Du lundi au vendredi, Christophe Boisbouvier reçoit un acteur de l'actualité africaine, chef d'Etat ou rebelle, footballeur ou avocate... L'invité Afrique, c'est parfois polémique, mais ce n'est jamais langue de bois.

« En Centrafrique, il n'y aura pas de paix durable sans un dialogue permanent et inclusif entre toutes les parties au conflit », affirme l'ancienne présidente Catherine Samba Panza, qui a conduit avec succès une médiation, de 2014 à 2016, pour mettre fin à la guerre civile de l'époque. Vendredi dernier, l'ancienne cheffe de l'État centrafricain était l'invitée à Paris de la seconde édition de la Fabrique de la diplomatie, organisée par le Quai d'Orsay et la Sorbonne nouvelle. Elle était accompagnée de Monseigneur Dieudonné Nzapalainga, le cardinal-archevêque de Bangui. Tous deux ont répondu aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Catherine Samba-Panza, pourquoi dites-vous qu'une paix négociée au sommet ne sert à rien si la population ne se l'est pas appropriée ? Vous pensez notamment au conflit actuel dans les Grands Lacs et dans l'est de la RDC, où vous êtes impliquée au nom de l'Union africaine ? Catherine Samba-Panza : Oui, par exemple, tout à fait. Dans le cadre de ma mission de facilitateur, je me bats justement pour que les accords signés à Washington, à Doha, soient vraiment disséminés, pour que les populations puissent être au courant. Qu'est-ce qui a été décidé dans ces accords ? Comment ils vont être mis en œuvre et dans l'intérêt de qui ? Il est important qu'il y ait des relais en faveur des populations. Mais concrètement, comment les populations du Nord-Kivu et du Sud-Kivu peuvent-elles s'approprier l'accord de Washington du mois de décembre dernier ? Catherine Samba-Panza : Nous avons prévu, dans le cadre de nos missions de facilitateur, d'avoir des consultations au niveau de Kinshasa, mais également d'avoir des consultations éclatées dans l'est de la République démocratique du Congo, notamment à Goma, à Bukavu, dans l'Ituri, etc. Nous avons prévu des missions de terrain. Mais, en dehors des missions de terrain, il y a des relais de la société civile, il y a également les confessions religieuses, les chefs coutumiers, les femmes, les jeunes qui peuvent faire connaître le contenu de ces accords par les populations. Pourquoi dites-vous que les femmes sont exclues de beaucoup de négociations de paix ? Catherine Samba-Panza : Vous savez, quand on regarde les statistiques de l'ONU, des organisations régionales, il y a très peu de femmes qui sont à un certain niveau des processus de paix au niveau formel. Mais les femmes sont présentes dans les processus de paix au niveau local. Ce sont les femmes qui mènent le travail de terrain. Ce sont les femmes qui mènent le travail de médiation avec les groupes armés. Elles sont exclues au niveau formel des processus de médiation, mais elles sont là. Un accord est plus durable si les femmes se l'approprient ? Catherine Samba-Panza : Exactement. Toutes les études du monde sont unanimes : un accord n'est durable que si les femmes ou les communautés concernées ou affectées par le conflit sont impliquées. Monseigneur Dieudonné Nzapalainga, vous êtes également présent à cette Fabrique de la diplomatie à Paris, parce que vous êtes aussi un homme de paix, notamment en Centrafrique. Nous sommes donc à côté de la présidente Catherine Samba-Panza. Peut-on dire qu'entre 2014 et la présidentielle de 2016, quand elle a présidé la RCA, elle a conduit l'un des rares processus de paix qui a abouti à quelque chose de concret ? Dieudonné Nzapalainga : On peut le dire parce que nous étions à une étape charnière, marquée par une crise où la violence était au sommet. Il a fallu baisser les tensions. Il fallait apaiser les cœurs, faire converger les énergies, mobiliser les gens et leur indiquer une vision commune, aller aux élections. Pendant deux ans, ce travail a été fait de manière méthodique, courageuse, avec abnégation et détermination. Nous avons vu le résultat puisque nous sommes allés aux élections comme si on était dans un pays civilisé, sans tirer un coup de fusil. Les gens étaient alignés les uns derrière les autres. Ils ont voté au premier tour, voire au deuxième tour. Et moi, j'avais les larmes en voyant cette situation. Oui, il est possible que, si les hommes se fixent un destin commun, ils se l'approprient. Ils peuvent aussi tenir des paris. Et on l'a tenu en 2016. Je crois que le pape a aussi un petit peu aidé, puisque le pape François a visité Bangui un mois avant le premier tour de la présidentielle. Catherine Samba-Panza a-t-elle des qualités de médiatrice particulière qui font que des fois ça marche, des fois ça ne marche pas ? Dieudonné Nzapalainga : Mais nous sommes allés à la présidence. La présidente avait parlé et le pape a parlé. Le pape a encouragé tout le parterre des hommes et des femmes politiques à pouvoir transcender leur situation pour dire qu'il est temps de nous unir. Madame la présidente, quel est le message que vous avez retenu de votre rencontre avec le pape en ce jour de novembre 2015 ? Catherine Samba-Panza : Comme vous l'avez dit, la visite du pape en Centrafrique a été pour beaucoup dans l'apaisement des cœurs. Le pape nous a encouragés à travers son partage de paroles de paix. Les Centrafricains, de manière unanime, ont accueilli les messages de paix qui ont été apportés par le pape. Nous avons bénéficié d'une période exceptionnelle avec l'ouverture de la Porte Sainte à Bangui. Tout cela a apporté une certaine cohésion, une certaine réconciliation nationale. Il y a le pape, mais il y a votre propre action. Avec le recul, aujourd'hui, quel est, à votre avis, la principale qualité d'une médiatrice ? Catherine Samba-Panza : Beaucoup d'écoute, beaucoup de disponibilité. Avoir une vision et avoir la volonté de la paix et de la réconciliation nationale. Sans écoute, on ne peut pas savoir ce que l'autre attend de vous. Sans dialogue, on ne peut pas non plus échanger sur les questions essentielles qui divisent. Il est important de dialoguer, d'avoir un consensus sur la plupart des grandes décisions à prendre. C'est ce que j'ai fait pendant la transition, encouragée d'ailleurs par la Charte constitutionnelle de transition qui a prévu toutes ces étapes dans ses textes. Il y a eu en effet ce moment exceptionnel dans l'histoire de la Centrafrique, cette élection de 2016 gagnée par Faustin-Archange Touadéra. Et puis, quatre ans plus tard, votre pays a replongé dans la guerre civile avec la rébellion de François Bozizé et l'arrivée des troupes russes. Est-ce un cycle infernal ? Catherine Samba-Panza : Ce n'est pas un cycle infernal, mais je pense qu'après la transition et surtout les grandes orientations qui ont été apportées par le Pacte de paix et de réconciliation, il fallait consolider les acquis de la transition. C'était important. Le Pacte de réconciliation, qui a été adopté lors du Forum national de Bangui, avait tracé les grandes lignes de la conduite du pays pour les dix prochaines années. Les recommandations du Forum national de Bangui devaient constituer la base de toutes les décisions durant les dix prochaines années. C'était le cadre idéal de référence en termes de réconciliation nationale, en termes de développement économique pour la paix et la cohésion nationale. Malheureusement, nous n'avons pas su consolider les acquis du Forum national de Bangui et, évidemment, nous sommes retombés dans le cycle que vous appelez infernal. Aujourd'hui, beaucoup pensent que, sans l'intervention de troupes étrangères, il ne peut pas y avoir de paix en République centrafricaine. Que leur répondez-vous ? Catherine Samba-Panza : Les Centrafricains, fondamentalement, veulent la paix et ont confiance dans leur capacité de ramener la paix, de s'unir et de travailler pour le développement de leur pays. Il suffit de leur faire confiance. Mais il suffit également de créer la confiance à tous les niveaux : au niveau des partenaires, au niveau des investisseurs, mais surtout au niveau des Centrafricains eux-mêmes. Si on crée la confiance et que l'on ramène les Centrafricains autour d'une table pour un dialogue inclusif qui prenne en compte toutes leurs préoccupations et les propositions de sortie de crise, nous pouvons y arriver. Donc refaire la conférence de Khartoum. Que faut-il faire pour ramener la paix ? Catherine Samba-Panza : Nous n'avons pas besoin de refaire la conférence de Khartoum. Vous savez, il y a eu le dialogue politique inclusif qui s'est tenu il y a quelques années. Vous savez quelles sont les décisions qui en sont issues ? Les participants ont tout renvoyé aux recommandations du Forum national de Bangui. On dit que ce n'était pas la peine de perdre du temps à élaborer d'autres recommandations, alors que nous avons une foultitude de recommandations dans les tiroirs du pays. Je pense qu'on peut envisager cela autrement. Un dialogue permanent, une concertation permanente permettent déjà d'être en contact avec toutes les parties, tous les antagonistes de la crise, et d'essayer de trouver une solution commune à notre situation difficile. De ce point de vue, le pouvoir actuel ne fait pas assez pour le dialogue ? Catherine Samba-Panza : Nous constatons qu'il y a beaucoup de demandes pour un dialogue réel, inclusif. Il y a beaucoup de demandes à ce niveau. Maintenant, il appartient aux autorités légalement mises en place de voir dans quelle direction s'orienter pour un retour réel à la paix et à la relance économique du pays. Vous avez dit, dans votre discours ce vendredi à Paris, que vous pensiez que la France avait un rôle à jouer dans les conflits militaires en Afrique. Quel rôle la France peut-elle jouer ? Catherine Samba-Panza : Quand je parle de la France, il n'y a pas que la France, il y a toute l'Union européenne derrière. Vous savez, sans la communauté internationale, sans la France, sans l'Union européenne, notre sortie de crise en 2016 en République centrafricaine ne serait pas allé loin. On a besoin de la communauté internationale. On a besoin des partenaires comme la France pour nous appuyer dans notre démarche stratégique de sortie de crise en termes financiers, en termes d'appui logistique, en termes également de soutien économique. Cela est très important. Nous sommes dans un monde interconnecté et nous avons besoin des uns et des autres pour pouvoir avancer. À lire aussiRDC: devant ses partenaires régionaux, Félix Tshisekedi expose sa stratégie sécuritaire

En RDC, le changement ou non de Constitution est au cœur d'une vive polémique entre le pouvoir et l'opposition, car une nouvelle loi fondamentale permettrait au président Félix Tshisekedi de briguer en 2028 un troisième mandat. Aujourd'hui, sur RFI, le Premier vice-président de l'Assemblée nationale, Isaac Jean-Claude Tshilumbayi Musawu, déclare que le peuple congolais va être bientôt consulté sur ce point. Pour ce faire, une nouvelle loi va passer en septembre afin de pouvoir organiser un référendum constitutionnel. De passage à Paris, le numéro deux de l'Assemblée congolaise répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Les rebelles du M23 ne pourront pas participer en tant que composante politique au futur dialogue national, a déclaré le président Félix Tshisekedi. Mais à quoi va servir ce dialogue s'il ne peut pas ramener la paix au Congo ? Isaac Jean-Claude Tshilumbayi Musawu : Les rebelles du M23 ne sont pas une composante politique. C'est une composante militaire associée à un État étranger qui agresse le Congo. Il y a pour cela un cadre international issu des résolutions du Conseil de sécurité qui a été établi et qui a conduit à l'accord de Washington, mais aussi aux discussions qui se déroulent à Doha. Donc, on ne peut pas aller autour d'une table républicaine, Kalachnikov en main, pour l'utiliser comme moyen de chantage, parce que le dialogue, on le veut républicain. Est-ce que le premier but d'un dialogue politique, c'est tout de même pas de ramener la paix dans votre pays ? Oui, mais le débat est de savoir s'il est rationnel de tenir un dialogue républicain, un dialogue politique avec une Kalachnikov en main. C'est la question qui se pose. Il est exclu que l'on vienne s'asseoir armes en main à la table républicaine pour tenter de convertir une brutalité, une sauvagerie en une légitimité politique. Une autre composante politique est exclue du dialogue national annoncé par le président Félix Tshisekedi, c'est le FCC de l'ancien président Joseph Kabila, lui-même condamné à mort il y a un an pour trahison. Mais le FCC, par la voix de Marie-Ange Mushobekwa, réplique qu'il ne fait pas partie de la rébellion du M23 et qu'il n'a jamais pris les armes. Il faut faire la part des choses. Une chose est vraie, c'est que, parmi ces individus, il y a une grande partie qui s'affiche très clairement avec le Rwanda et la rébellion, en l'occurrence le chef du FCC lui-même, Joseph Kabila. Il est clair que, parce qu'il est dans cette posture, il ne pourra pas participer au dialogue républicain. Mais s'ils sont de ces personnes qui savent être capables de se désolidariser de cette pratique, de ce recours récurrent aux armes pour revendiquer ce qu'ils estiment être de droit, alors bien évidemment, ils peuvent être invités. Concernant la condamnation à mort par contumace de Joseph Kabila l'an dernier, une mesure de clémence peut-elle être envisagée au titre des gestes de décrispation que pourrait prendre le président ? Nous sommes en pleine découverte des fosses communes à Uvira et dans tous les territoires que le M23 avec Joseph Kabila ont fréquentés. Ce n'est pas dans ces conditions et comme cela que les choses vont être réglées. Ce n'est pas en se comportant ainsi que la paix va revenir au Congo. Donc, pas de mesure de clémence envisagée pour Joseph Kabila ? J'imagine que c'est l'une des insultes que nous ne devons plus continuer d'administrer à la mémoire de nos morts. Et les leaders du FCC qui sont en prison depuis l'an dernier : Aubin Minaku, Emmanuel Ramazani Shadary, Dunia Kilanga et plusieurs autres. Ne serait-il pas temps de faire un geste à leur égard ? Je crois qu'un geste a été posé parce que j'ai appris qu'ils ont été placés devant le parquet qui les poursuit pour des faits que j'ignore, bien évidemment. C'est la meilleure des choses qu'un prévenu puisse avoir, celle de se présenter devant un juge qui va l'entendre. C'est de cette façon qu'il faut trouver une solution au problème. Au lendemain de l'adresse à la nation du président Félix Tshisekedi, l'opposition de la coalition C64 a dit qu'elle n'irait pas au dialogue national dans les conditions proposées par le pouvoir. Un compromis est-il possible ? Faut-il que je vous explique que le dialogue n'est pas une institution au Congo ? Il n'y a pas dans notre constitution une institution qui s'appelle dialogue. Si un dialogue est convoqué, il faut le situer dans les compétences du président de la République, agissant comme chef de l'État, parce qu'il est le garant du bon fonctionnement des institutions, mais aussi l'arbitre. C'est de cette façon qu'il appartient à lui seul, l'arbitre, de définir les conditions de déroulement d'un dialogue, et non à l'opposition, à ceux qui ont perdu les élections, de venir fixer leurs conditions. L'une des causes de la grande méfiance de l'opposition à l'égard de ce dialogue national, c'est la volonté de nombreux cadres de la majorité de changer la Constitution pour permettre à Félix Tshisekedi de briguer en 2028 un troisième mandat. Où en êtes-vous de ce projet ? Cette volonté qui peut être exprimée est un droit pour tout Congolais d'imaginer que son texte fondamental peut être changé. Changer la Constitution ou la modifier, c'est une fonctionnalité souveraine de tout peuple qui se gouverne. Il s'agira de voir si, au moment venu, cette décision sera prise. Il appartiendra au seul peuple congolais de décider s'il change sa constitution ou pas, comme cela s'est fait ici en France et ailleurs. Nous pensons que ce n'est pas pour cela que l'opposition tente de boycotter le dialogue. Vous savez pourquoi l'opposition tente de boycotter le dialogue ? Parce que le porte-parole de l'opposition, Jean-Marc Kabund, vous l'avez écouté – pas seulement lui, tous les leaders de l'opposition –, ont fait savoir que le dialogue avait pour finalité de partager le pouvoir et de leur permettre d'entrer dans les institutions. Le fait que le président Félix Tshisekedi ait fermé cette porte en disant que le dialogue n'avait pas pour rôle de remettre en question des institutions républicaines et démocratiquement élues les a refroidis. Comment pouvez-vous imaginer que des personnes qui sont allées aux élections, j'en connais qui ont concouru avec moi dans ma circonscription, qui n'ont pas atteint 1 000 voix, viennent prétendre qu'elles doivent accéder aux fonctions du gouvernement, tout simplement parce qu'elles ont parlé sur une chaîne de télévision, et cela au détriment de notre peuple ? Cette porte fermée a verrouillé le principal objectif que l'opposition suivait en réclamant le dialogue, l'entrée dans des institutions. À partir du moment où on leur dit qu'il n'est pas question de partager le pouvoir au dialogue, il n'y a plus d'intérêt pour l'opposition. Vous confirmez qu'il va y avoir changement de constitution par référendum ? Si notre peuple le décide ainsi parce qu'il en a le pouvoir, on va changer la Constitution. Ce qui permettra notamment à Félix Tshisekedi de briguer un troisième mandat ? Mais si telle est la volonté de ce peuple qui est le seul souverain, comme la Constitution le prévoit, si c'est le peuple qui décide ainsi, vous et moi, qui sommes-nous pour l'en entraver ? Pour organiser ce référendum, il faut que le Parlement adopte la proposition de loi Ngondankoy. À quand l'adoption de cette proposition ? La loi a déjà été adoptée. Elle a été transmise au chef de l'État pour promulgation. Le chef de l'État, en vertu des pouvoirs et compétences qu'il tient de la Constitution, a souhaité avoir la compréhension ou l'avis de la Cour sur la conformité de la loi à la Constitution par rapport aux débats que cette loi avait soulevés. La Cour a déclaré que la loi est conforme à la Constitution, moyennant quelques réserves qui sont des observations d'interprétation et de compréhension, et la loi est retournée au Parlement pour uniformiser cela, afin que le Parlement puisse conformer la compréhension de certaines dispositions à l'interprétation que la Cour en a donnée. Voilà. À quel niveau se trouve la procédure ? Cela est intervenu pendant que le Parlement était en vacances. Il reprend le 15 septembre et donc les procédures vont continuer. L'adoption de la deuxième lecture, c'est donc pour le 15 septembre ? C'est pour la session de septembre. La session est de trois mois. Elle est essentiellement budgétaire. Et parce qu'il y a une loi qui a été retournée pour cette seconde lecture, elle est foncièrement une priorité. Nous allons nous y atteler. Ce sera dans la deuxième quinzaine de septembre ? Cela dépendra du calendrier du Parlement et des priorités qui vont être accordées à tout ce que nous avons comme charge pendant cette session. Le secrétaire général de l'UDPS, votre camarade Augustin Kabuya, vient de déclarer que « pour que Félix Tshisekedi quitte le pouvoir, il faut que Paul Kagame le quitte d'abord ». Vous savez qu'il y a au Congo un président démocratiquement élu, c'est différent du Rwanda. Un président dont le mandat a été interrompu par cette barbarie diligentée par un État étranger, le Rwanda. Lorsque le secrétaire général dit cela, il n'interprète pas autrement la constitution de la République. Il veut tout simplement signifier que l'on n'éjecte pas le capitaine lorsque le bateau est attaqué. Si un compromis n'est pas trouvé sur ce dialogue national et si le pouvoir continue de vouloir changer la Constitution, l'opposition annonce une manifestation à Kinshasa le 15 septembre. Au vu de la répression brutale de la manifestation du 12 juin – il y a eu plusieurs blessés, l'ONU parle même d'un mort –, ne craignez-vous pas de nouvelles violences ? D'abord, tout cela est faux. Je ne sais pas de quelle ONU vous parlez. Qui parle de morts ? Il y a des personnes qui se sont organisées parce qu'elles ne représentent plus rien dans un pays où, de plus en plus, le peuple croit en son chef qui réalise des choses extraordinaires : écoles, routes, universités, électricité, eau, et ce dont le peuple a besoin. Dans ce contexte, une opposition dont la voix ne porte plus n'avait besoin que de monter de tels scénarios pour tenter de s'attirer l'intérêt ou l'attention de l'étranger. Il n'y a jamais eu de répression brutale d'une manifestation en RDC sous le président Félix Tshisekedi, et nous avons rassuré l'opposition : la liberté de manifester dans un État démocratique comme le Congo est absolument garantie. Donc l'opposition va se mobiliser pour marcher. Il arrivera notre tour à nous de mobiliser pour soutenir les politiques publiques menées par le président de la République. C'est cela la démocratie. L'opposition n'est pas interdite de manifester. En 2016, quand le président Joseph Kabila a décidé de rester au pouvoir au-delà du terme de son deuxième mandat, l'opposition – dont vous-même, Monsieur Tshilumbayi Musawu, l'Église catholique aussi… – est descendue massivement dans la rue, Il y a eu plusieurs dizaines de morts et finalement le pouvoir de l'époque a reculé. Ne craignez-vous pas que le même scénario se reproduise ? Il faut faire la différence. Nous sommes en 2016, fin de mandat. Il y a un président qui n'a pas organisé les élections, qui ne justifie cela par rien. Il n'y a pas de guerre au pays, il n'y a rien qui empêche qu'il organise les élections. Il décide de ne pas les organiser, de rester au pouvoir. C'est différent d'un président élu démocratiquement en plein mandat électif démocratique. Ceux qui ont perdu les élections choisissent soit de prendre les armes pour l'empêcher de gouverner, soit de faire du bruit pour s'inviter dans la gouvernance par ce qu'ils appellent le partage du pouvoir. C'est différent. Deuxième chose, lorsque le président Joseph Kabila dit qu'il change la Constitution, il fait des subterfuges autour de la loi électorale pour procéder à un changement subtil. La Constitution ne fait nullement allusion au peuple souverain qui en a le pouvoir. Je vous ai rappelé, le président de la République l'a dit à maintes reprises, qu'une telle hypothèse ne peut être envisagée que si le seul peuple congolais est consulté par référendum. Il n'y a pas de comparaison – ou tout simplement la comparaison s'arrête là – lorsqu'il faut parler des manœuvres du président Kabila et de ce qui se fait aujourd'hui. À lire aussiRDC: le Front commun pour le Congo «campe sur ces exigences» et «exige des mesures de décrispation» du chef de l'État

Au Soudan, et précisément à Khartoum, dans les années 2000, elle a entrepris un projet photographique, avec une recherche consacrée aux vestiges de la culture cinématographique et aux traces d'une scène du cinéma autrefois florissante. Frédérique Cifuentes, photographe, réalisatrice et commissaire d'expositions, revisite ses archives et en ressort des œuvres imprimées sur textile exposées à l'Institut Goethe à Paris, à l'occasion de la deuxième rencontre du cinéma soudanais. RFI : Vous exposez des photos que vous avez prises à Khartoum au Festival du film soudanais à Paris. Pour l'occasion, vous avez choisi de présenter des clichés imprimés cette fois-ci sur des tissus. Comment l'idée vous est-elle venue ? Frédérique Cifuentes : La série photo originale que j'ai commencée en 2004, 2005, 2006, à Khartoum, je l'ai déjà présentée. Je voulais présenter les tirages de l'époque d'une autre manière. Depuis à peu près deux ans, je commence à travailler la photo à travers le textile et pas seulement la photo, mais les archives photographiques. Dans ces tirages, vous faites référence à deux films présentés dans le cadre de ce festival, à savoir The Dislocation of Amber de Hussein Shariffe (1975) et Tajouj de Gadalla Gubara (1977). Il y a des paroles sur les photos, de la poésie ? Il y a beaucoup de symbolique sur les panneaux réalisés en référence à ces deux films. Par exemple, pour Tajouj, j'ai pris une partie d'un dialogue en arabe. Tous les appliqués qui reproduisent les dialogues des films ou la poésie qui est récitée dans The Dislocation of Amber, je les ai donc écrits en arabe. Pour Tajouj, j'ai repris un dialogue qui dit : « Nous voyons la beauté du monde à travers ces yeux. » Et ça fait référence aux yeux de Tajouj, qui est l'héroïne du film et qui est une actrice magnifique qui, effectivement, nous fait voir le monde à travers un prisme de la beauté et montre la richesse du pays. En ce qui concerne Dislocation of Amber, c'est un film conceptuel dans lequel il n'y a pas de dialogues, mais un poème du poète soufi du 13e siècle Ibn Al Farid est récité tout au long du film. Qu'est-ce qui a déclenché l'idée d'aller filmer ces cinémas en plein air à Khartoum ? Je suis allée pour la première fois au Soudan en 2002 pour un festival soufi, complètement par hasard. J'ai été subjuguée par la beauté du pays, les gens. Venant de France, de Paris, je n'avais jamais vu une luminosité aussi incroyable et une telle richesse culturelle magnifique. J'ai été happée par (la culture soufie) et j'y suis retournée. J'ai continué à faire des recherches sur les soufis pendant plusieurs années. Et puis je me suis aussi intéressée à l'architecture coloniale de Khartoum. Khartoum a été traversée par plusieurs vagues de colonisation. Il y a eu les Turcs, les Anglais à l'époque coloniale britannique ; il y a eu une série de constructions de cinémas en plein air. J'ai rencontré ensuite le cinéaste Gadalla Gubara, un pionnier du cinéma en Afrique et au Soudan. Cela a été aussi un grand projet à long terme que j'ai réalisé. Et puis j'avais envie de le réinterpréter, de le redécouvrir d'une autre façon. Et pourquoi pas le textile? Parce que finalement, avec le textile, on peut explorer d'autres possibilités qui peuvent aider à exprimer d'autres choses et apporter d'autres éléments de la richesse culturelle du Soudan, comme la poésie. Vous parlez de la fragilité des textiles et aussi de ces lieux dont on ne sait pas aujourd'hui ce qu'ils deviennent. Effectivement, la fragilité, on peut la percevoir à travers ces formes de tissu. C'est comme un puzzle qui est démantelé. Et cela peut effectivement faire référence au patrimoine architectural du Soudan, qui est certainement maintenant anéanti à cause de la guerre. Mais ce n'est pas parce que physiquement, on ne voit plus les bâtiments que l'âme des bâtiments n'existe plus. C'est aussi cela que je voulais mettre en valeur à travers ce travail. C'est montrer que cela a existé et cela continue à exister dans la mémoire des gens, que cela continue à exister surtout dans le ressenti et les émotions. À lire aussiÀ Paris, un festival sur le cinéma soudanais relate les guerres et bouleversements du pays

C'est la lune de miel entre la République démocratique du Congo et Israël. Après la visite cette semaine de Félix Tshisekedi dans l'État hébreu, la RDC annonce qu'elle va déplacer son ambassade en Israël de Tel Aviv à Jérusalem, tandis que l'ouverture d'une ambassade israélienne à Kinshasa est à l'étude. Que cherche le président Tshisekedi en se rapprochant d'Israël ? Jason Stearns, directeur de recherches à l'institut Ebuteli et professeur à l'université Simon Fraser à Vancouver, au Canada, répond aux questions de RFI. RFI : Israël n'est pas toujours bien vu en Afrique. On le voit notamment à l'Union africaine. Pourquoi la RDC fait-elle exception ? Jason Stearns : Tout d'abord, je pense qu'il faut nuancer un peu ce qui se passait. En lisant de très près le communiqué de presse, ils sont en consultation pour ouvrir des ambassades. Donc, je pense, il n'y a aucun calendrier qui est annoncé. Cela est exprimé d'une façon assez prudente. Par ailleurs, ce n'est pas totalement nouveau. Il y a trois ans, un accord a été annoncé entre entre Félix Tshisekedi et Benyamin Netanyahu, presque identique. Or, jusque-là, rien n'a été fait dans ce sens. Donc, je pense qu'il faut nuancer un peu ce qui s'est passé aujourd'hui. Mais vous avez raison, c'est rare, surtout de déménager son ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem. Je pense qu'il y a seulement dix autres pays qui l'ont fait dans le monde et c'est surtout rare pour l'Afrique. Tshisekedi est parmi les seuls dirigeants africains aussi proches d'Israël. Je pense qu'il y a plusieurs raisons à cela. Premièrement, ça renforce l'alliance de la RDC avec son allié primaire qui est Washington et Donald Trump, et ça l'aide à se présenter de cette façon auprès des Républicains. Deuxièmement, je pense que, surtout aujourd'hui, la RDC est sous pression militaire de la part du Rwanda, du M23. Et on connaît les capacités d'Israël en cette matière. Donc, je pense que c'est aussi une façon pour Félix Tshisekedi de nouer de nouvelles relations avec une puissance militaire. Félix Tshisekedi n'a pas caché que dans ces discussions avec Benyamin Netanyahu, ils avaient parlé sécurité et questions militaires. Est-ce qu'Israël a déjà fourni une assistance militaire à la RDC et, si oui, est-ce qu'elle va l'augmenter ? Je ne sais pas. Il y a eu plusieurs discussions entre une délégation congolaise et ses interlocuteurs israéliens cette semaine. Je suis sûr que parmi ces discussions figurait justement cette question de soutien militaire. Il y a un soutien en termes de renseignement, en termes de drones. C'est surtout ça que, je pense, que les Congolais cherchent. Par le passé, ce n'était pas très transparent ce qu'il se passait en RDC à ce niveau. Il y a eu beaucoup de rapports, mais pas souvent confirmés, d'un soutien - surtout à l'époque de Joseph Kabila, à la garde présidentielle de Kabila - à une sécurité rapprochée pour Kabila et Tshisekedi. Et donc, il est sûr qu'il y avait un soutien militaire pas très clair par le passé. Mais il est clair qu'ils cherchent davantage d'implication. Félix Tshisekedi est très soucieux de sa sécurité personnelle. Est-ce qu'Israël peut lui offrir une protection ? Je pense que c'est parmi leurs spécialités. Surtout sur le renseignement en termes de protection personnelle, avec des professionnels qui ne sont pas vus d'un mauvais œil par les Congolais. Il faut dire que Tshisekedi a un problème au sein de sa propre population. Il est difficile d'avoir toujours confiance. Il a mis sous arrêt des dizaines de généraux, des centaines d'officiers supérieurs pour des soupçons de trahison, de corruption. Et donc, c'est dans ce contexte que ça peut valoir la peine de chercher un soutien extérieur comme Israël. Et est-ce qu'Israël peut fournir aussi des garanties en termes de cybersécurité ? Oui, je pense que c'est parmi leurs spécialités. Et Tshisekedi a vraiment déplacé le centre de pouvoir sécuritaire vers son agence de cybersécurité à Kinshasa, qui est devenue notoirement connue pour arrêter, pour rechercher, pour faire des investigations. Et c'est surtout cette agence-là, je pense, qui pourrait être renforcée par une aide israélienne en la matière. Est-ce qu'il y a des agents de sécurité israéliens aujourd'hui à la présidence congolaise à Kinshasa ? À l'époque de Kabila, ils étaient là. Actuellement, je ne pourrais pas le confirmer, mais ça ne m'étonnerait pas. Est-ce que cette proximité entre Kinshasa et Jérusalem fait grincer quelques dents dans la classe politique congolaise ? Je pense que, pour l'instant, Tshisekedi a deux grands combats qu'il est en train de mener. Il a le combat militaire contre le M23 et ses alliés rwandais à l'est, et un combat politique à Kinshasa par rapport à son propre avenir. Il y a les élections de 2028. Il a promis un dialogue national. Il y a une grande pression de la part de sa propre coalition pour changer la Constitution, pour qu'il puisse briguer un troisième mandat. Et donc, je pense que, dans ce contexte-là, ça vaut la peine d'avoir des alliés. Surtout l'allié américain qui est son soutien primaire dans ces deux combats-là, je pense. Et c'est dans ce contexte-là, je pense, qu'il faut également voir Israël. Le grand paradoxe, c'est que le Rwanda est également très proche d'Israël. Comment peut-on expliquer que les autorités israéliennes soient à la fois amies avec le Rwanda et la RDC, alors que ces deux pays sont quasiment en guerre ? Je pense que pour Israël, il n'y a pas de contradiction. Israël cherche à étendre son influence en Afrique en général. On le voit très clairement dans la Corne de l'Afrique. Pour eux, il n'y a pas de contradiction. Ils ont des relations étroites avec le Rwanda d'ailleurs depuis très longtemps. Avec la RDC aussi, depuis très longtemps. Donc pour eux, il s'agit seulement de pouvoir trouver des alliés là où ils peuvent. Surtout dans ce contexte mondial où il n'y a pas beaucoup de pays très favorables à Israël. Pour la RDC, je pense que c'est justement cette alliance entre le Rwanda et Israël qui pousse aussi Tshisekedi à chercher un soutien à Tel-Aviv. C'est d'ailleurs parmi les questions que je me pose : est-ce que durant les entretiens avec Netanyahu et son équipe cette semaine, Tshisekedi a justement demandé qu'il y ait peut-être une diminution des relations et du soutien entre Israël et Kigali ? Je ne sais pas... Mais je pense que cela figure certainement parmi les questions que les dirigeants congolais se posent. On peut imaginer donc que Félix Tshisekedi promette de bouger l'ambassade à Jérusalem ou d'accueillir une ambassade d'Israël à Kinshasa, à condition qu'Israël prenne ses distances par rapport au Rwanda ? Je pense que si les Congolais ont été malins dans les discussions, ça a dû figurer, je pense, parmi les leviers. Il faut dire que le Rwanda, surtout du point de vue sécuritaire, devient un peu isolé. Il est sous sanctions américaines. Toute leur armée est sous sanctions américaines. Il y a des milliers de soldats déployés à l'est de la RDC. Il faut ravitailler ces soldats. Il faut acheter du matériel militaire pour ces soldats. Il est difficile actuellement de le faire parce que toute transaction en dollars est interdite. C'est très difficile pour le Rwanda de trouver une banque internationale qui pourrait faciliter une quelconque transaction pour leur armée. Donc, je pense que, pour Kinshasa, ça vaut la peine d'essayer d'isoler davantage Kigali. Et c'était sans doute le premier objectif du voyage de Félix Tshisekedi en Israël ? C'était parmi les objectifs, je pense. Le premier objectif, pour moi, c'était de renforcer une alliance avec Washington à travers Israël. À lire aussiLa RDC annonce le transfert de son ambassade en Israël de Tel-Aviv à Jérusalem

En Guinée Conakry, beaucoup sont choqués par la découverte le 24 août, près de Forécariah, d'une fosse commune avec six corps qu'on a retrouvés les mains ligotées et les yeux bandés. S'agit-il d'exécutions extrajudiciaires ? Saura-t-on un jour la vérité ? L'ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo, contraint à l'exil, préside toujours l'Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), malgré sa dissolution officielle, en mars dernier, par le régime du président Doumbouya. De passage à Paris, le principal opposant guinéen répond aux questions de RFI. RFI : Vive émotion en Guinée et à l'étranger après la découverte le 24 août près de Forécariah d'une fosse commune où se trouvaient six corps, les mains ligotées et les yeux bandés. Mais cette semaine, la commission défense et sécurité, qui dépend directement de la présidence guinéenne, a promis que toute la lumière serait faite. Est-ce que cela vous rassure ? Cellou Dalein Diallo : Cela ne me rassure pas dans la mesure où il y a eu beaucoup de cas déplorables qui appelaient des enquêtes sérieuses pour identifier les auteurs et commanditaires des crimes. Il y a eu les disparitions forcées. Le procureur a été saisi. La justice a promis de faire la lumière sur ces cas. Jusqu'à présent, on n'a aucune information. Donc aujourd'hui, les disparitions forcées, il y a au moins une douzaine de jeunes, de citoyens portés disparus et jusqu'à présent, on n'a pas de résultats. N'oubliez pas que cette fosse commune a été découverte non loin du camp de Kalia, le camp occupé par les forces spéciales. Donc, qu'est-ce que vous espérez ? Nous avons appelé à conduire des enquêtes, mais déjà les premiers signes sont source d'inquiétude dans la mesure où on a enterré à nouveau les corps sans faire d'autopsie, sans avoir cherché à identifier les corps. Donc il y a vraiment aucun signe d'espoir par rapport à ça. Cellou Dalein Diallo, on entend depuis le mois dernier sur les réseaux sociaux une conversation téléphonique que vous auriez eue avec le magistrat guinéen Algassimou Diallo. Est-ce que vous confirmez avoir échangé avec lui au téléphone ? Je confirme que je n'ai pas échangé avec Algassimou, avec lequel je n'ai aucune relation personnelle. Je pense que le souci est d'inventer un complot. Vous savez, la Guinée est habituée au complot permanent. Et de trouver le moyen peut-être de m'inculper puisqu'ils ont tout essayé avec le dossier Air Guinée qui était un dossier bidon. Ils n'ont pas pu. Maintenant peut-être qu'on va me coller un complot pour pouvoir peut-être obtenir une décision de justice, je ne sais pas. Mais moi je ne connais pas Algassimou. Je connais Algassimou à travers les médias mais je ne le connais pas physiquement et je n'ai pas échangé avec lui. Cellou Dalein Diallo, vous êtes aujourd'hui à la tête d'un parti, l'UFDG, qui a été officiellement dissous. Et aux législatives du 31 mai dernier, aucun député de votre camp n'a pu être élu. Est-ce que dans le paysage politique guinéen, vous n'êtes pas désormais hors jeu ? Mais attendez, ne dites pas élu. On n'avait même pas le droit de présenter de liste puisque le parti était dissous avant. Donc le parti ne pouvait pas présenter de candidat. Et moi-même je suis exclu, je suis radié du fichier électoral. Donc est-ce que le parti, malgré la dissolution, existe ? Bien sûr, il existe. C'est une adhésion à des idées, à des principes, à des convictions. Et n'oubliez pas que la moitié des fédérations sont à l'extérieur. En Guinée, compte tenu du climat de terreur, c'est difficile de critiquer. Nous ne sommes pas d'accord avec la confiscation du pouvoir. Nous ne sommes pas d'accord avec la restriction drastique des libertés publiques. Nous ne sommes pas d'accord avec la violation récurrente et massive des droits de l'homme. Donc le parti existe, c'est une revendication, c'est une aspiration du peuple que nous incarnons. Et à l'étranger, étant donné que la moitié des structures du parti se trouvaient à l'étranger, 60 à 70 % de la diaspora guinéenne milite au sein de l'UFDG. Ça donne une force et ça permet au parti de continuer d'exister et de se battre, en commençant par, bien entendu, dénoncer cette folie liberticide. Alors vous contestez fortement le régime du président Doumbouya, mais depuis que celui-ci est au pouvoir, l'argent arrive en Guinée. Et d'après la CNUCED, c'est-à-dire l'ONU, votre pays est en 2025 celui d'Afrique subsaharienne qui a attiré le plus d'investissements directs étrangers, quelque 8 milliards de dollars grâce notamment au projet des mines de fer de Simandou. Oui, c'est une réalité. Le problème, c'est que ce n'est pas le résultat d'une politique judicieuse. C'est la conjoncture internationale favorisée par une demande forte de nos mines. Ce n'est pas le fait d'une politique particulière d'attraction des investisseurs étrangers. Est-ce que ceci, pour l'instant, contribue à l'amélioration des conditions de vie des Guinéens ? Non. Puisqu'entre temps, la Banque mondiale note que la pauvreté s'est aggravée dans le pays. Entre la Russie et l'Occident, le régime du président Doumbouya refuse de choisir. Il y a deux mois, par exemple, il s'est opposé au débarquement à Conakry d'un lot important de matériels militaires russes à destination du Mali. Est-ce que ce n'est pas de sa part une façon habile de s'attirer les bonnes grâces de la France qui du coup hésite à condamner ses dérives ? Je pense qu'il réussit à ménager les uns et les autres. La France ? Oui, c'est peut-être une des raisons pour lesquelles elle ferme parfois les yeux, ou fait des communiqués plutôt timides par rapport à la condamnation des disparitions forcées. Donc je pense que les dirigeants guinéens essayent de ménager toutes les grandes puissances. Donc vous reconnaissez une certaine habileté diplomatique de la part du régime du président Doumbouya ? Oui, je crois que le régime exploite cet intérêt de toutes les grandes puissances par rapport aux mines. Je pense que la junte a braqué un pays riche en minerai notamment. On parle beaucoup du fer de Simandou, mais notre bauxite aussi est la bauxite qui a la plus grande teneur actuellement en aluminium. Donc il joue, je pense, pour que les gens ferment les yeux et essaient de ménager tout le monde. À lire aussiDissolution des partis en Guinée: l'opposant Cellou Dalein Diallo appelle l'opposition à «l'union sacrée»

