la ville de Kidal, à l'extrême-nord du pays. Quelles sont les conséquences de ces événements pour la junte au pouvoir, dont le numéro 2, le général Sadio Camara, a été tué ? Pour Étienne Fakaba Sissoko, « la junte est déboussolée ». Cet universitaire est le porte-parole de la Coalition des forces pour la République de l'imam Mahmoud Dicko, actuellement en exil à Alger. Il est l'invité de Christophe Boisbouvier. RFI : Est-ce que vous êtes surpris par cette offensive conjointe des jihadistes et des séparatistes touaregs ? Étienne Fakaba Sissoko : Surpris ? Absolument pas. Parce que depuis quelques années, c'est ce que nous disions, le tout militaire n'a pas produit de résultats probants depuis quelques années. Et le fait de sous-traiter également la sécurité du pays à travers des mercenaires russes était un danger qu'il fallait éviter. La mort du numéro deux de la junte, le général Sadio Camara, qu'est-ce que cela représente pour la suite des événements ? C'est tout un symbole. C'était celui qui avait travaillé avec d'autres à la venue de Wagner au Mali. Oui, parce qu'il avait fait ses études en Russie et qu'il parlait russe, c'est ça ? C'est ça. Et parce que, aussi, c'est lui qui était le principal responsable des événements du 21 mai 2021, le second coup d'État qui était intervenu, donc, c'était un maillon important du dispositif de la junte. À lire aussiL'influence russe en Afrique se réinvente après le groupe Wagner, selon All Eyes on Wagner Depuis 48 h, on est sans nouvelles du numéro un de la junte, le général Assimi Goïta. Quelles sont vos informations ? Je ne sais pas plus que vous, mais ce qui est évident, c'est que le fait qu'il ne communique pas, depuis hier à aujourd'hui, montre à quel point il est déboussolé, montre à quel point le pouvoir lui-même est déboussolé. Et le pays est aujourd'hui sans gouvernail, se retrouve dans une désolation totale. Et ce sont les videomen malheureusement, ce sont les activistes à la solde du gouvernement qui aujourd'hui, à coups de propagande, s'amusent sur les réseaux sociaux à balancer toutes sortes de nouvelles. Et de fake news, évidemment… Absolument. La reconquête de Kidal par les séparatistes touaregs du FLA, le Front de libération de l'Azawad, est-ce que c'est un revers stratégique pour le pouvoir de Bamako ? Exactement. C'est l'effet combiné Kati-Kidal qui représente véritablement le symbole de toute la journée du samedi et de ce qui a suivi. Kati, c'est le cœur militaire et politique du régime. Et Kidal, c'est le symbole même du récit officiel de la reconquête du territoire qui a été brandi depuis 2023 par le gouvernement. Donc être frappé le même jour sur ces deux points-là, en présence de ceux qui ont été présentés comme les sauveurs de la République, à savoir Wagner, c'est quelque chose, évidemment, qui est un coup dur pour le Mali, mais qui est un coup dur également pour cette junte. Les rebelles disent qu'ils ont conclu ce dimanche un accord avec Africa Corps pour leur retrait, ce qui semble être confirmé par plusieurs sources internationales. Donc tout indique que le pays est aujourd'hui dans le noir total. On ne sait pas qui gouverne, on ne sait pas qui dirige, qui prend les décisions et comment tout cela fonctionne. Les combattants russes d'Africa Corps qui s'enfuient de la ville de Kidal, est-ce que ce n'est pas humiliant pour Moscou ? Je ne sais pas ce qui est humiliant pour Moscou, mais ce que nous, nous avons toujours dit, c'est que Wagner, d'abord et ensuite Africa Corps, n'ont jamais été la solution de la guerre au Mali. Ils sont venus avec des méthodes très contestables qui ont occasionné énormément de pertes en vies humaines, énormément de bavures, énormément de violations de droits de l'homme. Et ce qui est évident aujourd'hui, c'est que Africa Corps est au Mali parce que les autorités actuelles l'ont permis. Et donc pour nous, le véritable responsable de tout ce qui est en train de se passer, ce sont d'abord les autorités maliennes, c'est d'abord la junte malienne. Et c'est pourquoi nous disons qu'il est important que cette junte-là parte pour justement mettre de l'ordre dans tout cela. À lire aussiTrois organisations portent plainte contre le Mali devant la Cour africaine des droits de l'homme Vous êtes le porte-parole de la Coalition des forces pour la République que dirige l'imam Mahmoud Dicko, qui vit actuellement à Alger. Quelle est pour vous la priorité aujourd'hui pour le Mali ? La priorité, c'est le départ de la junte. Une fois la junte partie, c'est à ce moment-là que de nouvelles voies pourront s'ouvrir avec les différents protagonistes, avec les groupes armés aujourd'hui qui, de par leurs actions malheureusement, sont en train d'affaiblir l'Etat, d'affaiblir le pays. Nous sommes tous Maliens et quelles que soient les pertes que nous avons observées depuis samedi jusqu'à maintenant, qu'ils soient du côté des militaires maliens, qu'ils soient du côté du FLA ou encore du Jnim, ça reste des Maliens. Donc c'est le sang des Maliens qui est en train d'être versé aujourd'hui. Donc notre priorité, c'est d'arrêter ce cycle de violences là et d'ouvrir de véritables dialogues pour bâtir un projet de paix. Dans votre communiqué de ce dimanche, vous dites qu'aucun groupe armé ne peut imposer l'avenir du Mali par la force. Mais ne craignez-vous pas que les jihadistes du Jnim ne mettent le Mali à feu et à sang ? Ce risque est réel, mais c'est pourquoi nous insistons sur le fait que la junte doit partir pour ouvrir de nouvelles perspectives. Parce qu'aujourd'hui, vous avez vu, depuis cinq ans, la junte a fait de la guerre un projet de société. Et la guerre à elle seule dans aucun pays du monde n'est arrivée à circonscrire une crise. C'est pourquoi nous disons aujourd'hui qu'il est important de tendre la main à toutes ces personnes, à toutes ces entités qui sont aujourd'hui impliquées dans cette crise-là. Et le dialogue est possible. Le seul obstacle aujourd'hui au dialogue et à la paix, c'est la junte. À lire aussiMali: la junte confirme la mort du ministre de la Défense et annonce deux jours de deuil national