Au Sénégal, après deux ans d'âpres négociations, le Fonds monétaire international et Dakar ont trouvé un accord sur un prêt de 2,2 milliards de dollars pour appuyer le pays, qui se débat avec une dette vertigineuse de plus de 130% du PIB. Alors que la huitième mission du FMI depuis l'élection de Bassirou Diomaye Faye et la révélation en septembre 2024 des dettes cachées par l'administration précédente s'est achevée mardi 1ᵉʳ septembre, Majdi Debbich, le représentant du FMI au Sénégal, décrypte ce nouvel accord de coopération. RFI : Le Fonds monétaire international s'est mis d'accord avec le Sénégal pour l'obtention d'un nouveau prêt d'un montant de 2,2 milliards de dollars. Ce prêt, c'est une bonne nouvelle pour le Sénégal. Et pourquoi ? Majdi Debbich : Effectivement, c'est une excellente nouvelle. Cela fait deux ans que nous travaillons avec les autorités sénégalaises, d'abord sur la question du fameux « misreporting » de la dette cachée. En octobre 2025, les autorités sénégalaises ont demandé au FMI un nouveau programme. Aujourd'hui, c'est une étape importante, une première étape dans tout le process qui, in fine, doit conduire à la validation par notre conseil d'administration de ce nouveau programme. Vous parlez de première étape. Ça veut dire que le Sénégal va devoir attendre encore plusieurs mois avant que les premiers décaissements tombent sur ses comptes ? Généralement, vous avez donc dans nos process un certain nombre de mois qui s'écoulent entre un accord au niveau des services et la présentation au conseil d'administration du nouveau programme. Puisque les autorités doivent réaliser un certain nombre de mesures avant que l'on puisse présenter ce dossier au conseil d'administration. Généralement, pour vous donner une estimation, sur des programmes typiques, on est sur 2 à 3 mois. Donc, dans le cas du Sénégal, on peut imaginer des premiers décaissements à partir du mois de décembre. Ça reste dans le domaine du possible. Le Sénégal a bénéficié pour la dernière fois d'un financement du FMI fin 2023, il y a près de trois ans. Ces 20 derniers mois, les discussions étaient difficiles, voire quasi inexistantes. Concrètement, qu'est-ce qui a changé pour qu'un accord puisse être trouvé ? Les discussions ont été très intenses et nous avons un dialogue très étroit avec les autorités depuis la révélation de la dette cachée. Vous avez eu plusieurs étapes réalisées par les autorités sénégalaises pour traiter cette question de la dette cachée. Nous les avons accompagnées. Avec les autorités, on a convenu d'un package de réformes qui doit être mis en place pour que ce type de situation ne se répète pas. Les discussions sur le nouveau programme ont commencé il y a moins d'un an, donc c'est plus l'aboutissement d'un processus que vraiment un déblocage à court terme. On a quand même le sentiment que les choses se sont accélérées. Qu'est-ce qui s'est passé ? Le départ d'Ousmane Sonko de la Primature a-t-il aidé ? Je ne commenterai pas les développements politiques du Sénégal. En revanche, ce que je peux vous dire, c'est qu'on arrive à la fin d'un process. Des développements récents, notamment en matière de réformes menées par les autorités, y ont certainement contribué. Pour vous donner un exemple, la consolidation de toutes les fonctions liées à la gestion de la dette au sein d'un même ministère et d'une même direction générale a grandement contribué à ce qu'on ait plus de visibilité sur l'endettement du pays. Il y a eu des gages donnés par le Sénégal et lesquels ? Je ne parlerai pas de gages, mais disons qu'on s'est mis d'accord avec les autorités. D'abord sur un cadrage macroéconomique, sur un diagnostic de la situation, sur leurs besoins de financement à moyen terme, sur les politiques économiques et les grandes réformes qu'ils doivent mener dans le cadre du traitement de la question du « misreporting » ou des dettes cachées. On a d'autres mesures correctives importantes qui ont été mises en place et qui continueront à se mettre en place, notamment dans le cadre du programme. La dette cachée du Sénégal, c'est la plus importante de l'histoire du FMI. Est-ce que ce n'est pas un drôle de signal que le Fonds monétaire international envoie en accordant un nouveau prêt au Sénégal, alors que le pays a dissimulé ou échoué à déclarer une importante partie de sa dette, au moins 11 milliards de dollars ? Non, je pense que c'est le contraire. Nous travaillons très étroitement avec les autorités depuis deux ans. On salue la décision qui a été la leur, qui a été une décision difficile en septembre 2024, de révéler cette dette cachée. Et au cours des deux années passées, pour rappel, on a eu trois vagues d'audit : l'Inspection générale des finances, la Cour des comptes et ensuite un inventaire réalisé par le cabinet d'audit Mazars. Donc, je pense que les autorités ont montré qu'elles souhaitent tourner la page de cet épisode et être davantage transparentes. Ensuite, c'est un pays qui connaît une situation économique et financière difficile. La dette du Sénégal n'est plus soutenable ? Alors, il est évident, et je pense que c'est un diagnostic partagé avec les autorités, que le fardeau de la dette sénégalaise est considérable. On parle d'un niveau qui avoisine les 130 % du PIB, avec des dépenses d'intérêts qui représentent un quart des recettes fiscales. Ce sont autant de dépenses qui ne sont pas consacrées à des dépenses sociales ou à des investissements qui sont générateurs de croissance et d'emplois. Les autorités ont annoncé qu'elles souhaitent traiter cette dette avec leurs créanciers. Nous en prenons acte, notamment dans le cadre du programme que nous allons accompagner. Les autorités ont annoncé leur intention de solliciter un traitement de la dette afin de rétablir sa viabilité. Ça veut dire quoi concrètement ? Défaut de paiement et restructuration ? Ça veut dire que les autorités, effectivement, reconnaissent que le niveau d'endettement qui est celui aujourd'hui du Sénégal est un fardeau qui pèse sur le budget et qu'il est nécessaire de traiter cette dette afin de pouvoir dégager des marges de manœuvre pour des dépenses prioritaires plus importantes. À lire aussiLe FMI et le Sénégal reprennent leur coopération, un prêt de 2,2 milliards de dollars en vue pour Dakar

« Un dialogue national oui, mais avec tout le monde et à l'extérieur de la RDC ». Voilà en substance la position du Front commun pour le Congo (FCC) de l'ancien président Joseph Kabila, qui vit en exil depuis qu'il a été condamné à mort pour trahison à Kinshasa il y a un an. Jeudi dernier, dans une adresse à la nation, le président Tshisekedi a proposé un dialogue national ouvert à l'opposition, mais à l'exclusion des rebelles du M23 et de « ceux qui agissent au service du Rwanda ». De passage à Paris, Marie-Ange Mushobekwa, porte-parole du FCC, est l'invitée de RFI. RFI : Dans son adresse à la Nation du 27 août, Félix Tshisekedi a dit que seraient exclus de ce dialogue national ceux qui agissent au service d'une puissance étrangère, en l'occurrence le Rwanda. Et visiblement, il pensait très fort à Joseph Kabila, non ? Marie-Ange Mushobekwa : Non, il ne l'a pas cité. Il a parlé de l'AFC/M23. Il vous souviendra que le président Joseph Kabila avait dit clairement qu'il n'a jamais fait partie du M23 et que, s'il en faisait partie, la situation serait différente sur le terrain, étant donné qu'il a dirigé la République démocratique du Congo pendant 18 ans, militaire de son état. Il l'a dit et répété plusieurs fois : il ne fait pas partie du M23 et il n'a pas pris les armes contre la République. Et dernièrement, à travers un communiqué, son cabinet a réitéré sa position. Donc, je pense que vous faites une mauvaise analyse. Le président Tshisekedi, en tout cas dans son discours, n'a pas cité le nom du président Joseph Kabila. Il a parlé de l'AFC/M23 dont le président Kabila ne fait pas partie et je continue à l'affirmer jusqu'aujourd'hui. L'une des raisons de l'échec des rebelles du M23 à poursuivre leur offensive vers Kinshasa, c'est le soutien des États-Unis à Félix Tshisekedi. On l'a vu en janvier dernier lors du retrait de l'armée rwandaise et des rebelles du M23 de la ville d'Uvira au Sud-Kivu. Est-ce que vous n'avez pas intérêt, au niveau du FCC, à en tirer les conséquences stratégiques que le M23 n'arrivera jamais à renverser le régime de Félix Tshisekedi tant que Donald Trump sera à la Maison-Blanche ? Mais quel rapport entre le FCC et l'AFC/M23 ? Il n'y a pas de rapport. Quelles conséquences devons-nous en tirer ? Il n'y a aucun lien entre le FCC et l'AFC/M23. Et il n'y a aucune conséquence que nous devrions retirer de cette situation. Nous, nous menons un combat politique, démocratique et républicain. Nous résidons à Kinshasa, même si certains de nos camarades, Aubin Minaku, Emmanuel Shadary, Dunia Kilanga et autres sont détenus illégalement. Vous-même, vous résidez à Kinshasa. Moi-même, je réside à Kinshasa et je souligne que, le 21 décembre 2025, mes enfants ont été séquestrés, torturés dans la parcelle d'un directeur de l'ANR parce que c'étaient les enfants de Marie-Ange Mushobekwa, ils avaient 18 et 17 ans. Le pouvoir a organisé un procès inique où on a condamné les policiers qui ont reçu l'ordre du directeur de l'ANR de torturer mes enfants. Mais lui, il a été acquitté. Mais j'ai décidé de rester à Kinshasa, aux côtés de plusieurs camarades du FCC qui ont décidé de poursuivre la lutte à Kinshasa. Le FCC est une plateforme politique, républicaine et démocratique. Nous n'avons aucun lien avec l'AFC et le M23. Pour l'instant, la coalition C64, dans laquelle se trouvent notamment Moïse Katumbi et Martin Fayulu, ne veut pas aller au dialogue national que Felix Tshisekedi a proposé jeudi dernier. Mais si jamais des accommodements sont trouvés, si jamais cette opposition accepte de s'asseoir avec le pouvoir, est-ce que vous, le FCC, vous ne risquez pas de vous retrouver très isolé ? Je doute fort que la coalition C64 irait participer à ce dialogue parce qu'elle s'est exprimée clairement, qu'elle n'ira pas. Nous, FCC, nous n'irons pas. Même si les autres décidaient d'y aller sans nous, nous resterons campés sur nos exigences. Nous exigeons que le président Felix Tshisekedi prenne des mesures de décrispation politique, comme il l'a promis. Nous exigeons une médiation neutre et indépendante avec l'appui de l'Union africaine ou de l'ONU. Nous exigeons un dialogue inclusif qui accepte que toutes les parties au conflit puissent s'exprimer. Ce dialogue doit se tenir dans un pays tiers. Il ne peut pas se tenir en République démocratique du Congo pour des raisons de sécurité. Toutes les personnalités politiques qui sont en exil ne pourront participer au dialogue que si celui-ci se tient dans un pays étranger. Et pour nous, le FCC, le mandat du président Felix Tshisekedi prend fin le 31 décembre 2028. Il devra organiser les élections et passer la main à son successeur qui sera choisi par le peuple congolais. S'il tente par la force de changer la Constitution, de s'octroyer un troisième mandat, le FCC a déjà dit clairement qu'il participera, aux côtés des groupes laïcs catholiques, à toutes les manifestations pacifiques, mains nues qui vont empêcher l'Union sacrée et le régime en place de changer la Constitution. À lire aussiRDC : que doit-on attendre de ce nouveau dialogue national inclusif ?

Au Niger, le régime du général Tiani a été rudement secoué samedi 29 août par la rébellion de plusieurs unités militaires qui ont tenu l'aéroport de Niamey et ont tenté de s'emparer du palais présidentiel. Finalement, le coup a échoué et le régime issu du putsch de juillet 2023 reste en place. Mais la junte du général Tiani n'est-elle pas fragilisée et ne devient-elle pas redevable aux paramilitaires russes d'Africa Corps ? Éléments de réponse avec Yvan Guichaoua, chercheur senior au Bonn International Center for Conflicts Studies, centre international de Bonn pour les études de conflits. Vous penchez plutôt pour le mouvement d'humeur ou pour la tentative de coup d'État ? Compte tenu du déroulement des événements et du fait qu'ont été ciblés le palais présidentiel, la télévision nationale et l'aéroport, on pense quand même plutôt à une tentative de coup d'État qu'à une mutinerie qui aurait escaladé. Alors pourquoi les insurgés ont-ils échoué à s'emparer du palais présidentiel et de la radiotélévision nationale comme ils le souhaitaient ? Visiblement, il y avait un rapport de force militaire qui leur était défavorable. Le palais présidentiel est bien défendu. La garde présidentielle, qui est l'unité la plus loyale au général Tiani, est bien dotée. Donc s'en prendre à elle était visiblement un trop gros poisson pour les putschistes, et ils se sont cassé les dents sur la résistance de la garde présidentielle. Dans le cas de la télévision, c'était un petit peu plus ambigu. Il n'était pas évident que ce soit la garde présidentielle qui la défendait. On a parlé plutôt de la Garde républicaine. Et là, il y a eu un petit flou pour savoir, en cours de journée, de quel côté penchait la garde républicaine. Parce qu'on a vécu toute une journée de rumeurs sur le basculement ou non de certains corps d'armée en faveur des putschistes. Et il est évident que dans ces circonstances-là, il y a beaucoup d'hésitants. En 2023, au moment de la chute de Bazoum, c'était déjà un petit peu ce qui s'était passé. L'affaire ne s'était pas jouée en quelques minutes, ça avait pris deux ou trois jours, et on voyait des corps d'armée se rallier du côté des putschistes, sans doute par pragmatisme et opportunisme, en se disant « On mise sur le cheval qui a le plus de chances de gagner ». Samedi soir, les fidèles du général Tiani ont réussi à reprendre la base militaire 101 sur l'aéroport international de Niamey. Est-ce que l'aide des Russes d'Africa Corps a pu être déterminante ? Il semble bien que ça ait été le cas. D'ailleurs, il y a eu des déclarations officielles de l'ambassadeur russe au Niger disant qu'il avait été sollicité, que l'aide d'Africa Corps a été sollicitée et que cette aide a été fournie. Quelle forme a pris cette aide ? On ne le sait pas de sources officielles en provenance du régime. On le sait de la part d'observateurs, de sources sécuritaires mais pas forcément déclarées et qui cherchent à préserver leur anonymat. Mais il y a visiblement eu un usage assez intense de drones kamikazes qui auraient décidé les officiers et les soldats rebelles à se rendre parce que ça causait beaucoup trop de dommages dans leurs rangs. Donc il ne me semble pas totalement exagéré de dire que les Russes ont sauvé la mise, ou en tout cas permis de circonscrire cette rébellion, cette tentative de putsch. C'est la première fois depuis son arrivée au pouvoir, il y a trois ans, que le général Tiani est confronté à une insurrection dans sa propre armée. Est-ce un signe de fragilité ou pas ? À court terme, il obtient une victoire. On ne peut pas le nier. Il a réussi à préserver son régime et à neutraliser les soldats rebelles. À plus long terme, même à moyen terme, on voit bien que ça va quand même compliquer un petit peu son affaire pour différentes raisons. D'une part, l'implication des Russes et leur rôle décisif dans la reprise de la base rendent le régime dépendant des Russes. Tiani a désormais une dette vis-à-vis des Russes. Et, par la suite, on voit bien que c'est la garde présidentielle, c'est-à-dire les soldats loyaux à Tiani qui ont été à la manœuvre, qui ont opéré de manière finalement assez autonome, assez indépendante, main dans la main avec les Russes, sans qu'on sache trop ce que le reste de l'état-major de l'armée pensait. On n'a pas encore de grande clarté sur la décision de lancer l'assaut contre la base 101, mais toute la journée de samedi, il y a eu des rumeurs selon lesquelles tous les hauts gradés n'étaient pas forcément d'accord avec l'idée d'éliminer ces jeunes soldats qui avaient manifesté leur mécontentement. Donc, une conséquence probable de la situation, c'est qu'il va y avoir quand même du colmatage à faire dans les rangs pour retrouver un petit peu de cohésion. Alors, d'un côté, on pourrait dire qu'il y a un signal qui est envoyé contre quiconque chercherait à contester le régime et que ça va être certainement un petit peu dissuasif. De l'autre, on a une sorte de clivage un peu plus net qui s'établit entre la garde présidentielle, les Russes d'un côté, le reste de l'armée de l'autre, et le général Tiani manifeste quand même beaucoup de paranoïa vis-à-vis des interférences étrangères, des risques de déstabilisation. On peut imaginer que cette paranoïa va être encore accentuée et qu'il y aura ce qu'on appelle de plus en plus de coup-proofing, c'est-à-dire de dispositions prises pour la protection du régime. Et comme on est dans un monde à ressources finies, tout ce qui sera mis au service de la protection du régime ne sera pas mis au service de la protection du territoire et de la lutte contre les mouvements jihadistes et contre les rebelles qui se multiplient dans l'est du pays. Donc ça fait beaucoup de défis pour le Niger dans les semaines et mois à venir.

Il fête ses 70 ans ce dimanche. Depuis près d'un demi-siècle, Ismaël Lô fait voyager sa musique bien au-delà du Sénégal, avec des chansons comme « Tajabone » ou « Jammu Africa ». Il revient avec nous sur son parcours, ses chansons et cette envie de continuer à créer. Il répondait aux questions de Clothilde Hazard. RFI : Ismaël Lô, vous fêtez vos 70 ans ce dimanche, quand vous regardez votre carrière, aujourd'hui, une carrière de près de 50 ans. Quel sentiment avez-vous ? Ismaël Lô : Un sentiment de satisfaction et de rendre grâce aussi à Allah qui m'a donné cette possibilité d'exister, de continuer à aimer ce que je fais, c'est à dire évoluer dans le domaine de la musique. Est ce qu'il y a un souvenir qui vous revient en premier quand vous regardez votre parcours ? Ce qui me vient en premier, c'est mon premier passage à la télévision, le premier jour, j'avais un trac fou. J'étais au studio de la RTS avec Maguette Wade, un animateur de la télévision sénégalaise et l'émission s'appelait Télé Variétés, c'était mon premier passage à la télévision. J'étais juste passé en tant qu'artiste et j'avais très peur à l'époque de passer à la télévision. C'est la musique qui est venue à moi. Parce que, au départ, moi je me fixais comme objectif d'avoir une carrière similaire à mon père qui était un douanier. Je pensais que je serai médecin ou quelque chose dans ce genre. Et finalement, je me suis donné à la musique. Et au début de votre carrière internationale, quand vous êtes allé à la rencontre du public en dehors du Sénégal, qu'avez-vous avez ressenti vous en souvenez-vous ? Là, je me plonge vraiment, vraiment très loin à ma première sortie en France, en Europe. J'avais la volonté de rencontrer des gens, de voir le voisin de palier, dire bonjour. Mais ce n'était pas la même culture. Et ça m'a bouleversé, parce que les gens couraient de gauche à droite. C'était limite, ton voisin tu lui dis bonjour, il ne te répond même pas. En France, on court beaucoup. Et donc j'ai commencé à apprendre à vivre différemment, me dire que si je ne connais pas quelqu'un, je ne lui dis pas bonjour. J'ai tout de suite eu envie de retourner chez moi, parce que là-bas, il y a l'hospitalité, les gens sont ouverts, il y a de l'ambiance. J'ai composé une chanson qui signifiait « j'ai envie de retourner chez moi », Xalat. Et sur la naissance de ce tube mondial Tajabone. Avez-vous une anecdote ? Tajabone, c'est le début de l'année musulmane. Je me rappelle quand nous étions petits, dans le quartier, c'était la fête. Après le couscous, le dîner le soir, on se déguisait. En général, si je me rappelle bien, les hommes se déguisaient en femme, les femmes en homme. Ce sont des choses qui m'ont marqué et donc qui m'ont poussé à écrire une chanson sur ce jour mémorable. Mais aujourd'hui, ce titre me fascine et me dépasse. Parce que la chanson Tajabone est mondialement connue. Y-a-t-il d'autres morceaux dont vous êtes fier avec le recul ? Je suis fier de toutes mes chansons. C'est comme si vous me demandiez si je suis plus fier de tel ou tel enfant. Mes compositions sont comme mes enfants. Et donc c'est vrai qu'il y a des enfants qui ont plus de chance que d'autres, mais ça reste quand même mes enfants. Tajabone est sortie du lot, Dibi Dibi Rek est sortie du lot, Diamond Africa est sortie du lot. Comment l'expliquez-vous qu'elles soient sorties du lot ? Mais c'est ça, c'est divin. Je ne peux pas l'expliquer. C'est difficile à expliquer parce que quand tu écris, tu écris pour toi d'abord et pour le public après, c'est un partage. Vous avez aussi souvent utilisé vos chansons pour parler de paix, de tolérance, de justice et de l'Afrique. Pensez-vous que vous avez réussi à faire passer un message ou à faire bouger des choses. Mais bien sûr, c'est ça mon idéal, c'est ça qui me pousse à écrire. Aujourd'hui, si tu écris, il faut écrire quelque chose avec du sens, qui peut amener les gens à être tolérants, à vivre d'amour et de partage, pas de haine, et que les armes se taisent pour que les enfants puissent grandir dans le bonheur et dans la joie. La chanson contribue à l'apaisement des cœurs, à sensibiliser. Ça vient naturellement. À partir de ce moment-là, tu peaufines, tu réarranges, tu dis non, c'est mieux de dire ça. Ma passion pour la musique est spontanée. Et à 70 ans. Quels sont vos projets aujourd'hui ? Je ne sais pas. En tout cas, vous insistez sur mes 70 ans. Quand on me dit que j'ai 70 ans, je dis ah bon, j'ai 70 ans. Dans ma tête, j'ai 35 ans ou 25 ans. Je continue à écrire de nouvelles chansons. J'ai toujours cet amour, cette envie de continuer à écrire de nouvelles chansons, écrire et de sortir un nouvel album, Inch'Allah. Dans combien de temps on pourra écouter votre album ? Inch'Allah bientôt. Moi je dis toujours bientôt.

En RDC, la proposition de loi sur l'organisation du référendum reste au cœur de la bataille politique autour de l'avenir de la Constitution. Adopté par le Parlement, le texte a été déclaré conforme par la Cour constitutionnelle, mais avec des réserves portant sur treize articles. Félix Tshisekedi a depuis demandé une nouvelle délibération. L'opposition y voit toujours une voie vers un changement de Constitution et redoute une remise en cause de la limitation des mandats présidentiels. Son auteur, le député de la majorité, Paul-Gaspard Ngondankoy, défend au contraire un texte destiné, dit-il, « à encadrer l'exercice de la souveraineté populaire ». Il est interrogé par Patient Ligodi. Pourquoi la RDC avait-elle besoin aujourd'hui d'une loi sur l'organisation du référendum ? Quel problème vouliez-vous régler avec ce texte ? Tout simplement parce que ça fait 20 ans maintenant, depuis la promulgation de la Constitution en 2006, que le pays ne s'est pas encore doté de cette loi, alors que l'alinéa 3 de l'article 5 prévoit que le Parlement adopte une loi fixant les conditions d'organisation du référendum. Et, comme je suis devenu député national seulement en 2023, c'était pour moi le moment qui était le plus indiqué pour régler cette question qui m'intéresse depuis des années : qu'on puisse avoir une loi qui organise ce mécanisme démocratique. Vous avez cité l'article 5, alinéa 3 de la Constitution de votre pays, et votre texte ne se limite pourtant pas à organiser les consultations sur le transfert de la capitale, les questions territoriales ou la révision de la Constitution, comme prévu dans la loi fondamentale. Vous avez aussi prévu un mécanisme permettant d'aller jusqu'à l'adoption d'une nouvelle Constitution. Pourquoi avoir introduit cette possibilité ? D'abord, c'est une fausse interprétation de la Constitution de considérer que les matières du référendum sont limitativement énumérées dans la Constitution. La Constitution cite à titre indicatif les matières sur lesquelles il faut absolument consulter le peuple. Mais il n'existe aucune disposition dans la Constitution qui dit qu'il s'agit d'une énumération limitative. D'ailleurs, l'article 5 de la Constitution affirme le pouvoir souverain du peuple. Cet article permet que le peuple puisse exercer son pouvoir sur toutes les matières, parce que le pouvoir lui appartient. Il y a quand même lieu de vous rappeler que cet article, à son alinéa premier, dit que tout pouvoir émane du peuple, en commençant donc par les pouvoirs constituants, c'est-à-dire le pouvoir d'établir une constitution pour le pays. Et c'est lui qui a le pouvoir d'établir mais aussi le pouvoir de modifier, de réviser, sans aucune limite. Et on sait qu'en droit constitutionnel, le pouvoir constituant est initial, autonome, insubordonné, inconditionné. Et donc, il n'y a aucune limite à la souveraineté du peuple en cette matière-là. Mais s'il n'y a aucune limite, pourquoi le constituant a prévu des matières bien précises, comme justement les consultations sur le transfert de la capitale, les questions territoriales ou la révision de la Constitution ? Ça, c'est à l'occasion de l'examen de ces questions-là dans les articles définis dans la Constitution. Ce n'est pas une liste. À l'article 2 de la Constitution, en parlant de la capitale, le constituant a dit que, oui, la capitale, c'est Kinshasa. Mais si vous voulez la transférer à un autre lieu de la République, il faut le consulter. De même, à l'article 214, lorsque le constituant réglemente la question des traités et accords internationaux, il a dit que, lorsqu'il s'agit des traités qui portent cession, qui portent adjonction, qui portent échange et territoire, il faut absolument que le peuple soit consulté. De même, à l'article 218 concernant la révision de la Constitution, c'est-à-dire la modification des matières qui sont autorisées au pouvoir constituant dérivé, le constituant a dit que, lorsqu'il s'agit de réviser ces articles-là, il faut le consulter. Il s'agit là des dispositions qui sont tout à fait éparses dans la Constitution. Vous ne trouverez aucune disposition de la Constitution qui vous dit que ces matières-là sont limitativement énumérées. Certains opposants vous disent de garder une loi sur l'organisation du référendum comme les textes que vous avez proposés, mais de retirer tout ce qui permettrait de changer la Constitution et notamment de remettre en cause la limitation du nombre et la durée du mandat présidentiel. Quand ils demandent cela, il faut qu'ils aillent au bout de leur logique. Ça veut dire qu'ils doivent accepter à ce moment-là, qu'on dise que le peuple n'est plus souverain. La Constitution de 2006 a été soumise à référendum. Donc, la souveraineté du peuple a été déjà manifestée par le vote de ces textes de la Constitution. Oui, pour le vote de la Constitution. Mais la loi ici, c'est de la compétence du Parlement. Et ce que nous faisons justement, ce n'est pas organiser un référendum constituant. Et c'est là où se trouve le problème. Nous, nous adoptons un cadre général qui prévoit les règles pour pouvoir consulter le peuple. Et le jour où il s'agira de consulter le peuple en matière de changement de Constitution, c'est ce même peuple souverain qui s'est prononcé en 2005, qui se prononcera également à ce moment-là. Donc, on ne peut pas être démocrate et refuser de prévoir une loi qui accorde la parole au peuple. C'est paradoxal. Je ne pose pas la question au professeur de droit. Je demande votre position politique comme député de la majorité : souhaitez-vous que Félix Tshisekedi puisse être candidat à la présidence après 2028 ? En tout cas, le président de la République lui-même s'est déjà prononcé. Il a dit qu'il n'est pas demandeur d'un troisième mandat. Mais si le peuple lui demande, il ne dira pas non. Si le peuple lui demande, nous poserons la question au chef de l'État, s'il accepte. Mais vous, Paul-Gaspar, êtes-vous favorable ou opposé à cette possibilité ? Moi, je suis député de la majorité. Le jour où le chef de l'État se prononcera clairement sur le sujet à la demande de la population, je me rallierai.

En Guinée-Bissau, les électeurs sont appelés aux urnes ce 30 août pour se prononcer sur une nouvelle Constitution. Le scrutin est organisé par les autorités de transition. Le pays est dirigé par des officiers militaires depuis le coup d'État de novembre 2025. Cette réforme constitutionnelle pourrait profondément modifier l'équilibre des pouvoirs dans le pays, alors que la Guinée-Bissau est marquée depuis des années par les crises politiques et institutionnelles. Pour Ibrahima Niang, analyste politique et enseignant-chercheur basé à Dakar, ce référendum n'est pas assez préparé. RFI : La Guinée-Bissau est à un tournant constitutionnel. Ce 30 août 2026, les citoyens sont appelés à se prononcer sur une nouvelle constitution lors d'un référendum. Déjà, pour comprendre le contexte, pourquoi ce référendum arrive-t-il maintenant ? Ibrahima Niang : C'est une question que tout le monde se pose. On s'interroge par rapport à cette urgence qui tenaille les dirigeants militaires à vouloir coûte que coûte organiser un référendum sur une question aussi importante que le changement de la nature du régime politique et juridique des institutions à Bissau. On a noté dès leur prise du pouvoir, que la junte s'était inscrite dans une dynamique transitoire consistant à organiser des élections présidentielles et législatives, mais aussi de préparer la transition en impliquant tous les acteurs politiques et aussi les membres de la société civile. À cette époque-là, il n'était nullement mentionné l'organisation d'un référendum. C'est à partir de janvier 2026 que le Comité national de transition a publié un projet de loi portant modification de la Constitution. C'est pourquoi il est tout à fait légitime de s'interroger sur l'urgence d'un référendum aujourd'hui et maintenant, et pourquoi on ne laisse pas les acteurs discuter ensemble, délibérer ensemble, et essayer de soumettre un projet de loi qui prend en compte toutes les aspirations des populations de Bissau. Selon vous, le processus est trop rapide, pas assez démocratique ? On s'est rendu compte que la date a été rapprochée pour être organisée au mois d'août. Et, au regard de ce qui est en train de se passer sur le terrain, on note qu'il y a une impréparation dans l'organisation du processus, et les documents en question ne sont pas traduits dans les différentes langues pour permettre aux populations de lire les points importants qui vont être opérés, au regard aussi du déploiement du matériel qui doit en fait servir à l'organisation de ce référendum-là. Il y a donc une grande part d'impréparation qui est notée sur le terrain et qui pourrait, à mon avis, un peu, jouer sur la légitimité même de cette élection-là. Est-ce qu'on peut dire quand même que ce référendum va vraiment permettre de légitimer un changement de constitution ? Un référendum, c'est un acte qui consiste à appeler les électeurs à se prononcer sur un texte. Mais il faut que les électeurs aussi soient censés comprendre un peu, discuter dans un cadre de dialogue qui est inclusif, mais aussi apporter des amendements si c'est nécessaire. Et je pense qu'au regard de ce qu'on a noté, il y a une absence de dialogue. Il y a une non implication des différentes organisations des sociétés civiles. Par conséquent, la légitimité de ce référendum pose problème. Mais cette légitimité aussi, on va pouvoir en fait la mesurer à l'aune du taux de participation et des tendances qui se dégageront au moment du dépouillement des résultats. Si on regarde son contenu, qu'est-ce que cette réforme change concrètement dans les institutions ? Quel nouvel équilibre des pouvoirs instaure-t-elle ? Si on regarde bien la nature juridique et politique du régime à Bissau, c'est un régime en quelque sorte semi-présidentiel avec une Assemblée nationale qui a véritablement des pouvoirs dans la gestion du pays. Avec cette nouvelle Constitution là, on va verser vers un hyper présidentialisme qui va donc instaurer un déséquilibre des différents pouvoirs. L'essentiel des pouvoirs va se retrouver aux mains de l'exécutif. Ce qui veut donc dire que l'Assemblée nationale à Bissau, qui a toujours joué son rôle de contrepoids dans la démocratie, va voir l'essentiel de ses pouvoirs s'amenuiser. On va aller vers la réduction du nombre des parlementaires de 102 député aujourd'hui, à 61-62 députés. Cette réorganisation-là va impacter beaucoup plus les petits partis politiques, parce que ça permettait en fait d'avoir une carte électorale où l'essentiel des partis politiques pouvait se retrouver au niveau de l'Assemblée nationale. Avec le référendum, ces « petits » partis politiques vont disparaître. La Guinée-Bissau a connu beaucoup d'instabilité institutionnelle, de crises politiques. Est-ce que cette réforme va quand même, malgré les failles que vous pointez, stabiliser les institutions ? L'objectif en fait, pour les dirigeants de la junte, c'est-à-dire les militaires qui sont au pouvoir, c'est de faire sorte qu'il n'y ait plus d'instabilité politique et constitutionnelle à Bissau à partir du moment où ce référendum serait voté. Le problème se situe à ce niveau-là. Il y a beaucoup de vulnérabilité au sein du pays et je pense que ce sont ces vulnérabilités-là qui continuent, à mon avis, à être pointées, indexées, analysées. Il aurait fallu élargir le débat, prendre le temps nécessaire, discuter avec les différentes parties et voir un peu comment asseoir une constitution qui ne ferait pas l'objet de rejet ou de critiques des différentes parties du pays, et permettre de construire un pays qui va connaître une certaine stabilité politique et sociale.

Les Émirats arabes unis sont devenus, en quelques années, un acteur économique et stratégique majeur en Afrique. Une enquête publiée par le Financial Times, au début du mois, décrit une stratégie d'influence qualifiée d'« impérialiste », qui mêle investissements dans les ports et les mines, mais aussi intérêts militaires et soutien à certains acteurs dans les conflits africains. Alors quelle est réellement la stratégie des Émirats en Afrique ? Éclairage de Jean-Loup Samaan, chercheur spécialiste des pays du Golfe, au Middle East Institute de l'Université de Singapour. Il répond aux questions de Clothilde Hazard. RFI : Le journal d'investigation anglais Financial Times a enquêté sur les Émirats arabes unis en Afrique et sur leurs investissements très importants. En dix ans, ils sont devenus le quatrième investisseur sur le continent dans de nombreux secteurs portuaires mais aussi sécuritaires. L'enquête parle d'une poussée impérialiste. Abou Dhabi a même réagi par le biais de son ministère des Affaires étrangères et refuse le terme d'impérialisme. Est-ce que, selon vous, l'expression est justifiée ? Jean-Loup Samaan : L'expression « impérialiste » est peut-être un petit peu trop forte, parce que la relation entre les Émirats et les pays africains n'est bien évidemment pas celle que l'on pourrait qualifier entre un empire et ses États inféodés. Ce qui est intéressant dans l'enquête du Financial Times, et plus généralement sur un certain nombre d'enquêtes sur les Émirats ces dernières années, c'est de voir comment, en l'espace d'une dizaine d'années, Abou Dhabi et Dubaï se sont positionnées sur le plan économique, sur le plan des infrastructures, mais aussi sur le plan stratégique, géopolitique pour être un acteur de premier plan en Afrique. Et ça, ce sont des choses qui vont bien au-delà de l'aide au développement. Ça crée des relations de dépendance entre les pays africains et les Émirats. Et donc, on pourrait se poser la question, au même titre qu'avec la Chine ou les États-Unis, d'une économie prédatrice d'Abou Dhabi à l'égard des pays africains. Donc, c'est plus dans ce sens-là que je qualifierais les relations aujourd'hui entre les Émirats et les pays africains. Pourquoi est-ce que les Émirats arabes unis investissent autant dans les ports ? Il y a deux dynamiques véritablement. Au tout début, je dirais qu'il y a 15 ou 20 ans, c'était une dynamique qui était avant tout commerciale, qui venait de Dubaï. Il faut voir que Dubai Ports World est l'un des principaux acteurs internationaux en termes d'infrastructures portuaires, et donc c'était une façon pour la compagnie, qui est une compagnie souveraine de Dubaï, de remporter des parts de marché et donc de tisser sa toile à travers le monde, et en particulier sur un continent africain où les infrastructures portuaires étaient encore très émergentes. Après, ce qu'on a vu plus récemment, c'est une logique proprement militaire et notamment dans la Corne de l'Afrique. Ça s'est dessiné durant la guerre au Yémen [qui a débuté en 2014, NDLR], où les Émiriens ont décidé de coupler leurs investissements commerciaux dans les infrastructures portuaires sur place - que ce soit en Érythrée, au Somaliland - avec une dimension militaire qui leur permettait de déployer leurs forces pour être ensuite envoyées vers le Yémen. Donc, ça, c'est plus récent. Mais ça montre d'une certaine façon comment la logique, qui est initialement commerciale, est devenue au fil du temps stratégique au sens politico-militaire. L'enquête montre aussi que les Émirats sont impliqués dans le conflit au Soudan et soutiennent les Forces de soutien rapide du général Hemedti. L'implication des Émirats dans le conflit commence à être très documentée. Pourquoi les Émirats se sont autant impliqués dans le conflit ? Pour Abou Dhabi, il s'agit non seulement de soutenir des militaires avec lesquels ils avaient tissé des liens au Yémen, mais aussi des militaires qu'ils considèrent être le rempart à ce qu'ils voient comme la menace de l'islam politique qui serait derrière le gouvernement légitime à Khartoum. C'est un élément dénominateur commun dans la politique émirienne, en Afrique comme au Moyen-Orient : à savoir de soutenir ce qu'ils considèrent être les hommes forts et souvent des militaires contre des gouvernements ou des acteurs jugés trop proches de la mouvance des Frères musulmans ou de l'islam politique. Au milieu de ça, il y a aussi l'or : Dubaï est une plaque tournante de l'or africain. Trente milliards de dollars d'or artisanal non-déclaré en provenance du continent sont exportés vers les Émirats. Que représente cet or pour le pays ? Est-ce que c'est au cœur de sa stratégie économique ? Oui, et ça, c'est là où l'on voit l'interpénétration entre les logiques géopolitiques - à savoir de soutenir les régimes militaires, notamment les Forces de soutien rapide - avec une logique qui est beaucoup plus mercantile, voire de l'ordre de la prédation économique, avec le trafic d'or. Il faut mettre ça d'une certaine façon dans la perspective du rang des Émirats. À l'échelle internationale, sur le marché de l'or, on estime qu'aujourd'hui, entre 20 et 30 % du commerce de l'or passe par Dubaï. C'est un élément extrêmement important en termes de positionnement international, de diversification de l'économie, parce qu'il faut quand même se souvenir que Dubaï, contrairement à Abou Dhabi, n'a pas de rente énergétique. Donc, tout cela, effectivement, contribue à, disons, faire de l'Afrique, et là, en l'occurrence le Soudan parmi d'autres pays, une zone d'intérêt pour les acteurs émiriens.