La guerre au Soudan a poussé plus de quatre millions de Soudanais à fuir le pays pour se réfugier dans les pays voisins. Parmi eux, l'Ouganda, qui accueille près de 106 000 réfugiés soudanais ayant cherché à échapper aux violences. L'artiste Algaddal Hassan en fait partie. Il travaille dans le domaine de l'art visuel, et lutte à sa manière contre la guerre, en multipliant les initiatives pour promouvoir la valeur de la paix et de l'unité au Soudan. Dans le camp de Kiryandongo, à l'ouest de l'Ouganda, il a récemment tourné un documentaire sur les défis de trois artistes réfugiés dans ce camp. Algaddal Hassan est interrogé par Houda Ibrahim. RFI : Où étiez-vous quand la guerre a commencé et qu'avez-vous fait après ? Algaddal Hassan : J'étais à Khartoum. J'ai été retenu dans mon bureau durant cinq jours, sans pouvoir y échapper. Quand j'ai pu sortir, je suis partie pour l'État du Nil Bleu, qui était encore calme. Là-bas, j'ai formé des jeunes gens à filmer avec leur portable. J'ai essayé de transmettre mon savoir aux jeunes de mon âge ou qui sont plus jeunes que moi, afin qu'ils puissent raconter leurs propres histoires. Ces jeunes ont aujourd'hui lancé l'initiative « Nous sommes tous une seule famille ». Cette initiative lutte contre le discours de la haine et s'efforce de produire des contenus qui limitent la propagation des rumeurs. Je suis très fier de ce groupe. Ils étaient capables de comprendre le poids des défis qui nous entourent au Soudan. Déjà avant la guerre, vous aviez commencé à donner des formations aux jeunes, dans un État où vous avez passé votre jeunesse ? Je tournais pour des sociétés qui m'envoyaient en reportage dans des régions lointaines et très diverses. Je profitais de ces missions pour organiser des petites formations pour les jeunes, non seulement dans ma région, le Nil bleu, mais partout où j'allais. J'ai ainsi animé des formations au Darfour, une région longtemps ravagée par la guerre et qui souffre toujours. Lorsque je suis arrivée en Ouganda, je me suis rendue dans des camps de réfugiés et j'ai formé des jeunes. C'était ma mission. Quelles sont les thématiques qui ont été le plus abordées par ces jeunes dans leur production ? Je crois que ces réfugiés ont su témoigner de leur réalité. Ils ont décrit leur expérience de réfugiés. Ils se sont concentrés sur des problèmes qui les touchaient personnellement, comme la pénurie alimentaire, le sentiment de la perte, le sentiment d'appartenance. Ce sont les thèmes qui ont été le plus fréquemment abordés par les participants. Quant à ceux au Soudan, malheureusement, les restrictions sécuritaires limitent leur capacité à travailler, et c'est l'une des raisons qui m'a poussée à quitter le pays. Actuellement, le Soudan subit de graves restrictions des libertés. Les journalistes, les photographes et les cinéastes sont pris pour cible. Donc, soit vous restez au Soudan et vous vous taisez, soit vous partez. Certains de ceux que j'ai formés ont quitté le pays et ont trouvé du travail ailleurs, ce qui les a mis à l'abri des horreurs de la guerre. Depuis, ils ont fait du chemin et ils se sont développés. Quant à ceux qui sont restés dans le pays, je peux dire que le seul groupe qui a pu résister et qui continue à produire, c'est « Kollana Ahl - nous sommes tous une seule famille ». Quel impact a eu sur votre travail le fait de devenir un réfugié ? Évidemment, je n'ai pas les mêmes moyens ici qu'au Soudan. Là-bas, j'avais mon bureau, mon matériel et mon équipe. Ici, je suis reparti de zéro. Je réfléchis à ce que je peux apporter et j'essaie de nouer des collaborations avec des artistes qui soutiennent le processus de paix au Soudan. Je travaille avec eux pour produire des chansons et des supports visuels qui s'opposent à la guerre. J'ai collaboré avec plusieurs artistes pour réaliser des productions, qui ont toutes touché et marqué le public. Quelle est la chose la plus dure que la guerre vous a imposée, en tant qu'être humain d'abord puis en tant qu'artiste ? La diaspora… Je pense que c'est cette période de déracinement que nous traversons… Je suis seul ici en Ouganda ; ma famille n'est pas là. Si ma famille était avec moi, je crois que le traumatisme se serait apaisé plus vite. Je considère la famille comme la principale source de sécurité. La guerre vous prive de ce sentiment de sécurité pour vivre dans un état de grande confusion et de désarroi. Votre souhait le plus cher à la fin de cet entretien ? Cette guerre doit s'arrêter. On n'en peut plus. Le peuple est épuisé et les Soudanais ont donné tout ce qui était possible. Si les belligérants prenaient connaissance des témoignages recueillis quotidiennement au Soudan et au sein de la diaspora, je pense qu'ils lâcheraient les armes. Mais ils ignorent complètement ces souffrances. S'ils s'intéressaient au destin des Soudanais, ils arrêteraient la guerre immédiatement. Cette guerre doit cesser. Nous, en tant qu'artistes, nous accomplissons des choses importantes, ce qui nous donne de la force et la conviction que nous sommes sur la bonne voie. Cela nous motive à faire encore plus.

Le premier vice-président de l'Assemblée nationale congolaise Isaac Jean-Claude Tshilumbayi Musawu défend un changement de constitution et ne cache pas que cela permettrait aussi de faire sauter le verrou des deux mandats, afin que Félix Tshisekedi puisse se présenter à un troisième en décembre 2028. Mais comment compte-t-il changer de Constitution ? Est-il d'accord pour passer par un Dialogue national inclusif, comme le réclament l'opposition et l'Église catholique ? De passage à Paris, le premier vice-président de l'Assemblée nationale de la République démocratique du Congo répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Augustin Kabuya, le secrétaire général du parti au pouvoir, l'UDPS, a déclaré le mois dernier « Nous allons toucher à la Constitution ». Qu'est-ce que ça veut dire ? Isaac Jean-Claude Tshilumbayi Musawu : Mais parce qu'il y a des problèmes qui cherchent des résolutions, des problèmes récurrents qui se posent, entre autres, les relations entre les provinces et l'État central, mais aussi les compétences des provinces, plus précisément l'élection des sénateurs, des gouverneurs. Ces problèmes ne peuvent pas faire l'objet de révision. S'il faut améliorer le fonctionnement, il faut changer la Constitution parce que ce sont des situations verrouillées par l'article 220 de la Constitution, qui refuse d'être modifié. Cette fois-là, si nous voulons parfaire le fonctionnement des institutions provinciales et des entités territoriales décentralisées, il faut donc changer la Constitution, parce qu'il n'y a pas possibilité de modifier. Alors, il y a un autre point qu'on ne peut pas modifier par une simple révision, c'est la limitation du nombre de mandats présidentiels ? Des mandats présidentiels, oui. Est-ce que l'objectif est aussi d'offrir un troisième mandat à Félix Tshisekedi ? Pas forcément. Si l'une des conséquences était par exemple que le président se représenterait, ça, ça ne peut être que le choix du peuple souverain qui déciderait de modifier ou de changer sa constitution. Ce n'est pas ça le leitmotiv. Donc il y a toutes ces choses-là qui veulent, par exemple, que nous ayons une nouvelle Constitution, parce que pour les améliorer, il n'y a pas moyen de modifier l'actuelle. À lire aussiRDC: l'Union sacrée de la nation ouvre le débat sur la révision de la Constitution Alors, dans le gouvernement actuel, il y a des ministres, comme Didier Budimbu, qui plaident ouvertement pour que Félix Tshisekedi ait le droit de briguer un troisième mandat en décembre 2028. Est-ce que vous êtes d'accord avec lui ? Si c'est un vœu… Tant que la guerre n'est pas terminée, il est clairement notable que l'on ne peut pas aller à une élection dans les conditions d'une guerre qui a poussé 7 millions de nos compatriotes en dehors du pays. Donc, les obligeant ainsi à ne pas participer à l'expression libre de leur choix. Donc, si la guerre n'est pas terminée en décembre 2028, il y aura un glissement ? Ce n'est pas un glissement, c'est un principe normal que l'on ne tienne pas les élections dans des conditions de guerre. Et comment ça se justifierait ici en Europe ? Vous avez des exemples de cela ? L'Ukraine, c'est une démocratie qui n'arrive pas à tenir des élections parce qu'elle ne peut pas les tenir sous les armes. Alors, de fait, Volodymyr Zelensky a terminé son dernier mandat il y a deux ans. On serait avec Félix Tshisekedi dans un scénario hors mandat, comme Volodymyr Zelensky ? Chez nous, c'est constitutionnel. Ça ne sera même pas un scénario hors mandat parce que notre Constitution le prévoit assez bien qu'à la fin de son mandat, le président de la République, lui, il reste en fonction jusqu'à l'installation effective du nouveau président élu. Ce ne sera pas un glissement, ça sera un fonctionnement normal des institutions. Alors, ce que disent les catholiques de la Cenco, c'est qu'on ne peut pas changer la Constitution sans d'abord obtenir un consensus national. Qu'est-ce que vous répondez ? Est-ce qu'il faut un large consensus national pour changer la Constitution ? Oui, il faut un très large consensus qui doit éventuellement passer par la représentation nationale, donc le Parlement, c'est ce qui est prévu dans notre Constitution, trois cinquièmes des députés siégeant au Congrès, soit alors par la consultation directe du peuple souverain. C'est ça le large consensus national. Ce n'est pas un large consensus national qui se ferait avec les prêtres catholiques et les politiciens qui ont récolté 800 ou 600 voix aux dernières consultations. À lire aussiRDC: modifier la Constitution «pourrait aggraver la situation sécuritaire», assure l'Église catholique Pas de Dialogue national inclusif avant un éventuel changement de Constitution ? Le dialogue, je ne le retrouve nulle part dans notre Constitution. Ce débat sur un éventuel troisième mandat, il a déjà existé du temps de Joseph Kabila. Et finalement, après la mobilisation de l'opposition et de l'Église catholique, il y a renoncé, c'était en 2018. Est-ce que vous ne craignez pas qu'il y ait à nouveau un débat très vif dans votre pays, et que vous n'arriviez peut-être pas à imposer votre réforme ? Mais c'est pourquoi je vous dis que, en 2018, vous dites, lorsque les gens ont tenté ce débat, c'était dans un contexte où rien n'empêchait la tenue des élections en 2016. Ils ont décidé de se cramponner au pouvoir sans aucune justification, et cela a fait que les institutions se sont retrouvées dans un glissement infondé et injustifié, et que les ténors du pouvoir de l'époque ont cherché à couvrir l'imposture. Ce n'est pas la même chose aujourd'hui, donc ce sont des réalités assez différentes. Donc, vous pensez que ce que Joseph Kabila n'a pas réussi en 2018, Felix Tshisekedi va le réussir d'ici 2028 ? Tout dépend aussi de la qualité, de la légitimité. Vous avez sûrement suivi, lorsque notre équipe nationale s'est qualifiée à la Coupe du monde de football et que le président Tshisekedi a réuni les joueurs congolais, vous avez vous même entendu combien dans les masses à Kinshasa, une ville connue pour son penchant vers l'opposition, on scandait et on réclamait auprès du président qu'il change la Constitution. À lire aussiRDC: l'opposant Moïse Katumbi alerte sur le projet de révision de la Constitution

Après le Kenya, le Tchad vient au secours des Haïtiens contre les gangs qui les terrorisent dans Port-au-Prince. Ndjamena va en effet déployer quelque 1 500 hommes en Haïti, dont 500 sont déjà sur place. Au total, la nouvelle Force de répression des gangs va compter 5 500 hommes venus de 18 pays. Pourquoi l'ONU et les États-Unis font-ils appel en priorité à des soldats tchadiens ? L'écrivain haïtien Jean-Marie Théodat est directeur du département de géographie à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et vient de publier Haïti mon amour ! chez Hémisphères Éditions Il est l'invité de Christophe Boisbouvier. RFI : Après la mission multinationale dirigée par le Kenya, voici la Force de répression des gangs menée notamment par le Tchad. Qu'est-ce que vous en pensez ? Jean-Marie Théodat : Écoutez, vu l'embarras dans lequel Haïti est plongé depuis l'assassinat du président Jovenel Moïse en 2021, ça ne peut être qu'une bonne nouvelle. En espérant que ce ne sera pas une mission de plus, parce que ce n'est pas la première fois que les Nations unies délèguent des forces. Donc, on espère que les leçons des précédentes expériences auront été retenues pour ne pas répéter les mêmes erreurs. Alors, la mission multinationale dirigée par le Kenya, elle n'était constituée que d'environ 1 000 soldats. Et cette Force de répression des gangs pourrait atteindre quelque 5 500 hommes et avoir un mandat plus offensif. Est-ce que cela vous paraît une bonne chose ou pas ? Alors il y a juste une petite correction à faire. Les 1 500 Kényans délégués en Haïti n'étaient pas des soldats mais des policiers. Donc avec des armes de maintien de l'ordre, c'est-à-dire des armes légères qui n'avaient aucun rapport avec l'urgence et l'énormité du défi qui était de faire face à plusieurs milliers de gangsters armés d'armes de guerre, etc. Donc aujourd'hui, on parle de 5 500 hommes, c'est-à-dire que c'est sensiblement plus important. Et puis cette fois avec un mandat clair, ça s'appelle une Force de répression des gangs. J'espère que la sémantique n'est pas trompeuse, mais s'il faut en juger par les intentions déclarées et puis surtout par l'importance des moyens qui ont été déployés, d'accord. Déjà, l'aéroport de Port-au-Prince a été transformé en une base aérienne pour accueillir un premier contingent de 500 Tchadiens. Donc, nous espérons que cette présence, et surtout les moyens qui ont été déployés, permettront de répondre efficacement aux défis posés par les gangsters. À lire aussiHaïti: l'armée tchadienne double son effectif au sein de la mission multinationale de répression des gangs Alors des unités venues de l'autre côté de l'Atlantique et en l'occurrence du Tchad. Qu'est-ce que cela vous inspire ? D'un point de vue symbolique, on peut dire que c'est une bonne nouvelle parce que Haïti n'est pas un pays totalement étranger aux Africains. Nous sommes, comme on dit souvent, la fille aînée de l'Afrique et le fait que des Africains volent au secours des afro-descendants que nous sommes, cela ne peut être que de bon augure. Pour dire qu'il y a dans cette Méditerranée atlantique des liens forts, des liens symboliques, historiques qui doivent se concrétiser avec un projet politique conscient. Maintenant, il faut voir que cette présence tchadienne n'est pas l'expression d'une volonté populaire du Tchad, de participer à ce qui se passe en Haïti, mais plutôt la délégation à un pays militairement aguerri de la part de l'Assemblée générale des Nations unies, qui n'a pas d'autre solution que de déléguer à d'autres nations la tâche de maintien de l'ordre dans ce qu'on appelle les périphéries du Sud, où ni des soldats américains, ni des soldats japonais, ni des soldats européens n'ont envie d'aller traîner leurs guêtres parce qu'on sait que ce sont toujours des opérations très périlleuses. Et puis parce que Haïti