Alors que l'Afrique manque de médecins, d'infirmiers et de sages-femmes, plusieurs pays africains sont désormais parmi les meilleurs au monde pour recenser leurs personnels de santé. Dix des vingt pays les mieux renseignés sont africains : la Zambie est troisième mondiale, le Burkina Faso cinquième, et le Kenya sixième. Comment expliquer cette progression dans la collecte des données ? Et surtout, à quoi servent ces chiffres pour lutter contre la pénurie de soignants ? Kouadjo San Boris Bediakon est responsable de l'information stratégique au Bureau Afrique de l'Organisation mondiale de la santé. Il répond aux questions de Clothilde Hazard. RFI : Dix des vingt pays au monde qui disposent des données les plus récentes sur leur personnel de santé sont africains. Comment expliquer ces bons résultats en Afrique ? Kouadjo San Boris Bediakon : Premièrement, cela montre que l'Afrique n'est plus seulement un continent confronté à des déficits de personnel de santé. Les déficits existent, mais ce n'est plus ce qu'il faut voir. L'Afrique devient également une source majeure de données permettant de comprendre et de piloter les déficits. Deuxièmement, cela signifie en fait que de nombreux pays africains sont en train de passer d'une logique de planification fondée sur des estimations, parfois qui sont un peu grégaires, à une logique de décisions fondées sur des données nationales. Comment ces données sont-elles utilisées pour prendre des décisions ? Est-ce que vous avez un exemple de décision ? Au-delà des dialogues politiques qui ont été organisés dans environ douze pays africains, il y a neuf pays qui ont élaboré des plans de développement des ressources humaines en santé qui sont vraiment budgétisés et qui sont vraiment fondés sur des estimations objectives des besoins et des déficits ainsi que des investissements requis. Plus important encore, ces processus ont conduit à des engagements concrets. Pour environ six pays, il y a eu des engagements de création de 200 000 emplois dans le secteur de la santé. Est-ce que ces recrutements aujourd'hui, les États peuvent les faire, les financer et surtout former ces personnels ? Je prends le cas par exemple du Zimbabwe. À la suite de leur analyse du marché du travail, ils ont fait et organisé bien évidemment un dialogue politique et un certain nombre de partenaires se sont engagés à travers ce qu'on appelle le pacte d'investissement dans les ressources humaines en santé. Et aujourd'hui, le Zimbabwe a pu augmenter son budget pour les ressources humaines en santé de 30 % et chaque année, ils mettent à disposition environ 8000 postes budgétaires pour recruter. Et ces données sur le personnel soignant, qu'est-ce qu'elles changent concrètement pour les patients et les services de santé ? On sait bien que les hôpitaux tout seul ne peuvent pas fournir les services de santé. C'est plus ou moins comme des cathédrales construites dans le désert, et les médicaments à eux seuls ne sont que des, disons que des produits chimiques, s'ils ne sont pas prescrits par des personnels compétents et motivés et aussi disponibles en quantité. Est-ce que ces données peuvent rendre les systèmes de santé plus réactifs face aux épidémies par exemple ? Est-ce que ça aurait pu rendre les autorités plus réactives face à l'épidémie d'Ebola en RDC ? Oui, plus on a de données fiables et disons exhaustives, plus on peut anticiper en fait les déficits et anticiper un certain nombre de prises en charge de certaines urgences. Et nous sommes à pied d'œuvre pour aider les pays à disposer des systèmes d'information permettant de pouvoir leur donner au jour le jour, des informations essentielles à travers des tableaux de bord pour l'anticipation d'un certain nombre de déficits, et aussi un certain nombre de pandémies ou d'épidémies qui pourraient aggraver, en fait, cette disponibilité de personnel de santé. Ces données ont permis d'identifier des pénuries ? La pénurie qui existe actuellement est à hauteur de 5.8 millions de personnels de santé. Ça, c'est seulement sur la base des besoins sanitaires des populations. Si on vient greffer les aspects liés à la migration, les recrutements massifs des pays occidentaux dans les pays africains, cette pénurie-là va au-delà de 5.8 millions de personnes de santé. Comment éviter justement cette fuite des cerveaux ? C'est d'abord un engagement que les pays ont pris à travers ce qu'on appelle le code de recrutement des personnels de santé, qui a été adopté à une Assemblée mondiale de l'Organisation mondiale de la santé, qui stipule que les pays qui ont un indice de couverture sanitaire universelle très bas ou une densité de personnel de santé très bas, sont épargnés ou doivent être écartés du recrutement agressif et massif des pays qui ont déjà des indicateurs de couverture sanitaire universelle élevés et une densité relativement élevée par rapport à ces pays-là. Ce n'est pas un document qui est contraignant, mais c'est plutôt basé sur le respect de ces principes-là. Est-ce que justement il est respecté ? Il y a de bons exemples quand même où certains pays, par exemple le Royaume-Uni, a signé des accords de coopération bilatéraux, de recrutement de personnel de santé entre le Kenya, le Nigeria et le Ghana qui essaient de compenser en fait ces recrutements-là. Mais à vrai dire, le fléau est beaucoup plus profond parce que on sait que les données prouvent que dans les dix prochaines années, les pays occidentaux, surtout les pays de l'OCDE, auront un tiers de leur personnel de santé qui iront à la retraite. Et donc, face à cela, certains pays qui ne sont pas de bons exemples, continuent toujours de recruter de façon agressive et massive, mais en utilisant plutôt des institutions ou des agences privées pour ne pas que cela leur revienne au visage comme étant des pays qui enfreignent en fait cette réglementation-là.

En République démocratique du Congo, le dialogue national promis par Félix Tshisekedi reste encore sans cadre précis. Le chef de l'État assure qu'il sera différent des précédents et qu'il permettra de renforcer la cohésion nationale. Mais plusieurs questions demeurent : qui pourra y participer, qui en fixera les règles et quels sujets seront mis sur la table ? L'opposant Martin Fayulu réclame notamment la participation de Joseph Kabila et de Corneille Nangaa, chef de l'AFC/M23, tandis que le pouvoir exclut de dialoguer avec ceux qu'il considère comme liés au Rwanda. Martin Fayulu appelle également à une mobilisation nationale le 15 septembre. Il répond aux questions de Patient Ligodi. RFI: Félix Tshisekedi promet un dialogue différent de tous les dialogues qu'a connus ce pays pour vous. En quoi doit-il justement être différent, ce dialogue ? Martin Fayulu : Pour nous, le dialogue doit être un dialogue sincère, un dialogue qui aborde toutes les questions qui concernent le Congo. Un dialogue qui aborde les causes profondes de la crise congolaise, les causes internes lointaines et récentes, les causes externes lointaines et récentes, afin de trouver des solutions pour mettre le pays sur les rails. Ce que vous évoquez là, c'est un tout petit peu le synonyme de la Conférence nationale souveraine organisée au Zaïre en 1990. Vous pouvez le comprendre comme ça, mais pas avec la durée de la Conférence nationale souveraine, pas avec 2850 participants. C'est une réunion, un dialogue qui doit être court dans le temps. Ce dialogue ne peut pas durer plus de trois semaines, ou en tout cas pas plus d'un mois. Il faut un format réduit avec nos pères spirituels, les leaders religieux comme médiateurs, mais un dialogue qui a un seul objectif, c'est-à-dire comment sortir le Congo du trou dans lequel il est mis aujourd'hui. Le gouvernement avait annoncé qu'une ordonnance présidentielle fixerait les modalités de ces dialogues. Acceptez-vous sur le principe que Félix Tshisekedi fixe par ordonnance le cadre d'un dialogue auquel il est lui-même partie prenante ? Non, ce n'est pas à Félix Tshisekedi de fixer le cadre ou de fixer les matières à traiter. Nous, nous savons ce que nous devons aborder, toutes les questions concernant le pays. Mais c'est à lui de voir avec les évêques et les pasteurs comment on convoque cette réunion. C'est à lui de voir, c'est aux évêques. Nous, nous pensons que depuis le 17 juillet dernier, les évêques et les pasteurs ont reçu le « GO » pour l'organisation de ce dialogue national inclusif. C'est-à-dire que vous n'attendez pas une ordonnance ? On n'attend pas forcément une ordonnance, mais on attend que le dialogue soit convoqué le plus rapidement possible. Le dialogue est évoqué depuis plusieurs mois. Le 17 juillet, vous venez de les rappeler. Félix Tshisekedi en a accepté le principe. Une ordonnance est annoncée, mais elle n'est toujours pas publiée. Maintenant, le président annonce une prochaine adresse à la nation pour préciser les contours justement du dialogue. N'avez-vous pas le sentiment d'être entraîné dans une succession d'annonces pendant que le temps passe ? Nous pensons que Félix Tshisekedi est en train de vouloir gagner du temps, mais il doit savoir qu'il y a une échéance. L'échéance, c'est 2028. En décembre 2028, qu'il le veuille ou pas. Qu'il y ait organisation de dialogue ou pas, qu'il y ait élection ou pas, Félix doit partir. Nous l'avons dit, qu'il n'y a pas de troisième mandat possible pour Monsieur Tshisekedi et pour quiconque. En 2028, que Tshisekedi le veuille ou pas, il doit partir. Donc, s'il pense gagner du temps en essayant de trouver des subterfuges pour nous court-circuiter et donner un coup de massue après, je crois qu'il se trompe. Vous avez explicitement demandé la participation de l'ancien président Joseph Kabila et de Corneille Nangaa, qui est le coordonnateur de l'AFC/M23. Le mouvement politico-militaire qui contrôle une partie de l'est de la République démocratique du Congo. Tous deux ont été condamnés par la justice congolaise. Concrètement, comment rendez-vous leur participation possible ? Je vois que ça fait polémique et Monsieur Tshisekedi et son gouvernement discutent avec l'AFC/M23 à Doha. Ils ont élaboré huit protocoles d'accord et ces huit protocoles d'accord, les belligérants, c'est-à-dire l'AFC/M23 et le gouvernement congolais à la tête duquel se trouve Monsieur Tshisekedi, ils veulent nous les imposer, ils vont imposer ça à la société civile congolaise, ils vont imposer ça à l'opposition congolaise. Non, nous disons qu'il faut que tout le monde y soit. Tous ceux qui ont contribué à la déstabilisation du Congo, qui ont des raisons, qu'ils viennent évoquer ces raisons. Vous demandez comment les gens qui ont été condamnés doivent participer. Mais moi, j'ai été à la Conférence nationale souveraine. Il y a des gens qui étaient condamnés à mort. On a pris des mesures de décrispation, on a pris des mesures adéquates pour que ces gens-là y soient. À lire aussiDialogue national en RDC: ce qui est acquis, ce qui ne l'est pas

L'effondrement meurtrier survenu sur un site d'exploitation minière à la frontière entre le Cameroun et la République centrafricaine a fait plusieurs dizaines de victimes. Des centaines, voire des milliers de personnes travaillent sur le site de Zamboï, une zone d'exploitation artisanale de l'or. Pourquoi les mineurs sont-ils aussi exposés et quelles leçons tirer de ce drame ? Samuel Nguiffo, spécialiste des questions minières au Cameroun, juriste et directeur du Centre pour l'environnement et le développement, répond aux questions de Clothilde Hazard. RFI : L'éboulement de la mine qui a eu lieu sur un site minier à la frontière entre la République centrafricaine et le Cameroun a fait plusieurs dizaines de victimes. Qu'est-ce qui s'est passé exactement ? Est-ce que vous avez des informations là-dessus ? Samuel Nguiffo : Il y a eu un accident, c'est un éboulement. Des vidéos ont très vite circulé. C'est également inhabituel que l'on ait des vidéos. Ce sont des images très dures. Ce qu'on voit de l'éboulement, on voit des personnes qui sont ensevelies. On en voit quelques-unes qui sont recouvertes de terre. Mais ce que l'on ne voit pas, c'est tous ces artisans qui se trouvaient dans les galeries souterraines et qui ont été totalement ensevelis, sans même comprendre ce qui leur arrivait. C'est une catégorie d'accident très fréquente, surtout au cours de la saison des pluies, parce que les sols sont imbibés d'eau et on peut avoir assez rapidement des sols qui s'affaissent. C'est quelque chose qui arrive souvent, mais jamais, absolument jamais, à cette ampleur. Comment on explique justement qu'il y ait autant de victimes ? Il y a beaucoup de personnes qui travaillent dans ce chantier. C'est la période des vacances, on est assez proche de la rentrée. Là aussi, il y a beaucoup de gens, y compris beaucoup de jeunes, qui sont à la recherche d'argent pour préparer les rentrées scolaires. En temps normal, ce sont des sites qui sont extrêmement bondés de personnes. En période de vacances, ces personnes sont encore plus nombreuses. C'est une exploitation artisanale, illégale ? Qu'est-ce que c'est comme type de mine ? C'est une exploitation artisanale. Donc, c'est un site assez informel, mais beaucoup plus grand que ce que l'on pourrait attendre d'un site informel, avec des modes de gestion, des modes de fonctionnement qui restent informels. C'est une forme d'illégalité qu'il est assez difficile de combattre parce qu'il s'agit parfois de milliers de personnes. Les mettre hors du site serait assez mal perçu par les natifs, par les locaux, qui ne sont pas les seuls dans le site. Parce que bien sûr, ces personnes estiment que l'or fait partie de ce que la nature leur a donné et qu'ils peuvent l'exploiter pour subvenir à leurs besoins. Est-ce que ces personnes sont protégées quand elles travaillent ? Est-ce qu'il y a la présence de sécurité ou de secours à proximité ? On est dans une zone frontalière. De part et d'autre de la frontière, les États mettent les moyens pour s'assurer de la sécurité des personnes, mais également pour contrôler les flux de personnes et de biens, en particulier dans une zone comme celle-là, où on a un nombre important de personnes dont on n'a pas forcément l'identité exacte - pas parce qu'ils la cachent, mais parce que parfois, ils n'ont pas de papiers d'identité. Souvenons-nous qu'ils sont dans des villages, des villages parfois assez reculés. Étant une zone frontalière, il y a des forces de sécurité de part et d'autre. On voit quand même que sur le site, en tout cas sur la vidéo, qu'il n'y a aucune infrastructure, rien pour soutenir les parois. Est-ce que c'est normal selon vous ? Dans un chantier informel, il n'y a pas un responsable qui organise toutes ces questions. Les constructions dont vous parlez coûtent plus cher que ce qu'on pourrait attendre d'un artisan minier particulier. Alors, il y a un nombre important d'artisans miniers indépendants sur ces sites-là. Ce qu'ils font, c'est que chacun essaie de trouver un peu d'or, mais pas d'investir dans des infrastructures de cette nature. Il est question d'exploiter le plus rapidement et de s'en aller. Et je crois que le débat au Cameroun, qui consiste depuis le début de cette année à assainir le secteur minier, le secteur artisanal, le secteur de la petite mine, de la mine semi-mécanisée, va reprendre de plus belle. Et sans doute, on arrivera très rapidement à réfléchir finalement sur la question de la sécurité. Quelles leçons tirer de ce drame ? Est-ce qu'il faut mettre des mesures en place ? Est-ce qu'il faut améliorer la sécurité ? J'ai l'impression que cet accident agira comme une piqûre de rappel pour tous nos décideurs, mais aussi pour les compagnies qui achètent de l'or, qui doivent pouvoir investir ou être obligées d'investir pour améliorer les conditions de production. Depuis le début de cette année, on comprend bien qu'il y a des efforts de la part du gouvernement, des efforts pour améliorer la transparence de la production, la transparence des flux d'or vers l'exportation, mais également pour réduire l'impact social et environnemental. Travailler pour qu'il y ait moins d'enfants dans la mine, que les enfants puissent aller à l'école. Avoir cet accident rappellera l'importance de la question sécuritaire. Il faut s'assurer qu'il n'y ait plus d'accidents de cette nature. Et je crois que si on pouvait arriver à ce que ceci soit le dernier accident dans le secteur minier, au Cameroun et en Centrafrique, ce serait un grand succès, si l'on peut le dire dans cette circonstance extrêmement triste. À lire aussiÀ la frontière entre le Cameroun et la RCA, un éboulement dans une mine d'or fait plus d'une centaine de morts

C'est une consécration historique pour Angélique Kidjo. La chanteuse béninoise vient de dévoiler son étoile sur le célèbre « Walk of Fame », à Hollywood. Elle est la première artiste africaine à recevoir cette distinction. Quelques minutes après la cérémonie, encore dans l'émotion, elle a répondu à RFI au micro de Clothilde Hazard. RFI : Vous sortez de la cérémonie sur le « Walk of Fame de Hollywood », vous venez d'inaugurer votre étoile. Qu'est-ce que vous avez ressenti quand vous l'avez découverte ? Angélique Kidjo : Beaucoup d'émotion, beaucoup d'émotion et d'incrédulité. Parce que si on m'avait dit un jour que je serais sur le « Hollywood Walk of Fame », je ne l'aurais jamais cru. C'est le pouvoir aussi de la musique. La musique vous fait voyager dans des endroits incertains, fait que les choses se passent. Je ne sais pas trop quoi dire, je suis encore dans l'émotion du moment. C'est aussi un moment historique puisque vous êtes la première chanteuse africaine à avoir une étoile sur l'avenue des célébrités. Qu'est-ce que cela représente pour vous ? Ça représente pour moi une porte qui s'ouvre, en fait. Au vu du timing, je n'aurais jamais pensé qu'un jour je serais ici. Jamais. Dans ce moment de chaos que l'on vit, il y a des moments comme ça qui me donnent de l'espoir, pour dire que, quand on travaille ensemble et qu'on laisse les rhétoriques de haine et de division, on crée de la beauté partout. Le monde a besoin de beauté. Il y a de la beauté dans le monde, il y a de la bonté dans le monde, il y a de la dignité, de la fierté, et du respect dans le monde. Vous avez 40 ans de carrière, une vingtaine d'albums et de nombreuses récompenses, dont cinq Grammy Awards. Quelle étape cette étoile sur l'avenue des célébrités marque-t-elle dans votre carrière ? Je ne sais pas, je ne sais pas. Je suis encore en train d'absorber ce qui vient de se passer. Et peut-être que dans le futur, je pourrai en parler. Mais pour l'instant, je n'ai pas de mots qui vous disent ce que ça représente pour moi. À cette occasion, est-ce que vous avez un message que vous avez envie de faire passer aux chanteuses, aux musiciennes du continent africain qui ont envie de se faire connaître comme vous à l'international ? Ma musique a influencé et inspiré beaucoup de jeunes artistes aujourd'hui. Aujourd'hui, eux, ils m'inspirent en retour. C'est un cercle vertueux. Il faut continuer ce travail qu'on fait. Il faut que la musique du continent africain soit partout et qu'on puisse la célébrer partout. Et aussi sur mon parcours, la France a joué un rôle incroyable puisque j'ai recommencé ma carrière en France quand je suis arrivée en 1983. Cette étoile n'est pas seulement pour l'Afrique et mon pays, mais c'est aussi pour la France, parce que j'ai passé beaucoup de temps en France, j'ai épousé un Français. La culture française a aussi fait partie de mes inspirations de différentes façons, avec les paroliers, les gens comme [Claude] Nougaro, comme [Charles] Aznavour… Il y a beaucoup d'artistes que j'écoutais quand j'étais petite, qui m'ont accompagnée aussi dans le travail que je fais. Donc, cette étoile est pour tout le monde, en fait. Est-ce que vous pensez que la nouvelle génération d'artistes du continent africain a encore besoin de se battre comme vous l'avez fait ou est-ce que ce rapport de force justement a changé ? Le rapport de force a changé depuis longtemps parce qu'avec Internet, aujourd'hui, les enfants, les jeunes d'aujourd'hui, ils ont du succès instantanément. Et c'est ça qui est bien parce qu'ils peuvent être qui ils ont envie d'être, et ne pas dépendre du poids que moi j'ai eu, et qui était quand même aussi important. Ce qui m'a permis de créer et d'avoir une carrière. Aujourd'hui, l'afrobeats est mondial. La pop africaine connaît un vrai essor avec des artistes comme Burna Boy, Ayra Starr, Wizkid, avec qui vous avez fait des duos. Vous avez le sentiment d'avoir contribué à ce changement de perception ? Probablement, par ce que j'ai fait avant, et parce qu'ils ont écouté ma musique quand ils grandissaient. Ça leur a donné aussi une éthique de travail, je crois. À lire aussiAngélique Kidjo: «Sans espoir, il n'y a pas d'amour, il n'y a pas de société»

Au Tchad, le pouvoir veut tourner la page des tensions politiques. Succès Masra, l'ancien Premier ministre et principal opposant au président Mahamat Idriss Déby, vient d'être gracié après plusieurs mois de prison. À peine libéré, il propose un gouvernement d'union nationale, mais cette proposition « n'est pas du tout à l'ordre du jour » pour les autorités, répond le porte-parole du gouvernement et ministre de la Communication, Gassim Cherif Mahamat. RFI : Il y a quelques jours encore, Succès Masra, ex-Premier ministre et chef du principal parti d'opposition, a été gracié avec huit autres opposants. Il a proposé sur France 24 ce week-end la mise en place d'un gouvernement d'union nationale. Vous vous êtes dit ouvert. Qu'est-ce que cela signifie ? Est-ce que vous êtes prêt à recevoir succès Masra pour en discuter ? Gassim Cherif Mahamat : Tout d'abord, nous nous réjouissons de la nouvelle de la grâce de Succès Masra et d'autres leaders du GCAP. C'est un regroupement d'acteurs politiques qui ont tous été graciés par le chef de l'État lors de la fête de l'indépendance. Donc, ce geste entre en résonance avec sa volonté de décrisper la situation politique dans notre pays, d'ouvrir la géopolitique et de donner la chance à la réconciliation et à la paix dans notre pays. À lire aussiTchad: l'ex-Premier ministre et opposant Succès Masra gracié par le président Déby et libéré Maintenant, en ce qui concerne Succès Masra, le chef de l'État a fait un message dimanche 16 août en disant qu'il renouvelle sa confiance au gouvernement actuel et au Premier ministre, l'ambassadeur Allamaye Halina. Donc, la question du partage du pouvoir ou du gouvernement d'union nationale n'est pas du tout à l'ordre du jour. Succès Masra est un citoyen tchadien, il peut jouir de ses droits comme tout le monde. Mais pour le moment, dans l'agenda du président de la République, il n'est pas question d'un gouvernement d'union nationale ou d'un partage du pouvoir, parce qu'il a été élu par le peuple tchadien sur la base d'un programme. Et on doit conduire ce programme sur les cinq années à venir. Cela veut-il dire que le gouvernement, aujourd'hui, ne considère pas Succès Masra comme un interlocuteur politique ? Il le considère comme un interlocuteur politique, comme tout autre. Mais ce n'est pas à Succès Masra d'imposer son agenda, d'imposer le tempo, et je ne vois pas en quoi, ni au nom de quelle exigence ou légitimité politique il peut imposer un gouvernement d'union nationale. Je pense que c'est quelque chose qui n'est pas réaliste dans les faits parce que parfois on peut dire des choses mais qui ne répondent pas aux faits. Et dans les faits, Succès Masra n'est pas le chef de file de l'opposition, il n'est pas opposant. Je suis désolé de vous corriger, il a été le dernier Premier ministre avant d'aller en prison. Maintenant, il y a un chef de file de l'opposition qui est l'ex-Premier ministre, Pahimi Padacké Albert, qui se retrouve dans ce qu'on appelle le cadre de dialogue politique et dans lequel vous avez des partis de l'opposition et des partis de la majorité. Donc, je ne sais pas sur quelle base il prétend être opposant, en quoi il a le monopole de l'opposition, puisque l'opposition est représentée à l'Assemblée nationale et au Sénat à travers des députés et des sénateurs. Il y a aussi des conseillers provinciaux et des conseillers municipaux. Donc, je ne vois pas en quoi Succès Masra aurait la légitimité et puis le monopole de l'opposition. La grâce a été présentée, effectivement, vous l'avez dit, comme un geste de réconciliation nationale. Est-ce que cette réconciliation doit maintenant se traduire par d'autres gestes politiques ? Quelle va être la prochaine étape politique de cette réconciliation après ces grâces ? Écoutez, il y a quelques voix qui s'élèvent pour demander une amnistie, parce que la grâce n'absout pas tout et n'efface pas la condamnation. C'est ça la différence avec l'amnistie. Donc, il y a quelques opposants qui demandent l'amnistie. Et ça, c'est le chef de l'État qui va examiner cette situation. Il prendra la décision en temps voulu. Qu'est-ce que vous attendez finalement de ces opposants que vous avez graciés ? Est-ce que vous attendez d'eux qu'ils participent justement à cette réconciliation nationale ? Bien sûr, je veux qu'ils y participent, qu'ils exercent leur travail. En tout cas, qu'ils prennent leur place d'opposants. Nous sommes un régime, un gouvernement ouvert à la critique, à l'opposition. Tant que c'est une opposition constructive avec des idées qui peuvent nous aider à avancer. Mais, souvent on se jette dans les invectives, dans les discours un peu radicaux, avec des accents un peu régionalistes, un peu confessionnels, etc. Je pense que cette posture doit changer. Nous sommes une jeune démocratie qui se consolide et on doit faire attention à certains discours de haine et de division. Parmi les autres grandes actualités qui concernent le Tchad, récemment. Le Tchad a annoncé son retrait de la Cour pénale internationale fin juillet. Qu'est ce qui a changé en 2026 pour que le Tchad décide finalement de se retirer de la Cour pénale internationale (CPI) ? C'est un examen que le gouvernement tchadien a fait sur des années. Nous nous sommes questionnés sur l'utilité d'abord de la CPI vis-à-vis de notre pays et vis-à-vis de l'Afrique de manière générale. Nous estimons que la CPI est injuste envers les Africains. Il n'y a aucun autre chef d'État qui a été condamné, si ce n'est un chef d'État africain. On est dans une logique souverainiste. Ça, nous l'assumons entièrement. Il n'y a pas que le Tchad, mais aussi d'autres pays du Sahel. En Afrique, c'est un mouvement global de fond qui s'exprime. Ce regain de souverainisme et cette lutte contre le néocolonialisme, c'est quelque chose qui irrigue notre société, qui irrigue nos gouvernements. C'est cela qui nous a conduits à quitter la CPI. Sur quels mécanismes existants peuvent s'appuyer aujourd'hui les victimes qui auraient voulu saisir la CPI ? Nous avons une justice qui est indépendante et nous entendons encore renforcer son indépendance. Par exemple, aujourd'hui au Tchad, le président de la République ne nomme plus le président de la magistrature suprême. La justice est indépendante, les institutions fonctionnent. Et puis, il y a un mécanisme au niveau de l'Union africaine qui est là, la Cour de justice de l'Union africaine. Je pense, à mon avis, qu'il faut renforcer cette cour pour régler nos problèmes africains, nos problèmes au niveau de notre continent. À lire aussiLe Tchad annonce son retrait de la CPI, dont il dénonce une justice «à géométrie variable»

La SADC peut-elle encore peser sur les crises qui secouent l'Afrique australe ? Cette organisation régionale, qui réunit seize pays du sud du continent, tient son sommet des chefs d'État ce lundi 17 août à Durban, en Afrique du Sud. Alors que le conflit dans l'est de la République démocratique du Congo a profondément mis à l'épreuve sa capacité à agir militairement et diplomatiquement, quel rôle peut-elle encore jouer face aux crises de la région ? Al Kitenge, expert en stratégie économique et en innovation, répond aux questions de Clothilde Hazard. RFI : Ce lundi se réunissent les chefs d'État de la SADC, l'Organisation régionale d'Afrique australe. Ces dernières années, la région a été secouée par de nombreuses crises importantes. La plus importante dans l'est de la RDC. Mais la SADC semble peiner à apporter des réponses efficaces à ces crises. Est-ce qu'elle est devenue impuissante ? Al Kitenge : Effectivement, la SADC est devenue quasi impuissante parce qu'elle n'a pas été en mesure de régler le problème géopolitique. Et cela a un impact complet sur tout le reste. Et les questions économiques et les questions de politique générale. Pour ce qui est de la crise à l'est de la RDC, comment vous expliquez l'échec de la SADC ? L'échec de la SADC est de n'avoir pas été en mesure de régler de manière frontale les questions qui opposaient ses propres membres. Donc, il est inacceptable que des questions d'instabilité se soient fait remarquer dans la région et que la SADC n'ait pas été en mesure de prendre des dispositions correctes. L'Angola a essayé, mais c'était des échecs successifs. Et le cas de la RDC est un cas non isolé. Quels sont les autres cas ? Le cas du Burundi avec le Rwanda, les grandes difficultés que l'on a aujourd'hui en Afrique du Sud avec les questions d'immigration. Comment vous expliquez que la SADC, justement sur le plan géopolitique, n'arrive pas à trouver des solutions ? La SADC n'est pas organisée pour régler ces situations. À la première épreuve, on s'est rendu compte qu'elle est extrêmement faible. Et ça, on le remarque également quand vous regardez les échanges commerciaux. Il n'y a aucune préférence d'échanges commerciaux entre les pays de la SADC et aujourd'hui, c'est la plus grosse faiblesse. On a les faiblesses géopolitiques, on a des faiblesses économiques. Ces pays n'ont pas les mêmes intérêts financiers. Lorsque vous regardez les pays anglophones, ils sont tournés vers le Royaume-Uni et les pays francophones sont tournés vers la France et la Belgique. Et cette dissension, justement, fait que dans les échanges commerciaux, les intérêts ne sont pas les mêmes. Regardez la question énergétique qui aurait pu être une question qui pouvait être réglée de manière claire. La SADC n'a pas de politique intégrée qui puisse être en mesure de résoudre les choses. Comment faire pour que les intérêts soient convergents justement ? Faire un petit peu ce qu'a échoué l'Union africaine, s'assurer que, du point de vue de l'intégration économique, les pays soient plus proches. En ayant une intégration économique, on peut avoir l'intégration politique et géopolitique. Il faudrait avoir une mutualisation d'un certain nombre d'éléments, en l'occurrence les infrastructures, les transports et l'énergie. Mais il y a quelque chose de très simple qu'il faudrait être en mesure de regarder. Aujourd'hui, nous avons le grand choc lié au détroit d'Ormuz. Et on se rend bien compte que, comme des gens sans intelligence collective, nous avons tous perdu. Et ce qu'il faut regarder aujourd'hui, c'est que, nous devrions avoir la possibilité de développer des solutions locales - quand je dis locales, ça veut dire régionales. Et cette question de Covid qui nous a pratiquement bousculé, la guerre entre l'Ukraine et la Russie, même chose, mais nous sommes en troisième choc frontal exogène qui aurait bien pu nous questionner. Mais si les gens ne se questionnent pas, ce sera très difficile qu'ils aient des résultats conjoints. Concrètement, est-ce qu'on parle de corridors ? Est-ce qu'on parle de politiques communes ? Quelles sont les marges de manœuvre de la SADC ? Les seules marges de manœuvre sont financières et économiques. Je donne un exemple très simple : l'Union africaine a échoué, en tout cas dans les dix dernières années, à mettre en place le centre d'échange financier. Rien qu'à cause de ça, nous sommes toujours sur le swift, qui est un élément qui ne permet pas des échanges locaux. C'est ce genre de choses qui auraient pu être des soudures entre les pays. Et tant que nous n'en sommes pas encore là, tant que nous n'avons pas les mêmes intérêts économiques et financiers, il est très difficile que le déséquilibre politique ou géopolitique d'un pays intéresse les autres. Est-ce que vous pensez que la SADC aujourd'hui s'attelle justement à régler ce problème d'intérêts différents ? Les citoyens de ces pays sont en train de regarder. Ce qui se passe en Afrique du Sud est une honte générale. Et si on n'arrive pas à résoudre toutes ces questions en même temps, la SADC aura perdu son crédit. Oui, le sommet a lieu à Durban, en Afrique du Sud. Les tensions anti-migrants dans le pays touchent directement plusieurs pays de la SADC, puisque beaucoup des migrants concernés viennent des pays voisins. Est-ce que c'est justement un dossier sur lequel l'organisation pourrait davantage intervenir et sur lequel elle pourrait discuter à l'occasion de ce sommet ? Déjà, pour qu'ils aient la capacité de se regarder droit dans les yeux, il faudrait qu'ils règlent et qu'ils parlent de manière frontale de la question et qu'elle soit traitée. Parce que le vivre ensemble des populations engendre les échanges commerciaux et les échanges des biens des personnes. Vous vous rendez bien compte, par exemple, pour le Congo : une grande part de Sud-Africains travaille dans le secteur minier. Imaginez que du jour au lendemain, on commence à chasser ces personnes. Ce sera la catastrophe la plus générale. Est-ce qu'aujourd'hui on a quand même des exemples de corridors de ces infrastructures partagées ? Si on prend des exemples concrets ? Le corridor de Lobito est en train d'en devenir un. Il part de Johannesburg, il passe par la Zambie, il va jusqu'en Angola. C'est une première opportunité. Et la deuxième opportunité, c'est le développement des nouvelles infrastructures. En RDC, par exemple, tout ce qui est Moanda et la RN1. Le corridor de Lobito sert des intérêts connus qui sont les intérêts des États-Unis, qui ont investi à la fois dans les infrastructures en Zambie, en Angola, même en termes de production d'énergie, mais également en termes de rail. Et cela voudrait justement aider la Zambie et la RDC à augmenter leur capacité de production en métaux stratégiques pour être en mesure d'alimenter le marché international. Ça touche la Zambie, ça touche la RDC et ça touche l'Angola, qui sont trois pays de la SADC. Et la capacité à résoudre des problèmes conjoints peut permettre justement que nous soyons en mesure de pouvoir consolider à la fois les relations pour que les uns et les autres soient interconnectés. La seule chose qui peut mettre les pays ensemble, ce sont leurs intérêts.

En Côte d'Ivoire, les icônes du zouglou, Yodé & Siro, fêtent leurs 30 ans de carrière. Le groupe met en pratique une « danse philosophique », tout en abordant des sujets de la vie quotidienne, mais aussi des questions de société. À la veille de leur concert à Abidjan, samedi 15 août, au Sofitel Abidjan Hôtel Ivoire, le duo répond aux questions de RFI. RFI : Vous célébrez 30 ans de carrière. En 30 ans, comment est-ce que vous avez vu le zouglou évoluer ? Siro : Vous savez, le zouglou a fait face à beaucoup de diversité de musique, mais le Zouglou est comme un arbre qui a de bonnes racines. Et vraiment, on a vu le zouglou évoluer. On a vu les premiers Zouglou avec Bilé Didié, Poignon, Sur'Choc et autres. Là, on voit la nouvelle génération qui n'a pas connu les tam-tams mais qui s'adaptent et qui font quelque chose de bon. Il y a 30 ans et aujourd'hui 2026, qu'est-ce que vous avez pu adapter, changer dans votre style musical ? Siro : Le zouglou s'adapte à tout, ça peut se chanter sur du zouk, du coupé-décalé, de la salsa. Le zouglou ce sont des chants philosophiques qui permettent à l'être humain de se recueillir et d'oublier ses soucis. Quels sont les tubes que vous voulez nous faire revivre sur scène au cours du concert ? Yodé : Il y a plein de chansons cultes et comme « La vie », comme « Antilaléca », comme « Victoire ». « Victoire », on dirait que ça a traversé les frontières. Donc plein, plein de tubes. Dans votre album Héritage qui est sorti en 2020, vous interprétez « Président, On dit quoi », ce titre posait un regard très critique par rapport à la gouvernance. Ça dénonçait notamment les mauvaises conditions de détention. Six ans plus tard, est-ce que vous avez l'impression que les choses ont réellement changé dans le pays ? Siro : Quand on dénonce, je pense que ça avance. Aujourd'hui, tout le monde est là, le président Gbagbo est là, Blé Goudé est là, tout le monde est là. Notre pays avance, notre pays et notre pays grandit. Qu'est-ce que vous répondez à ceux qui trouvent qu'aujourd'hui vous êtes de moins en moins critiques ? Siro : Mais on ne peut pas critiquer tout le temps, on critique de manière objective. Donc une fois que tu as critiqué de manière objective, que tu vois que les choses s'améliorent, tu vas. Mais en même temps, faut faire attention parce que c'est un pays où il y a du monde. À chaque fois que tu vas envoyer des choses qui peuvent envenimer le pays, ce n'est pas bon, ce n'est pas à tout moment qu'il faut le faire. Ces derniers jours, une partie du milieu culturel est vent debout par rapport à un décret publié par le ministère de la Culture, qui concerne notamment l'octroi de licences et le paiement d'une caution qui peuvent aller jusqu'à 10 millions de francs CFA pour organiser des spectacles. Est-ce que vous, vous comprenez ces inquiétudes ? Est-ce qu'elles sont fondées ? Yodé : C'est une nouvelle qui m'a frappée comme ça. Je pense qu'il faut peser le pour et le contre. Ils n'ont qu'à attendre un peu d'abord. Après on va parler de ça. Voilà. Siro : Vous voyez que même Yodé et moi, nous ne sommes pas du même avis. Le milieu du showbiz, c'est un travail et n'importe qui se lève pour devenir un promoteur. Quand il a un peu d'argent, il devient promoteur. Je pense que ça a été fait pour assainir le milieu. Mais en même temps, qu'ils prennent en compte aussi souvent des anciennetés, parce que 80 % des concerts en Côte d'Ivoire sont des pertes. Pourquoi ? Parce que ce sont des petites structures qui les organisent ? Elles ne sont pas solides, pas formées ? Siro : Les spectacles, ça ne rapporte pas toujours. Vous partez au Palais de la culture. 90 % des concerts du Palais de la culture sont des échecs. Les coûts des salles sont énormes et ce n'est pas facile. Et du coup, qu'est-ce que vous vous suggérez en tant qu'artiste pour mieux structurer ce secteur ? Siro : En fait, la démarche n'est pas mauvaise, mais qu'ils tiennent aussi de l'ancienneté de certains promoteurs qui se sont ruinés à force d'organiser des spectacles. Il faut qu'on trouve aussi une alternative pour que ces personnes restent toujours dans le milieu et qu'ils aient leur licence pour se relancer. Au-delà de la musique, vous avez aussi un engagement au niveau de l'environnement ces dernières années. Vous faites du reboisement, vous êtes à près de 1200 hectares, reboisé si je ne me trompe pas. Mais en Côte d'Ivoire, on le sait, le couvert végétal a diminué de 90 %. On est encore loin du compte. Quand vous êtes sur le terrain, quelles sont les difficultés auxquelles vous vous heurtez ? Siro : C'est la responsabilité des citoyens et ils n'ont pas un comportement éco-citoyen. On avait fait un reboisement à Assinie par exemple. Tu vois quelqu'un qui sort là-bas, qui met du feu à notre reboisement. Il y a tellement de choses et il manque aussi beaucoup de plants. Donc cette année, nous sommes en train d'ouvrir une pépinière que nous allons mettre à la disposition des gens gratuitement avec un suivi. Yodé, voulez-vous ajouter un mot ? Yodé : Ce que je voulais ajouter, c'était pour dire aux jeunes que ce que nous faisons comme reboisement, c'est pour notre pays. Donc ils n'ont qu'à se mettre en tête aujourd'hui que ce que nous faisons, c'est pour nos enfants. C'est pour que la Côte d'Ivoire retrouve son couvert forestier.

Il y a 70 ans jour pour jour, le 13 août 1956, la Tunisie adoptait son Code du statut personnel, l'un des textes les plus progressistes du monde arabe pour les droits des femmes : interdiction de la polygamie, divorce judiciaire pouvant être aussi à l'initiative de la femme, consentement obligatoire de la femme au mariage. Aujourd'hui, alors que la Tunisie célèbre sa Journée nationale de la femme, que reste-t-il de cet héritage et quels sont les combats des féministes tunisiennes ? Hela Ben Salem, secrétaire générale de l'Association tunisienne des femmes démocrates, répond aux questions de RFI. RFI : Le Code du statut personnel a 70 ans, est-ce que les avancées qu'il avait permises sont menacées aujourd'hui ? Hela Ben Salem : Le Code du statut personnel a été en 1956 une décision politique et réformatrice qui a profondément transformé la situation des femmes et la société tunisienne de manière générale. Sauf qu'aujourd'hui, lorsqu'on parle des droits des femmes, on ne peut pas les dissocier de la situation démocratique générale, du recul des libertés, de l'État de droit, de l'indépendance, de la justice, de la liberté d'expression et évidemment les droits des femmes de manière générale. Quels sont les acquis les plus fragilisés aujourd'hui selon vous ? C'est la structure et la symbolique du CSP principalement qui est en danger. Les tentatives de noyer les femmes à des rôles traditionnels, de remettre en question l'égalité et les acquis obtenus au cours de décennies de lutte. Ce qui est préoccupant, malheureusement, c'est qu'il y a des discours conservateurs aujourd'hui, malheureusement en Tunisie, et ces discours ne sont plus uniquement marginaux. Lorsque les institutions de l'État et les espaces religieux officiels ouvrent leurs portes à des discours réactionnaires et discriminatoires, nous devons nous poser la question : quelle est la position de l'État dans la protection de ces acquis ? Le Code statut personnel est en vigueur depuis sa promulgation en 1956, et évidemment, une grande partie des réformes ont été portées à l'époque par la volonté politique, surtout après la révolution. Nous avons eu des acquis depuis toujours attendus et portés par le mouvement féministe. Et depuis 2019, malheureusement, nous n'avons eu aucun acquis de ce gouvernement, de ce pouvoir politique, et le risque est de voir le discours conservateur se réinstaller, et se normaliser et devenir progressivement acceptable dans un silence complice de l'État. Du pouvoir, tout simplement. Quels sont ces thèmes conservateurs qui reviennent sur la place publique ? C'est principalement ceux qui sont relatifs au statut des femmes. Donc la polygamie ou encore le statut de chef de famille. On ne parle plus non plus de l'égalité en matière d'héritage. La bataille est éminemment politique. Elle n'est pas moins importante que celle pour les libertés individuelles et collectives, parce que, pour nous, en tant que femme démocrate, en tant que féministe, il n'y a pas de démocratie sans égalité. Il n'y a pas d'égalité réelle sans État de droit. On ne veut pas seulement protéger le Code du statut personnel contre tout recul, mais nous voulons poursuivre et approfondir ce projet. Car 70 ans après, les discriminations, les violences, la pauvreté et la précarité persistent. Quelles sont les réformes que vous défendez, en particulier ? L'égalité dans l'héritage, l'égalité dans la responsabilité des familles pour abolir l'institution du chef de famille, le droit de la famille de manière générale, parce qu'il y a aujourd'hui des dispositions, par exemple, qui maintiennent encore des différences de traitement entre les femmes et les hommes. Le père est toujours le tuteur des enfants, même en cas de divorce. L'inégalité successorale, c'est l'une des formes de violence économique. C'est important aujourd'hui qu'on consacre des textes pour mettre la femme sur un pied d'égalité avec l'homme, en matière justement d'accès à la terre, d'accès aux ressources, d'égalité dans l'héritage. Tout cela. Quels sont les courants politiques, par exemple à l'Assemblée, qui mettent en danger les droits des femmes ? Le discours de certains députés à l'ARP, pas mal de députés qui ont proposé la réforme du Code du statut personnel pour des raisons démographiques, chose qui est étonnante. Chose qui est choquante parce que les femmes ne sont pas des machines de reproduction. Donc, il faut respecter aussi la dignité des femmes, leurs corps, leurs droits sexuels et corporels. Parce que la Tunisie, qu'on le veuille ou pas, possède un héritage réformateur réel. Le Code du statut personnel a profondément transformé le droit de la famille dès 1956. L'espoir aussi dépend d'une chose essentielle, c'est d'être toujours vigilants et vigilantes en tant que citoyens et citoyennes tunisiens. Après 70 ans, nous ne voulons pas seulement protéger ce qui a été obtenu, mais nous voulons aussi poursuivre le projet d'émancipation et faire de l'égalité une réalité pour toutes les Tunisiennes, tout en sachant que les combats des femmes se poursuivent depuis plus de 36 ans, même au sein de l' ATFD, [l'Association tunisienne des femmes démocrates, ndlr] , depuis sa création. Donc, de génération à l'autre, ce projet et ce combat est porté par toutes les générations et peu importe le pouvoir politique en place. À écouter aussiMaroc, Tunisie, Liban : où en est l'égalité hommes-femmes?

Après 15 mois de crise diplomatique, l'Algérie et le Mali amorcent un rapprochement. Ce lundi 10 août, le Premier ministre algérien a invité son homologue malien à Alger, après le retour de l'ambassadeur malien dans la capitale algérienne début juillet. Des gestes qui démontrent un réchauffement des relations, après la grave crise provoquée en 2025 par la destruction d'un drone malien par l'armée algérienne. Pierre Vermeren, professeur d'histoire contemporaine du Maghreb et du Moyen-Orient à la Sorbonne, est au micro de RFI. Pourquoi ce rapprochement maintenant ? Et quels sont, pour Alger comme pour Bamako, les enjeux de ce nouveau dialogue au Sahel et dans le Sahara ? RFI : Ce lundi, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a invité son homologue malien à venir en Algérie pour une rencontre de haut niveau. Début juillet, Bamako avait annoncé le retour de son ambassadeur à Alger. Pourquoi ce rapprochement entre les deux pays intervient-il maintenant ? Qu'est-ce qui a rendu possible ce dégel ? Pierre Vermeren : Oui, vous avez raison. Et Alger envoie un ambassadeur aussi très expérimenté à Bamako... Je crois qu'il faut prendre en compte, un peu comme dans le cas de la crise avec l'Espagne, même si ça paraît loin, la situation du Sahara occidental qui va être discutée à l'ONU en septembre. Je pense que l'Algérie veut reconstituer un front d'alliés pour faire face à cette question, à l'offensive marocaine, qui promet d'être soutenue par les grandes puissances et qui vise à régler le dossier saharien. Donc, Alger se doit de renouer avec ses voisins. Alors bien sûr, il y a des raisons locales. Ce n'est pas que de la raison liée à l'ONU, avec des raisons internationales. Mais je pense que cette question onusienne liée au dossier saharien est très importante, aussi bien pour Rabat que pour Alger. Maintenant, en un mot sur la cause locale. Il y a un an, la crise était montée entre Alger et le régime de Bamako, alors même que les deux s'étaient alliés pour chasser l'opération Barkhane et la France il y a quelques années grâce à leurs amis russes. Mais entre-temps, il y a eu une sorte de retournement d'alliance où les Russes et Bamako se sont retournés contre Alger en l'accusant de « soutenir » les groupes terroristes. Le Mali avait même accusé à l'ONU l'Algérie de soutenir le terrorisme au Sahara. Donc, c'est une situation qui n'est pas acceptable à long terme pour Alger. Et on voit aujourd'hui les relations reprendre sur une base assainie, nous dit-on... Vous venez de le rappeler, les relations entre Alger et Bamako avaient été très dégradées. Est-ce que ces différends importants sont réellement dépassés aujourd'hui ? Écoutez, le régime de Bamako, toujours allié aux Russes apparemment sur place, combat durement et difficilement ces groupes. Et ces groupes, Alger a toujours eu des liens avec eux directement, ou plutôt peut-être indirectement. Alger se veut un peu comme le protecteur des Touaregs, mais de là à ce qu'il y ait une forme d'hégémonie régionale des Touaregs maliens qui se retournent contre Bamako et au fond qui créent un foyer de déstabilisation pour la région, je pense que ce n'est pas quelque chose qui intéresse Alger, qui veut toujours plutôt avoir des groupes sous sa tutelle et pas forcément qui s'autonomisent. Il y a d'autres ingérences dans la région, il y a les pays du Moyen-Orient, il y a le Maroc, il y a forcément les pressions américaines aussi. Donc, tout ça incite finalement Alger à revenir, à reprendre langue avec le régime de Bamako, qui manifestement est plutôt dans de bonnes dispositions, d'autant plus que ses amis russes ne tiennent pas forcément leurs promesses sur place. Vous l'avez mentionné, l'Algérie a longtemps été un médiateur entre Bamako et les groupes armés du Nord. Est-ce qu'elle peut retrouver aujourd'hui ce rôle de médiateur justement, et pas seulement d'ailleurs avec le Mali ? Oui, c'est assez naturel dans la mesure où Alger est une puissance centrale au Sahara. C'est même la puissance centrale au Sahara, dans tout l'ouest de l'Afrique, et qu'elle dispose du plus grand domaine touareg dans son grand Sud, et que les Touaregs maliens, comme d'ailleurs ceux du Niger souvent, ont des passeports algériens. Donc il y a une circulation qui est très ancienne. Tamanrasset est un peu une des capitales de toute cette région. Alger ne veut évidemment pas que ses voisins, tout simplement, lui tournent le dos, parce que pour elle, c'est aussi une question intérieure. Et en plus, elle a des accords avec ses voisins, elle a des ambitions économiques, avec le projet d'oléoduc au Sahara qui pourrait éventuellement passer par le Niger. Tout ça, évidemment, exige une forme de paix et de bonnes relations avec ses voisins. Par quel levier l'Algérie cherche-t-elle à reconquérir son influence au Sahel ? Quels sont les secteurs les plus stratégiques pour Alger ? Alors, Alger est confrontée à des puissances islamiques. Le Maroc use beaucoup de son crédit confrérique dans la région, de la statue du Commandeur des croyants très ancienne qui est à l'origine d'ailleurs de l'islamisation d'une partie de cette région. Et puis il y a l'influence des monarchies aussi, du Golfe, voire des Turcs qui, eux, agissent par des réseaux salafistes plutôt. Et Alger ne peut pas utiliser ce capital religieux, même si la religion n'est jamais loin - parce qu'il y a aussi des confréries en Algérie, évidemment. Mais surtout, Alger va utiliser sa force militaire, sa situation géostratégique et axer sur ce qu'elle peut faire. Par exemple, elle vient d'offrir des hélicoptères au Niger. Il faut rappeler qu'Alger est la première puissance militaire de la région, de très loin, qu'elle a un budget militaire considérable et qu'elle peut apparaître comme une force de stabilisation, de sécurisation et aider des régimes comme celui de Bamako ou du Niger aussi, qui n'ont pas beaucoup de moyens. Il y a une disproportion tellement grande entre l'armée algérienne et ses voisines du Sud qu'Alger, évidemment, va utiliser sa force -pétrole aussi peut-être- mais surtout sa force militaire et géostratégique pour jouer la force de stabilisation. Ce n'est pas le même plan évidemment que le plan religieux de ses adversaires. À lire aussiRapprochement entre le Mali et l'Algérie: «Le primat du politique sur le militaire doit être une clause du deal»

De nouveaux combats ont eu lieu début août dans l'ouest du Tigré, à la frontière avec le Soudan. Il s'agit des deuxièmes affrontements signalés entre les forces fédérales éthiopiennes et les forces tigréennes depuis le début de l'année. Alors que le gouvernement fédéral et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) ont multiplié les déclarations de plus en plus hostiles ces derniers mois, faut-il craindre une reprise du conflit entre Addis-Abeba et le Tigré ? Réponses avec René Lefort, chercheur spécialiste de l'Éthiopie. RFI : Il y a eu de nouveaux combats le samedi 1ᵉʳ août au Tigré, dans le nord de l'Éthiopie, entre l'armée fédérale et le Front de libération du peuple du Tigré, le TPLF. Que s'est-il passé exactement ? Est-ce que c'est le début d'une nouvelle guerre au Tigré ? René Lefort : Ce qui s'est réellement passé là-bas reste largement mystérieux. On sait simplement qu'il y a eu des combats qui ont commencé un matin et qui ont fini dans l'après-midi, qui ont impliqué des drones, de l'aviation et de l'artillerie. Maintenant, le problème numéro un, c'est qu'Addis-Abeba est totalement mutique, n'a pas dit un mot sur ces affrontements. Donc, tout ce que l'on sait vient du Front populaire de libération du Tigré. Alors, bien sûr, le Front populaire du Tigré a expliqué que c'est une immense victoire, qu'il avait écrasé l'ennemi qu'il avait attaqué. Quelle a été réellement l'ampleur des combats ? On ne le sait pas. Quelles étaient les forces impliquées dans ces combats ? Il n'y a pas de troupes régulières tigréennes dans cette partie du pays. Elles sont à 100 kilomètres plus à l'est. Ceux qui seraient intervenus seraient ce qu'on appelle l'armée 70, c'est-à-dire une armée affiliée aux Tigréens qui s'est constituée au Soudan à partir de soldats tigréens qui, lors des combats de 2020, ont fui au Soudan, etc. D'un côté, il y aurait donc cette armée 70. De l'autre, il y aurait l'armée fédérale. Pourquoi ont-ils éclaté précisément dans le Tigré occidental ? En 1991, lorsque les Tigréens sont arrivés au pouvoir, ils ont donc décidé que le Tigré de l'Ouest serait Tigréen. C'est d'une très grande importance parce que cette région-là est une région extrêmement riche du point de vue agricole, en particulier pour la production du sésame que l'Éthiopie exporte largement. Lorsque la guerre s'est déclenchée en 2020, une des toutes premières choses que les forces fédérales ont faite, c'est d'annexer de facto l'Ouest tigréen et d'y procéder à une véritable épuration ethnique. Depuis ce moment-là, le million de réfugiés tigréens qui sont partis de l'Ouest du Tigré reste dans des camps de réfugiés au Tigré même. Est-ce que les deux camps ont les moyens militaires et politiques de reprendre une guerre d'ampleur aujourd'hui ? D'un côté, les forces fédérales sont complètement saturées parce qu'elles font face à des guerres internes à l'Éthiopie. L'État a perdu le contrôle de pans entiers de son territoire avec une insécurité grandissante partout. Ensuite, le moral au sein des forces fédérales serait extrêmement bas. Les désertions sont massives et lorsqu'il y a des combats, il semblerait que les troupes fédérales ne se battent pratiquement pas, se rendent ou s'en vont. De l'autre côté, la situation dominante au Tigré est celle de l'épuisement. Il faut rappeler que la guerre de 2020-2022 a fait 600 000 morts. S'y ajoute surtout un blocus terrible. C'est-à-dire que l'essence, il n'y en avait pratiquement plus. Les médicaments, il n'y en avait pratiquement plus. L'argent n'arrive plus parce que les fonctionnaires ne sont plus payés depuis l'automne. La population, elle-même, ne veut plus entendre parler d'une guerre. Elle aspire en tout et pour tout à enfin retrouver la paix. Cette aspiration à la paix est tellement forte qu'il y a une désertion massive des jeunes tigréens pour échapper à la conscription. Quels sont les objectifs du TPLF ? Qu'aurait-il à gagner avec une guerre contre le gouvernement ? Je pense que si le TPLF se lance dans une guerre, c'est qu'il estime que toute discussion avec le pouvoir d'Addis-Abeba est impossible ou ne mènera à rien, et qu'il n'a donc pas d'autre solution que la guerre pour arriver à lever ce blocus, tout simplement d'au moins que les biens et l'argent arrivent au Tigré. Addis-Abeba accuse le TPLF de se rapprocher de l'Érythrée. Que sait-on réellement de ce rapprochement ? Les Tigréens le présentent comme des relations seulement de peuple à peuple et sans vraiment de dimension officielle. C'est absolument faux. Leurs dirigeants se rencontrent régulièrement et donc discutent de cette coopération entre l'Érythrée depuis qu'Issayas Afewerki est au pouvoir. Ça veut dire presque 40 ans de jouer le rôle de parrain dans l'ensemble de la Corne de l'Afrique. En même temps, aujourd'hui, l'Érythrée sort de son ghetto. Il y a eu une rencontre entre Massad Boulos, l'envoyé spécial de Trump pour l'Afrique et les pays arabes qui a rencontré Issayas Afewerki. Il est clair qu'il y a là quelque chose qui se passe. Peut-on parler d'un risque de régionalisation du conflit avec le Soudan ? Il y a deux blocs qui se sont constitués. Un premier bloc comprend l'Égypte, essentiellement parce qu'elle est en bagarre depuis des années avec l'Éthiopie à propos du grand barrage de la Renaissance, dont elle estime qu'il risque de la priver de l'eau du Nil, qui pour l'Égypte est vitale. Donc un bloc qui comprend Égypte, Érythrée, Soudan, Al-Burhan du Soudan, et l'Arabie Saoudite, d'un côté, plus les guérillas du Tigré, de la région Amhara et de l'Oromia. L'autre camp consiste essentiellement en l'Éthiopie et les Émirats arabes unis, qui maintenant sont des soutiens presque déterminants de l'Éthiopie, en particulier depuis la guerre de 2020, les Forces de soutien rapides (FSR) et le Sud-Soudan. On assiste donc à une véritable polarisation régionale des conflits et, de fil en aiguille, la constitution d'alliances selon le vieux principe « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». Pour terminer, qu'est-ce qui pourrait aujourd'hui empêcher une nouvelle guerre ? Ce qui pourrait empêcher la guerre, c'est tout simplement la raison. Il est sûr et certain qu'une guerre entre le Tigré et Addis-Abeba, de fil en aiguille, s'étendrait à l'ensemble de la Corne étant donné le jeu des alliances, et serait absolument dévastatrice pour tout le monde. Donc on peut espérer que la raison prévaudra. Jusqu'à maintenant, en tous les cas, elle a prévalu. Le deuxième facteur qui pourrait empêcher cette guerre, c'est la pression extérieure. Or, la pression extérieure des États-Unis, surtout de l'Union européenne un peu, est très claire, surtout pas de guerre. L'Éthiopie a absolument besoin de l'aide internationale pour survivre économiquement. Cette aide nationale vient principalement aujourd'hui du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. Or, l'influence des États-Unis dans ces deux institutions est telle que, s'ils le veulent, ils pourraient freiner ou bloquer l'aide de ces institutions à l'Éthiopie. Et ça, ça serait un coup irréparable pour l'Éthiopie. À lire aussiÉthiopie: reprise des combats entre l'armée et les rebelles tigréens

En RDC, le gouvernement assure que les responsables politiques et militaires des FDLR ont donné leur accord au protocole de désarmement et de démobilisation annoncé fin juillet. Mais plusieurs questions restent ouvertes : le calendrier opérationnel n'est toujours pas validé, le nombre de combattants concernés reste inconnu et le sort de ceux qui refuseraient de rentrer au Rwanda doit encore être réglé. Kinshasa affirme avoir obtenu l'accord d'un pays africain pour accueillir certains d'entre eux, sans révéler lequel. Le ministre congolais de l'Intégration régionale, Floribert Anzuluni, est l'invité de RFI. RFI : Vous pilotez depuis plusieurs mois ce dossier sensible des FDLR. On va parler de votre protocole, celui que le gouvernement congolais a signé avec justement ces mouvements. Quelle est la principale nouveauté de ce protocole par rapport aux nombreuses autres initiatives précédentes sur FDLR ? Floribert Anzuluni : Ce protocole est un véritable tournant parce que dans ce protocole, à travers ce protocole, les FDLR s'engagent très clairement à participer à ce processus de désarmement, de démobilisation et de cantonnement par la sensibilisation. Cela implique donc un processus qui se fait de manière volontaire. Aujourd'hui, les leaders politiques et militaires des FDLR sont pleinement impliqués dans ce processus de démobilisation eux-mêmes. Donc, au-delà des combattants, c'est un premier élément. Deuxième élément important, c'est que ce protocole est signé dans un contexte complètement nouveau. Il est signé dans un contexte où la RDC a signé un accord de paix, le 4 décembre dernier (2025), sous la facilitation américaine du président américain avec le Rwanda. Mais sur le plan opérationnel, monsieur le ministre, ce protocole signé fin juillet porte la signature de Victor Byiringiro, qui est responsable politique de la branche FOKA. Le général Omega, commandant militaire de cette même branche, est présenté par les Nations Unies comme le chef suprême de l'ensemble des FDLR. A-t-il lui aussi signé ou adossé cette initiative ? Je peux vous assurer que dans tout ce processus de sensibilisation, que ce soit la branche politique ou militaire, les deux branches ont clairement donné leur accord pour pouvoir valider les principes qui se trouvent dans cet accord. Celui qui a signé est simplement celui qui est en tout cas officiellement habilité à représenter l'ensemble du mouvement dans ce genre de processus. À quelle échéance les opérations de démobilisation pourront-elles effectivement commencer ? Nous avons une proposition de plan d'opérationnalisation qui existe. Nous avons une proposition de chronogramme qui existe et nous avons une proposition de budget qui existe. C'est pour ça que je ne peux pas rentrer dans ces détails. Vous pouvez le comprendre. Aujourd'hui, la validation de tous ces éléments est en cours et je peux vous assurer que très prochainement, nous reviendrons avec les détails. Ce sera dans un mois, dans deux mois ... Nous arriverons beaucoup plus rapidement que ça. Il y a une urgence. Nous voulons, comme je vous l'ai dit, nous sommes déterminés à mettre un terme à cette question des FDLR qui, pour nous, nous l'avons toujours dit, est une instrumentalisation. Vous avez indiqué qu'un pays africain était prêt à accueillir les combattants qui refuseraient de rentrer au Rwanda. Quel est ce pays ? Là également, des discussions sont en cours. Un pays a effectivement donné son accord. Nous sommes en discussion continue et très prochainement – un peu de patience – nous allons prochainement officialiser le nom de ce pays. Mais le pays existe bel et bien. Et là aussi vous devriez noter l'alternative que nous avons trouvée au cas où le retour ne serait pas possible. Nous avons trouvé comme alternativ la relocalisation pour ne pas que cette question continue à être instrumentalisée. Donc ces FDLR qui vont être démobilisés. Ceux qui seront confortables pour un retour rentreront au Rwanda. Ceux qui ne le seront pas auront alors l'opportunité de pouvoir être relocalisés dans un ou plusieurs pays. Pour l'instant, je n'en dis pas plus. Mais comment avancer dans ce processus quand même les estimations du nombre de combattants FDLR varient fortement selon les sources, entre environ 3 000 et plus de 20 000 ? Quel chiffre votre gouvernement retient-il aujourd'hui pour planifier le cantonnement et la démobilisation ? Ce cadre que nous mettons en place va permettre à tous les combattants de pouvoir y participer. Maintenant qu'il y en ait... Aujourd'hui, nous, nous pourrons dire qu'il y en a 500. Les Rwandais pourront dire 10 000, d'autres 5 000. Le plus important aujourd'hui, c'est que ce processus puisse permettre à tous ces combattants qui vont, vous l'avez dit, être identifiés. Ça aussi, ça fait partie des étapes. Nous avons des idées de localisation. Il va falloir maintenant déterminer le nombre exact au-delà, on va dire, des éléments que chaque partie prenante détient. Et à partir de ce moment-là, ils seront démobilisés. À lire aussiRDC: après l'accord avec une branche des FDLR, des questions en suspens

Le directeur d'Africa CDC, le Centre africain de prévention des maladies, termine un déplacement en République démocratique du Congo. Jean Kaseya s'est rendu en Ituri, province qui est l'épicentre de l'épidémie d'Ebola, souche Bundibugyo, déclarée il y a presque 3 mois et qui a déjà enregistré plus de 3970 cas et 1800 décès. Aux côtés du directeur de l'Organisation mondiale de la santé, il a ensuite rencontré ce mercredi le président Félix Tshisekedi. Les trois hommes ont fait le point sur la riposte et les difficultés à maîtriser la propagation de la maladie. « Il faut changer de méthode », explique désormais Jean Kaseya. Il répond au micro de Paulina Zidi. RFI : Vous rentrez de Bunia, épicentre de l'épidémie d'Ebola ici en RDC. Quelle est la situation que vous avez trouvée sur le terrain ? Jean Kaseya : Je suis parti à Bunia pour écouter. Nous faisons souvent l'erreur de penser que, nous qui nous asseyons dans nos bureaux à Addis-Abeba, à Genève, à New York ou à Brazzaville, nous connaissons les solutions. C'est l'erreur que nous avions faite depuis le début de cette épidémie. Nous n'avons pas écouté les communautés. J'ai écouté, j'ai compris ce que la communauté demande et c'est ce qui a fait la base de nos discussions avec le président Tshisekedi. Aujourd'hui, la réponse n'est plus une réponse médicalisée, mais c'est devenu une réponse communautaire. Et cette réponse n'est plus au niveau des zones de santé, au niveau des provinces, mais ce sera maintenant au niveau des villages. Aujourd'hui, quasiment trois mois après le début de la déclaration de l'épidémie, les acteurs de terrain sont tous unanimes : on court encore après l'épidémie. C'est l'engagement communautaire qui a manqué pour arriver à rattraper cette épidémie ? Ce sont les moyens sur place ? Mais évidemment, c'est l'engagement communautaire qui a manqué. Même si vous amenez des tonnes de médicaments, même si vous amenez l'armée. Mais quand la communauté ne s'engage pas, vous n'allez pas réussir. Cette partie du pays a subi beaucoup de situations catastrophiques. Il y a des gens qui vivent dans des camps, qui sont des déplacés internes, qui n'ont pas accès à l'eau, à la nourriture et à des soins basiques. Donc, quand vous venez pour parler d'Ebola, ils vous disent qu'ils meurent d'abord d'autres choses. Donc, c'est ce qui rend tout cela complexe. Mais je crois que maintenant, en alliant la réponse sanitaire à la réponse humanitaire, en donnant la possibilité à la population de gérer elle-même cette épidémie et en faisant en sorte qu'il n'y aura plus de grèves, puisque le gouvernement va payer et même va donner des primes à tous les personnels de santé, que ce soit du public ou du privé, je pense que ces mesures vont totalement changer la donne. Sur le terrain, les acteurs disent manquer de moyens. Pourtant, d'énormes promesses de fonds ont été faites au début de l'épidémie. Comment vous expliquez ce décalage entre ce qui arrive sur le terrain et ce qui a été promis ? J'ai dit au président Tshisekedi que depuis que j'ai commencé ma carrière de santé publique – et ma première épidémie d'Ebola remonte en 1995, ça signifie 31 ans déjà – c'est la première fois que je vois les partenaires qui promettent des ressources et qui donnent les ressources. On est déjà au-delà de 60 % de décaissement des ressources promis et c'est beaucoup d'argent. Et cet argent, effectivement, nous avions décidé une traçabilité, on voudrait savoir, du donateur jusqu'à la périphérie, aux villageois, chaque dollar, comment il va. Les mécanismes que nous mettons en place, c'est de s'assurer la traçabilité de tous les fonds, que ce soit les fonds du gouvernement ou les fonds des partenaires. On a vu au début de l'épidémie, je vous le disais, ces promesses de fonds qui sont arrivées assez rapidement. C'est une épidémie qui va durer encore plusieurs mois au vu de son expansion. On n'est pas encore au niveau du plateau haut. Comment on garantit que les fonds suivront pendant toute cette période, ceux qui ne sont pas encore promis ? Et comment garde-t-on un intérêt pour la lutte contre cette épidémie et qu'elle ne passe pas au second plan de l'actualité ? Vous avez raison, cette épidémie pourrait durer, mais nous faisons un effort pour la raccourcir. Premièrement, les actions communautaires vont aider, mais deuxièmement, nous avons la recherche qui avance. Nous avons décidé d'utiliser de façon préventive les vaccins contre la souche Zaïre à toutes les personnes. Nous avons décidé d'accélérer la recherche pour les médicaments et de les mettre à la disposition de tout le monde, les médicaments qu'on appelle le Remdésivir. Avec ces mesures, nous pouvons considérer qu'on peut réduire le temps. Mais je dois être aussi dire la vérité : on ne va peut-être pas arrêter cette épidémie avant décembre 2026. Cela signifie qu'en faisant la meilleure chose, en utilisant rationnellement les ressources que nous avons, ça peut permettre à d'autres ressources de venir s'ils voient qu'il y a des résultats. On a vu que l'Ouganda avait annoncé la fin de l'épidémie d'Ebola. Pourtant, on n'est pas tout à fait 42 jours après la sortie du dernier patient. Alors, ils ont décidé de compter à partir de la contamination locale et non pas d'un cas importé. Est-ce que vous, Africa CDC, vous trouvez que ce genre de décision va dans le bon sens quand on parle de transparence sur une épidémie ? Je veux vous dire d'abord ce qui me choque, c'est qu'il y a des gens qui donnent des leçons à d'autres qui ne les appliquent pas. Nous savons que la France a eu un cas importé, testé en France. Il y a eu des cas contacts isolés en France et même dans un autre pays européen. Mais la France n'a jamais déclaré l'épidémie et la France ne fait pas de décompte. Alors je crois que l'Ouganda a fait un très bon travail. Personne ne peut jeter la pierre sur l'Ouganda quand eux-mêmes, surtout au niveau occidental, ils ne font pas le bon travail. À lire aussiEbola: contre le variant Bundibugyo, plusieurs essais lancés mais aucun traitement encore validé

Depuis la fin du mois de juillet, les États-Unis multiplient les signes de rapprochement – tant économiques que diplomatiques – avec le Maroc. En 2020, les Américains avaient déjà apporté leur soutien au plan d'autonomie marocain pour le Sahara occidental, en échange d'une normalisation des relations du pays avec Israël. Aujourd'hui, Washington semble prêt à appuyer aussi les revendications marocaines sur les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. La pression sur l'Espagne est immense, alors que des dizaines de milliers de personnes (Marocains et migrants subsahariens) ont investi le territoire de Ceuta la semaine dernière. Riccardo Fabiani, directeur pour l'Afrique du Nord à l'International Crisis Group, revient sur le contexte géopolitique et l'influence des États-Unis dans la région. Il répond aux questions de Liza Fabbian. RFI : Il y a quelques jours, le roi du Maroc, Mohammed VI a annoncé que la voie express reliant Tiznit et Dakhla au sud du pays sera baptisée l'autoroute Donald J. Trump. Pourquoi un tel honneur ? Riccardo Fabiani : Cela fait partie de la stratégie du Maroc pour essayer de courtiser l'administration Trump et surtout de faire que cette administration continue de soutenir la position marocaine pendant les pourparlers pour la résolution du conflit au Sahara occidental. Cela constitue en fait l'objectif primaire du Royaume. Pour le Maroc, il s'agit de continuer de donner aux États-Unis des signaux, des petites concessions pour que les États-Unis et surtout le président Trump continuent de soutenir la position marocaine jusqu'au bout pendant ces pourparlers extrêmement délicats. Fin juillet, l'ambassadeur des États-Unis au Maroc s'est rendu à Laâyoune, au cœur du Sahara occidental, pour signer l'attribution d'une subvention américaine en vue de la création d'une unité de production d'hydrogène et d'ammoniac. Que sait-on des ambitions américaines, notamment économiques, au Sahara occidental ? Quand on parle de l'administration Trump, on parle aussi de l'administration qui est très intéressée par des accords économiques, qui puissent être dans l'intérêt des États-Unis et surtout des entreprises américaines. Cela fait vraiment partie du logiciel de cette administration. Je dirais que la construction de cette usine fait partie de cette approche et de cette stratégie américaine dans la région, mais aussi dans le reste du monde. Deux élus américains ont présenté un projet de loi. Ils viennent de le présenter pour étudier la désignation du Front Polisario comme une organisation terroriste étrangère. Que pensez-vous de cette initiative ? Il y a vraiment une stratégie à 360 degrés du Maroc pour essayer d'avancer ses pions au sein de l'administration Trump, mais aussi dans les autres institutions démocratiques américaines. Parce que le Maroc sent que c'est le moment ou jamais. Il y a vraiment une possibilité avec cette majorité républicaine d'arriver à exclure le Front Polisario des futurs pourparlers, des futurs efforts pour résoudre ce conflit. Justement, ces deux députés veulent que le Congrès examine les liens que le Polisario entretiendrait avec l'Iran. En quoi le conflit entre les États-Unis et l'Iran joue-t-il un rôle dans ce contexte ? Je dirais qu'il y a un effort de la part du Maroc et donc des lobbies marocains aux États-Unis d'essayer d'utiliser ce discours très anti-iranien – bien évidemment alimenté par le conflit actuel entre l'Iran et les États-Unis – pour donner encore plus de force au discours marocain sur le Sahara occidental. Dans la réalité et dans les faits, il n'y a vraiment rien qui lie le Polisario à la question de l'Iran ou à la question du Hezbollah au Liban. Il y a donc aussi ce lien avec Israël. Comme on le sait, en 2020, l'administration Trump a reconnu la souveraineté marocaine au Sahara occidental en échange de la normalisation des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël. Il y a toujours une tentative de la part du Maroc de lier le conflit mené par Israël dans la région avec ses efforts contre le Front Polisario et vis-à-vis de l'Algérie et cette tentative de faire une liaison entre des conflits qui sont en fait complètement séparés et différents. Vous avez évoqué l'Algérie. Le 20 juillet, le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez, s'est rendu à Alger, soutien des indépendantistes du Front Polisario. Lors de cette visite, le Premier ministre espagnol a dit vouloir approfondir les liens avec un « partenaire stratégique ». Comment cette visite a-t-elle été perçue au Maroc ? Il s'agit d'une visite qui avait été communiquée en avance de la part des Espagnols à leur partenaire marocain. Je doute donc qu'elle ait représenté une surprise pour le Maroc. En fait, la normalisation des relations diplomatiques entre l'Espagne et l'Algérie ne pose pas de problèmes aux intérêts marocains parce que la position espagnole en faveur du plan d'autonomie marocain au Sahara occidental n'a pas changé et ne changerait pas, simplement parce que Pedro Sanchez a visité Alger et a rencontré le président Tebboune. Donc vous, vous ne voyez pas un lien entre cette visite et la récente crise migratoire à Ceuta comme certains ? Selon moi, il ne s'agit pas en fait de l'hypothèse la plus crédible. Ceuta est considérée par le Maroc comme un territoire occupé. Et en même temps, Israël et les États-Unis considèrent l'Espagne comme un État qui continue de s'impliquer aux côtés des Palestiniens à Gaza et qui est resté neutre pendant le conflit avec l'Iran. Ce ne serait donc pas impossible d'imaginer que le Maroc ait essayé un peu d'envoyer des messages en même temps sur Ceuta et à Israël et aux États-Unis, en facilitant un mouvement migratoire vers Ceuta. Je ne crois pas que le Maroc ait fabriqué entièrement cette crise. Il s'agit probablement d'une crise plutôt spontanée qui a été facilitée par le Maroc et utilisée comme un message vers l'Espagne. À lire aussiAu Maroc, les États-Unis réaffirment soutenir la solution marocaine sur le Sahara occidental

À l'ONU, la course est encore longue, mais les choses se précisent. Le successeur d'António Guterres pour le poste de secrétaire général sera connu en octobre. D'ici là, des votes indicatifs vont s'enchaîner, ils permettent d'affiner les pronostics. Et pour le moment, les deux candidats du continent africain (le Sénégalais Macky Sall et l'Ougandais Olara Otunnu) n'ont pas convaincu. Professeur de droit en Afrique du Sud, Carlos Lopes a été secrétaire exécutif de la Commission économique de l'ONU pour l'Afrique. Il analyse les chances du continent pour obtenir ce poste prestigieux. Il répond aux questions de Guillaume Thibault. RFI : Le premier vote indicatif du Conseil de sécurité a vu la candidate du Costa Rica, Rebeca Grynspan, plébiscitée. Un vote décevant pour les deux candidats de l'Afrique, le Sénégalais Macky Sall et l'Ougandais Olara Otunnu ? Carlos Lopes : Le premier vote indicatif, à mon avis, ne bouleverse pas l'analyse politique des candidatures africaines qui étaient déjà un peu présentes. Il la confirme plutôt. Dans le cas de Macky Sall, le soutien officiel finalement apporté par le président Bassirou Diomaye Faye est venu un peu tard et n'a pas pu rétablir une cohérence institutionnelle, si je peux dire comme ça, parce que le Sénégal reste profondément divisé sur son héritage, sur sa candidature. Le Sénégal a également profondément divisé la sous-région et je pense que la candidature est mal partie. Pour Olara Otunnu, c'est très différent. Il reste une personnalité respectée dans l'histoire des Nations unies. Mais en tant que représentant permanent de l'Ouganda, il avait été un des principaux artisans de l'introduction de ce qu'on appelle maintenant le vote indicatif « straw poll » (un vote informel, ndlr). Mais cette contribution historique ne suffit pas à compenser son entrée tardive. Il a un parcours politique assez difficile à déceler, avec des zigzags, avec des difficultés dans ses relations avec le président actuel. Son prestige diplomatique appartient davantage à l'histoire qu'à son présent politique. Est-ce que cette candidature ougandaise vient affaiblir l'Afrique et donc affaiblir Macky Sall ? Je pense qu'il y a un autre élément qui mérite d'être souligné et qui affaiblit n'importe quelle candidature africaine. En maintenant ces candidatures dans une élection, le principe de rotation régionale favorise clairement l'Amérique latine et les Caraïbes. Je pense que l'Afrique prend le risque d'apparaître comme remettant en cause le principe dont elle a elle-même largement bénéficié par le passé. Les deux secrétaires généraux africains, Boutros Boutros-Ghali et Kofi Annan, avaient pu compter sur un soutien très large des autres régions du Sud, précisément parce qu'elles respectaient cette logique de rotation. Affaiblir aujourd'hui ce principe pourrait créer un précédent dont l'Afrique elle-même pourrait pâtir. Et je pense que c'est ça qui affaiblit au départ déjà ces deux candidatures. Est-ce que Macky Sall doit aller chercher le soutien officiel de l'Union africaine pour peut-être justement changer la donne ? D'abord, il n'y a pas vraiment de possibilité de le faire. Du point de vue des procédures, ce serait extrêmement compliqué. Cela exigerait presque une réunion exceptionnelle du Conseil exécutif de l'Union africaine, qui n'est pas prévue pour le mois prochain jusqu'à la fin de l'élection. Mais du point de vue politique aussi, ce serait très difficile de mobiliser les pays qui ont démontré de la résistance. Il y avait tous les grands pays qui étaient du côté de la Résistance, justement parce qu'ils ont invoqué le principe de la rotation régionale. Je pense donc que c'est vraiment difficile de pouvoir convaincre l'Union africaine après que le pays qui est responsable de la présidence rotative, le Burundi, ait dépassé un peu son rôle et proclamé cette candidature sans passer par les procédures habituelles. Il y a donc beaucoup de malentendus et de difficultés politiques qui ont été créés et qui rendent cet appui de l'Union africaine pratiquement impossible. Macky Sall, qui a rencontré depuis le mois de mars les quinze membres du Conseil de sécurité, a obtenu six bulletins favorables, sept bulletins défavorables et deux sans opinion. La candidature de Macky Sall est-elle encore légitime ? Doit-il la retirer ? Il a fait un communiqué en disant qu'il continue avec sa candidature et je pense que c'est une décision qui est logique pour lui. Les premières consultations servent davantage à mesurer les équilibres qu'à désigner un vainqueur. Mais bien sûr, si on regarde tous les candidats qui se sont présentés à ce premier vote indicatif, il est celui qui est en plus grande difficulté, de loin. Le turnover au poste de secrétaire général des Nations unies n'est pas obligatoire, mais il est souvent cité. Cette année, c'est au tour de l'Amérique latine. Peut-on espérer voir une femme obtenir pour la première fois le poste de secrétaire général ? Je pense que les deux mieux placées après ce premier vote sont Rebeca Grynspan et Carolyn Rodrigues-Birkett. Je pense qu'elles ont vraiment fait un parcours remarquable toutes les deux. Je pense donc qu'on a une vraie chance qu'une de ces deux puisse éventuellement obtenir le poste. C'est une dimension qui est devenue politique par ailleurs. Après près de 80 ans d'existence sans aucune femme au poste de secrétaire général, de nombreux États considèrent que le moment est venu de corriger cette anomalie historique. 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La Fifa a finalement renoncé à son projet d'ouvrir à des investisseurs privés le capital d'une société commerciale liée à la Coupe du monde qui a suscité une forte opposition, notamment en Europe et en Amérique du Nord. En Afrique en revanche, la Confédération africaine de football (CAF) s'est montrée beaucoup plus prudente. Pourquoi cette différence ? Que révèle-t-elle du rapport de force entre la Fifa et le football africain ? Abdoulaye Thiam, journaliste sportif, est l'invité de Sophiane Amazian. RFI : Le projet de Gianni Infantino d'ouvrir une société commerciale pour vendre une partie de la Coupe du monde à des investisseurs étrangers est finalement abandonné, êtes-vous surpris de ce rétropédalage ? Abdoulaye Thiam : Non pas du tout. Je ne suis pas surpris. Je pense d'ailleurs que c'est une excellente chose de la part même du président Gianni Infantino, qui prône quand même l'unité du football. Quand on parle de l'unité avec un projet, qui a fini par diviser le monde entier, les 54 fédérations qui composent l'UEFA ont rejeté le projet. Il y a une quarantaine de fédérations de la CONCACAF qui ont fait la même chose. La Conmebol est en train de réfléchir. Je pense qu'il était de bon aloi pour lui de revoir sa copie, de faire du rétropédalage pour le bien du football mondial. La CAF, la Confédération africaine de football, de son côté a été plus souple dans sa communication et ne s'est pas vraiment opposée. Pourquoi cette prise de position ? Je crois que d'abord, les intérêts de la CAF ne sont pas les mêmes que les intérêts européens. Patrice Motsepe semble même pousser les fédérations africaines à aller vers cette direction-là. Ce serait seulement l'argument économique et financier qui expliquerait pourquoi les fédérations africaines n'étaient pas vent debout ces derniers jours contre ce projet ? Absolument. Il suffit tout simplement de jeter aujourd'hui un coup d'œil sur le calendrier qu'on n'arrive plus à maîtriser. Notre dernière CAN devait avoir lieu aux mois de juin-juillet 2025, mais à cause de la Coupe du monde des clubs, très chère à Gianni Infantino, l'Afrique a basculé sur deux années, fin 2025 et début 2026. Il y a donc un double standard, là, de la CAF ? D'un côté elle appuie les décisions du patron de la Fifa, de l'autre elle voit son tournoi continental passer au second plan ? Absolument. Mais bon, quand vous regardez quand même l'apport de la Fifa, on peut comprendre certains présidents africains qui ont besoin de cet argent-là. Mais il y avait quand même un énorme danger parce qu'il fallait faire attention à l'exigence de la rentabilité des actionnaires qui vont certainement prendre des décisions futures, notamment sur le calendrier de la Coupe du monde, sur son format, sur les droits de télévision, sur le développement des compétitions. C'est là-bas qu'il fallait mettre particulièrement le curseur. La Coupe du monde de football doit rester un sport très populaire. Que représente le président de la Fifa, Gianni Infantino, sur le continent africain ? Je pense que s'il y a une élection, il fera le carton plein. C'est 54 sur 54 pays qui vont voter pour lui. Il est vu ici comme étant quelqu'un qui apporte énormément d'argent. Sauf que les gens, ce qu'ils ne disent pas, c'est que ce qu'on donne au Sénégal, ce qu'on donne à la Mauritanie, ce qu'on donne au Maroc, c'est la même chose qu'on donne à la France. C'est quelque chose qui a été voté par le Conseil de la Fifa. Malheureusement, la CAF aujourd'hui, les 54 sont considérés tout simplement comme étant un bétail électoral. Mais quand il s'agit de prendre des décisions, on préfère tourner le dos ailleurs. Surtout encore, vu les dernières décisions qui ont été prises par Gianni Infantino sur le football africain, notamment la non-maîtrise de notre calendrier, notamment les changements de périodes, on va basculer de deux ans vers quatre ans. Ça, c'est un projet qui est très cher à Gianni Infantino. Or, beaucoup de décideurs ne sont pas d'accord avec ce projet-là. Finalement, il a fini par s'imposer parce qu'à partir de 2028, c'est terminé. Il n'y aura plus une CAN tous les deux ans, mais plutôt tous les quatre ans. Vous dites que le football africain doit se prendre en main et ne plus dépendre des décisions de Gianni Infantino ? Absolument. Moi, je pense qu'aujourd'hui, c'est une grosse aberration. Je trouve même que c'est une honte de voir qu'en 2022 il y a eu 62 matchs qui ont été joués au Maroc, parce que tout simplement il y a plusieurs pays en Afrique, au sud du Sahara, qui ne disposent même pas d'un seul stade répondant aux normes de la Fifa et aux exigences de la CAF. Ça, c'est inacceptable pour un pays qui se dit émergent. Pour un pays qui aime la jeunesse. Parce que quand même, la jeunesse représente plus de 75 % dans la plupart des pays en Afrique, au sud du Sahara. Mais quand il s'agit de jouer un match de football, tout le monde externalise pour aller au Maroc. Là, ce n'est pas la faute de Gianni Infantino, ce n'est pas non plus la faute du Maroc. C'est tout simplement parce que les autorités n'ont pas fait le travail pour lequel elles ont été élues. Il va falloir quand même balayer devant sa porte avant de chercher un bouc émissaire. À lire aussiFifa: perte de confiance, appel à la démission, Infantino peut-il tenir ?