n'est pas non plus un pays du premier champ, avec un intérêt stratégique qui justifierait que les États-Unis ou que la France y envoie des troupes. Pour préparer les Tchadiens aux combats urbains dans Port-au-Prince, les Américains d'Africom sont en train de leur dispenser une formation technique. Pourquoi les Américains tiennent-il tant à ce que des Kényans, des Tchadiens participent à la sécurisation de votre pays ? Je pense qu'il y a une volonté évidente d'avoir en Haïti des forces qui ne donnent pas à la population le sentiment d'avoir été occupée par l'étranger. Vous savez, Haïti a une histoire nationale et un sentiment national très ombrageux qui fait qu'on ne tolérerait pas la présence d'une armée qui donnerait le sentiment que notre indépendance a été mise sous le boisseau. Tandis qu'avec des congénères, on va dire, presque africains, et la présence sur le terrain, disons vraiment photogéniques, cela passera toujours mieux d'avoir des soldats noirs, disons les choses carrément, avec une population qui est elle-même majoritairement noire et d'ascendance africaine. Et je pense que c'est probablement le sens de cette option africaine pour intervenir en Haïti. Qu'est-ce que le Tchad peut attendre de la part des Américains en contrepartie de l'envoi de 1 500 soldats ? Je pense que ces missions sont comme les missions précédentes, des missions tarifées. On ne peut pas dire que l'engagement du Tchad soit un engagement vénal, mais sans une compensation financière importante, je pense que personne n'a envie d'aller mourir pour Port-au-Prince. Donc, le Tchad doit certainement avoir une compensation financière. Mais je pense que le Tchad a aussi à s'attendre à un retour de faveur parce que, en intervenant en Haïti, les Tchadiens donnent aux États-Unis un gage de fidélité. En espérant sans doute qu'en retour, sur le terrain très spécifique de l'Afrique, ils pourront compter sur les Américains pour faire face notamment à la guérilla jihadiste qui mine l'unité du territoire, notamment dans la partie nord, à la frontière avec la Libye. Et avec le Soudan. Et avec le Soudan. Bien sûr, dans le Darfour. À lire aussiHaïti: les affrontements entre gangs s'intensifient à Port-au-Prince et forcent 5000 habitants à se déplacer

Quel est le poids des francs-maçons en Afrique ? La question se pose à Madagascar, où le grand maître du Grand Orient de France, Pierre Bertinotti, est en visite cette semaine, tout juste six mois après la révolution Gen Z qui a fait tomber le régime d'Andry Rajoelina. La Grande Île compte quelque 1 500 francs-maçons. Quelles sont les priorités de cette obédience maçonnique à Madagascar et sur le continent africain ? En ligne d'Antananarivo, le franc-maçon français Pierre Bertinotti répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Pierre Bertinotti, qu'est-ce que les francs-maçons du Grand Orient disent aux jeunes de la Gen Z qui ont fait tomber le régime d'Andry Rajoelina au mois d'octobre dernier ? Pierre Bertinotti : Il y a d'abord le Grand Orient de France. C'est la principale obédience maçonnique libérale au sens des libertés individuelles, libertés publiques dans le monde, et nos valeurs sont fondamentalement celles d'un humanisme et d'un universalisme. Donc, ce que je dis à la jeunesse : « Vous savez, le Grand Orient de France, ça a été un des grands soutiens de la République, un des grands soutiens de la démocratie. Et nous, nous souhaitons évidemment que ces valeurs humanistes et universalistes puissent s'appliquer partout dans le monde, à Madagascar mais en France aussi ». Du temps d'Andry Rajoelina, le grand maître du Grand Orient de France était reçu en audience au palais présidentiel. Mais avec le colonel Michael Randrianirina, ce n'est plus le cas. Est-ce qu'il y a un coup de froid avec les nouvelles autorités ? Lorsque le Grand Maître se déplace effectivement dans un pays ami, il est de tradition qu'une audience soit sollicitée. Mais cette audience n'est pas nécessairement accordée du fait souvent d'un emploi du temps chargé. Et je ne vois pas là une mauvaise manière. Le rapprochement des nouvelles autorités malgaches avec la Russie de Vladimir Poutine, qu'est-ce que cela vous inspire ? Alors, est-ce que cela m'inspire ? C'est que ces valeurs du Grand Orient de France, à propos de la vie d'une société à Madagascar, elles valent également pour les relations internationales. Quand je vous parlais du respect de l'autre et du dialogue, et bien dans le domaine international, c'est la même chose. C'est sûr que nous sommes à une époque où le multilatéralisme est remis en cause. La place et le rôle des Nations unies, pour prendre juste cet exemple, sont remis en cause. Je crois que le mot fondamental, c'est le mot dialogue. Et je voudrais prendre un exemple. Nous avons parmi nos anciens Léon Bourgeois. Léon Bourgeois a été un responsable politique français du début du 20ᵉ siècle, qui a notamment développé ce qu'on appelle le solidarisme, la mise en place de lois sociales. Mais cet homme également a été un des pères fondateurs de la Société des nations. Vous savez, l'ancêtre de l'ONU. Et en 1920, Léon Bourgeois a reçu le prix Nobel de la paix. Pour nous, Léon Bourgeois incarne parfaitement ce qu'est la Franc maçonnerie du Grand Orient de France, et notamment pour les relations internationales. Qu'elle est aujourd'hui en Afrique ce qui vous préoccupe le plus en tant que Grand maître du Grand Orient de France ? Alors il y a la question climatique, mais ce qui nous préoccupe, c'est l'arrêt ou la forte diminution de l'aide publique au développement. Je voyais le dernier rapport du comité d'aide au développement de l'OCDE, où on a une chute de 25% par rapport à 2024. Bien sûr, c'est du fait de l'effondrement des crédits américains et notamment de l'USAID. Or, en Afrique, on a des pays très pauvres qui ont besoin de l'aide publique au développement. Donc là, effectivement, la France devra reprendre son bâton de pèlerin, faire également des efforts budgétaires, parce que nous aussi, on a vu une diminution de l'aide publique au développement. Donc, la question du développement reste encore pleine et entière avec les défis climatiques et, bien sûr, la multiplication des conflits en Afrique de l'Ouest, dans la région des Grands Lacs. Nous avons tous intérêt à ce que le développement de l'Afrique puisse se faire dans les meilleures conditions économiques, sociales et politiques possibles. Et que répondez-vous à ceux qui disent que beaucoup de gens entrent dans la franc-maçonnerie pour élargir leur réseau, leur influence, et non pas pour porter des valeurs humanistes ? Alors effectivement, ça c'est la vision parfois négative de la franc-maçonnerie où on dit « bon, c'est un réseau, un réseau d'affaires, un réseau d'influence ». Je crois que cette image-là n'est pas exacte parce que le franc-maçon d'abord travaille sur lui-même. Et nous, au Grand Orient de France, comme on dit, nous marchons sur nos deux jambes. La première jambe, c'est la jambe initiatique, le travail personnel fait sur soi-même. Deuxième jambe, c'est la transformation de la société. C'est comment les valeurs que nous apprenons dans le travail initiatique à l'intérieur du temple, comment ces valeurs-là, nous les faisons vivre dans la société. Et donc notre rôle, qu'est-ce que c'est ? Lorsque, par exemple, je rencontre des responsables politiques, et bien je promeus auprès d'eux cette vision de la société. L'universalisme, c'est l'égalité de tous, c'est la lutte contre toutes les discriminations. Eh bien je promeus auprès des responsables publics la mise en place, par exemple, de politiques de lutte contre toutes les discriminations. Voilà, c'est ça fondamentalement le rôle des francs-maçons dans la société civile. À lire aussiLes Rehfram, le rendez-vous des francs-maçons d'Afrique