Au Cameroun, le gouvernement brise le silence sur l'absence prolongée du président Paul Biya, depuis 56 jours hors du pays. Le ministre de la Communication René Emmanuel Sadi, également porte-parole du gouvernement, dans une interview exclusive à RFI, annonce pour imminent le retour de Paul Biya au Cameroun. Aux informations qui disent ce dernier malade et hospitalisé dans une clinique genevoise, il n'en est rien, répond le membre du gouvernement, qui rejette les spéculations sur l'idée de la vacance du pouvoir, entretenue par l'opposition. René Emmanuel Sadi est au micro de Polycarpe Essomba. RFI : Le président de la République, Paul Biya, est absent depuis le 7 juin. Que répondez-vous à l'opposition qui demande que soit constatée par le Conseil constitutionnel une vacance du pouvoir ? René Emmanuel Sadi : La question de la vacance du pouvoir à la tête de l'État ne devrait pas se poser. D'abord pour la simple raison que cette question est bel et bien encadrée par notre Constitution, qui précise clairement les conditions à partir desquelles on peut parler de vacance du pouvoir. Par ce propos, en effet, la Constitution parle de décès, de démission, d'empêchement définitif, et tout ceci doit être préalablement et formellement constaté par le Conseil constitutionnel. Je tiens à vous faire remarquer que nulle part, on ne parle de séjour prolongé. Alors, les figures de l'opposition qui réclament à corps et à cris une constatation de la vacance des pouvoirs à la tête de l'État, et qui sont du reste, vous le savez, pour la plupart de brillants juristes, devraient, me semble-t-il, avoir une lecture de la loi fondamentale qui soit plus rigoureuse et plus objective. Une lecture qui colle à la lettre et non pas qui procède d'une interprétation manifestement biaisée. Autrement dit, le Conseil constitutionnel ne s'est pas prononcé pour déclarer une vacance du pouvoir à la tête de l'État. Le président Paul Biya est en vie et n'a pas démissionné. Je dois le dire : le président Paul Biya va bientôt rentrer au Cameroun et donc on ne peut pas parler à ce stade de vacances à la tête de l'État. « Le président va bientôt rentrer au Cameroun », pouvez-vous préciser ? Est-ce qu'il y a une échéance ? Une date ? Je ne peux pas vous dire avec exactitude quand est-ce que le président Paul Biya reviendra. Et même si je le savais, il ne m'appartient pas de l'annoncer ici. Je peux au moins me permettre de vous dire qu'il revient très bientôt. Quand le président a quitté le Cameroun le 7 juin dernier, la présidence avait déclaré à l'époque qu'il partait pour un court séjour privé en Europe. Plus de 50 jours plus tard, est-ce qu'on peut encore soutenir la thèse d'un court séjour privé en Europe ? Je vais vous faire remarquer que même en l'absence du président de la République, les institutions de notre pays fonctionnent normalement. Les principaux responsables de l'administration vaquent à leurs occupations et c'est la preuve que notre pays est stable. Et il me semble qu'il est tout à fait normal que les Camerounais, notamment celles et ceux qui sont de bonne foi, de mon point de vue, et qui l'ont massivement élu, réélu en octobre dernier, il est tout à fait normal que toutes celles et tous ceux-là se soucient du président de la République. Comme je dis, c'est bien, les gens sont contents quand leur président est là, c'est le père de la nation. Et quand le père est absent, ça peut préoccuper les membres de la famille. C'est tout à fait normal. Mais il peut s'absenter pour des raisons qui parfois sont indépendantes de sa volonté. Il peut prolonger son séjour pour des cas de force majeure, mais en s'assurant que la famille continue de fonctionner dans de bonnes conditions. Selon plusieurs sources, le président aurait été opéré du genou. Pouvez-vous nous dire si cette opération est effective ? A-t-elle eu lieu et comment voir le président aujourd'hui ? Il a fait une intervention, il y a quelque temps. J'ai bien précisé que le président était bien à Genève, mais qu'il n'était pas hospitalisé. Et ceci, je ne vois pas en quoi cela pourrait être un problème. J'ai dit que le président peut très bien juger l'opportunité de saisir sa présence, son séjour à Genève, pour envisager quelques consultations simples. Alors, si le président est à Genève, comme vous l'admettez, il est plutôt à l'hôpital ou à l'hôtel ? Je ne suis pas à Genève avec le président. Ceux qui sont à Genève pourraient vous donner des éclairages là-dessus de façon plus précise. Parmi les chantiers à venir, il y a la formation d'un nouveau gouvernement, comme cela avait été promis et annoncé par le chef de l'État lui-même le 31 décembre dernier, après sa réélection en octobre. Huit mois plus tard, pourquoi cela traîne ? Celui qui apprécie l'opportunité de former un nouveau gouvernement, c'est le président de la République. S'il ne l'a pas fait jusqu'à présent, c'est sans doute qu'il a des raisons pour ne pas l'avoir fait. Je ne peux pas me mettre à sa place pour vous donner une réponse péremptoire là-dessus. Depuis 8 mois, tous les ministres sont sur un siège éjectable, y compris vous-même, en tant que porte-parole du gouvernement. Est-ce que, par conséquent, cette situation ne paralyse pas un peu l'action du gouvernement ? Les ministres qui ne seraient plus tout à fait sereins se livreraient, comme beaucoup disent, à des batailles ? Le président a fait une annonce. Il n'a pas décidé que dorénavant les ministres devraient se contenter de gérer les affaires courantes. C'est ainsi que ça se passe quand on vous dit que vous n'êtes plus en poste. Il a fait une annonce, mais tous les ministres sont en poste. Le Premier ministre est en poste. Je pense qu'au lieu de faire une fixation sur ce nouveau gouvernement, les uns et les autres devraient s'atteler à conduire les tâches qui sont les leurs dans leurs différentes administrations ministérielles. Et tant qu'ils sont là, ils sont ministres. Au mois d'avril dernier a été adoptée une révision constitutionnelle instituant un poste de vice-président. Pour l'instant, le poste n'est pas pourvu. J'ai encore envie de vous demander : qu'est-ce qui bloque ? Le président de la République prend son temps pour apprécier l'opportunité de désigner tel ou tel à tel ou tel poste, a fortiori s'agissant d'un vice-président de la République. On peut convenir qu'il est tout à fait normal qu'il prenne son temps pour confier une charge aussi élevée à un de ses concitoyens. Quel pourrait être le profil de ce vice-président ? Un homme ou une femme d'expérience, ou plutôt un jeune homme ? Je n'ai rien contre les jeunes gens. Moi-même, j'ai été jeune et on peut être jeune et compétent. On peut être jeune, mais en toute sincérité, je pense qu'il y a un terme qu'on utilise ces derniers temps qui n'est pas un slogan, mais c'est un terme qui véritablement est lourd de sens, c'est l'expérience. C'est quelque chose qui se conquiert avec le temps. Celui qui a décidé de créer ce poste, je peux vous dire, et je le dis sans détour, est mieux placé que quiconque pour savoir qui il devra désigner à ce poste de très grande importance. Vous êtes candidat à la vice-présidence, Monsieur Sadi ? Moi, je ne m'agite pas. Justement, je ne me considère pas parmi ceux qui s'agitent parce que je sais, comme je vous le dis, que ce sont des choses qui ne dépendent pas de nous. À lire aussiCameroun: l'absence prolongée de Paul Biya continue de susciter interrogations et inquiétudes

Il y a un an disparaissait une grande figure malienne, Tiébilé Dramé, qui fut deux fois ministre des Affaires étrangères et qui négocia plusieurs accords de paix avec les rebelles touaregs du nord du Mali. Aujourd'hui paraissent ses mémoires aux éditions Cauris Livres, sous le titre Tiébilé Dramé, Une vie de lutte. L'économiste et polytechnicien sénégalais Mamadou Lamine Diallo, qui a été vice-président de l'Assemblée nationale du Sénégal et qui a publié notamment Les Africains sauveront-ils l'Afrique ?, chez Karthala, a été un ami très proche du défunt. Il témoigne au micro de Christophe Boisbouvier. RFI : Pourquoi ce titre, Une vie de lutte, à propos du défunt Tiébilé Dramé ? Mamadou Lamine Diallo : C'est un titre qui a été validé par Tiébilé Dramé, lui-même, avec son épouse Kadiatou Konaré. Il correspond, je pense, objectivement, à ce qu'il a vécu depuis sa tendre enfance à Nioro et par la suite à Bamako, à travers donc les mouvements estudiantins et le mouvement démocratique. Cela correspond vraiment à la vie de Tiébilé. Sous la dictature du général Moussa Traoré, Tiébilé Dramé s'est engagé très jeune dans la lutte syndicale et il l'a payé de plusieurs années de bagne dans l'extrême nord du Mali. Puis, il a dû s'exiler. Pourquoi a-t-il été un acteur clé de la « Révolution » démocratique de 1991 ? Le mouvement étudiant, qu'il a dirigé en étant secrétaire général de l'Union nationale des étudiants et élèves du Mali, a été un peu le fer de lance de la lutte contre le régime militaire dictatorial du général Moussa Traoré. Il faut le dire. C'étaient des luttes violentes parce que les manifestations étaient réprimées. Et puis, ils ont arrêté beaucoup de dirigeants étudiants, des enseignants également. C'est ainsi que lui-même a été à Kidal, à Ménaka, dans les prisons au nord du pays. Et ensuite à son retour d'exil, évidemment, il a été l'un des principaux acteurs de la « Révolution » de 1991 ? Oui, c'est-à-dire qu'en exil à Paris au tournant des années 1980 et 1982, il était organisé avec d'autres Maliens au sein des étudiants maliens en France et des travailleurs immigrés. C'est tous ces mouvements qui ont conduit petit à petit au renversement du régime du général Moussa Traoré. Les manifestations ont été organisées à Bamako sous le couvert de la lutte anti-apartheid ou de la nécessité de la démocratie et du pluralisme politique. Et c'est tout cela qui a conduit à la chute du régime en 1991. Il a été un acteur décisif. Et on peut dire que ces années de bagne à Taoudeni, à Kidal, à Ménaka mais aussi que ces années de ministre des Zones arides, que tout ce parcours l'a conduit à devenir un homme de dialogue avec les groupes rebelles du nord du Mali ? Certainement, mais aussi son passage à Amnesty International. Il a eu à travailler avec Amnesty International à Londres pendant quelque temps, et je crois que c'est là où il a pris la fibre diplomatique. Cette fibre est également très sensible aux droits de l'homme, notamment avec ce qu'il a vu avec la répression en Mauritanie, avec les Négro-africains de Mauritanie. Là, il a été convaincu qu'il était important effectivement de dialoguer. C'est ça qui l'a conduit à être très actif dans les accords de Ouagadougou et d'Alger. Les accords de Ouagadougou de 2013, qui ont mis fin pendant quelque temps au conflit dans le nord du Mali. À la fin de sa vie, Tiébilé Dramé a vécu le retour des militaires au pouvoir et il a pris des risques. C'est lui par exemple en mars 2022 qui a prononcé l'oraison funèbre de Soumeylou Boubèye Maïga, après la mort de ce grand homme d'État malien dans une prison de la junte. Est-ce que son parcours et son combat pour la démocratie contre les militaires peuvent résonner encore pour la jeunesse malienne d'aujourd'hui ? Sa vie, son parcours, les principes autour desquels il a organisé son action politique devraient aider les jeunes Maliens à aider le Mali, qui est quand même au bord de l'effondrement, c'est le moins qu'on puisse dire. Ces principes-là sont fondés sur le respect de l'autre, la lutte contre les injustices, sur le pluralisme démocratique qui est une nécessité, mais aussi sur l'unité du territoire. Je crois que pour les accords de Ouagadougou, ils étaient au centre de ces négociations : chercher à obtenir la paix pour pouvoir organiser des élections basées sur l'unité du territoire, mais également sur le fait que les populations, les communautés du nord devraient être mieux traitées dans un Mali uni. Je crois que les jeunes Maliens devraient s'intéresser beaucoup plus à ce qu'il a écrit et à ce qu'il a fait. Cet ouvrage devrait être lu. À partir de ce moment-là, c'est à eux de trouver les solutions aujourd'hui pour sortir de la situation actuelle. Peut-on dire que Tiébilé Dramé était à la fois un grand démocrate et un homme intraitable sur l'intégrité territoriale du Mali ? Grand démocrate, oui, assurément. Personne ne peut en douter. Maintenant, en ce qui concerne le principe d'un Mali uni, unitaire, pour lui, ce n'était pas négociable. Avec ce principe-là, on doit pouvoir dialoguer, y compris avec des jihadistes, pour éviter le chaos.

Le Bénin se dote d'un Sénat et c'est ce jeudi que cette deuxième chambre va être installée à Porto-Novo. Mais pourquoi ce Sénat ? Est-ce pour protéger l'ancien président Patrice Talon de toute poursuite judiciaire, grâce à son nouveau mandat de sénateur ? Ou est-ce pour lui permettre de continuer à peser sur le cours des événements politiques, surtout s'il est élu président de cette haute assemblée ? Le professeur Gilles Badet a été le secrétaire général de la Cour constitutionnelle. Aujourd'hui, il enseigne le droit public à l'université d'Abomey-Calavi. En ligne du Bénin, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : le Bénin est un pays où les institutions fonctionnent. Qu'est-ce que ce nouveau Sénat pourra apporter de plus ? Gilles Badet : Ce Sénat est la deuxième chambre du Parlement béninois. En tant que deuxième chambre, cela apporte un élément de contrôle de qualité du travail qui est fait par l'Assemblée nationale. Autrement dit, le Sénat va désormais veiller à ce que la loi, qui va être votée par le Parlement, soit d'une qualité meilleure, parce que le Sénat a la possibilité de demander une deuxième lecture lorsque la loi votée lui paraît comporter des points de difficulté pour sa mise en œuvre. Deuxièmement, ce Sénat va apporter un droit de regard sur tout ce qui concerne la paix, la démocratie et l'unité nationale. Le Sénat s'est vu reconnaître une possibilité d'émettre un droit de veto sur les lois de révision de la Constitution, les lois électorales ou les lois sur le fonctionnement des partis politiques qui pourraient remettre en cause les acquis démocratiques. Vous savez que le Bénin s'est fait remarquer par son respect de l'alternance démocratique, par la limitation stricte des mandats, par l'impossibilité de faire des révisions qui permettent à ceux qui dirigent de se maintenir au pouvoir. Et donc ce Sénat va veiller à ce que ce genre de dispositions ne soient pas remises en cause, parce que toute révision de la Constitution désormais doit avoir le « OK » du Sénat avant de devenir une réalité. Et je crois que ce Sénat aura aussi un pouvoir de sanction ? Oui, ce pouvoir de sanction vient d'abord de son pouvoir de contrôle, disons, de la discipline, de l'éthique des hommes politiques. Vous savez que les hommes politiques peuvent parfois être portés à prononcer des propos qui pourraient remettre en cause l'unité nationale. Ils pourraient être portés à faire des activités de soulèvement, d'insurrection, toute chose qui pourrait perturber le fonctionnement normal des institutions, la paix et l'unité nationale. Il est ainsi demandé que, chaque fois qu'un acteur politique se retrouve auteur de comportements susceptibles de rompre la paix ou l'unité nationale, que le Sénat puisse apprécier la situation et décider s'il y a lieu de suspendre les droits ou de supprimer les droits politiques, compte tenu de la gravité des faits qui auraient été identifiés par ce Sénat-là. Peut-on parler d'un conseil de discipline ? Oui, on peut dire que le Sénat joue désormais un rôle de conseil de discipline des acteurs politiques. C'était une fonction de régulation qui était entièrement confiée à la Cour constitutionnelle, qui était, dans l'ancien texte de la Constitution, l'organe régulateur du fonctionnement et de l'activité des pouvoirs publics. Mais aujourd'hui, la Cour constitutionnelle a gardé sa fonction d'arbitrage dans les conflits entre les institutions. Mais maintenant, l'appréciation du comportement des acteurs politiques est réservée désormais au Sénat, qui est un organe plus politique que juridictionnel. Les quelque 25 membres de ce nouveau Sénat sont tous désignés, aucun n'est élu. De ce fait, l'opposition les Démocrates affirme que c'est une chambre antidémocratique... Cela dépend de comment on regarde la démocratie. Vous savez que les personnes qui ont été élues par le passé ont toujours une légitimité électorale, même si elle est passée. Les anciens présidents de la République se sont tous présentés devant le suffrage universel. Les anciens présidents de l'Assemblée nationale ont tous bénéficié du suffrage universel pour pouvoir être à leur poste. Les anciens présidents de la Cour constitutionnelle l'ont été conformément à la Constitution. Et l'ensemble des membres du Sénat est désigné conformément à une Constitution qui a été validée par le peuple. Tout dépend de ce qu'on met dans l'anti-démocratique. Le Sénat du Canada a pratiquement le même mode de désignation. Il s'agit plutôt de regarder la légitimité par la sagesse, parce que toutes les personnalités qui sont au Sénat ont une longue expérience dans la gestion des affaires publiques. Et c'est ce côté qui est le plus important dans cette affaire, et non pas forcément une légitimité électorale fraîche. À lire aussiBénin: le gouvernement dévoile la composition du Sénat, Paul Hounkpè nommé «au titre de personnalité de haut rang» Alors concrètement, sur ces quelques 25 membres, il n'y aura qu'un opposant et demi, l'ancien président Boni Yayi, qui est un véritable opposant, et l'ancien candidat à la présidentielle Paul Hounkpè, que beaucoup qualifient de figurant. Ce Sénat ne risque-t-il pas de devenir une simple chambre d'enregistrement ? Non. Pour pouvoir dire que le Sénat est une simple chambre d'enregistrement, il faudrait réussir à positionner les anciens présidents d'institutions depuis le renouveau démocratique, donc depuis les 35 dernières années, dans le camp du pouvoir en place. Quand on parle du pouvoir Talon, il date d'il y a seulement dix ans. Ce n'est pas le président Talon qui avait désigné Madame Élisabeth Pognon comme présidente de la Cour constitutionnelle, qui avait désigné le président Robert Dossou, ni le président Théodore Holo, encore moins les anciens présidents de l'Assemblée nationale, Bruno Amoussou, Adrien Houngbédji, Mathurin Nago, etc. Vous avez un certain nombre de personnalités qui ne doivent pas leur désignation au président Talon. Si on prend le repère du président Talon pour analyser, on pourrait se tromper. Toutes ces personnalités-là, qui aujourd'hui n'ont plus rien à perdre, je ne pense pas que ces personnalités vont aller s'asseoir dans une institution pour perdre devant l'opinion toute la considération qu'on avait pour eux et tout le mérite qu'ils ont eu à gérer les pouvoirs. Je pense que c'est aller trop vite en besogne que de dire que tous les membres du Sénat sont forcément d'un camp donné. Je pense que, quand on a leur âge et leur expérience, on est plutôt porté à laisser de bonnes traces dans l'histoire politique de son pays. Il y a six mois, l'ancien président Boni Yayi annonçait qu'il boycotterait ce Sénat, mais il vient de changer d'avis en disant qu'il siègerait pour défendre notamment les libertés publiques. Est-ce que ce Sénat peut devenir l'enceinte où résonnent notamment les noms des opposants politiques Reckya Madougou et Joël Aivo, qui sont en prison depuis plus de cinq ans maintenant ? Oui, compte tenu de la qualité des personnalités qui sont dans ce Sénat, et du fait que ces personnalités ont envie de laisser une trace positive dans l'histoire parce qu'elles n'ont plus rien à perdre. Ce ne sont pas des personnes qui ont faim et qui ont besoin de positionnement politique. Ils ont déjà occupé les plus hautes fonctions de l'État, ayant des pensions suffisantes. Je pense que leur envie aujourd'hui, c'est d'apporter une contribution pour la paix. Et il n'est pas exclu, effectivement, que les débats sur les personnes qui sont en conflit avec la loi, ou qui sont en prison, que ces débats-là reviennent au sein du Sénat et que, par leur sagesse, les sénateurs contribuent à ce que tous les enfants du pays participent au développement de ce pays dans l'unité nationale. Ce qui frappe beaucoup d'observateurs, c'est que Patrice Talon va être membre de ce Sénat et qu'il l'a fait créer juste avant de quitter le pouvoir, il y a six mois. Est-ce que ce n'est pas une façon pour lui de se protéger contre d'éventuelles poursuites judiciaires ? Je ne peux pas le dire de manière radicale, parce que, de toutes les façons, en cette matière, c'est l'Assemblée nationale qui a la totalité de la maîtrise de la procédure pour mettre en jeu la responsabilité d'un ancien président de la République. C'est au niveau de l'Assemblée nationale qu'il y a la procédure de poursuite, c'est l'Assemblée nationale qui autorise la poursuite, c'est l'Assemblée nationale qui autorise la mise en accusation et donc je vois mal le Sénat bloquer une procédure de mise en accusation alors que l'Assemblée nationale l'aurait autorisée. À mon avis, la question de la responsabilité des anciens présidents de la République se joue plus au niveau de l'Assemblée nationale qu'au niveau du Sénat. Si Patrice Talon est élu aujourd'hui président de ce nouveau Sénat, est-ce qu'il ne va pas continuer d'exercer une influence politique importante sur le cours des événements ? L'influence politique peut-être, mais cette influence politique, il l'aurait eue de toutes les façons, comme tous les anciens présidents de la République. Mais il faut qu'on rappelle que le Sénat n'a pas un pouvoir direct sur le président de la République. Le Parlement a ses attributions à part, le président a ses pouvoirs propres. Le président a des pouvoirs exceptionnels qu'il peut lever lorsqu'il ne s'entend pas avec les chambres du Parlement. Et le président de la République ne peut pas être sanctionné par le Sénat. Donc dire qu'il sera sous l'influence décisive ou contraignante du Sénat, ce n'est pas possible. Il appartient au président de la République d'assumer, dans le cas du régime présidentiel que nous avons, la totalité de son pouvoir. Quant à l'influence, elle existe même lorsqu'on n'est pas dans une institution. Certes, cependant le poste de président du Sénat va devenir prestigieux au Bénin. Est-ce qu'à la longue, si c'est Patrice Talon qui l'occupe, cette influence politique de l'ancien chef de l'État ne risque pas de devenir encombrante pour le nouveau président Romuald Wadagni ? Je crois qu'il y a un véritable équilibre entre les pouvoirs. L'organe qui peut faire peur au président de la République le plus, c'est encore l'Assemblée nationale, qui a le pouvoir de faire une sorte d'impeachment au président de la République. Un impeachment à l'américaine, c'est-à-dire le pouvoir de l'envoyer devant la Haute Cour de justice. On ne peut pas laisser l'Assemblée nationale et la Haute Cour de justice, qui sont les organes de poursuite et de jugement du président de la République, et regarder vers le Sénat qui explicitement n'a pas le pouvoir de sanctionner le président de la République, qui ne peut pas intervenir dans le fonctionnement du pouvoir exécutif, qui n'a pas d'attribution en matière financière, en matière budgétaire et que le président de la République peut contourner s'il n'est pas d'accord en prenant ses pouvoirs de mesures exceptionnelles. Le Sénat n'est pas véritablement le Léviathan, ou l'animal sauvage qui viendrait dévorer le président de la République. Je pense qu'il y a plutôt un équilibre et que le Sénat est là pour l'accompagner. Quant à l'influence, qu'est-ce que vous voulez ? Je pense qu'il ne faut pas avoir peur d'une influence quelconque, alors qu'en matière juridique, cette influence n'est pas contraignante pour le président de la République. Il faut plutôt voir les choses de manière positive. Il faut voir le Sénat comme un organe d'accompagnement et de sagesse qui va donner des conseils, qui va accompagner le président dans la réussite de son mandat. À lire aussiBénin: le Sénat, nouvelle chambre du Parlement, a pris ses fonctions ce jeudi

Le numéro un malien Assimi Goïta et le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye ont évoqué la crise sécuritaire au Sahel, mardi 28 juillet, à Bamako. Depuis au moins deux ans, les activités subversives se multiplient sur ce théâtre d'opération, à coups de drones et de conseillers militaires. Outre la Russie, quelles sont les puissances extérieures à la manœuvre ? Vincent Crouzet est un ancien collaborateur de la DGSE, les services secrets français. Aujourd'hui, il est expert en renseignement et vient de publier Le jour où je suis devenu espion aux Éditions de l'Observatoire. RFI : Dans la guerre au Nord Mali, comment expliquez-vous l'échec militaire des Russes à Kidal il y a trois mois ? Vincent Crouzet : Il y a de nombreuses raisons. La première, c'est que les Russes et les forces armées maliennes ne bénéficient pas du soutien de la population locale dans cette partie-là du Mali. Ensuite, les Russes, tout de même, fonctionnent en mode dégradé depuis quelques mois sur cette zone et n'ont plus la puissance qu'ils avaient quand ils ont commencé leurs opérations à partir de la fin de l'année 2022. Et puis ensuite, il y a évidemment cette alliance entre les mouvements touaregs de l'Azawad et les mouvements jihadistes. Pourquoi dites-vous que les Russes sont en mode dégradé ? Tout simplement parce que l'Etat russe et parce que la puissance militaire russe sont en mode dégradé partout dans le monde. Et les Russes pâtissent, malheureusement pour eux, de leur grande faiblesse structurelle sur le plan militaire. L'Africa Corps qui nous est proposé aujourd'hui est beaucoup moins puissant que la force Wagner en 2022-2023. Lors d'une première défaite des Russes au Nord Mali, c'était à Tinzaouatène, il y a deux ans, la Direction générale du renseignement ukrainien a reconnu avoir fourni une assistance militaire aux rebelles touaregs. De quel soutien pouvait-il s'agir ? D'abord, ce ne sont pas des aides massives. C'est un soutien qui n'est pas visible. Sinon, il serait beaucoup plus dénoncé par la puissance russe. Et c'est certainement, comment dire, l'appui, le soutien de quelques conseillers militaires avec peut-être des livraisons de matériels aux groupes touaregs. Voulez-vous dire que les Ukrainiens aident les rebelles à piloter des drones ? C'est possible, mais très honnêtement, je n'en sais rien. Y a-t-il des conseillers militaires ukrainiens sur le terrain ? Certainement, mais en nombre limité. Et y a-t-il des conseillers militaires français auprès des insurgés, comme l'affirme Bamako ? Non, c'est de la propagande. C'est de la propagande des trois juntes sahéliennes. L'Afrique de papa, c'est terminé. Donc nous ne menons plus d'activités subversives dans ces trois pays. Et parmi les conseillers militaires ukrainiens, peut-il y avoir d'anciens légionnaires français, qui parlent donc français ? Alors dans la Légion étrangère française, il y a de très nombreux Ukrainiens qui ont quitté la Légion en 2022 pour se mettre au service, naturellement, de leur pays, avec leur savoir-faire, leurs compétences, leur formation. C'est possible. Donc, il est possible que d'anciens légionnaires ukrainiens se trouvent parmi ces éléments du renseignement militaire ukrainien qui seraient présents au Sahel. Mais pour l'instant, rien n'est confirmé de ce côté-là. Des armes russes viennent d'être débarquées au port de Lomé à destination du Mali. Est-ce à dire que le Togo est en train de tomber dans l'orbite de Moscou ? Je ne pense pas que le Togo tombe dans l'orbite de Moscou. Ce que l'on sait précisément, on sait que des drones Shahed ont été livrés au Mali pour lutter contre les rebelles touaregs et les rebelles jihadistes. Ça, c'est un fait. On n'a pas encore confirmation de l'engagement de ces drones Shahed sur le théâtre des opérations, mais ça ne saurait tarder. Et donc ce sont principalement des vecteurs aériens qui seraient livrés via le Togo. Y a-t-il des conseillers militaires russes au nord du Togo pour combattre les jihadistes ? Je suis incapable de répondre à votre question en la matière, mais il est possible que l'influence russe s'étende à certains États de l'Afrique de l'Ouest, et le Togo pourrait être une cible prioritaire au cours des prochains mois. Le coup d'État raté au Bénin au mois de décembre dernier, qui pouvait être derrière ? Éventuellement ou naturellement, ou évidemment les Russes. Evidemment, les Russes, à peu de frais, essayent de déstabiliser encore des pays qui ne sont pas tombés sous leur coupe, tout naturellement. Maintenant, les Russes ont ciblé certains pays d'Afrique de l'Ouest. Le chef putschiste de Cotonou, le colonel Tigri, après l'échec de son opération, s'est enfui par la frontière togolaise. Est-ce que vous savez où il pourrait être aujourd'hui ? Absolument pas. Mais vraisemblablement dans un des trois pays sahéliens, le Mali, le Niger ou le Burkina, vraisemblablement plus au Burkina Faso. Ce qui ressort des documents de la compagnie russe Africa Politology, révélés notamment par RFI en mars dernier, c'est que la Côte d'Ivoire est dans le viseur des Russes qui auraient pris contact avec des proches de l'ancien président Gbagbo et avec l'ancien Premier ministre Guillaume Soro lui-même. Est-ce que cela vous paraît crédible ? Ça me paraît crédible. Alors Africa Politology, c'est une structure qui succède à Africa Initiative ou qui vient en complément d'Africa Initiative. Donc une structure d'influence, notamment d'amplification des fausses informations, des fake news sur les réseaux sociaux, une structure de propagande panafricaniste prorusse. Il est tout à fait possible que la Côte d'Ivoire soit ciblée. Pourquoi ? Parce que la Côte d'Ivoire reste quand même un terrain propice aux partenariats stratégiques et économiques avec la France. Et évidemment, cela devient une cible naturelle pour les Russes, malheureusement. Les Russes n'ont pas su peser sur l'élection du président Ouattara l'année dernière. Mais néanmoins, ils souhaitent bien déstabiliser par des opérations subversives de guerre informationnelle et autres. Voilà ce qui continue à fonctionner en Afrique de l'Ouest. Et savez-vous où se trouve Guillaume Soro aujourd'hui ? Absolument pas.

Le président sénégalais se rend au Mali ce mardi 28 juillet pour une visite de travail. Depuis le 19 juillet, il est aussi le président en exercice de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest. Va-t-on vers un rapprochement entre la Cédéao et l'AES, l'Alliance des États du Sahel ? Et Bassirou Diomaye Faye pourrait-il jouer un rôle de médiateur dans la guerre civile qui déchire actuellement le Mali ? Pape Ibrahima Kane, expert des questions géopolitiques, répond aux questions de RFI. RFI : Qu'est-ce qu'on peut attendre de la visite du président sénégalais ce mardi à Bamako ? Pape Ibrahima Kane : Le réchauffement des relations entre les pays de l'Alliance des États du Sahel (AES) et de la Cédéao, à un moment où, au niveau des États de l'AES, on montre une bonne volonté à vraiment reprendre le fil du contact avec les États de la Cédéao. C'est vraiment bien que le président en exercice profite de cette opportunité pour commencer à jeter les ponts d'un vrai dialogue entre les deux institutions. Sur le plan sécuritaire, qu'est-ce que Bamako et Dakar peuvent faire de mieux ensemble pour lutter contre les terroristes ? Vous savez que la zone de frontière entre le Sénégal, le Mali et la Mauritanie est une zone secouée par des attaques de jihadistes. Donc il y a aussi matière à discussion pour au moins que les États, non seulement arrivent à endiguer toutes ces attaques, mais aussi arrivent à s'organiser pour que la crise ne déteigne pas sur les deux autres pays que sont le Sénégal et la Mauritanie, ça, c'est aussi une question importante. Et un dernier point qui est vraiment vital pour le Sénégal, ce sont les relations économiques. Le port de Dakar ne vit pratiquement que grâce aux importations et exportations du Mali. Donc il faut discuter de la meilleure façon de réorganiser la sécurité pour que le transport des marchandises puisse s'effectuer le plus normalement possible. Alors, cette visite à Bamako, le président sénégalais la fait trois jours seulement après la création de son nouveau parti à Dakar, Kiiraay. Est-ce à dire que Bassirou Diomaye Faye veut s'affirmer sur tous les terrains ? La création de Kiiraay, c'est essayer de s'affirmer sur le terrain sénégalais. Mais la création de Kiiraay relève d'un grand défi pour Bassirou Diomaye Faye. Et j'ai comme l'impression que ce défi-là va être très, très, très compliqué à relever. Jusqu'à présent, c'est Ousmane Sonko qui gérait la relation entre le Sénégal et les États de l'AES. Est-ce que Bassirou Diomaye Faye veut chasser sur les terres de son ancien Premier ministre ? Je ne pense pas qu'il veuille chasser, parce que le travail que Sonko avait mené au niveau de la sous-région n'a pas été totalement concluant. Je me rappelle encore de la visite qu'il avait menée à Bamako et qui avait même suscité beaucoup, beaucoup de remous au sein de la classe politique malienne ainsi qu'au sein de la classe politique sénégalaise. Je pense que Bassirou Diomaye Faye, il sait que le défi de la sécurité est un défi important à relever et que, au moins, s'il relève ce défi en étant président de la République du Sénégal, il pourra laisser à la postérité l'image de quelqu'un qui a contribué à la recherche de la paix et de la sécurité dans la sous-région. Parce que rien n'est sûr pour le président de la République actuel du Sénégal pour sa réélection. Donc, au moins pour ça, on pourra le remercier d'avoir fait quelque chose pour le Sénégal et ses relations avec les voisins. Voulez-vous dire que Bassirou Diomaye Faye est plus diplomate qu'Ousmane Sonko ? Tout à fait. Ce n'est pas le même type de personnalité. Et en plus, Bassirou Diomaye Faye donne l'impression de quelqu'un qui a de l'écoute, de quelqu'un qui ne se précipite pas à parler ou à prendre des décisions. Maintenant, est-ce que ce sera efficace ? Ça, c'est un tout autre problème. Parce que ce qui manque le plus dans le Sahel, c'est les moyens humains pour entamer un dialogue entre les insurgés et les militaires dans les trois pays. Parce que croyez-moi, et je pense que ça va être l'un des points sur lesquels le président va insister, c'est vrai que l'expérience des deux années montre que le tout militaire n'est pas une solution dans le Sahel et qu'il faudra trouver les moyens de discuter avec les insurgés pour au moins aborder la question de la réconciliation. Pas seulement au Mali, mais au Niger et aussi au Burkina. Et c'est en ce sens que je comprends le regain de collaboration avec l'Algérie, parce qu'il faut maintenant passer au dialogue. Peut-être que le Sénégal peut être l'un de ces intermédiaires. Est-ce à dire qu'après le grave revers militaire subi par la junte malienne il y a trois mois à Kidal, Bamako se résout peut-être à une solution politique avec l'aide du président sénégalais Bassirou Diomaye Faye ? Tout à fait. Mais je pense que même la réconciliation avec l'Algérie montre que Bamako n'a plus d'option. Je ne serais pas surpris si le président Bassirou Diomaye Faye décidait d'aller aussi en Algérie pour avoir des conversations avec les dirigeants algériens, parce que déjà la Mauritanie a assisté au sommet de Freetown. Donc la Mauritanie est déjà dans le jeu que le Sénégal est en train de déployer à l'heure actuelle. À lire aussiSénégal: une première visite de Bassirou Diomaye Faye au Mali en tant que président de la Cédéao

Au Niger, il y a trois ans, le 26 juillet 2023, le président Mohamed Bazoum était renversé par un coup d'État militaire. Il est toujours retenu à Niamey avec son épouse. Depuis, le pays est dirigé par le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), avec à sa tête le général Abdourahamane Tiani, officiellement investi président l'an dernier pour une durée de cinq ans renouvelables. L'économiste Kiari Liman-Tinguiri, directeur de l'institut West Africa and Sahel Development Institute (Wasdi), ex-ambassadeur du Niger aux États-Unis sous la présidence Bazoum est l'invité de RFI. RFI : Quel bilan trois ans après l'arrivée du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie au pouvoir au Niger ? Kiari Liman-Tinguiri : Les arguments avancés pour expliquer le coup d'État au Niger étaient doubles. Il y avait d'abord la situation sécuritaire et ensuite ce qu'ils ont appelé la gouvernance. Du point de vue de la sécurité, malheureusement, le constat est que la situation s'est détériorée de façon incontestable par rapport à 2023. Quels sont les éléments factuels dont vous disposez pour dire que la situation s'est détériorée au niveau sécuritaire ? Je me base sur des données publiques : les données de la base d'Acled. Il y a eu une hausse du nombre d'incidents sécuritaires. Il y a eu une augmentation du nombre de pertes en vies humaines. Il y a eu une augmentation du nombre d'attaques contre les forces armées. Et il y a eu une extension géographique de la violence jihadiste. Comment peut-on expliquer cette détérioration de la situation sécuritaire ? Est-elle est liée au contexte régional peut-être ? Sauf que dans le même temps, la région de Tillabéri est devenue la région la plus affectée par la violence terroriste. C'est là où il y a le plus de morts. Il n'y a aucune région, ni du Mali, ni du Burkina Faso, qui a enregistré cela. Sur le plan politique, tous les partis ont désormais été dissous au Niger, en 2025. Est-ce qu'il y a encore, à ce jour, une vie politique dans le pays ? Malheureusement, non. Si ce n'était que la dissolution des partis politiques… Il y a au Niger un rétrécissement extrême de l'espace civique. Vous avez des arrestations arbitraires en grand nombre. Vous avez une suppression de toute possibilité de liberté d'expression, l'interdiction des médias même internationaux, le mépris des décisions de justice, la dissolution des organisations non-gouvernementales et leur soumission à un système de contrôle sans précédent. Donc, un régime autoritaire. C'est ça la réalité. Cela fait trois ans que Mohamed Bazoum est détenu à Niamey. Quelles sont les nouvelles que vous avez du président renversé ? Comment se porte-t-il aujourd'hui ? J'espère qu'il se porte bien, mais le président Bazoum n'a pas de contact. Il a été privé des moyens de communication depuis très longtemps. Sa situation est préoccupante. D'abord la détention injuste, injustifiable. Il n'y a pas de précédent dans notre pays. Le président Bazoum, à l'heure où nous parlons, a été détenu plus longtemps qu'il n'a gouverné le pays. Sa détention est arbitraire. Ça, ça a été décidé par un groupe de travail des Nations unies. Il n'a pas été jugé. Il n'y a aucun grief public contre lui. Mais il y a d'autres personnes détenues : son ministre de l'Intérieur Hamadou Adamou Souley, Moussa Tchangari un activiste de la société civile... Il faut libérer tout ce monde. Économiquement en tout cas, malgré les prédictions des plus pessimistes, le pays ne s'est pas effondré. Comment décririez-vous aujourd'hui l'économie nigérienne ? Oui, sur le plan factuel, on a une croissance économique forte. En 2024, c'est remarquable, entre 9% et 10 %. En 2025, les estimations la placent autour de 7 %. Ça, c'est pour la croissance macroéconomique. Grâce au pétrole ? C'est le pétrole. Le pétrole représente à peu près 9 % du PIB. Le deuxième contributeur à la croissance, c'est l'agriculture. Mais les deux sources font qu'il ne s'agit pas d'une performance de politique publique ou de stratégie économique. Qu'il s'agisse du pipeline Niger-Bénin, qu'il s'agisse des investissements pétroliers, tout cela a été négocié et était sur le point d'entrer en production quand le coup d'État est intervenu. Transformer une croissance de nature pétrolière en réduction de la pauvreté ou en bien-être des populations, ça, ça demande des politiques publiques. De surcroît, il y a une baisse drastique de l'aide. Et tout ça, sur fond d'une augmentation de nos dépenses en matière de défense. Il y a quand même un autre élément à prendre en compte, c'est cette fermeture de la frontière entre le Niger et le Bénin. Que fait perdre cette fermeture de la frontière à Niamey ? C'est l'une des choses les plus incompréhensibles. Il semble que la querelle procéderait de la possibilité qu'il y ait des forces françaises basées au Bénin, qui constitueraient une menace. Mais on ne peut pas réclamer pour soi la souveraineté et décider qui peut aller chez les autres. Par bonheur, le pétrole passe quand même par le Bénin. Donc, la frontière est fermée, mais juste la frontière terrestre, au niveau de Malanville. Avec les militaires, le CNSP tient au pouvoir trois ans après. Comment d'après vous et pourquoi ? Il n'y a pas qu'au Niger. C'est le cas au Mali, c'est le cas au Burkina Faso. Je ne pense pas que le fait de perdurer au pouvoir soit lié à la performance. C'est davantage lié à l'atonie de l'élite. Les gens s'accommodent de la situation sur place. Et puis, compte tenu de la situation sécuritaire, ce ne serait un cadeau pour personne, j'imagine. C'est une tragédie de penser comme ça. La pression jihadiste est si forte que je ne sais pas si le pouvoir attire. À lire aussiTrois ans après le coup d'État, le Niger toujours en proie à l'instabilité et au terrorisme