Qui va succéder à Antonio Guterres fin 2026 au poste de secrétaire général de l'ONU ? Aujourd'hui et demain, les quatre candidats sont auditionnés par l'Assemblée générale à New York. Sont en lice la Chilienne Michelle Bachelet, l'Argentin Rafael Grossi, la Costa-Ricaine Rebeca Grynspan et le Sénégalais Macky Sall. L'ancien chef d'État du Sénégal peut-il gagner ? Christophe Boisbouvier a posé la question à Francis Kpatindé, l'ancien porte-parole du HCR pour l'Afrique, qui enseigne aujourd'hui à Sciences Po Paris et qui n'exclut pas la victoire au finish d'un OVNI, à savoir Gianni Infantino, le patron de la FIFA. RFI : Francis Kpatindé, qui est favori selon vous pour succéder à Antonio Guterres ? Francis Kpatindé : Ils sont quatre candidats à passer le grand oral aujourd'hui et demain. Mais le sentiment général à New York, au siège de l'organisation, reste néanmoins que celle ou celui qui sera élu ne figure pas encore sur la liste actuelle, même si la date de dépôt des candidatures fixée au 1ᵉʳ avril est passée. Il ne faut donc pas exclure d'autres candidatures dans les semaines ou mois à venir. Un candidat peut donc surgir à la dernière minute et rafler la mise. Au siège de l'ONU, à New York toujours, certains évoquent déjà la candidature de l'actuel vice-secrétaire générale Amina J. Mohammed, qui est métisse, binationale du Nigeria et de la Grande-Bretagne. Et même, tenez-vous bien, celle du président en exercice de la FIFA, Gianni Infantino, connu pour sa proximité avec le président américain Donald Trump. Oui, donc c'est très ouvert. Mais si on en reste à ces quatre candidats actuels, quel est à votre avis le mieux placé ? Moi, je pense que ce sera un des candidats latino-américains. Donc soit l'ancienne présidente du Chili, Michelle Bachelet, soit l'actuel patron de l'Agence de l'énergie atomique, l'Argentin Rafael Grossi ? Oui, c'est ça. Et soit Madame Rebecca Grynspan aussi. Qui a été vice-présidente du Costa Rica ? Du Costa Rica. Voilà. La décision finale reviendra aux quinze membres du Conseil de sécurité, dont cinq ont le droit de veto. C'est à eux de donner le nom, de suggérer le nom à l'Assemblée générale des Nations unies. Et entre madame Bachelet, monsieur Grossi et madame Grynspan, qui a le meilleur profil pour plaire à la fois à l'Amérique, à la Chine et à la Russie ? Madame Bachelet est candidate. Elle a déjà travaillé aux Nations unies. Elle a même dirigé le Haut-Commissariat aux droits de l'homme des Nations Unies, tout comme ONU-Femmes. Et elle connaît le sérail. Mais comme elle est marquée à gauche, son pays, donc le Chili, lui a retiré sa couverture. Donc, à mon avis, elle aura quelques petites difficultés. Rafael Grossi semble être proche du gouvernement actuel, le gouvernement conservateur argentin et également, donc, il pourrait avoir les faveurs du président américain Donald Trump. Donc, je pense que Rafael Grossi pourrait emporter la mise parce que son profil correspond à l'air du temps. Et parce qu'il garde de bons rapports avec Vladimir Poutine et Xi Jinping ? Absolument. Il a de bons rapports aussi bien avec le président américain et le président de son pays qu'avec donc le président chinois et le président russe. Alors, parmi les quatre candidats, il y a donc l'ancien président du Sénégal, Macky Sall. Quelles sont ses chances alors ? Macky Sall joue une partie difficile. D'abord, l'Afrique a déjà occupé la fonction à deux reprises, donc a eu deux secrétaires généraux avec l'Egyptien Boutros Boutros-Ghali et le Ghanéen Kofi Annan. Sa candidature n'est pas portée par son pays d'origine ni par l'Union africaine. Pour faire bref, Macky Sall est le candidat du Burundi et de quelques autres chefs d'État africains, dont le Congolais Denis Sassou-Nguesso. Par ailleurs, la gouvernance politique et économique de Macky Sall fait l'objet de vifs débats depuis deux ans. Ses adversaires mettent en exergue la répression contre la jeunesse urbaine et des opposants, et le fait qu'il ait laissé derrière lui une dette cachée pour le moins colossale. Alors ce que disent les proches de l'ancien président sénégalais, c'est que s'il y avait eu un veto de l'un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité, il n'aurait pas maintenu sa candidature. Mais le véto, vous savez, le veto jouera plus tard. À mon avis, on est au début d'un processus et la question du veto ne se pose pas pour l'instant. Mais Macky Sall ne joue-t-il pas sur le fait que pendant ses douze ans à la tête du Sénégal, il a noué de bons rapports, il a noué des rapports de confiance, à la fois avec Donald Trump, avec Xi Jinping, avec Vladimir Poutine. Il est allé essayer de faire une médiation entre Kiev et Moscou en 2022 ? Absolument. Macky Sall connaît tout ce monde pour avoir été président du Sénégal et président en exercice de l'Union africaine. Il faut le rappeler également. Mais vous savez, en face de lui, il y a des gens qui sont aguerris. Ce ne sont pas des bleus, il y a madame Bachelet qui a été présidente du Chili, qui a dirigé l'ONU-Femmes, qui a dirigé le Haut-Commissariat des Nations unies pour les droits de l'homme. Il y a Monsieur Grossi également, qui dirige une agence qui est capitale aujourd'hui dans l'évolution pour l'énergie atomique. Donc pour vous, Macky Sall, c'est un outsider ? Moi, je pense sincèrement, avec tout le respect qu'on lui doit, parce qu'il a été président du Sénégal pendant douze ans, je pense qu'il n'a vraiment pas de chance d'être le prochain secrétaire, le 10e secrétaire général des Nations unies. Ce serait une surprise ? Absolument. Ce serait une surprise, mais une grande surprise. Mais je ne pense pas qu'il remplisse les cases pour être le 10ᵉ secrétaire général des Nations unies. À lire aussiSénégal: l'ex-président Macky Sall maintient sa candidature au poste de secrétaire général de l'ONU

Le 10ᵉ Forum International de Dakar sur la Paix et la Sécurité en Afrique débute ce lundi pour deux jours dans la capitale sénégalaise. L'occasion pour des chercheurs, des décideurs politiques, des journalistes, d'échanger sur les enjeux régionaux. Il sera beaucoup question de souveraineté : économique, militaire, numérique. Parmi les intervenants, notre invité Afrique ce matin, Gilles Yabi, fondateur et directeur exécutif du centre de réflexion citoyen Wathi. Il répond aux questions de François Mazet RFI : Gilles Yabi, le terme de souveraineté revient dans les titres des différents ateliers de ce forum de Dakar. Est-ce parce que la souveraineté des pays africains est particulièrement menacée à l'heure actuelle ? Gilles Yabi : Je crois que, indépendamment des crises actuelles au niveau mondial, la souveraineté des pays africains a toujours été menacée. Les pays africains furent des colonies, notamment d'empires européens, et cela veut dire une dépossession de leur destinée. Et donc on a encore affaire à des États qui sont jeunes dans leurs frontières. Ce qui veut dire que la demande d'espace de souveraineté, même si généralement elle est formulée comme étant une demande absolue de souveraineté, elle est légitime de ce point de vue-là. Je pense que c'est un cheminement historique tout à fait naturel qui est aussi lié au changement générationnel dans les pays africains. Après, effectivement, il est renforcé par les différentes crises, la guerre en Iran, mais avant cela, la guerre de la Russie contre l'Ukraine. On avait déjà beaucoup parlé de la menace, notamment sur le plan économique. Mais aussi, il ne faut pas oublier la pandémie de la Covid-19, qui avait déjà amené au premier plan la question de la souveraineté en Afrique, et pas seulement en Afrique, puisque la question se posait un peu partout à ce moment-là. Nous sommes dans une époque néo impériale, est-ce que les Africains ont le sentiment d'être particulièrement ciblés par les nouveaux appétits des grandes puissances ? Oui, je crois qu'il y a ce sentiment-là, en tout cas lorsqu'on entend les discours sur le continent, y compris au niveau de ce qu'on peut appeler les élites intellectuelles du continent, il y a souvent ce sentiment. Alors, moi, je ne suis pas totalement convaincu que l'Afrique soit spécifiquement ciblée. Elle est ciblée parce qu'évidemment elle a des ressources naturelles. Elle n'est pas la seule à avoir des ressources naturelles, des ressources critiques. D'ailleurs, pour un certain nombre de pays, en particulier, tout ce qui est essentiel pour la transition énergétique, etc. Et, d'une certaine manière, il faut que les pays africains fassent un peu comme les grandes, les moyennes et les petites puissances qui ont cette capacité à identifier à nouveau leurs intérêts, leurs besoins, pas seulement à court terme, mais aussi à moyen et à long terme, à avoir une véritable stratégie. Il y a une concurrence entre grandes puissances pour l'accès aux ressources africaines. Chacun met en avant ses forces. Mais est-ce qu'on peut dire que les pays africains choisissent une forme de multi alignement ? Je crois que, pour la majorité des pays africains, oui, on est plutôt dans une tentative de multi alignement pour ne pas être dans une opposition frontale à une grande puissance. Les pays africains comprennent bien qu'ils peuvent aussi jouer justement des rivalités entre les grandes et les moyennes puissances. Il faut qu'en Afrique, on regarde aussi la dynamique des rapports de force internationaux et qu'on regarde la montée de l'Inde, des pays comme la Turquie. Sans doute, pour moi, le pays qui a fait le plus d'avancées dans sa présence sur le continent, dans son influence économique, mais aussi d'ailleurs militaire sur le continent au cours des dix ou quinze dernières années. Donc il ne faut pas regarder seulement les très grandes puissances, il faut regarder tout le monde. Tout ça est d'une très grande complexité. Et au fond, je pense que cela amène surtout la question essentielle d'avoir plus d'anticipation, de centres de recherche intégrés à certaines organisations régionales africaines. Ce sont des questions qui sont extrêmement complexes et qui demandent à ce qu'on ait un suivi permanent. Sur les questions de sécurité qui sont au cœur des échanges à ce Forum de Dakar, c'est la 10ᵉ édition. Au fil des années, vous avez pu constater que la situation sous-régionale se dégrade ? Au Sahel, on a quatre pays constamment parmi les dix les plus touchés par le terrorisme dans le monde depuis plusieurs années : vous avez le Burkina Faso, le Mali, le Niger et le Nigéria. Mais on a aussi des pays côtiers comme le Bénin, le Togo qui font leur apparition dans ces classements. Donc on a une extension des zones où nous avons des groupes armés, disons irréguliers, terroristes, mais pas seulement, puisque des milices s'installent aussi. Et cela appelle nécessairement à la poursuite d'une réflexion et d'une action collective. Concrètement, qu'est-ce qui peut être fait aujourd'hui pour essayer de renverser cette tendance et cette situation assez sombre ? D'abord, l'endiguement ou les tentatives d'endiguement, on ne peut pas y échapper. Il faut surveiller beaucoup plus attentivement les zones frontalières. C'est déjà le cas dans les pays côtiers qui sont les plus exposés. Mais il ne faut pas que ce soit seulement à nouveau une présence militaire. Il faut que ce soit aussi une présence de l'État dans ses fonctions économiques et sociales, parce que les groupes armés profitent toujours de tensions, de frustrations existantes pour s'implanter. Évidemment, la coopération entre les pays de la région est essentielle. Et là, évidemment, on a une grande difficulté parce qu'il faut que ce soit des deux côtés, notamment du côté des pays sahéliens. L'autre élément qu'il ne faut pas oublier, c'est que la logique des groupes armés a toujours intégré les frontières, et notamment l'économie de la violence et de l'insécurité, puisque l'économie informelle permet des échanges transfrontaliers et que les moyens de la violence viennent aussi de tous ces réseaux de criminalité qui ont toujours connecté l'Afrique de l'Ouest sahélienne à l'Afrique de l'Ouest côtière. Donc, depuis très longtemps, ce qu'on devait éviter, la fragmentation de la région, finalement. Malheureusement, les pays eux-mêmes et leurs dirigeants ont contribué à cette fragmentation. Et aujourd'hui, on fait face à un défi très important qui est celui de la coopération au moins sécuritaire, dans un contexte où les trois pays sahéliens ont quitté la Cédéao. À lire aussiSénégal: ouverture du Forum de Dakar dans un paysage sécuritaire africain transformé