Au Cameroun et en République démocratique du Congo, des efforts sont faits dans la gestion du secteur aurifère, mais ils restent insuffisants et les revenus de l'or sont de moins en moins reversés dans les caisses de l'État. C'est en somme la conclusion d'un rapport de l'Institut d'études de sécurité (ISS) publié ce mois-ci. Selon l'ITIE (Initiative pour la transparence dans les industries extractives), le Cameroun a par exemple déclaré en 2023, 22 kilos d'or exportés, alors que les importateurs affirment en avoir acheté 15 tonnes. On en parle ce matin avec la professeure Aïcha Pemboura, chercheuse à l'Observatoire du crime organisé et de la violence en Afrique centrale de l'ISS. Elle répond aux questions de Magali Lagrange. RFI : Comment fonctionne au Cameroun l'exploitation des sites aurifères ? Qui les exploite ? Aïcha Pemboura : Il y a beaucoup d'acteurs sur le terrain de l'exploitation de l'or au Cameroun : des étrangers – des opérateurs notamment chinois – mais aussi des entreprises minières camerounaises. Cet ensemble d'acteurs ont jusqu'ici souvent évolué dans une forme d'opacité. C'est pour cela que les autorités camerounaises, ayant reconnu ce dysfonctionnement, ont déployé des forces pour sécuriser certains sites illégaux et suspendre des activités illégales, dans un certain nombre de sites identifiés. Des autorisations sont délivrées aux exploitants des sites aurifères. Comment ces exploitants obtiennent-ils les autorisations, y compris d'ailleurs des exploitants étrangers ? Il y a eu, jusqu'ici, beaucoup d'opacité dans le secteur parce que, dans le contexte de fragilité de la gouvernance minière, l'existence d'un certain nombre de réseaux d'influence locaux économiques, administratifs ou parfois politiques, peut contribuer à limiter l'effectivité des contrôles et à faciliter certains contournements de la réglementation. Vous parlez dans votre document, par exemple, d'intermédiaires camerounais. Est-ce qu'on sait quel type d'intermédiaires agissent dans ce secteur ? Il faudrait davantage d'investigation pour vous donner des réponses encore plus précises. Vous parlez aussi de plusieurs entreprises chinoises, notamment, qui sont protégées par de puissantes élites. Est-ce qu'on a plus de précisions sur ces protections dont bénéficient certains opérateurs, y compris chinois ? Il a été documenté que certaines entreprises chinoises ont pu bénéficier des faiblesses des dispositifs de contrôle. En réalité, dans notre article, nous évoquons le cas de deux pays : le Cameroun et la République démocratique du Congo. Les problèmes sont très semblables, mais avec quelques différences contextuelles. Nous évoquons, en ce qui concerne ces opérateurs étrangers, chinois notamment, que les défis ont conduit ces autorités camerounaises et congolaises à renforcer progressivement leur dispositif de gouvernance. L'enjeu ici est également d'assurer un suivi, d'évaluer leur application réelle sur le terrain et de renforcer les capacités institutionnelles afin de garantir leur efficacité, leur impact et leur durabilité dans le temps. C'est tout l'enjeu. En République démocratique du Congo, vous notez aussi une présence dans le secteur aurifère, une présence chinoise dans les provinces de l'est notamment. Est-ce que ce sont les mêmes opérateurs qu'au Cameroun ? Est-ce que ce sont les mêmes réseaux d'exploitation ? Certes, les opérateurs de nationalité chinoise, nous pouvons les retrouver tant en République démocratique du Congo qu'au Cameroun. Mais les contextes étant différents, il faut préciser qu'en RDC, certaines zones minières sont affectées par la présence de groupes armés, ce qui complexifie fortement la gouvernance du secteur. Dans ce pays, les mesures sont plus développées en raison de l'importance du secteur aurifère et des risques de financement de groupes armés. Dans les deux pays, Cameroun comme RDC, l'exploitation de l'or échappe en grande partie au contrôle, et donc aux réglementations en vigueur, avec quelles conséquences pour les communautés riveraines ? La situation est préoccupante : destruction des terres, pollution au mercure, au cyanure. Il faut que les opérateurs nationaux comme étrangers rendent des comptes et que les communautés soient indemnisées. Concernant l'activité elle-même, ces communautés riveraines des sites aurifères participent-elles à l'exploitation ou sont-elles complètement exclues de ces activités ? Il est difficile de dire qu'elles sont véritablement exclues, parce qu'il y a l'exploitation artisanale. Il faudrait donc pouvoir avoir une vue d'ensemble des acteurs. Est-ce qu'on connaît le circuit de l'or qui est extrait du Cameroun et de RDC ? Le rapport ITIE a mentionné le marché de Dubaï, comme l'un des principaux débouchés. Il y a beaucoup de difficultés dans la compréhension de tout ce processus, dans la transparence et dans la traçabilité de cette chaîne de valeur. Il faut un renforcement des capacités administratives et une meilleure coordination entre les différents services de l'État pour qu'on puisse avoir une transparence des attributions de permis, déclaration des volumes produits, des flux commerciaux et des débouchés. Au Cameroun, par exemple, le gouvernement dit vouloir assainir le secteur. Qu'est-ce qu'il faut faire pour assainir durablement le secteur de l'exploitation aurifère ? Plusieurs actions sont déjà en cours. Il s'agit notamment de renforcer les inspections sur les sites miniers, d'améliorer la traçabilité de l'or, de formaliser davantage l'exploitation artisanale et d'assurer un meilleur suivi des opérateurs. Mais ces efforts gagneraient à être accompagnés d'une coopération régionale plus étroite. Les réseaux de contrebande ne s'arrêtent pas aux frontières, on le sait. La réponse doit donc également être régionale, notamment entre les pays de la communauté économique des États de l'Afrique centrale (CEEAC). À lire aussiCameroun: les mesures annoncées pour assainir le secteur de l'or jugées insuffisantes par la société civile

Dans exactement 100 jours sera donné le coup d'envoi des Jeux Olympiques de la Jeunesse de Dakar 2026. Premier événement olympique organisé en Afrique, sportif bien sûr, mais qui dépasse le simple cadre des terrains. La mobilisation et l'engagement de la population, la découverte de disciplines et l'incitation à la pratique sportive dès le plus jeune âge sont les autres enjeux de ces JOJ qui auront lieu du 31 octobre au 13 novembre. Infrastructures, recrutement des volontaires, futur parcours de la flamme. Où en sont les préparatifs ? Ibrahima Wade, le coordonnateur général du Comité d'organisation, est le Grand Invité Afrique. Il fait le point avec Christophe Diremszian. RFI : Plus que 100 jours avant le coup d'envoi des JOJ 2026, où en est la préparation et la livraison des sites de compétition ? Ibrahima Wade : La préparation se passe bien. Tout ce qui devait être testé a déjà démarré. Pour parler spécifiquement des sites de compétition, sur les douze sites olympiques, quatre faisaient l'objet de travaux de réhabilitation ou de construction. Sur la plupart d'entre eux, aujourd'hui, les travaux sont achevés. Il s'agit notamment du stade Iba Mar Diop, de la piscine olympique du Tour de l'Œuf et du centre équestre. Le seul site sur lequel nous avons encore un suivi à faire concerne le village olympique qui est au niveau de l'université Amadou Mahtar Mbow, où en plus des six bâtiments qui devaient être construits, il a été question de faire une remise à neuf des sept bâtiments qui étaient occupés par les étudiants jusqu'ici. Ils ont été libérés, il y a de cela bientôt un mois. Une date est programmée pour finir les travaux, exactement le 31 juillet 2026. À Dakar et dans le reste du Sénégal, sentez-vous que la mobilisation et l'intérêt pour ces Jeux ont monté d'un cran ces dernières semaines ? Oui, on le sent. Il y a une ambiance qui monte aujourd'hui, à la fois en termes de ferveur, mais aussi en termes de partenaires qui s'impliquent, que ce soit la ville de Dakar, les communes de Diamniadio et de Saly. Il y a également toutes les autres communes à travers des programmes comme le Brevet olympique, civique et sportif qui nous ont permis de toucher l'ensemble des établissements scolaires du pays auprès de plus d'un million d'élèves. Nous avons également engagé des partenariats forts à travers les collectivités territoriales qui ont été visitées, notamment avec la caravane Diambar 2026 qui est l'appel à l'inscription aux volontaires. Cela se présente bien et nous sentons qu'aujourd'hui, de plus en plus de personnes, de partenaires, tapent à nos portes pour dire quel est le rôle que nous pouvons jouer. Ces volontaires durant les Jeux, ils seront quelques 6 000. Combien de candidatures avez-vous reçues ? Est-ce que cela a finalement dépassé vos espérances ? Près de 24 000 personnes se sont enregistrées. Ces personnes sont issues de 107 pays. Sur le total des candidatures, des personnes qui ont demandé à devenir volontaires ; nos équipes ont conduit le processus d'interview pour exactement 11 100 personnes. C'est à la fois réconfortant, mais cela montre aussi l'engouement et l'intérêt que suscitent les JOJ Dakar 2026. La billetterie vient d'ouvrir pour ces Jeux. Comment fonctionne-t-elle concrètement ? Combien de billets vont être mis à disposition ? Est-ce que toutes les catégories de population, y compris les plus défavorisées, pourront accéder au site ? Le comité d'organisation s'attend, globalement, pour toutes les sessions, depuis la cérémonie d'ouverture, jusqu'à toutes les compétitions sportives, à environ 1 million de personnes. Sur la base de ces estimations, nous avons mis sur le circuit 800 000 billets Sur ces 800 000 billets, 300 000 billets seront destinés au programme Jeunesse en jeu. C'est un programme qui permet de mobiliser 300 000 élèves à travers tout le pays, y compris dans le Sénégal des profondeurs. Ils auront accès à de la billetterie gratuite pour participer à des activités, non pas seulement aux compétitions, mais aux activités d'animation culturelle et d'exhibitions sportives également. 300 000 autres billets seront mis gratuitement sous réservation à travers des structures comme les collectivités locales, comme les associations ou les mouvements pour les organisations sportives, pour permettre également à cette catégorie de pouvoir y accéder. Et il reste un volant de 200 000 billets qui seront mis en vente à des tarifs extrêmement abordables. Pour les sessions sportives, c'est entre 1 000 francs CFA et 3 000 francs CFA. Le temps fort de l'avant-jeu, ce sera évidemment l'allumage de la flamme à Athènes, le 10 septembre prochain. Elle arrivera au Sénégal le 12, avant le début de son parcours. En tant qu'organisateur et ancien athlète olympien, comment abordez-vous cet événement ? C'est un moment que nous attendons avec énormément de plaisir. Ce sera un grand moment de rencontre entre l'olympisme et le Sénégal des profondeurs, avec les populations et avec la jeunesse du Sénégal. Nous avons prévu de visiter les 14 régions. Ce sera un grand moment émouvant pour moi, pour tout le monde, pour le Sénégal entier. C'est peut-être le premier pas qui nous connectera à la réalité des Jeux, mais ce n'est pas le seul moment. Un autre grand moment à venir, sera la cérémonie d'ouverture, suivie d'autres grands moments, que seront les compétitions sportives. À 100 jours des JOJ, l'organisateur que vous êtes depuis longtemps, ressent-il plus que jamais la pression de la réussite de ces premiers jeux organisés en Afrique ? La pression, elle est là, je dois l'avouer, elle monte. Quand nous étions à 1 000 jours, on se disait que le temps était devant nous. Quand nous étions à 365 jours, soit un an, nous disions que le temps était devant nous. Aujourd'hui, à 100 jours, la pression monte, mais elle monte pour montrer une ferveur positive et heureuse. Il est évident que l'anticipation a été la règle dans tout ce que le comité d'organisation a fait jusqu'ici. Et justement, parce que les anticipations ont été faites dans les temps, nous savons, aujourd'hui, que ce moment est attendu avec beaucoup de plaisir ; pour montrer au monde entier, et à toute la communauté olympique, ce que le Sénégal sait faire, comment le Sénégal s'apprête à accueillir la jeunesse du monde pour cette première sur le continent africain, dans le plus grand esprit de solidarité et surtout d'amitié, d'excellence et de respect. À lire aussiJOJ à J‑100: «Toute une société se mobilise derrière Dakar 2026», selon le CIO

C'est l'un des plus grands projets miniers au monde, porté par des investissements de près de 20 milliards de dollars. L'exploitation du gisement de fer de Simandou, en Guinée, a été lancée en novembre dernier. Des promesses de croissance économique. Mais qui doivent s'accompagner de retombées concrètes pour les populations, pour ne pas reproduire la situation de Boké. Zone d'exploitation de la bauxite où le manque de services de base se fait régulièrement sentir. C'est l'une des conclusions d'un rapport que vient de publier le Timbuktu Institute de Dakar, intitulé Au-delà de Simandou - La Guinée, une fragilité à plusieurs visages. Pour en parler, son directeur régional Bakary Sambe est notre invité. Il répond aux questions de Magali Lagrange. RFI : L'exploitation du gisement de fer de Simandou est lancée. Est-ce qu'elle peut faire décoller la Guinée ? Bakary Sambe : Oui, les attentes économiques autour de cette exploitation sont quand même considérables. On anticipe aujourd'hui, avec la Banque mondiale, une croissance guinéenne parmi les plus élevées du continent. Le risque qui a été identifié dans cette étude n'est donc pas que Simandou échoue économiquement. Le risque, c'est que la réussite macroéconomique du projet masque, comme à Boké [région de l'ouest de la Guinée qui concentre de fortes réserves de Bauxite, NDLR], un dénuement local assez persistant. C'est cette tension entre promesse macroéconomique et attente locale immédiate qui constitue le véritable test politique de Simandou dans les prochaines années. Qu'est-ce qu'il faut dans cette région pour satisfaire les populations. De quoi ont-elles besoin ? Les populations ont besoin d'hôpitaux, d'écoles, d'infrastructures. C'est la redistribution rapide et visible de la richesse, ce qui n'est pas évident. Et ce qu'on voit dans les chiffres annoncés, c'est qu'une croissance est attendue. Mais d'un autre côté, on ne dit pas la manière dont cette croissance sera partagée, comment cette zone-là va bénéficier, immédiatement et directement, des retombées de Simandou et des ressources qu'elle génère. Bref, il s'agit de tout un ensemble de demandes en termes de services sociaux de base dont la Guinée manque cruellement, notamment dans les régions fragiles de Kankan et de Nzérékoré, où le minerai est certes là, où les promesses sont quand même assez importantes, mais où les résultats sont attendus par la population. Vous avez cité l'exemple de Boké, qui est une zone d'exploitation de bauxite. Quel bilan fait-on là-bas et quelle est la situation aujourd'hui dans cette zone ? Dans le rapport, nous parlons de Boké comme le laboratoire du paradoxe minier. Boké détient à elle seule près des deux tiers des réserves de bauxite guinéennes, mais souffre en même temps d'un déficit criant en routes, en eau, en électricité, en infrastructures éducatives, et les routes se dégradent à chaque saison des pluies. Des explosions de colère s'y succèdent depuis près d'une décennie, avec récemment des émeutes pour le retour de l'eau et de l'électricité qui ont fait un mort et une trentaine de blessés. En décembre 2025, la grève des enseignants a dégénéré, et je crois que c'est le signe que la colère sociale à Boké se retourne désormais aussi vers des catégories locales, au-delà du seul État ou des compagnies minières. Qu'est-ce qu'il faut faire pour que les retombées soient plus palpables et que les richesses soient mieux redistribuées ? Qu'est-ce qui manquait jusqu'ici ? Ce qui manque - au-delà des discours de souverainisme sur une emprise annoncée de l'État et des Guinéens sur leur propre richesse - c'est de gérer cette fragilité plurielle, notamment dans des zones minières. Rappelons que Simandou se trouve dans les zones les plus fragiles en termes de velléités ethniques et qu'aujourd'hui, si le projet Simandou n'est pas accompagné d'une politique sociale définie qui puisse, à moyen terme, générer des retombées concrètes pour les populations, alors Simandou ne pourra pas effacer les fragilités structurelles de la Guinée. L'autre recommandation est de considérer que cette fragilité en Guinée a plusieurs visages. La situation n'est pas identique selon qu'on soit à Ratoma [près de la capitale, Conakry, NDLR], à Dalaba [dans le centre-ouest du pays, NDLR], à Boké, ou ailleurs. Il faut désormais une approche différenciée de cette fragilité structurelle en Guinée afin de répondre aux besoins spécifiques de toutes les régions. Une autre fragilité que vous identifiez dans le rapport, c'est la situation politique en Guinée. Certes, dites-vous, il y a eu un retour à la normalité institutionnelle avec les élections de fin d'année. Mais vous estimez que tout cela reste encore fragile. Oui, il y a en Guinée un changement de statut, plus qu'un changement de nature du pouvoir. Le retour à l'ordre constitutionnel a modifié le statut juridique de la Guinée, du pouvoir, sans transformer les pratiques. Par exemple, l'interdiction des manifestations est en vigueur depuis mai 2022. On voit que les partis politiques et les médias indépendants ont été suspendus. Et le point le plus sensible aujourd'hui, à mon avis, reste les disparitions et d'autres phénomènes qu'on voit en Guinée, qui montrent qu'il y a une fermeture de l'espace civique qui n'est pas seulement anecdotique. Elle prive les mécanismes informels de médiation, comme le travail des sages ou des leaders religieux, de leur capacité à dialoguer avec un État perçu, jusqu'à présent, comme étant un État qui réduit les libertés et les droits des citoyens. La Guinée, de manière générale, ne peut pas être aujourd'hui seulement analysée avec Simandou et toutes les promesses économiques. Il faut une politique d'inclusion sociale, et l'un des sujets les plus importants aujourd'hui en Guinée, c'est la question de la cohésion sociale. À lire aussiSimandou: miracle ou mirage pour l'économie guinéenne?

Le Sénégal soutient officiellement la candidature de Macky Sall au poste de secrétaire général des Nations unies. Elle n'avait pas été soumise par son pays, mais par le Burundi, qui assure la présidence tournante de l'Union africaine. L'annonce intervient 3 jours après la visite de Macky Sall à Dakar, la première depuis qu'il a quitté le pouvoir en 2024. Il avait alors été reçu par son successeur Bassirou Diomaye Faye. Une visite, sur fond de rivalité entre l'actuel chef de l'État et son ancien Premier ministre Ousmane Sonko. Pour en parler, notre invité ce matin : Papa Fara Diallo, maitre de conférences en sciences politiques à l'université Gaston Berger de Saint-Louis. RFI : Comment expliquer le soutien de Bassirou Diomaye Faye à la candidature de Macky Sall au poste de secrétaire général des Nations unies ? Papa Fara Diallo : C'était prévisible, parce que la première fois que le président de la République Bassirou Diomaye Faye s'est prononcé sur cette candidature, il avait posé sur la table des problèmes d'égo. C'est-à-dire qu'il n'est pas venu lui parler directement de cette candidature alors qu'il est le chef de l'État du Sénégal. Et que si sa candidature n'est pas portée par le Sénégal, cela risque un peu d'entacher cette candidature. Il avait dit qu'il avait appris l'information venant d'autres chefs d'État. Il s'attendait à ce que le président Macky Sall vienne directement lui parler de cette candidature pour espérer son soutien. C'est la raison pour laquelle il n'avait pas soutenu cette candidature au niveau du sommet de l'Union africaine. C'est donc la visite à Dakar de Macky Sall qui a permis ce soutien ? Oui, c'était d'abord pour satisfaire cette demande du président de la République. Mais l'autre chose qui a facilité cette visite, c'est que le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, est dans la logique de construire une grande coalition autour d'une majorité présidentielle. Et il est en train de ratisser large, c'est-à-dire de recruter des militants, des maires de l'APR - dont le président Macky Sall reste toujours le président du parti - mais aussi au niveau du PDS, le Parti démocratique sénégalais. En témoigne sa rencontre très récemment avec M. Karim Wade au Qatar. Bassirou Diomaye Faye a donc à gagner, en retour, des soutiens politiques pour ce nouveau parti, dont il va d'ailleurs annoncer normalement le nom dans les prochains jours ? Oui, le 25 juillet. Depuis la rupture entre le président Bassirou Diomaye Faye et son ancien Premier ministre Ousmane Sonko, Bassirou Diomaye Faye est dans une stratégie en trois mouvements : le débauchage des responsables du parti Pastef dont il a revendiqué la paternité de la structuration en tant que secrétaire général et responsable du mouvement des cadres, la constitution d'une large coalition autour de sa personne et du parti politique qu'il va mettre en place, et la « dé-sonkorisation » de l'administration publique et du gouvernement. Ce soutien à la candidature de Macky Sall, c'est aussi un pas de plus dans la rupture avec Ousmane Sonko ? Oui, clairement, parce qu'il y a deux éléments. Le premier, c'est la justice pour les victimes de la répression entre 2021 et 2024, quand le président Macky Sall était au pouvoir. Le parti Pastef lui-même avait été dissous. Le président de la République et Ousmane Sonko, ancien Premier ministre, ont été mis en prison. Et le président Bassirou Diomaye Faye disait, dans un de ses discours, qu'il ne peut y avoir de pardon sans justice. L'autre élément, c'est la dette cachée et le déficit budgétaire. Quand ils sont arrivés au pouvoir, le président Bassirou Diomaye Faye avait dit : « On a trouvé le pays au quatrième sous-sol. » Ousmane Sonko, aussi, avait confirmé cela. Et donc, voir que Macky Sall, on lui a déroulé le tapis rouge au palais de la République, c'est quelque chose que le parti Pastef digère très mal. Et par conséquent, Ousmane Sonko digère très mal cela. Pour la base de ses électeurs, ce positionnement, ce soutien apporté à Macky Sall, peut-il être vu comme une trahison, pour certains ? Oui, clairement. En posant ce genre d'acte, il est en train de mettre de l'eau dans le moulin de ces critiques. Et donc de renforcer la critique du parti Pastef à l'égard d'un président de la République qui avait pris des engagements qu'il est en train de fouler aux pieds à cause de considérations électoralistes. C'est quelque chose que l'opposition, notamment le parti Pastef, va utiliser. Est-ce que vous pensez que l'Alliance pour la République (APR) peut apporter son soutien à Bassirou Diomaye Faye et son nouveau parti ? Ou est-ce qu'ils seront davantage dans une position d'observation ? Une neutralité bienveillante de l'APR, mais aussi, probablement, un soutien formel. Parce qu'effectivement, le président Macky Sall reste toujours le chef du parti APR. Sa visite au palais de la République peut donc se comprendre comme étant un soutien tacite. Mais on ne sait pas. D'ici les prochaines élections locales, le président de la République va demander un avis au Conseil constitutionnel pour le couplage des élections locales et législatives en 2027. Parce qu'il y a de fortes chances que l'Assemblée nationale soit dissoute au début du mois de décembre, il voudrait avoir le soutien explicite de l'APR. Le président Bassirou Diomaye Faye cherche à construire une large majorité présidentielle et pour cela, il a besoin des soutiens de partis qui ont exercé des mandats présidentiels. Pour Macky Sall, est-ce que ce soutien de Bassirou Diomaye Faye, c'est une victoire ? Est-ce que cela peut marquer un tournant dans sa campagne pour le secrétariat général des Nations unies ? Oui, c'est un soutien qui est de taille. Mais je ne pense pas que cela soit un soutien qui va fondamentalement changer la donne. L'Union africaine n'a pas soutenu officiellement la candidature du président Macky Sall. Le président Bassirou Diomaye Faye, aussi, a attendu trop longtemps. Mais dans tous les cas, le président Macky Sall avait besoin d'avoir le soutien de son pays où il a été président pendant 12 ans. Cela peut avoir une influence. Mais l'influence, pour moi, ne sera pas une influence décisive. À lire aussiLe Sénégal apporte son soutien à la candidature de l'ex-président Macky Sall au secrétariat général de l'ONU

Le président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema entame le 20 juillet à Paris sa visite d'État en France. Petit pays pétrolier niché au cœur de l'Afrique centrale et riche de plusieurs ressources – notamment minières –, le Gabon entretient depuis toujours une relation privilégiée avec la France, loin de pâtir des volontés de réajustements de certains axes de coopération entre Paris et le continent. Bergès Mietté est enseignant de sciences politiques à l'université internationale de Libreville et analyse cette exception gabonaise dans la politique africaine de la France. RFI : Le président Brice Clotaire Oligui Nguema est à Paris pour une visite d'État de trois jours. Est-ce pour vous la preuve qu'entre Libreville et Paris le ciel est sans nuages ? Bergès Mietté : Effectivement, le ciel est sans nuages entre Libreville et Paris depuis le coup d'État [en août 2023 contre le président Ali Bongo Ondimba, NDLR] d'ailleurs. Donc, cette visite consacre l'idée selon laquelle tout va très bien entre les deux États. Comment analysez-vous le choix de Paris de placer justement cette séquence diplomatique sous le sceau de la visite d'État ? Ce qui est quand même, il faut le rappeler, le plus haut niveau protocolaire pour des visites de ce type… Vous faites bien de le mentionner, parce qu'au mois de mai 2024, Brice Clotaire Oligui Nguema, alors président de la transition, avait effectué une visite officielle à Paris. La différence, c'est que cette visite est effectivement une visite d'État, puisqu'elle s'inscrit au lendemain de l'élection présidentielle d'avril 2025, ayant porté officiellement Brice Clotaire Oligui Nguema à la magistrature suprême. C'est une première du genre depuis les élections qui ont suivi le renversement d'Ali Bongo. Contrairement aux gens du Sahel, qui ont rompu de manière brutale avec Paris, le Gabon reste, lui, désireux de maintenir une relation fluide avec la France. Comment expliquez-vous cette exception gabonaise dans la politique africaine de la France ? Ce qu'il faut dire, c'est que depuis le coup d'État sans rupture préalable, le Gabon s'inscrit résolument dans une trajectoire de continuité affichée et assumée avec la France. Le Gabon se distingue des trajectoires d'autres États ayant enregistré des coups d'État sur le continent africain par l'absence d'une séquence de rupture avec la France. Le président de la transition avait été reçu en grande pompe par Emmanuel Macron fin-mai 2024. Peu de temps après, au mois de novembre 2025, Macron est venu personnellement saluer la fin de la transition à Libreville. Donc, il est vrai qu'à la différence d'autres États africains, notamment ceux de l'Afrique de l'Ouest, le Gabon n'est pas en proie au terrorisme pouvant justifier une coopération militaire de substitution de la France. C'est pourquoi je pense, par hypothèse, qu'en Afrique subsaharienne, l'insécurité pousse à chercher des partenaires alternatifs. Sur les sujets qui pourraient intéresser le Gabon, il y a les suites à donner à la politique très volontariste et même souverainiste du président Oligui, qui prône sur les matières premières plus de transformation locale, notamment avec le manganèse opéré avec le géant français Eramet. Y a-t-il des attentes précises sur ce point ? Oui, je pense que c'est l'un des trois principaux enjeux de la visite du président gabonais à Paris. Il s'agit de l'enjeu ferroviaire et minier, en particulier le projet de réhabilitation du Transgabonais, qui s'étend sur environ 700 kilomètres reliant les communes d'Owendo et de Franceville. Il s'agit pour le Gabon d'un projet vital pour l'économie nationale, car, comme vous le savez, c'est par ce chemin de fer vieillissant que transitent au quotidien l'essentiel des ressources naturelles du pays vouées à l'exportation. Pour financer ce vaste projet de modernisation, le Gabon a effectivement besoin des capitaux étrangers. Et l'une des raisons de cette visite du président gabonais, c'est justement de voir dans quelle mesure, avec le soutien naturellement de la France, le Gabon pourra mener à terme ce vaste projet de développement. Et comme vous l'avez rappelé, il y a effectivement l'ambition affichée par les autorités gabonaises de transformer localement certaines ressources, en particulier le manganèse qui est exploité depuis la fin des années 1960 par le groupe Eramet. Cette question avait justifié, si j'ai bonne mémoire, la présence du président français au Gabon. Et ce sera l'occasion, lors de cette visite justement, de voir dans quelle mesure cette ambition-là pourra se concrétiser, puisque cette idée-là fait consensus au sein de la population gabonaise. La France, on le sait, a déjà acté le retrait de ses forces du camp de Gaulle qui a été rétrocédé à l'armée gabonaise. Mais, selon des sources proches de l'Élysée, il y a un nouvel accord de défense qui est en négociation et qui pourrait être signé pendant cette visite ou tout prochainement. Qu'est-ce qu'on peut en attendre ? Moi, je ne parlerai pas de retrait des troupes françaises stationnées à Libreville. Il s'agit plutôt d'une politique de restructuration puisqu'il est vrai que les effectifs ont été réduits mais les troupes françaises sont encore stationnées à Libreville. Peut-être pas dans les mêmes proportions, mais elles y sont toujours. L'un des enjeux de cette visite officielle du président gabonais à Paris, c'est justement de voir dans quelle mesure on peut réorganiser ce dispositif français dans la sous-région d'Afrique centrale, dans un contexte, vous l'avez si bien dit, marqué par des critiques acerbes et par le rejet de la politique africaine de la France, notamment dans les pays de l'Alliance des États du Sahel [Burkina Faso, Mali et Niger, NDLR]. Pensez-vous que le président Oligui va profiter de cette visite d'État pour solliciter des autorités françaises un soutien dans les tractations en cours pour la restructuration avec le Fonds monétaire international (FMI) de la dette gabonaise ? Oui, je pense, parce que le président, lors de son adresse devant les parlementaires réunis en congrès le 30 juin dernier, a clairement indiqué que le Gabon avait acté la présence du FMI à Libreville. Et je pense que, au regard des relations historiques avec la France, cette question-là fera l'objet du débat. À lire aussiGabon: les enjeux de la visite du président Brice Oligui Nguema en France

L'actuel chef de l'État sénégalais Bassirou Diomaye Faye reçoit vendredi 17 juillet son prédécesseur Macky Sall, candidat déclaré au poste de secrétaire général des Nations unies. En quête de parrainages, Macky Sall cherche des soutiens, dans un contexte politique marqué par l'accentuation de la rivalité entre Bassirou Diomaye Faye et le président de l'Assemblée nationale Ousmane Sonko. La rencontre pourrait aussi masquer des enjeux de politique interne à Dakar. Moussa Diaw, professeur émérite de sciences politiques à l'université Gaston-Berger de Saint-Louis, analyse les enjeux de cette visite. Il est l'invité de Polycarpe Essomba. RFI : Est-ce que l'annonce de cette rencontre entre Bassirou Diomaye Faye, l'actuel président sénégalais, et son prédécesseur, Macky Sall, vous a surpris ? Moussa Diaw : Oui, cela m'a surpris. Comme cela a surpris aussi beaucoup de Sénégalais. Le président Diomaye Faye avait exprimé son avis sur la candidature de l'ex-président Macky Sall, sur le fait qu'il n'avait pas été informé, qu'il n'a pas été sollicité pour un éventuel soutien. Donc, il avait une position sur cette candidature qu'il considérait comme ne le concernant pas. Quels bénéfices politiques le président Diomaye Faye peut-il tirer du fait de recevoir Macky Sall ? Le bénéfice politique, il est dans le fait que le président Diomaye cherche à créer un parti, un appareil politique. Et d'ailleurs, la date est annoncée : le 8 août, pour la campagne de lancement de ce parti. Il est donc dans une posture politique où il cherche des alliés, où il cherche à associer un certain nombre de leaders politiques qui pourraient lui permettre de renouveler son mandat, parce qu'il y pense et c'est ça, justement, l'objectif de ce point de vue-là. L'audience avec le président Macky Sall serait une occasion d'aborder cette question d'alliance entre le président Diomaye et le parti APR que dirige Macky Sall pour pouvoir mener une campagne électorale pour les élections locales, législatives, présidentielles en 2029. Dans l'autre sens, quelle peut être la motivation de Macky Sall, au-delà de la question d'un possible soutien à sa candidature à l'ONU ? Macky Sall a quitté le pouvoir. Il avait soutenu Amadou Ba [ex-Premier ministre du Sénégal, NDLR] pendant la campagne présidentielle de 2024. Ce dernier n'a pas réussi. Son parti était devenu pratiquement orphelin parce qu'il n'y avait pas de numéro deux. L'APR souffre de l'absence de son chef qui est à l'extérieur, qui vit au Maroc. Ce qui fait que le parti était livré à lui-même. Et maintenant, ce retour pourrait permettre à ce parti-là de nouer des relations de coalition avec Diomaye qui va fonder sa formation. Cela lui permettrait d'abord d'accéder à des ressources. Vous savez, un parti qui perd le pouvoir, c'est aussi une perte de ressources, parce que la politique ici fonctionne par le clientélisme. Il faut avoir suffisamment de ressources pour pouvoir entretenir une clientèle politique. Cette rencontre se tient dans un moment où le bras-de-fer entre Bassirou Diomaye Faye et l'ex-Premier ministre Ousmane Sonko, actuel président de l'Assemblée nationale et président du parti Pastef, bat son plein à Dakar. Est-ce que, du coup, Ousmane Sonko fait les frais de toutes ces manœuvres dont vous parlez, du rapprochement entre Diomaye Faye et Macky Sall ? Ousmane Sonko est dans sa logique. Il a réussi à organiser son congrès et il est en train de mener un combat sur le terrain, dans la vente des cartes à ses militants, et il les exhorte à une remobilisation des forces pour pouvoir tenir les engagements qu'il avait pris devant les Sénégalais. Donc, oui, il y a cette rivalité de pouvoir, cette concurrence entre les deux leaders. Chacun cherche à se consolider dans l'espace politique sénégalais. Au niveau de l'opposition, elle s'est fragmentée... C'est pour cela que chacun d'eux se bat, c'est la raison pour laquelle ils cherchent à les rassembler, à créer une dynamique politique pour pouvoir constituer une sorte de rampe de lancement politique. Pour vous, Ousmane Sonko n'a pas à s'inquiéter outre mesure de manœuvres qui sont orchestrées en ce moment autour du président Diomaye Faye ? Je ne crois pas, pour la simple raison que sa popularité n'est pas affectée. Son dernier voyage, pour inaugurer la permanence de son parti à Touba, montre bien cette capacité de mobilisation, l'adhésion massive des jeunes à son parti, à sa personne. Tout cela montre qu'il a encore une popularité auprès des jeunes et des militants, et qu'ils sont attachés à sa personne. Le venue de Macky Sall à Dakar fait aussi son lot de mécontents, notamment auprès des familles des victimes de la répression de l'ancien régime. Elles appellent à ne pas sacrifier « la mémoire à l'autel de la diplomatie ». Comment entendez-vous ces cris ? C'est un cri de tristesse, un cri de désarroi. Ces familles ont perdu leurs enfants. D'autres ont eu des effets collatéraux sur leurs propres personnes, handicapées à vie. D'autres ont perdu leur emploi. Donc il y a eu beaucoup de victimes. Or, jusqu'à présent, la justice ne s'est pas prononcée sur ce dossier-là. Et Macky Sall, est considéré comme un responsable : c'était lui le président de la République. Ces citoyens-là ne souhaitent pas la venue de Macky Sall. C'est ce qui fait que ce climat est lourd. Cette visite est contestée par ces organisations-là et par ces personnes qui sont des victimes des répressions qui ont eu lieu entre 2021 et 2024.

Le Premier ministre Sébastien Lecornu est au Maroc depuis mercredi 15 juillet, conduisant une importante délégation d'une douzaine de ministres. Alors que plusieurs accords relatifs devraient être signés, la visite coïncide aussi avec une soudaine crispation sur la question des droits humains, Rabat ayant engagé des procédures contre un journaliste et un artiste. Mehdi Alioua, sociologue à l'université internationale de Rabat, titulaire de la chaire Migrations, mobilités et cosmopolitisme, analyse ces rapports Paris-Rabat, notamment en rapport avec le reste de l'Afrique, au micro de Polycarpe Essomba. RFI : Un match France-Maroc semble se jouer de manière subtile depuis quelques années en Afrique subsaharienne : là où la France perd pied ou fait des ajustements, le Maroc s'installe et investit. Le Royaume chérifien est-il devenu l'adversaire que la France n'a pas vu venir sur ces terres qui lui étaient jusqu'ici préférentielles ? Mehdi Alioua : Oui et non. C'est-à-dire que, non, d'abord, parce qu'une grande partie des investissements marocains se font en joint-venture avec des entreprises françaises ou d'un commun accord avec la diplomatie française. Donc, il y a quand même une coopération forte Sud-Sud qui passe aussi par une coopération Nord-Sud à travers les liens d'amitié entre Rabat et Paris. Mais, oui, parce que le Maroc est allé plus loin que ça, avec des investissements à 100 % marocains, mais surtout une diplomatie et une volonté clairement affichée par le chef de l'État, le Roi du Maroc, d'une politique africaine pour l'Afrique. Dans le Sahel, on sait les rapports dégradés entre la France et les États de l'AES, une zone où l'influence du Maroc est grandissante. Rabat peut-il du coup jouer un rôle dans une perspective d'amélioration de ces relations ? Oui, Rabat essaye de tout cœur de jouer un rôle. Après je ne pense pas que la situation soit dégradée au niveau des peuples. C'est plus compliqué que ça. Il y a beaucoup de Franco-Maliens - par exemple, pour prendre le Mali - pour lesquels, je pense par exemple que ça s'est dégradé au niveau politique. Et surtout avec de nouveaux régimes politiques et de nouveaux pouvoirs politiques qui ont joué de manière très populiste, il faut le dire clairement, sur une anti-France, sur un sentiment anti-France. Ce n'est pas du tout que comme ça que fonctionne la diplomatie marocaine. En revanche, il faut bien comprendre que nous avons des relations entre le Maroc et les pays sahéliens qui sont millénaires, qui datent bien avant l'Islam et qui n'ont fait que se renforcer avec l'Islam. Il ne faut pas oublier que nous avons au moins une dynastie célèbre qui donnera le mot français « marabout », al-mourabitoune, qui viennent du Sahel et qui ont régné à partir d'une ville, Aghmat, à côté de Marrakech, sur un empire qui allait de l'Espagne jusqu'en Guinée et au Mali actuel compris. Donc, on a des relations séculaires qui font qu'il y a bien sûr une diplomatie marocaine qui sait réactiver ces relations-là. Nous sommes voisins, nous sommes séparés par une mer de sable, le Sahara, mais dans laquelle nous savons naviguer depuis des siècles. Sur un plan interne, les autorités marocaines ont fait arrêter ces derniers jours de voix, parmi les plus critiques du gouvernement : le journaliste franco-marocain Ali Lmrabet et le rappeur Mehdi Black Wind. Faut-il s'en inquiéter ? Il faut toujours s'inquiéter lorsque des journalistes ou des artistes finissent en prison. Ici, pour les autorités en question, il s'agit de la justice qui mène ses enquêtes de manière, en principe, indépendante. Les personnes interpellées peuvent se défendre. Le journaliste a été libéré, mais il est toujours sous examen. Donc, les gens vont se défendre. Ce n'est pas très clair pour l'autre dossier, mais il y a déjà des associations d'avocats et des défenseurs des droits humains au Maroc qui se mobilisent pour défendre, et la justice présentera en fait les griefs qu'elle leur porte. Le Maroc a fait un bond en avant assez considérable depuis des années sur la question du respect des droits humains et des procédures. Mais, malheureusement, il y a parfois des vieux réflexes. Pensez-vous qu'aujourd'hui Rabat exerce le même attrait ? Pour revenir un peu sur le concept que nous avons évoqué au début de match France-Maroc, est-ce que Rabat exerce aujourd'hui sur les Subsahariens le même attrait, la même attraction, qu'exerçait ou qu'exerce encore jusqu'aujourd'hui Paris ? Non, pas du tout. En revanche, le Maroc attire de plus en plus. C'est une volonté très claire des autorités marocaines de d'attirer plus. On le voit avec la Coupe d'Afrique des nations de football : le Maroc a énormément investi pour faire une CAN formidable, mais on voit à quel point c'est fragile et comme quoi ça peut se retourner rapidement contre le Maroc. D'un côté, la société marocaine, les jeunes ont dit : « Mais pourquoi investir dans les stades autant d'argent alors qu'on a encore des problèmes endémiques de pauvreté ? » Et d'un autre côté, sur le continent, il a suffi d'une finale et d'une mésentente entre Maroc et Sénégal pour retourner une partie de l'opinion africaine contre le Maroc. Il faut dire aussi que ceux qui répètent qu'on a des pelouses comme en Europe, qu'on est les meilleurs d'Afrique, en bien ceux qui disent ça sans humilité sont quand même des personnes portant atteinte à la diplomatie africaine du Maroc. Donc, ça se retourne contre le Maroc. C'est toujours compliqué. Le Maroc attire et en même temps fait peur. Le Maroc n'attirera jamais autant que la France tant qu'il restera un pays à revenu intermédiaire faible. Le jour où le Maroc aura beaucoup plus de richesses et qu'il sera beaucoup plus développé économiquement, de fait, le Maroc attirera autant, si ce n'est plus, que la France. À lire aussiLe Premier ministre français à Rabat pour sceller un nouveau traité bilatéral France–Maroc

Après plus d'un an de crise aiguë, le Mali et l'Algérie ont annoncé vendredi dernier le rétablissement de leurs liens diplomatiques. Une décrispation qui a surpris, alors qu'aucun signal ne l'avait laissé présager et que le Mali accusait avec virulence l'Algérie de « complicité » avec les « groupes terroristes » actifs à la frontière entre les deux pays : les jihadistes du Jnim, liés à al-Qaïda, et les indépendantistes du FLA. Quel rôle ont joué la Russie ou le Niger dans ce dégel ? La stratégie essentiellement militaire du Mali face aux groupes armés pourrait-elle évoluer avec l'implication d'Alger, qui prône le dialogue ? Ce rapprochement est-il crédible ou s'agit-il d'une énième péripétie diplomatique ? Michaël Béchir Ayari est analyste principal sur l'Algérie au sein de l'International Crisis Group (ICG), et auteur d'un rapport à paraître ce mercredi, intitulé Algérie-Mali : consolider la détente. RFI : Après plus d'un an de rupture diplomatique, le Mali et l'Algérie ont annoncé le retour de leurs ambassadeurs et la réouverture de leurs espaces aériens mutuels. Un dégel que l'on n'avait pas vraiment vu venir. Beaucoup d'observateurs y voient la main de la Russie, qui aurait exigé de Bamako une position plus conciliante avec son voisin algérien. Est-ce que c'est le cas ? Michaël Ayari : Il y a beaucoup de suppositions. D'après nos sources, il semblerait qu'il y ait déjà depuis un moment, même avant avril, c'est-à-dire les attaques coordonnées d'avril [menées conjointement par le Jnim et le FLA, NDLR], et surtout après avril, une médiation claire et nette du Niger. Le Niger qui a lui-même renoué récemment avec l'Algérie. Exactement, en début d'année. Donc ça partirait de là. Mais bon, il y a beaucoup de rumeurs, vous savez, il y a tellement d'acteurs investis au Mali... Les Russes, à mon avis, n'ont pas joué de rôle direct, même si évidemment il y a eu certainement des discussions entre Alger et Moscou, ça c'est clair. Bamako a rompu l'accord de paix de 2015, qui avait été conclu entre l'État malien et les groupes armés indépendantistes du Nord, et qui avait été largement négocié à Alger. Les autorités maliennes de transition refusent tout dialogue avec les groupes armés, djihadistes ou indépendantistes, et n'envisagent qu'une réponse militaire. Cette position pourrait-elle évoluer à la faveur du dégel entre le Mali et l'Algérie ? Forcément, il y a eu un deal quelque part. Il y a un contenu de ce deal. Forcément, le primat de la logique politique sur la logique militaire doit être une des clauses. À mon avis, c'est clair. Le retour à l'accord d'Alger, ça m'étonnerait beaucoup. Mais qu'il y ait une initiative politique, directement, pour une discussion, notamment avec le FLA... parce que l'État se délite. Et personne n'a intérêt à ce que le Mali tombe, y compris l'Algérie. Donc vous pensez que, malgré leur discours guerrier, les militaires au pouvoir à Bamako depuis bientôt six ans pourraient faire un pas vers les rebelles indépendantistes du FLA ? C'est peut-être un peu prématuré de dire ça. Vous savez, il y a plein de choses qui peuvent empêcher cela. Il faudra voir quelle forme ça prend. Si donc il y a eu un deal et qu'il est respecté, les prochaines étapes du deal, c'est : un retour de la coordination sécuritaire, un renforcement de l'échange de renseignements et une implication d'Alger, qui a quand même des contacts avec certains leaders du FLA, pour peut-être calmer les choses. Mais tout ça reste quand même conditionné. Beaucoup de choses peuvent arriver. Il peut y avoir des spoilers [des éléments perturbateurs, NDLR] au niveau international, il peut y avoir une opinion publique au Mali totalement opposée à ça, il peut y avoir aussi à l'intérieur du régime, ou du système, des forces qui refusent ça aussi... Donc on est à un moment où le choc frontal n'a pas l'air de marcher, et tout le monde essaie de mettre de l'eau dans son vin pour donner une chance à la paix, ce qui est très positif. Vous envisagez une reprise de la coopération sécuritaire entre les deux États, mais il faut quand même rappeler que le pic de la crise avait été atteint en avril 2025, lorsque le Mali avait accusé l'Algérie d'avoir abattu un drone sur son territoire. L'Algérie assurait que le drone se trouvait dans le ciel algérien. L'affaire est donc soldée ? Ou enterrée ? Il y a beaucoup de dossiers qui sont encore en suspens. Alors, ce qu'il y a d'intéressant, c'est qu'entre le Mali et l'Algérie, il n'y a pas de gros dossiers historiques. On est surtout sur du conjoncturel. Mais par contre, ce qui s'est passé ces quinze mois, les accusations qui ont été lancées de part et d'autre, il y aura des choses à clarifier, c'est sûr. Justement, il est notoire que l'Algérie sert de refuge à des combattants et à des chefs du Jnim, liés à al-Qaïda, ou à des indépendantistes du FLA, depuis des années. Et ça exaspère les autorités maliennes de transition, qui ont accusé l'Algérie de « complicité » avec les « groupes terroristes ». Est-ce que quelque chose a changé ? En fait, ça a toujours été pareil. Vous avez une Algérie qui, dès les années 1980, a essayé de se positionner entre les rebelles et les autorités maliennes. S'ils sont trop du côté des autorités maliennes, ils perdent toute influence auprès des rebelles. Et s'ils sont trop près des rebelles, ils perdent toute influence par rapport aux autorités maliennes et toute crédibilité. Donc ils essaient d'être entre les deux, parce qu'ils savent très bien que ce qui se passe au Mali concerne le sud de leur territoire et que tout mouvement indépendantiste ou séparatiste peut, à un moment donné, commencer à revendiquer une partie du sud de l'Algérie. Et donc de ce point de vue, ils veulent être au milieu. Ça veut dire que de temps en temps, on ferme les yeux sur certaines activités, mais ça ne veut pas dire qu'on soutient totalement les acteurs qui veulent en découdre avec le gouvernement malien ou alors qui veulent atteindre à l'unité du pays. La présence en Algérie de l'imam Dicko, opposant malien en exil qui prône la chute des militaires au pouvoir, est-ce qu'elle pourrait être remise en cause ? Il va devoir être plus discret, tout simplement. Si l'accord tient, évidemment, on n'entendra pas parler de l'imam Dicko. À mon avis, il n'y aura pas d'extradition, ça c'est sûr. Et si par contre l'accord ne tient pas, on entendra parler de lui, voilà ! La reconnaissance récente par le Mali du plan marocain pour le Sahara occidental : Alger n'en tient pas trop rigueur à Bamako, c'est sans conséquence ? Ça a été très mal perçu, évidemment. Tout le monde s'est dit : « Voilà, c'est une concession faite au Maroc, peut-être que le Maroc a promis quelque chose », et on se rend compte que le Maroc n'a pas donné grand-chose. Donc ils ne vont pas revenir et reconnaître à nouveau la République arabe sahraouie démocratique, mais ils ne vont pas non plus avoir une voix très active sur le dossier sahraoui. Ce dégel Mali-Algérie, en fin de compte, vous y croyez ou c'est une énième péripétie ? Quand il y a des communiqués comme ça qui sortent, c'est qu'il y a quelque chose de profond qui a été réglé. Mais ça ne veut pas dire que ça va être linéaire. Il peut y avoir des rechutes et puis ça dépend du terrain aussi. Il peut y avoir un Jnim qui tout d'un coup devient incontrôlable, un Jnim qui gagne des batailles, il peut y avoir des tensions internes à droite et à gauche... Donc voilà, les choses maintenant sont à faire et il faut attendre les prochaines étapes. Et si le deal a été conclu, la première chose qu'on verra, c'est un accroissement et une amélioration de la coopération sécuritaire entre le Mali et l'Algérie. À lire aussiAlgérie-Mali: comment expliquer le dégel diplomatique? Algérie-Mali : consolider la détente, à lire sur le site d'International Crisis Group

Que se passe-t-il à Madagascar ? Depuis plusieurs semaines le pays connaît une flambée de violences et de faits criminels qui traumatisent les populations et inquiètent les autorités. Des disparitions et des assassinats - en particulier d'enfants - sont régulièrement rapportés sur les réseaux sociaux : 90 signalements pour disparitions ces dernières semaines à Antananarivo. Sur ce total, 43 personnes ont été retrouvées. Les autorités malgaches ont depuis pris un certain nombre de mesures pour combattre le phénomène. Le 7 juillet dernier, la présidence a annoncé le déploiement immédiat de la garde présidentielle et de 400 éléments des forces de défense et de sécurité. Ces mesures sont-elles à la hauteur du climat de psychose ambiant à Madagascar et notamment à Antananarivo, la capitale ? Ketakandriana Rafitoson, la numéro deux de Transparency International Initiative Madagascar, est au micro de Polycarpe Essomba. RFI : Récemment, Madagascar a fait face à une vague inédite de disparitions, d'homicides violents, notamment d'enfants. Que se passe-t-il exactement dans le pays ? Ketakandriana Rafitoson : Nous assistons à une montée très préoccupante de l'insécurité. On vit dans une sorte de psychose, surtout à Antananarivo, la capitale. Mais je pense qu'il serait réducteur, en même temps, de considérer ces événements uniquement comme une succession de faits divers. Ils révèlent, selon moi, une crise de conscience profonde entre les citoyens et les institutions chargées de leur protection. Lorsque les citoyens ont le sentiment que les enquêtes n'aboutissent pas suffisamment vite, que des auteurs ne sont pas identifiés, ou que certaines formes de criminalité deviennent plus audacieuses, cela nourrit un climat de peur qui dépasse largement chaque affaire prise isolément, et c'est le cas ici à Antananarivo. Mais qui sont les auteurs de ces actes de violence ? Est-ce qu'on a pu identifier les origines de ce phénomène ? Ce serait irresponsable de désigner des coupables sans preuve, c'est précisément le rôle des enquêteurs de la justice. Et malgré certaines arrestations sporadiques ici et là, l'opinion publique n'est pas convaincue que les auteurs ou les commanditaires réels de ces événements aient été appréhendés. En revanche, ce que l'on peut dire, c'est que lorsqu'une criminalité devient organisée ainsi, cela suppose souvent l'existence de réseaux de complicité, de capacités logistiques, qu'il appartient justement, aux autorités, d'identifier. Vous parlez de réseaux dans la rue. À Antananarivo, on parle souvent de complicité à haut niveau lors des kidnappings ou des trafics de ressources, comme les élus dans le sud du pays. Est-ce qu'on peut envisager que le manque de transparence institutionnelle empêche de démanteler ces réseaux-là ? La transparence est une condition essentielle de l'efficacité de l'État. Cela va sans dire. Quand les institutions fonctionnent de manière opaque, lorsque les responsabilités sont mal établies et lorsque les mécanismes de contrôle sont affaiblis, il devient plus difficile de lutter efficacement contre les réseaux criminels ou les réseaux de corruption. D'ailleurs, et cela est en lien avec la capture de l'État, certaines institutions cessent progressivement de fonctionner exclusivement dans l'intérêt général et peuvent être influencées par des intérêts privés ou particuliers. « Nous sommes en guerre », a indiqué la semaine précédente le Premier ministre sur un ton qui se voulait très offensif. Il a par ailleurs annoncé qu'aucune tolérance ne sera accordée aux auteurs de ces crimes. Une telle sortie vous semble-t-elle justifiée au regard de la situation ? Je comprends parfaitement que les autorités souhaitent envoyer un message de fermeté, devant la gravité de cette situation, puisque les citoyens attendent de l'État qu'il réagisse avec détermination face à des crimes aussi graves. Les mots du Premier ministre ont été justes. Les mots aussi ont un poids. L'important n'est pas seulement de parler de guerre, mais surtout de gagner durablement la bataille contre l'insécurité. Transparency International Madagascar a récemment alerté sur le concept de capture de l'État. Vous l'avez évoqué dans l'entretien, pouvez-vous nous expliquer comment la confiscation des institutions privées ou publiques aggrave l'insécurité des citoyens au quotidien ? La capture de l'État, c'est simplement le fait qu'une petite portion de l'élite, ou bien un groupe d'intérêt, utilise les institutions, mais aussi les finances publiques et l'administration en général, à des fins privées, au lieu de les utiliser à des fins d'intérêt général. L'utilisation des deniers publics, des moyens de l'État, sont tous faits à des fins de prédation, si vous voulez. Qu'attendez-vous des autorités de la transition aujourd'hui ? À court terme, il faut évidemment mobiliser tous les moyens nécessaires aujourd'hui pour retrouver les auteurs des crimes qui ont été perpétrés et protéger la population, accompagner les familles des victimes et communiquer de manière transparente aussi. Mais il faut également profiter de cette période de refondation pour reconstruire des institutions plus fortes, plus transparentes, plus indépendantes et davantage tournées vers le bien commun. Sur le plus long terme, redonner un sens moral à l'État, rééquilibrer le pouvoir, refonder la démocratie par la base. Et puis il faut investir dans le capital humain, construire une culture de responsabilité à l'échelle nationale. C'est peut-être sur une bonne voie, je dirais sur les déclarations de principe, mais on s'attend à davantage d'actions de la part des pouvoirs publics. À lire aussiMadagascar: forte inquiétude à Antananarivo après une vague de disparitions

C'est ce lundi 13 juillet que doit s'ouvrir en Ouganda le procès du docteur Kizza Besigye, 70 ans, qui est l'opposant historique au président Museveni. Pour sa défense, ses avocats ne vont pas manquer de rappeler qu'en novembre 2024, Kizza Besigye a été kidnappé au Kenya puis livré à l'Ouganda. Peut-on parler, comme notre invitée de ce matin, d'une « est-africanisation » de la répression ? Florence Brisset-Foucault est maîtresse de conférence en sciences politiques à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et chercheure à l'Institut des mondes africains. Elle répond aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Kizza Besigye encourt-il la peine de mort à l'issue de son procès ? Florence Brisset-Foucault : C'est ce qui est prévu dans le code pénal ougandais. En effet, la punition pour les crimes de trahison, c'est la peine de mort. Cependant, la peine de mort n'a pas été appliquée en Ouganda depuis une trentaine d'années, mais c'est ce qu'il risque officiellement. La seule chose rassurante pour lui, est-ce le fait qu'il ne passe pas devant un tribunal militaire ? Son cas avait été d'abord traité par un tribunal militaire, au moment de son arrestation en novembre 2024. Mais la situation a changé à partir de février 2025 et son cas est maintenant traité, de nouveau, devant des tribunaux civils. Il passe ainsi ce 13 juillet devant des juges civils. Exactement. Il est accusé de sédition et de volonté de soulèvement contre l'État. Ces accusations sont-elles sérieuses ? Ce que l'on constate en Ouganda, c'est qu'il y a depuis des années une instrumentalisation du système judiciaire. Ce que disent ses avocats, c'est que c'est un exemple criant, encore une fois, d'instrumentalisation du système judiciaire, et que ce sont des accusations qui sont montées de toutes pièces. À voir… Mais, en tout cas, ce n'est pas la première fois qu'il est accusé de crimes de ce type devant les tribunaux et les autres procédures qui ont été lancées contre lui n'ont jamais abouti à quoi que ce soit de concret. Où Kizza Besigye trouve-t-il cette énergie, ce courage pour tenir tête à Yoweri Museveni, depuis 25 ans ? Ce qui est en effet très étonnant, intéressant, avec la figure de Kizza Besigye, c'est cette continuité de l'engagement, malgré ces coups de massue, à la fois judiciaires mais aussi coercitifs ; malgré ces attaques sur sa personne à plusieurs reprises lors d'épisodes de manifestations ; malgré cette période où il a été sous résidence surveillée, de manière extrêmement resserrée, dans la banlieue de Kampala. On se souvient notamment d'un épisode très spectaculaire où il avait été attaqué à bout portant par un membre des services secrets qui lui avait envoyé une dose de gaz lacrymogène, à bout portant, directement dans les yeux, ce qui fait qu'il a été hospitalisé pendant un certain temps au Kenya. C'est quelqu'un qui, à chaque fois, revenait. Il bénéficie d'une vraie assise et popularité dans les rues, du fait de cette position un peu sacrificielle qui le caractérise depuis 25 ans. À l'origine de ce procès, il y a l'arrestation de Kizza Besigye au Kenya, puis sa livraison à l'Ouganda, il y a presque deux ans. Pourquoi le président kényan William Ruto, qui a lui-même été longtemps un leader d'opposition, a-t-il trahi les combattants de la démocratie en Ouganda ? Effectivement, cela ne touche pas d'ailleurs que Kizza Besigye. Son épouse, Winnie Byanyima, qui s'exprimait dans la presse il y a quelques mois, avait qualifié Nairobi de « paradis des kidnappeurs ». Une formule extrêmement puissante, puisqu'elle désigne une sorte d'ensemble. Cela touche toute l'Afrique de l'Est, et évidemment aussi la Tanzanie, avec depuis l'année dernière les événements absolument tragiques qui se sont déroulés dans le contexte de la dernière élection présidentielle [plusieurs centaines de Tanzaniens avaient été tués durant la répression de manifestations post-électorales, NDLR]. Cette « est-africanisation » de la répression en Tanzanie rappelle des années très sombres, celle ses années 1970, années de dictature militaire en Ouganda pendant lesquelles des militants et exilés ougandais pouvaient aussi se faire kidnapper au Kenya et être ramenés de force en Ouganda. Pensez-vous que ce procès à Kampala va être suivi par la communauté internationale et que cela pourra peut-être protéger, un peu, Kizza Besigye ? Je pense qu'il sera suivi. Après, est-ce que la communauté internationale et ses différentes incarnations vont se manifester ? Et, si oui, comment ? C'est une autre question. L'Ouganda est une clé de voûte du système sécuritaire international dans la région de l'Afrique des Grands Lacs et de l'Afrique de l'Est. Évidemment, la communauté internationale et la communauté diplomatique sont extrêmement prudentes dans la manière dont elles s'adressent au régime. Elles suivent sans aucun doute. À voir comment elles se manifestent. On a vu, il y a quelques jours, le chef de la commission des Affaires étrangères du Sénat aux États-Unis remettre en cause le partenariat militaire avec l'Ouganda. Cela a fait couler un petit peu d'encre. On sait que la communauté internationale regarde, mais comment va-t-elle réagir ? Est-ce que les autorités ougandaises vont être perméables à ces pressions internationales ? C'est autre chose. Est-ce que c'est cette intervention de la commission des Affaires étrangères du Sénat américain fait suite au lobbying anti-Museveni que pratique aux États-Unis, depuis quelques mois, l'autre grand opposant Ougandais, Bobi Wine, qui a officiellement perdu la présidentielle de janvier dernier ? On sait que Bobby Wine essaie d'activer des leviers pour faire connaître la situation dans son pays. En tout cas, c'est sur cette scène internationale qu'il a choisi de poursuivre le combat depuis sa fuite, suite à la répression violente dont il a été l'objet après l'élection de janvier 2026. Faut-il donc s'attendre à des années très difficiles pour la démocratie ougandaise ? Je ne suis pas du tout optimiste. Je suis même très inquiète sur ce qu'il va se passer. Je pense que tous les observateurs et personnes qui sont attachés au respect des libertés fondamentales le sont.

Depuis la tenue du sommet du G7 à Evian entre le 15 et le 17 juin dernier auquel le président français Emmanuel Macron n'a pas invité son homologue sud-africain, un irritant s'est immiscé dans les relations franco-sud-africaines. Alors que Cyril Ramaphosa est en visite officielle à Paris ce vendredi 10 juillet, les deux dirigeants vont-ils en parler ? Quels sont par ailleurs les autres enjeux de ce déplacement ? Chercheuse à International Crisis Group, la Sud-Africaine Liesl Louw répond pour l'occasion aux questions de Christophe Boisbouvier. RFI : Est-ce que les relations franco-sud-africaines se sont distendues depuis qu'Emmanuel Macron a oublié d'inviter Cyril Ramaphosa au dernier G7, à Evian, en France ? Liesl Louw : Oui, il y avait des tensions, c'est sûr, parce qu'initialement, apparemment, Ramaphosa a reçu une invitation pour assister au G7, mais il a été désinvité, ou comme vous avez dit, on a oublié de l'inviter au dernier moment. Donc Ramaphosa aussi n'est pas allé au sommet de Nairobi, le Africa Forward du mois de mai dernier. Donc il y avait ces deux rendez-vous et je pense que l'Afrique du Sud est déçue par cette situation. Mais on a compris que la pression du président Trump, qui menaçait de ne pas venir à Evian, si Ramaphosa assistait à cette réunion, était principalement la cause de cette situation par le fait que Ramaphosa finalement n'a pas été invité pour venir au G7. Vu la proximité stratégique entre la France et les États-Unis, on l'a encore vu cette semaine à Ankara lors du sommet de l'Otan, quel est l'intérêt pour Cyril Ramaphosa de venir en France ? Oui, il y a beaucoup d'intérêts. D'abord économique, pour attirer des investissements. Le plus grand problème aujourd'hui pour Ramaphosa, c'est le manque de croissance économique. L'Afrique du Sud n'attire pas d'investissements étrangers, mais il y a des sociétés françaises implantées en Afrique du Sud et l'Afrique du Sud aimerait bien augmenter ces investissements et le commerce entre les deux pays. On fait face à des graves problèmes de chômage. Ça aussi, c'est une des causes de ces graves émeutes et des manifestations xénophobes en Afrique du Sud. Donc, Ramaphosa veut montrer que, malgré ces tensions géopolitiques, l'Afrique du Sud reste un pays important sur le plan international et africain, même si les relations entre l'Afrique du Sud et le reste du continent passent un très mauvais moment actuellement. Malgré l'attaque de l'Ukraine par la Russie en 2022, l'Afrique du Sud maintient son alliance stratégique avec Moscou. Est-ce que ce n'est pas un sérieux point de divergence entre l'Afrique du Sud et la France ? Est-ce que ça ne va pas finir par fragiliser les relations entre les deux pays ? Oui, c'est vrai que, depuis l'invasion de l'Ukraine en 2022, l'Afrique du Sud a été très critiquée par les pays européens pour sa position. Surtout certains individus au sein de l'ANC [le parti au pouvoir, NDLR] qui sont ouvertement pro-russes. L'Afrique du Sud aussi a présidé un sommet des Brics où la Russie joue un rôle important. Mais je pense que c'est ça qui fait que l'Afrique du Sud est un peu au cœur de ce jeu géopolitique. Parce que d'un côté, certains sont vus comme pro-russes, mais en même temps, le président Ramaphosa est très ouvert aux Occidentaux. L'Afrique du Sud a quand même montré une position non alignée, neutre quelque part dans ce jeu géopolitique. Je pense que ce sentiment pro-russe a un peu diminué avec le temps depuis 2022. Les relations avec l'Europe se sont améliorées depuis. Depuis un mois, le gouvernement sud-africain est accusé par plusieurs autres gouvernements africains, notamment ceux du Nigeria et du Ghana, de fermer les yeux sur les graves violences xénophobes en Afrique du Sud. En allant à Paris, est-ce que Cyril Ramaphosa vient aussi rompre un certain isolement diplomatique ? Oui, absolument, l'Afrique du Sud et son image sur le continent souffrent énormément de ces violences xénophobes. Ramaphosa, lui-même, je pense, n'a pas su être à la hauteur pour dénoncer ces manifestations, mais pas uniquement les manifestations, la violence contre les étrangers africains en Afrique du Sud. En ce qui concerne son isolement diplomatique, c'est très intéressant de voir l'Afrique du Sud renouer des liens avec des pays comme le Rwanda où, depuis très longtemps, l'Afrique du Sud n'avait pas eu de bonnes relations. Le ministre des Affaires étrangères rwandais était en Afrique du Sud pour la première fois en visite officielle depuis douze ans. Et du fait de cet isolement diplomatique, est-ce que le business en souffre ? Est-ce qu'il y a moins d'investissements en Afrique du Sud ? Je pense que, pour le moment, on ne sent pas encore ça. Le manque d'investissement en Afrique du Sud, depuis très longtemps, est lié à d'autres facteurs, notamment les problèmes d'infrastructures et d'approvisionnement en électricité. Là où on peut voir peut-être à l'avenir un problème économique lié à ces violences xénophobes, c'est pour les entreprises sud-africaines implantées sur le continent, comme le groupe de télécom MTN par exemple au Nigeria, qui est parfois mis en difficulté par le gouvernement nigérian à cause de ce qu'il se passe en Afrique du Sud et des violences xénophobes.

Le 9 juillet 2024, en pleine nuit, Foniké Menguè et Mamadou Billo Bah, deux des principaux dirigeants du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), étaient brutalement arrêtés en Guinée. Ils auraient été brutalisés, voire torturés, selon le témoignage de l'un de leurs codétenus désormais libre. Deux ans après, Foniké Menguè et Mamadou Billo Bah sont toujours portés disparus. À l'occasion d'une conférence consacrée au sort des deux militants guinéens ce jeudi 9 juillet à Dakar, le défenseur des droits de l'homme sénégalais Alioune Tine, fondateur du think tank Afrikajom Center, est le grand invité Afrique de RFI. Il répond aux questions de Guillaume Thibault. RFI : La société civile guinéenne marque ce jeudi 9 juillet les deux ans des disparitions de Mamadou Billo Bah et de Foniké Menguè. Deux ans sans aucune information, deux ans de silence. Comment jugez-vous cette situation ? Alioune Tine : C'est scandaleux. C'est révoltant parce que Billo Bah et Foniké Menguè, c'étaient les leaders de la société civile guinéenne qui ont travaillé avec beaucoup de courage, qui ont permis la démocratie et puis qui ont été enlevés par des personnes. Ils les ont amenés à la gendarmerie de Hamdallaye et puis au palais Mohammed V, et puis dans les îles Fotoba. Et on ne les a plus revus. Il y a un rescapé qui est là à Dakar, que je connais, Mohamed Cissé. C'est le seul survivant de cette histoire. Il est temps de mettre un terme à cette situation, parce que la vie des Guinéens, ça compte. Les familles des disparus estiment que le système judiciaire ne joue pas son rôle. Est-il encore possible d'enquêter en Guinée sur ce cas ? Difficilement. En Guinée, je pense que ce soit les institutions judiciaires, tout est sous contrôle. La seule possibilité aujourd'hui, c'est au niveau africain. La Cour africaine des droits de l'homme et des peuples, la Cour de justice de la Cédéao et même les plaintes qui sont déposées en France. Vous venez de le dire, une plainte a été déposée en France par les avocats en juillet 2024, il y a deux ans. Cette procédure, d'après vous, peut-elle aboutir ? Tant que les gens sont au pouvoir, c'est extrêmement difficile. Et maintenant, j'ai l'impression que l'influence que la France avait à l'époque a beaucoup baissé. Donc la France fait vraiment attention quand elle est en Guinée. Et cette situation, elle ne peut pas continuer en Guinée. On ne peut pas développer la Guinée par la peur et par les violations des droits de l'homme. L'organisation Tournons La Page Guinée qui affirme avoir documenté 35 cas de disparitions forcées et 12 cas d'enlèvements arbitraires depuis la prise de pouvoir des militaires en 2021, estime que c'est un retour au régime répressif du temps de Sekou Touré… Maintenant, dès que vous êtes opposant, activiste des droits de l'homme ou même journaliste d'investigation, vous n'avez plus la possibilité de vivre en Guinée. Sois vous êtes obligé d'être dans un exil forcé, c'est le cas de Cellou Dalein Diallo, de Sidya Touré qui étaient les principaux opposants. C'est le cas également de nombreux membres de la société civile guinéenne qui sont dans la sous-région ou en Europe, parce qu'ils ne peuvent plus vivre en Guinée Conakry du fait de leurs idées, du fait de leurs croyances. Ça se fait dans un silence qui est extrêmement inquiétant aujourd'hui, ni l'Union européenne, ni l'Union africaine, ni même les Nations unies, c'est vrai qu'il y a eu des interventions des Nations unies, mais timide. Je pense que la communauté africaine et internationale a besoin de regarder ce qui se passe en Guinée sous le règne du général Doumbouya. Mais on a l'impression qu'on est en train de revivre les pires moments de Sekou Touré. Comment vous expliquez ce silence continental, ce silence international ? Il y a un véritable basculement géopolitique. La chute du mur de Berlin avait permis le développement des droits de l'homme, le développement de la démocratie. Mais maintenant, avec les conflits armés que nous avons en Afrique, puis aussi le fait que les pays occidentaux n'aient pas eu la possibilité, les capacités de mettre un terme à ces conflits... La sous-région, c'est une espèce de proie pour la plupart des puissances impériales de venir chercher les matières premières. Il y a beaucoup de ressources en Guinée. La Guinée est très riche en ressources. Tant que les gens font du business, ça marche et c'est ça. C'est scandaleux. Il est temps aussi de mettre un terme à l'impunité. La Cour pénale internationale est très critiquée sur le continent africain, mais est-ce que vous estimez néanmoins que la CPI doit enquêter sur la situation en Guinée ? C'est vrai que la CPI a été affaiblie par certaines grandes puissances aujourd'hui, il ne faut pas l'oublier… Trump, les États-Unis… Mais, je pense que la CPI s'était impliquée déjà quand il y a eu les événements du 28 septembre, le stade de Conakry. Aujourd'hui plus que jamais, la CPI doit investiguer en Guinée, se saisir de ce qui se passe en Guinée. Je pense que ce serait franchement une bonne prévention des violations des droits de l'homme. Et puis également lutter contre l'impunité des crimes internationaux comme les disparitions forcées, comme les détentions arbitraires en Guinée Conakry. Pour revenir à Foniké Menguè et à Mamadou Billo Bah, l'inquiétude sur le sort des deux militants grandit chaque jour depuis deux ans. Vous gardez néanmoins espoir de les revoir vivant ? Ecoutez, moi, je garde espoir de les voir vivants. Je connais bien les deux, je connais bien leurs familles. La famille de Billo Bah est venue me voir ici il n'y a pas si longtemps, avec ses enfants. Donc vraiment, nous continuons à garder espoir et continuerons à mettre la pression pour qu'on nous dise ce que sont devenus Foniké Menguè et Mamadou Billo Bah.

Dix terroristes présumés ont été arrêtés lundi 6 juillet au Maroc lors d'une opération d'envergure menée dans tout le pays. Les autorités les soupçonnent d'appartenir à une cellule liée à l'État islamique au Sahel et d'avoir tenté de préparer un projet d'attentat. Des armes, des documents de propagande et du matériel pouvant servir à fabriquer des explosifs ont été saisis lors des perquisitions. Pour en parler, l'auteur du livre Maroc, le défi de la puissance, Abdelmalek Alaoui, qui préside également l'Institut marocain d'intelligence stratégique basé à Rabat, est le grand invité Afrique de RFI, ce mercredi 8 juillet. Il répond aux questions de Guillaume Thibault. RFI : Des interventions dans sept villes du pays, dix arrestations, un laboratoire pour concevoir des bombes découvert : cette cellule, indique les autorités, ne formait pas des terroristes pour partir à l'étranger mais pour frapper le territoire marocain. Abdelmalek Alaoui : La chose qui est certaine, c'est qu'il y a une inversion du centre de gravité tel qu'on le connaissait jusqu'à présent. Jusqu'à présent, il y avait une exportation de jihadistes vers la région du Sahel. Et là nous sommes dans une situation qui est assez inédite et qui marque une transformation de l'État islamique au Sahel, en donnant les instructions à ces unités combattantes de rester dans les pays qui étaient des pays de missions, avec un niveau de sophistication de plus en plus élevé. C'est très vraisemblablement une cellule qui était prête à passer à l'action. Tout le monde a en mémoire les attentats d'ampleur, notamment celui de Marrakech en 2011. L'État islamique cherche-t-il à frapper le royaume marocain car il y a aussi une réelle confrontation idéologique ? Il y a une confrontation qui est une confrontation fondamentale, puisqu'au Maroc, le Roi, qui est commandeur des croyants, promeut un Islam du milieu, de rite malékite. Et donc, depuis les attentats de 2003, le Maroc a toujours joué sur un aspect tridimensionnel : le renseignement, la théologie, mais également le social. Car, évidemment, la pauvreté est souvent le terreau de la radicalisation. Et donc, évidemment, frapper le Maroc, c'est frapper le symbole de l'islam du milieu tel qu'il est porté par le roi Mohammed VI. La Fondation Mohammed VI des oulémas africains forme des centaines d'imams pour tout le continent, ce qui constitue un antidote doctrinal au jihadisme sahélien. Vous évoquiez le niveau de sophistication de la cellule démantelée, composée de trois équipes : la première chargée de valider les cibles, la seconde en charge des achats, la troisième gérait l'assemblage des explosifs, le tout étant coordonné par des cadres de l'État islamique à l'étranger. Peut-on parler d'un fonctionnement militaire ? C'est un fonctionnement typique des organisations terroristes, lorsqu'elles arrivent à maturité et lorsqu'elles ont pu obtenir également du financement. Parce que là, on parle de communications cryptées, on parle de cellules qui sont étanches entre elles. La cellule n'en était plus à un stade d'endoctrinement. C'est une structuration avancée qui montre que le groupe n'en était plus à ce stade-là, mais à celui de la planification tactique. Il y a une sophistication de plus en plus importante de l'État islamique et des différentes cellules avec lesquelles il essaie d'organiser ses projections sur les territoires extérieurs. L'État islamique continue son expansion au Sahel, notamment au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Comment les autorités marocaines collaborent avec les juntes militaires qui sont au pouvoir dans ces États ? On en a des marqueurs extérieurs. On le voit, le Maroc se met en position de médiateur, a poursuivi le dialogue avec les différents pays de l'AES lorsque ceux-ci ont voulu rompre la discussion avec Paris. Et donc, le Maroc s'est trouvé en tiers de confiance qui permet de vasculariser une relation tridimensionnelle entre le Maroc, le Sahel et la France, mais aussi d'autres grandes puissances. Le Maroc a cette doctrine basée d'abord sur le fait qu'il faut désenclaver le Sahel. C'est pourquoi il y a une initiative atlantique très importante qui est promue par le Roi Mohammed VI pour permettre au commerce de mieux fonctionner dans ces zones-là. Car, encore une fois, l'insécurité est nourrie par la précarité économique. Le Maroc a également signé des accords de coopération sécuritaire avec Israël, les États-Unis, la France. Cette coopération internationale est-elle également essentielle dans la lutte contre le terrorisme ? Sur la coopération avec les États-Unis, évidemment, elle est très importante. C'est une relation qui est très ancienne. D'ailleurs, l'exercice African Lion se déroule traditionnellement au Maroc chaque année, car il permet de reproduire des théâtres d'opérations dans lesquels il y a à la fois le désert, la montagne et le Maroc offre cette richesse-là. Sur la coopération avec Israël, il n'y a rien de public, d'autant plus que le Maroc est sur une ligne extrêmement ferme sur la solution à deux États [un israélien et l'autre palestinien, NDLR]. Avec la France, enfin, la coopération sécuritaire a bien repris depuis la reprise de la relation et de cette embellie diplomatique qui a eu lieu à l'automne 2024 et la reconnaissance par le président Macron de l'intégrité territoriale du Maroc et donc de la souveraineté marocaine sur le Sahara. Rappelons que le Maroc a toujours joué un rôle très important en matière de renseignement et de coopération avec la France, la localisation du terroriste Abaaoud [Abdelhamid Abaaoud, acteur-clé des attentats de novembre 2015 en France, NDLR] avait été rendue en grande partie possible grâce à un renseignement de la DGST. La DGST marocaine a également formé des officiers au Gabon, en Côte d'Ivoire, en Guinée-Conakry, à Madagascar et en Tanzanie. Vu la pression des groupes terroristes, cette coopération panafricaine doit-elle absolument se renforcer ? Le modèle marocain est basé sur le fait qu'il refuse le tout technologique. L'aspect humain du renseignement reste extrêmement important dans la technicité. Eh oui, effectivement, la coopération y joue un rôle essentiel. Car même si le Maroc a développé des services de renseignements parmi les plus efficaces et les plus respectés au monde, la menace, elle, ne dort jamais. Donc, il est important de pouvoir continuer à discuter avec tous les partenaires et de pouvoir aller au-delà des frontières, lorsque cela est nécessaire.

Notre grand invité Afrique du jour nous emmène au Sénégal, en plein tourment politique. Vendredi 3 juillet, le chef de l'État, Bassirou Diomaye Faye, a annoncé la création prochaine de son propre parti politique, décision qui accentue la confrontation avec son ancien mentor et désormais président de l'Assemblée nationale, Ousmane Sonko. Les deux hommes cherchent visiblement à assoir leurs statures et se diriger tout droit vers un duel pour la présidentielle de 2029. Professeur agrégé de sciences politiques à l'Université Gaston-Bergé de Saint-Louis, Maurice Soudieck Dione répond aux questions de Guillaume Thibault. RFI : Ce parti politique n'a pas encore de nom, de logo… Bassirou Faye est-il en train d'officialiser sa candidature à la présidentielle de 2029 ? Maurice Soudieck Dione : Bien entendu, les actes qu'ils posent vont dans le sens d'officialiser sa candidature pour la présidentielle de 2029, qui est une échéance électorale cruciale. Je crois que le duo s'est transformé en duel. Et aujourd'hui, je crois qu'on va vers une clarification politique des forces qui gravitent autour de l'une et de l'autre personnalité. Et ce combat politique devra être tranché par le vote du peuple. En annonçant la création de son parti, Bassirou Diomaye Faye quitte officiellement le Pastef ? Oui, naturellement, puisqu'on ne peut pas être à la fois membre de deux partis politiques qui sont concurrents. Ça n'a pas beaucoup de sens. Donc, le président était dans une logique de dire qu'il est dans le Pastef. Aujourd'hui, la stratégie semble avoir évolué pour un parti politique qui lui est propre et qui va naturellement chercher à capter des soutiens au niveau du Pastef, mais aussi avec d'autres forces politiques qui gravitent sur la scène nationale. Le chef de l'État est déjà à la tête de la coalition Diomaye président. Pourquoi, au Sénégal - on l'a vu avec Abdoulaye Wade, avec Macky Sall - diriger son propre parti est fondamental pour mener sa carrière ? Le président de la République a besoin d'un appareil politique pour asseoir son pouvoir. Et cela, c'est une réalité. On l'a vu lorsque le président Abdou Diouf s'est départi de son appareil politique en 1996. C'est ainsi qu'il a perdu le pouvoir en 2000. Parce que, évidemment, son parti a été marqué par des départs de barons. Donc, un chef de l'État qui n'a pas de soutien politique à travers une formation qu'il dirige, c'est une manière de fragiliser son pouvoir. Dans cette bataille politique, il y a aussi la vaste réforme constitutionnelle votée à l'Assemblée le 29 juin, à la demande d'Ousmane Sonko, qui prévoit notamment d'interdire au chef de l'État de présider un parti politique. Est-ce que cette réforme peut affaiblir Bassirou Diomaye Faye ? Naturellement, cette disposition ne semble pas arranger le président de la République. Il y a aussi cette question de la mise en œuvre de la réforme, puisque le président est l'acteur principal qui doit permettre l'effectuation de ladite réforme, puisque c'est le président qui choisit en dernière instance si la réforme doit être approuvée par l'Assemblée nationale ou soumise à référendum. Le président a opté pour le référendum, mais la Constitution ne lui impose pas de délai. Et de ce point de vue, il est fort probable que ce référendum n'ait finalement pas lieu. Ou alors que le président, sur la base de l'article 51, propose un autre projet de référendum et le soumette au peuple. Les deux hommes avaient promis de réformer le système, qui est un système où le président a beaucoup de pouvoir. Aujourd'hui, le chef de l'État n'a aucun intérêt à modifier la Constitution ? Je crois qu'il faut peut-être voir les choses avec un peu plus de nuances. Parce qu'à la vérité, l'hyperprésidentialisation du système politique sénégalais nous a permis d'avoir une stabilité politique près de 63 ans. Le président de la République doit rester la clé de voûte des institutions et chercher à tempérer son pouvoir avec celui d'un Premier ministre qui n'est pas élu, mais qui est nommé, ne fera que nous mener encore à des crises. Et l'histoire nous l'a montré, à travers toutes les confrontations qu'on a connues au sommet de l'État depuis Senghor et Mamadou Dia, en passant par Idrissa Seck, Abdoulaye Wade, Macky Sall, etc. Le Sénégal traverse une période difficile, notamment au niveau économique. Est-ce que cette lutte des chefs entre Bassirou Faye et Ousmane Sonko ne va pas frustrer un peu plus les populations ? Bien entendu, parce que là, on est dans une situation alarmante pour les finances publiques qui plombent les capacités d'investissement de l'État, les capacités de financer les projets de l'État, alors que on ne peut pas exécuter le programme qui a été promis aux Sénégalais, notamment sur le plan économique, s'il n'y a pas de financement. Et à côté de cette situation-là, vous avez le coût de la vie qui augmente. Et si en plus de cela, on doit avoir une guerre des chefs, un conflit au sommet de l'État qui va se traduire par des luttes de positionnement pour les échéances électorales à venir, naturellement, l'électorat peut se dire que les hommes politiques sont tous les mêmes et que ce qui les intéresse, c'est finalement leur propre égo et la conquête du pouvoir...