Depuis mardi et jusqu'à dimanche soir, les artistes de renom se succèdent sur les scènes du festival du Printemps de Bourges qui fête, cette année, ses 50 ans. Parmi les invités vendredi soir : le rappeur Ino Casablanca, la chanteuse Noor, mais surtout le groupe de zouglou Magic System, qui a lui aussi un anniversaire à célébrer : la formation fête cette année ses 30 ans. À cette occasion, le groupe a sorti un nouvel album et prévoit une grande tournée l'an prochain. Le leader et parolier de Magic System, A'salfo, est au micro de Léa Boutin-Rivière. RFI: Cette année, vous célébrez les 30 ans de Magic System. Quand vous repensez à ces 30 ans, est-ce qu'il y a un souvenir particulier, une anecdote particulière qui vous revient à un moment vraiment marquant ? A'salfo: Oui, c'est nos débuts de carrière en France. Surtout cette invitation surprise du président Chirac à l'Élysée qui reste gravée dans nos mémoires. Parce que c'était quelque chose d'exceptionnel pour un groupe qui venait d'Afrique. Ces 30 dernières années, vous avez eu beaucoup, beaucoup de tubes. Est ce qu'il y en a un que vous, en tant que groupe, vous aimez particulièrement chanter sur scène ? Vous savez, il est difficile de faire des enfants et de choisir un seul qu'on aime. Mais le titre qui a marqué notre carrière et qui a marqué tous nos fans, c'est Premier Gaou, qui est resté un titre intemporel, un titre transgénérationnel. Il y en a même qui nous nous appellent gaou, de telle sorte que le titre est même plus connu que le groupe. Il y a eu Magic in the Air il y a douze ans. Ces deux titres sont ces titres là qui restent encore prisés par tout le public aujourd'hui. On vient avec cette joie de vivre et c'est contagieux. On ne peut pas être dans la loose en écoutant Magic System. Pour fêter votre anniversaire, vous avez prévu une grande tournée des Zénith en France, une date à l'Accor Arena. Est-ce que vous prévoyez aussi des dates en Côte d'Ivoire en particulier et dans tout le reste de l'Afrique en général ? Comment est ce que l'on peut imaginer une fête des 30 ans de Magic System sans tous ces pays africains qui nous ont soutenus ? Nous sommes en train de rédiger le programme de la tournée africaine, parce que nous allons parcourir aussi toutes les capitales africaines, parce que tout est parti de l'Afrique. Donc on va commencer aussi cette célébration par Abidjan. Abidjan a vu notre Premier Gaou et Abidjan va voir ce que les Gaou sont devenus. À lire aussiA'Salfo, de Magic System à HEC Vous avez plein de tubes, mais vous n'avez pas arrêté de publier des disques pour autant. Vous en avez un qui est sorti en début d'année, votre douzième. Ça s'appelle Donnie Donnie. Vous revenez à du zouglou plus pur après des albums qui étaient plus tournés vers l'international. Qu'est-ce qui vous a donné envie de ce retour aux sources ? À un moment donné, il faut revenir 30 ans après. Il faut qu'on revienne dire au monde entier voilà d'où on est parti. Nos deux derniers albums étaient des albums tirés de la source du zouglou originel et aujourd'hui, on est content que beaucoup de fans qui avaient le dépit d'amour et croyaient qu'on les avait abandonnés, soient de nouveau contents et que la connexion soit de nouveau établie juste avant nos 30 ans de carrière. Même si c'est des mélodies assez festives, il y a quand même des thèmes assez sérieux qui sont abordés, les migrations, la religion, l'argent... Comment vous combinez cette mélodie festive et ces thématiques qui peuvent être assez graves quand même ? À lire aussi«Doni, doni», 12e album de Magic System: apporter «une vision nouvelle» à la musique du groupe Il y a un paradoxe entre ce que Magic System chante et ce que Magic System est. Nous, on a voulu être engagés autrement. On chante la joie de vivre, comme si on voulait donner espoir à tous ceux qui croient que c'est perdu. Mais en même temps, derrière, c'est un groupe engagé à 1 000 % parce que, en dehors de nos albums, nous construisons des écoles aussi. Il n'y a pas que les albums que nous construisons. C'est quand même quinze écoles Magic System qui permettent à 4 500 enfants d'aller à l'école dans des conditions confortables. Voilà là où notre engagement se situe. Chanter, faire danser le monde, mais profiter aussi de nos droits d'auteur pour réaliser des infrastructures qui changent la vie des populations défavorisées en Afrique. Et je crois qu'avec la Fondation Magic System, nous sommes plus au début qu'à la fin. Est ce que vous avez déjà des projets en tête pour la Fondation Magic System? Oui, quand on créait le Femua, c'était une école par an qu'on avait promis. Aujourd'hui, nous sommes à la 18ᵉ édition et nous sommes à quinze écoles. La 20ᵉ édition va vite arriver, c'est en 2028. Notre premier objectif, c'est d'être à 20 écoles avant la 20ᵉ édition. La santé aussi est un parent pauvre dans le système de développement de nos pays. Donc, nous allons au maximum aussi construire des centres de santé, des dispensaires, dans les localités les plus éloignées. Et puis, nous œuvrons aussi pour le développement des industries culturelles et créatives en Afrique. Notre rêve aujourd'hui, c'est de construire un centre de formation qui va permettre à tous les acteurs des arts vivants de pouvoir se former et être plus compétents sur le terrain.

« Une loi attendue dans le monde entier », voilà comment la ministre française de la Culture, Catherine Pégard, qualifie le texte pour faciliter les restitutions d'œuvres pillées pendant la colonisation. Le projet de loi a été adopté ce lundi 13 avril 2026 à l'Assemblée nationale. Il permettrait de passer désormais par décret, plutôt que par une loi spécifique à chaque restitution. Et les musées vont avoir un rôle majeur à jouer, souligne le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne, professeur émérite à l'université Columbia à New York. Il est l'invité de Charlotte Idrac. RFI : Que pensez-vous de ce texte sur les restitutions qui vient d'être adopté à l'Assemblée en France ? Souleymane Bachir Diagne : Il était temps. Ce texte lève une restriction qui permettait jusqu'à présent, devant des demandes de restitutions, de dire : « Écoutez, il y a un principe d'inaliénabilité, donc on ne touche pas, on ne soulève pas la question. » Donc, maintenant, le champ est libre, si vous voulez. Cela veut dire que des négociations peuvent s'engager entre, je dirais, des acteurs sur le terrain. Un musée français, un musée africain ou des musées du Nord à un musée du Sud, à la condition, bien entendu d'établir une liste de demandes fondées aussi sur des recherches de provenances. Est-ce que vous pensez qu'avec cette loi, on va aller vers une multitude de demandes de restitution de la part des pays ou des musées ? Je ne vois pas des demandes énormes se profiler pour une raison très simple : les restitutions qui ont déjà eu lieu ont concerné des objets qui avaient été pillés à la suite d'expéditions coloniales extrêmement violentes. Celle qui a mis fin, par exemple, au dernier royaume du Dahomey, le royaume du roi Béhanzin, ou celle par les Britanniques qui a saccagé et détruit Benin City, les fameux Bronzes du Bénin qui se retrouvent partout dans le monde aujourd'hui. Celles-là étaient des œuvres qu'il était facile d'identifier et il fallait à tout prix évidemment les restituer comme réparation. Il y a des tas d'autres œuvres qui se retrouvent dans les musées, et souvent d'ailleurs dans des réserves. Et donc il y a matière à faire des recherches patientes, scientifiques, de provenances. Toutes les œuvres ne sont pas des œuvres qui ont été arrachées par la violence. Par conséquent, l'idée qu'il y aurait maintenant des listes en attente avec des milliers et des milliers d'objets présentés comme une forme, une sorte d'addition par les États africains, je ne vois pas cela arriver. Est-ce que, selon vous, il faut tout restituer ? Alors c'est là que s'engagent les négociations. Dire qu'il faut tout restituer, c'est tomber dans un identitarisme qui consisterait à dire en gros chacun chez soi, rentrez à la maison. Que toutes les œuvres qui ont