Un collectif d'organisations de la société civile congolaise et internationale, regroupées sous l'appellation « Le Congo n'est pas à vendre » (CNPAV) et engagées dans la lutte contre la corruption, a dénoncé dans un rapport publié le 29 juin « les disparités des rémunérations entre agents publics », sources, selon ce mouvement, des « inégalités et des injustices sociales en République démocratique du Congo ». RFI : Vous documentez dans votre rapport des dépassements allant jusqu'à 659% sur certaines lignes de dépenses sur l'année 2024 sur laquelle vous avez travaillé. Comment cela est-il possible ? Jean Keba : Cela est dû au manque de respect ou à la violation de la loi des finances, puisque dans la loi des finances, les dépenses sont plafonnées avec des crédits attribués à chaque institution, ministère ou service, et les dépenses sont engagées, avec l'autorisation d'abord du ministère du Budget qui doit vérifier la conformité de la dépense, et enfin par le ministère des Finances sur autorisation du ministère du Budget. Et ce qui se fait, c'est qu'apparemment, la dépense n'est pas respectée ou il y a une légèreté ou négligence dans l'exigence donnée par la loi des finances puisque les dépenses dans le budget des dépenses sont plafonnées à 100 %. Mais nous avons remarqué qu'il y a des rubriques comme les dépenses de fonctionnement, les fonds spéciaux d'intervention ou de recherche, même la masse de rémunération où il y a toujours le dépassement. Je crois que la responsabilité incombe premièrement, d'abord aux deux ministres du Budget et des Finances et aussi aux gestionnaires de crédits, parce qu'ils connaissent bien le plafond qui est autorisé. Et, si on va jusqu'à dépasser, c'est qu'il y a eu négligence ou la volonté de mal gérer. Pour un auditeur qui ne connaît pas le circuit budgétaire congolais, je me permets d'insister. Pouvez-vous décrire concrètement comment un dépassement de 200 ou 600% devient possible sans sanction ? Cela devient possible parce qu'il y a l'impunité. Sur presque toutes les années, les organisations qui travaillent sur la gouvernance budgétaire relèvent les frais de dépassement et interpellent les services de contrôle qui devaient le constater pour appliquer les sanctions. Mais malheureusement, faute de sanctions, ces pratiques sont encouragées et continuent à se faire. Vos enquêtes, Maître Jean Kéba, vous ont-elles permis de savoir ce que gagne par mois le président de la République, par exemple, le président de l'Assemblée nationale ou le Premier ministre ? Le rapport est parvenu, a constaté qu'il y a le manque de transparence non seulement dans la détermination, dans le calcul de répartition de la masse, de la rémunération, mais il y a aussi un manque de transparence dans la non-publication des salaires de certains personnages de l'État et principalement le personnel politique. Le salaire du président de la République n'est pas connu, de la Première ministre, et même des députés, des ministres. Il n'y a aucun document accessible au public qui renseigne sur la rémunération ou le salaire qui est accordé à chacun dans cette catégorie des agents publics. Quelles recommandations faites-vous pour essayer de stopper ce que vous qualifiez d'hémorragie financière ? Il faut que le pays se dote d'un cadre légal d'harmonisation des rémunérations de tous les agents publics de l'État, de manière à pouvoir assurer une redistribution équitable de la masse des rémunérations qui est donnée. Et on doit harmoniser l'ensemble des salaires et tous les éléments de rémunération pour plus d'équité. Nous recommandons aussi la réduction du temps de vie institutionnel qui consomme suffisamment d'argent. Et là, nous demandons à ce que les dépenses de fonctionnement, par exemple, soient plafonnées de 10 à 15% puisque ce sont des dépenses qui sont gonflées. Quand vous arrivez dans l'administration, il y a beaucoup de services qui manquent pratiquement de tout. Tu arrives à la police, c'est toi le justiciable ou le citoyen plaignant qui doit chercher les papiers pour les OPJ parce qu'ils manquent de fournitures alors que les frais de fonctionnement sont débloqués chaque année. On doit encadrer les fonds spéciaux et qu'on définisse quelle est leur destination de manière à ce qu'ils puissent être justifiés et tracés. Alors, ce sont des recommandations qui ne sont pas forcément nouvelles. On a souvent entendu diverses institutions congolaises aller dans le même sens, mais qu'est-ce qui, structurellement, bloque leur mise en application ou du moins leur mise en place ? Vous avez raison de dire que ce sont des recommandations qui ne sont pas formulées pour la première fois, car ces pratiques datent d'il y a plusieurs années. Elles sont ancrées dans la culture de certains gestionnaires. Vous avez des gens, des fonctionnaires qui peuvent se retrouver dans dix ou quinze commissions non permanentes et qui ont des primes qui peuvent atteindre jusqu'à 40 à 50 000 dollars le mois, alors qu'au même moment, il y a des fonctionnaires dans certains coins perdus du pays qui ne peuvent même pas atteindre 100 dollars. Je crois que tous ceux qui profitent de cette situation ne peuvent pas vouloir que ces recommandations soient appliquées. Il faut un engagement ferme et une volonté politique au sommet de l'État et au niveau des ministères clés qui gèrent, qui interviennent dans la gestion des ressources publiques pour que l'on puisse arriver à un changement. À lire aussiRDC: un rapport dénonce le train de vie des élites politiques

Ce mois de juillet 2026, l'une des grandes plumes de la littérature francophone aura 85 ans : l'écrivain congolais Emmanuel Dongala, né en 1941. Son parcours l'a fait traverser toute l'histoire du Congo-Brazzaville, de l'indépendance aux déchirements de la guerre civile, en passant par l'âge d'or de la littérature et du théâtre dans les années 70 à 90. C'est cette histoire qu'il a racontée à RFI, à la première personne. RFI : Vous êtes né en juillet 1941, il y a 85 ans. Est-ce que pendant votre enfance se mettent déjà en place des choses importantes pour votre vie d'écrivain ? Emmanuel Dongala : D'abord, quand j'étais petit, à l'époque, il n'y avait pas de télévision et le soir, en saison sèche, il faisait froid. On était dehors, autour du feu, sous le clair de lune, et notre mère, ma mère, nous racontait des histoires, des contes. Et ça me fascinait. Je me disais : « Il faut qu'un jour moi aussi je me mette à inventer mes propres contes. » Et c'est incroyable comme cette femme analphabète m'a poussé à devenir écrivain. Et mieux encore, mon père était instituteur et il avait des livres à la maison que je feuilletais. Je ne comprenais pas la moitié de ce qu'il y avait dans ces livres-là. Mais l'objet était là et fascinant… … Fascinant. Je lisais, je passais de la littérature aux sciences, vous savez, ces grosses encyclopédies de l'époque, Larousse. Je me souviens très bien. Et être fils d'instituteur a été très important pour moi. C'est ce qui a fait ce que je suis aujourd'hui. … Et être bercé par les contes de votre mère. Oui aussi. Il y a un conte qui vous a marqué ? Oui, plusieurs. Et quelquefois la grand-mère, qui était encore vivante, nous racontait ces contes-là sur les animaux de la brousse, les hommes et les sorciers. C'était vraiment fascinant. À lire aussiL'écrivain congolais Emmanuel Dongala Dans les années 70, vous devenez enseignant-chercheur en chimie à l'université de Brazzaville. Le pays est alors en pleine République populaire, pétri de principes marxistes-léninistes, sous la direction de Marien Ngouabi. Quel souvenir personnel est-ce que vous gardez de cette période révolutionnaire ? Ouh là là ! D'abord tout était caporalisé. Parti unique. « Le pouvoir est au bout du fusil » : c'est le slogan qu'on voyait partout dans les rues. « Le parti dirige l'État ». Même à l'université, au Conseil de l'université, il y avait un représentant du parti qui faisait face au recteur. Il y avait quand même une ferveur révolutionnaire. On croyait vraiment qu'on allait changer le monde. Mais à la fin, c'était beaucoup plus des slogans et de la répression qu'autre chose. Est-ce qu'il y a des anecdotes qui vous ont marqué sur ce quotidien pendant la période révolutionnaire ? Oui. Par exemple, une fois, il y avait un grand meeting du parti et le représentant du parti, habillé en col mao, se lève, crie : « À bas l'impérialisme ! » La foule répond : « À bas ! » « À bas le colonialisme ! » La foule crie : « À bas ! » « À bas le néocolonialisme ! » « À bas ! » « C'est bien, nous sommes maintenant libres », a répondu à la suite le représentant du parti. Voilà, c'était fini pour lui. La parole était performative. C'était marrant ! Et puis il y avait beaucoup de ces slogans-là qui nous font rire aujourd'hui. Par exemple : « Il faut se serrer la ceinture aujourd'hui pour mieux vivre demain. » Parce qu'il y avait la pénurie, il n'y avait rien, il y avait des retards de salaires. Donc pour amadouer la population ou pour expliquer, on disait : « Il faut se serrer la ceinture aujourd'hui pour mieux vivre demain. » À lire aussiRetour au Congo, avec Emmanuel Dongala Et quel était justement votre quotidien d'enseignant-chercheur dans ces années 70 à Brazzaville ? Moi, j'étais assez indépendant parce que j'étais en chimie. Mais mes collègues de philosophie, par exemple, disent que la philosophie marxiste primait sur tout. Les autres philosophes, les Kant, les Sartre, c'était des « philosophes bourgeois », ça ne comptait pas. Et c'était terrible cet encadrement de la pensée à l'époque pour des universitaires. Tout le monde devait être marxiste. Ils parlaient du socialisme scientifique et ils parlaient des lois du mouvement social, je ne sais pas quoi. Moi qui suis chimiste et physicien, je ne connais que les trois lois de Newton. Mais eux, ils avaient une loi du socialisme, etc. Il y avait une contrainte intellectuelle. L'espace intellectuel était assez restreint. Est-ce que c'est le moment où vous entrez en écriture ou est-ce que vous êtes entré en écriture plus tôt ? Ah non, j'ai commencé tout simplement, tout bêtement au lycée, en écrivant des poèmes – des mauvais poèmes. Parce qu'à l'époque on envoyait des poèmes aux filles, vous voyez ? J'ai commencé par ça : imiter les Baudelaire, Rimbaud, etc. Et je lisais beaucoup, énormément. C'est ça qui m'a donné vraiment le goût d'écrire. En 1973, vous publiez Un fusil dans la main, un poème dans la poche qui raconte le parcours d'un jeune révolutionnaire africain, de la lutte anticoloniale à l'exercice du pouvoir. Et vous montrez dans ce livre comment l'idéal de libération se déforme jusqu'à produire de nouvelles formes d'oppression. Comment ce texte a-t-il été accueilli à l'époque par vos lecteurs congolais et par le pouvoir ? Les lecteurs congolais, c'était extraordinaire. Une réception incroyable, parce que le livre a été publié par Albin Michel et après on ne le trouvait plus. J'ai vu des gens qui le faisaient circuler par photocopie. Et autre anecdote que je trouve très intéressante : le livre avait été traduit en portugais et des années plus tard, j'ai retrouvé des combattants du MPLA, le parti angolais, et il y en a un qui m'a dit : « J'ai lu votre livre dans le maquis. C'était vraiment très bien. C'était exactement ce qui se passait. Mais vous, vous étiez dans quel maquis ? » Moi j'ai dit : « Non, je n'ai jamais combattu. Je ne sais même pas par quel bout on tient un fusil ! » Il était étonné que j'aie si bien décrit la réalité du maquis. Quand l'imaginaire rencontre la réalité, ça fait vraiment plaisir pour un écrivain. Au Congo, le livre a été censuré, banni parce qu'il y avait une liste de livres interdits. Je ne sais pas pourquoi, je n'ai jamais compris. Autant je comprenais la censure pour Jazz et vin de palme, mais pour Un fusil dans la main, un poème dans la poche, je n'ai pas compris pourquoi c'était censuré. À lire aussi«Un fusil dans la main, un poème dans la poche», par Emmanuel Dongala De quand date votre engagement dans le théâtre, sur la scène brazzavilloise, et pourquoi le théâtre ? Et bien parce que ça fait partie de la littérature, de tout ce que j'aimais et de toute la vie qui était autour de moi. Parce que c'est très théâtral, la vie congolaise, la vie au Congo. Et c'était vraiment une période bénie, cette époque-là des années 70-90 où le théâtre congolais était vraiment florissant. Je ne prétends pas que c'est nous qui avons créé le théâtre congolais. Non, ça existait bien avant nous. Il y avait beaucoup de petites troupes. Il y avait le théâtre national. Mais vraiment, à cette époque-là, parmi les groupes qui existaient, beaucoup montaient plus des scénettes que du théâtre. Et il y a trois groupes qui ont émergé : la troupe de Sony [Sony Labou Tansi, NdlR]. Sony a fait un travail remarquable pour mettre le théâtre congolais sur la scène internationale. La troupe qui s'appelait Ngunga, de mon ami Matondo aussi, qui était très bien, et la mienne s'appelait l'Éclair. Et ça avait tellement d'impact sur les autres que les jeunes, les autres troupes, nous taquinaient ou se moquaient de nous – ils nous jalousaient un peu d'ailleurs – en nous qualifiant de « So-ma-do », acronyme de Sony, Matondo et Dongala. Et chacun de nos groupes travaillait de façon différente. Matondo était spontané, dur, pour confronter la réalité. Sony jouait ses très beaux textes. Il venait à Limoges tout le temps. Et moi je m'intéressais beaucoup plus au théâtre international. Mais j'ai joué des pièces congolaises de Sylvain Bemba et d'autres. Mais tout de suite, j'ai monté « Sartre ». Et quand un de mes livres, Le Feu des origines, a été traduit au Japon, j'ai été invité au Japon. Je me suis mis à lire la littérature japonaise et j'ai découvert une pièce de Yukio Mishima qui s'appelle « Sotoba Komachi », qui m'a plu. Je l'ai montée à Brazzaville. Donc voilà la différence un peu entre nous trois, mais c'était vraiment vibrant. C'était une rivalité fraternelle. Vous diriez qu'il y a eu un âge d'or du théâtre congolais dans ces années 70, peut-être 80 ? Jusqu'en 90, oui. Le théâtre continue aujourd'hui, je ne vais pas dire que ça n'existe plus, mais cette époque particulière a quand même marqué et a été une période importante parce qu'il n'y avait pas que nous. Je parlais du parti unique, il avait aussi des pièces révolutionnaires, et puis ça passait à la radio, c'était très populaire, très suivi. Il n'y avait pas qu'à Brazzaville, il y avait aussi à Pointe-Noire, à Dolisie et puis il y avait des scènes dans les lycées, il y avait des troupes. Jusqu'à aujourd'hui, le théâtre est très aimé au Congo. Est-ce que vous pouvez nous raconter l'histoire du théâtre de l'Éclair dont vous êtes le principal animateur dans les années 80 ? Comment est-ce qu'il est né ? Il y avait un embryon, une petite troupe qui était là, qui végétait un peu, et on est venu me voir. On m'a demandé de prendre la direction de cette troupe. On a commencé à travailler d'abord sur la gestuelle, parce qu'on a eu la chance d'avoir le mime Marceau qui est passé à Brazzaville et on a fait un petit stage avec lui. Ensuite, on a eu d'autres comédiens, d'autres metteurs en scène français qui sont passés à Brazzaville. Donc le théâtre de L'Éclair, ce qui le caractérisait aussi, c'était beaucoup la gestuelle, surtout quand j'ai monté « Sotoba Komachi » de Yukio Mishima, il y avait beaucoup de ces pas glissés. Je tenais beaucoup à ça. J'ai monté « Sartre », comme je l'ai dit tout à l'heure, ce n'était pas rien : « Les mains sales ». S'il y avait cette scène théâtrale aussi riche, ça veut dire aussi qu'il y avait un vivier d'acteurs importants dans le Brazzaville de l'époque ? Oui, oui. Le grand théâtre, à l'époque, c'était le théâtre national. Il était subventionné par l'État et les acteurs étaient payés, professionnels. Donc c'est pour vous dire que l'État donnait une importance à ça. Nous, on était des théâtres indépendants, des groupes indépendants. Moi, comme j'étais professeur à l'université, j'avais un peu d'argent, je finançais ça moi-même et les prix des billets étaient vraiment modiques, évidemment. À lire aussi2. Emmanuel Dongala Est-ce qu'il y a des anecdotes qui vous ont marqué sur cette période théâtrale ? Oui, absolument, parce qu'à cette époque-là, je vous ai dit, on vivait sous une dictature de parti unique et il y avait des flics partout. Ils venaient écouter ce qu'on disait, etc. Évidemment, ils ont mis quelqu'un pour suivre Sony. « Ce qu'il fait dans son théâtre, c'est suspect », disaient-ils. Et Sony les a repérés tout de suite. Ces gens-là, ils n'étaient pas malins et on les repérait tout de suite. C'est lui qui me raconte : il me dit qu'il a conçu une scène avec un comédien. Il allait parcourir trois mètres sur le plateau, s'arrêter, bailler, puis retourner et un autre refaisait la même chose, et la même chose… et la même chose. Et là, au bout d'une demi-heure, le gars commençait à s'ennuyer. Il a dit : « Mais si c'est ça le théâtre, pourquoi on nous demande d'espionner ? » Puis il n'est plus jamais revenu. Mais moi, mon plus grand coup, ce n'était pas dans le théâtre. C'était quand j'étais professeur de chimie à l'université de Brazzaville, directeur des affaires académiques. J'organisais des conférences académiques. Et à l'époque, il y avait un grand débat dans le parti pour savoir qui était de droite, qui était de gauche. Il y avait un combat idéologique dans le parti. Il se trouve que je suis professeur de chimie et en chimie, il y a des molécules qu'on appelle énantiomères. Ça veut dire tout simplement que les molécules sont exactement les mêmes. La seule chose qui les distingue, c'est que, quand vous faites passer la lumière, l'une dévie la lumière à droite, l'autre dévie la lumière à gauche. Donc ce sont des molécules droites et gauches. Donc je me suis dit : « Ah ah ah ! Je vais faire une conférence académique de chimie organique avec le titre "De la notion de droite et de gauche". » Voilà le titre de ma conférence. Oh là là… alors qu'il y a un débat qui était de droite, de gauche dans le parti, les gens se sont dit : « Ça y est, qu'est-ce qu'il va dire celui-là ? » Je n'ai jamais vu un tel engouement parmi les services de sécurité de Brazzaville, il y avait trois ou quatre agents dans la salle pour voir ce que j'allais dire, sur la notion de droite et de gauche. Je me suis bien amusé. Ils se sont ennuyés à mort. D'ailleurs, ils n'ont rien compris. Est-ce que vous pourriez nous parler de vos relations avec Sony Labou Tansi et Matondo Kubu Turé, qui étaient donc les deux autres grands animateurs de la scène théâtrale de l'époque ? Oui, ce sont des frères. Dans le théâtre, on a combattu ensemble, on a fait des choses ensemble. Et ce qui est remarquable, c'est que nous avions des divergences politiques profondes. Par exemple, Sony était dans un parti politique et moi je ne l'étais pas, etc. Mais ça, ça ne nous divisait absolument pas. On se retrouvait, on discutait quelquefois, on copiait un peu les uns sur les autres… parce que j'ai vu quelquefois que Sony piquait quelque chose chez Matondo par exemple. Donc c'est pour ça que ces trois groupes sont restés si emblématiques pour les jeunes Congolais. Il y avait une forme d'émulation aussi entre vous ? Absolument. Rivalité, jalousie fraternelle. Sony avait un peu plus de succès que nous parce qu'il était connu à l'étranger. Il avait des pièces qui étaient jouées à Paris et chaque année il venait à Limoges. Mais c'est bien, parce que ce succès nous a entraînés aussi, nous a fait travailler plus fort encore. Donc voilà ce que c'était le « So-ma-do ». Qu'est-ce que vous retenez de la scène littéraire de cette époque à Brazzaville ? C'est aussi la grande époque de la littérature congolaise. Il y avait des écrivains avant, je vais citer les Letembet Ambily, les Jean Malonga, etc. Mais là, notre génération, ce groupe d'écrivains, je cite quelques noms : Tati Loutard, Henri Lopez, Sony Labou Tansi, Sylvain Bemba, Tchicaya U Tam'si – Bon, il était un peu plus âgé que nous, il n'était pas tout à fait dans notre groupe – et j'en passe… C'est vraiment à ce moment-là qu'il y a eu un véritable corpus de la littérature congolaise, connu à l'étranger, parce qu'on commençait à gagner des prix à l'étranger, à être traduit. Je suis traduit dans une douzaine de langues, par exemple. Et ce qui est encore une fois très intéressant, c'est qu'on était sous la dictature et on arrivait quand même à produire ces œuvres… qui étaient censurées. Comme je vous ai dit, Jazz et vin de palme a été censuré. Sony Labou Tansi a eu des livres censurés, mais on produisait quand même. Il y avait une forme de tolérance, finalement, du pouvoir. Oui, c'est ça qui est paradoxal. En fait, le pouvoir ne savait pas trop. Comme on disait à l'époque : « Il censurait les livres, mais ne censurait pas les écrivains. » C'était ça la formule qu'on avait trouvée. Il y avait une sorte de tolérance et puis je dois dire, quelqu'un qui était très bien, qui était ministre, membre du parti, mais qui nous protégeait, c'est le poète Jean-Baptiste Tati Loutard. Il nous protégeait vraiment. Il a protégé Sony pendant longtemps. Sony était fonctionnaire. Quelquefois, il partait à Limoges pour le théâtre, il abandonnait son boulot… Mais il nous a protégé, Tati Loutard, et je lui suis très reconnaissant pour ça. Est-ce que vous vous rencontriez entre auteurs ? Est-ce que vous formiez un cercle de gens qui se retrouvaient régulièrement ? Oui, on se retrouvait quand un livre des nôtres paraissait et on en discutait. C'est pour ça que Sylvain Bemba a créé ce mot qu'il appelle « la phratrie », la fraternité des lettres entre nous. Et ça a tenu, malgré les guerres civiles, les répressions politiques. C'est le seul endroit où la politique ne nous a pas divisés. Jusqu'à la guerre civile de 98 où nous sommes partis. Sony était mort. Et puis nous sommes partis, dispersés. Quelles sont les anecdotes dont vous vous souvenez sur cette « phratrie » des lettres ? On faisait lire nos manuscrits, les uns aux autres. On se passait les manuscrits. Il y a un point central autour duquel nous tournions, c'était Sylvain Bemba. C'était lui, vraiment le patriarche, c'est lui qu'on allait voir pour passer nos manuscrits. Et j'avais créé aussi une revue, Les Cahiers de théâtre de L'Éclair, qui n'a produit que trois numéros, malheureusement. Dedans, il y avait les contributions de Sony et des autres intellectuels de la place qui s'intéressaient au théâtre. Voilà encore un lieu d'échanges. C'était ça l'époque. Mais bon, on rencontrait des difficultés quand même pour imprimer. Il fallait taper, dactylographier à la machine. Je ne sais pas si vous savez ce que c'est de taper à la machine avec le papier carbone. Et puis quand on voulait faire des tracts, il fallait ronéotyper avec de l'encre sale. Donc c'était difficile, mais on réussissait quand même à faire circuler nos manuscrits, nos idées, les discussions sur la place. Le parti unique avait ce qu'il appelait l'Union nationale des écrivains et artistes du Congo. Tout le monde devait y être, tous les artistes, les écrivains, etc. Et nous, on ne voulait pas faire partie de cette UNEAC caporalisée par le parti. Nous avons créé à part, de façon tout à fait indépendante, ce que nous appelions l'ANEC, Association nationale des écrivains du Congo. Et tous les bons écrivains y étaient… j'exagère, parce que Tati Loutard est resté à l'UNEAC. Mais tous les autres, les Sony, les Matondo, tous les autres écrivains étaient avec nous dans cette association pour laquelle je dis fièrement que j'étais le président et le cocréateur. Et le pouvoir a laissé faire ? Oui, je pense que c'est arrivé au moment où déjà le parti unique était en fin de course. Les années 90 voient une explosion de violence politique au Congo au travers des milices que vous décrivez dans l'une de vos œuvres majeures, Johnny chien méchant. Quelle expérience personnelle, intime, est-ce que vous avez eue de ces milices, vous, Emmanuel Dongala ? Je les ai vécues… Un beau jour, vous voyez dans la rue des gamins avec des fusils plus hauts qu'eux, qui intimident les adultes, qui les font s'agenouiller dans la rue, dans les barrages. Mais vous vous dites : « Dans quel monde nous vivons ? » C'était terrible. Donc, avec ma famille, nous avons fui pour aller vers Pointe-Noire à pied, à travers la forêt. C'est terrible. C'est ça qui m'a donné l'idée d'écrire Johnny, chien méchant. Des gamins comme ça qui ont terrorisé des adultes, leur première expérience amoureuse est un viol. Mais qu'est-ce qu'on peut faire des gamins comme ça ? Comment les récupérer ? C'était vraiment terrible à vivre. Et c'est là où j'ai vraiment vu la souffrance humaine, la cruauté humaine. En ce sens que, par exemple, j'ai vu à un barrage où, pour passer, il fallait donner une pièce de 100 francs. 100 francs CFA, ce n'est rien. Et il y a un pauvre vieil homme, à l'époque, qui n'avait pas d'argent du tout. Et je vois quelqu'un à côté de lui qui dit : « Il n'a pas d'argent, je vais payer, je paie à sa place. » Et le petit milicien, là, avec son fusil, dit : « Non, ce n'est pas ton argent qu'on veut, c'est SON argent à lui. » Vous vous rendez compte… Ils se sont mis à battre le vieil homme. C'était cruel. C'est quelque chose qui a complètement échappé aux politiciens. En plus de ça, ce qui m'a touché personnellement, c'est qu'il y a eu des pillages partout. Ma bibliothèque a été pillée. J'avais des livres signés d'Aimé Césaire, de Jorge Sabato, le Portugais. Et en plus de ça, j'avais de la correspondance parce que j'ai fait des études aux États-Unis à une époque où il y avait les Civil Rights, donc j'ai eu une correspondance avec Malcolm X. Tout ça, ça a été détruit. Mais dans tous ces trucs-là, il y a toujours des moments cocasses. Un jour, en me promenant dans un grand marché de Brazzaville qu'on appelle le marché Total, je vois par terre mes livres pillés. Je dis : « Ce n'est pas possible, il faut que j'aille appeler la police pour récupérer mes bouquins. » Je vais voir la police. Je dis : « Voilà, j'ai vu à Total par terre mes livres. Je veux que vous veniez avec moi en tant que policier pour récupérer mes livres », l'agent de police appelle son chef. Son chef vient, je répète. Il me dit : « Ah, attendez, précisons : vos livres, ils ont été pillés ou volés ? » Je dis : « Pardon ? ». « Ah oui, parce que si ça a été volé, d'accord. Nous faisons une enquête. Mais si ça a été pillé, c'est la guerre, on ne peut rien faire. » [Il rit] Donc, c'est ça la guerre civile… À lire aussiEmmanuel Dongala, une sonate des Lumières

Le Mali, le Niger et le Burkina Faso, les trois pays membres de l'Alliance des États du Sahel (AES), ont formalisé auprès des Nations unies leur intention de retrait de la CPI. L'AES reproche à cette instance onusienne basée à la Haye aux Pays-Bas de manquer d'impartialité et de politiser la question des droits humains. Antonio Guterres, le secrétaire général de l'ONU, a acté leur départ le mardi 30 juin. Le retrait devrait être consommé dans un an. En attendant, la CPI a déjà invité les trois pays à rester et à discuter en son sein. Sur les implications et les conséquences de ce retrait, Julien Antouly, maître de conférences en droit international, spécialiste des pays du Sahel, répond à nos questions. RFI : Les raisons avancées par les régimes militaires des États de l'AES sur le manque d'impartialité et les accusations d'instrumentalisation des droits humains pour justifier leur retrait de la CPI vous semble-t-elle pertinentes ? Julien Antouly : Ces critiques sont assez anciennes. Elles ont été déjà formulées par de nombreux États, dont certains d'ailleurs ont quitté la CPI depuis. Elles ne sont pas totalement dénuées de pertinence. Toutefois, dans le cas précis des États de l'AES, qui ont également qualifié la CPI de juridictions transformées en instruments de répression néocoloniale, elles me semblent un tout petit peu abusives puisque la CPI n'a pas mené d'action extrêmement hostile à l'encontre de ces trois États. Parmi les accusations, il y a celle selon laquelle la CPI ne s'intéresse qu'aux pays africains. Oui, là encore, c'est une accusation assez ancienne. Il est vrai que, durant ses premières années, la Cour a ouvert principalement des enquêtes sur des situations qui concernaient des pays africains. Toutefois, il faut reconnaître que les choses ont changé depuis et aujourd'hui, plus de la moitié des enquêtes qui sont ouvertes devant la CPI concernent des situations géographiques en-dehors du continent. On peut penser par exemple au conflit en Ukraine, en Palestine, ou encore plus récemment aux Philippines. Est-ce que l'objectif caché de ces retraits n'est pas la crainte pour les régimes militaires de ces trois pays de se voir eux-mêmes poursuivis pour des exactions commises par les armées nationales, notamment malienne et burkinabè, au regard des exactions documentées et dénoncées dans ces pays par diverses ONG ? Exactement, et c'est comme ça que j'explique également cette décision. Mais en ce sens, il faut préciser que le retrait, qui a été annoncé et qui est maintenant formalisé, ne change pas fondamentalement la situation sur le plan juridique. D'une part, ce retrait ne sera effectif que dans un an. Et d'autre part, la Cour conserve une compétence pour les éventuels crimes qui ont été commis ou serait commis entre aujourd'hui et le retrait. Et sur ce point, il faut bien distinguer la situation du Mali de celle du Niger et du Burkina Faso. Concernant le Mali, il y a déjà une situation sous enquête ouverte depuis 2012, puisqu'à l'époque le gouvernement avait renvoyé la situation à la CPI. Et donc, le procureur peut facilement ouvrir des enquêtes spécifiques à propos de certains événements ou contre des personnalités qui seraient impliquées dans des massacres. Les enquêtes déjà ouvertes par la CPI vont-elles être affectées par ce retrait ? Là encore, il faut distinguer le plan juridique et le plan opérationnel. Sur le plan juridique, ce n'est pas affecté puisque la Cour préserve sa compétence. Mais d'un point de vue opérationnel, on peut imaginer que la Cour aura du mal à mener des enquêtes dans les pays sahéliens s'il n'y a aucune coopération avec les États. Ce retrait peut-il, du coup, prêter à conséquence pour les citoyens de ces pays, en matière de lutte contre l'impunité ? Oui, mais il faut relativiser les conséquences. Les situations sous enquête devant la CPI sont extrêmement marginales. Il y a actuellement seulement trois affaires concernant le Mali, dont deux qui ont été jugées. Et, en réalité, devant les différents massacres et les crimes qui ont été commis, ce sont plutôt les juridictions nationales ou les juridictions régionales qui doivent se saisir de la situation. La CPI n'intervient qu'en complémentarité. Donc, on ne peut pas attendre de la CPI qu'elle poursuive tous les criminels. Et donc, à l'inverse, ce n'est pas parce que ces États se retirent de la CPI que les différentes voies de justice se referment totalement. Mais il faut reconnaître qu'au Sahel, elles sont actuellement très difficiles à trouver. D'autres pays africains pourraient-ils être tentés de suivre le chemin du Mali, du Burkina et du Niger ? Oui, c'est possible. Même si là aussi, il faut relativiser les conséquences de ces décisions. Il y a pour l'instant relativement peu d'États qui ont effectivement quitté la CPI. Que ce soit sur le continent africain ou en-dehors. Et certains États qui avaient annoncé quitter la Cour étaient finalement revenus sur leur décision. Donc, nous verrons à l'avenir, mais je n'imagine pas en tout cas un retrait massif de la trentaine d'États africains qui sont parties à la Cour et au statut de Rome actuellement. Les victimes des crimes de guerre ou crimes contre l'humanité risquent-elles de perdre une voie de recours ? Oui, c'est une des voies qui se referme. Mais, à mon sens, ça n'a jamais été la voie la plus efficace pour les victimes de crimes, et plus particulièrement au Sahel. D'autres voies peuvent être explorées, notamment du point de vue régional, avec par exemple la Cour africaine des droits de l'homme et des peuples, puisqu'une affaire a récemment été ouverte à l'encontre du Mali devant cette Cour. Donc, c'est en effet une voie qui se referme, mais c'est loin d'être la seule voie et encore moins la plus efficace. 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Le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, est l'invité de la rédaction. La semaine dernière, Kigali et Kinshasa ont tenu à Londres la sixième réunion de leur Comité conjoint de suivi de l'accord de paix. Les deux pays s'y sont engagés à désamorcer les tensions, notamment autour de Minembwe, et à élargir le mandat du mécanisme de vérification du cessez-le-feu. Mais cet engagement intervient alors que Washington multiplie les sanctions contre des responsables et des entreprises rwandaises, accusés de complicité dans le trafic de l'or et du coltan issus des zones contrôlées par l'AFC/M23. Devant le Conseil de sécurité, l'émissaire américain Massad Boulos a lui-même mis en cause le respect des engagements de Kigali. Le Rwanda maintient-il sa version des faits face à ces accusations convergentes ? Olivier Nduhungirehe répond aux questions de Patient Ligodi. RFI : On a suivi, notamment au cours de la dernière réunion du Conseil de sécurité des Nations Unies, Massad Boulos, qui a déclaré que la RDC n'avait pas neutralisé les FDLR et que le Rwanda n'avait pas retiré ses forces de défense ni cessé son soutien au M23. Que répondez-vous justement au médiateur ? Olivier Nduhungirehe : Il faut prendre ces déclarations en combinaison avec la déclaration du secrétaire d'État Marco Rubio, le 5 juin, lors de l'audition à la Chambre des représentants. Il avait dit que le Rwanda est en train de mettre en œuvre ses engagements, même si ce n'est pas suffisant, c'est ce qu'il avait dit. Mais il n'avait rien dit sur la RDC. Mais le problème, c'est que les engagements de la RDC font aussi partie intégrante des accords de Washington. Et jusqu'à présent, il n'y a pas le moindre commencement d'exécution de ces engagements. En ce qui concerne Massad Boulos, le problème qui est présent, c'est que l'accord de paix est un accord qui a été signé par deux parties avec des obligations, des engagements sécuritaires. Même les Américains disent que le gouvernement congolais ne s'est jamais engagé dans la mise en œuvre de son obligation sécuritaire principale. À lire aussiRDC et Rwanda «ont convenu de mesures concrètes» sur l'application de l'accord de paix, selon Washington L'accusation contre le Congo est là. Le Congo n'a pas neutralisé les FDLR. Les FDLR sont localisées sur le territoire congolais. Les FDLR, on les retrouve notamment à Walikale. Les FDLR ont dit qu'ils ne vont pas désarmer. Ça, c'est factuel. Pourquoi vous ne quittez pas les territoires congolais comme le dit Massad Boulos ? Est-ce que vous pensez que l'accord de Washington est un accord unilatéral qui ne regarde que le seul Rwanda ? Pourquoi, dans un accord de paix, tout en reconnaissant que l'une des parties n'a pas mis en œuvre ces accords, continue de soutenir les FDLR, continue d'utiliser les drones pour tuer des populations civiles ? Mais dans le même temps, on dit que l'autre partie doit mettre en œuvre ses obligations, comme si c'était un accord qui ne concernait que le seul Rwanda. Donc il faut quand même, à un certain moment, être cohérent. Toutes les deux parties, comme l'exigent les accords de Washington, doivent mettre en œuvre ces obligations. Ce n'est pas le seul Rwanda qui doit le faire. À lire aussiEst de la RDC: Kigali affirme que toutes les parties doivent respecter leurs engagements Les États-Unis ont sanctionné Gasabo Gold et plusieurs autres entreprises rwandaises qu'ils accusent d'avoir participé au trafic provenant des zones contrôlées par la M23 dans l'est de la RDC. Quelle est votre réponse par rapport à ça ? Les États-Unis admettent que la partie congolaise n'a pas mis en œuvre ses obligations de neutralisation des FDLR. Les États-Unis admettent même qu'il y a eu une intensification des attaques de drones. Vous avez vu la dernière déclaration du groupe international de contact qui parle de ces attaques de drones. Mais lorsqu'il s'agit de sanctions, il n'y a que le Rwanda qui est sanctionné. Donc, il y a un problème. Ça nous ramène à une autre opinion sur la médiation. Nous sommes déçus par la partialité de cette médiation. La partialité de plus en plus flagrante, de plus en plus criante, où, malgré les preuves sur le terrain, malgré les éléments que nous avons fournis aux Américains depuis l'année passée, quasiment chaque jour sur les violations quotidiennes de Kinshasa dans l'application de l'accord de paix. Mais à la fin, il n'y a que le Rwanda qui est sanctionné. C'est un problème. Qu'est-ce qui explique cela ? Il faut demander à ceux qui prennent les sanctions. Ce n'est pas nous. Et ce n'est pas la première fois puisque là, on a eu l'armée rwandaise qui a été sanctionnée. On a eu des officiers rwandais qui ont été sanctionnés. Gasabo Gold a été sanctionné par l'Union européenne, on se rappelle l'année dernière, et là maintenant par les États-Unis, ça fait quand même beaucoup. Oui, justement, c'est ça la question qu'il faut poser à ceux qui prennent des sanctions. Si les Américains ou les Européens disaient que la RDC mettait en œuvre ses obligations, je comprendrais qu'ils ne prennent pas de sanctions contre la RDC. Mais le problème, c'est qu'ils admettent eux-mêmes que la RDC n'a rien fait dans la neutralisation des FDLR. Et d'ailleurs, au lieu de s'acheminer vers cette solution, la RDC prend le chemin inverse. Par exemple, à la mi-mars, lors de la première réunion entre les trois parties, donc la RDC, le Rwanda et le Burundi après la prise d'Uvira, l'armée congolaise, les commandants des FARD, ont déclaré le 29 mars à Kisangani qu'ils allaient engager des actions contre les FDLR. Mais qu'est-ce qui s'est passé ? C'est que deux jours après le 31 mars, ils ont plutôt envoyé des hélicoptères à Walikale pour donner des armes, des munitions, de l'argent aux mêmes FDLR. Nous avons donné cette information aux Américains. Donc, il y a un problème dans cette médiation qui fait que la partialité de la médiation américaine ne présage rien de bon dans une mise en œuvre effective des accords de Washington, et aussi ne présage rien de bon pour une paix durable à l'est de la RDC et dans les Grands Lacs africains. À lire aussiRwanda-RDC: un an après, l'accord de paix de Washington peine à se concrétiser sur le terrain, selon un rapport