été produites par des humains se retrouvent dans les aires culturelles qui les ont produites, et puis voilà. Je ne le crois pas. Il existe aujourd'hui des musées qu'on peut appeler des musées universels, c'est-à-dire des musées qui ont vocation à présenter la créativité de l'humanité dans son ensemble. Par exemple ? Aujourd'hui, le Louvre est devenu un musée vraiment universel, où il n'y a pas simplement les œuvres de l'Europe ou des œuvres dont on estime qu'elles ont préparé la créativité européenne, comme les œuvres égyptiennes ou les œuvres de Mésopotamie. Il y a aussi les œuvres des quatre autres continents, et c'est la raison pour laquelle vous avez la galerie des cinq continents. Vous avez le musée du Louvre-Lens qui est dans cette dynamique également. Vous avez le Metropolitan Museum à New York, que je connais bien. Cette question des restitutions, finalement, elle touche pour vous, à la manière dont on conçoit aujourd'hui les musées ? Absolument. Je crois que cette question de la restitution n'est pas simplement un transvasement, ce n'est pas simplement un voyage retour des objets. L'art africain a été véritablement à l'origine de la grande révolution artistique du XXᵉ siècle. Donc, il est tout à fait naturel que cet art africain ait toute la place qui lui revient dans les musées, dans les grandes capitales cosmopolites comme New York ou Paris ou Saint-Pétersbourg, etc. Dans le camp des critiques, il y avait, ou il y a, cet argument que les pays d'origine n'auraient pas Les infrastructures muséales adaptées pour les restitutions d'œuvres. Qu'est-ce que vous en pensez ? Eh bien, c'est une excellente occasion pour qu'une coopération s'installe entre musées du Nord et musées du Sud. Et les premiers pas, c'est peut-être aider aussi à l'édification d'un musée au sud qui puisse recevoir non seulement les œuvres qui seraient éventuellement restituées, mais également des œuvres d'autres époques, d'autres continents, de telle sorte que, grâce à la circulation internationale, les musées universels se développent aussi dans ce que l'on appelle le sud global. Donc une circulation, un dialogue, entre des œuvres ? Tout à fait un dialogue des œuvres entre elles. D'abord, ouvrir les musées avec des prêts, ce serait une excellente manière de procéder et de faire en sorte que les œuvres dont il est question, lorsqu'on pose le problème des restitutions, ne soient pas des œuvres qui divisent, mais des œuvres qui réunissent.

Le pape Léon XIV est arrivé le mercredi 15 avril au Cameroun pour une visite apostolique de trois jours, centrée sur la paix et la réconciliation. Ce jeudi, il se rend à Bamenda, au cœur de la région anglophone du nord-ouest, en proie à un conflit qui dure depuis dix ans. Ce sera le point d'orgue de sa visite. Alors que le conflit semblait enkysté dans les régions anglophones du nord-ouest et du sud-ouest, la visite du pape pourrait relancer des discussions. C'est ce que souhaite Mgr Andrew Nkea, président de la Conférence épiscopale du Cameroun, et archevêque de Bamenda. Il répond aux questions de Véronique Gaymard, avec Nicolas Benita. RFI : Qu'attendez-vous de cette visite en particulier ? Mgr Andrew Nkea : Nous attendons beaucoup de choses de cette visite. Nous avons vécu des moments très difficiles. Il vient parmi nous comme un apôtre de la paix et comme un messager de la réconciliation. Et on espère que, peut-être, après cette visite, son message va calmer les deux parties. Beaucoup de personnes ont perdu la vie et il y a beaucoup de déplacés. Jusqu'à présent, il y a encore une insécurité dans cette zone anglophone. Le pape Léon XIV se rend à Bamenda. Il se rendra à la cathédrale pour rencontrer les différentes personnalités religieuses des différentes confessions religieuses, pour parler avec un message de paix. Il se rendra aussi à l'aéroport pour une messe. Est-ce un point central de cette visite ? Oui, je peux dire que cette visite a déjà produit un miracle. C'est la première fois que notre gouvernement et les séparatistes parlent avec la même voix, parce que le gouvernement demande que tout le monde sorte pour accueillir le Saint Père. Et les séparatistes disent la même chose. Ça, c'est un miracle. C'est la première fois depuis dix ans que notre gouvernement et les séparatistes parlent avec une seule voix, que tout le monde accepte cette figure de Saint Père comme un homme de Dieu, un homme de réconciliation et un homme de paix. Et tout le monde attend son message, et il vient à Bamenda pour la paix. Et le thème de cette visite à Bamenda, c'est « Je vous donne ma paix, Je vous laisse ma paix », les paroles de Jésus-Christ après la résurrection. On entend beaucoup les Camerounais rencontrés parler de leurs préoccupations au quotidien : la crise économique, la difficulté à joindre les deux bouts, pour les jeunes la difficulté à se projeter. Et puis, il y a aussi la crise post-électorale depuis octobre 2025 et la réélection du président. De quelle façon le pape Léon XIV peut apporter aussi un message de paix, de réconciliation ? Vous constatez qu'on a tout fait pour ne pas politiser cette visite du Saint Père. Vous avez écrit des lettres… Oui. Et certains évêques se sont prononcés de façon plus affirmée que d'autres ? Oui. Et vous voyez que, au Cameroun, il y a la main de Dieu sur le pays. Parce que, malgré toutes nos difficultés, quand les choses sont chaudes, quelque chose arrive. Durant les années 1990, on était dans une crise terrible, le pays tout entier. La Coupe du monde de football 1990 est arrivée et tout le monde s'est réuni pour soutenir l'équipe nationale. Maintenant, il y a cette crise et le Saint Père arrive : c'était programmé. Ce n'est pas quelque chose lié à la situation politique du Cameroun. Mais vous constatez que tous les Camerounais sont unis maintenant pour accueillir le Saint Père. Les problème restent et il y a beaucoup de souffrances : la crise, le chômage… Beaucoup de jeunes qui ne se trouvent pas dans le gouvernement de ce pays. Et ça, c'est une préoccupation majeure. On espère beaucoup. Tous les préparatifs sont-ils achevés pour accueillir le pape ? Et les conditions sécuritaires sont-elles réunies aussi ? Concernant les conditions sécuritaires, c'est la première fois que les séparatistes ont envoyé un communiqué pour dire qu'ils ne veulent pas de fusils ces jours-ci, qu'on laisse le Saint Père venir à Bamenda sans problème, qu'ils vont ouvrir toutes les routes pour que les gens passent pour aller à la messe du Saint Père. Comme je l'ai dit, c'est le premier miracle de cette visite : pas de tirs, pas de fusils. Il y a un cessez-le-feu… Ils ont dit qu'il durerait au moins quatre jours, il n'y aura rien, rien du tout. C'est un miracle. On espère que, après cette visite, ils vont continuer à ouvrir les routes. Et aussi, plus important : que les enfants dans les périphéries iront à l'école sans problème. Parce que, jusqu'à présent, il y a toujours des enfants qui ne vont pas à l'école, dans les périphéries, et ça, c'est très dangereux pour l'avenir de ce pays. Et on espère qu'avec ce cessez-le-feu, ils vont continuer.